Plus d’un demi-siècle après sa sortie, Imagine reste ce disque qui sourit comme une affiche de paix tout en laissant entendre, derrière la brume, le grincement d’un homme à vif. On croit connaître l’album parce qu’on a mille fois entendu la chanson-titre, mais le vrai trouble se cache ailleurs : dans ce moment précis où Lennon, tout juste délivré des Beatles, tente de recoller les morceaux de son identité. Après la thérapie brutale de Plastic Ono Band, il cherche une forme plus hospitalière sans renier la vérité : des mélodies qui caressent, des arrangements qui enveloppent, et, au centre, des aveux qui mordent. À Tittenhurst puis à New York, entre la rondeur de Phil Spector et la tension politique d’une Amérique qui le surveille, Lennon compose un album d’équilibre instable : utopie pop, tendresse désarmée, colère rentrée. Jealous Guy dépose ses armes, Gimme Some Truth serre les poings, et How Do You Sleep? révèle l’écharde McCartney. Avec Yoko en catalyseur, Imagine devient une autobiographie éclatée : un manifeste intime qui parle au monde précisément parce qu’il ne triche pas. Revenir à ce disque, c’est entendre un “je” qui, contre toute logique, continue de fabriquer du “nous”.
Plus d’un demi-siècle après sa sortie, Imagine continue de se dresser comme un objet paradoxal, presque insolent dans sa simplicité : un disque qui prétend apaiser le monde, tout en exposant la nervure à vif d’un homme qui n’a jamais vraiment su se protéger. On a souvent réduit l’album à sa chanson-titre, devenue prière laïque, slogan, pancarte brandie dans les manifestations, berceuse collective pour les soirs où l’époque donne l’impression de dérailler. Mais Imagine, l’album, c’est autre chose : un carrefour où John Lennon tente de concilier l’héritage écrasant des Beatles avec une ambition plus dangereuse que la réussite, plus risquée que l’expérimentation : la cohérence. Être enfin aligné. Ne plus jouer à être Lennon. L’être.
La rupture officielle du printemps 1970 n’est pas seulement l’implosion d’un groupe, c’est l’effondrement d’un langage commun. Pendant près d’une décennie, Lennon a parlé dans une langue à quatre voix, portée par des harmonies, des compromis, des malentendus féconds, des éclairs de génie collectifs et une concurrence amicale devenue guerre froide. Quand la machine s’arrête, il se retrouve face au silence. Et face à la question la plus brutale : qu’est-ce qu’il reste quand on enlève le mythe ? Ce qu’il va tenter, de Plastic Ono Band à Imagine, c’est de répondre en musique à ce vertige-là. Et de construire, pierre après pierre, l’image qu’il veut laisser : celle d’un homme “réaliste”, “fidèle au moi” en train d’émerger — non pas un saint, pas un gourou, mais un être humain qui se débat avec ses contradictions.
Sommaire
Un disque né d’une ruine : la fin des Beatles comme naissance d’une voix
Il y a des fins qui ressemblent à des libérations, et d’autres qui ressemblent à des amputations. Pour John Lennon, la dissolution des Beatles est les deux à la fois. D’un côté, il s’affranchit d’un théâtre permanent où chaque mot devient une déclaration diplomatique. De l’autre, il perd l’alchimie la plus rare du rock : ce moment où quatre personnalités antagonistes transforment leurs conflits en chansons parfaites. Le Lennon de l’après-Beatles est un homme qui veut contrôler le récit. Il veut reprendre la main sur la légende, parce qu’il sait que la légende l’engloutit.
Ce désir de maîtrise, chez lui, passe par l’aveu. Par une forme de nudité qui n’est pas seulement musicale, mais existentielle : dire “je” sans la protection du “nous”. La confession, dans le rock, a toujours été une posture possible ; chez Lennon, elle devient une obligation morale. Il ne s’agit pas de séduire, mais de se mettre à découvert. Et c’est là que le paradoxe commence : plus il se dépouille, plus il devient monumental. Plus il tente d’être un homme ordinaire, plus il devient symbole. Imagine est justement cet endroit instable où l’intime et le planétaire se frottent, parfois en douceur, parfois en friction.
De la thérapie à la chanson : de Plastic Ono Band à Imagine, le passage à l’acte
On ne comprend pas Imagine sans traverser l’épreuve John Lennon/Plastic Ono Band. Ce premier album solo “vraiment solo” n’est pas un disque : c’est une chambre d’écho où Lennon hurle sa biographie. Il y a une batterie sèche, presque punitive, une guitare qui refuse les ornements, une voix qui ne cherche pas la beauté mais la vérité. Le rock, ici, n’est plus un divertissement : c’est une séance de désenvoûtement. Lennon y affronte l’abandon, la célébrité, la douleur infantile, la violence politique, tout ce que la pop des années 60 avait su transfigurer. Il y a, dans ces chansons, la sensation que l’homme est arrivé au bout de ses masques.
Et pourtant, quelques mois plus tard, il veut autre chose. Non pas revenir en arrière — ce serait impossible — mais apprendre à respirer autrement. Comme si la vérité, pour être durable, avait besoin d’une forme plus hospitalière. Imagine est ce mouvement : canaliser l’intensité sans la trahir. Faire entrer la mélodie, les couleurs, parfois même une certaine douceur, sans renoncer au noyau dur : l’honnêteté. Ce n’est pas une trahison de Plastic Ono Band ; c’est sa métamorphose. La rage devient chant. La plaie devient phrase. La confession, au lieu de s’écraser en cri, cherche une architecture.
Tittenhurst Park : un studio à la maison, une maison dans l’époque
Le décor compte, parce qu’il raconte déjà l’intention. Les sessions d’Imagine commencent au studio Ascot Sound, aménagé dans la propriété de Tittenhurst Park : un studio domestique dans une maison qui ressemble à une demeure anglaise hors du temps, presque irréelle, comme si Lennon voulait construire un refuge à l’écart du bruit. Puis le projet se déplace et s’élargit à New York, au Record Plant, entre mai et juillet 1971, comme si l’album devait tenir ensemble deux mondes : l’Angleterre encore hantée par les Beatles et l’Amérique où Lennon réinvente son identité publique.
Ce double ancrage est essentiel. À Tittenhurst, il y a une intimité qui autorise la fragilité. À New York, il y a une tension, une énergie politique, une vitesse médiatique qui pousse Lennon vers le manifeste. Imagine est le produit de cette oscillation : un disque qui cherche la paix, mais fabriqué dans le tumulte, avec l’idée permanente que la chanson peut devenir une arme douce. On entend, derrière les arrangements soyeux, la nervosité d’un homme surveillé, commenté, scruté, incapable de vivre “normalement”, mais décidant de transformer cette impossibilité en esthétique.
Phil Spector : l’ombre d’un mur de son sur un homme à nu
La présence de Phil Spector au générique intrigue, parce que son imaginaire est celui de l’excès : empiler, gonfler, faire briller, bâtir des cathédrales sonores. Or Imagine n’est pas un album baroque au sens spectorien du terme. C’est là que le disque devient intéressant : Spector ne vient pas imposer une signature totale, il vient épaissir par endroits, donner une profondeur, une rondeur, parfois une menace. Les cordes, dirigées par Torrie Zito, ne sont pas des paillettes : elles sont une atmosphère, parfois une brume, parfois un couteau.
Le grand mérite de Imagine, c’est de ne pas choisir un camp unique. Il n’est ni la sécheresse radicale de Plastic Ono Band, ni l’opulence caricaturale qu’on associe au “Wall of Sound”. Il est un entre-deux : un album où la production sert à rendre l’aveu plus audible, plus universel. Comme si Lennon acceptait une évidence qu’il avait longtemps combattue : pour que la vérité atteigne le plus grand nombre, elle a parfois besoin d’une mise en scène. Et Lennon, malgré son discours anti-illusion, est aussi un homme de théâtre. Il le sait. Il s’en méfie. Il l’utilise quand même.
Les musiciens : une confrérie discrète au service d’un homme central
L’équipe réunie autour de Lennon ressemble à une petite confrérie de fidèles : Klaus Voormann à la basse, Nicky Hopkins aux claviers, Alan White à la batterie. Des musiciens capables d’être présents sans voler la lumière, de soutenir sans flatter. Leur rôle est crucial : ils donnent au disque une solidité organique, un groove parfois souple, parfois nerveux, qui empêche les chansons de devenir de simples proclamations.
Et puis il y a George Harrison. Sa présence sur Imagine est un roman à elle seule, parce qu’elle condense toute l’ambiguïté de l’après-Beatles : l’amitié, la loyauté, la rivalité, les blessures encore chaudes. Harrison vient ajouter des glissandi de slide-guitar, un solo mordant sur How Do You Sleep?. Et ce geste est vertigineux : un ex-Beatle qui joue sur une chanson où Lennon attaque frontalement un autre ex-Beatle. On a beau rationaliser, parler de professionnalisme, de contexte, d’ego, il reste quelque chose d’humainement trouble dans cette scène. Le disque en garde la trace : un parfum de drame intime, derrière l’utopie affichée.
Imagine, la chanson : utopie pop, prière laïque, ambiguïté calculée
La chanson Imagine est née d’un arpège de piano, mais elle s’est transformée en monument. Lennon la décrira comme un “spot publicitaire pour la paix”, formule à la fois lucide et cyniquement honnête : il sait que la chanson fonctionne comme une affiche. Elle propose un monde sans frontières, sans religions, sans propriété privée, et le fait avec une douceur presque désarmante. C’est là son génie : présenter une idée explosive sous la forme d’une caresse.
Mais c’est aussi là que commencent les malentendus. Certains y voient une naïveté dangereuse, un humanisme de carte postale. D’autres y lisent une radicalité politique masquée, une manière d’infiltrer le mainstream avec une vision profondément subversive. Les deux lectures coexistent, et c’est précisément ce qui a rendu la chanson immortelle : elle est assez simple pour être chantée par tout le monde, assez ouverte pour être réinterprétée par chacun, assez provocante pour susciter le débat. Elle ne dicte pas un programme, elle ouvre une salle où les contradictions du monde viennent se refléter.
Lennon, qui a toujours été un homme de slogans et de paradoxes, signe ici son geste le plus efficace : faire passer une proposition de rupture sous la forme d’un chant de communion. Et ce n’est pas un hasard si la chanson s’est détachée de l’album pour devenir un objet autonome, presque un standard moderne. La mélodie est un cheval de Troie : on l’aime avant même d’avoir décidé si on est d’accord.
Yoko Ono : muse, co-productrice, catalyseur, cible commode
Impossible de parler d’Imagine sans parler de Yoko Ono, parce que l’album est aussi une photographie de leur fusion créative. On a longtemps voulu enfermer Ono dans le rôle de la perturbatrice, de l’intruse, de la responsable facile des fractures. C’est l’un des réflexes les plus paresseux et les plus misogynes de l’histoire du rock : réduire une femme à une fonction narrative, lui refuser la complexité d’une artiste. Or Ono n’est pas un décor. Elle est un principe actif.
Sur Imagine, elle co-produit, elle choisit, elle oriente. Elle pousse Lennon à conserver l’audace émotionnelle de Plastic Ono Band, tout en acceptant une palette sonore plus large. Et surtout, elle injecte dans le projet un imaginaire conceptuel : la couverture brumeuse où le visage de Lennon se dissout, l’idée que la musique doit dialoguer avec l’art visuel, avec la performance, avec le geste politique. Lennon dira plus tard que Imagine aurait dû être créditée “Lennon-Ono”, reconnaissant que le concept et une partie de la vision venaient directement d’elle et de son univers, notamment de Grapefruit.
Ce point n’est pas anecdotique. Il change la lecture de la chanson-titre : Imagine n’est pas seulement une ballade de rockstar repentie, c’est aussi la traduction pop d’une esthétique conceptuelle. Ono ne “rend pas Lennon plus honnête” par magie ; elle lui offre un cadre où l’honnêteté peut devenir forme. Et Lennon, qui a toujours cherché des miroirs, trouve en elle un miroir qui ne l’adoucit pas : qui le radicalise.
L’album comme autobiographie éclatée : la culpabilité, la tendresse, le doute
L’autre force de Imagine, c’est de ne pas se réduire à l’utopie. L’album est traversé par des émotions beaucoup plus petites, donc plus dangereuses : la jalousie, la honte, le doute, la lassitude. Jealous Guy est peut-être l’exemple le plus évident. Lennon y chante un repentir amoureux avec une douceur presque gênante, comme si le rockstar colérique acceptait enfin de se montrer vulnérable sans se cacher derrière l’ironie. Ce n’est pas une confession spectaculaire ; c’est une confession quotidienne, celle qui concerne les gens ordinaires. Et c’est précisément pour cela qu’elle touche.
Il y a aussi Oh My Love, How?, ces chansons qui semblent simples mais qui portent une fatigue existentielle. Lennon n’est pas en train de prêcher : il est en train de chercher. Il avance à tâtons. Il se demande comment vivre, comment aimer, comment se réparer. Ce qui frappe, c’est le contraste avec l’image publique du Lennon militant, sarcastique, provocateur. Ici, le militant s’efface, ou plutôt il cohabite avec l’homme amoureux, l’homme fragile. Imagine est un album de cohabitation intérieure : Lennon laisse les pièces ouvertes, il ne range pas tout. Et ce désordre-là, paradoxalement, donne un sentiment de vérité.
Le rock comme pamphlet : dénoncer sans devenir caricature
À l’autre extrémité du spectre, Gimme Some Truth est un coup de poing. Lennon y attaque les mensonges politiques, la langue de bois, les impostures d’une époque marquée par la guerre du Vietnam et l’ère Nixon. Le morceau a quelque chose de rageur, presque garage par moments, comme si Lennon refusait de laisser la production trop soignée anesthésier son propos. Il veut que ça morde. Il veut que ça griffe.
On retrouve cette veine dans I Don’t Wanna Be a Soldier, qui ressemble à une litanie hypnotique, un refus répété jusqu’à l’épuisement, comme si Lennon avait compris que la répétition est une arme psychologique. Et dans It’s So Hard, il y a cette manière de dire la difficulté d’exister, sans métaphore héroïque, sans romantisme. Lennon est à la fois un homme qui veut sauver le monde et un homme qui a du mal à se lever le matin. C’est ce mélange qui rend l’album plus humain que beaucoup de manifestes politiques en musique. Il ne remplace pas la complexité par la posture. Il laisse la contradiction respirer.
How Do You Sleep? : la querelle McCartney mise en vitrine
Au cœur du disque, How Do You Sleep? agit comme une écharde. On peut aimer ou détester le morceau, mais on ne peut pas l’ignorer. Lennon y attaque Paul McCartney avec une violence d’autant plus frappante qu’elle est stylisée : ironie mordante, cordes menaçantes, guitare slide qui tranche l’air. La fameuse pique sur “Yesterday” est devenue légendaire parce qu’elle condense une rancœur : réduire l’autre à un seul chef-d’œuvre, le rapetisser, le blesser publiquement.
Ce qui rend la chanson troublante, c’est qu’elle est aussi brillante. Lennon sait écrire la méchanceté comme une forme d’art, et c’est une qualité difficile à admirer sans malaise. On entend un homme qui souffre et qui frappe là où ça fera le plus mal. Et on entend aussi l’ancien Beatle qui ne sait pas encore comment vivre après le “nous”, qui transforme la rupture en duel. Lennon dira plus tard que c’était une “fantaisie vengeresse”, écrite un mauvais jour. On veut le croire, parce que c’est humain. Mais la chanson existe, et elle dit quelque chose de l’époque : la mythologie Beatles est devenue un champ de bataille médiatique.
En même temps, cette querelle fait partie de la dramaturgie de l’album. Elle rappelle que l’utopie de Imagine ne naît pas d’un homme pacifié. Elle naît d’un homme en colère. C’est peut-être la vérité la plus dérangeante : l’hymne à la paix vient d’un cœur turbulent. Et ce contraste, au fond, le rend plus crédible que s’il venait d’un sage.
L’esthétique de la sincérité : quand la douleur devient accessible
Ce qu’on appelle souvent la “sincérité” de Lennon n’est pas une absence de mise en scène. C’est une mise en scène de l’absence de mise en scène. Lennon sait que le rock est un art du personnage. Il sait aussi qu’il peut utiliser ce mécanisme contre lui-même : fabriquer un personnage de l’homme sans masque. Ce jeu est dangereux, parce qu’il peut virer au narcissisme. Imagine évite en grande partie ce piège grâce à une qualité rare : Lennon y accepte d’être imparfait. Il ne se présente pas comme un modèle. Il se présente comme un problème.
C’est là que l’héritage de la primal therapy (la thérapie primale) se fait sentir, même si le disque est moins brutal que Plastic Ono Band. Lennon a appris à considérer l’émotion comme une matière première. Il ne la polit pas pour plaire. Il la façonne pour qu’elle devienne chanson. La rage, la culpabilité, l’amour, la lassitude : tout est traité comme du bois vivant. On entend parfois les échardes. Et c’est ce qui donne ce sentiment de proximité : l’auditeur n’écoute pas un monument, il écoute un homme en train de se construire.
Une réussite publique : succès critique, succès commercial, statut d’icône
Lors de sa sortie, Imagine s’impose immédiatement comme un événement rappellé à l’ordre du réel : Lennon n’est pas un ex-Beatle en perte d’inspiration, il est un auteur majeur de l’après-groupe. L’album sort d’abord aux États-Unis le 9 septembre 1971, puis au Royaume-Uni le 8 octobre 1971. Le disque atteint les sommets des classements et installe Lennon dans une posture paradoxale : l’anti-système devient un des centres du système. Le manifestant devient une star de plus, sauf qu’il refuse de jouer le jeu sans le commenter.
Avec le temps, la canonisation s’installe. Imagine entre dans ces listes qui fabriquent la mémoire officielle du rock, comme le classement de Rolling Stone, où il apparaît à la 80ᵉ place en 2012 avant de reculer dans la mise à jour de 2020. Ce mouvement dit quelque chose d’intéressant : l’album reste important, mais le canon change, les perspectives s’élargissent, la critique reconfigure ses mythologies. Et pourtant, malgré ces fluctuations, Imagine continue de vivre hors des palmarès, dans la réalité quotidienne des gens : la chanson revient, encore et encore, comme une langue commune.
Rééditions : quand les bandes révèlent l’atelier, la sueur et les rires
Les grandes œuvres ne vieillissent pas seulement parce qu’elles sont “bonnes”. Elles vieillissent bien parce qu’elles supportent d’être revisitées. Imagine – The Ultimate Collection, publiée en 2018, est révélatrice à cet égard : un ensemble massif, pensé comme une plongée dans les coulisses, avec de nouveaux mixages, des prises brutes, des démos, des versions alternatives, et cette sensation délicieuse d’entendre l’atelier derrière le tableau.
Ce genre de réédition peut être voyeuriste quand il s’agit d’exploiter un patrimoine. Ici, elle a un autre effet : elle humanise. On entend des dialogues, des hésitations, des tentatives, des rires, des fausses notes. On comprend que Imagine, malgré son aura quasi sacrée, est aussi le produit d’un travail concret, d’une convivialité de studio, d’une communauté de musiciens. On voit Lennon non pas comme une statue, mais comme un artisan, parfois concentré, parfois joueur, parfois irritable, parfois tendre. Et cette démystification n’abîme pas l’œuvre : elle la rend plus forte, parce qu’elle la rend plus vraie.
L’Amérique comme champ de bataille : immigration, surveillance, pression politique
Pendant que Lennon écrit des chansons sur la vérité et la paix, il vit dans un climat de suspicion. Son activisme, sa visibilité, son influence sur la jeunesse inquiètent. L’administration américaine tente de le fragiliser en s’appuyant sur une condamnation britannique pour possession de cannabis. L’affaire devient un feuilleton juridique et politique, une manière de rappeler à Lennon qu’il n’est pas chez lui, qu’il peut être expulsé, qu’il est toléré mais pas accepté.
Ce contexte change la lecture de Imagine. L’utopie n’est pas une fantaisie hors sol : c’est une réponse à une pression réelle. Quand Lennon chante un monde sans frontières, il le fait alors qu’on menace concrètement de le renvoyer de l’autre côté d’une frontière. Quand il dénonce les mensonges, il le fait alors qu’il est surveillé, fiché, instrumentalisé. L’artiste qui veut être “authentique” se retrouve pris dans une mécanique étatique qui transforme sa personne en dossier.
Cette guerre froide personnelle dure des années. Lennon obtient finalement sa carte de résident permanent en juillet 1976, après une longue bataille. La victoire est symbolique : un artiste qui prêche la liberté se bat pour son droit de rester là où il vit, aime, crée. Et ce détail biographique rejaillit sur l’album : Imagine n’est pas seulement un disque “spirituel”, c’est aussi un disque de résistance, au sens intime du terme.
One to One : la scène retrouvée, la philanthropie comme arme
On a longtemps dit que Lennon, après les Beatles, avait déserté la scène. C’est vrai et faux : il s’en méfie, il sait qu’elle peut le dévorer, mais il y revient quand le contexte lui donne un sens. Le concert One to One, le 30 août 1972 au Madison Square Garden, est l’un de ces retours. Deux prestations, une après-midi et une le soir, au profit des enfants de Willowbrook. L’événement récolte plus de 1,5 million de dollars. Lennon transforme le spectacle en geste politique, et le geste politique en récit médiatique.
Ce concert est important pour comprendre l’aura de Imagine. Il prouve que Lennon ne se contente pas d’écrire des slogans : il cherche des actions. Même si l’action reste symbolique, même si l’efficacité réelle peut être discutée, l’intention est claire : l’art n’est pas séparé du monde. Il doit l’attaquer, le soigner, le provoquer. Et c’est exactement la logique de l’album : relier le personnel et l’universel, faire de la confession une matière collective.
One to One: John & Yoko : le cinéma comme prolongement du manifeste
Le récit de ces années new-yorkaises, et de cette période charnière, a été remis en lumière par le documentaire One to One: John & Yoko, centré sur la vie du couple au début des années 70 et articulé autour du concert. Le film, réalisé par Kevin Macdonald et Sam Rice-Edwards, a été diffusé en salles IMAX au printemps 2025.
Ce type de documentaire pourrait n’être qu’un chapitre de plus dans l’archive Lennon. Mais il rappelle une chose essentielle : Lennon et Ono vivaient alors dans un flux médiatique permanent, nourri de télévision, de débats politiques, d’images de guerre, de scandales, de performances artistiques. Leur vie ressemblait à un montage, et leur œuvre aussi. Imagine est né dans ce montage-là : un disque qui veut faire sortir une ligne claire d’un monde saturé.
De Imagine à Now and Then : la persistance émotionnelle d’une voix
Le fait le plus vertigineux, peut-être, c’est que la voix de Lennon continue d’agir comme une présence, même après la mort. Lorsque Now and Then sort en novembre 2023, finalisé par les Beatles survivants à partir d’une démo de Lennon, le morceau atteint la première place au Royaume-Uni et rappelle à quel point la matière émotionnelle de Lennon reste active. Et lorsque la chanson reçoit un Grammy pour la meilleure performance rock en 2025, l’époque entérine un paradoxe moderne : une technologie de restauration audio au service d’un héritage profondément humain.
Ce détour par le présent n’est pas hors sujet. Il dit quelque chose de Imagine : ce disque a fixé Lennon dans une posture de vérité émotionnelle. Et cette vérité continue de se transmettre, indépendamment des modes, des polémiques, des révisions historiques. Les générations changent, les outils changent, mais le noyau reste : cette voix-là, quand elle se pose sur une mélodie, donne l’impression de parler à chacun de nous.
Pourquoi Lennon estimait avoir « tout dit » : l’alignement rare entre œuvre et visage
Quand Lennon affirme que Imagine est “la meilleure chose” qu’il ait faite, il ne parle pas seulement de qualité musicale. Il parle d’identité. Il parle de cette sensation rare, presque miraculeuse, où ce qu’on est et ce qu’on crée cessent de se contredire. Dans ce disque, il est tour à tour rêveur et rancunier, militant et amoureux, fragile et sarcastique. Il n’essaie pas de gommer ces facettes pour devenir un personnage cohérent : il les met ensemble. Il accepte d’être un homme composite.
C’est peut-être cela, au fond, le secret de la longévité de Imagine. L’album ne propose pas une solution au monde. Il propose un miroir. Il montre un artiste qui veut croire à la paix tout en étant capable de violence verbale, qui veut aimer tout en étant rongé par la jalousie, qui veut dénoncer les mensonges tout en se mettant lui-même en scène. Et cette contradiction n’est pas un défaut : c’est la matière même de l’humain.
Plus de cinquante ans après, Imagine demeure un disque qu’on peut aimer et contester, célébrer et interroger, chanter et discuter. C’est un manifeste intime devenu universel non parce qu’il est parfait, mais parce qu’il est habité. Lennon y apparaît tel qu’il voulait être perçu : authentique, sans masque — ou du moins avec ce masque-là, le plus difficile à porter : celui de la vérité. Et si le monde continue d’y revenir, c’est peut-être parce que, dans le tumulte global, on cherche encore cette chose rare : une voix qui ose dire “je” pour que, étrangement, on s’entende répondre “nous”.














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