La vie
• La Biographie
• La Chronologie
• L’avant Beatles
• Les Photographes
• L’après Beatles
• Les Beatles vus par…
• Le Wiki
• La Ville de Liverpool
Around...
• I Know you, and you know me
• Smells like Beatles Spirit
• Les Cinquièmes Beatles
Il y a quelque chose d’étrange, presque contre-nature, dans l’idée même de voir un ex-Beatles reprendre une chanson des Beatles. On pourrait croire l’exercice évident. Après tout, qui serait plus légitime que John Lennon, Paul McCartney, George Harrison ou Ringo Starr pour rejouer ce répertoire-là ? Et pourtant, l’après-1970 a prouvé exactement le contraire. Une fois le groupe dissous, chanter les Beatles n’allait plus de soi. Chaque retour vers ce catalogue revenait à rouvrir une boîte scellée à la fois par la gloire, la douleur, l’ego, la mémoire et l’usure. Ce n’était plus seulement un répertoire. C’était un champ de ruines encore fumant, un mausolée trop célèbre, un trésor empoisonné. Les quatre hommes ont donc dû se débrouiller avec la même matière première et des sentiments radicalement différents. Chez l’un, la reprise ressemblait à un geste de réappropriation. Chez l’autre, à une plaisanterie nerveuse. Chez un troisième, à une liturgie populaire. Chez le dernier, à une fête permanente. C’est précisément pour cela que le sujet est passionnant : les chansons des Beatles reprises par George, John, Paul et Ringo ne disent pas seulement ce qu’ils aimaient jouer. Elles disent surtout qui ils étaient devenus après la fin du plus grand groupe du monde.
Ce qui frappe, quand on regarde froidement les choses, c’est que les quatre ex-Beatles n’ont jamais entretenu le même rapport à leur passé commun. George Harrison a très tôt compris que certaines chansons écrites dans le cadre du groupe lui appartenaient aussi intimement que ses morceaux solo. John Lennon, lui, s’est montré bien plus rétif, comme s’il craignait qu’un retour trop franc à son ancien catalogue ne le transforme en machine à souvenirs. Paul McCartney, après une période de refus presque obstiné, a fini par devenir le grand conservateur vivant du temple, celui qui a assumé de porter le patrimoine sur scène jusqu’à en faire une langue commune entre générations. Quant à Ringo Starr, il n’a jamais eu peur de la nostalgie dès lors qu’elle se transformait en joie immédiate, en communion, en refrain repris à pleins poumons. Ainsi, derrière une question qui semble n’intéresser que les discophiles et les archivistes, se dessine une véritable cartographie affective de l’après-Beatles. Chaque chanson rejouée est une confession déguisée. Chaque omission aussi.
Sommaire
Il faut se souvenir d’une chose essentielle : en 1970, les Beatles ne sont pas un groupe comme les autres qui se sépare. Ils sont déjà une entité mythologique. Leur répertoire n’est pas seulement populaire ; il est sacralisé presque en temps réel. Rejouer ces morceaux, c’est donc s’exposer à une comparaison impossible : avec soi-même, mais dans sa version sublimée par la mémoire collective. C’est devoir affronter l’image d’un quatuor dont la chimie était précisément ce qu’aucune carrière solo ne pouvait reconstituer. Même un titre signé presque entièrement par Paul ou George cessait d’être “simplement” leur chanson à partir du moment où il avait été enregistré sous la bannière Beatles. Il appartenait à tous, donc à personne. Voilà pourquoi les reprises postérieures ont rarement été neutres. Elles n’étaient pas des standards de plus dans un concert. Elles étaient des gestes symboliques. Quand John Lennon chante “Come Together” à New York en 1972, il ne donne pas seulement au public un vieux succès : il rebranche, l’espace d’un morceau, sa fureur présente à la dernière période du groupe. Quand George Harrison glisse “In My Life” dans sa tournée de 1974, il ose s’approprier un classique associé d’abord à Lennon et transforme ce choix en commentaire discret sur l’amitié perdue, le temps qui passe et la fragilité de tout ce qui reste.
Cette complexité explique aussi pourquoi la notion même de “reprise” mérite d’être nuancée. Chez les ex-Beatles, reprendre les Beatles ne signifie pas toujours rejouer un tube à l’identique. Parfois, c’est en modifier le contexte. Parfois, c’est le faire passer par une nouvelle voix, un nouvel arrangement, un autre âge de la vie. Parfois même, c’est simplement lui donner une autre fonction. “With A Little Help From My Friends”, par exemple, n’a pas la même signification quand elle conclut un concert de Ringo Starr entouré de son All-Starr Band que lorsqu’elle apparaissait sur Sgt. Pepper. “Something”, dans la bouche de George Harrison au début des années 1990, n’est plus seulement la grande ballade d’Abbey Road : c’est la preuve, presque tardive, que son auteur peut enfin l’habiter sur scène sans la pesanteur excessive de l’histoire. “Yesterday”, chez Paul McCartney, n’est plus la parenthèse de 1965 où un Beatle se retrouvait seul avec un quatuor à cordes ; c’est devenu un rite mondial, un passage obligé, presque un moment de recueillement profane. Chaque ex-Beatle, en somme, a dû inventer la bonne distance entre fidélité et détachement. Et cette distance-là raconte plus de choses sur eux que des centaines d’interviews.
S’il faut désigner celui qui a le premier compris qu’on pouvait revenir aux chansons des Beatles sans se réduire à la nostalgie, ce serait probablement George Harrison. Ce n’est pas forcément intuitif, tant George est souvent décrit comme le Beatle le plus méfiant vis-à-vis du cirque médiatique, du star-system et de la mythologie du groupe. Mais c’est lui qui, dès The Concert for Bangladesh en 1971, remet plusieurs titres Beatles au centre d’un événement de portée historique. Dans la tracklist de ce live pionnier figurent “While My Guitar Gently Weeps”, “Here Comes The Sun” et “Something”. Ce n’est pas anodin. George n’y retourne pas en archiviste. Il y retourne en auteur. Il choisit trois chansons qui disent trois facettes de lui-même : le guitariste blessé et majestueux, le mélodiste lumineux, le compositeur capable de signer une ballade d’une élégance absolue. Autrement dit, il se sert du répertoire Beatles pour affirmer, au grand jour, ce que la fin du groupe avait déjà révélé : il n’était plus le “junior partner”, il était un songwriter majeur avec sa propre voix.
Le contexte du Concert for Bangladesh donne à ce choix une force supplémentaire. George ne remonte pas sur scène pour régler un compte avec le passé ou flatter le public. Il organise un concert caritatif d’ampleur inédite, qui fera école bien au-delà du rock, et il y insère des chansons des Beatles parce qu’elles sont une part organique de son identité, non un costume loué pour la soirée. C’est tout à fait différent. Dans ce cadre, “Here Comes The Sun” cesse d’être une simple merveille acoustique née à l’ombre d’un jardin anglais ; elle devient une promesse de clarté au milieu d’un événement chargé de gravité. “While My Guitar Gently Weeps” se pare d’une intensité presque testamentaire. “Something”, enfin, rappelle que George n’a plus à s’excuser d’avoir écrit l’un des plus grands titres de l’ultime période Beatles. Il y a chez lui, dès ce moment-là, une manière très particulière d’habiter son héritage : sans clin d’œil, sans second degré, sans folklore, avec un mélange de solennité et de pudeur. Là où d’autres auraient joué les vieilles gloires, Harrison se comporte comme un artiste qui sait que ses chansons ont simplement changé de maison.
La tournée nord-américaine de 1974 est souvent racontée à travers ses polémiques, ses tensions et sa réception divisée. On oublie parfois qu’elle constitue aussi un moment essentiel dans l’histoire des reprises Beatles par un ex-Beatle. Le set de George, tel qu’il apparaît sur les dates documentées, comprend notamment “Something”, “While My Guitar Gently Weeps”, “For You Blue” et même “In My Life”. Ce dernier choix est fascinant. Que George Harrison reprenne une chanson intimement liée à John Lennon dit beaucoup de la porosité qui subsistait, malgré tout, entre leurs univers. Mais surtout, cela montre que George n’entendait pas faire du “best of” docile. Il faisait autre chose : un montage personnel, parfois déroutant, de ce qu’avait été sa trajectoire avec les Beatles et de ce qu’il était devenu sans eux. Sa scène n’était pas un musée des sixties. C’était un lieu conflictuel, mouvant, où le passé venait se confronter à la spiritualité, à la musique indienne, à la carrière solo et à la fatigue humaine.
Cette manière de choisir ses titres est capitale pour comprendre Harrison. Contrairement à Paul McCartney, qui finira par jouer les Beatles comme on célèbre une œuvre collective déjà canonisée, George reste longtemps dans un rapport plus heurté, presque dialectique. Il ne veut pas rejouer les Beatles “pour faire plaisir” seulement. Il veut les replacer dans un nouveau récit, parfois au risque de contrarier un public venu réclamer la madeleine plutôt que l’aventure. Quand il interprète “For You Blue”, il rappelle qu’il existe aussi un George bluesman, drôle, terrien, moins hiératique que l’image qu’on lui colle. Quand il reprend “In My Life”, il introduit une note de méditation qui décentre le morceau. Et quand “Something” ou “While My Guitar Gently Weeps” surgissent, elles ne sont pas traitées comme de simples reliques. Elles sont jouées comme des pièces encore vivantes, malléables, qu’on peut emmener ailleurs. C’est cette tension qui rend la relation de George à l’héritage Beatles si émouvante : elle est moins confortable que celle de Paul, moins ironique que celle de John, mais peut-être plus intérieure que toutes les autres.
Il faut attendre la tournée japonaise de 1991 et l’album Live In Japan pour entendre un George Harrison plus serein avec son patrimoine Beatles. La tracklist est éloquente : “I Want To Tell You”, “Old Brown Shoe”, “Taxman”, “If I Needed Someone”, “Something”, “Here Comes The Sun”, “While My Guitar Gently Weeps”, “Roll Over Beethoven”, sans oublier “Piggies”. C’est un véritable panorama. George ne se contente plus de quelques rappels choisis ; il assume un bouquet entier de morceaux issus de périodes et de climats très différents. Il y a le George sarcastique de “Taxman”, le George pop nerveux d’“I Want To Tell You”, le George pastoral et rayonnant de “Here Comes The Sun”, le George douloureux de “While My Guitar Gently Weeps”, le George baroque de “Piggies”. Pour qui veut lire la carrière d’Harrison comme une lente conquête de sa place, ce live sonne presque comme une victoire tardive.
La présence d’Eric Clapton à ses côtés n’est évidemment pas anodine, tant elle renvoie à plusieurs couches de l’histoire de George. Mais plus que le symbole, c’est l’attitude générale qui compte. Sur Live In Japan, Harrison ne semble plus lutter contre le passé. Il le traverse. Les chansons des Beatles y apparaissent comme les chapitres anciens d’une œuvre qui continue, non comme les pièces embarrassantes d’un ancien répertoire qu’il faudrait gérer avec des pincettes. C’est probablement la plus belle manière qu’il ait trouvée de reprendre les Beatles : non pas les momifier, mais les resituer dans sa continuité d’auteur. Chez lui, cela change tout. Là où John Lennon utilisait parfois les titres Beatles comme des éclairs isolés et où Ringo Starr les transformait volontiers en moments de partage immédiat, George les remet à leur place la plus juste : au centre d’une identité artistique enfin reconnue. En ce sens, personne n’aura mieux démontré que les chansons des Beatles, même lorsqu’elles ont été écrites dans un collectif démesuré, pouvaient redevenir profondément personnelles une fois passées par le temps.
Chez John Lennon, le rapport aux chansons des Beatles est plus nerveux, plus contradictoire, plus chargé de méfiance. Rien d’étonnant : personne n’a autant cherché que lui à rompre brutalement avec l’image publique des Beatles au tournant des années 1970. Sa première grande mue solo, celle du Plastic Ono Band, repose précisément sur un geste de dépouillement, presque de rupture avec l’idée même de “fabrique à mythes”. Là où certains artistes consolident leur légende, Lennon la démonte à coups de vérité nue, de primal therapy, de chansons qui saignent. Dans cet univers-là, rejouer les Beatles pouvait facilement ressembler à un pas en arrière, ou pire, à une compromission avec la nostalgie qu’il combattait. C’est sans doute pour cela que ses reprises de titres Beatles en solo sont peu nombreuses, très choisies, et toujours significatives. Elles arrivent comme des accidents révélateurs plutôt que comme une politique patrimoniale.
Le premier exemple frappant est Live Peace In Toronto 1969. Sur ce disque, qui documente le baptême du Plastic Ono Band, Lennon mêle standards rock’n’roll, nouvelles chansons et une seule vraie chanson des Beatles au sens strict : “Yer Blues”. Le choix est parfait. Si John devait emporter un fragment du groupe dans son aventure solo naissante, ce ne pouvait être qu’un morceau de ce type-là : rude, poisseux, frontal, plus proche d’un cri de cave que d’un bijou pop. “Yer Blues” n’est pas seulement un titre du White Album ; c’est presque déjà du Lennon solo avant l’heure. En le jouant en 1969, il fait passer un câble entre la noirceur du dernier grand laboratoire Beatles et la brutalité de ce qu’il va devenir. C’est une reprise, oui, mais c’est surtout une continuité psychique. John ne retourne pas vers le groupe pour se rassurer. Il prélève dans son passé la pièce qui annonce le mieux sa métamorphose.
Trois ans plus tard, au Madison Square Garden, lors des concerts du 30 août 1972, Lennon rejoue “Come Together”. Là encore, rien n’est laissé au hasard. Il ne choisit ni “Help!”, ni “All You Need Is Love”, ni même “Strawberry Fields Forever”. Il choisit une chanson de la toute fin, sombre, tendue, presque reptilienne, qui peut encore cohabiter avec “Instant Karma!”, “Mother”, “Cold Turkey” ou “Imagine” sans provoquer de rupture de ton. Dans les setlists des deux shows, “Come Together” apparaît comme le seul grand retour assumé au répertoire Beatles. Cela en dit long sur l’état d’esprit de John : il accepte d’ouvrir une petite fenêtre, mais pas davantage. Ce n’est pas encore le temps de la réconciliation patrimoniale. C’est simplement un moment où une chanson du passé reste assez électrique, assez ambiguë, assez actuelle pour survivre dans le présent de Lennon.
La logique atteint son point le plus révélateur en novembre 1974, quand Lennon monte sur scène avec Elton John et interprète “Lucy In The Sky With Diamonds” puis “I Saw Her Standing There”. L’épisode est fameux, et il l’est à juste titre. D’abord parce que “Lucy” avait déjà été réenregistrée en studio avec Elton, Lennon y ajoutant guitare et chœurs. Ensuite parce que “I Saw Her Standing There” représente un cas délicieux d’inversion historique : John y chante un morceau que le public associe d’abord à Paul. Surtout, Lennon commente lui-même son refus de venir “faire Dean Martin avec ses classiques”, préférant s’amuser et ne pas transformer l’instant en cérémonie solennelle. Toute sa psychologie est là. Même quand il revient aux Beatles, il le fait par la bande, par le jeu, par l’amitié, par une sorte de dérobade ironique. Il accepte le passé, mais à condition de ne pas lui appartenir trop longtemps. Chez lui, reprendre les Beatles n’est jamais une installation confortable. C’est une embardée.
On peut même aller plus loin : le petit nombre de chansons des Beatles reprises par John Lennon en dit davantage sur sa relation au groupe que n’importe quel best of imaginaire qu’il n’a jamais enregistré. En ne revenant que rarement à ce répertoire, et toujours dans des contextes très particuliers, John rappelle qu’il voulait être perçu d’abord comme un artiste vivant, pas comme le gardien d’un âge d’or. La nostalgie, chez lui, n’est acceptable qu’à faible dose, quand elle sert une énergie immédiate. “Yer Blues” parce que le morceau annonce déjà sa sauvagerie solo. “Come Together” parce qu’il supporte encore le poids du présent. “Lucy In The Sky With Diamonds” parce qu’il existe un contexte complice avec Elton. “I Saw Her Standing There” parce qu’il y a là un plaisir rock’n’roll presque adolescent, une manière de désacraliser l’héritage par l’humour. Lennon aura donc repris peu de Beatles, mais il l’aura fait de la façon la plus lennonienne possible : à contre-emploi, sans révérence excessive, avec ce mélange de lucidité, de nervosité et de panache cabossé qui lui appartient en propre.
Le cas de Paul McCartney est presque l’inverse de celui de Lennon. Aujourd’hui, il semble impossible d’imaginer un concert de Paul sans une large moisson de chansons des Beatles. C’est devenu tellement naturel qu’on en oublierait presque le détour. Or, au début des Wings, Paul ne se précipite pas du tout sur son ancien répertoire. Les premiers concerts de 1972, ceux du Wings University Tour et des premières tournées européennes, montrent au contraire un musicien décidé à refaire sa vie à zéro, avec des chansons nouvelles, des reprises rock’n’roll, des morceaux encore instables, mais quasiment sans recours explicite aux Beatles. Les setlists documentées de cette période vont dans ce sens : on y trouve “Lucille”, “Blue Moon Of Kentucky”, “Long Tall Sally”, du matériel de Wings, mais pas la grande cavalerie du passé. Il y a quelque chose de courageux, et peut-être d’orgueilleux, dans cette décision. Paul veut qu’on regarde ce nouveau groupe pour ce qu’il est, pas comme l’appendice obligé du plus grand groupe du siècle.
Ce refus initial est souvent sous-estimé parce qu’il cadre mal avec l’image du Paul McCartney consensuel, mélodiste suprême et gardien bienveillant de la mémoire beatlesienne. Pourtant, dans les premières années de Wings, il refuse bel et bien la béquille la plus évidente. On peut y voir de la fierté, de la blessure, une volonté de prouver qu’il n’a besoin de personne, peut-être aussi la conscience qu’un usage trop rapide du catalogue Beatles écraserait les nouveaux morceaux avant même qu’ils aient eu le temps de vivre. Dans le fond, Paul agit alors comme un homme encore trop proche de la rupture pour en faire un matériau de célébration. Il faut laisser sécher la plaie avant d’en faire un patrimoine. Cette phase-là est capitale pour comprendre la suite. Si McCartney finira par embrasser l’héritage comme personne, c’est justement parce qu’il a d’abord essayé de s’en passer. Il a testé le vertige du recommencement avant d’accepter la puissance du legs.
Le grand tournant, c’est évidemment Wings Over America en 1976. Là, pour la première fois à grande échelle, Paul McCartney assume de mêler son présent à une part visible du répertoire Beatles. La tracklist officielle du live comprend “Lady Madonna”, “The Long And Winding Road”, “I’ve Just Seen A Face”, “Blackbird” et “Yesterday”. Ce n’est pas encore le raz-de-marée des décennies suivantes, mais le symbole est immense. Paul ne s’autorise pas n’importe quelles chansons : il choisit des morceaux qui prolongent naturellement sa persona de l’époque. “Blackbird” et “Yesterday” lui permettent d’occuper seul l’espace avec cette élégance de troubadour moderne qui reste sa spécialité. “I’ve Just Seen A Face” raccorde les Beatles à une veine plus roots. “Lady Madonna” et “The Long And Winding Road” réintroduisent le grand savoir-faire mélodique sans noyer Wings sous le poids du mythe. Autrement dit, McCartney choisit le dosage avec une intelligence remarquable.
Ce qui se joue là dépasse de loin la simple satisfaction du public. En 1976, Paul comprend que reprendre les chansons des Beatles n’est pas forcément renoncer à exister au présent. Cela peut, au contraire, donner de la profondeur à son parcours post-Beatles. En insérant ces titres au cœur d’un show Wings puissant, théâtral, très seventies, il montre que le passé peut devenir un atout dramaturgique au lieu d’être un fardeau. Les morceaux Beatles ne sont plus des intrus. Ils deviennent des piliers dans une carrière qui a déjà produit “Band On The Run”, “Jet”, “Maybe I’m Amazed” ou “Live And Let Die”. La différence avec Lennon saute alors aux yeux. Là où John traite le patrimoine comme une matière inflammable à manipuler avec précaution, Paul commence à l’intégrer comme une composante pleinement assumée de son identité scénique. Le public, évidemment, adhère. Et une fois cette porte ouverte, elle ne se refermera plus vraiment.
À partir de la tournée 1989-1990 documentée sur Tripping The Live Fantastic, Paul McCartney franchit un cap supplémentaire : il n’ajoute plus quelques titres Beatles à un concert solo, il construit une part majeure de son spectacle autour d’eux. La tracklist du live est vertigineuse : “Got To Get You Into My Life”, “Birthday”, “The Long And Winding Road”, “The Fool On The Hill”, “Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, “Can’t Buy Me Love”, “Things We Said Today”, “Back In The USSR”, “I Saw Her Standing There”, “Let It Be”, “Hey Jude”, “Yesterday”, “Get Back”, “Golden Slumbers”, “Carry That Weight”, “The End”… La liste dit tout. Paul ne craint plus de se confronter à la démesure du répertoire ; il l’embrasse. Mais il le fait avec une logique précise : raconter toute sa vie musicale comme un seul continuum allant des Beatles à Wings puis au solo, sans hiérarchie humiliante pour aucune période.
Cette bascule est peut-être le geste artistique le plus sous-estimé de McCartney. Car il y a, chez beaucoup d’artistes vieillissants, quelque chose de triste dans la tournée patrimoniale. Chez Paul, ce n’est pas cela. Ce qu’il invente, c’est une manière de faire de la mémoire un espace encore vivant, mobile, partagé. “Hey Jude” devient une cérémonie laïque géante. “Let It Be” n’est plus seulement la chanson d’un groupe en train d’imploser ; c’est un cantique populaire mondial. “The End” cesse d’être la conclusion d’Abbey Road pour devenir, paradoxalement, un morceau de scène triomphant. Même des titres plus anciens comme “Things We Said Today” retrouvent une intensité neuve parce qu’ils sont rejoués par un homme qui n’a plus le même âge ni les mêmes blessures. Paul comprend mieux que les autres que les chansons des Beatles ont cessé depuis longtemps de n’appartenir qu’aux Beatles : elles vivent désormais dans l’imaginaire de millions de gens. Il décide de ne pas lutter contre cet état de fait, mais d’en faire la matière même de son art de scène.
Le versant acoustique de cette réconciliation apparaît très bien sur Unplugged (The Official Bootleg) en 1991. On y trouve “Here, There And Everywhere”, “We Can Work It Out”, “I’ve Just Seen A Face”, “She’s A Woman”, “And I Love Her”, “Blackbird”. Là encore, le choix est révélateur. Paul ne se contente pas des énormes hymnes. Il va chercher la finesse, l’intimité, les chansons qui supportent la proximité, le grain de voix, le bois des guitares. Cette version acoustique de son patrimoine est essentielle parce qu’elle montre un autre McCartney que celui des stades : un homme qui peut encore approcher ces morceaux sans fanfare, presque comme s’il les redécouvrait à la table de la cuisine. La même logique réapparaît jusque dans la publication officielle de One Hand Clapping en 2024, où l’on entend des extraits retravaillés de “Let It Be”, “The Long And Winding Road” et “Lady Madonna” au milieu du répertoire Wings. Comme si l’histoire officielle ne faisait finalement que confirmer ce que Paul avait déjà commencé à pressentir dès 1974 : les Beatles ne disparaîtraient jamais de sa musique, il lui fallait apprendre à les faire entrer sans que tout le reste s’effondre.
Aujourd’hui encore, les concerts récents de McCartney montrent à quel point cette fusion est devenue naturelle. Ses shows de la tournée Got Back, en 2024, restaient largement dominés par les chansons des Beatles, de “Can’t Buy Me Love” à “Hey Jude”, en passant par “Let It Be”, “Get Back”, “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, “Helter Skelter”, “Golden Slumbers”, “Carry That Weight” et “The End”. On a longtemps réduit Paul à son statut de grand mélodiste professionnel, parfois au détriment de son intelligence historique. C’est une erreur. Personne n’a mieux compris que lui qu’une œuvre populaire de cette ampleur doit continuer à être incarnée par des corps vivants, pas seulement par des rééditions luxueuses. En portant les Beatles sur scène, Paul ne se contente pas de revisiter le passé : il empêche que celui-ci devienne purement muséal. C’est peut-être sa contribution la plus précieuse à l’après-Beatles.
Reste Ringo Starr, qu’on a trop souvent tort de traiter comme un cas à part mineur alors qu’il éclaire le sujet d’une manière décisive. Car Ringo n’a jamais eu le même problème que les autres avec les chansons des Beatles. D’abord parce que son personnage public est moins prisonnier de la question de l’auteur. Ensuite parce qu’il a très tôt compris qu’en concert, la joie partagée vaut toutes les dissertations sur la pureté artistique. Dès les débuts du All-Starr Band en 1989, les setlists intègrent déjà “Yellow Submarine”, “Act Naturally”, “Honey Don’t”, “Boys”, et bientôt “I Wanna Be Your Man”. C’est un choix parfaitement ringoesque. Il ne cherche pas à rejouer les Beatles les plus conceptuels, les plus commentés, les plus intimidants. Il choisit les morceaux qui ont du corps, de la malice, du swing, de la chaleur populaire. Chez lui, le passé n’est pas une question à résoudre ; c’est une réserve d’énergie immédiate.
L’évolution des décennies suivantes confirme cette ligne. Dans les shows plus récents, qu’ils soient documentés par Live At The Greek Theater 2019 ou par les setlists de 2025, Ringo aligne volontiers “Matchbox”, “What Goes On”, “Boys”, “Don’t Pass Me By”, “Yellow Submarine”, “I Wanna Be Your Man”, “Act Naturally”, “With A Little Help From My Friends”, ainsi qu’“Octopus’s Garden” dans les tournées actuelles. Là encore, la cohérence est totale. Ringo privilégie les chansons où sa personnalité, sa chaleur et son naturel peuvent s’épanouir sans forcer. Il ne prétend pas refaire Revolver ou Abbey Road dans leur intégralité. Il choisit un répertoire qui lui permet d’être lui-même : un formidable animateur de communion rock, un passeur de bonheur simple, un musicien qui sait mieux que quiconque que l’histoire des Beatles ne tient pas seulement à leur génie compositionnel mais aussi au plaisir physique qu’ils procuraient.
C’est précisément ce qui rend son cas si important. Là où les autres ex-Beatles ont dû négocier avec le poids symbolique de leur héritage, Ringo Starr agit comme si ce patrimoine était d’abord destiné à circuler, à être réentendu, à faire lever les salles. Et au fond, il n’a pas tort. “With A Little Help From My Friends” est presque l’emblème parfait de sa philosophie : une chanson née dans le collectif, portée par sa voix, devenue avec le temps un moment de fraternité pure. Lorsque Ringo la chante aujourd’hui, entouré d’un groupe d’amis-stars, on comprend que son rapport aux Beatles est peut-être le moins torturé, donc le plus directement humain. Il n’est pas en compétition avec le passé. Il l’accueille. Cette simplicité, chez un survivant d’une telle épopée, a quelque chose de profondément touchant. Elle rappelle que l’héritage n’est pas toujours un fardeau ; il peut aussi être une fête qu’on continue de partager tant qu’il reste du monde pour chanter.
À ce stade, la comparaison devient limpide. George Harrison reprend les chansons des Beatles comme on revendique enfin la paternité d’une partie de sa propre histoire. Ses choix sont souvent ceux d’un auteur longtemps sous-estimé qui remet ses œuvres à la bonne place. John Lennon les reprend par éclats, presque malgré lui, quand un titre peut encore servir son présent ou son ironie. Paul McCartney passe du refus orgueilleux à l’assomption totale, jusqu’à devenir le grand ordonnateur de la mémoire vivante du groupe. Ringo Starr, lui, traite ce répertoire comme un bien commun chaleureux, destiné à faire battre les cœurs sans angoisse métaphysique. Quatre tempéraments, quatre manières de survivre au même séisme.
On pourrait même résumer les choses ainsi. Chez George, la reprise est souvent une reprise de possession. Chez John, une décharge électrique. Chez Paul, une construction monumentale. Chez Ringo, une fête de famille. Et cette diversité est précieuse, parce qu’elle empêche de réduire l’après-Beatles à un simple concours de nostalgie. Les quatre hommes n’ont pas seulement géré un répertoire. Ils ont géré un trauma, une gloire écrasante, une amitié brisée puis transformée par le temps, et la nécessité de continuer à créer sous le regard d’un public qui voulait à la fois la nouveauté et le retour impossible à l’ancien monde. Dans ce contexte, chaque chanson des Beatles reprise en solo devient un indice biographique. Pourquoi John choisit-il “Yer Blues” et pas “All You Need Is Love” ? Pourquoi George insiste-t-il sur “Something”, “Taxman” ou “If I Needed Someone” ? Pourquoi Paul finit-il par jouer une demi-anthologie sur scène ? Pourquoi Ringo reste-t-il fidèle aux titres les plus immédiatement fédérateurs ? À chaque fois, la réponse touche au caractère même de l’artiste.
Il faut aussi dire un mot de ce que ces reprises ont changé pour nous, auditeurs. Car il ne s’agit pas seulement de psychologie d’artistes. En rejouant ou non les Beatles, chacun a contribué à fabriquer une certaine mémoire publique du groupe. Paul McCartney a rendu les Beatles rejouables à grande échelle, presque ritualisables. Ringo Starr en a gardé la dimension ludique et fraternelle. George Harrison en a préservé la profondeur d’auteur. John Lennon, par sa rareté même, a rappelé que ce patrimoine pouvait rester dangereux, conflictuel, vivant, et qu’il ne fallait pas le réduire à une succession de classiques inoffensifs. Grâce à eux, les Beatles n’existent pas seulement comme archive. Ils existent comme un répertoire aux usages multiples : méditatif, explosif, populaire, intime, spirituel, ironique. Cette pluralité explique peut-être pourquoi ces chansons continuent d’échapper à la momification totale. Elles ont eu plusieurs vies parce que ceux qui les ont créées ont refusé, chacun à sa manière, de les traiter tous de la même façon.
Au fond, la vraie beauté de cette histoire est là. Les chansons des Beatles reprises par George Harrison, John Lennon, Paul McCartney et Ringo Starr ne forment pas un simple appendice à la légende. Elles constituent un second récit, plus fragile, plus humain, parfois plus émouvant encore que le premier. Elles racontent ce qui arrive quand des hommes qui ont participé à une œuvre collective surhumaine doivent ensuite vivre seuls avec elle. Certains s’en approchent en tremblant. D’autres la portent comme une bannière. D’autres encore la retournent entre leurs mains comme un objet cassé mais encore précieux. Et puis il y a ceux qui s’en servent pour allumer encore une fois la lumière dans une salle pleine de gens venus chanter.
Il n’existe donc pas une seule manière juste pour un ex-Beatle de reprendre les Beatles. Il existe quatre manières profondément cohérentes avec quatre tempéraments. George a cherché la vérité de l’auteur. John a protégé sa liberté en n’ouvrant la porte qu’à demi. Paul a transformé l’héritage en œuvre vivante et transmissible. Ringo a choisi la chaleur du partage. C’est cette diversité qui rend le sujet si riche et, d’une certaine façon, si bouleversant. Parce qu’elle prouve qu’après la séparation, rien n’était réglé, rien n’était simple, rien n’était automatique. Rejouer les Beatles n’allait pas de soi, même pour les Beatles. Et c’est peut-être précisément pour cela que, quand ils l’ont fait, cela a compté autant.
Something, While My Guitar Gently Weeps, Here Comes the Sun, I Want to Tell You, Old Brown Shoe, Taxman, If I Needed Someone, Piggies, Roll Over Beethoven, For You Blue, In My Life.
Come Together, Lucy in the Sky with Diamonds, I Saw Her Standing There, Yer Blues, Dizzy Miss Lizzy. Dans son cas, la liste est plus courte, car sa carrière scénique solo documentée est très réduite.
All My Loving, Back in the U.S.S.R., Birthday, Blackbird, Can’t Buy Me Love, Carry That Weight, Drive My Car, Eleanor Rigby, The End, The Fool on the Hill, Get Back, Getting Better, Golden Slumbers, Got to Get You Into My Life, Hello, Goodbye, Helter Skelter, Help!, Here, There and Everywhere, Hey Jude, I Saw Her Standing There, I’m Down, I’ve Got a Feeling, I’ve Just Seen a Face, Lady Madonna, Let It Be, The Long and Winding Road, Love Me Do, Magical Mystery Tour, Michelle, Mother Nature’s Son, Now and Then, Paperback Writer, Penny Lane, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (Reprise), She’s Leaving Home, Something, Things We Said Today, We Can Work It Out, Yesterday, You Never Give Me Your Money, A Day in the Life, Being for the Benefit of Mr. Kite!.
With a Little Help from My Friends, Octopus’s Garden, I Wanna Be Your Man, Don’t Pass Me By, Boys, Yellow Submarine, Act Naturally, Honey Don’t, What Goes On, Matchbox, Love Me Do, The End.
• Les Beatles avant les Beatles
• La biographie des Beatles
• La Chronologie des Beatles
• Les photographes des Beatles
• L'après Beatles