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Love me Do : la naissance d’une légende : le tout premier single des Beatles

Le 5 octobre 1962, un groupe encore inconnu en dehors de Liverpool publie son tout premier disque sur le label Parlophone. Le titre : « Love Me Do ». En apparence, ce morceau est une chanson simple, presque naïve, bâtie sur trois accords et un riff d’harmonica entêtant. Pourtant, derrière cette première tentative discographique se cache un tournant majeur : c’est le premier pas officiel des Beatles vers la reconnaissance publique, celui qui convainc leur producteur George Martin qu’il tient peut-être quelque chose, et celui qui va enclencher, à peine quelques mois plus tard, l’un des phénomènes culturels les plus considérables du XXe siècle.

Si « Love Me Do » ne fut pas un triomphe immédiat — le titre plafonnera à la 17e place des classements britanniques —, il permit néanmoins aux Fab Four de se faire un nom et d’obtenir la confiance déterminante de George Martin. Son enregistrement, marqué par des tensions, des hésitations et pas moins de trois batteurs différents en l’espace de quelques mois, révèle déjà les défis auxquels le groupe allait devoir faire face pour s’imposer dans un monde du disque encore largement dominé par les reprises et les auteurs professionnels extérieurs aux groupes eux-mêmes. Retour sur la naissance d’une légende.

 

EN BREF

●      Composée par Paul McCartney dès 1958, à l’âge de seize ans, avec l’aide de John Lennon sur le pont central

●      Enregistrée trois fois en trois mois, avec trois batteurs différents : Pete Best, Ringo Starr, puis Andy White

●      Premier pressage du single (1962) : version avec Ringo Starr. Please Please Me (1963) : version avec Andy White

●      Riff d’harmonica joué par John Lennon, à la suggestion de George Martin

●      17e place des charts britanniques en 1962 ; n°1 du Billboard Hot 100 le 30 mai 1964, après republication sur le label Tollie

●      L’une des deux seules chansons du duo Lennon-McCartney à avoir échappé au contrôle de Northern Songs

Une chanson née dans l’adolescence de McCartney

L’histoire de « Love Me Do » remonte à 1958, bien avant que les Beatles ne soient signés chez EMI et alors que le groupe s’appelle encore les Quarrymen. Paul McCartney, âgé d’à peine seize ans, commence à esquisser une mélodie simple et répétitive, construite autour de trois accords, dans une tentative de composer un blues à sa manière. Il la retravaille par la suite avec John Lennon, qui lui apporte le pont central ainsi que le riff d’harmonica devenu depuis la signature du morceau — un riff que Lennon aurait lui-même puisé dans l’harmonica entendu sur « Hey Baby », un succès du chanteur country Delbert McClinton publié par Bruce Channel, dont Lennon possédait alors le disque sur son juke-box personnel.

Sur la paternité exacte du texte, les souvenirs des deux hommes divergent quelque peu, comme c’est souvent le cas pour leurs compositions les plus anciennes. « Paul a écrit la structure principale de cette chanson quand il avait seize ans, voire plus tôt. Je crois que j’ai contribué au pont », déclarait ainsi John Lennon en 1972, avant de préciser en 1980, dans l’un de ses derniers entretiens : « ‘Love Me Do’ est la chanson de Paul. Il l’a écrite quand il était adolescent. Je crois que je l’ai aidé sur le pont, mais je ne pourrais pas l’affirmer. En tout cas, je sais qu’il avait cette chanson avec lui à Hambourg, bien avant que nous nous considérions comme des auteurs-compositeurs. »

Paul McCartney, de son côté, a toujours défendu une vision plus collaborative de la genèse du morceau : « ‘Love Me Do’ a été complètement coécrite. Peut-être que j’ai eu l’idée initiale, mais certaines de nos chansons étaient vraiment du 50-50, et je pense que celle-ci en faisait partie. Nous aimions écrire ensemble, c’était fascinant d’apprendre à devenir auteurs-compositeurs », confiera-t-il des décennies plus tard à son biographe Barry Miles. Dans le répertoire du groupe à l’époque, composé presque exclusivement de reprises de rock’n’roll et de rhythm and blues américains, « Love Me Do » constitue l’une des toutes premières compositions originales que les Beatles osent jouer en concert. « C’était la première chanson que nous avons osé présenter en concert comme étant la nôtre. C’était difficile, car nous reprenions des standards incroyables de Ray Charles et de Little Richard. Nos chansons nous semblaient un peu fades en comparaison. Mais nous avons fini par nous lancer », se souviendra John Lennon dans l’Anthology.

Un enregistrement chaotique : trois sessions, trois batteurs

Si « Love Me Do » semble aujourd’hui être un morceau anodin dans la discographie des Beatles, son enregistrement a été marqué par une confusion et une tension inhabituelles, à un moment charnière de l’histoire du groupe. La chanson est enregistrée à trois reprises en l’espace de trois mois, avec trois batteurs différents à chaque fois. La toute première tentative a lieu le 6 juin 1962, lors de leur audition décisive dans les studios EMI d’Abbey Road, avec Pete Best à la batterie — celui-ci étant encore, à cette date, le batteur en titre du groupe. Cette version, longtemps considérée comme perdue, ne sera finalement redécouverte et publiée qu’en 1995, sur la compilation Anthology 1.

Le 4 septembre 1962, le groupe revient en studio pour une nouvelle tentative, cette fois avec Ringo Starr, fraîchement arrivé pour remplacer Pete Best, débarqué du groupe quelques semaines plus tôt. George Martin, pourtant conquis par la chanson elle-même, reste insatisfait de la qualité du son de batterie obtenu ce jour-là. Une semaine plus tard, le 11 septembre 1962, les Beatles retournent une troisième fois dans le même studio pour une ultime tentative, cette fois avec Andy White, un batteur de session chevronné imposé par George Martin — Ringo Starr étant alors relégué aux maracas et au tambourin. Ringo lui-même se souviendra de cette humiliante mise à l’écart avec une pointe d’amertume : « Lors de ma première session en septembre, nous avons simplement joué quelques morceaux pour George Martin. Je me souviens de ‘Please Please Me’ et de ‘Love Me Do’. J’étais à la grosse caisse avec une maraca dans une main et un tambourin dans l’autre. C’est probablement pour ça que George Martin a préféré faire appel à Andy White. Il ne voulait pas prendre de risques », racontera-t-il dans l’Anthology, avant d’ajouter : « J’étais dévasté que George Martin ait des doutes sur moi. J’étais prêt à tout donner, et là, j’entends : ‘On a un batteur professionnel.’ George s’est excusé plusieurs fois depuis, mais à l’époque, je l’ai détesté pour ça. »

La situation se complique encore lorsqu’il s’agit de déterminer quelle version publier. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, ce n’est pas la version avec Andy White, pourtant enregistrée en dernier et jugée supérieure par George Martin, qui figure sur le tout premier pressage du single sorti le 5 octobre 1962 : c’est bien la version du 4 septembre, avec Ringo Starr à la batterie, qui est retenue pour ce pressage initial — l’historien du groupe Mark Lewisohn ironisera d’ailleurs plus tard sur le fait que la version du 11 septembre n’ait, à l’évidence, pas été jugée comme une amélioration suffisamment nette pour justifier son utilisation immédiate. Ce n’est que sur l’album Please Please Me, publié en mars 1963, ainsi que sur les pressages ultérieurs du single, que la version avec Andy White — reconnaissable au tambourin de Ringo qui l’accompagne — devient la référence retenue pour la quasi-totalité des rééditions et compilations postérieures.

Un son distinctif : l’introduction de l’harmonica

L’un des éléments les plus reconnaissables de « Love Me Do » est son riff d’harmonica, joué par John Lennon — un choix qui serait né d’une suggestion de George Martin lui-même en studio. Paul McCartney se souviendra ainsi : « George Martin a demandé : ‘Quelqu’un sait jouer de l’harmonica ?’ Il a suggéré quelque chose de bluesy. John a joué un harmonica chromatique, pas un harmonica blues à la Sonny Boy Williamson. C’était plutôt du Max Geldray du Goon Show… », une référence à l’humoriste et musicien néerlandais dont Lennon appréciait particulièrement le travail radiophonique. Ce choix instrumental donne à la chanson un caractère immédiatement identifiable, et annonce l’utilisation récurrente de l’harmonica sur plusieurs titres suivants du groupe, comme « Please Please Me » ou « From Me to You ».

L’ajout de l’harmonica a également eu une conséquence directe sur la répartition des voix au sein du morceau : George Martin ayant fait remarquer que Lennon ne pouvait matériellement pas jouer de l’harmonica tout en assurant seul le chant, c’est finalement Paul McCartney qui se voit confier, de manière quelque peu inattendue, la mise en avant vocale sur le refrain — une répartition qui deviendra, avec le recul, l’un des exemples les plus commentés de la manière dont les contraintes purement techniques d’une séance d’enregistrement ont pu, chez les Beatles, influencer directement des choix artistiques a priori indépendants.

Un succès modeste, mais essentiel

À sa sortie le 5 octobre 1962, « Love Me Do » ne fait pas immédiatement de vagues. Le single entre dans les classements britanniques à la fin du même mois et met plusieurs semaines à progresser, avant d’atteindre finalement sa position la plus haute, la 17e place, à la fin du mois de décembre 1962 — un résultat obtenu principalement grâce aux ventes réalisées à Liverpool et dans les environs, où le groupe bénéficiait déjà d’une base de fans particulièrement solide après des mois de concerts intensifs. George Harrison confirmera cette dynamique locale dans l’Anthology : « Il y avait déjà suffisamment de fans des Beatles, car nous jouions partout dans le Wirral, dans le Cheshire, à Manchester et à Liverpool. Nous étions déjà assez populaires, donc ces ventes étaient bien réelles. »

Le rôle de Brian Epstein, leur manager, dans ce succès naissant reste sujet à controverse depuis plus de soixante ans : certains ont longtemps affirmé qu’il aurait acheté plusieurs milliers d’exemplaires du single par l’intermédiaire de son magasin de disques familial, NEMS, pour en gonfler artificiellement les ventes et faciliter son entrée dans les classements. Epstein a démenti cette rumeur avec constance jusqu’à sa mort en 1967, et Lennon lui-même prendra sa défense dans l’Anthology : « ‘Love Me Do’ est entré dans les charts en deux jours et tout le monde a cru que c’était une arnaque, que Brian avait truqué les chiffres. Mais il ne l’a pas fait. »

CORRECTIF FACTUEL

Une précision doit être apportée concernant la carrière du morceau aux États-Unis, souvent résumée de façon imprécise. « Love Me Do » n’est pas restée totalement ignorée jusqu’en 1964 : le titre avait déjà connu une première publication américaine, sans succès, par le label Vee-Jay dès l’été 1962-1963, avant de figurer sur l’album Introducing… The Beatles, sorti le 10 janvier 1964 par ce même label. Ce n’est cependant que le 27 avril 1964, en pleine explosion de la Beatlemania outre-Atlantique, que le morceau est republié en single sur le label Tollie, une filiale de Vee-Jay — la version alors utilisée étant celle avec Andy White à la batterie. Le single grimpe ensuite au sommet du Billboard Hot 100 le 30 mai 1964, où il reste une seule semaine, devenant le quatrième numéro un américain du groupe. Il convient donc de distinguer la sortie initiale, commercialement anecdotique, de cette republication tardive qui, seule, permettra au morceau d’atteindre véritablement le sommet des classements américains.

Sur la question des droits d’auteur, le récit selon lequel « Love Me Do » aurait échappé au contrôle de Northern Songs est globalement exact, mais mérite d’être précisé. La chanson, comme sa face B « P.S. I Love You », avait été confiée dès 1962 à la maison d’édition Ardmore & Beechwood, filiale d’EMI, avant même la création de Northern Songs en février 1963. Ce sont ces deux titres — et ces deux seuls — que Paul McCartney évoquera plus tard comme étant, ironiquement, les seules chansons de leur répertoire sur lesquelles il conservait un droit de regard, ayant pu en négocier le rachat par la suite auprès d’EMI par l’intermédiaire de sa société MPL Communications. Toutes les compositions suivantes de Lennon et McCartney, en revanche, ont bien été publiées sous l’égide de Northern Songs, avant que cette dernière ne passe sous le contrôle d’Associated Television dès 1969, puis de Michael Jackson en 1985.

Pourquoi « Love Me Do » est-elle si importante ?

Si elle n’est pas la plus impressionnante des compositions signées Lennon-McCartney, « Love Me Do » demeure un jalon fondamental dans l’histoire des Beatles, et ce à plusieurs titres distincts. Elle est d’abord leur tout premier single officiel : le moment précis où le groupe devient, aux yeux du public comme de l’industrie du disque, une véritable entité discographique et non plus seulement une attraction de club de nuit. Elle marque ensuite le début, même modeste, de leur reconnaissance commerciale, leur ouvrant les portes d’un studio et d’un producteur qui continueront de croire en eux malgré des débuts en demi-teinte.

Le morceau constitue également l’un des tout premiers exemples du « son Beatles » en formation : une combinaison de simplicité mélodique, d’harmonies vocales à deux voix inspirées des Everly Brothers, et d’une touche bluesy apportée par l’harmonica — une recette encore balbutiante ici, mais que le groupe ne cessera d’affiner au fil des singles suivants. Enfin, sur le plan strictement contractuel, « Love Me Do » reste, avec sa face B « P.S. I Love You », l’une des rares chansons du duo Lennon-McCartney à avoir échappé au contrôle de Northern Songs, la société d’édition fondée en 1963 qui allait publier la quasi-totalité de leurs compositions suivantes — un statut à part qui permettra d’ailleurs à McCartney, bien plus tard, d’en récupérer les droits d’édition directement auprès d’EMI.

« J’étais dévasté que George Martin ait des doutes sur moi. J’étais prêt à tout donner, et là, j’entends : ‘On a un batteur professionnel.’ George s’est excusé plusieurs fois depuis, mais à l’époque, je l’ai détesté pour ça. »

— Ringo Starr, The Beatles Anthology, 2000

Une postérité riche en reprises et en rééditions

Au fil des décennies, « Love Me Do » a fait l’objet de nombreuses reprises, signe de son statut de classique fondateur malgré sa simplicité apparente. Parmi les versions les plus notables figurent celles de Billy Lee Riley, de Bobby Vee, de la chanteuse britannique Sandie Shaw, ou encore de David Bowie, qui en livrera une interprétation personnelle bien plus tardivement dans sa carrière. Le morceau a également connu des adaptations dans d’autres langues : le chanteur français Dick Rivers en propose ainsi une version française dès 1963, sous le titre « J’en suis fou », tandis qu’Adriano Celentano en enregistre une adaptation italienne en 1986, intitulée « Un’altra ragazza ». Ringo Starr lui-même reprendra le morceau bien plus tard sur son album solo Vertical Man, en 1998 — un clin d’œil amusé à sa propre histoire compliquée avec la chanson, lui qui avait été écarté de la version finalement retenue en 1962.

Paul McCartney entretiendra lui aussi un rapport particulier avec ce premier single tout au long de sa carrière solo. En 1989, il enregistre un medley intitulé « P.S. Love Me Do », mêlant les deux faces de ce disque fondateur, qu’il inclut en piste bonus sur l’édition japonaise de son album Flowers in the Dirt. Une version live de ce même medley paraîtra par la suite en face B d’un single tiré de l’album Tripping the Live Fantastic — preuve que McCartney n’a jamais cessé, tout au long de sa carrière, de revisiter avec tendresse ce texte composé alors qu’il n’était encore qu’un adolescent de Liverpool.

Sur le plan discographique, « Love Me Do » a également connu plusieurs rééditions marquantes : une réédition britannique fin 1982, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa sortie originale, la propulse à nouveau dans les classements, cette fois jusqu’à la quatrième place. Plus récemment, le 2 novembre 2023, à l’occasion de la sortie de la chanson inédite « Now and Then », une version entièrement remixée du single original de 1962 — reconstituée à partir de deux pressages d’époque par l’équipe technique de Peter Jackson puis remasterisée par Giles Martin et Sam Okell, le fils du producteur historique du groupe — est publiée en double face A aux côtés de ce nouveau titre, offrant aux auditeurs contemporains une qualité sonore inédite pour ce morceau vieux de plus de soixante ans.

L’énigme des bandes perdues

L’histoire matérielle de « Love Me Do » réserve, comme souvent chez les Beatles, son lot de rebondissements archivistiques méconnus du grand public. Selon la procédure standard alors en vigueur aux studios EMI d’Abbey Road, les bandes originales à deux pistes utilisées lors des séances d’enregistrement des singles étaient systématiquement effacées une fois le mixage final réalisé sur la bande maîtresse, généralement monophonique, destinée au pressage des disques. Cette pratique, purement économique, a entraîné la disparition définitive des bandes de séance de plusieurs titres emblématiques du groupe, dont « Love Me Do », « P.S. I Love You », « She Loves You » et « I’ll Get You ».

Plus troublant encore : la bande de mixage final de la version du 4 septembre 1962, celle-là même utilisée pour le tout premier pressage du single, a elle aussi fini par être perdue, sans qu’aucune copie de sauvegarde n’ait apparemment été conservée. Pendant de nombreuses années, les seuls exemplaires connus de cet enregistrement précis furent donc les disques vinyle 45 tours d’époque, pressés en 1962 sur l’étiquette rouge Parlophone — un cas assez rare dans l’histoire du groupe où l’unique trace tangible d’un enregistrement officiellement commercialisé se limite, de fait, à sa forme pressée sur vinyle plutôt qu’à une bande maîtresse conservée en archive.

Un tremplin immédiat vers Please Please Me

Le succès, même modeste, de « Love Me Do » a une conséquence immédiate et déterminante pour la suite de la carrière du groupe : il convainc George Martin de leur accorder une seconde chance en studio pour enregistrer leur second single. Ce sera « Please Please Me », initialement conçue par Lennon dans un tempo lent et mélancolique inspiré de Roy Orbison, avant que George Martin n’exige que le morceau soit considérablement accéléré — un ajustement qui transformera la chanson en un tube immédiat, propulsé jusqu’à la deuxième place des classements britanniques début 1963, puis à la première place lors de sa réédition. Sans le pari, même hésitant, pris par George Martin sur « Love Me Do », il est raisonnable de penser que cette seconde chance décisive n’aurait peut-être jamais eu lieu dans des conditions aussi favorables.

Avec le recul de plusieurs années de gloire, Paul McCartney portera d’ailleurs un regard presque philosophique sur ce texte pourtant si simple en apparence. Interrogé en 1967, alors que les Beatles atteignent le sommet de leur reconnaissance critique avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, il ira jusqu’à déclarer, non sans une pointe d’autodérision : « C’est notre plus grand message philosophique. Parce que, pour être très simple et sincère, il faut tout d’abord être simple… » — une manière, peut-être, de rappeler que la sincérité désarmante de ce tout premier texte n’avait, au fond, jamais quitté l’ADN du groupe, même au faîte de son ambition artistique la plus débridée.

L’audition du 6 juin 1962 : la genèse d’un contrat

Il convient de revenir sur les circonstances mêmes qui ont conduit à l’enregistrement de « Love Me Do », tant elles éclairent la fragilité de la position des Beatles à cette période. Le 6 juin 1962, le groupe se rend pour la toute première fois aux studios EMI d’Abbey Road pour ce qui s’apparente à un test d’artiste plutôt qu’à une véritable séance d’enregistrement — Ron Richards, assistant de George Martin, en assure initialement la supervision, avant que Martin lui-même, alerté par l’ingénieur du son Norman Smith frappé par la qualité de « Love Me Do », ne vienne assister en personne à une bonne partie de la séance, une présence pourtant inhabituelle pour ce genre de test. Le contrat liant les Beatles à EMI, signé par Martin et Brian Epstein le 18 mai mais délibérément antidaté au 4 juin 1962, permet à la maison de disques de s’assurer la propriété des bandes enregistrées ce jour-là.

George Martin envisage un temps de faire de « How Do You Do It? », une composition du parolier professionnel Mitch Murray, le tout premier single du groupe plutôt que « Love Me Do » — un choix auquel les Beatles eux-mêmes s’opposent fermement, ne souhaitant pas que leur toute première publication discographique soit signée par un auteur extérieur. Paul McCartney résumera plus tard cette réticence en évoquant la pression amicale de leur entourage liverpuldien, peu disposé à accepter que le groupe reprenne un titre écrit par quelqu’un d’autre. La maison d’édition Ardmore & Beechwood, filiale d’EMI ayant obtenu les droits des compositions du groupe, insiste elle aussi pour que « Love Me Do » constitue la face A, espérant ainsi s’assurer des revenus d’édition sur une chanson originale plutôt que sur une reprise extérieure. George Martin cède finalement à ces pressions conjuguées, tout en restant lui-même dubitatif sur le résultat final, ce qui le conduira à convoquer le groupe pour la troisième séance du 11 septembre, cette fois avec Andy White à la batterie.

Cette séance de septembre restera également marquée par un incident resté célèbre chez les passionnés du groupe : sur les photographies prises ce jour-là par le photographe Dezo Hoffmann, George Harrison apparaît avec un œil au beurre noir, conséquence d’une altercation survenue après un concert au Cavern Club, où certains fans mécontents du renvoi de Pete Best l’auraient pris à partie. Harrison lui-même racontera l’anecdote avec un humour désabusé : « On avait joué au Cavern Club et les gens hurlaient : ‘Pete est le meilleur !’, ‘Ringo jamais, Pete toujours !’ C’était devenu lassant, et je me suis mis à les engueuler. Après le concert, on est sortis des loges, on est entrés dans un tunnel tout noir, et il y a quelqu’un qui m’a balancé un coup de poing dans le visage. Je me suis retrouvé avec un œil au beurre noir. Qu’est-ce qu’il ne fallait pas faire pour Ringo ! »

Un succès mondial différé

Si le succès initial de « Love Me Do » reste circonscrit au Royaume-Uni fin 1962, sa carrière internationale s’avère, avec le recul, bien plus large qu’on ne l’imagine souvent. En Australie, le titre atteint la première place des classements locaux le 14 février 1964, porté par la vague de Beatlemania qui commence tout juste à déferler sur le pays. En Nouvelle-Zélande, il faut attendre le 4 juin 1964 pour que le morceau culmine à son tour en tête des ventes. Ces succès, obtenus près de dix-huit mois après la sortie originale du single, témoignent de la manière dont la notoriété soudaine acquise par le groupe au tournant de 1963-1964 a rétroactivement profité à l’ensemble de leur discographie antérieure, y compris à leurs titres les plus modestes.

En France, où le label Odeon privilégiait alors la publication en formats EP plutôt qu’en singles classiques, « Love Me Do » n’arrive sur le marché qu’en mars 1964, sur la face B d’un disque quatre titres aux côtés de « Boys », la face A étant occupée par « Roll Over Beethoven » et « You Really Got a Hold on Me » — une configuration bien éloignée de celle connue par le public britannique ou américain, et qui illustre une fois encore les particularités locales de la discographie du groupe évoquées par ailleurs sur ce site. Ce déploiement international différé et fragmenté, propre à une époque où chaque marché national gérait sa propre politique de sortie, contribue à expliquer pourquoi la légende de « Love Me Do » s’est construite plus progressivement, et de façon plus disparate géographiquement, que celle des singles publiés à partir de 1963, année où la Beatlemania proprement dite commence à s’imposer.

Conclusion

« Love Me Do » n’est peut-être pas la chanson la plus brillante du catalogue des Beatles, mais elle est incontestablement le point de départ de leur ascension. Avec ce single, modestement classé et pourtant décisif, ils entrent discrètement dans l’histoire du disque, avant d’y inscrire leur nom en lettres d’or à peine quelques mois plus tard avec « Please Please Me », puis « She Loves You » et « I Want to Hold Your Hand ». L’enregistrement chaotique du morceau, avec ses trois batteurs et ses hésitations de studio, préfigure d’ailleurs à sa manière les tensions créatives et humaines qui accompagneront le groupe tout au long de sa carrière — la rigueur exigeante de George Martin s’y heurtant déjà, pour la première fois, à la loyauté du groupe envers l’un des siens.

C’était le premier pas, et comme le résumera plus tard Paul McCartney avec sa simplicité coutumière : « Ça nous a donné un objectif. Ça nous a donné quelque part où aller. » Plus de soixante ans après sa sortie, ce riff d’harmonica modeste et ces trois accords élémentaires continuent de rappeler que les plus grandes trajectoires artistiques commencent rarement par un coup d’éclat, mais bien plus souvent par un pas hésitant, texture par texture, séance après séance, jusqu’à ce que la légende prenne enfin forme.

Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point cette modestie originelle continue d’être célébrée par les institutions mêmes du groupe : chaque anniversaire rond de la sortie du morceau — le cinquantième en 2012, le soixantième en 2022 — donne lieu à des rééditions commémoratives, des expositions dédiées au Beatles Story Museum de Liverpool, et des retours médiatiques sur cette séance fondatrice. Peu de tout premiers singles dans l’histoire de la musique populaire ont ainsi conservé, plusieurs décennies après leur sortie, un tel pouvoir d’évocation collective — preuve, s’il en fallait une, que la valeur historique d’un enregistrement ne se mesure pas uniquement à son classement d’origine, mais aussi à la place qu’il occupe, rétrospectivement, dans le récit que l’on se raconte collectivement d’une aventure artistique exceptionnelle.

FAQ

Qui a vraiment écrit « Love Me Do » ?

La chanson est principalement l’œuvre de Paul McCartney, qui en a écrit la structure et la mélodie dès 1958, à l’âge de seize ans. John Lennon a contribué au pont central et au riff d’harmonica caractéristique, mais les deux hommes ont livré des souvenirs quelque peu différents sur l’ampleur exacte de cette collaboration.

Pourquoi existe-t-il plusieurs versions de « Love Me Do » avec des batteurs différents ?

Le morceau a été enregistré trois fois en trois mois : le 6 juin 1962 avec Pete Best, le 4 septembre 1962 avec Ringo Starr, tout juste arrivé dans le groupe, puis le 11 septembre 1962 avec le batteur de session Andy White, George Martin n’étant pas pleinement satisfait des deux premières prises.

Quelle version figure sur le premier pressage du single de 1962 ?

C’est la version du 4 septembre 1962, avec Ringo Starr à la batterie, qui figure sur les tout premiers pressages du single. La version avec Andy White, où Ringo joue du tambourin, ne devient la référence qu’à partir de l’album Please Please Me en 1963.

Quel succès a rencontré « Love Me Do » à sa sortie ?

Le titre a atteint la 17e place des classements britanniques fin 1962, principalement porté par les ventes à Liverpool. Ce n’est qu’après sa republication aux États-Unis le 27 avril 1964, en pleine Beatlemania, que le morceau a atteint la première place du Billboard Hot 100, le 30 mai 1964.

Est-il vrai que Brian Epstein a acheté des exemplaires du single pour truquer les charts ?

Cette rumeur a circulé dès la sortie du morceau, en raison de son ascension rapide et inattendue dans les classements. Epstein l’a toujours démentie, et John Lennon a lui aussi défendu son manager sur ce point dans l’Anthology, sans qu’aucune preuve tangible n’ait jamais confirmé cette accusation.

Pourquoi dit-on que les Beatles contrôlaient les droits de « Love Me Do », contrairement à leurs autres chansons ?

Parce que la chanson et sa face B, « P.S. I Love You », avaient été confiées à l’éditeur Ardmore & Beechwood avant la création de Northern Songs en 1963 — la société qui publiera ensuite la quasi-totalité des compositions de Lennon et McCartney. Ce statut à part a permis à Paul McCartney d’en racheter directement les droits d’édition auprès d’EMI par la suite.

Glossaire des entités nommées

Paul McCartney — Auteur principal de « Love Me Do », composée dès 1958 à l’âge de seize ans.

John Lennon — Coauteur du pont central et interprète du riff d’harmonica caractéristique du morceau.

Pete Best — Batteur des Beatles lors de la toute première tentative d’enregistrement, le 6 juin 1962.

Ringo Starr — Batteur ayant remplacé Pete Best, présent sur la version du 4 septembre 1962 utilisée pour le premier pressage du single.

Andy White — Batteur de session engagé par George Martin pour la version du 11 septembre 1962, retenue sur l’album Please Please Me.

George Martin — Producteur des Beatles chez EMI, responsable du choix final des versions et de l’ajout de l’harmonica.

Ron Richards — Assistant de George Martin, en charge d’une partie des séances d’enregistrement de septembre 1962.

Brian Epstein — Manager des Beatles, soupçonné à tort d’avoir acheté des exemplaires du single pour en gonfler les ventes.

Ardmore & Beechwood — Maison d’édition musicale filiale d’EMI, détentrice des droits de « Love Me Do » et « P.S. I Love You » avant la création de Northern Songs.

Northern Songs — Société d’édition fondée en 1963 par Dick James, Brian Epstein, Lennon et McCartney, publiant la quasi-totalité des compositions du duo à partir de 1963.

Vee-Jay Records — Label américain ayant publié la première édition américaine de « Love Me Do », sans succès commercial notable.

Tollie Records — Filiale de Vee-Jay ayant republié « Love Me Do » en single le 27 avril 1964, menant le titre au sommet du Billboard Hot 100.

Please Please Me — Premier album des Beatles, sorti le 22 mars 1963, sur lequel figure la version de « Love Me Do » avec Andy White à la batterie.

Now and Then — Chanson inédite des Beatles parue en 2023, publiée en double face A aux côtés d’une version remixée de « Love Me Do ».

Giles Martin — Fils de George Martin, superviseur des remixages modernes du catalogue des Beatles, dont celui de « Love Me Do » en 2023.

Vertical Man — Album solo de Ringo Starr (1998) sur lequel il reprend « Love Me Do ».

Sources et bibliographie

  • The Beatles, Anthology, Chronicle Books / Seuil (trad. Philippe Paringaux), 2000.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Henry Holt and Company, 1997.
  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Harmony Books, 1988.
  • John Lennon, All We Are Saying, entretiens avec David Sheff, 1980 (publié en 1981).
  • Wikipédia (fr), article « Love Me Do ».
  • The Beatles Bible, fiches consacrées à « Love Me Do » et aux sessions de 1962.
  • The Paul McCartney Project, page consacrée à la création de Northern Songs.
  • Songfacts, fiche consacrée à « Love Me Do ».
  • uDiscover Music, « Love Me Do: The Beatles’ Long Climb To The Top ».

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