Il y a des annonces qui tiennent du simple casting prestigieux, et d’autres qui ouvrent immédiatement une brèche dans la grande mythologie du rock. La présence de Paul McCartney sur Foreign Tongues, nouvel album des Rolling Stones annoncé pour l’été 2026, appartient évidemment à la seconde catégorie. Car un ancien Beatle chez les Stones, ce n’est jamais seulement une ligne de communiqué destinée à affoler les amateurs de légendes britanniques. C’est tout un vieux roman qui se remet à parler : I Wanna Be Your Man offert en 1963, We Love You en 1967, les piques entre McCartney et Jagger, la fausse guerre montée par la presse, puis cette fraternité de musiciens qui, une fois les amplis branchés, a toujours été plus forte que les slogans. Après avoir joué de la basse sur Bite My Head Off, extrait de Hackney Diamonds, McCartney revient donc croiser la route de Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood. Et ce retour dit beaucoup plus qu’une nostalgie bien emballée : il raconte deux familles royales du rock anglais qui n’ont jamais cessé de s’observer, de se stimuler et, parfois, de se retrouver dans une même pièce pour faire ce qu’elles savent encore faire de mieux : du bruit, de l’histoire, et quelques miracles électriques.
Il y a des collaborations qui ressemblent à des communiqués de presse, et d’autres à des failles dans le temps. L’annonce de la présence de Paul McCartney sur Foreign Tongues, le nouvel album des Rolling Stones, appartient évidemment à la seconde catégorie. Non pas parce qu’un ancien Beatle vient poser son auguste silhouette sur un disque de vieux camarades de combat, comme on tamponne un passeport de prestige sur un projet déjà bardé d’histoire. Mais parce qu’entre McCartney et les Rolling Stones, chaque rencontre réveille une mythologie entière : celle du Londres des clubs, des rivalités montées en épingle, des chansons offertes au détour d’une séance, des piques assassines envoyées par interviews interposées, puis des accolades en studio, quand les guitares sont branchées et que les vieux slogans de guerre ne servent plus à rien.
Car voilà bien le sujet. Paul McCartney avec les Rolling Stones, ce n’est pas un simple “featuring”. Ce n’est pas une astuce de marketing intergénérationnel, ni une réunion de grands-pères sacrés venus rassurer les amateurs de rock patrimonial. C’est une histoire beaucoup plus profonde, plus anglaise, plus tordue, presque familiale. Une histoire d’admiration et de compétition, de coups de pouce et de coups de griffe, d’élégance pop et de crasse blues, de Liverpool et de Londres, de Brian Epstein et Andrew Loog Oldham, de Lennon-McCartney donnant aux Stones l’un de leurs premiers tremplins, puis de McCartney revenant, six décennies plus tard, non plus en fournisseur de chansons, mais en bassiste de choc.
Il faut mesurer l’ironie délicieuse de la chose. Pendant des années, la presse a vendu The Beatles et The Rolling Stones comme deux camps ennemis, deux visions irréconciliables de la jeunesse anglaise : les garçons bien peignés contre les mauvais garçons, la mélodie contre le riff, la pop contre le blues, les costumes contre la sueur. C’était pratique, simple, vendable, donc forcément faux ou, disons, très insuffisant. La réalité fut toujours plus trouble. Les Beatles et les Stones se connaissaient, s’observaient, s’enviaient parfois, se rendaient service souvent. Ils étaient moins deux armées qu’une même génération prise dans un ouragan dont personne ne possédait vraiment le mode d’emploi.
Aujourd’hui, alors que Foreign Tongues s’annonce dans la continuité de Hackney Diamonds, la nouvelle participation de Paul McCartney donne à cette vieille fraternité un éclat particulier. Le geste dit quelque chose de l’état du rock en 2026. Il dit que les survivants ne se contentent plus de survivre. Ils rejouent l’histoire à leur façon, non pour la momifier, mais pour la remettre sous tension. Et dans cette affaire, McCartney n’est pas un invité comme un autre. Il est le fantôme lumineux de l’autre maison royale britannique, celui qui, lorsqu’il entre dans une pièce avec Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood, transforme instantanément une séance d’enregistrement en chapitre supplémentaire du grand roman électrique du XXe siècle.
Sommaire
La rivalité Beatles/Stones : un vieux roman national un peu trop bien écrit
La rivalité entre The Beatles et The Rolling Stones est l’un des plus grands feuilletons commodes de l’histoire du rock. Comme tous les feuilletons commodes, elle a été simplifiée jusqu’à l’absurde. D’un côté, les Beatles, supposés propres sur eux, prodiges de la mélodie, artisans de studio devenus alchimistes, quatre garçons dans le vent avant de devenir quatre esprits dans la stratosphère. De l’autre, les Stones, silhouettes maigres, gueules fermées, blues de contrebande, sexualité plus explicite, arrogance de voyous magnifiques, London boys pas forcément plus dangereux que les autres mais infiniment meilleurs pour en donner l’impression.
Ce découpage a la beauté grossière des affiches de cinéma. Il oublie que les Beatles ont commencé comme un groupe de scène rugueux, durci à Hambourg, gavé de rock’n’roll américain, de rhythm and blues et de sueur nocturne. Il oublie que les Stones, avant de devenir cette machine à riffs et à scandales, furent aussi des étudiants obsessionnels, des archivistes adolescents de Muddy Waters, Jimmy Reed, Chuck Berry et Howlin’ Wolf. Il oublie surtout que les deux groupes n’évoluaient pas dans des galaxies séparées, mais dans le même Londres en accélération, le même petit monde de producteurs, de clubs, de studios, de journalistes, de photographes, d’amitiés souterraines et de rivalités professionnelles.
La presse, évidemment, avait besoin d’un match. Le public aussi. Le rock adore les duels parce qu’ils simplifient les goûts, organisent les passions et donnent aux fans l’illusion de participer à une guerre culturelle. Beatles ou Stones : la question est devenue un test de personnalité, presque un signe astrologique. Ceux qui voulaient de l’harmonie, de l’invention mélodique, de l’expansion psychédélique et de la perfection formelle choisissaient les Beatles. Ceux qui préféraient la pulsation, le danger, la durée, la scène, la saleté et le sexe choisissaient les Stones. Comme si l’on ne pouvait pas aimer à la fois A Day in the Life et Gimme Shelter, Penny Lane et Tumbling Dice, Tomorrow Never Knows et Midnight Rambler. Comme si la grandeur du rock consistait à choisir son camp plutôt qu’à se perdre dans ses contradictions.
Paul McCartney lui-même a parfois alimenté ce vieux brasier, notamment en rappelant que les Stones étaient à l’origine un groupe de blues, manière polie mais piquante de suggérer que les Beatles avaient embrassé un spectre plus large. Mick Jagger, de son côté, a toujours su répondre avec cette élégance carnassière qui le caractérise, en rappelant que tous les groupes commencent par reprendre les autres, et que les Stones, eux, ont continué à être un groupe de scène monumental quand les Beatles avaient cessé d’exister. Rien de tout cela n’est faux. Rien de tout cela n’épuise le sujet. Car sous les petites phrases, il y a une vérité plus forte : ces gens se respectent parce qu’ils savent, mieux que quiconque, ce que l’autre a traversé.
C’est là que la collaboration McCartney/Stones prend son vrai sens. Elle ne nie pas la rivalité ; elle la dépasse. Elle ne gomme pas les différences ; elle les rend audibles. Quand Paul McCartney joue avec les Rolling Stones, ce n’est pas la paix signée entre deux ennemis. C’est une vieille conversation qui reprend, une conversation interrompue mille fois par les tournées, les morts, les avocats, les albums, les mariages, les deuils et les ego. Une conversation commencée au début des années 60, quand personne ne savait encore que ces jeunes Anglais deviendraient les visages indélébiles de la musique populaire moderne.
1963 : quand Lennon-McCartney donnent aux Stones une rampe de lancement
Pour comprendre ce que signifie la présence de Paul McCartney sur Foreign Tongues, il faut revenir à I Wanna Be Your Man. Tout est déjà là, ou presque. La générosité, la compétition, l’insolence, la vitesse folle de l’époque. En 1963, les Stones ne sont pas encore les Rolling Stones de la légende mondiale. Ils cherchent leur langage, leur répertoire, leur angle d’attaque. Ils ont le son, l’attitude, le goût du blues, cette manière déjà très personnelle de salir ce qu’ils admirent. Mais il leur faut des chansons. Les Beatles, eux, ont déjà compris que l’écriture serait leur arme nucléaire. Lennon et McCartney composent comme on respire, dans les hôtels, les voitures, les loges, les coins de pièces, avec cette facilité apparente qui a dû rendre fous tous leurs contemporains.
I Wanna Be Your Man n’est pas le sommet de Lennon-McCartney. Ce n’est pas She Loves You, encore moins In My Life ou Eleanor Rigby. C’est une chanson simple, directe, presque primitive, une machine à rythme davantage qu’un bijou mélodique. Mais donnée aux Stones, elle devient autre chose. Elle devient un carburant. Les Beatles en feront une version chantée par Ringo, sympathique, franche, parfaitement à sa place dans leur monde. Les Stones, eux, la tordent, la poussent vers le ricanement, lui donnent une nervosité plus agressive. Le morceau devient l’un de leurs premiers vrais jalons, une preuve que ces jeunes types pouvaient exister dans les charts sans renoncer complètement à leur goût pour le rhythm and blues.
Il y a dans cette scène quelque chose de presque mythologique : John Lennon et Paul McCartney terminant une chanson devant Mick Jagger et Keith Richards, comme deux artisans qui montreraient à d’autres comment on fabrique une arme. Pour les Stones, l’épisode fut plus qu’un cadeau. Ce fut une leçon. Pas seulement une leçon d’écriture, mais une leçon d’autonomie. Richards et Jagger comprirent qu’ils ne pourraient pas bâtir l’avenir du groupe uniquement sur les reprises américaines. Le blues était leur matrice, leur religion, leur territoire de départ. Mais pour survivre, il fallait écrire. Il fallait transformer l’obsession en signature.
En ce sens, Paul McCartney occupe une place très particulière dans l’histoire des Stones. Avant d’être l’invité prestigieux de Hackney Diamonds puis de Foreign Tongues, il est l’un des hommes qui, avec Lennon, ont indirectement poussé Jagger et Richards vers leur destin d’auteurs. Il n’a pas seulement donné une chanson ; il a montré une méthode, une vitesse, une confiance. L’ancien Beatle qui vient aujourd’hui jouer avec les Stones n’est donc pas un corps étranger. Il est un témoin originel, presque un parrain paradoxal, l’un des rares musiciens vivants pouvant dire : j’étais là au moment où tout cela s’inventait.
Et c’est pour cela que chaque retour de McCartney dans l’orbite des Stones possède une charge symbolique démesurée. Ce n’est pas une simple collision de marques légendaires. C’est le cercle qui se referme sans se fermer tout à fait. C’est l’histoire qui revient au point de départ, mais avec des rides, des morts, des amplis plus chers, des studios plus modernes et cette étrange douceur qui appartient aux survivants.
1967 : We Love You, l’année psychédélique et les anges dans le chaos
Quatre ans après I Wanna Be Your Man, le décor a changé. 1963 appartenait encore aux costumes, aux singles, aux clubs, à l’innocence relative d’une industrie qui découvrait la puissance des groupes anglais. 1967, c’est autre chose. C’est l’année psychédélique, l’année des couleurs trop vives, des procès, des journaux hystériques, des studios transformés en laboratoires, des pop stars traitées comme des prophètes et des délinquants selon l’humeur du matin. Les Beatles publient Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, les Stones s’enfoncent dans leurs propres turbulences, et le rock britannique devient un théâtre où l’art, la drogue, la police, la mode et la politique se mélangent dans une même fumée.
C’est dans ce climat que John Lennon et Paul McCartney participent à We Love You, morceau des Rolling Stones né dans un contexte de tension judiciaire et médiatique. La chanson est un remerciement ironique aux fans, mais aussi un bras d’honneur voilé aux autorités, un morceau psychédélique chargé de portes qui claquent, de piano inquiétant, de chœurs spectralement fraternels. McCartney n’y vient pas en conquérant, ni en rival, mais en camarade. Il ajoute sa voix, des percussions, une présence. Lennon est là aussi. Allen Ginsberg rôde dans le décor comme un saint barbu de la contre-culture. Toute la scène ressemble à une gravure halluciné du Swinging London : les Beatles et les Stones, les poètes et les voyous, l’élégance et le désordre, tous réunis dans le même studio, au moment précis où la pop anglaise cesse d’être seulement du divertissement pour devenir une mythologie consciente d’elle-même.
La participation de McCartney à We Love You est importante parce qu’elle contredit déjà le récit de la guerre totale. On ne vient pas chanter sur le disque d’un ennemi. On ne prête pas sa voix à un groupe que l’on méprise. On ne partage pas ces heures de studio, ces blagues, ces cigarettes, ces attentes interminables, si l’on appartient à deux mondes absolument séparés. Bien sûr, il y avait de la compétition. Bien sûr, chacun surveillait les sorties de l’autre. Bien sûr, Lennon pouvait être féroce, Richards acide, McCartney faussement candide, Jagger stratège. Mais le socle restait celui d’une génération prise dans la même aventure.
We Love You est donc l’un des premiers grands signes de cette fraternité ambiguë. Il y a dans le morceau quelque chose de bancal, d’excessif, de daté au meilleur sens du terme. Ce n’est pas le classicisme impérial des Stones période Sticky Fingers ou Exile on Main St. ; c’est un objet de 1967, avec ses ornements, ses fumées, ses miroirs déformants. Mais précisément, la présence de Lennon et McCartney en fait une capsule historique. On y entend moins une collaboration propre et nette qu’un moment de porosité absolue. Les frontières se dissolvent. Les Beatles, les Stones, la pop, le blues, la contestation, le cirque médiatique : tout entre dans la même pièce.
Cette pièce, soixante ans plus tard, n’a pas totalement disparu. Elle a changé d’adresse, de technologie, de génération. Elle s’appelle désormais Metropolis Studios, Los Angeles, New York, Andrew Watt, Hackney Diamonds, Foreign Tongues. Mais le principe demeure. Quand McCartney rejoint les Stones, même brièvement, il rouvre cette porte-là. Il rappelle que la grande histoire du rock ne s’est jamais écrite en lignes droites, mais en visites impromptues, en services rendus, en rivalités surjouées, en admirations tues, en vieilles chansons qui refusent de mourir.
Hackney Diamonds : Paul McCartney ne vient pas bénir les Stones, il vient les bousculer
La collaboration récente la plus concrète entre Paul McCartney et les Rolling Stones reste évidemment Bite My Head Off, sur Hackney Diamonds. Et il faut insister sur un point essentiel : McCartney n’y joue pas le rôle du vieux sage venu déposer trois notes distinguées sur un disque déjà terminé. Il ne vient pas faire coucou depuis le balcon de la légende. Il joue de la basse. Et pas une basse polie, décorative, assise au fond du mix comme un meuble ancien. Une basse nerveuse, mordante, presque insolente. Une basse qui semble rappeler à tout le monde que l’homme de Something, de Come Together, de Rain, de Paperback Writer, de Silly Love Songs et de Arrow Through Me n’a jamais été seulement un chanteur mélodique, mais l’un des bassistes les plus inventifs de la pop moderne.
Sur Bite My Head Off, il y a quelque chose de réjouissant dans l’idée même de McCartney au milieu des Stones. La chanson a un côté punky, râpeux, rentre-dedans. Elle n’appelle pas la dentelle. Elle demande du muscle, de la présence, de la mauvaise humeur. Et McCartney, précisément, arrive avec cette énergie qu’on oublie parfois chez lui parce que son génie mélodique a tendance à tout absorber. On pense au compositeur, au chanteur, au Beatle solaire, au maître des ballades, au gentleman pop. On oublie le musicien de scène, le type qui a connu Hambourg, les amplis qui hurlent, les sets interminables, les reprises de Little Richard chantées comme si la gorge allait se déchirer. Le McCartney de Bite My Head Off n’est pas une icône empaillée. C’est un musicien qui joue.
Ce détail change tout. Car la basse, chez les Stones, est une affaire sensible. Bill Wyman fut longtemps l’ancre discrète, l’homme immobile qui tenait la maison pendant que Jagger dansait et que Richards incendiait les murs. Darryl Jones, depuis les années 90, a apporté une souplesse, un professionnalisme, une profondeur rythmique indispensables. Inviter McCartney dans cet espace-là, c’est lui donner une place organique, pas symbolique. Il ne vient pas chanter un refrain pour faire la une. Il entre dans la mécanique interne du morceau. Il participe au moteur.
C’est là que Hackney Diamonds a surpris. On pouvait craindre l’album de trop, le disque testamentaire un peu trop bien entouré, le monument auto-célébratif. Il s’est révélé plus vivant que prévu, parfois inégal comme tout disque tardif d’un groupe immense, mais traversé d’un vrai désir de jouer. La présence de McCartney y fonctionnait parce qu’elle n’était pas muséale. Elle n’avait rien d’un duo de gala. Elle ressemblait plutôt à une plaisanterie devenue sérieuse : et si l’on mettait un Beatle dans la machine Stones, non pour l’adoucir, mais pour la faire crisser davantage ?
Le résultat, au fond, disait la vérité de cette relation. Les Beatles et les Stones ne se sont jamais seulement opposés. Ils se sont stimulés. Ils se sont forcés à être meilleurs, plus rapides, plus audacieux, plus conscients de leur propre singularité. En 2023, Bite My Head Off ne rejouait pas la rivalité ; il en donnait une version apaisée et électrique. La vieille compétition n’était plus une bataille de classements ou de couvertures de magazines. Elle devenait un groove. Et franchement, c’était beaucoup plus intéressant.
Foreign Tongues : la suite logique, pas l’anomalie
L’annonce de Foreign Tongues avec Paul McCartney parmi les invités pourrait être lue comme une surprise. Elle l’est, bien sûr, sur le plan immédiat : il reste toujours quelque chose d’irréel à voir le nom de McCartney accolé à celui des Stones sur un album studio annoncé en 2026. Mais historiquement, ce n’est pas une anomalie. C’est une suite logique. Après Bite My Head Off, la porte était ouverte. Et lorsqu’une porte de ce genre s’ouvre entre des gens qui se connaissent depuis plus de soixante ans, il serait presque absurde de la refermer aussitôt.
Foreign Tongues est présenté comme un album dans la continuité de Hackney Diamonds, et cette continuité compte. Les Stones ne semblent pas vouloir traiter leur retour discographique comme un dernier feu isolé, mais comme une phase de travail. C’est peut-être cela, le plus impressionnant. À l’âge où la plupart des artistes se contentent de gérer leur catalogue, Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood parlent encore de sessions, de morceaux, de prises rapides, d’énergie en studio. Ils ne prétendent pas réinventer l’électricité. Ils veulent simplement continuer à s’en servir.
Dans ce contexte, la présence de Paul McCartney prend une valeur double. D’un côté, elle renforce la dimension événementielle du disque. On ne va pas faire semblant : un Beatle sur un album des Stones, cela attire l’œil, excite les fans, relance les débats, nourrit les titres. De l’autre, elle s’inscrit dans un processus de travail qui semble réel. Andrew Watt, déjà artisan de Hackney Diamonds, apparaît comme un facilitateur de rencontres. Il a compris que ces légendes n’ont pas besoin d’être flattées ; elles ont besoin d’être mises en mouvement, parfois bousculées, parfois ramenées à l’urgence d’une prise, d’un riff, d’une chanson qui doit tenir debout sans béquilles mythologiques.
Il est d’ailleurs fascinant d’apprendre que Watt aurait tenté de réunir Jagger et McCartney pour écrire ensemble, sans que cela aboutisse. Ce non-événement est presque aussi intéressant qu’une chanson signée par les deux. On imagine la scène : deux des plus grands survivants de la pop anglaise, deux conceptions de l’écriture, deux intelligences musicales redoutables, et peut-être cette difficulté simple, humaine, de transformer soixante ans d’histoire en trois minutes nouvelles. Écrire ensemble aurait été immense, mais aussi terriblement chargé. Jouer ensemble, peut-être, est plus libre. Moins solennel. Plus rock.
Car le rock, malgré tout ce qu’on lui a fait porter, reste d’abord une affaire de jeu. On branche, on compte, on attaque. La théorie vient après. La mythologie aussi. McCartney chez les Stones fonctionne parce qu’il ne semble pas chercher à graver une plaque commémorative. Il vient jouer. Et les Stones, qui ont bâti leur survie sur cette vérité élémentaire, savent reconnaître ce genre d’instinct.
Paul McCartney bassiste : l’arme secrète que le grand public sous-estime encore
Parler de Paul McCartney avec les Rolling Stones oblige à revenir sur son instrument. La basse n’est pas un détail dans cette affaire. Elle est même le cœur du symbole. McCartney aurait pu apparaître comme chanteur, ce qui aurait immédiatement installé la collaboration dans le registre du duo historique, presque cérémoniel. Il aurait pu venir au piano, autre territoire où son génie est incontestable. Mais le voir associé aux Stones comme bassiste est beaucoup plus excitant, parce que cela remet au premier plan une dimension parfois sous-estimée de son art.
McCartney est l’un des rares bassistes dont les lignes sont devenues des mélodies intérieures. Chez lui, la basse ne se contente pas de soutenir l’harmonie ; elle commente, relance, serpente, répond au chant, crée des contrechants. Dans les Beatles, cette approche a changé la pop. Écoutez Rain, Something, With A Little Help From My Friends, Dear Prudence, Come Together : la basse y est une seconde voix, parfois plus inventive que la guitare. McCartney pense comme un mélodiste, mais il joue avec un sens rythmique forgé dans le rock’n’roll le plus physique. C’est cette combinaison qui le rend unique.
Chez les Stones, la logique est différente. Le groupe repose moins sur la sophistication mélodique que sur l’architecture du groove. La basse doit s’inscrire dans un maillage où les guitares ne sont pas toujours “lead” et “rhythm” au sens classique, mais deux corps qui se frottent, se répondent, s’évitent, se mordent. Keith Richards a souvent parlé de cette idée de tissage, particulièrement avec Ronnie Wood : deux guitares qui n’occupent pas des rôles fixes, mais construisent ensemble un mouvement. Dans un tel système, le bassiste doit être à la fois solide et souple. Trop bavard, il encombre. Trop discret, il disparaît.
C’est ce qui rend l’arrivée de McCartney si savoureuse. Lui, le bassiste mélodique par excellence, se glisse dans un groupe qui exige d’abord le swing, le cran, l’économie. La rencontre peut produire une tension magnifique. Elle l’a déjà fait sur Bite My Head Off, où McCartney ne cherche pas à “faire Beatles”. Il joue dans l’esprit du morceau, mais avec cette attaque qui lui appartient. Il ne singe pas les Stones. Il ne les civilise pas non plus. Il apporte un grain, une autorité, une joie de jouer qui rappelle que la virtuosité n’est pas toujours affaire de démonstration. Parfois, elle consiste à trouver exactement la bonne manière de salir une chanson.
Sur Foreign Tongues, on attend donc moins une présence décorative qu’un nouveau geste de musicien. La question n’est pas de savoir si Paul McCartney peut encore impressionner. La réponse est connue depuis longtemps. La vraie question est : que se passe-t-il quand son sens de la ligne rencontre une nouvelle fois la vieille machine rythmique des Stones ? Si la réponse est aussi vivante que sur Hackney Diamonds, alors la collaboration aura dépassé le stade du clin d’œil historique pour devenir une vraie conversation musicale.
Andrew Watt, ou l’homme qui ose enfermer les mythes dans une pièce
Il serait injuste de parler de cette nouvelle séquence McCartney / Rolling Stones sans évoquer Andrew Watt. Son nom ne possède évidemment pas le poids mythologique d’un George Martin, d’un Jimmy Miller ou d’un Glyn Johns, mais son rôle récent est crucial. Produire les Stones à ce stade de leur carrière, ce n’est pas seulement régler des micros et choisir des prises. C’est gérer des légendes qui ont tout entendu, tout vu, tout essayé, et qui peuvent probablement sentir la flatterie à quinze mètres. Il faut du tact, mais aussi une forme d’inconscience. Il faut respecter le monument sans se mettre à genoux devant lui.
Avec Hackney Diamonds, Watt a réussi quelque chose de difficile : donner aux Stones un cadre moderne sans les plastifier. Le disque n’a pas le son crasseux et dangereux de leurs grandes années, évidemment. Aucun album enregistré au XXIe siècle par des musiciens octogénaires ne peut reproduire l’inconfort, la drogue, les studios enfumés et les accidents heureux de 1972. Mais il a une netteté, une poussée, une volonté de chanson. Il ne sonne pas comme un groupe qui regarde uniquement ses photos d’époque. Il sonne comme un groupe que quelqu’un a convaincu de terminer les morceaux, de choisir, d’avancer.
Dans le cas de Paul McCartney, Watt semble jouer les passeurs. Il connaît la valeur symbolique d’une telle rencontre, mais il semble surtout comprendre son potentiel sonore. Faire venir McCartney pour jouer de la basse avec les Stones, c’est une idée à la fois évidente et folle. Évidente parce que tout amateur de rock en rêve depuis des décennies. Folle parce que le poids de l’événement pourrait écraser la chanson. La réussite tient précisément au fait que Bite My Head Off ne paraissait pas écrasé. Le morceau avançait, mordait, vivait. L’histoire était là, mais elle ne prenait pas toute la place.
C’est sans doute la bonne méthode pour Foreign Tongues. Ne pas traiter McCartney comme une relique sacrée. Ne pas traiter les Stones comme des statues. Les mettre au travail. Les faire jouer. Les pousser dans une urgence relative. On sait que les Stones aiment cette idée de prises rapides, de morceaux captés avant que l’énergie ne se refroidisse. C’est leur vieille école : le rock comme capture, pas comme polissage infini. McCartney, malgré son perfectionnisme de studio hérité des Beatles, connaît aussi cette vérité. Il vient d’un monde où l’on pouvait passer des heures sur un son, mais aussi d’un monde où l’on devait faire danser une salle allemande à deux heures du matin.
La réussite ou non de Foreign Tongues se jugera sur les chansons, pas sur le casting. Mais le casting raconte déjà une intention. Les Stones ne se ferment pas. Ils convoquent des figures qui appartiennent à différentes branches de leur arbre : McCartney pour la fraternité originelle, Steve Winwood pour l’Angleterre soul et rhythm and blues, Robert Smith pour une autre forme de romantisme britannique, Chad Smith pour l’énergie rock transatlantique. Au centre, Watt organise le trafic. Et quelque part dans ce carrefour, McCartney revient croiser les Stones, comme si la vieille route de 1963 n’avait jamais cessé de mener au studio suivant.
Mick et Paul : deux survivants, deux intelligences de la pop anglaise
La relation entre Mick Jagger et Paul McCartney est fascinante parce qu’elle met face à face deux formes d’intelligence pop. McCartney est souvent perçu comme l’homme de la mélodie, de l’accord lumineux, de la chanson qui semble avoir toujours existé. Jagger, lui, est l’homme de l’incarnation, du phrasé, du corps, du masque. L’un a écrit Yesterday, Hey Jude, Maybe I’m Amazed ; l’autre a donné une langue, une bouche et des hanches à Sympathy for the Devil, Brown Sugar, Start Me Up, Miss You. On compare souvent les Beatles et les Stones comme des groupes, mais la comparaison entre McCartney et Jagger révèle autre chose : deux manières de comprendre la chanson populaire comme théâtre.
McCartney construit. Même dans ses moments les plus spontanés, il possède un instinct d’architecte. Il sait où placer un pont, comment retourner une mélodie, comment faire entrer une modulation sans que l’auditeur voie la couture. Jagger, lui, électrise. Il peut prendre une phrase banale et la transformer en geste, en rictus, en provocation. Il est moins un chanteur au sens classique qu’un acteur rythmique. Il habite les mots, les déforme, les projette. Il a cette capacité rare à faire croire qu’une chanson est en train de se produire sous vos yeux, même lorsqu’elle a été répétée mille fois.
Les imaginer écrivant ensemble est vertigineux. McCartney aurait peut-être cherché la forme, le refrain, la montée émotionnelle. Jagger aurait cherché l’angle, le personnage, le venin. Peut-être que cela aurait donné un chef-d’œuvre. Peut-être que cela aurait donné une chanson trop consciente de son propre événement. Les grandes collaborations historiques sont parfois paralysées par leur importance. Il y a des rencontres qui fonctionnent mieux dans l’action que dans la co-signature. McCartney jouant de la basse derrière Jagger est peut-être plus naturel que McCartney et Jagger assis face à face avec l’obligation implicite d’écrire “la chanson Beatles-Stones”.
Ce qui les unit, en revanche, est plus profond que leurs différences. Tous deux ont survécu à une célébrité impossible. Tous deux ont dû gérer la transformation de leur jeunesse en patrimoine mondial. Tous deux ont enterré des amis, des partenaires, des époques. Tous deux ont connu le piège de devenir un symbole avant de cesser d’être un artiste. Et tous deux, chacun à sa façon, ont refusé de s’arrêter. McCartney continue de composer, de jouer, de remonter sur scène avec une discipline presque surnaturelle. Jagger continue de chanter, de bouger, d’incarner les Stones avec une énergie qui tient autant du sport que de la magie noire.
Dans Foreign Tongues, la présence de McCartney auprès de Jagger n’est donc pas seulement musicale. Elle est existentielle. Ce sont deux survivants qui n’ont pas renoncé à la mise en danger relative du studio. À leur niveau, bien sûr, le danger n’est plus celui de la misère, de l’anonymat ou de l’échec commercial absolu. Il est plus subtil : risquer d’abîmer la légende en continuant. Beaucoup préfèrent se taire pour ne pas troubler la statue. Eux continuent. C’est parfois imparfait, parfois trop propre, parfois discutable. Mais c’est vivant. Et dans le rock, la vie a toujours valu mieux que la perfection.
Keith Richards et McCartney : les frères ennemis qui parlent la même langue
Si Mick Jagger et Paul McCartney représentent deux intelligences pop, Keith Richards et McCartney incarnent deux rapports presque opposés à la musique, qui finissent pourtant par se rejoindre. McCartney est le musicien total, capable de passer de la basse au piano, de la guitare à la batterie, de la ballade de music-hall au rock le plus direct. Keith est l’homme du riff, du toucher, de l’accord ouvert, du silence entre deux attaques, de cette science mystérieuse qui consiste à faire sonner trois notes comme une autobiographie. L’un semble pouvoir tout faire ; l’autre semble pouvoir faire une chose mieux que personne. Mais cette opposition est trompeuse.
Richards et McCartney partagent une même origine : l’amour de la musique américaine. Rock’n’roll, blues, country, soul, rhythm and blues. Avant les avant-gardes, avant les querelles esthétiques, avant les studios transformés en cathédrales, il y a cette matière commune. Chuck Berry, Little Richard, Elvis, Buddy Holly, Motown, le blues de Chicago, les disques qu’on écoute jusqu’à l’usure. Keith a souvent insisté sur le fait que Beatles et Stones venaient de la même génération et aimaient les mêmes musiques. C’est peut-être la phrase la plus simple et la plus juste sur cette histoire. Avant d’être des rivaux, ils étaient des fans. Et un vrai fan reconnaît toujours un autre fan, même quand il prétend lui faire la guerre.
La différence tient à ce qu’ils ont fait de cet amour. McCartney l’a absorbé dans une œuvre d’une plasticité folle, capable de passer d’un pastiche de vaudeville à une proto-déflagration hard rock, d’une berceuse à un collage expérimental. Richards l’a creusé comme un puits, approfondissant le riff, le groove, la pulsation, jusqu’à devenir l’un des grands gardiens du feu. On pourrait dire que McCartney ouvre des fenêtres quand Keith enfonce des clous dans le plancher. Les deux gestes sont nécessaires à une maison.
Les voir réunis dans l’univers Stones a quelque chose de presque comique, tant leurs images publiques divergent. McCartney, malgré les drames et les aspérités, reste associé à une forme de lumière, de courtoisie, de professionnalisme pop. Richards demeure, qu’il le veuille ou non, l’icône absolue du pirate increvable, du survivant à cigarette, du riffman qui a l’air d’avoir été sculpté dans le bois brûlé d’un bar du Mississippi. Mais en studio, ces caricatures s’effacent. Il reste deux musiciens qui savent écouter. Deux hommes qui comprennent que le rock ne tient pas seulement à ce que l’on joue, mais à l’endroit exact où l’on se place.
C’est peut-être pour cela que Keith parle de McCartney avec une affection si désarmante. Derrière les vieilles piques, il y a le respect du joueur. McCartney n’est pas seulement “un Beatle”. Il est quelqu’un qui peut entrer dans le morceau et le faire décoller. Pour Keith, qui se méfie instinctivement du verbiage et des concepts, c’est sans doute la seule chose qui compte. Tu joues, ou tu ne joues pas. McCartney joue. Fin de la discussion.
Le poids de Charlie Watts dans cette fraternité tardive
Impossible d’évoquer Foreign Tongues, Hackney Diamonds et la collaboration McCartney/Stones sans sentir l’absence de Charlie Watts. Chez les Stones, Charlie n’était pas seulement le batteur. Il était la colonne vertébrale discrète, l’élégance sèche, le jazzman enfermé dans le plus grand groupe de rock’n’roll du monde, l’homme qui donnait à l’excès une tenue impeccable. Sa mort en 2021 a changé la nature même des Stones. Ils continuent, oui, avec Steve Jordan, musicien admirable et légitime. Mais quelque chose de l’ancien monde a disparu. Chaque nouvel album des Stones depuis Charlie est donc hanté, même lorsqu’il sonne joyeux, même lorsqu’il accélère.
La présence de Paul McCartney dans cette période post-Charlie ajoute une couche émotionnelle. McCartney sait ce que signifie continuer après la perte d’un partenaire fondateur. Il l’a vécu avec John Lennon, puis avec George Harrison, d’une manière évidemment différente mais tout aussi irréversible. Il sait ce que c’est que de porter un nom qui contient des morts. Il sait que chaque performance tardive est accompagnée par ceux qui ne sont plus là, que le public n’écoute jamais seulement les notes présentes, mais aussi les absences qu’elles réveillent.
Dans les Stones actuels, Charlie est à la fois absent et présent. Des enregistrements posthumes subsistent, des souvenirs circulent, des habitudes rythmiques continuent d’informer le jeu du groupe. Steve Jordan n’est pas là pour imiter Charlie, ce qui serait sinistre, mais pour permettre aux Stones de rester un groupe vivant. C’est une mission délicate. Trop de fidélité transformerait la musique en mausolée. Trop de rupture ferait perdre l’identité. Les Stones avancent sur cette ligne étroite, avec cette pudeur très britannique qui consiste à plaisanter pour ne pas s’effondrer.
McCartney, dans ce paysage, n’arrive pas comme un étranger. Il appartient à la même confrérie des survivants du premier âge. Il comprend la charge affective d’un studio où les fantômes ont leurs propres pistes. Quand il joue avec les Stones, il ne joue pas seulement avec Jagger, Richards et Wood. Il joue aussi, symboliquement, avec Charlie, avec Brian Jones, avec Bill Wyman absent, avec toute une constellation de figures qui ont fait de ce groupe autre chose qu’un simple alignement de chansons.
Cela pourrait être lourd, étouffant, presque funèbre. Mais le rock a cette vertu étrange : il transforme parfois le deuil en pulsation. Le meilleur hommage aux morts n’est pas toujours la ballade solennelle. C’est parfois un morceau rapide, une prise imparfaite, un ampli qui crache, un vieux bassiste de Liverpool qui vient secouer la carcasse et rappeler que tant qu’un groupe joue, il n’est pas complètement un souvenir.
Pourquoi cette collaboration parle autant aux fans des Beatles
Pour les lecteurs de Yellow-Sub, la présence de Paul McCartney sur un album des Rolling Stones n’est pas une curiosité extérieure à l’histoire des Beatles. Elle touche au contraire à l’un des nerfs les plus sensibles de la beatlemania adulte : la manière dont l’héritage des Beatles continue de vivre hors des Beatles. Depuis 1970, chaque membre a porté une part du mythe dans des directions différentes. John l’a politisé, introspecté, parfois brutalement dépouillé. George l’a spiritualisé, guitarisé, ouvert à d’autres traditions. Ringo l’a humanisé avec cette bonhomie qui cache un sens du tempo absolument fondamental. Paul, lui, l’a prolongé par une activité presque déraisonnable, comme s’il refusait que la grande machine mélodique s’arrête.
Voir McCartney chez les Stones, c’est voir l’héritage Beatles sortir de son propre musée. Ce n’est pas une réédition, pas une archive, pas un coffret deluxe, pas une nouvelle exégèse de Sgt. Pepper ou d’Abbey Road. C’est Paul dans le présent, au contact d’un autre mythe, jouant un rôle actif. Pour un fan des Beatles, cela a quelque chose de profondément satisfaisant. Non parce que les Stones auraient besoin d’être adoubés par un Beatle, idée absurde, mais parce que McCartney démontre une nouvelle fois que son identité musicale n’est pas figée dans les années 60.
Il y a aussi une forme de réparation symbolique. Les fans ont longtemps vécu la rivalité Beatles/Stones comme une opposition presque sportive. Certains en ont tiré des discussions infinies, souvent passionnantes, parfois stériles. McCartney jouant avec les Stones rappelle que les principaux intéressés ont toujours été moins sectaires que leurs publics. Ils pouvaient se moquer, se critiquer, se comparer, mais ils partageaient une expérience que personne d’autre ne pouvait vraiment comprendre. Cette expérience crée une intimité au-delà des classements.
Pour les fans des Beatles, l’épisode réactive également la question du McCartney bassiste, trop souvent reléguée derrière le McCartney compositeur. Or, dans les Beatles, sa basse fut une révolution douce. Elle a donné à la pop une mobilité nouvelle, une manière de chanter par le bas. L’entendre dans un contexte Stones, c’est déplacer cette qualité dans un autre climat. C’est comme voir un grand acteur changer de troupe : il reste lui-même, mais la lumière tombe autrement sur son visage.
Enfin, il y a l’émotion pure. Les Beatles ne reviendront pas. Lennon et Harrison ne sont plus là. Les Stones eux-mêmes ne sont plus ceux de 1969, de 1972 ou de 1978. Mais lorsque McCartney croise Jagger, Richards et Wood sur un disque de 2026, quelque chose de l’ancien monde respire encore. Ce n’est pas la jeunesse qui revient. Ce serait grotesque de le prétendre. C’est mieux que cela : c’est la preuve que la jeunesse a laissé assez de braises pour que des hommes de plus de quatre-vingts ans puissent encore y rallumer un feu.
Ce que les Stones gagnent avec McCartney
Les Rolling Stones n’ont pas besoin de Paul McCartney pour exister. Ils n’ont besoin de personne, en réalité, sur le plan symbolique. Leur nom suffit à convoquer tout un continent de riffs, de scandales, de tournées, de pochettes, de films, de mythes. Mais un groupe de cette taille court toujours un danger : celui de n’être plus entouré que par sa propre légende. À force d’être les Stones, les Stones peuvent devenir une idée des Stones. Et c’est précisément là qu’un invité comme McCartney devient utile.
McCartney apporte d’abord une altérité intime. Il n’est pas un jeune artiste invité pour moderniser artificiellement le son, ni une star pop venue élargir une cible marketing. Il est un égal historique, mais pas un membre de la famille Stones. Il connaît la maison, mais il n’y habite pas. Cette position est précieuse. Elle permet de créer une tension sans introduire d’étrangeté gratuite. McCartney comprend d’où viennent les Stones, mais il ne joue pas comme eux. Il partage leur culture, mais il porte une autre mémoire musicale. Son arrivée peut donc déplacer légèrement l’équilibre du groupe, juste assez pour produire une étincelle.
Ensuite, McCartney apporte une forme de légèreté compétitive. Les vieux champions se redressent quand un autre champion entre sur le terrain. Même à cet âge, même avec cette histoire, surtout avec cette histoire. On imagine très bien l’énergie particulière d’une séance où chacun sait qui est dans la pièce. Personne n’a besoin de le dire. La présence suffit. Jagger chante devant un Beatle. Keith joue avec l’homme qui a coécrit une partie du livre sacré adverse. McCartney pose sa basse dans la machine du plus grand groupe de rock encore debout. Cela crée forcément une intensité.
Les Stones gagnent aussi un rappel de leur propre origine pop. On les réduit souvent au blues, au rock’n’roll, au riff, à la scène. Mais les Stones ont toujours eu un sens redoutable de la chanson pop : Ruby Tuesday, She’s a Rainbow, Angie, Wild Horses, Waiting on a Friend, autant de preuves que leur génie ne se limite pas à la testostérone électrique. La proximité de McCartney peut réactiver cette dimension, non en les poussant à faire du Beatles, mais en rappelant que les Stones furent aussi des artisans de mélodies, de refrains, d’atmosphères.
Enfin, les Stones gagnent une histoire. Dans le rock, on prétend souvent que seule la musique compte. C’est beau, mais faux. La musique compte d’abord, évidemment. Mais les récits qui l’entourent font partie de sa vibration. Paul McCartney sur Foreign Tongues, c’est une phrase qui donne envie d’écouter avant même d’avoir entendu. Ce n’est pas suffisant pour faire une grande chanson, mais c’est suffisant pour ouvrir une porte imaginaire. Aux Stones ensuite de prouver qu’il y a bien quelque chose derrière.
Ce que McCartney gagne chez les Stones
La question inverse est tout aussi intéressante : que gagne Paul McCartney à jouer avec les Rolling Stones ? Certainement pas du prestige. Il n’en manque pas. Pas de visibilité non plus. McCartney est l’un des musiciens les plus célèbres de l’histoire de l’humanité. Il n’a pas besoin de venir poser son nom sur un disque des Stones pour exister dans l’actualité. Ce qu’il gagne est plus subtil : un terrain de jeu.
Depuis la fin des Beatles, McCartney a souvent dû lutter contre sa propre image. Trop doué, trop mélodique, trop associé à une forme de perfection pop, il a parfois été injustement soupçonné de facilité. Comme si écrire des chansons lumineuses était moins profond que se noyer dans le malheur. Comme si la grâce mélodique était une faute de goût. Or McCartney a toujours eu une face rock plus dure, plus instinctive, que ses détracteurs minimisent. Des hurlements de Long Tall Sally à Helter Skelter, de Wings sur scène à certains titres de ses albums solo, il a régulièrement rappelé qu’il savait cogner.
Jouer avec les Stones lui permet de remettre cette part en avant sans discours. Il n’a pas besoin d’expliquer qu’il est aussi un rocker. Il suffit de le brancher. Dans un contexte Stones, McCartney échappe momentanément au poids de son propre empire. Il n’est plus le gardien principal du temple Beatles, ni le patriarche de sa propre œuvre. Il devient un musicien dans un groupe qui n’est pas le sien. Cette humilité-là, pour une légende de son calibre, est presque luxueuse. Elle lui permet de redevenir joueur, partenaire, élément d’un son collectif.
Il gagne aussi une forme de saleté bénéfique. L’univers McCartney, même dans ses aspérités, reste souvent associé à la construction, au soin, à la rondeur. Les Stones lui offrent un cadre plus râpeux, plus oblique, moins préoccupé par la beauté formelle. C’est une bonne chose. Les grands artistes tardifs ont besoin d’être déplacés. Sinon, ils se répètent dans le confort de leur propre excellence. McCartney chez les Stones, c’est McCartney dans une pièce où l’on ne lui demande pas d’être “Paul McCartney” au sens monumental du terme, mais de faire avancer une chanson.
Et puis, sur un plan plus humain, il y a sans doute le plaisir simple de jouer avec des survivants de sa génération. Ce plaisir ne doit pas être sous-estimé. À quatre-vingts ans passés, les pairs se raréfient. Beaucoup sont morts, malades, retirés, silencieux. Les Stones sont encore là, debout, actifs, insolents à leur manière. McCartney aussi. Les voir se rejoindre, c’est assister à une réunion de vétérans qui n’ont pas rendu les armes. Pas pour rejouer la guerre. Pour vérifier que les guitares fonctionnent encore.
La fausse paix des braves : en réalité, ils n’ont jamais été en guerre
On parlera forcément de “réconciliation” entre Paul McCartney et les Rolling Stones, comme si les deux camps avaient passé soixante ans à se tirer dessus depuis des tranchées opposées. C’est tentant, mais inexact. Il n’y a jamais eu de guerre au sens strict. Il y a eu une rivalité, oui, parfois féroce dans les mots, souvent entretenue par les journalistes, amplifiée par les fans, relancée par quelques citations bien senties. Mais il y a surtout eu une proximité constante, intermittente, parfois discrète.
Les Beatles et les Stones ont partagé plus qu’une époque. Ils ont partagé une condition. Celle de jeunes musiciens anglais propulsés à une vitesse absurde dans une célébrité mondiale. Celle d’hommes devenus symboles avant d’avoir eu le temps de comprendre leur propre vie. Celle de groupes sommés d’incarner des valeurs contradictoires : innocence ou décadence, art ou commerce, rébellion ou spectacle. Personne, à part eux, ne pouvait vraiment savoir ce que cela faisait. Cette reconnaissance mutuelle vaut toutes les déclarations diplomatiques.
La rivalité fut réelle parce qu’elle fut utile. Elle obligeait chacun à se dépasser. Les Beatles voyaient les Stones occuper un territoire plus cru, plus sexuel, plus directement branché sur le blues. Les Stones voyaient les Beatles conquérir des sommets d’écriture, de production, d’invention conceptuelle. Chacun pouvait prétendre ne pas regarder l’autre ; chacun regardait. C’est humain. C’est même sain. Le rock des années 60 s’est nourri de ces compétitions. Les Beach Boys écoutaient les Beatles, les Beatles écoutaient Dylan, les Stones écoutaient tout le monde et ramenaient le tout dans leur propre boue miraculeuse.
Mais la guerre totale est une fiction. I Wanna Be Your Man la contredit dès 1963. We Love You la contredit en 1967. Les rencontres, les fêtes, les collaborations périphériques, les hommages, les discours, tout la contredit. Même les piques tardives entre McCartney et Jagger ressemblent moins à de la haine qu’à une vieille partie de tennis entre champions qui connaissent par cœur les faiblesses de l’autre. Cela peut piquer, bien sûr. Les ego sont immenses. Mais l’affection n’est jamais très loin.
Ainsi, McCartney sur Foreign Tongues n’est pas la paix des braves. C’est la partie visible d’une paix ancienne, parfois masquée par le théâtre. Les Stones et les Beatles ont toujours été liés, qu’ils le veuillent ou non. Le public les a opposés parce qu’il fallait choisir. Eux savaient que l’histoire les avait attachés ensemble, comme deux trains lancés sur des voies parallèles dans la même nuit anglaise.
Un événement rock en 2026 : nostalgie ou présent véritable ?
La grande question, devant une annonce comme celle-ci, est toujours la même : sommes-nous face à un événement vivant ou à une opération de nostalgie haut de gamme ? Le doute est légitime. Le rock classique est devenu une industrie patrimoniale d’une puissance colossale. Rééditions, tournées anniversaires, documentaires, coffrets, hologrammes envisagés ou redoutés, anniversaires de tout et parfois de rien : le passé n’a jamais été aussi rentable. Dans ce contexte, Paul McCartney avec les Rolling Stones pourrait facilement n’être qu’un argument de vente pour public mûr, une ligne de communiqué destinée à faire vibrer la carte bleue des baby-boomers et de leurs enfants.
Mais ce serait trop simple. Tout dépendra évidemment des chansons. Une collaboration historique ne vaut rien si elle ne produit qu’un bibelot. Le rock est rempli de rencontres prestigieuses et inutiles, de duos dont l’affiche était plus forte que la musique. Il faudra donc écouter Foreign Tongues avec exigence, sans s’agenouiller devant les noms. Les Stones ont tout prouvé depuis longtemps ; c’est précisément pour cela qu’on peut leur demander encore quelque chose. McCartney aussi. Le respect n’oblige pas à la complaisance.
Cela dit, il existe déjà un indice encourageant : Bite My Head Off n’avait rien d’un bibelot. Le morceau n’était pas important seulement parce que McCartney y figurait. Il avait une énergie propre, une agressivité ludique, une raison musicale d’exister. Si Foreign Tongues prolonge cette logique, alors la nostalgie sera dépassée. Non supprimée, car elle fait partie de l’écoute. Impossible d’entendre McCartney avec les Stones sans penser à 1963, 1967, aux Beatles, à Charlie, à Brian Jones, à toutes les ombres. Mais la nostalgie n’est pas forcément un poison. Elle le devient lorsqu’elle remplace le présent. Elle peut être une profondeur lorsqu’elle l’accompagne.
Le plus beau scénario serait celui-ci : que la présence de McCartney soit à la fois historiquement bouleversante et musicalement justifiée. Qu’on puisse d’abord se dire “incroyable, un Beatle chez les Stones”, puis oublier presque aussitôt l’événement pour écouter ce que joue la basse, comment Jagger répond, comment Keith et Ronnie tissent autour, comment la chanson respire. Le miracle serait que la mythologie se dissolve dans le groove. C’est beaucoup demander, mais ces gens nous ont habitués à des choses beaucoup plus improbables.
En 2026, le rock n’est plus le centre du monde. Il ne dicte plus la mode, la jeunesse, la technologie, la sexualité, la politique pop. Mais il possède encore une mémoire active. Et parfois, cette mémoire se remet à jouer. Foreign Tongues pourrait être un de ces moments où le passé ne revient pas comme une statue, mais comme un vieux chien électrique qui mord encore.
Les mots étrangers d’une même langue
Le titre Foreign Tongues est presque trop parfait pour cette histoire. Des langues étrangères. Des langues étrangères pour un groupe dont le logo le plus célèbre est précisément une bouche, une langue rouge tirée au monde entier. Mais dans le cas de Paul McCartney et des Rolling Stones, l’expression prend une dimension supplémentaire. Beatles et Stones ont toujours parlé des langues différentes à l’intérieur d’un même idiome. Les Beatles parlaient la langue de l’expansion mélodique, du studio comme instrument, de la chanson qui change de costume à chaque mesure. Les Stones parlaient la langue du riff, du blues réinventé, de la scène, de la répétition hypnotique, du désir qui boîte mais continue d’avancer.
Ces langues n’étaient pas incompatibles. Elles étaient étrangères l’une à l’autre comme deux accents d’un même pays. McCartney, lorsqu’il entre chez les Stones, ne devient pas Stone. Les Stones, lorsqu’ils l’accueillent, ne deviennent pas Beatles. Heureusement. Ce qui intéresse, c’est précisément l’écart. L’endroit où la ligne de basse de Paul rencontre le balancement de Keith. L’endroit où la mémoire de Liverpool frotte contre le vieux Londres rhythm and blues. L’endroit où la pop la plus savante accepte de se salir les chaussures.
Le titre résonne aussi avec la longévité des Stones. À force de traverser les décennies, un groupe finit par devenir étranger à plusieurs mondes successifs. Les Stones furent jeunes dans un monde disparu, scandaleux dans un monde devenu muséal, modernes puis archaïques puis étrangement contemporains à force de ne jamais cesser. McCartney connaît la même étrangeté. Il est à la fois un homme du passé absolu et un artiste vivant. Il appartient aux livres d’histoire, mais il continue d’écrire des pages. Cette double condition est inconfortable, mais elle peut être féconde.
Peut-être que Foreign Tongues, au fond, parle de cela : comment continuer à parler sa langue quand le monde autour a changé plusieurs fois d’alphabet. Les Stones ont leur réponse : jouer plus vite, enregistrer, convoquer les amis, faire confiance au vieux réflexe. McCartney, lui, apporte sa propre réponse : rester curieux, accepter d’être invité, redevenir bassiste dans la tempête des autres. Ce sont deux formes de fidélité. Non pas fidélité au passé, mais fidélité au geste initial. Faire de la musique. Encore. Malgré le ridicule possible, malgré les attentes, malgré les morts, malgré l’âge, malgré tout.
La collaboration McCartney/Stones comme dernière grande conversation du rock anglais
Il ne faut pas exagérer l’importance d’un featuring avant d’avoir entendu tout ce qu’il donnera. Mais il ne faut pas non plus minorer ce que représente la collaboration Paul McCartney / Rolling Stones à ce stade de l’histoire. Le rock anglais des années 60 a produit beaucoup de géants, mais peu sont encore actifs à ce niveau symbolique. Chaque rencontre entre eux ressemble désormais à une conversation tardive entre les derniers témoins d’un incendie fondateur.
Ce qui touche, dans cette histoire, c’est qu’elle ne cherche pas à résoudre le passé. Elle ne dira pas qui était “meilleur” entre les Beatles et les Stones. Question idiote, ou plutôt question de pub devenue débat de comptoir éternel. Les Beatles furent les Beatles : une explosion créative d’une densité presque invraisemblable, une trajectoire courte et parfaite dans son impossibilité même. Les Stones furent les Stones : une durée, une scène, un corps collectif capable de survivre à ses propres excès, une manière de faire du rock non pas une parenthèse de jeunesse, mais un mode d’existence. Comparer les deux est amusant cinq minutes. Les écouter est plus enrichissant.
La présence de McCartney sur Foreign Tongues rappelle que ces histoires ne sont pas parallèles, mais entrelacées. Les Beatles ont aidé les Stones au début. Les Stones ont offert aux Beatles un contre-modèle, une ombre nécessaire, une preuve que la pop anglaise pouvait être plus sale, plus ambiguë, plus ouvertement sexuelle. Les uns et les autres ont construit, par contraste et par admiration, une partie du vocabulaire commun du rock moderne. Aujourd’hui, quand McCartney joue avec les Stones, ce vocabulaire se parle à lui-même.
Il y a quelque chose de presque testamentaire dans cette conversation, mais le mot est dangereux. Testamentaire suggère la fin, le dernier chapitre, le rideau. Or les Stones, avec leur insolence habituelle, refusent ce vocabulaire. McCartney aussi. Ils préfèrent parler d’albums, de sessions, de tournées possibles, de chansons. C’est leur manière de tenir la mort à distance : remplir l’agenda. Le rock a toujours été une façon plus ou moins consciente de nier la fin. À vingt ans, cela s’appelle l’arrogance. À quatre-vingts, cela devient une forme de courage.
Si Foreign Tongues réussit son pari, il ne le devra pas seulement à la présence de McCartney. Il le devra aux chansons, à l’énergie, à la capacité des Stones à ne pas se contenter de leur propre ombre. Mais la présence de McCartney donnera à ce disque une vibration historique particulière. Elle dira que le vieux dialogue continue. Que les langues étrangères se comprennent encore. Que les rivaux supposés ont toujours été, au fond, les deux faces d’une même pièce lancée en l’air au début des années 60, et qui n’a toujours pas fini de retomber.
Paul dans la bouche des Stones
On pourrait résumer l’affaire d’une phrase simple : Paul McCartney joue encore avec les Rolling Stones. Mais cette phrase contient un monde. Elle contient le Londres de 1963, I Wanna Be Your Man, les premiers succès, les managers visionnaires et manipulateurs, les clubs pleins de fumée. Elle contient 1967, We Love You, les procès, le psychédélisme, Lennon et McCartney dans le studio des Stones. Elle contient les décennies de piques, de respect, de malentendus, de fausse guerre. Elle contient Hackney Diamonds, Bite My Head Off, cette basse qui ne venait pas caresser la légende mais lui mettre un coup d’épaule. Elle contient désormais Foreign Tongues, nouvel épisode d’une histoire trop longue pour être réduite à un coup promotionnel.
La beauté de cette collaboration tient à son absence de pureté. Rien n’y est simple. McCartney n’est pas un Stone, les Stones ne sont pas les Beatles, la rivalité fut à la fois réelle et théâtrale, l’amitié sincère mais traversée d’ego, le présent chargé d’un passé impossible à neutraliser. C’est précisément pour cela que l’histoire est passionnante. Le rock n’a jamais été un art pur. Il est fait de vols, de dettes, de poses, d’accidents, d’orgueil, de générosité, d’électricité et de mémoire. McCartney chez les Stones coche toutes les cases, mais avec une élégance rare : celle des gens qui n’ont plus besoin de prouver leur grandeur, seulement de vérifier qu’ils peuvent encore faire du bruit ensemble.
Il faudra écouter Foreign Tongues sans dévotion excessive. Les noms ne suffisent pas. Les mythes non plus. Mais il faudra aussi accepter l’émotion particulière de ce moment. Nous vivons une époque où beaucoup des grands acteurs du rock originel ont disparu. Chaque collaboration de ce type est donc fragile, précieuse, presque improbable. Non parce qu’elle ressuscite la jeunesse, mais parce qu’elle montre que la vieillesse peut encore avoir du rythme, du mordant, de l’humour et du désir.
Paul McCartney et les Rolling Stones, ce n’est pas la rencontre de deux musées. C’est une poignée de survivants qui retournent en studio, avec leurs fantômes dans le dos et des chansons devant eux. C’est le Beatle solaire qui vient mettre de la basse dans la bouche rouge des Stones. C’est la vieille rivalité transformée en fraternité de prise. C’est l’histoire du rock anglais qui, au lieu de se contempler dans une vitrine, appuie encore sur “record”.
Et au fond, c’est peut-être cela le plus beau. Après soixante ans de commentaires, de classements, de querelles absurdes et de mythologies concurrentes, il reste ce geste élémentaire : des musiciens dans une pièce, une chanson à finir, un ampli qui chauffe, une basse qui attaque. Tout le reste est littérature. Magnifique littérature, certes. Mais le rock, lui, commence quand quelqu’un compte le tempo.














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