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« I Wanna Be Your Man » : quand les Beatles ont lancé les Rolling Stones

On a longtemps voulu faire des Beatles et des Rolling Stones les deux pôles irréconciliables de la grande explosion pop britannique : d’un côté les garçons propres sur eux de Liverpool, de l’autre les voyous londoniens nourris au blues, comme si l’histoire du rock avait besoin de ce genre de duel en carton-pâte pour tenir debout. La réalité, comme souvent, est plus intéressante que la légende. En septembre 1963, alors que les Stones cherchent encore le single qui leur permettra de sortir du rang, John Lennon et Paul McCartney leur offrent une chanson inachevée, bricolée au départ pour Ringo Starr : « I Wanna Be Your Man ». L’affaire se joue en quelques minutes, entre souvenirs contradictoires, taxi sur Charing Cross Road, club de Richmond ou répétition menée par Andrew Loog Oldham. Mais le résultat, lui, ne souffre guère la discussion : les Rolling Stones tiennent leur premier vrai succès, et Jagger comme Richards comprennent qu’il est possible d’écrire ses propres chansons plutôt que de se contenter de reprendre Chuck Berry ou Bo Diddley. Côté Beatles, le morceau rejoindra With the Beatles, chanté par Ringo avec l’énergie rudimentaire qu’il fallait. Une petite chanson, donc, presque jetable aux yeux de Lennon, mais un formidable accélérateur d’histoire : le genre d’anecdote minuscule qui, en vérité, déplace toute une plaque tectonique du rock anglais.

 


Une rivalité de papier : ce que dit McCartney en 2018

Les Beatles et les Rolling Stones sont, avec le recul de plus de soixante ans d’histoire du rock, sans doute les deux groupes les plus déterminants de la musique populaire britannique. Les deux formations accèdent à la célébrité au tout début des années 1960, portées par l’explosion internationale de la pop anglaise, et une rivalité médiatique s’installe rapidement entre elles, chacune étant présentée par la presse comme l’antithèse de l’autre — les Beatles polis et souriants d’un côté, les Stones sulfureux et rebelles de l’autre.

Cette opposition, largement construite par les services de presse et entretenue par les journalistes en quête d’un angle vendeur, a toujours été relativisée par les principaux intéressés. Le 13 septembre 2018, dans le cadre de la série d’entretiens « Autocomplete Interview » du magazine américain WIRED — où McCartney répond aux questions les plus recherchées à son sujet sur Internet —, il revient sur cette prétendue rivalité en la balayant d’un revers de main : les deux groupes se croisaient dans les clubs londoniens et lors des émissions de télévision de l’époque, et entretenaient une relation cordiale, sinon amicale.

Pour étayer son propos, McCartney rappelle un fait resté célèbre chez les connaisseurs des deux discographies : lui et John Lennon sont les auteurs du premier grand succès des Rolling Stones, « I Wanna Be Your Man » — un geste qu’il juge difficilement compatible avec l’image d’une rivalité féroce entre les deux groupes.

Deux souvenirs, un seul épisode : Lennon contre McCartney

La manière précise dont « I Wanna Be Your Man » est arrivée entre les mains des Rolling Stones fait partie de ces épisodes de l’histoire des Beatles où les souvenirs des deux témoins principaux — Lennon et McCartney — divergent sur les circonstances, sans jamais se contredire sur le fond : les deux hommes s’accordent sur le fait que la chanson était inachevée au moment où les Stones l’ont découverte, et qu’elle a été complétée dans la foulée, presque sous leurs yeux.

La version de John Lennon : le club de Richmond

Dans une interview accordée en 1980 au journaliste David Sheff — publiée dans l’ouvrage All We Are Saying —, John Lennon situe la scène dans un club où se produisaient alors les Rolling Stones, dans le quartier londonien de Richmond : très probablement le Crawdaddy Club, où le groupe tenait une résidence régulière au cours de l’année 1963. Selon son récit, Brian Epstein et un second homme les y auraient conduits, lui et McCartney, à la demande des Stones eux-mêmes, désireux de trouver un titre pour leur prochain single.

Mick et Keith avaient entendu dire que nous avions une chanson inachevée. Nous la leur avons jouée rapidement et ils ont dit : « Oui, d’accord, c’est notre style. » Alors Paul et moi sommes allés dans un coin de la salle et avons terminé la chanson pendant qu’ils continuaient de discuter.

— John Lennon, entretien avec David Sheff, 1980 (traduction libre)

La version de Paul McCartney : le taxi de Charing Cross Road

McCartney, de son côté, situe la scène différemment. Dans plusieurs entretiens ultérieurs, il raconte que lui et Lennon revenaient d’un déjeuner du Variety Club lorsqu’ils ont croisé, par un pur hasard de rue, un taxi transportant Mick Jagger et Keith Richards sur Charing Cross Road, dans le centre de Londres. Les deux Stones les auraient hélés et invités à monter, avant que Jagger ne leur demande, à brûle-pourpoint, s’ils avaient une chanson disponible pour leur prochain enregistrement — McCartney et Lennon proposant alors le titre initialement destiné à Ringo Starr.

Ils ont crié depuis le taxi et on a répondu : « Hé, prenez-nous en stop. » On est montés tous les quatre, et je crois que Mick a dit : « On enregistre, vous avez des chansons ? » On a répondu : « Ah oui, on en a une. Et si vous faisiez la chanson de Ringo comme single ? »

— Paul McCartney, entretiens ultérieurs (traduction libre)

Point de vigilance éditoriale

Ces deux récits ne sont pas nécessairement incompatibles : plusieurs biographes suggèrent qu’ils décrivent en réalité deux moments distincts d’une même journée — une rencontre fortuite en taxi, suivie d’un passage en studio ou en salle de répétition où la chanson a été effectivement complétée. Présenter les deux versions comme strictement contradictoires, comme le font certains articles, simplifie à l’excès un souvenir de plus de soixante ans, sujet aux approximations naturelles de la mémoire.

Le témoignage oublié : la version de Mick Jagger

Un troisième témoignage, souvent absent des récits centrés uniquement sur les souvenirs de Lennon et McCartney, mérite d’être restitué : celui de Mick Jagger lui-même. Interrogé dès 1968 sur cet épisode, il situe la scène lors d’une répétition des Stones, à laquelle Andrew Loog Oldham — le jeune et déjà redoutable manager du groupe, ancien collaborateur ponctuel de Brian Epstein — aurait amené Lennon et McCartney, sachant que les Stones cherchaient un titre pour leur prochain 45 tours.

On les connaissait déjà à l’époque, et on répétait quand Andrew a amené Paul et John à la répétition. Ils avaient ce morceau, ils étaient de vrais bonimenteurs à l’époque. Ils nous l’ont joué et on a trouvé ça plutôt commercial, ce qu’on cherchait justement.

— Mick Jagger, entretien Rolling Stone, 1968 (traduction libre)

Le récit de l’historien des Rolling Stones Bill Janowitz propose une synthèse plausible de ces différents témoignages : Andrew Loog Oldham serait littéralement tombé sur Lennon et McCartney alors qu’ils sortaient d’un taxi, avant de les convaincre de le suivre jusqu’au lieu où répétait son groupe. Cette version a le mérite de raccorder l’anecdote du taxi racontée par McCartney à la présence effective des quatre musiciens dans une même pièce, telle que la décrivent Lennon et Jagger.

Chronologie studio : de l’esquisse à deux sorties concurrentes

Au-delà des versions divergentes sur la rencontre elle-même, les archives de studio permettent d’établir une chronologie précise et non contestée des faits. Le 10 septembre 1963, Lennon et McCartney offrent la chanson, encore inachevée, aux Rolling Stones. Dès le lendemain, 11 septembre 1963, les Beatles entament l’enregistrement de leur propre version au studio EMI d’Abbey Road, avec Ringo Starr au chant — preuve que le titre restait bel et bien destiné, dans l’esprit de ses auteurs, à figurer sur leur prochain album.

Les Rolling Stones, de leur côté, enregistrent leur adaptation le 7 octobre 1963 aux studios De Lane Lea, dans le quartier de Soho, avec la guitare slide caractéristique de Brian Jones et la basse de Bill Wyman en éléments distinctifs. Leur single sort le 1er novembre 1963 — leur second 45 tours après « Come On », une reprise de Chuck Berry qui n’avait atteint que la 21e place des classements britanniques. « I Wanna Be Your Man » entre dans le classement britannique le 16 novembre 1963 et grimpe jusqu’à la 12e place en janvier 1964, devenant le premier succès du top 20 pour le groupe.

La version des Beatles, enregistrée en plusieurs séances étalées jusqu’au 23 octobre 1963 — avec l’ajout d’un orgue par George Martin, puis d’une maracas par Ringo Starr et d’un tambourin lors des dernières prises —, paraît le 22 novembre 1963 sur l’album With the Beatles, qui se classera vingt-deux semaines consécutives en tête des ventes au Royaume-Uni. Elle n’est jamais sortie en single.

Une même chanson, deux ambitions différentes

Cette double vie studio illustre bien la manière dont Lennon et McCartney envisageaient ce titre : suffisamment solide pour figurer sur leur propre album, mais pas assez abouti à leurs yeux pour prétendre au rang de single — un rang qu’il obtiendra malgré tout, mais sous la bannière des Rolling Stones plutôt que sous celle des Beatles.

Une chanson jetable, un tremplin décisif

Le jugement porté par John Lennon sur ce morceau, formulé sans détour en 1980, est resté célèbre chez les connaisseurs de la discographie beatlesienne : il qualifie la chanson de simple à-côté sans importance, rappelant que ses deux seules incarnations discographiques sont la version chantée par Ringo et celle des Rolling Stones — jamais celle, plus ambitieuse, d’un single porté par sa propre voix ou celle de McCartney.

C’était un morceau sans importance. Les deux seules versions étaient celles de Ringo et des Rolling Stones. Cela montre à quel point nous y attachions peu d’importance. Nous n’allions pas leur donner quelque chose de grand, n’est-ce pas ?

— John Lennon, entretien avec David Sheff, 1980 (traduction libre)

McCartney, à l’inverse, s’est toujours montré plus indulgent avec ce titre, y voyant moins un rebut qu’un cadeau réfléchi entre amis : il rappelle volontiers que les deux groupes se connaissaient et s’appréciaient à l’époque, que les Stones affichaient une inclination pour les rythmes empruntés à Bo Diddley que la chanson servait plutôt bien, et qu’il n’est pas peu fier d’avoir contribué, avec Lennon, au premier grand succès populaire d’un groupe appelé à devenir l’un des plus importants de l’histoire du rock.

Un déclic pour Jagger et Richards

Au-delà du succès commercial ponctuel, l’épisode a une portée qui dépasse largement le sort de cette seule chanson : en assistant Lennon et McCartney compléter un morceau entier en l’espace de quelques minutes, dans un coin de studio ou de salle de répétition, Mick Jagger et Keith Richards prennent conscience qu’écrire ses propres chansons est à leur portée. Jusque-là, les Rolling Stones ne fonctionnaient qu’en reprenant des standards de blues et de rock américain — Chuck Berry, Bo Diddley, Howlin’ Wolf. Cette démonstration de rapidité et d’efficacité compositionnelle est très largement créditée comme le déclencheur du duo d’écriture Jagger-Richards, qui deviendra l’un des plus prolifiques et des plus durables de l’histoire de la musique populaire.

Ringo au chant : la version Beatles et sa vie sur scène

Si la chanson reste secondaire dans l’estime de ses propres auteurs, elle occupe une place particulière dans le répertoire scénique des Beatles, et plus précisément dans celui de Ringo Starr. Conçue dès l’origine comme un morceau taillé pour son timbre de voix et pour un tempo rapide qu’il pouvait chanter depuis sa batterie, « I Wanna Be Your Man » devient sa chanson de prédilection en concert entre 1963 et 1966, interprétée lors de la quasi-totalité des tournées mondiales du groupe durant cette période — bien plus fréquemment, proportionnellement, que la plupart des titres pourtant considérés comme plus importants de leur catalogue.

Le morceau apparaît également dans le film A Hard Day’s Night (1964), lors d’une scène de boîte de nuit, et fait l’objet de deux enregistrements distincts pour la BBC ainsi que d’une performance télévisée pour l’émission Around the Beatles, cette dernière étant ressortie sur la compilation Anthology 1 en 1995. Sa combinaison d’un texte volontairement minimaliste — deux phrases répétées en boucle — et d’une énergie scénique immédiate en a fait un choix de set-list particulièrement efficace pour galvaniser un public de jeunes fans, malgré le désintérêt affiché par ses propres auteurs quant à sa valeur artistique.

Foire aux questions

Comment les Beatles ont-ils écrit « I Wanna Be Your Man » pour les Rolling Stones ?

La chanson, initialement composée par Paul McCartney comme morceau pour Ringo Starr, était restée inachevée. Le 10 septembre 1963, Lennon et McCartney l’ont proposée aux Rolling Stones et l’ont terminée sur place, en quelques minutes, dans un coin de la pièce où se trouvait le groupe.

Quelle a été la réception de la chanson par les Rolling Stones ?

Sortie en single le 1er novembre 1963, la version des Rolling Stones est devenue leur second 45 tours et leur premier succès du top 20 britannique, atteignant la 12e place des classements en janvier 1964 — une avancée notable après leur premier single, qui n’avait atteint que la 21e place.

Quelles différences y a-t-il entre les souvenirs de John Lennon et de Paul McCartney sur la création de la chanson ?

Lennon situe la scène dans un club de Richmond où jouaient les Stones, amenés là par Brian Epstein. McCartney raconte plutôt une rencontre fortuite en taxi avec Jagger et Richards sur Charing Cross Road. Un troisième témoignage, celui de Mick Jagger, évoque une répétition à laquelle Andrew Loog Oldham aurait conduit les deux Beatles — une version qui permet de réconcilier les deux récits précédents plutôt que de les opposer.

Pourquoi John Lennon qualifiait-il la chanson de « jetable » ?

Lennon considérait que la chanson n’était pas assez aboutie pour figurer en single sous le nom des Beatles, rappelant que ses deux seules versions discographiques étaient celle de Ringo Starr et celle des Rolling Stones — jamais un single porté par la voix de l’un des deux auteurs eux-mêmes.

Quel rôle Ringo Starr a-t-il joué dans la version des Beatles de la chanson ?

Ringo Starr en assure le chant principal sur l’album With the Beatles, sorti le 22 novembre 1963, et en fait sa chanson de prédilection en concert entre 1963 et 1966, l’interprétant lors de la quasi-totalité des tournées mondiales du groupe durant cette période.

Glossaire des entités citées

  • Andrew Loog Oldham — Manager et producteur britannique des Rolling Stones à leurs débuts, ancien collaborateur ponctuel de Brian Epstein, présenté par plusieurs témoignages comme l’intermédiaire ayant mis en contact les deux groupes autour de cette chanson.
  • Crawdaddy Club — Club londonien de Richmond où les Rolling Stones tenaient une résidence régulière en 1963, identifié comme le lieu probable évoqué par John Lennon dans son récit de la rencontre.
  • De Lane Lea Studios — Studio d’enregistrement de Soho, à Londres, où les Rolling Stones ont enregistré leur version de la chanson le 7 octobre 1963.
  • Nanker Phelge — Pseudonyme collectif utilisé par les Rolling Stones entre 1963 et 1965 pour signer leurs compositions de groupe, dérivé du nom de leur ancien colocataire James Phelge.
  • WIRED (Autocomplete Interview) — Série d’entretiens vidéo du magazine américain WIRED, dans laquelle des personnalités répondent aux questions les plus recherchées à leur sujet sur Internet ; McCartney y participe le 13 septembre 2018.
  • With the Beatles — Second album studio des Beatles, sorti le 22 novembre 1963, sur lequel figure la version du groupe chantée par Ringo Starr.
  • Bill Janowitz — Historien et biographe américain des Rolling Stones, auteur d’une synthèse des différents récits concernant l’origine de la chanson.

Sources et références

  • WIRED, « Paul McCartney Answers the Web’s Most Searched Questions », entretien vidéo publié le 13 septembre 2018.
  • David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono (entretien réalisé en 1980).
  • The Beatles Bible et The Paul McCartney Project : fiches techniques et chronologies de session de « I Wanna Be Your Man ».
  • Wikipédia (éditions française et anglaise), article « I Wanna Be Your Man », données de classement et de session.
  • American Songwriter, uDiscover Music, Rolling Stones Data : reconstitutions croisées de la genèse de la chanson, incluant les témoignages de Mick Jagger (1968) et de l’historien Bill Janowitz.
  • Barry Miles, Many Years From Now, pour les propos de Paul McCartney sur l’intention compositionnelle du morceau.

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