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L’adieu amer de George Harrison aux Beatles : enquête complète sur « Run of the Mill », la chanson écrite en janvier 1969

« Run of the Mill » : l'adieu de George Harrison aux Beatles

En bref — « Run of the Mill » ferme le premier disque d’All Things Must Pass, publié le 27 novembre 1970. Deux minutes quarante-neuf, une guitare acoustique, un thème de cuivres que George Harrison a d’abord chanté à la bouche faute de savoir l’écrire, et un texte qui pose une seule question : à qui la faute ? La chanson n’a pas été écrite après la séparation des Beatles, comme on le lit partout, mais au tout début de 1969, dans les semaines qui suivent la sortie de Harrison des studios de Twickenham. Son titre joue sur une expression du nord de l’Angleterre — trouble at t’mill, « ça chauffe à l’usine ». Harrison lui-même a nommé son destinataire, sans détour, dans son autobiographie I, Me, Mine puis dans un entretien de janvier 2001. Cet article reprend le dossier complet : la genèse, le contexte d’Apple, l’anatomie musicale, le détail des séances de 1970, la place de la chanson dans la guerre ouverte entre ex-Beatles — et cinq erreurs qui circulent à son sujet, y compris dans la version française de cette histoire que nous avions nous-mêmes publiée en 2022.

Il y a, dans la discographie des quatre Beatles solo, une catégorie de chansons qu’on pourrait appeler les règlements de comptes. Elles sont célèbres, elles sont citées partout, et elles ont un point commun : elles sont bruyantes. Il y a « Too Many People », que Paul McCartney place sur Ram en mai 1971, avec ses piques à peine voilées. Il y a la réponse de John Lennon sur Imagine en septembre de la même année, dont le titre demande à son destinataire comment il fait pour dormir, et qui n’a plus rien de voilé du tout. Ces deux titres occupent presque tout l’espace mémoriel. On les rejoue, on les commente, on les compare, on en fait des vidéos.

Et puis il y a une chanson arrivée avant elles, plus douce, plus courte, presque cachée à la fin d’une face de vinyle, qui dit à peu près la même chose sans élever la voix une seule fois. Elle s’appelle « Run of the Mill ». Elle est de George Harrison. Et si l’on cherche l’adieu le plus lucide qu’un Beatle ait adressé aux trois autres, c’est probablement là qu’il faut aller le chercher.

Cet article n’est pas une notice de trois paragraphes. C’est le dossier complet d’une chanson qui, en deux minutes quarante-neuf, contient l’histoire de la fin des Beatles vue depuis la place la moins confortable du groupe.

Ce que dit vraiment la chanson : le dossier des sources

Une chanson écrite au début de 1969, pas après la séparation

C’est le premier point à rétablir, parce qu’il commande tout le reste. On présente couramment « Run of the Mill » comme une réaction à la dissolution du groupe, voire comme une réponse aux albums de 1971. La chronologie l’interdit. Harrison a composé la chanson au début de l’année 1969, dans les semaines qui suivent immédiatement les séances de Twickenham — celles du projet Get Back, filmées en janvier, dont sortiront le film et l’album Let It Be.

Autrement dit : la chanson précède de quinze mois le communiqué d’avril 1970 qui annonce le départ de McCartney, et de plus de deux ans les chansons-représailles. Elle n’est pas un commentaire sur la séparation. Elle est un document de la séparation, écrit pendant qu’elle se produisait, par quelqu’un qui la voyait venir avant tout le monde.

Le détail matériel le plus touchant est que le texte aurait été jeté sur une enveloppe à en-tête d’Apple. Le support est l’ironie même : la chanson qui décrit le naufrage de l’entreprise a été écrite au dos de son papeterie.

« Trouble at t’mill » : le titre et son double fond

En anglais, run of the mill signifie « ordinaire », « banal », « tout-venant » — l’équivalent de « sans plus » ou « quelconque ». C’est le premier niveau de lecture, et il est déjà cruel : Harrison, le Beatle dont les chansons étaient régulièrement écartées, intitule « quelconque » celle où il explique pourquoi.

Mais Harrison a expliqué que le titre jouait aussi sur une autre expression, propre au nord de l’Angleterre : trouble at t’mill, littéralement « des ennuis à l’usine », formule de mélodrame industriel qui annonce la grève, la bagarre ou la catastrophe. L’usine, ici, c’est Apple. Le conflit social, c’est la brouille de quatre associés. Le biographe Peter Doggett suggère un troisième niveau : la formule renverrait aussi aux jugements dédaigneux portés sur les compositions de Harrison pendant les répétitions de janvier 1969.

Trois lectures, un seul titre de quatre mots. C’est précisément le genre de compression que Harrison revendiquait pour ce texte.

Correctif factuel — la référence aux Monty Python est rétrospective

Dans l’entretien qu’il accorde à Derek Taylor en 1979 pour I, Me, Mine, Harrison décrit l’ambiance d’Apple et glisse entre parenthèses : « le sketch de l’Inquisition espagnole ». Plusieurs reprises en concluent que la chanson serait née de ce sketch, ou lui ferait allusion. Impossible : le sketch de l’Inquisition espagnole du Monty Python’s Flying Circus, dont l’ouverture met justement en scène un ouvrier d’usine et sa réplique incompréhensible, a été diffusé pour la première fois le 22 septembre 1970 — plus d’un an et demi après l’écriture de la chanson, et alors que les séances d’All Things Must Pass étaient déjà largement engagées. Harrison, qui deviendra le mécène des Python en finançant La Vie de Brian en 1979, employait donc en 1979 une image qui n’existait pas en 1969. C’est une comparaison de mémorialiste, pas une source.

Le témoignage de Harrison : « le problème des associations »

La déclaration la plus complète est celle de 1979, publiée l’année suivante dans I, Me, Mine. Harrison y situe la chanson dans le temps et lui donne un destinataire. Il évoque le moment où Apple devenait fou, où McCartney se brouillait avec les trois autres et parcourait les bureaux de la société pour dire à chacun qu’il ne valait rien, que tout le monde était incompétent. Et il conclut par une formule qui pourrait servir de sous-titre à la chanson : c’était cette période-là, dit-il, « le problème des associations ».

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle déplace le sujet. Harrison ne dit pas « le problème de Paul ». Il dit : le problème des partenariats, des associations, des structures où quatre personnes doivent décider ensemble. C’est un constat presque juridique, et il annonce la couleur de tout ce qui suivra — jusqu’au procès de 1971, dont nous avons établi le détail dans notre enquête sur ce que McCartney a réellement demandé aux juges.

Le même récit contient une seconde image, souvent citée et rarement comprise : Ringo voulait que ce soit bleu, John voulait que ce soit blanc, Paul voulait que ce soit vert et lui-même voulait que ce soit orange. Ce n’est pas une plaisanterie sur la décoration. C’est la description exacte d’une gouvernance à quatre associés égaux et sans arbitre, une fois disparu celui qui arbitrait — Brian Epstein, mort en août 1967.

Guitar World, janvier 2001 : la formule la plus dure

Trente ans après l’album, quelques mois avant sa mort, Harrison revient sur le sujet dans un entretien accordé à Guitar World. Il y est nettement plus tranchant que dans le livre. À cette période, dit-il en substance, Paul ne pouvait pas voir au-delà de lui-même ; il était lancé, il était en pleine réussite, mais dans son esprit, tout ce qui se passait autour de lui n’était là que pour l’accompagner.

C’est la phrase clé du dossier, et elle est postérieure de trente ans aux faits. Elle mérite donc d’être maniée avec précaution : c’est le souvenir d’un homme de cinquante-sept ans sur une blessure de vingt-cinq ans, exprimé au moment où la réconciliation entre les deux hommes était pourtant acquise depuis longtemps. Mais elle a le mérite d’être explicite, et elle interdit de traiter la lecture « Paul » comme une spéculation de commentateur. Ce n’est pas nous qui désignons le destinataire. C’est l’auteur.

« La première chanson que j’aie écrite qui ressemblait à un poème sur le papier »

Dernier élément du dossier des sources, et le plus révélateur sur le plan de la méthode : Harrison considérait « Run of the Mill » comme la première de ses chansons dont le texte tenait debout tout seul, sans la musique. Un poème sur le papier.

Cette remarque en dit long sur son évolution d’auteur. Le Harrison de 1965-1966 écrivait des textes fonctionnels, souvent des reproches un peu secs — « Think for Yourself », « Taxman » — bâtis autour d’une formule. Le Harrison de 1969 écrit une chanson qui n’a pas de refrain, pas de formule, pas de slogan, et dont la progression est celle d’un raisonnement. Nous avons retracé cette trajectoire dans notre étude sur son émancipation à l’ombre du duo Lennon-McCartney ; « Run of the Mill » en est le point d’arrivée textuel, comme « Something » en est le point d’arrivée mélodique.

Le contexte : Apple, Twickenham et l’hiver 1969

Une chanson écrite en janvier ou février 1969 par un Beatle sur la fin des Beatles ne peut se lire sans son décor. Ce décor est celui d’une entreprise en train de couler et d’un groupe en train de se disloquer, exactement au même moment.

Apple, machine folle

Fondée en 1968 comme un mélange de maison de disques, de boutique, de studio, de société d’édition et d’utopie communautaire, Apple Corps est, dès la fin de cette même année, un gouffre financier. Les récits concordent sur l’essentiel : des dépenses sans contrôle, des salariés recrutés sans fiche de poste, un bâtiment de Savile Row où l’on servait à déjeuner à qui passait.

Entre l’été 1968 et mars 1969, McCartney est le seul des quatre à s’y rendre régulièrement. Il y réclame de la rigueur, convoque des réunions, demande des comptes. Vu de sa place, c’est du sauvetage. Vu de celle des salariés — et de celle de Harrison — c’est une inspection permanente. Pendant ce temps, Lennon et Ono installent au même étage ce qu’un cadre de la maison décrira comme leur propre régime de terreur.

En janvier 1969, Lennon lâche à la presse une phrase qui restera : au rythme où vont les choses, tous seront ruinés dans quelques mois. C’est cette déclaration qui déclenchera l’arrivée d’Allen Klein.

Le 10 janvier 1969 : la sortie de Twickenham

Le contexte immédiat de la chanson, lui, tient en une date. Le 10 janvier 1969, au douzième jour des répétitions filmées dans le studio A de Twickenham, après une altercation avec McCartney et une tension latente avec Lennon, Harrison annonce calmement qu’il quitte le groupe, dit aux autres de se trouver un remplaçant s’ils le souhaitent, et sort déjeuner. Il ne revient pas.

Le froid du hangar, l’absence de public, les horaires de cinéma imposés par le tournage, les caméras braquées en permanence, le refus de Lennon de s’impliquer : tout concourait à l’échec. Mais le déclencheur, chez Harrison, est plus personnel. Il vient de passer plusieurs semaines aux États-Unis, dont un séjour dans l’entourage de Bob Dylan et du Band à Woodstock, où il a vu fonctionner un collectif de musiciens qui s’écoutaient. Il rentre à Londres pour retrouver un groupe où on lui explique quoi jouer.

Les Beatles se réunissent le 15 janvier, puis à nouveau à Apple, et Harrison revient à trois conditions : abandon du projet de concert à l’étranger, abandon de Twickenham pour le nouveau studio du sous-sol de Savile Row, et retour à un travail de disque. Il obtiendra les trois, et fera venir Billy Preston pour tenir les claviers — et, accessoirement, pour que la présence d’un tiers oblige tout le monde à se tenir.

Correctif factuel — Harrison n’a pas « quitté les Beatles » en 1969

Notre version de 2022 écrivait que Harrison « a quitté les Beatles alors qu’il était encore ami avec John et Ringo ». La formule est doublement fautive. D’une part, le départ du 10 janvier 1969 a duré cinq jours : Harrison est revenu le 15, et il enregistrera encore avec le groupe pendant toute l’année 1969, jusqu’à Abbey Road. D’autre part, il n’est pas « parti » à la fin : c’est McCartney qui annonce publiquement son départ le 10 avril 1970, et Lennon qui avait annoncé le sien en privé dès septembre 1969. Harrison, lui, n’a jamais formellement quitté les Beatles — il a simplement fini par ne plus y revenir. Nous avons reconstitué ces trois départs successifs dans notre dossier sur les démissions qui ont précédé la séparation.

Ce que le film Get Back a rendu visible

Pendant cinquante ans, la scène de janvier 1969 n’a été connue que par des témoignages et par le montage de 1970, qui en donnait une version sombre. Le documentaire de Peter Jackson diffusé en novembre 2021 a changé la donne, non pas en démentant la tension, mais en la rendant lisible.

Deux séquences éclairent directement « Run of the Mill ». La première est l’échange du 6 janvier entre McCartney et Harrison à propos d’une partie de guitare : McCartney explique ce qu’il voudrait entendre, Harrison répond qu’il jouera ce qu’on voudra qu’il joue, ou qu’il ne jouera pas du tout si c’est ce qui plaît. Le ton reste courtois. Le contenu ne l’est pas. La seconde est la conversation captée entre Lennon et McCartney après le départ de Harrison, où McCartney formule lui-même le diagnostic : le problème vient de ce que personne n’a jamais accordé à George la place d’un auteur à part entière.

Cette dernière phrase est capitale pour notre sujet, parce qu’elle signifie que le destinataire de la chanson avait compris, dès janvier 1969, ce que la chanson allait lui reprocher. Nous avons détaillé ce dossier des chansons refusées dans notre enquête sur la guerre silencieuse des chansons et la réforme arrivée trop tard.

Klein contre Eastman : la ligne de fracture

Le dernier élément du décor est celui qui rendra la brouille irréversible. Au printemps 1969, Lennon, Harrison et Starr confient la gestion de leurs affaires à Allen Klein ; McCartney veut confier les siennes au cabinet Eastman, celui de sa belle-famille. Trois contre un. C’est cette division-là que McCartney désignera plus tard comme la première divergence irréconciliable.

Harrison, à ce stade, se trouve donc du côté de la majorité — position inhabituelle pour lui. Mais il ne s’en réjouit pas : sa chanson ne célèbre aucune victoire. Elle constate une perte. Sur le personnage de Klein, ses méthodes et ce qu’il a réellement produit, nous renvoyons à notre portrait du comptable qui a fait exploser les Beatles.

Woodstock, The Band et l’autre modèle

Il faut insister sur le voyage américain de la fin 1968, parce qu’il est la clé musicale de la chanson autant que sa clé morale. Harrison passe une partie de novembre et décembre 1968 dans l’État de New York, auprès de Bob Dylan et des membres du Band. Il y découvre une manière de travailler qui est l’exact contraire de celle des Beatles de cette époque : pas de hiérarchie visible, des instruments partagés, des arrangements sobres, une esthétique du dépouillement.

Cette découverte laissera des traces partout sur All Things Must Pass, en dépit de la production monumentale que Phil Spector plaquera dessus. « Run of the Mill » est l’un des rares titres de l’album où l’influence reste audible telle quelle : le tempo médian, la guitare acoustique en avant, le petit thème de cuivres qui commente au lieu d’accompagner — tout cela vient directement de ce que Harrison a entendu à Woodstock.

Anatomie de la chanson

Une chanson sans refrain

La première singularité de « Run of the Mill » est structurelle : il n’y a pas de refrain. Pas de retour d’un bloc identique porteur du titre, pas de formule à retenir, pas de point d’appui. La chanson avance en strophes successives, avec des ponts qui n’ont pas de fonction de résolution mais de relance.

Cette absence n’est pas une négligence. Elle produit un effet précis : rien ne se referme. Un texte qui pose la question de la responsabilité et qui n’y répond pas par un slogan répété ne peut se terminer que sur une suspension. C’est une forme parfaitement accordée à son sujet — une amitié qui n’a pas été rompue par un événement mais qui s’est défaite par accumulation.

Comparez avec les autres chansons du même conflit. «? » a une question martelée. « Run of the Mill » n’offre aucune prise. Elle est plus difficile à retenir, et c’est probablement pour cela qu’elle a moins circulé.

Le thème de cuivres : Harrison l’a chanté avant qu’on l’écrive

L’élément le plus reconnaissable du morceau est ce court motif de trompette et de saxophone qui ouvre la chanson, la referme, et revient ponctuer les fins de strophes. Il est mélancolique, presque fanfare de fête foraine décatie, et il donne au titre son identité sonore.

Son origine est instructive. Harrison ne savait pas écrire une partition. Il a donc chanté ce thème avec sa voix, sur la piste de chant témoin, pour que les musiciens l’entendent. Jim Price à la trompette et Bobby Keys au saxophone — deux souffleurs américains venus de l’entourage de Delaney & Bonnie, puis des Rolling Stones — l’ont ensuite relevé et rejoué en surimpression.

Ce détail dit beaucoup de la méthode Harrison, et il fait le lien avec la suite de sa carrière : le motif reviendra, transformé, dans « Soft Touch » sur l’album Thirty Three & 1/3 en 1976. Sur ce Harrison-là, celui de l’après-Beatles et de la longue traversée, on lira notre anatomie des treize années de chute, de retrait et de retour.

L’harmonie : le glissement mineur-majeur des ponts

Sur le plan harmonique, la chanson repose sur un dispositif simple et efficace : les strophes s’installent dans une couleur stable, et les ponts introduisent un basculement du mineur vers le majeur. Les commentateurs y ont vu, à juste titre, une figuration de la tension psychologique — l’oscillation entre l’accusation et le pardon, entre le constat de la perte et l’ouverture d’une possibilité.

Ce n’est pas un procédé savant, mais il est utilisé au bon endroit. Chaque fois que le texte s’approche du reproche direct, la musique s’éclaire. Chaque fois qu’il propose une issue, elle se referme. La chanson ne laisse jamais les deux niveaux coïncider, ce qui explique la sensation d’inconfort doux qu’elle produit à l’écoute.

Lecture du texte, strophe par strophe

Nous ne reproduisons pas les paroles, conformément à notre règle. Mais on peut en suivre le mouvement, qui est celui d’une démonstration en quatre temps.

Premier temps : la responsabilité. L’ouverture pose un principe général — chacun décide du moment où il élève la voix ou se tait, et personne d’autre ne portera le blâme à sa place. C’est le socle moral de toute la chanson, et le théologien Dale Allison y a vu une pure « déclaration de responsabilité ». La formule qui revient — c’est toi qui décides — est adressée, mais elle est aussi universelle. Harrison ne dit pas « tu as tort ». Il dit : le choix t’appartient.

Deuxième temps : l’humiliation. La deuxième strophe évoque un traitement subi, la possibilité qu’un jour nouveau apporte la reconnaissance — ou un nouveau rabaissement. Le biographe Ian Inglis y lit sans hésiter l’écho des semaines de Twickenham. C’est le passage le plus amer du texte, et c’est aussi le seul où Harrison parle de lui.

Troisième temps : l’amitié perdue. C’est le cœur. Le narrateur se demande comment il a perdu l’amitié de l’autre, puis répond lui-même : il le voit dans ses yeux. Il n’y a pas d’accusation dans cette strophe, seulement un constat visuel. Quelque chose s’est éteint dans le regard de l’autre, et le narrateur l’a vu avant que les mots ne soient prononcés.

Quatrième temps : l’avertissement. La dernière strophe élargit à nouveau : celui qui poursuit sa réussite sans regarder autour de lui finit par se nuire à lui-même. C’est la strophe la plus « karmique » de la chanson, et celle qui l’inscrit dans la pensée spirituelle que Harrison développait alors.

Moment du texte Contenu Destinataire implicite
Ouverture Principe de responsabilité : personne ne portera le blâme à ta place Universel, mais adressé
Deuxième strophe Le traitement subi, l’alternative entre reconnaissance et rabaissement Le groupe dans son ensemble
Troisième strophe La perte de l’amitié, lue dans le regard de l’autre Une personne précise
Strophe finale Avertissement : la réussite solitaire se retourne contre soi La même, et l’auditeur

Correctif factuel — la lecture « Paul » n’est pas une spéculation, mais elle n’est pas exclusive

Notre texte de 2022 présentait l’identification du destinataire comme une hypothèse de lecteur (« il ne faut pas beaucoup pour imaginer George chantant ces mots à Paul »). C’est trop prudent d’un côté et trop simple de l’autre. Trop prudent, parce que Harrison a lui-même nommé McCartney dans I, Me, Mine et dans Guitar World : l’identification est sourcée. Trop simple, parce que plusieurs analystes — Ian Inglis notamment — soulignent que la strophe sur l’amitié perdue vaut aussi pour Lennon, l’ami de jeunesse, le voisin de bus scolaire, celui qui l’avait fait entrer dans le groupe en 1958 et dont il s’était éloigné plus douloureusement encore. La chanson a un destinataire nommé et un destinataire tu.

Dans les séances : mai-septembre 1970

Les démos du 26-27 mai 1970

Le 26 mai 1970, dans un studio d’Abbey Road, Harrison s’assoit avec une guitare acoustique et joue à la file les chansons accumulées depuis des années — celles que les Beatles avaient refusées, écartées ou bâclées. Ces séances de démos, étalées sur deux jours, sont devenues légendaires : elles montrent l’ampleur du stock qu’un seul homme avait constitué pendant que le groupe le limitait à deux titres par album.

« Run of the Mill » figure dans ce corpus. On l’y entend telle qu’elle a été écrite : voix, guitare, rien d’autre. La comparaison avec la version publiée est l’un des exercices les plus instructifs de toute la discographie Harrison, parce qu’elle isole précisément ce que la production a ajouté — et ce qu’elle a recouvert. Nous avons consacré un dossier entier à ces séances, à leurs trente démos et à leurs vingt musiciens : notre reconstitution de la fabrication d’All Things Must Pass.

Correctif factuel — la date exacte de la démo reste disputée

Trois dates circulent pour la démo solo de « Run of the Mill » : le 20 mai 1970 selon certaines synthèses, le 26 mai selon la documentation du coffret anniversaire, le 27 mai selon d’autres relevés de séance. La divergence n’est pas anecdotique pour qui veut dater précisément l’état du texte. En l’absence de feuille de séance publiée pour ce titre en particulier, la fourchette honnête est « fin mai 1970 », avec une forte probabilité pour les 26 et 27, jours documentés de démos massives. Méfiance, donc, envers toute source qui donne une date unique sans indiquer d’où elle la tient.

Spector, le mur de son, et l’exception

La production d’All Things Must Pass est cosignée Harrison-Spector, et elle a fait couler beaucoup d’encre. Le procédé Spector — empiler les instruments jouant la même chose, saturer l’espace, noyer le tout dans une réverbération d’écho — convenait à certaines chansons de l’album et en écrasait d’autres. Billy Preston, présent aux séances, en a donné la description la plus simple : Spector faisait jouer le même accord par une quantité de claviers pour que ce soit gros et fort.

« Run of the Mill » est l’une des exceptions. La chanson arrive juste après « Let It Down », qui est au contraire le sommet du dispositif Spector sur le disque : une déflagration de voix, de cuivres et d’écho. L’enchaînement est délibéré. Les spécialistes Chip Madinger et Mark Easter ont formulé la chose de la manière la plus juste : « Run of the Mill » est l’antidote parfait au bombardement sonore qui précède. Ils en rapprochent la place de celle de « Long, Long, Long » — une autre chanson de Harrison — placée juste après « Helter Skelter » sur l’album blanc en 1968.

C’est une remarque de séquencement, mais elle a une portée critique : sur un disque réputé écrasé par son producteur, Harrison a conservé le contrôle de l’endroit où il fallait respirer.

Qui joue quoi : un casting incertain

Il faut ici être honnête sur l’état des connaissances. Les séances d’All Things Must Pass se sont étalées de fin mai à l’automne 1970, avec des dizaines de musiciens qui entraient et sortaient, sans feuilles de présence exhaustives publiées. Les attributions varient d’une source à l’autre, parfois radicalement.

Pour « Run of the Mill », les recoupements les plus solides donnent Harrison à la guitare acoustique et au chant — l’intégralité des parties acoustiques, selon le biographe Simon Leng et selon le témoignage du claviériste Bobby Whitlock —, une section rythmique venue de l’orbite Delaney & Bonnie avec Jim Gordon à la batterie et Carl Radle à la basse, Bobby Whitlock à l’harmonium, Gary Wright au piano, et le duo de cuivres Jim Price et Bobby Keys. D’autres relevés ajoutent ou substituent Klaus Voormann à la basse, Alan White à la batterie, Billy Preston aux claviers, voire Eric Clapton et Peter Frampton aux guitares.

Rôle Attribution la mieux étayée Variantes selon les sources
Chant, guitares acoustiques George Harrison (toutes les parties) Aucune ; certains ajoutent des guitares électriques d’invités
Batterie Jim Gordon Alan White cité dans plusieurs relevés
Basse Carl Radle Klaus Voormann selon d’autres sources
Piano Gary Wright Billy Preston cité pour les claviers
Harmonium Bobby Whitlock
Trompette Jim Price
Saxophone Bobby Keys
Production George Harrison et Phil Spector

Cette incertitude n’est pas une faiblesse de la documentation : c’est une caractéristique du disque. All Things Must Pass a été fabriqué comme un chantier ouvert, avec un flux permanent de musiciens dont plusieurs formeront ensuite Derek and the Dominos. La plupart des ex-Beatles ont travaillé ainsi, en réseau, pendant toute la décennie — nous l’avons cartographié dans notre enquête sur le réseau des collaborations d’après la séparation.

Correctif factuel — All Things Must Pass n’est pas le premier album solo de George Harrison

C’est l’erreur la plus répandue, et notre version de 2022 la reprenait. All Things Must Pass est le premier album de chansons de Harrison, et le premier publié après la séparation. Mais il est précédé de deux disques solo parus alors que les Beatles existaient encore : Wonderwall Music, bande originale du film de Joe Massot, publiée le 1er novembre 1968 — premier album solo d’un Beatle, et premier disque publié par Apple Records —, et Electronic Sound, sorti le 9 mai 1969 sur le label expérimental Zapple, deux longues plages de synthétiseur Moog. Aucun des deux ne comporte de chant. La formule exacte est donc : troisième album solo, premier album de chansons, et premier triple album de l’histoire du rock publié par un artiste solo.

Réception et postérité

Ce qu’en a dit la presse de 1970-1971

L’album sort le 27 novembre 1970 aux États-Unis, quelques jours plus tard au Royaume-Uni. Il devient un phénomène : numéro un des deux côtés de l’Atlantique, six semaines en tête au Royaume-Uni, et le premier single, « My Sweet Lord », s’installe partout. Personne n’attendait cela du troisième homme.

Dans ce contexte de sidération collective, « Run of the Mill » n’est évidemment pas le titre le plus commenté. Elle est pourtant remarquée par ceux qui écoutent l’album en entier. Ben Gerson, dans Rolling Stone, la classe parmi les morceaux de facture proprement beatlesienne, et emploie à son sujet le mot de « lyrisme mccartneyen » — ce qui, vu le sujet de la chanson, ne manque pas de sel.

Richard Williams, dans Melody Maker, formule le constat que toute la critique britannique fera cette saison-là : Harrison sort enfin de son statut de troisième Beatle, et ses dons apparaissent d’autant plus nettement qu’ils avaient été dissimulés sous les egos de McCartney et de Lennon. Sept ans plus tard, Nicholas Schaffner résumera la chanson d’une formule qui a fait fortune : un essai sur le karma. Le critique américain Tim Riley, lui, la tient tout simplement pour le meilleur titre de l’album.

Le classement de Harrison lui-même

Le témoignage le plus significatif est celui de l’auteur. En février 2001, à l’occasion de la réédition du trentième anniversaire, Harrison est invité à nommer ses titres préférés de l’album. Il cite « Run of the Mill » en premier, avant « Isn’t It a Pity » et « Awaiting on You All ».

Trente ans après, l’homme qui avait signé « My Sweet Lord », « What Is Life » et le morceau-titre plaçait donc en tête la petite chanson de deux minutes quarante-neuf qui ferme la face 2 du premier disque. Cela mérite qu’on la réécoute.

Olivia Harrison et la chanson qu’elle lui demandait

Dans son introduction à la réédition d’I, Me, Mine, Olivia Harrison a écrit que « Run of the Mill » était, de toutes les chansons de son mari, celle qui le lui rappelait le plus. Elle a raconté qu’elle lui demandait souvent de la jouer, et ce qu’elle y entendait n’était pas le conflit avec McCartney mais la partie spirituelle du texte — l’idée que le divin se reconnaît dans les circonstances ordinaires, dans le tout-venant, dans le run of the mill.

Cette lecture est le contrepoint indispensable à la lecture polémique, et elle vient de la personne la mieux placée pour la donner. Elle rappelle aussi qu’une chanson n’appartient pas à la circonstance qui l’a fait naître. Ceux qui veulent entendre l’ensemble de cette dimension chez Harrison trouveront un parcours guidé dans notre sélection de quinze chansons pour découvrir George Harrison en solo.

La démo acoustique : Scorsese 2011, Early Takes 2012

Pendant quarante ans, la version nue de « Run of the Mill » n’a circulé que sous le manteau, sur des disques pirates dont le plus connu porte un titre au vitriol — Beware of ABKCO!, référence transparente à la société d’Allen Klein. C’est le documentaire de Martin Scorsese George Harrison: Living in the Material World, sorti en 2011, qui l’a fait entendre au grand public.

La démo a ensuite reçu une publication officielle : d’abord en novembre 2011 avec l’édition de luxe du film au Royaume-Uni, puis mondialement en 2012 sur la compilation Early Takes: Volume 1. Giles Martin, qui a supervisé ces exhumations, a expliqué ce qui l’y séduisait : la tentation habituelle est de polir, mais cela peut étouffer l’esprit de l’enregistrement ; l’intérêt de cette version-là tient précisément à ce qu’elle est rugueuse et à vif.

Écouter les deux versions à la suite constitue le meilleur résumé de tout le débat sur la production de l’album. Sur la démo, on entend un homme qui explique quelque chose. Sur le disque, on entend une chanson. Les deux ont raison.

Le coffret de 2021

Le cinquantenaire, publié le 6 août 2021, a définitivement changé l’échelle du dossier. Nouveau mixage stéréo par Paul Hicks sous la direction de Dhani Harrison, jusqu’à soixante-dix titres selon les éditions, quarante-sept démos dont quarante-deux inédites, un mixage surround et Dolby Atmos, et huit configurations différentes — de la double galette au coffret de luxe en caisse de bois, avec figurines, carnet de quatre-vingt-seize pages composé par Olivia Harrison et marque-page taillé dans un chêne de Friar Park.

Au-delà de l’inventaire, le geste éditorial est clair : il consiste à rendre au disque son statut d’œuvre-somme et, accessoirement, à donner enfin à entendre l’état premier des chansons. Pour « Run of the Mill », c’est la fin d’un demi-siècle de rumeurs sur ce qu’aurait été la version « sans Spector ».

La chanson dans la guerre des ex-Beatles

Chronologie comparée : qui tire, et quand

Une bonne partie des malentendus sur « Run of the Mill » vient d’un désordre chronologique. Remettons les pièces en ordre.

Date Œuvre ou événement Nature
Début 1969 Écriture de « Run of the Mill » Constat privé, jamais entendu du groupe
10 avril 1970 Communiqué de McCartney annonçant son départ Rupture publique
17 avril 1970 Album McCartney Repli domestique, pas d’attaque
27 novembre 1970 All Things Must Pass, dont « Run of the Mill » Bilan sans nom propre
11 décembre 1970 John Lennon/Plastic Ono Band Liquidation du mythe, « God »
31 décembre 1970 McCartney assigne les trois autres et Apple Judiciaire
17 mai 1971 Ram, dont « Too Many People » Pique voilée
1er août 1971 Concert pour le Bangladesh, organisé par Harrison Sortie par le haut
9 septembre 1971 Imagine et sa charge contre McCartney Attaque frontale

Correctif factuel — All Things Must Pass précède Ram de six mois

Notre article de 2022 ouvrait sur « Too Many People » et sur la réplique de Lennon, puis présentait l’album de Harrison comme ce qui « n’aurait pas dû se passer ainsi ». La formule laisse entendre que Harrison réagissait à un échange déjà engagé. C’est l’inverse : « Run of the Mill » est écrite en 1969 et publiée en novembre 1970, soit avant Ram (mai 1971) et avant Imagine (septembre 1971). Harrison n’a pas choisi de répondre plus élégamment aux autres : il a parlé le premier, et les autres ont choisi de répondre autrement. Ce n’est pas la même histoire — et cela renforce considérablement sa position.

Pourquoi Harrison n’a pas répondu ensuite

La question mérite d’être posée : une fois lancée la guerre de 1971, pourquoi Harrison n’y est-il pas entré ? Il en avait le matériel, l’occasion et probablement quelques raisons.

Trois éléments de réponse, qui ne s’excluent pas. Le premier est spirituel : la pratique dévotionnelle dans laquelle il s’était engagé fournissait un cadre explicite pour ne pas répondre, et son œuvre de cette période le montre à chaque disque. Le deuxième est stratégique : Harrison était en position de force, avec le plus gros succès des quatre ; répondre l’aurait rabaissé au rang d’accusé. Le troisième est plus prosaïque : il avait autre chose à faire. En août 1971, il organise à New York le concert pour le Bangladesh, invente le format du grand concert caritatif, ramène Bob Dylan sur scène et fait venir Ringo Starr.

Une anecdote résume tout : dans le documentaire de Scorsese, on entend Harrison raconter que Lennon lui avait proposé de jouer sur la chanson par laquelle il réglait ses comptes avec McCartney. Il l’a fait — la slide guitar du morceau est de lui. On peut y voir une contradiction ; on peut aussi y voir la nuance essentielle : il jouait de la musique avec un ami, il ne signait pas un communiqué. Sur ce disque et son tournage simultané, nous renvoyons à notre enquête sur le film d’« Imagine », et pour l’album de Lennon paru quinze jours après celui de Harrison, à notre journal de production de Plastic Ono Band.

Ce que McCartney en a dit ensuite

McCartney n’a jamais commenté directement « Run of the Mill », à notre connaissance. Il a en revanche reconnu à de nombreuses reprises, et de plus en plus nettement avec les années, que le groupe avait mal traité Harrison comme auteur. La conversation captée en janvier 1969 et diffusée en 2021 montre qu’il en avait conscience à l’époque même.

Il a aussi reconnu son propre comportement directif de cette période, en l’expliquant par l’angoisse du vide laissé par Epstein : quelqu’un devait tenir la barre, et personne d’autre ne voulait le faire. Les deux propositions sont vraies simultanément, ce qui est très exactement le sujet de la chanson. Dire que personne autour de vous ne portera le blâme à votre place ne signifie pas « tu es coupable ». Cela signifie : la responsabilité ne se délègue pas.

Un modèle de chanson-adieu

Il y a une dernière raison de tenir « Run of the Mill » pour supérieure aux règlements de comptes de 1971 : elle a mieux vieilli. La charge de Lennon contre McCartney s’écoute aujourd’hui comme un document, avec une gêne. « Too Many People » a besoin d’un appareil de notes pour être comprise. « Run of the Mill » se laisse entendre par quelqu’un qui ne saurait rien des Beatles, parce qu’elle parle d’une chose universelle : la manière dont une amitié cesse sans qu’aucune décision n’ait été prise.

C’est le paradoxe du titre. Harrison a nommé « ordinaire » la chanson qui contenait le plus d’histoire. Et c’est parce qu’elle est ordinaire, au sens le plus fort, qu’elle survit à sa circonstance.

« Run of the Mill » parmi les autres adieux de l’album

Une dernière précaution s’impose avant de conclure : « Run of the Mill » n’est pas seule sur ce disque à parler de la fin des Beatles. All Things Must Pass est traversé de bout en bout par le sujet, et l’on ne comprend bien la place de notre chanson qu’en la situant parmi ses voisines. Quatre autres titres au moins relèvent du même dossier, et chacun règle la question différemment.

« Wah-Wah » : la colère, écrite le jour même

C’est le pendant exact de « Run of the Mill », et son contraire absolu. Harrison a composé « Wah-Wah » dans les heures qui ont suivi son départ de Twickenham, le 10 ou le 11 janvier 1969. Le titre joue sur deux sens : la pédale d’effet du guitariste, et le mal de tête — le vacarme, le bruit de fond permanent que le groupe était devenu pour lui.

Musicalement, tout y est frontal : tempo rapide, riff de cuivres, chœurs empilés, la production Spector à plein régime. Là où « Run of the Mill » demande calmement à qui appartient la responsabilité, « Wah-Wah » claque la porte. Les deux chansons sont nées de la même semaine et disent la même chose ; elles sont placées sur des faces différentes du même album, et personne ne les confond jamais. C’est le meilleur argument possible pour dire que le ton de « Run of the Mill » est un choix, pas un tempérament.

« Isn’t It a Pity » : le deuil, en deux versions

Proposée dès 1966, refusée par les Beatles à répétition, « Isn’t It a Pity » finit par occuper deux plages d’All Things Must Pass, dans deux arrangements distincts — dont l’un ouvre le disque et l’autre ferme le deuxième album du coffret. C’est un geste de revanche silencieuse : la chanson que le groupe n’a jamais voulue devient la colonne vertébrale du disque qui écrase commercialement tout ce que ce groupe a produit en solo cette année-là.

Sur le fond, elle traite du même sujet que « Run of the Mill » mais à une autre échelle : non plus une amitié entre deux personnes, mais la manière générale dont les êtres humains se blessent sans y prêter attention. Elle est aussi beaucoup plus longue, plus lente, plus liturgique, et sa coda s’achève sur une citation instrumentale de « Hey Jude » — clin d’œil ambigu, à la fois hommage et signature.

« Beware of Darkness » et « All Things Must Pass » : la sortie par le haut

Le morceau-titre, lui, a été écrit dès 1968, sous l’influence directe du séjour à Woodstock et d’un texte du Tao Te King transmis par Timothy Leary. Les Beatles l’avaient répété en janvier 1969 sans jamais l’enregistrer sérieusement. Il énonce le principe qui donne son titre au disque : rien ne dure, et c’est une bonne nouvelle.

« Beware of Darkness », enfin, met en garde contre la lassitude, les pensées noires et les « personnes tombantes » qui vous entraînent vers le bas. Là encore, aucun nom n’est prononcé, et le morceau fonctionne parfaitement pour un auditeur qui ignorerait tout du contexte.

L’ensemble dessine une stratégie éditoriale cohérente, et rarement soulignée : sur un disque entièrement construit autour de la fin des Beatles, aucun Beatle n’est nommé. Harrison a publié en novembre 1970 le règlement de comptes le plus complet des quatre, et il l’a fait sans citer personne. Nous avons détaillé la fabrication de ce disque, ses trente démos et son casting de vingt musiciens dans notre reconstitution des séances, et remis le disque dans la décennie qui a suivi dans notre panorama 1970-1980 des ex-Beatles.

Titre Écrit Registre Destinataire
« Wah-Wah » Janvier 1969, au lendemain du départ Colère frontale, production maximale Le groupe
« Run of the Mill » Début 1969 Constat calme, arrangement dépouillé McCartney, nommé a posteriori
« Isn’t It a Pity » 1966 Deuil, forme liturgique, deux versions Personne en particulier
« All Things Must Pass » 1968 Acceptation, source taoïste L’auteur lui-même
« Beware of Darkness » 1970 Mise en garde spirituelle L’auditeur

Ce que la chanson dit du karma

Reste à prendre au sérieux la dimension que la lecture polémique escamote toujours. « Run of the Mill » est aussi, et peut-être d’abord, une chanson religieuse — au sens précis où Harrison entendait ce mot en 1969.

Le principe qu’elle énonce est celui de l’acte et de sa conséquence : chaque choix appartient à celui qui le fait, et il en récolte le résultat. C’est la définition la plus simple du karma tel que Harrison le comprenait à travers ses lectures et son compagnonnage avec Ravi Shankar puis avec les Hare Krishna. Nicholas Schaffner avait donc raison de parler d’un « essai sur le karma », à condition d’entendre « essai » au sens littéraire : une démonstration menée en quatre strophes.

Ce qui distingue cette chanson des autres chansons dévotionnelles de l’album — « My Sweet Lord », « Hear Me Lord », « Awaiting on You All » — c’est qu’elle n’emploie aucun vocabulaire religieux. Pas de nom divin, pas de prière, pas d’invocation. Le principe spirituel y est appliqué à une situation profane : un désaccord d’affaires entre quatre associés de Londres. C’est en cela que la chanson est réussie, et c’est aussi pourquoi Olivia Harrison pouvait y entendre autre chose que McCartney.

Il y a enfin une conséquence morale à cette construction, et elle est plus dure qu’il n’y paraît. Si chacun récolte ce qu’il sème, alors Harrison lui-même est concerné. Il ne se place pas au-dessus de son destinataire ; il se place à côté. La strophe finale, celle qui met en garde contre la réussite solitaire, vaut pour l’auteur d’un triple album numéro un mondial autant que pour l’auteur de Ram. Harrison, en 1970, était le mieux placé des quatre pour se laisser griser. Il a mis dans sa propre chanson l’avertissement qui l’en empêcherait.

Guide d’écoute en six étapes

Pour finir sur le disque lui-même, voici comment aborder la chanson si l’on veut y entendre ce que nous venons de décrire.

Un. Écouter d’abord la démo acoustique d’Early Takes: Volume 1. Voix, guitare, rien. Repérer que le motif de cuivres n’existe pas encore, et que la chanson tient debout sans lui.

Deux. Enchaîner immédiatement sur la version de l’album. Le contraste porte sur l’entrée : la guitare acoustique seule, puis les cuivres qui posent le thème. On mesure alors ce que l’arrangement apporte — une couleur de fin de fête.

Trois. Écouter « Let It Down » juste avant, en entier. C’est le seul moyen de comprendre le séquencement. Après la déflagration Spector, l’entrée de « Run of the Mill » produit un effet d’ouverture de fenêtre.

Quatre. Se concentrer sur les ponts et sur le basculement d’éclairage harmonique. Noter à quel moment il se produit par rapport au sens des vers.

Cinq. Écouter les fins de strophes : les cuivres n’accompagnent pas, ils répondent. Ils commentent ce qui vient d’être dit, comme un chœur de tragédie réduit à deux instruments.

Six. Écouter enfin « Long, Long, Long » sur l’album blanc, puis revenir à « Run of the Mill ». Deux ans d’écart, le même auteur, la même position dans le séquencement — après le morceau le plus bruyant du disque — et la même fonction : le silence après le vacarme.

Chronologie

Date Événement
Novembre-décembre 1968 Harrison séjourne aux États-Unis auprès de Bob Dylan et du Band ; découverte d’un autre modèle de collectif
2 janvier 1969 Début des répétitions filmées du projet Get Back à Twickenham
6 janvier 1969 Échange filmé entre McCartney et Harrison sur une partie de guitare
10 janvier 1969 Harrison quitte les répétitions et le groupe ; il reviendra le 15
Début 1969 Écriture de « Run of the Mill », texte jeté sur une enveloppe à en-tête d’Apple
Printemps 1969 Allen Klein est choisi par trois Beatles contre un ; McCartney veut les Eastman
26 septembre 1969 Sortie d’Abbey Road, où Harrison signe « Something » et « Here Comes the Sun »
10 avril 1970 McCartney annonce publiquement son départ
26-27 mai 1970 Séances de démos solo à Abbey Road ; « Run of the Mill » y figure (date exacte discutée)
Juin-septembre 1970 Enregistrement de l’album avec Phil Spector et une trentaine de musiciens
22 septembre 1970 Première diffusion du sketch de l’Inquisition espagnole des Monty Python — postérieur à la chanson
27 novembre 1970 Sortie d’All Things Must Pass ; « Run of the Mill » ferme le premier disque
31 décembre 1970 McCartney engage l’action judiciaire contre les trois autres et Apple
17 mai 1971 Sortie de Ram et de « Too Many People »
1er août 1971 Concert pour le Bangladesh au Madison Square Garden, organisé par Harrison
9 septembre 1971 Sortie d’Imagine, où Harrison joue la slide sur la charge contre McCartney
1979-1980 Entretiens avec Derek Taylor puis publication d’I, Me, Mine : Harrison nomme le destinataire
Janvier-février 2001 Entretien Guitar World et réédition du trentenaire ; Harrison place la chanson en tête de ses préférées
2011-2012 Documentaire de Martin Scorsese, puis publication officielle de la démo sur Early Takes: Volume 1
6 août 2021 Coffret du cinquantenaire : nouveau mixage de Paul Hicks, quarante-sept démos dont quarante-deux inédites
Novembre 2021 Diffusion du documentaire The Beatles: Get Back de Peter Jackson

Questions fréquentes

« Run of the Mill » parle-t-elle vraiment de Paul McCartney ?

Oui, et ce n’est pas une interprétation. Harrison a nommé McCartney dans I, Me, Mine et de nouveau dans un entretien à Guitar World en janvier 2001. Plusieurs analystes ajoutent que la strophe sur l’amitié perdue vaut également pour John Lennon.

Quand la chanson a-t-elle été écrite ?

Au début de 1969, dans les semaines qui ont suivi les répétitions de Twickenham — donc plus d’un an avant la séparation officielle du groupe, et bien avant les albums-représailles de 1971.

Que signifie le titre ?

« Run of the mill » veut dire « ordinaire », « banal ». Harrison a précisé que le titre jouait aussi sur l’expression du nord de l’Angleterre trouble at t’mill, « des ennuis à l’usine » — l’usine étant Apple.

Sur quel disque et à quelle place figure-t-elle ?

Sur All Things Must Pass, sorti le 27 novembre 1970. Elle ferme la face 2 du premier disque du triple album, juste après « Let It Down ».

All Things Must Pass est-il le premier album solo de George Harrison ?

Non. Il est précédé de Wonderwall Music (1968) et d’Electronic Sound (1969), deux disques instrumentaux publiés alors que les Beatles existaient encore. All Things Must Pass est son premier album de chansons.

Qui joue sur le morceau ?

Harrison chante et joue toutes les guitares acoustiques. Les attributions varient selon les sources pour le reste : Jim Gordon ou Alan White à la batterie, Carl Radle ou Klaus Voormann à la basse, Gary Wright ou Billy Preston aux claviers, Bobby Whitlock à l’harmonium. Jim Price et Bobby Keys signent le thème de cuivres.

D’où vient le motif de cuivres ?

De la voix de Harrison. Ne sachant pas écrire de partition, il l’a chanté sur sa piste de chant témoin, et les deux souffleurs l’ont relevé. Le même motif inspirera « Soft Touch » en 1976.

Existe-t-il une version acoustique publiée ?

Oui. La démo solo de mai 1970, longtemps réservée aux disques pirates, a été diffusée dans le documentaire de Martin Scorsese en 2011 puis publiée sur Early Takes: Volume 1 en 2012, avant d’être largement enrichie par le coffret du cinquantenaire en 2021.

Phil Spector a-t-il écrasé la chanson ?

Non, et c’est justement l’intérêt de son emplacement : après le déluge de « Let It Down », « Run of the Mill » fonctionne comme une respiration. Elle est l’un des titres les moins traités de l’album.

Harrison a-t-il quitté les Beatles en janvier 1969 ?

Il a quitté les répétitions le 10 janvier 1969 et est revenu le 15, après négociation. Il enregistrera encore tout Abbey Road avec le groupe. Le départ définitif, publiquement annoncé, est celui de McCartney en avril 1970.

Pourquoi cette chanson est-elle si peu connue ?

Parce qu’elle n’a pas de refrain, qu’elle dure moins de trois minutes, qu’elle n’a jamais été un single, et qu’elle est placée en fin de face sur un triple album dominé par « My Sweet Lord ». Harrison, lui, la plaçait en tête de ses préférées de l’album.

Quel rapport avec le karma ?

La chanson énonce, sans aucun vocabulaire religieux, le principe que chacun est responsable de ses choix et en récolte les conséquences. Le critique Nicholas Schaffner l’a qualifiée d’« essai sur le karma », formule restée attachée au titre.

Glossaire

All Things Must Pass — Triple album de George Harrison publié le 27 novembre 1970, numéro un des deux côtés de l’Atlantique, coproduit avec Phil Spector. Premier album de chansons de son auteur.

Apple Corps — Société fondée par les Beatles en 1968, à la fois maison de disques, boutique, studio et éditeur. Son désordre financier est le décor immédiat de la chanson.

Twickenham — Studios de cinéma de l’ouest de Londres où furent tournées les répétitions de janvier 1969 du projet Get Back. Lieu du départ de Harrison le 10 janvier.

Trouble at t’mill — Expression du nord de l’Angleterre signifiant « des ennuis à l’usine », cliché du mélodrame industriel, dont joue le titre de la chanson.

Mur de son (Wall of Sound) — Procédé de production associé à Phil Spector : superposition de nombreux instruments jouant les mêmes parties, saturation de l’espace, réverbération importante.

Delaney & Bonnie and Friends — Formation américaine dont Harrison et Eric Clapton firent brièvement partie fin 1969, et d’où proviennent plusieurs musiciens des séances : Jim Gordon, Carl Radle, Bobby Whitlock, Jim Price, Bobby Keys.

The Band — Groupe canado-américain installé près de Woodstock, dont le fonctionnement collectif et l’esthétique dépouillée impressionnèrent Harrison à la fin de 1968.

Allen Klein — Gestionnaire choisi en 1969 par Lennon, Harrison et Starr contre l’avis de McCartney ; la division qu’il provoque est l’une des causes directes de la rupture.

I, Me, Mine — Autobiographie commentée de George Harrison, publiée en 1980, où figurent ses explications sur la genèse de ses chansons, recueillies par Derek Taylor.

Early Takes: Volume 1 — Compilation de démos et de premières versions publiée en 2012 dans le sillage du documentaire de Martin Scorsese ; elle contient la version acoustique de « Run of the Mill ».

Karma — Principe de causalité morale selon lequel chaque acte produit une conséquence pour son auteur. Il constitue l’armature du texte, sans que le mot y soit prononcé.

Zapple — Sous-label expérimental d’Apple, actif quelques mois en 1969, sur lequel parut Electronic Sound, deuxième disque solo de Harrison.

Pour aller plus loin

George Harrison, I, Me, Mine, 1980 (édition augmentée 2017) — la source primaire sur la genèse de la chanson et sur son destinataire.

Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison — l’analyse musicale de référence, et le relevé le plus soigneux des attributions instrumentales.

Peter Doggett, You Never Give Me Your Money — sur Apple, Klein, le procès et la mécanique de la rupture.

Ian Inglis, The Words and Music of George Harrison — pour la lecture strophe par strophe et la question du double destinataire.

Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You — pour le séquencement, les séances et la discographie solo dans le détail.

Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle — pour les dates de janvier 1969.

Nicholas Schaffner, The Beatles Forever, 1977 — pour la formule de l’« essai sur le karma ».

Les sites The Beatles Bible et georgeharrison.com, ainsi que la documentation du coffret du cinquantenaire (2021) — pour les séances et les inédits.

Sur ce site, pour prolonger : les séances d’All Things Must Pass, la guerre silencieuse des chansons de Harrison, son émancipation à l’ombre de Lennon-McCartney, l’autopsie de Let It Be, l’histoire de la basse de « Something », « The Back Seat of My Car » et l’album Ram, l’enquête sur Wild Life, la décennie des ex-Beatles, la discographie solo complète de Paul McCartney, Live in Japan, dernier chant de scène de Harrison, Harrison, Clapton et Neil Young, la Fender Bass VI de George Harrison, les douze jours où les Beatles ont perdu leur batteur, ce que McCartney a raconté de travers sur les absences de Harrison, ce que les Beatles chantaient vraiment sur scène, et l’ensemble de la biographie des Beatles sur notre dossier principal consacré au groupe.

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