Le cinquième Beatles : Eric Clapton

Il y a des surnoms qui ont la vie dure, et celui de « cinquième Beatles » revient régulièrement dès qu’il s’agit de désigner un proche du groupe. Mais dans le cas d’Eric Clapton, l’expression cesse d’être un simple cliché pour devenir une hypothèse presque troublante. Car le guitar hero adulé du blues-rock britannique n’a pas seulement croisé la route des Fab Four : il a pénétré leur cercle le plus intime, au point d’en devenir l’un des satellites les plus décisifs. Ami fraternel de George Harrison, invité de luxe sur le solo de « While My Guitar Gently Weeps », nom lancé par John Lennon au cœur de la crise de Get Back, collaborateur de l’après-séparation sur « All Things Must Pass », du Concert for Bangladesh à la tournée japonaise de 1991, Clapton n’a cessé de graviter autour des Beatles avec une intensité singulière. Il faut dire que sa trajectoire, immense et cabossée, déborde largement le simple rôle de témoin prestigieux : enfance fracturée, ascension fulgurante, culte du guitariste absolu, addictions, chutes, deuils et rédemption. C’est précisément parce qu’il fut plus qu’un ami, mais jamais tout à fait un Beatle, qu’Eric Clapton occupe dans leur histoire une place aussi fascinante que vertigineuse.


Il y a des expressions qui collent à l’histoire du rock comme des étiquettes un peu trop commodes. Le cinquième Beatles est de celles-là. On l’emploie à tout-va, parfois pour flatter, parfois pour simplifier, souvent pour raconter une histoire plus propre que la réalité. Or la réalité des Beatles, on le sait, n’a jamais été propre. Elle est faite de génie, de rivalités, d’amours contrariées, de fidélités paradoxales, de malentendus productifs, de blessures d’ego et de miracles sonores surgis au milieu du chaos. C’est précisément dans cet enchevêtrement que le nom d’Eric Clapton revient avec une insistance fascinante.

Il n’est pas le seul à pouvoir prétendre à ce titre nébuleux. George Martin a façonné leur langage sonore avec une importance qui dépasse de loin celle d’un simple producteur. Brian Epstein a rendu possible l’existence même du phénomène. Billy Preston est le seul musicien crédité sur un single des Beatles de leur vivant. Neil Aspinall, Mal Evans, voire Klaus Voormann, appartiennent à cette constellation d’intimes sans lesquels la planète Beatles n’aurait pas exactement tourné de la même manière. Pourtant, lorsqu’on isole le cas Clapton, quelque chose d’unique apparaît. Il ne fut ni un organisateur, ni un mentor, ni un homme de l’ombre. Il fut un musicien-star, déjà mythique, invité dans l’enceinte sacrée. Un pair. Un égal possible. Peut-être même, pendant quelques heures de crise, un remplaçant imaginable.

L’idée a de quoi électriser les amateurs d’histoire contrefactuelle. Que se serait-il passé si George Harrison n’était pas revenu pendant les sessions de Get Back ? Que serait devenu ce groupe en train de s’effriter si l’on avait réellement appelé Clapton, comme le suggéra à chaud John Lennon ? La question relève du vertige plus que de la pure spéculation, parce qu’elle dit quelque chose de très concret : aux yeux des Beatles eux-mêmes, Clapton n’était pas un simple ami prestigieux. Il appartenait à leur monde au point d’en incarner, un instant, la solution de secours. C’est énorme.

Mais le lien entre Eric Clapton et les Beatles ne se résume pas à une phrase lancée dans la tension d’un studio, ni même au solo légendaire de While My Guitar Gently Weeps. Il traverse les années 1960 et 1970 comme une veine profonde. Il passe par George Harrison, bien sûr, relation fraternelle, musicale et affective, pleine d’admiration mutuelle, d’humour, de spiritualité, de trahison aussi. Il passe par Pattie Boyd, figure centrale d’un triangle amoureux devenu mythe rock à force d’avoir été trop vrai. Il passe par Badge, coécrit avec George pour Cream. Il passe par The Concert for Bangladesh, par All Things Must Pass, par la Plastic Ono Band, par la tournée japonaise de 1991, par cette manière étrange qu’a eue Clapton de graviter autour des Beatles avant, pendant et après leur éclatement.

Pour comprendre pourquoi Clapton peut être qualifié de cinquième Beatles, il faut d’abord le regarder pour ce qu’il est en lui-même : une des grandes figures contradictoires du rock britannique, un guitariste dont la trajectoire épouse à la fois la grandeur du mythe et la laideur des abîmes. Un homme marqué dès l’enfance par le secret, façonné par le blues afro-américain, devenu dieu de la guitare avant d’être vaincu par la drogue, sauvé par la musique, fracassé par le deuil, réinventé par la sobriété, et toujours poursuivi par ses propres démons. Sa vie est trop vaste, trop fêlée, trop lourde de chansons pour n’être qu’une note de bas de page dans la saga Beatles. C’est précisément parce qu’elle déborde qu’elle vient si puissamment s’y raccorder.

Une naissance dans le secret, une enfance dans la faille

Avant d’être Slowhand, avant d’être le guitar hero que des admirateurs londoniens sanctifieraient d’un fameux « Clapton is God » peint sur les murs, Eric Clapton est un enfant né dans le désordre moral de l’après-guerre. Il voit le jour le 30 mars 1945 à Ripley, dans le Surrey. Sa mère, Patricia Molly Clapton, n’a que seize ans. Son père est un soldat canadien plus âgé, déjà reparti avant même la naissance de l’enfant. Les grands-parents maternels prennent alors le relais et élèvent le garçon comme leur propre fils. Le mensonge domestique qui structure son enfance est immense : le petit Eric grandit en croyant que sa mère est sa sœur. Quand la vérité se fissure, c’est toute l’architecture affective de son existence qui vacille.

On a parfois tendance, dans les biographies rock, à traiter ce genre d’origine comme un simple prologue psychologique, un morceau obligé destiné à expliquer après coup les addictions, les colères, les mélancolies, les besoins d’absolu. Ce serait trop facile. Mais on aurait tort de sous-estimer ce que cette enfance a déposé en lui : une difficulté à s’ancrer, une blessure identitaire, une sensation d’être au monde avec un léger décalage, comme si la vérité le concernait toujours avec retard. Chez Clapton, cette faille n’est pas décorative. Elle est constitutive.

L’école ne l’embrase pas. L’art, en revanche, lui offre une forme de refuge. Il dessine bien, observe beaucoup, se passionne pour le visuel autant que pour le son. Lorsqu’il reçoit sa première guitare à l’adolescence, il ne devient pas immédiatement un prodige fulgurant. Au contraire, l’instrument lui résiste. Il faut du temps pour apprivoiser le geste, pour comprendre le langage du manche, pour faire coïncider l’oreille et les doigts. Cette lenteur-là compte. Elle dit quelque chose d’important sur son rapport à la musique : Clapton n’est pas seulement un instinctif. C’est un obsessionnel. Un homme qui s’acharne jusqu’à ce que le son rêvé sorte enfin du bois, du métal et de l’amplificateur.

Comme beaucoup de musiciens britanniques de sa génération, il découvre le monde à travers les disques américains. Le blues devient très tôt une terre promise. Robert Johnson, Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Elmore James, B.B. King, Buddy Guy : ces noms ne sont pas pour lui de simples influences, mais des autorités spirituelles. Il y puise une grammaire, une éthique et une intensité. Le jeune Anglais blanc de Surrey comprend confusément que dans cette musique venue d’ailleurs se trouve un degré de vérité émotionnelle que la pop domestique n’atteint pas encore. Son rapport au blues relèvera toujours de la dévotion, parfois sincère jusqu’à la noblesse, parfois ambiguë comme toute appropriation britannique de la musique noire américaine, mais toujours profonde.

Il passe brièvement par le Kingston College of Art, où il se lie avec des esprits animés par la culture moderniste de l’époque. Très vite, cependant, la guitare l’emporte sur les études. Ce n’est pas un choix romantique au sens adolescent du terme. C’est plus radical : Clapton comprend que sa langue est là. Qu’il ne sera pas seulement un amateur éclairé, mais un musicien.

Des Yardbirds aux Bluesbreakers, la naissance d’un dieu de la guitare

Le premier chapitre important de sa carrière s’écrit avec The Yardbirds. Nous sommes au début des années 1960, dans une Angleterre où les clubs londoniens réinventent le blues à la sauce électrique, tendue, juvénile. Clapton rejoint le groupe en 1963. Les Yardbirds sont un groupe de scène redoutable, porté sur les reprises de rhythm and blues, encore loin de la machine à hits pop qu’ils deviendront par moments. Eric y forge sa réputation de guitariste exigeant, déjà obsédé par la pureté stylistique.

Sa sortie du groupe, en 1965, est souvent racontée comme un geste d’intégrité : Clapton aurait quitté les Yardbirds parce qu’ils s’orientaient vers un son plus commercial. C’est vrai, mais c’est aussi plus compliqué. Le jeune homme veut rester fidèle au blues, et il vit la pop comme une dilution. Ce purisme fait de lui une figure immédiatement identifiable dans la scène britannique. Il n’a pas encore la stature mondiale d’une star, mais il possède déjà ce mélange d’intransigeance et de prestige qui le singularise. Surtout, il rejoint un groupe où sa légende va prendre une dimension supérieure : John Mayall & the Bluesbreakers.

Avec Mayall, Clapton devient un phénomène. Le fameux album souvent surnommé Beano, publié en 1966, fixe quelque chose d’essentiel : ce sustain épais, ce son saturé et chantant obtenu avec une Gibson Les Paul branchée dans un ampli Marshall poussé à bout, cette manière de faire gémir chaque note sans jamais perdre la ligne mélodique. Le blues britannique change de dimension. Il devient plus lourd, plus brûlant, plus monumental. Des jeunes guitaristes comme Peter Green, Mick Taylor ou plus tard Jimmy Page et d’innombrables autres vont devoir se situer par rapport à ce précédent.

Le slogan « Clapton is God », apparu sur les murs de Londres, raconte autant la ferveur de l’époque que son absurdité. Aucun musicien ne gagne à être divinisé trop tôt. Le problème de devenir un dieu vivant à vingt ans, c’est qu’il faut ensuite survivre à l’idole. Clapton, à ce moment-là, est déjà prisonnier d’une image qui le suivra longtemps : celle du virtuose suprême, du guitariste définitif, du maître des bends et des chorus. Cette image lui apportera la gloire, mais aussi une contrainte terrible. Elle l’enfermera parfois dans le rôle du héros technique, alors même que son meilleur jeu sera souvent celui où la virtuosité s’efface devant la nuance.

En filigrane, un autre élément se dessine déjà : sa relation indirecte avec les Beatles. Car la scène britannique du milieu des années 1960 est un village survolté. Tout le monde s’observe, se croise, se jauge, se fréquente. Clapton connaît déjà leur importance, eux connaissent déjà sa réputation. Ce n’est pas encore l’intimité, mais la reconnaissance est là. Dans le Londres de l’époque, il n’y a pas deux mondes étanches, celui des Beatles d’un côté et celui du blues britannique de l’autre. Il y a une circulation, des soirées, des studios, des envies d’émulation, des admirations discrètes et parfois des compétitions muettes.

Cream, ou la grandeur électrique

Lorsque Clapton quitte les Bluesbreakers pour fonder Cream avec Jack Bruce et Ginger Baker, il change d’échelle. Ce trio n’est pas seulement un groupe. C’est un laboratoire où le blues-rock, la psychédélie, le jazz et l’esprit d’improvisation se percutent avec une intensité souvent explosive. Cream sonne énorme. Cream sonne libre. Cream sonne aussi comme un champ de bataille.

Clapton y devient une star internationale. Les morceaux comme Sunshine of Your Love, White Room, Crossroads ou Badge installent durablement son aura. On y entend un guitariste capable d’allier le tranchant du riff à la fluidité du solo, la science du timbre à une puissance physique qui électrise les salles. Le mythe du guitar hero, au sens moderne du terme, prend ici une forme décisive. Ce n’est plus seulement un musicien de club très respecté. C’est un colosse du rock mondial.

Et pourtant, derrière la démesure, Clapton doute déjà. La virtuosité commence à lui peser. Il se lasse de cette obligation d’en faire plus, toujours plus, de livrer chaque soir le solo titanesque que le public attend. Il admire des musiciens moins flamboyants mais plus organiques. Il cherche la chanson au milieu du déluge instrumental. Cette tension entre son image publique et son désir profond sera une constante de sa carrière.

C’est durant la période Cream que le lien avec George Harrison prend une densité particulière. Harrison, souvent sous-estimé à l’intérieur même des Beatles, voit en Clapton un guitariste de premier plan, mais aussi un camarade avec qui l’échange musical peut être direct, égalitaire, dépourvu du poids écrasant que représente l’univers Lennon-McCartney. Les deux hommes partagent un goût pour la guitare comme conversation plus que comme démonstration. Ils partagent aussi, d’une certaine manière, une fatigue du cirque rock, même si elle ne s’exprime pas de la même façon.

Le morceau Badge, publié par Cream en 1969, symbolise parfaitement cette proximité. Clapton et Harrison le composent ensemble. George y participe sous pseudonyme pour des raisons contractuelles, mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui compte, c’est qu’un Beatle et Eric Clapton écrivent côte à côte, comme deux artisans qui se comprennent. Badge n’est pas une curiosité annexe : c’est une passerelle très concrète entre leurs mondes. Avant même While My Guitar Gently Weeps, la connexion est déjà créative.

George Harrison, frère d’armes et miroir intime

Parler d’Eric Clapton comme possible cinquième Beatles sans passer longuement par George Harrison serait une faute de méthode. Tout commence réellement là. Les deux hommes se reconnaissent parce qu’ils se comprennent au-delà des postures. Harrison n’est pas seulement le « Beatle tranquille », formule paresseuse qui réduit une personnalité complexe à un trait de caractère de pochette de magazine. Il est, à la fin des années 1960, un compositeur en pleine poussée, un guitariste de plus en plus personnel, un homme qui se heurte au plafond de verre de sa propre célébrité. Dans les Beatles, il reste le troisième auteur. Dans sa tête, il sait déjà qu’il vaut davantage que cette place assignée.

Clapton, de son côté, est peut-être le guitariste le plus célébré d’Angleterre, mais sa gloire elle-même le gêne. Il admire les musiciens enracinés, déteste par moments sa propre statue, s’enfonce dans le doute au moment même où le public l’adore. Harrison voit en lui autre chose qu’un virtuose. Il voit un compagnon possible, quelqu’un avec qui l’on peut parler guitares, chansons, spiritualité, frustrations et échappées. Leur amitié est profonde, sincère, nourrie d’admiration réciproque.

Cette relation compte aussi parce qu’elle offre à Harrison une scène alternative. Avec Clapton, George n’est plus seulement un Beatle en lutte pour faire exister ses chansons face à John et Paul. Il devient un musicien parmi d’autres musiciens, respecté sans réserve, sollicité autrement. On comprend mieux, dès lors, pourquoi le monde Clapton a pu agir comme un appel d’air pour lui.

La fraternité entre les deux hommes n’a rien de théorique. Elle se matérialise dans des sessions, des compositions, des invitations, des concerts. Plus tard, elle survivra même au pire : le passage de Pattie Boyd de George à Eric, drame sentimental qui aurait pu tout pulvériser. Le fait que leur lien ait résisté, non sans douleur ni complexité, dit à quel point il dépassait le simple copinage mondain.

While My Guitar Gently Weeps, le jour où l’étranger entra dans le sanctuaire

S’il fallait choisir une seule scène pour expliquer pourquoi Eric Clapton appartient à la mythologie beatlesienne, ce serait évidemment celle-là. Nous sommes en septembre 1968, pendant les sessions du White Album. Les Beatles vont mal. L’unité créative s’effrite. Les chansons sont extraordinaires, l’ambiance souvent détestable. Chacun travaille de plus en plus pour soi à l’intérieur du groupe. Les affinités se recomposent, les susceptibilités explosent, les blessures s’accumulent. George Harrison apporte While My Guitar Gently Weeps, une de ses plus grandes compositions, et sent que le morceau n’est pas pris avec le sérieux qu’il mérite.

Alors il fait quelque chose d’inouï : il invite Eric Clapton au studio. Le geste est presque politique. Introduire un musicien extérieur dans l’espace le plus fermé du rock mondial, c’est briser une règle implicite. Clapton, d’ailleurs, hésite. Il sait que l’affaire n’est pas anodine. On ne joue pas sur un disque des Beatles comme on passe dire bonjour à la répétition d’un groupe de pub rock. Harrison insiste.

L’effet est immédiat. La présence de Clapton modifie le climat. Les Beatles, soudain, se tiennent. On se comporte mieux quand il y a un invité de marque dans le salon. C’est à la fois très humain et très cruel. George a trouvé le moyen d’obtenir de ses partenaires l’attention qu’ils lui refusent en temps normal. Clapton, lui, dépose sur le morceau un solo qui fait désormais partie de l’ADN émotionnel du White Album. Un solo tendu, chantant, nerveux, blessé, qui donne à la chanson sa poussée dramatique définitive.

Il faut bien mesurer ce que représente cette apparition. Clapton n’est pas seulement le premier grand outsider à entrer ainsi dans le studio beatlesien pour y laisser une trace aussi nette. Il devient le révélateur d’un dysfonctionnement interne. En un sens, While My Guitar Gently Weeps est un morceau de George Harrison sauvé par l’ami extérieur que George a fait entrer pour forcer le respect de son propre groupe. Dit comme cela, c’est presque tragique. Et c’est précisément ce qui rend le geste si fort dans l’histoire des Beatles.

Le solo de Clapton n’est pas seulement beau. Il est historiquement chargé. Il dit l’estime entre deux guitaristes. Il dit l’isolement de George au sein des Beatles. Il dit la porosité nouvelle du groupe. Il dit aussi que Clapton n’est pas un satellite quelconque : il est celui qu’on ose appeler quand la situation exige un choc de prestige et d’élégance.

À partir de là, son nom cesse d’être périphérique dans la saga Beatles. Il est inscrit sur le marbre, même si le disque original ne le crédite pas formellement. Tout amateur de Beatles sait qu’en entendant ce solo, il entend Eric Clapton. Et peu de musiciens extérieurs peuvent en dire autant à propos du catalogue officiel du groupe.

La crise de Get Back et l’hypothèse impensable

Quelques mois plus tard, en janvier 1969, les Beatles se retrouvent pour le projet Get Back, qui deviendra Let It Be. L’idée affichée est un retour à une forme de simplicité, mais la réalité tient plutôt de la thérapie de groupe qui aurait mal tourné. Les répétitions sont longues, les tensions visibles, la fatigue morale générale. George Harrison, déjà las d’être sous-considéré, finit par claquer la porte.

C’est là qu’intervient l’un des moments les plus célèbres de cette histoire. Dans le feu de la discussion, John Lennon propose de faire venir Eric Clapton. Il faut se garder des simplifications : cela ne veut pas dire qu’un plan concret fut réellement mis en marche, ni que les Beatles allaient sereinement remplacer George comme on change un batteur. Mais la phrase existe, et elle pèse lourd. Elle signifie que, dans l’esprit de Lennon à cet instant, Clapton était le seul nom suffisamment crédible pour être prononcé sans provoquer le ridicule.

Cette simple possibilité dit beaucoup. On ne suggère pas n’importe qui pour remplacer un Beatle. Il faut un musicien exceptionnel, déjà légitime, capable d’entrer dans la mêlée sans sembler provincial ou opportuniste. Clapton coche toutes les cases. Il est célèbre, il est proche de George, il comprend les codes, il peut tenir la guitare, composer, chanter, apporter du prestige immédiat. Qu’un membre des Beatles pense à lui dans une heure de crise n’est pas une anecdote. C’est l’aveu d’une proximité structurelle.

Bien sûr, l’hypothèse est absurde dès qu’on la pousse un peu. Les Beatles sans George Harrison ne sont plus vraiment les Beatles. Clapton n’aurait jamais remplacé ce mélange unique de toucher, de composition, d’humour sec et de spiritualité mordante que George apportait au groupe. Mais justement, ce qui rend l’idée si saisissante, c’est qu’elle est à la fois inimaginable et révélatrice. Clapton n’est pas George. Il est l’un des rares à avoir pu être pensé comme un quasi-équivalent en situation de catastrophe.

Dans le grand concours de l’expression cinquième Beatles, cet épisode compte énormément. Il ne prouve pas que Clapton l’était. Il prouve qu’il appartenait au cercle restreint des personnes dont le nom pouvait surgir dans l’urgence comme une extension plausible de l’organisme Beatles.

Pattie Boyd, Layla et la part sombre de la fraternité

Aucune évocation sérieuse du lien entre Clapton et l’univers Beatles ne peut contourner Pattie Boyd. Parce que derrière les solos, les sessions et les mythes de studio, il y a aussi cette histoire très humaine, très sale, très douloureuse, où le désir, la trahison et l’idéal romantique se mêlent jusqu’à l’asphyxie.

Pattie, mannequin lumineuse de la Swinging London, épouse George Harrison en 1966 et devient l’une des grandes silhouettes féminines de la galaxie Beatles. Clapton la fréquente naturellement à travers son amitié avec George. Puis la fascination tourne à l’obsession. Eric tombe amoureux d’elle avec la violence irrationnelle des hommes déjà fêlés. Cette passion ne relève pas de la bluette. Elle est compulsive, ravageuse, alimentée par la frustration, les drogues et l’idéalisation.

De cette obsession naîtra Layla, l’une des plus grandes chansons du rock, enregistrée avec Derek and the Dominos. Tout a été dit ou presque sur ce morceau : la brûlure de son riff, la montée émotionnelle, la coda pianistique comme une lumière après l’incendie. Mais il importe de rappeler ce que signifie Layla dans le cadre qui nous occupe. C’est une chanson d’amour écrite par le meilleur ami du mari d’une femme appartenant au noyau intime beatlesien. C’est l’irruption du drame privé dans la mythologie rock mondiale. C’est aussi la preuve que l’histoire Clapton-Beatles ne se joue pas seulement dans les studios ou sur scène, mais dans la chair même des existences.

La suite est sinistre et souvent moins glamour que la légende. Clapton s’enfonce dans l’héroïne. Son addiction devient dévastatrice. L’amour rêvé n’apporte aucune paix. Lorsqu’il finit par former un couple avec Pattie, des années plus tard, le conte n’en est pas un. Il y a de la possessivité, de la violence, de l’alcool, des humiliations, des infidélités. Le rock a longtemps recouvert tout cela d’une poussière romantique. Il faut au contraire regarder les choses en face : le génie musical n’excuse rien, et le mythe amoureux autour de Layla ne doit pas faire oublier la brutalité réelle de certains comportements.

Cette dimension sombre n’annule pas le lien de Clapton aux Beatles ; elle l’épaissit. Elle rappelle qu’il fut lié à eux non comme un figurant de luxe, mais comme quelqu’un de si proche qu’il a traversé leurs zones les plus sensibles. On n’entre pas plus intimement dans l’histoire de George Harrison qu’en tombant amoureux de sa femme, puis en l’épousant. De façon vertigineuse, Clapton aura été à la fois le frère choisi et l’homme qui brise.

Derek and the Dominos, la fuite en avant et la grandeur blessée

Après Cream et l’échec rapide de Blind Faith, Clapton cherche un autre espace. Il le trouve auprès de la troupe de Delaney & Bonnie, puis avec Derek and the Dominos. Ce groupe, où figurent notamment Bobby Whitlock, Carl Radle et Jim Gordon, lui permet de quitter un moment la posture du surhomme de la guitare pour redevenir un musicien parmi d’autres. C’est un geste important. Clapton veut disparaître dans le groupe, jouer autrement, moins en totem que comme élément d’un ensemble vivant.

Le chef-d’œuvre de cette période, Layla and Other Assorted Love Songs, est l’album où son talent, sa détresse et sa grandeur s’alignent le plus parfaitement. On y entend un homme en feu, pas seulement un instrumentiste prodigieux. Sa guitare n’y est jamais plus éloquente que lorsqu’elle semble vaciller sur le bord de l’effondrement. L’arrivée de Duane Allman aux sessions ajoute encore à la démesure du disque, comme si Clapton avait enfin trouvé un alter ego capable de lui répondre au lieu de simplement l’admirer.

Dans le cadre de notre sujet, cette période importe aussi parce qu’elle s’entremêle avec l’activité solo de George Harrison. Les mondes ne cessent de communiquer. Les sessions d’All Things Must Pass voient se croiser George, Clapton et plusieurs futurs Dominos. Le groupe de Clapton et le premier grand chef-d’œuvre post-Beatles de Harrison sont liés par une même atmosphère, un même personnel élargi, une même sensation d’émancipation hors de la matrice Beatles.

All Things Must Pass, ou Clapton dans l’après-Beatles immédiat

Lorsque les Beatles explosent officiellement, George Harrison arrive avec un stock de chansons accumulées pendant des années et une énergie créative phénoménale. All Things Must Pass n’est pas seulement un premier grand album solo. C’est une revanche tranquille, l’affirmation éclatante que le « troisième homme » avait en réalité des trésors entiers dans ses tiroirs. Or, qui trouve-t-on dans les parages, souvent au cœur même du son du disque ? Eric Clapton.

Il joue sur plusieurs titres et surtout il participe à ce climat d’atelier élargi, fraternel, généreux, où George peut enfin déployer sa musique sans avoir à mendier de place. C’est essentiel pour comprendre la place de Clapton dans l’histoire beatlesienne. Il n’est pas simplement celui qui a embelli un morceau du White Album ; il est aussi un acteur central de la première grande affirmation artistique de Harrison après la séparation.

Cette présence n’est pas anodine. Elle signifie que George, au moment de se réinventer hors des Beatles, choisit de s’entourer notamment de Clapton. Les deux hommes travaillent ensemble non par hasard, mais parce qu’une confiance musicale réelle les unit. On ne devrait jamais oublier ce point lorsqu’on débat du cinquième Beatles : Clapton n’est pas seulement associé au groupe en période classique, il accompagne aussi l’après-coup, l’émancipation de George, la continuation d’un certain esprit.

Sur All Things Must Pass, la guitare cesse d’être seulement un véhicule de prouesse. Elle devient tissage, soutien, halo, relance. Clapton sait se mettre au service. Cela compte. Son talent n’est pas uniquement spectaculaire ; il peut être relationnel. Dans une musique aussi vaste, aussi ouverte, aussi chargée de spiritualité et de douleur retenue, il apporte une texture autant qu’une signature.

Concert for Bangladesh, la fraternité mise en scène devant le monde

En 1971, George Harrison et Ravi Shankar organisent The Concert for Bangladesh, première grande manifestation caritative de l’histoire du rock moderne à cette échelle. Le geste est immense, et la distribution en dit long sur la place de George dans le monde musical. Parmi les musiciens présents ce jour-là figure Eric Clapton.

Sa participation n’est pas un détail de casting. Elle confirme qu’au-delà des drames sentimentaux naissants, au-delà des tourments personnels, le lien musical et affectif entre les deux hommes demeure assez fort pour s’incarner publiquement dans un événement de cette ampleur. Dans la grande fresque post-Beatles, Clapton est là, encore là, toujours là. Non pas à l’arrière-plan comme une silhouette interchangeable, mais comme un compagnon de route naturel.

Il y a dans cette fidélité quelque chose qui nourrit puissamment l’idée du cinquième Beatles. D’autres collaborateurs des Beatles ont été essentiels sur une période précise ; Clapton, lui, apparaît à des moments stratégiques de plusieurs vies beatlesiennes. Il entre dans le studio du White Album, surgit dans l’hypothèse de remplacement lors de Get Back, coécrit avec George, joue sur son chef-d’œuvre solo, partage la scène du Bangladesh, fréquente la sphère Lennon, puis reviendra encore auprès de George des années plus tard. Ce continuum est rare.

John Lennon, la Plastic Ono Band et l’autre versant du lien

Réduire le rapport de Clapton aux seuls territoires de George Harrison serait néanmoins insuffisant. Car John Lennon aussi l’a intégré, ponctuellement mais de façon significative, à son orbite. Clapton participe à l’aventure de la Plastic Ono Band, notamment lors du concert de Toronto en 1969. Là encore, la logique est révélatrice. Lennon, qui veut sortir du carcan Beatles sans renoncer à l’impact, s’entoure de musiciens capables d’assumer la tension du moment. Clapton en fait partie.

Il y a quelque chose de presque symbolique dans cette présence. Le musicien que Lennon a évoqué comme possible remplaçant de George devient aussi l’un de ceux qui l’accompagnent dans les premiers gestes publics d’une vie post-Beatles. On le voit : Clapton n’est pas confiné au rôle d’ami de George. Il touche aussi John, même si ce lien est moins intime, plus intermittent, parfois plus instrumental.

Cette polyvalence renforce sa singularité. D’autres « candidats » au titre de cinquième Beatles sont profondément associés à un seul membre ou à une seule fonction. Clapton, lui, traverse plusieurs axes : George bien sûr, mais aussi John, et plus largement la scène élargie des ex-Beatles à l’instant où le groupe se dissout dans des projets parallèles. Il est l’un des très rares outsiders à avoir été à la fois proche de l’intérieur beatlesien et immédiatement compatible avec ses extensions postérieures.

Le gouffre : héroïne, alcool, disparition de soi

Mais au moment même où son nom circule dans tous ces sommets de l’histoire du rock, Eric Clapton s’abîme. Son rapport à l’héroïne, puis à l’alcool, n’a rien d’une pose bohème. C’est une destruction méthodique. La mythologie rock a longtemps maquillé l’autodestruction en geste romantique. En réalité, elle vide les visages, rétrécit les horizons, humilie les proches, défigure les talents. Clapton a traversé cela en profondeur.

L’homme qui, de l’extérieur, semble être au centre de tout devient par moments un fantôme. Sa carrière se disloque. Sa vie affective est ravagée. Ses apparitions publiques oscillent entre le génie et la déroute. Il lui faudra des années pour remonter de là.

Raconter cette partie de sa vie est indispensable pour éviter la tentation hagiographique. Le cinquième Beatles potentiel n’est pas une figure lisse. C’est un survivant cabossé, un homme capable du meilleur en musique et du pire dans l’existence. Il a lui-même reconnu des comportements honteux, et l’histoire de ses dépendances ne saurait servir d’excuse universelle. L’objectivité exige de tenir ensemble les deux vérités : la grandeur du musicien et la faillite répétée de l’homme.

Cette noirceur a toutefois une conséquence artistique majeure : elle donne à sa musique des zones de vérité que le simple brillant technique n’aurait jamais produites. Quand Clapton joue ou chante depuis la ruine, il cesse d’être seulement le guitariste adulé. Il devient un homme qui cherche à travers le son une manière de ne pas se noyer.

La lente remontée, la maturité et le prix du deuil

La suite de la carrière de Clapton est celle d’une reconstruction toujours incomplète. Il retrouve le succès, se réinstalle dans le paysage, signe des chansons devenues des classiques populaires, traverse les années 1970 et 1980 en survivant à sa propre légende. Il s’assagit en apparence, collabore énormément, gagne en souplesse stylistique. Parfois son art y perd en urgence ce qu’il gagne en maîtrise. Parfois, au contraire, il atteint une forme de classicisme serein.

Puis survient l’inimaginable : la mort de son fils Conor, en 1991, tombé d’une fenêtre d’un immeuble new-yorkais. Il y a des tragédies devant lesquelles le commentaire critique paraît obscène. Clapton transforme ce deuil en musique, notamment avec Tears in Heaven, et touche alors un public immense. L’émotion n’est plus celle d’un héros de la guitare ou d’un vétéran du blues. C’est celle d’un père fracassé.

Cette période contribue paradoxalement à redéfinir son image. Le virtuose devient pour beaucoup un homme vulnérable, un chanteur de douleur nue. Le triomphe de Unplugged en 1992, avec sa relecture feutrée de ses propres classiques et l’intensité de Tears in Heaven, confirme cette métamorphose. Clapton n’est plus seulement un dieu électrique des années 1960. Il devient un artiste de la retenue, du grain de voix, de la blessure intériorisée.

Il poursuit ensuite un parcours de musicien consacré, multipliant les collaborations, les hommages au blues, les projets plus ou moins inspirés, tout en fondant le Crossroads Centre à Antigua, centre de soin pour les personnes confrontées aux addictions. Là encore, l’histoire n’est pas simple. Il y a dans cette initiative une volonté authentique de transformer l’expérience du gouffre en aide concrète pour d’autres. Et c’est sans doute l’un des gestes les plus dignes de sa vie publique.

George et Eric, retour au compagnonnage

L’un des aspects les plus émouvants de cette longue histoire réside dans le fait que George Harrison et Eric Clapton aient fini par retraverser le temps ensemble, malgré tout. Leur amitié, cabossée par l’histoire avec Pattie et par les errances de chacun, n’a pas disparu. Elle a pris une autre forme, plus calme, moins inflammable, mais toujours réelle.

La grande illustration publique de ce retour est la tournée japonaise de 1991, immortalisée sur Live in Japan, où Harrison se produit avec Eric Clapton and Band. Le simple intitulé du projet est déjà révélateur. George, rare sur scène, choisit de se relancer en concert avec Clapton comme allié principal. Ce n’est pas une anecdote tardive. C’est l’ultime confirmation d’un lien musical profond.

Voir Harrison interpréter des chansons des Beatles et de sa carrière solo soutenu par Clapton a quelque chose d’émouvant et de presque métaphysique. Comme si l’histoire, après avoir joué les drames les plus cruels, consentait enfin à offrir aux deux hommes une zone de réconciliation par la musique. Quand ils rejouent While My Guitar Gently Weeps, la chanson ne parle plus seulement du climat de 1968. Elle charrie deux décennies d’amitié, de rupture, de pardon et de survie.

Ce moment pèse lourd dans l’argumentation autour du cinquième Beatles. Car il montre que Clapton n’est pas seulement un personnage de la période classique ; il reste, jusqu’au bout, un compagnon privilégié de l’un des Beatles, au point de devenir l’architecte sonore de son grand retour scénique.

Alors, Eric Clapton est-il vraiment le cinquième Beatles ?

La réponse honnête est double.

Au sens strict, non. Le titre de cinquième Beatles est une fiction commode, et il existe d’excellents arguments pour le refuser à Clapton. D’abord parce que les Beatles ne sont pas seulement un groupe de musiciens interchangeables, mais une alchimie humaine et créative irréductible à toute addition extérieure. Ensuite parce que d’autres figures, notamment George Martin ou Brian Epstein, ont eu une influence plus structurante encore sur l’existence et l’œuvre du groupe. Enfin parce que Clapton n’a jamais appartenu organiquement au fonctionnement interne des Beatles au long cours. Il n’en a ni partagé les années de Hambourg, ni les conquêtes, ni les compromis, ni la mécanique de composition centrale.

Mais au sens symbolique, narratif et émotionnel, la réponse peut devenir oui, ou du moins presque oui. Oui, parce qu’aucun autre grand outsider n’a cumulé autant de critères singuliers. Eric Clapton est l’ami intime de George Harrison. Il coécrit avec lui. Il entre dans le saint des saints pour signer le solo de While My Guitar Gently Weeps. Son nom surgit quand Harrison quitte temporairement les Beatles. Il accompagne John Lennon au sein de la Plastic Ono Band. Il joue sur All Things Must Pass. Il est sur scène au Concert for Bangladesh. Il revient aux côtés de George pour Live in Japan. Et, sur le plan personnel, il a traversé la vie de George d’une manière si profonde qu’il en est devenu à la fois le frère, le rival, le confesseur et le traître.

Tout cela compose une place unique. Pas la place institutionnelle du cinquième membre, mais celle d’un Beatle adjacent, pour ainsi dire, d’un musicien si proche de leur cœur nucléaire qu’il semble parfois en prolonger l’ombre. Clapton n’a pas construit les Beatles. Il n’a pas produit leurs chefs-d’œuvre. Il n’a pas été là du début à la fin. Mais il est l’un des seuls à avoir touché autant de points névralgiques de leur histoire.

Il faut aussi dire ceci : qualifier Clapton de cinquième Beatles ne prend sens que si l’on accepte d’y voir moins un titre officiel qu’un révélateur. Révélateur de ce que les Beatles admiraient chez lui. Révélateur de ce que George trouvait auprès de lui. Révélateur de l’ouverture progressive du groupe à des collaborations extérieures à la fin des années 1960. Révélateur, enfin, de la manière dont l’histoire des Beatles continue après la séparation dans un réseau de fidélités, de blessures et de reconfigurations où Clapton occupe un poste avancé.

Un destin plus grand que le cliché

La tentation, avec Eric Clapton, est toujours la même : le réduire à une vignette. Le guitar hero définitif. Le bluesman anglais ultime. Le type de Layla. Le rescapé de Tears in Heaven. Le copain de George. Le type de While My Guitar Gently Weeps. Le presque-Beatle. Aucune de ces définitions n’est fausse, mais toutes sont insuffisantes.

Clapton est une figure immense et contradictoire de la musique populaire britannique. Son rapport au blues a déplacé toute une génération de guitaristes. Ses groupes successifs, des Yardbirds à Cream, de Blind Faith à Derek and the Dominos, racontent à eux seuls une histoire du rock anglais. Ses chutes, ses addictions, ses dérives morales, ses deuils et sa lente reconstruction empêchent toute lecture confortable. C’est un artiste dont l’œuvre et la vie exigent qu’on tienne ensemble l’admiration et la lucidité.

Dans le dossier toujours rejoué du cinquième Beatles, il mérite une place de tout premier plan parce qu’il n’est pas un simple prétendant rhétorique. Il est l’un des rares à avoir été adopté ponctuellement par les Beatles eux-mêmes, désiré par l’un, appelé par l’autre, aimé par George, intégré à leurs œuvres et à leurs vies au point d’en devenir un personnage central.

Dire qu’Eric Clapton est le cinquième Beatles, c’est sans doute aller trop loin si l’on parle en historien strict. Mais dire qu’il est l’outsider qui a le plus intensément approché cette place, celui qui en a porté la charge symbolique avec le plus d’évidence musicale, sentimentale et mythologique, voilà qui devient difficile à contester.

Et au fond, c’est peut-être cela, la vraie réponse. Le cinquième Beatles n’existe pas comme personne fixe. Il existe comme symptôme du rayonnement des quatre. Une ombre portée par leur lumière, un titre impossible distribué à ceux qui ont compté au point de sembler presque dedans. Parmi eux, Eric Clapton tient une place à part, parce qu’il a franchi le seuil. Parce qu’il a joué au bon moment, aimé la mauvaise personne, accompagné les bonnes chansons, et laissé dans l’histoire des Beatles une trace qui n’appartient à personne d’autre.

Il n’a jamais été un Beatle. Mais peu d’hommes ont autant vécu à côté d’eux, avec eux, contre eux parfois, et presque en eux. C’est précisément pour cela que, dans cette vieille querelle passionnante, son nom revient toujours. Et reviendra toujours.

Ils sont des "Cinquième Beatles" :