Parmi les titres marquants de la carrière solo de John Lennon, #9 Dream occupe une place à part. Sorti en single en 1974, ce morceau envoûtant, extrait de l’album Walls And Bridges, témoigne de l’univers onirique et mystique qui habitait encore l’ex-Beatle après la séparation du groupe légendaire. Entre fascination pour le chiffre neuf, influences subconscientes et sophistication musicale, ce titre révèle une facette intime et introspective de Lennon.
Sommaire
La naissance d’un rêve musical
À l’été 1974, en pleine effervescence créative, John Lennon enregistre une série de démos à domicile. Parmi elles, un morceau encore embryonnaire intitulé So Long, qui servira de base à ce qui deviendra #9 Dream. Lennon, alors en pleine production de l’album Pussy Cats de Harry Nilsson, s’inspire des arrangements de cordes qu’il avait composés pour la reprise de Many Rivers to Cross de Jimmy Cliff.
Dans cette période de transition, marquée par sa séparation temporaire d’avec Yoko Ono et sa relation avec May Pang, Lennon expérimente de nouvelles directions artistiques. #9 Dream naît alors d’un rêve réel, une mélodie et des mots surgissant dans son esprit endormi. Cette idée de la musique surgie du subconscient rappelle la manière dont Paul McCartney avait composé Yesterday, démontrant une fois de plus l’instinct créatif unique de Lennon.
Une fascination pour le chiffre neuf
Le titre du morceau n’a rien d’anodin. Tout au long de sa vie, John Lennon a entretenu une relation particulière avec le chiffre neuf. Né un 9 octobre 1940, il a grandi au 9 Newcastle Road, Liverpool. Ses compositions et événements marquants semblent souvent se rattacher à ce chiffre fétiche : Revolution 9 sur The White Album, son retour aux charts avec Whatever Gets You Thru The Night, et même sa disparition tragique en décembre 1980, marquée par des coïncidences autour du neuf.
Dans #9 Dream, Lennon pousse cette obsession plus loin en intégrant un refrain énigmatique : « Ah! böwakawa poussé, poussé ». Cette phrase, qui n’a aucun sens réel, serait une transcription phonétique des sons entendus dans son rêve. Étrangement, elle se compose de neuf syllabes, comme pour renforcer l’aspect mystique du morceau.
Une production sophistiquée
Contrairement à son habitude d’enregistrer rapidement ses morceaux, Lennon accorde une attention particulière à la production de #9 Dream. Entouré de musiciens talentueux comme Nicky Hopkins au piano électrique, Jesse Ed Davis à la guitare ou encore Bobby Keys au saxophone, il façonne un univers sonore envoûtant. L’arrangement de cordes signé Ken Ascher vient sublimer la mélodie, lui conférant une atmosphère aérienne et quasi surnaturelle.
L’ajout d’effets en studio renforce cette impression onirique. L’ingénieur du son Roy Cicala a notamment utilisé des échos et des doublages pour amplifier la profondeur vocale de Lennon. Un détail subtil mais essentiel vient enrichir la texture du morceau : la voix de May Pang, qui murmure « John » après la ligne « Somebody call out my name », inversée et réutilisée plus tard dans la chanson.
Un succès en demi-teinte
Sorti en single le 16 décembre 1974 aux États-Unis et le 31 janvier 1975 au Royaume-Uni, #9 Dream suit Whatever Gets You Thru The Night, premier numéro un de Lennon en solo. Bien que le morceau n’atteigne pas les sommets de son prédécesseur, il connaît un succès notable, atteignant la 9e place du Billboard Hot 100 le 22 février 1975. En Angleterre, il se hisse à la 23e place des charts.
L’histoire du titre aurait cependant pu être différente. Al Coury, responsable de la promotion chez Capitol Records, avait alerté Lennon sur un possible problème de censure : selon lui, le mot « pussy » figurait dans le refrain original, ce qui risquait de compromettre sa diffusion radio. Lori Burton, femme de Roy Cicala, propose alors une modification phonétique en transformant la phrase en « böwakawa poussé, poussé », permettant ainsi d’éviter tout malentendu.
Héritage et postérité
Aujourd’hui encore, #9 Dream demeure une des chansons les plus fascinantes du répertoire solo de Lennon. Bien que son succès commercial ait été modéré, elle est régulièrement citée parmi les perles méconnues de sa discographie. Son atmosphère hypnotique et ses paroles énigmatiques continuent d’exercer une fascination sur les fans et les analystes de son œuvre.
L’influence du morceau s’étend également à d’autres artistes. Il a été repris par R.E.M. en 2007 pour l’album Instant Karma: The Amnesty International Campaign to Save Darfur, un projet de reprises de Lennon à vocation humanitaire. Cette version, bien que fidèle à l’originale, ajoute une touche mélancolique propre à Michael Stipe et sa bande, prouvant l’intemporalité du morceau.
Avec #9 Dream, John Lennon a su capter l’essence d’un rêve et le transposer en musique, offrant un voyage introspectif où se mêlent poésie, mystère et sophistication sonore. Un chef-d’œuvre onirique qui, cinquante ans après sa création, continue de hanter les esprits et de résonner comme une énigme musicale intemporelle.













