Ce que George Harrison pensait vraiment de la musique de Paul McCartney après les Beatles : d’I’m Carrying à Something au ukulélé
En février 1979, George Harrison accorde au magazine Rolling Stone l’un de ses entretiens les plus francs. Interrogé sur la musique que fait Paul McCartney depuis la fin des Beatles, il lâche un mot qui fera le tour du monde : inoffensive. Il préfère, dit-il, les belles mélodies de Paul à ses rocks bruyants, et ne retient qu’une chanson du dernier album de Wings, une ballade discrète qu’il trouve sensationnelle. La formule est souvent résumée par un titre trompeur : George n’aimait pas la musique de Paul. C’est plus subtil, et plus intéressant. George admirait le mélodiste, se méfiait du chef d’orchestre, détestait le bruit, et n’a jamais cessé d’aimer l’homme. Quarante-sept ans après cet entretien, et le jour où l’on revient sur l’héritage des Beatles pour l’anniversaire de John, voici l’histoire complète du regard de George sur la musique de Paul, de 1969 à 2001, et de ce que Paul, à 84 ans, fait aujourd’hui des chansons de George.
En bref
- L’entretien : réalisé par Mick Brown le 19 février 1979 à Londres, publié par Rolling Stone le 19 avril 1979, pour la sortie de l’album George Harrison.
- Le verdict : la musique solo de Paul est inoffensive ; George préfère ses belles mélodies à ses rocks bruyants ; la chanson qu’il trouve sensationnelle sur London Town est I’m Carrying.
- Le fond : ce n’est pas Paul que George rejette, c’est le rock fort et saturé des années 1970, chez tout le monde.
- L’autre grief : en groupe, Paul était trop dirigiste. George l’avait déjà dit en 1974 : il rejoindrait un groupe avec John n’importe quand, pas avec Paul.
- Le reste de l’histoire : Paul chante sur All Those Years Ago en 1981, les deux hommes se retrouvent pour l’Anthology en 1994-1995, et Paul joue Something au ukulélé en hommage à George depuis 2002.
- Trois correctifs factuels sur la mort supposée des deux hommes en 2001, sur l’album visé par la critique de George et sur le sens réel de ses propos.
Sommaire
Février 1979 : l’entretien de Rolling Stone
Le contexte : George revient, Paul domine
Au début de 1979, George Harrison sort de deux années de silence. Il s’est remarié en septembre 1978 avec Olivia Arias, son fils Dhani est né le 1er août, et il publie en février un album simplement intitulé George Harrison, l’un de ses disques les plus apaisés, avec Blow Away, Here Comes the Moon et Faster, sa chanson sur la Formule 1. Il est d’humeur à parler. Le 19 février 1979, il reçoit le journaliste Mick Brown dans les bureaux londoniens de Warner Bros. L’entretien paraît dans Rolling Stone le 19 avril.
Paul McCartney, lui, est au sommet. Wings a dominé les années 1970 avec Band on the Run, Venus and Mars, la tournée mondiale de 1975-1976 immortalisée par Wings over America, puis le phénomène Mull of Kintyre, devenu en 1977 le single le plus vendu de l’histoire au Royaume-Uni. En mars 1978 est sorti London Town, enregistré en partie sur un yacht dans les îles Vierges. Paul est, de très loin, l’ex-Beatle le plus populaire. George, lui, sort de la période la plus difficile de sa carrière solo, que nous avons racontée dans notre enquête sur sa traversée du désert.
L’album de 1979 et la revanche de Not Guilty
L’album que George vient défendre en 1979 contient d’ailleurs un message à double sens. Parmi ses dix titres figure Not Guilty, une chanson qu’il avait écrite en 1968 et que les Beatles avaient enregistrée en août de cette année-là, au fil de plus de cent prises, avant de l’écarter de l’Album blanc. Les paroles, que George présentera plus tard comme un commentaire sur les tensions de l’époque, évoquent un homme qui ne veut gêner personne, qui ne veut pas faire de vagues et qui refuse d’être tenu pour responsable. Onze ans plus tard, George la ressort, dans un arrangement feutré, au piano électrique et à la guitare acoustique, très loin du rock électrique des Beatles de 1968.
Le geste est clair : la chanson rejetée par le groupe, dans un contexte où Paul dirigeait souvent les séances, trouve enfin sa place, dans la version que George préfère, douce et retenue. Nous avons raconté son histoire complète dans notre article sur Not Guilty. L’album George Harrison contient aussi Blow Away, le single qui le ramène dans les classements, et Faster, sa chanson sur la Formule 1, que nous évoquions dans notre article sur sa passion des circuits. Quand il parle de la musique de Paul à Mick Brown, George a donc en tête son propre disque, qui est exactement l’inverse du rock bruyant qu’il reproche à son ancien partenaire.
La question sur le rock des années 1970
L’entretien couvre tout : la carrière solo, les procès des Beatles, la tournée de 1974, la musique indienne, le mariage avec Olivia, la production de La Vie de Brian des Monty Python et les Rutles. À un moment, la conversation dérive vers l’évolution du rock. George ne mâche pas ses mots. Il préfère, dit-il, entendre Little Richard ou Larry Williams. Il n’a jamais aimé ce qui est arrivé à la fin des années 1960, après la séparation de Cream, toutes ces guitares Les Paul qui hurlent et saturent. Il aime la subtilité : Ry Cooder, Eric Clapton. Clapton, ajoute-t-il, pourrait souffler tout le monde de la scène s’il le voulait, mais il est plus subtil que ça.
Puis vient une phrase qui résume sa philosophie de guitariste : parfois, ce n’est pas ce qu’on fait qui compte, mais ce qu’on ne fait pas. Il préfère entendre trois notes jouées avec délicatesse qu’une avalanche de notes par un guitariste aux oreilles tellement abîmées qu’il ne distingue plus un bémol d’un dièse.
Le mot : inoffensif
C’est dans ce contexte qu’arrive la question sur Paul. Que pense George de sa musique ? Il la trouve inoffensive. Et il précise aussitôt, ce qu’on oublie souvent de citer : il a toujours préféré les belles mélodies de Paul à ses rocks bruyants. La chanson qu’il a trouvée sensationnelle sur London Town, c’est I’m Carrying. Les morceaux bruyants et rythmés, en revanche, ne lui plaisent pas du tout. Mais, ajoute-t-il, ce n’est pas propre à la musique de Paul : c’est vrai de tout le monde. Il n’est pas amateur de ces trucs punk, lourds et étriqués. Il aime les belles mélodies.
Relue en entier, la réponse n’est pas une attaque. C’est un jugement de goût cohérent avec tout ce que George vient de dire sur le rock des années 1970. Paul n’est pas visé parce qu’il est Paul, mais parce qu’une partie de sa production, comme celle de beaucoup d’autres, est trop forte, trop appuyée, trop rythmée pour l’oreille de George.
I’m Carrying, la chanson que George a sauvée
Une ballade enregistrée sur un bateau
I’m Carrying est la troisième plage de London Town, publié par Wings le 31 mars 1978. Paul l’a enregistrée en une seule prise, le 5 mai 1977, à bord du Fair Carol, un yacht ancré dans la baie de Francis, à Saint John, dans les îles Vierges américaines, où Wings avait installé un studio flottant. Paul y joue une guitare acoustique Martin D-28. Il ajoute ensuite des parties de guitare électrique jouées avec le Gizmotron, un dispositif inventé par Kevin Godley et Lol Creme de 10cc, qui frotte les cordes comme un archet et imite un orchestre à cordes.
La chanson est minuscule : quatre accords, en mi majeur, un refrain qui répète que le narrateur porte quelque chose pour l’être aimé, et une voix douce, presque murmurée. Paul s’est amusé plus tard des multiples sens du verbe anglais carry : porter un cadeau, porter un enfant, porter une arme, porter tout un groupe sur ses épaules. Elle sort aussi en face B du single London Town aux États-Unis le 21 août 1978. Paul ne l’a jamais jouée en concert.
Pourquoi George l’a choisie
Le choix de George n’a rien d’arbitraire. I’m Carrying est exactement le type de chanson qu’il aimait : une mélodie simple et belle, une interprétation retenue, aucun effet spectaculaire. Le biographe John Blaney l’a rapprochée de Yesterday, moins audacieuse mélodiquement mais tout aussi accueillante. C’est du McCartney sans emphase, tout ce que George admirait chez lui depuis les Beatles.
Il y a même, dans ce choix, un clin d’œil involontaire. Le Gizmotron utilisé par Paul est une façon d’obtenir un son de cordes avec une guitare, presque l’équivalent occidental de la sonorité tenue que George cherchait depuis 1966 avec le sitar puis la guitare slide. Le Beatle de la subtilité reconnaît, dans la seule ballade de London Town, un frère de son propre goût. Nous avons classé les plus belles ballades de Paul dans notre classement des dix plus belles chansons d’amour de Paul McCartney, et défendu ce Paul tendre dans notre plaidoyer pour son granny album.
Correctif factuel n° 1 — George ne parlait pas de Back to the Egg
Plusieurs articles affirment que George Harrison a jugé inoffensif l’album Back to the Egg de Wings. C’est impossible. L’entretien a été réalisé le 19 février 1979 et publié le 19 avril 1979, alors que Back to the Egg n’est sorti qu’en juin 1979. Le disque que George avait en tête était London Town, publié en mars 1978, dont il cite explicitement I’m Carrying. Le malentendu est d’autant plus regrettable que Back to the Egg, avec ses guitares rock et son Rockestra, aurait sans doute confirmé le jugement de George, comme nous l’expliquions dans notre histoire de Back to the Egg.
Le grief plus ancien : Paul en studio
Cinquante-neuf chansons avant la vôtre
Dans le même entretien de 1979, George explique pourquoi il ne pourrait pas refaire un groupe avec Paul. Ils sont restés copains, dit-il, mais il ne sait pas comment cela pourrait fonctionner. Chacun a ses propres chansons. Et le problème, c’est qu’il était toujours très difficile de faire passer les siennes, parce que Paul était très exigeant sur ce point. Quand Paul se laissait aller à jouer sur une chanson de quelqu’un d’autre, il la jouait toujours bien. Mais il fallait faire cinquante-neuf chansons de Paul avant qu’il en écoute une des vôtres.
La phrase est drôle, et elle est exagérée. Mais elle décrit une réalité documentée. Pendant les dernières années des Beatles, George avait des dizaines de chansons en réserve, dont beaucoup ne trouvaient pas leur place sur les albums. Il a fallu attendre Abbey Road pour que Something et Here Comes the Sun soient enfin reconnues, et All Things Must Pass, en 1970, pour que le stock accumulé sorte enfin, sur trois disques. Nous avons détaillé cette frustration dans notre enquête sur la guerre silencieuse des chansons.
Janvier 1969 : “Je jouerai ce que tu veux”
La scène que tout le monde a en tête date du 6 janvier 1969, aux studios de Twickenham, pendant les séances de Get Back. Paul explique à George comment jouer la partie de guitare de Two of Us. George, excédé, finit par lui dire qu’il jouera ce que Paul veut qu’il joue, ou qu’il ne jouera pas du tout si Paul préfère, du moment que cela lui fait plaisir. La séquence, filmée par Michael Lindsay-Hogg, a été montrée dans le film Let It Be en 1970, puis replacée dans son contexte par la série Get Back de Peter Jackson en 2021. Quatre jours plus tard, le 10 janvier, George quitte temporairement le groupe.
Ce n’était pas une dispute sur le talent de Paul. C’était une dispute sur la place de chacun. Paul, souvent moteur du groupe depuis la mort de Brian Epstein, organisait, dirigeait, proposait des arrangements jusque dans le détail. George, qui avait gagné son autonomie musicale, ne supportait plus d’être traité en exécutant. Nous avons raconté ces semaines dans notre enquête sur Run of the Mill, la chanson qu’il en a tirée.
Octobre 1974 : “Je préfère Willie Weeks à la basse”
Cinq ans plus tard, à la conférence de presse qui lance sa tournée nord-américaine de 1974, George revient sur le sujet devant les journalistes de Los Angeles. Selon le recueil George Harrison on George Harrison: Interviews and Encounters, il explique que l’idée de reformer les Beatles est un fantasme, que Paul est un excellent bassiste mais qu’il est parfois un peu envahissant, et qu’il préfère avoir Willie Weeks à la basse, avec tout le respect qu’il doit à Paul. Puis il ajoute la phrase la plus citée : il rejoindrait un groupe avec John Lennon n’importe quand, mais il ne pourrait pas en rejoindre un avec Paul McCartney. Et il précise : ce n’est rien de personnel, c’est une question de point de vue musical.
Nous avons rassemblé toutes ces déclarations dans notre article sur George Harrison et la réunion des Beatles. Ce qui importe ici, c’est la constance du propos : de 1969 à 1979, George ne reproche jamais à Paul d’écrire de mauvaises chansons. Il lui reproche de prendre toute la place.
George admirait le mélodiste
“Paul écrit toujours de belles mélodies”
Le regard de George sur Paul ne se résume pas à la critique. Il a toujours distingué le compositeur de mélodies, qu’il admirait sincèrement, et le chef de groupe, qu’il supportait mal. En 1969, en pleine crise, alors que les Beatles enregistrent Abbey Road dans une atmosphère tendue, George confie au journaliste David Wigg que Paul écrit toujours de belles mélodies, et qu’il est formidable pour ça. La remarque est d’autant plus significative qu’elle date de l’année même où leurs relations sont au plus bas.
Paul a raconté de son côté une anecdote qui va dans le même sens. Après avoir entendu Martha My Dear, sur l’Album blanc, George lui aurait dit qu’il n’arriverait jamais à écrire des chansons comme ça. Venant d’un homme qui venait d’écrire While My Guitar Gently Weeps et allait écrire Something, la phrase est un hommage.
Les ballades plutôt que le rock
On retrouve ici la cohérence du goût de George. Les chansons de Paul qu’il appréciait le plus étaient ses ballades : Yesterday, Michelle, Here, There and Everywhere, Martha My Dear, puis I’m Carrying. Celles qui le laissaient froid étaient les rocks appuyés, les morceaux de bravoure vocale, les productions trop fortes. Ce n’est pas un hasard si George lui-même, en solo, a surtout brillé dans les tempos moyens et les mélodies sinueuses, de My Sweet Lord à All Those Years Ago.
Il y a d’ailleurs une ironie à ce que ce soit George, l’homme de la subtilité, qui reproche à Paul le bruit. Car dans les années 1970, Paul est aussi l’auteur d’un nombre considérable de chansons douces, que George semblait ne pas toujours connaître. La popularité de Live and Let Die, de Jet ou de Band on the Run masquait, pour le grand public comme pour son ancien guitariste, le Paul plus intime de Ram, que nous avons raconté dans notre dossier sur Ram.
Correctif factuel n° 2 — George ne détestait pas la musique de Paul
Le titre que l’on retrouve partout, George Harrison n’aimait pas la musique de Paul McCartney, déforme ses propos. George a dit que la musique solo de Paul était inoffensive, ce qui est une critique tiède, pas un rejet. Il a précisé dans la même phrase qu’il préférait les belles mélodies de Paul, cité une chanson qu’il trouvait sensationnelle, et souligné que son reproche visait le rock bruyant en général, pas Paul en particulier. On lit aussi parfois que Paul faisait après les Beatles un rock plus dur que George : c’est vrai d’une partie de sa production, mais Paul a écrit dans les années 1970 au moins autant de ballades que de rocks.
Les années 1980 : de All Those Years Ago à Rolling Stone
1981 : Paul chante pour George
Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné. Quelques mois plus tard, George reprend une chanson qu’il avait écrite pour Ringo, et en réécrit les paroles en hommage à John. All Those Years Ago sort en mai 1981 sur l’album Somewhere in England. Ringo joue la batterie. Et Paul, Linda McCartney et Denny Laine, de Wings, ajoutent leurs voix aux chœurs. C’est la première fois depuis la séparation que les trois Beatles survivants apparaissent ensemble sur un même enregistrement. Le single monte à la deuxième place aux États-Unis.
Le geste de Paul n’a rien d’anodin. L’homme dont George disait deux ans plus tôt qu’il était impossible de jouer avec lui vient chanter sur une chanson de George, en simple choriste, sans rien diriger. Voir notre fiche All Those Years Ago. L’album Somewhere in England est disponible dans une édition récente.
Le 27 avril 1981, au mariage de Ringo Starr et Barbara Bach à Londres, les trois ex-Beatles se retrouvent aussi, et improvisent quelques vieux standards de rock and roll au piano. La même année, l’album de Ringo Stop and Smell the Roses contient des chansons écrites et produites séparément par George, Wrack My Brain, et par Paul, Private Property et Attention.
1987 : “Comment va Paul ?”
En 1987, pour le vingtième anniversaire de Rolling Stone, le journaliste Anthony DeCurtis interroge George à Friar Park, au lendemain d’un entretien avec Paul. À peine arrivé, George lui demande comment va Paul. DeCurtis racontera plus tard avoir pensé, à cet instant, que c’était donc cela que les Beatles étaient devenus : George Harrison devait demander à un journaliste des nouvelles de Paul McCartney. Quand DeCurtis lui confie qu’il a eu du mal à garder le contrôle de l’entretien avec Paul, George sourit malicieusement, et le journaliste repense aussitôt à la scène de Let It Be.
L’anecdote dit tout de leur relation à la fin des années 1980 : une distance réelle, de l’ironie, et une curiosité intacte. George relance au même moment sa carrière avec Cloud Nine et le tube Got My Mind Set on You, puis avec les Traveling Wilburys. Paul, de son côté, prépare Flowers in the Dirt avec Elvis Costello.
1994-1995 : l’Anthology, ou la réconciliation en studio
Free as a Bird et Real Love
La vraie réconciliation musicale arrive avec The Beatles Anthology. En 1994, Yoko Ono remet à Paul plusieurs maquettes de John. Paul, George et Ringo décident de les terminer, avec Jeff Lynne, l’ancien partenaire de George dans les Traveling Wilburys, à la production. Le choix de Lynne est en soi un compromis : c’est l’homme de George, et c’est Paul qui l’accepte. Free as a Bird est enregistré au studio de Paul, dans le Sussex, au début de 1994, puis Real Love au début de 1995. Pour la première fois depuis 1970, Paul et George jouent ensemble en studio, et George signe un solo de slide sur Free as a Bird que beaucoup considèrent comme l’un de ses plus beaux.
Les témoins décrivent des séances détendues, pleines d’humour, même si les vieilles frictions affleurent parfois. En juin 1994, les trois hommes se retrouvent aussi à Friar Park, devant les caméras, pour jouer dans le jardin des chansons de leur jeunesse, guitares et ukulélé en main. Nous avons raconté le rôle de George dans ce projet dans notre article sur la genèse de l’Anthology, et le jardin de Friar Park dans notre article sur George jardinier.
Now and Then : quand George juge une chanson de John
Une troisième maquette, Now and Then, est aussi travaillée en 1995, puis abandonnée. Selon Paul et Jeff Lynne, George trouvait la chanson faible et la qualité de la cassette trop mauvaise. Le jugement est typique de George : exigeant, sans complaisance, y compris envers John. La chanson ne sortira qu’en novembre 2023, après que les outils mis au point pour Get Back eurent permis d’isoler la voix de John. Paul y a conservé des parties de guitare enregistrées par George en 1995.
Il y a là une ironie de l’histoire. George, qui reprochait à Paul de vouloir tout contrôler, a refusé de terminer une chanson. Paul, qui a toujours voulu aller jusqu’au bout, l’a finalement terminée, vingt-huit ans plus tard, en gardant la guitare de George. Les deux tempéraments se retrouvent jusque dans ce dernier titre des Beatles.
Après George : ce que Paul fait des chansons de son ami
Novembre 2001 : la dernière visite
George Harrison meurt le 29 novembre 2001 à Los Angeles, à 58 ans. Dans les semaines qui précèdent, Paul vient le voir. Il racontera qu’ils ont passé un long moment ensemble, à se tenir la main, à évoquer leur enfance à Liverpool, et que George, malgré la maladie, avait gardé tout son humour. Paul a souvent rappelé qu’ils se connaissaient depuis le bus de l’école, quand George, plus jeune d’un an, était encore pour lui un gamin.
Correctif factuel n° 3 — Paul McCartney n’est pas mort en 2001
On lit dans certains articles que George Harrison et Paul McCartney sont restés amis jusqu’à leur mort en 2001. C’est une erreur grossière. Seul George est mort en 2001, le 29 novembre, à Los Angeles. Paul McCartney est vivant : il a eu 84 ans le 18 juin 2026, a publié en mai 2026 l’album The Boys of Dungeon Lane, numéro un au Royaume-Uni, et dévoile encore de nouvelles chansons à l’automne 2026. Les deux hommes sont restés amis jusqu’à la mort de George.
2002 : Something au ukulélé
Le 29 novembre 2002, au Concert for George organisé au Royal Albert Hall par Eric Clapton et Olivia Harrison, Paul joue For You Blue, All Things Must Pass et Something. Pour Something, il commence seul, au ukulélé, avant que l’orchestre ne prenne le relais. Le choix de l’instrument est un hommage : George était un passionné de ukulélé, qu’il collectionnait et offrait volontiers à ses amis. Paul raconte volontiers que c’est George qui l’avait converti au ukulélé.
Depuis, Paul a gardé cette version dans ses concerts. Presque chaque soir de ses tournées, il présente Something en évoquant George, commence au ukulélé, puis laisse le groupe enchaîner, tandis que des photographies de George défilent sur les écrans. La chanson que George avait eu tant de mal à imposer chez les Beatles est devenue, grâce à Paul, l’un des moments les plus émouvants de ses concerts. Nous avons raconté le parcours de la chanson dans notre sélection de chansons de George.
2026 : Paul, dernier Beatle avec Ringo
En 2026, Paul McCartney a 84 ans. Il a publié The Boys of Dungeon Lane, son album produit par Andrew Watt, avec un duo avec Ringo, et il en a sorti une édition spéciale en octobre, comme nous l’expliquions dans notre article sur l’édition spéciale et dans notre article sur ses trois nouvelles chansons. L’album est disponible ici. George, lui, aurait eu 83 ans en février.
On peut s’amuser à imaginer ce que George aurait pensé de ce disque. Il aurait sans doute trouvé certains rocks trop bruyants. Et il aurait sans doute trouvé, quelque part, une ballade sensationnelle. Ce n’est pas un jugement contradictoire : c’est exactement celui qu’il portait en 1979, et sans doute celui qu’il portait sur Paul depuis le bus de Speke.
Et Paul, que pensait-il de la musique de George ?
Le cadet longtemps sous-estimé
L’histoire serait incomplète sans le regard inverse. Pendant les années Beatles, Paul et John ont longtemps traité George en petit frère. Il avait un an de moins que Paul et deux ans de moins que John, il était entré dans le groupe presque comme un apprenti, et ses premières chansons, Don’t Bother Me en 1963 puis I Need You et You Like Me Too Much en 1965, ne laissaient pas deviner l’auteur qu’il allait devenir. Paul l’a reconnu à plusieurs reprises : John et lui n’ont pas toujours accordé à George la place qu’il méritait, et ils ont mis du temps à comprendre ce qu’il était en train de devenir.
Le basculement date de 1968-1969. Avec While My Guitar Gently Weeps, Something et Here Comes the Sun, George impose des chansons que personne ne peut plus traiter en remplissage. Frank Sinatra présentera Something comme l’une des plus belles chansons d’amour des cinquante dernières années, en l’attribuant d’ailleurs souvent à Lennon et McCartney, ce qui amusait George. Paul, de son côté, n’a jamais caché son admiration pour cette chanson, sur laquelle il a écrit une ligne de basse célèbre, si chargée que George lui-même trouvait qu’elle en faisait trop.
La basse de Something, ou la querelle inversée
L’épisode de Something est d’ailleurs le miroir parfait du jugement de 1979. Sur cette chanson, Paul joue une ligne de basse mélodique, très mobile, qui dialogue constamment avec la voix. Les musiciens l’adorent. George, selon plusieurs témoignages, la trouvait trop chargée et aurait préféré quelque chose de plus simple. On retrouve exactement le reproche de 1974 : Paul est un excellent bassiste, mais parfois envahissant. Et le goût de George, déjà : trois notes bien placées plutôt qu’une avalanche.
Cela n’empêchait pas George de reconnaître le talent de Paul. Cela dit simplement qu’ils n’avaient pas la même idée de ce qu’est une belle chanson. Pour Paul, une chanson est un terrain de jeu où chaque instrument peut briller. Pour George, c’est un espace qu’il faut laisser respirer.
Les chansons de Paul que George aurait pu aimer
Un Paul tendre, de 1970 à 1997
Si l’on prend au mot le jugement de George, on peut dresser la liste des chansons de Paul qui correspondaient à son goût : des mélodies simples, des interprétations retenues, peu de décibels. La carrière solo de Paul en compte beaucoup plus qu’on ne le croit. En voici quelques-unes, à écouter avec l’oreille de George.
- Junk (1970). Une ballade acoustique écrite en Inde en 1968, pendant le séjour à Rishikesh, où George était aussi, publiée sur le premier album solo, McCartney.
- Every Night (1970). Une chanson de convalescence, sur le même album, d’une grande simplicité.
- Warm and Beautiful (1976). Une ballade au piano de Wings at the Speed of Sound, que Paul a reprise en 1999 dans une version pour quatuor à cordes sur Working Classical.
- I’m Carrying (1978). La chanson que George a sauvée, sur London Town.
- Here Today (1982). La lettre à John de Tug of War, écrite après l’assassinat, l’une des chansons les plus pudiques de Paul.
- Distractions (1989). Une mélodie délicate de Flowers in the Dirt, habillée d’un arrangement orchestral de Clare Fischer.
- Calico Skies et Little Willow (1997). Deux ballades de Flaming Pie. Little Willow a été écrite pour les enfants de Maureen Starkey, la première épouse de Ringo, morte en décembre 1994.
Flaming Pie et Jeff Lynne : le pont entre les deux
Le cas de Flaming Pie, publié en mai 1997, est particulièrement intéressant. Paul y retrouve Jeff Lynne, le producteur de Cloud Nine et des Traveling Wilburys, l’homme de confiance de George, avec qui il venait de travailler sur l’Anthology. Plusieurs titres de l’album sont coproduits par Lynne, et le disque a souvent été salué comme l’un des plus réussis de Paul depuis les années 1970, plus acoustique, plus intime, moins chargé. C’est peut-être l’album solo de Paul le plus proche du goût de George, et ce n’est sans doute pas un hasard.
On ne sait pas ce que George en a pensé. Il ne s’est pas exprimé publiquement sur le disque. Mais l’enchaînement est parlant : l’Anthology a rapproché les deux hommes en studio, et Paul en est ressorti avec un album dans un esprit que George aurait pu signer.
Les rocks qui le laissaient froid
À l’inverse, on devine sans peine les morceaux que visait George en parlant de choses bruyantes et rythmées. Les grands rocks de scène de Wings, conçus pour les stades, avec guitares saturées, cuivres et effets pyrotechniques, comme Live and Let Die en 1973, sont exactement ce que George reprochait au rock des années 1970. Il ne les a jamais cités nommément. Mais quand il oppose les belles mélodies aux airs bruyants, il dessine en creux la frontière entre deux Paul, le chanteur de ballades et l’homme de scène.
Ironie supplémentaire : Paul a lui-même souvent expliqué qu’il écrivait les rocks pour la scène et les ballades pour lui. Le Paul que préférait George était peut-être aussi le Paul le plus intime.
Un critique sans filtre, pas seulement pour Paul
George ne ménageait personne
Pour mesurer le poids réel du mot inoffensif, il faut le replacer dans l’ensemble des jugements de George. Le Beatle tranquille était aussi un critique redoutable, qui ne ménageait personne. Il a dit du bien de très peu de musiciens de la génération suivante, et beaucoup de mal de plusieurs. Au milieu des années 1990, quand Oasis se présente comme l’héritier des Beatles, George explique que le groupe n’a pas beaucoup de profondeur et qu’il ne le trouve pas très intéressant, déclenchant une réplique fleurie de Liam Gallagher. Nous avons raconté cette histoire croisée dans notre article sur Oasis et les Beatles.
À côté de ces jugements, celui qu’il porte sur Paul en 1979 paraît presque affectueux. Inoffensif, c’est un reproche de tiédeur, pas un rejet. Et George prend soin de l’accompagner d’un compliment sur une chanson précise, ce qu’il ne faisait pas pour les groupes qui l’agaçaient vraiment.
Le goût de George, une constante
Ce qui frappe, en relisant tous ces entretiens, c’est la constance du goût de George sur trente ans. En 1974, il dit qu’il est fou amoureux de Smokey Robinson et qu’il trouve Ry Cooder sensationnel. En 1979, il cite Little Richard, Larry Williams, Ry Cooder et Clapton. Dans les années 1980, il produit Cloud Nine avec Jeff Lynne, puis forme les Traveling Wilburys avec Roy Orbison, Bob Dylan, Tom Petty et Lynne, des artistes de la mélodie et de la retenue. Jusqu’à la fin, il défend les mêmes valeurs : la mélodie, la subtilité, la note juste plutôt que la note de plus.
Le jugement sur Paul n’est donc pas une pique isolée. C’est l’application à son ancien partenaire d’une esthétique qu’il appliquait à tout le monde, y compris à lui-même. On se souvient qu’il a reconnu sans fard que sa tournée de 1974, avec sa voix cassée, avait été une erreur.
L’humour comme terrain commun
Il y avait pourtant un terrain où les deux hommes se retrouvaient toujours : l’humour. George produisait les films des Monty Python avec HandMade Films, apparaissait dans le faux documentaire des Rutles, All You Need Is Cash, en 1978, et riait volontiers de la légende des Beatles. Paul, plus soucieux de son image, a longtemps observé ces parodies avec plus de réserve, comme nous le racontions dans notre histoire des Rutles. Mais dans les images de l’Anthology tournées à Friar Park en 1994, les deux hommes rient ensemble comme deux adolescents de Liverpool. C’est peut-être la meilleure réponse à l’entretien de 1979 : la musique de Paul pouvait laisser George indifférent, Paul ne l’a jamais laissé indifférent.
Ce qu’il faut retenir
George Harrison n’a jamais détesté la musique de Paul McCartney. Il en a dit, en 1979, qu’elle était inoffensive, ce qui était surtout une façon de dire qu’elle ne le touchait pas quand elle devenait trop forte. Il admirait le mélodiste, sauvait les ballades, et citait I’m Carrying comme une chanson sensationnelle. Ce qu’il ne supportait pas, c’était le Paul chef d’orchestre, celui qui faisait passer cinquante-neuf de ses chansons avant d’écouter celle des autres.
Les deux hommes ont fini par se retrouver, sur All Those Years Ago, puis sur l’Anthology. Et depuis 2002, c’est Paul qui fait vivre Something sur les scènes du monde entier, au ukulélé, l’instrument préféré de George. Le dernier mot de leur relation n’a pas été dit dans Rolling Stone. Il se joue chaque soir de concert.
Chronologie : George, Paul et la musique
| Date | Événement |
|---|---|
| 6 janvier 1969 | Dispute sur Two of Us à Twickenham |
| 10 janvier 1969 | George quitte temporairement les Beatles |
| 1969 | George à David Wigg : Paul écrit toujours de belles mélodies |
| Novembre 1970 | All Things Must Pass libère le stock de chansons de George |
| Octobre 1974 | Conférence de presse : il préfère Willie Weeks à Paul à la basse |
| 5 mai 1977 | Paul enregistre I’m Carrying aux îles Vierges |
| 31 mars 1978 | Sortie de London Town |
| 19 février 1979 | Entretien de George avec Mick Brown |
| 19 avril 1979 | Publication dans Rolling Stone : la musique de Paul est inoffensive |
| Juin 1979 | Sortie de Back to the Egg, après l’entretien |
| 27 avril 1981 | Les trois ex-Beatles au mariage de Ringo |
| Mai 1981 | All Those Years Ago, avec Paul, Linda et Denny Laine aux chœurs |
| 1987 | George demande à Anthony DeCurtis des nouvelles de Paul |
| 1994-1995 | Free as a Bird et Real Love : Paul et George rejouent ensemble |
| 29 novembre 2001 | Mort de George Harrison |
| 29 novembre 2002 | Concert for George : Paul joue Something au ukulélé |
| 2 novembre 2023 | Now and Then sort, avec la guitare de George enregistrée en 1995 |
| Mai 2026 | The Boys of Dungeon Lane, numéro un au Royaume-Uni |
Pour aller plus loin : écouter, voir, lire
À voir sur YouTube
- I’m Carrying, la ballade que George trouvait sensationnelle
- All Those Years Ago, avec Paul aux chœurs
- Something au ukulélé, Concert for George 2002
- La dispute de Two of Us dans Get Back
À écouter et à lire
- Wings, London Town (1978), pour I’m Carrying : en CD et vinyle.
- George Harrison, Somewhere in England (1981), pour All Those Years Ago : disponible ici.
- George Harrison, George Harrison (1979), l’album de l’entretien : en CD et vinyle.
- Let It Roll: Songs by George Harrison, la compilation de référence : en CD.
- Paul McCartney, The Boys of Dungeon Lane (2026) : disponible ici.
- Ashley Kahn (dir.), George Harrison on George Harrison: Interviews and Encounters, qui reprend les entretiens de 1974 et 1979 : le livre.
Questions fréquentes
George Harrison aimait-il la musique de Paul McCartney ?
Il admirait ses mélodies et ses ballades, mais trouvait sa musique solo des années 1970 inoffensive, et n’aimait pas ses rocks bruyants.
Où George a-t-il qualifié la musique de Paul d’inoffensive ?
Dans un entretien avec Mick Brown, réalisé le 19 février 1979 et publié par Rolling Stone le 19 avril 1979.
Quelle chanson de Paul George trouvait-il sensationnelle ?
I’m Carrying, sur l’album London Town de Wings, sorti en mars 1978.
George parlait-il de Back to the Egg ?
Non. Back to the Egg est sorti en juin 1979, après l’entretien. George parlait de London Town.
Pourquoi George ne voulait-il pas rejouer avec Paul ?
Parce qu’il le trouvait trop dirigiste : selon lui, il fallait jouer cinquante-neuf chansons de Paul avant qu’il en écoute une des autres.
Que s’est-il passé entre George et Paul en janvier 1969 ?
Une dispute sur la guitare de Two of Us, filmée pendant les séances de Get Back. George a quitté le groupe quelques jours plus tard, avant de revenir.
Paul et George ont-ils rejoué ensemble après les Beatles ?
Oui. Paul a chanté sur All Those Years Ago en 1981, et ils ont enregistré ensemble Free as a Bird et Real Love en 1994-1995.
Paul McCartney est-il mort ?
Non. Paul McCartney a 84 ans en 2026. Seul George est mort en 2001.
Pourquoi Paul joue-t-il Something au ukulélé ?
En hommage à George, grand amateur de ukulélé, depuis le Concert for George de 2002.
Que pensait George de Now and Then ?
Selon Paul et Jeff Lynne, il trouvait la maquette faible et de mauvaise qualité en 1995. La chanson est sortie en 2023 avec ses guitares de 1995.
Glossaire
- Gizmotron : dispositif inventé par Godley et Creme qui frotte les cordes d’une guitare comme un archet.
- Slide : technique de guitare consistant à glisser un tube sur les cordes, signature de George après 1970.
- Ballade : chanson lente et mélodique, souvent sentimentale.
- Wings : le groupe de Paul McCartney de 1971 à 1981.
- Anthology : le projet documentaire et discographique des Beatles de 1994-1996.
Sources et références
Mick Brown, entretien avec George Harrison, Rolling Stone, 19 avril 1979 ; Ashley Kahn (dir.), George Harrison on George Harrison: Interviews and Encounters ; Anthony DeCurtis, Rolling Stone, 2001 ; The Beatles Bible (entretien du 19 février 1979, I’m Carrying) ; The Paul McCartney Project ; John Blaney ; Guitar Player et American Songwriter sur la conférence de presse de 1974 ; The Beatles: Get Back (Peter Jackson, 2021).
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