Not Guilty : la chanson de George Harrison enregistrée 101 fois par les Beatles avant d’être écartée de l’Album blanc
Il existe dans les archives des Beatles une chanson qui détient un record que personne n’envie : celui du plus grand nombre de prises de toute l’histoire du groupe. En août 1968, aux studios EMI d’Abbey Road, John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr ont joué Not Guilty plus de cent fois. Puis ils l’ont rangée dans un placard. La chanson ne figurera pas sur l’Album blanc, ce double disque de trente titres où il y avait pourtant de la place pour Wild Honey Pie et ses cinquante-deux secondes, et pour les huit minutes de Revolution 9.
Son auteur, George Harrison, y plaidait non coupable. Non coupable d’avoir entraîné le groupe en Inde chez le Maharishi. Non coupable de gêner la carrière de ses deux camarades. Non coupable de vouloir plus que sa part. La chanson était un plaidoyer, et elle a perdu son procès. Il faudra attendre onze ans pour que George la publie, apaisée, sur son album de 1979, et vingt-huit ans pour entendre enfin la version des Beatles, sur Anthology 3.
Voici l’histoire complète de Not Guilty : son écriture au retour de Rishikesh, la maquette d’Esher, les quatre journées d’enregistrement d’août 1968, le mystère de son exclusion, sa résurrection en 1979, et les versions publiées depuis. Une histoire qui raconte, mieux que bien des chefs-d’œuvre, la place de George Harrison dans les Beatles.
En bref
- Auteur : George Harrison, au printemps 1968, au retour de l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi à Rishikesh.
- Sujet : un plaidoyer personnel face aux reproches de Lennon et McCartney, autour de l’Inde, d’Apple et de sa place dans le groupe. Harrison résumait lui-même : Paul, John, Apple, Rishikesh, les amis indiens.
- Maquette : enregistrée fin mai 1968 chez George, à Kinfauns (Esher), publiée officiellement en 2018.
- Séances Beatles : 7, 8, 9 et 12 août 1968 à Abbey Road. 101 prises de base, la 99e retenue puis réduite en prise 102. Ingénieur : Ken Scott.
- Destin : écartée de l’Album blanc (22 novembre 1968). Publiée en version raccourcie sur Anthology 3 en 1996, en version intégrale en 2018.
- Version solo : réenregistrée en 1978 dans le studio de Friar Park, publiée en février 1979 sur l’album George Harrison.
Sommaire
Le printemps 1968 : George revient d’Inde, et rien ne va plus
Pour comprendre Not Guilty, il faut se replacer dans l’état du groupe au printemps 1968. Les Beatles sortent d’une expérience qui devait les transformer et qui les a surtout divisés : le séjour à Rishikesh.
Le voyage de George
Le séjour en Inde, au pied de l’Himalaya, dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, a été l’idée de George avant d’être celle des quatre. C’est lui qui, depuis 1966, s’est plongé dans la musique et la spiritualité indiennes, qui a étudié le sitar avec Ravi Shankar, et qui a entraîné les autres vers la méditation transcendantale en août 1967. Les quatre Beatles, accompagnés de leurs compagnes et d’une petite troupe d’amis, arrivent à Rishikesh en février 1968. Nous avons raconté ces semaines dans Les Beatles en Inde : anatomie des huit semaines de Rishikesh.
Ringo repart au bout de dix jours, en se plaignant de la nourriture. Paul s’en va après environ cinq semaines. John et George restent jusqu’au milieu d’avril, et quittent l’ashram brusquement, sur fond de rumeurs concernant le comportement du Maharishi. Lennon en tire une chanson vengeresse, Sexy Sadie, dont le titre original visait directement le gourou. George, lui, ne renie pas sa foi. Il ne renie pas non plus l’idée du voyage. Mais il sent qu’on lui en veut.
Un groupe qui revient avec trente chansons, et des rancœurs
Paradoxalement, le séjour a été extraordinairement fertile. Coupés du monde, sans télévision ni studio, les Beatles ont écrit en Inde une quantité inouïe de chansons, qui formeront l’essentiel de l’Album blanc. George en rapporte plusieurs, dont Sour Milk Sea, qu’il donnera à Jackie Lomax, et Not Guilty, qu’il termine au retour.
Mais le climat a changé. L’idylle indienne s’est mal terminée, Apple, la société créée par le groupe au début de 1968, commence à engloutir argent et énergie, et les relations entre les quatre se tendent. George, qui a longtemps été le petit frère toléré du tandem Lennon-McCartney, a désormais des chansons, des convictions et un caractère. Il sent qu’on le lui fait payer. Nous avons analysé ce rapport de force dans George Harrison et la guerre silencieuse des chansons et dans George Harrison, une émancipation à l’ombre du duo Lennon-McCartney.
Rishikesh, avril 1968 : ce qui s’est vraiment passé
La chanson ne se comprend pas sans le départ précipité de l’ashram, au milieu d’avril 1968. C’est cet épisode qui fait naître les reproches auxquels George répond.
Une rumeur venue de Magic Alex
Parmi les proches qui accompagnent les Beatles en Inde se trouve Alexis Mardas, surnommé Magic Alex, un jeune inventeur grec que Lennon a placé à la tête du département électronique d’Apple. Méfiant envers le Maharishi, il répand l’idée que le gourou se serait mal conduit avec une jeune femme du groupe. Aucune preuve sérieuse n’a jamais été apportée, et la rumeur a été largement contestée depuis par des témoins présents. Mais elle suffit à convaincre Lennon, qui décide de partir. George, plus réservé, le suit. Nous avons consacré une page à ce personnage trouble : Alexis Mardas.
Sexy Sadie et la gêne de George
En quittant l’ashram, Lennon commence à écrire une chanson féroce contre le Maharishi. Selon le récit le plus couramment rapporté, c’est George qui l’aurait convaincu de ne pas nommer directement le gourou, ce qui donne Sexy Sadie. Ce détail est capital pour comprendre Not Guilty : George est le seul des quatre à refuser de condamner le Maharishi, le seul à garder sa foi intacte, et donc le seul à se retrouver en porte-à-faux. Pour les autres, il est celui qui les a entraînés dans une aventure qui a mal tourné. Pour lui, l’aventure n’a pas mal tourné du tout. Le malentendu est total.
Des années plus tard, George et Paul diront d’ailleurs leur regret d’avoir traité le Maharishi aussi durement. Nous retraçons son parcours et ses relations avec le groupe dans notre page Maharishi Mahesh Yogi.
Apple, l’autre accusé
Le second front est Apple. Lancée officiellement en 1968, la société des Beatles devait être une utopie : un label, une boutique, un studio, une division électronique, un département de films, une fondation pour les artistes. Elle devient très vite un gouffre financier, où chacun rejette sur les autres la responsabilité des dérives. Quand George assure dans sa chanson qu’il n’a pas fait capoter l’entreprise commune, c’est d’Apple qu’il s’agit en partie. Nous avons raconté cette aventure dans Apple Records, l’utopie musicale des Beatles.
Que dit Not Guilty ? Une chanson qui plaide sa cause
Le titre suffit à poser le sujet : “non coupable”. George y répond, couplet après couplet, à une série d’accusations qu’il n’a pas besoin de nommer pour que ses camarades se reconnaissent.
Paul, John, Apple, Rishikesh
George Harrison a lui-même donné la clé de la chanson dans son livre I, Me, Mine, publié en 1980. Il y explique qu’il l’a écrite avant l’Album blanc et qu’elle parle de cette période, en énumérant ses cibles : Paul, John, Apple, Rishikesh, les amis indiens. La liste est éloquente. La chanson ne vise pas une personne, elle règle les comptes d’une année entière.
Dans les couplets, le narrateur se défend de plusieurs fautes. Il assure qu’il ne cherche pas à gêner ceux qui veulent briller, qu’il ne cherche pas à prendre plus que sa part, qu’il n’a pas fait capoter l’entreprise commune, et qu’il n’a pas égaré ses amis en les entraînant vers l’Orient. Le ton est sec, ironique, parfois amer. On y entend un homme qui en a assez d’être traité comme le gêneur de service.
“Je défendais mon espace”
Harrison a souvent commenté la chanson. Dans un entretien de 1987, il a résumé son propos : il disait qu’il n’était pas coupable de gêner leur carrière, et qu’il défendait simplement sa position. En 1979, au moment de publier sa propre version, il a été plus nuancé, expliquant au magazine Rolling Stone que les paroles étaient un peu datées, mais qu’elles parlaient de ce qui se passait à l’époque, du Maharishi, de l’Himalaya et de tout le reste. Interrogé pour savoir si la chanson visait McCartney, il a répondu que non, qu’elle parlait de toute cette période de 1968, et qu’il y avait beaucoup d’humour dedans, à condition de le chercher.
Cette insistance sur l’humour n’est pas une coquetterie. Not Guilty n’est pas un brûlot comme How Do You Sleep?, la charge de Lennon contre McCartney de 1971. C’est une défense pleine d’ironie, où George se moque autant de lui-même que des autres. Mais en août 1968, ses camarades n’avaient pas forcément envie de rire.
Correctif factuel : ce n’est pas une chanson contre le Maharishi
On lit parfois que Not Guilty serait la réponse de George Harrison au Maharishi, comme Sexy Sadie l’était pour Lennon. C’est l’inverse. George n’a jamais rompu avec la méditation ni avec la spiritualité indienne. Sa chanson ne vise pas le gourou : elle répond aux reproches de ses camarades, qui lui en voulaient de les avoir entraînés en Inde, et plus largement aux tensions du groupe autour d’Apple. Harrison l’a dit lui-même dans I, Me, Mine : la chanson parle de Paul, de John, d’Apple, de Rishikesh et de ses amis indiens.
Un morceau de jazz déguisé en rock
Musicalement, Not Guilty est l’une des chansons les plus sophistiquées que George ait écrites dans les années 1960. Elle est en mi mineur et repose sur des accords inhabituels, d’une couleur presque jazz, avec des changements de mesure qui compliquent singulièrement la tâche des musiciens. C’est d’ailleurs le mot qu’il emploie dans sa maquette, où il présente la chanson comme un morceau de jazz, tout en ajoutant qu’elle ferait un bon rock. Toute l’histoire de la chanson tient dans cette hésitation : jazz ou rock, finesse ou violence. Les Beatles choisiront la violence en 1968. George choisira la finesse en 1979.
Anatomie musicale : pourquoi Not Guilty est si difficile à jouer
Le record de prises n’est pas seulement le symptôme d’un groupe fatigué. Il tient aussi à la chanson elle-même, l’une des plus exigeantes que George ait proposées aux Beatles.
Une tonalité mineure et des accords de jazz
La chanson est en mi mineur, une tonalité que George affectionne à cette époque. Mais au lieu de se contenter des accords simples du rock, il enchaîne des accords enrichis, avec septièmes et neuvièmes, qui donnent au morceau une couleur instable, à mi-chemin entre la ballade jazz et le blues. Le musicologue Walter Everett, dans son étude de référence sur la musique des Beatles, souligne la sophistication de ces enchaînements, rares dans le répertoire du groupe. Pour des musiciens qui ont appris le rock à l’oreille, dans les clubs de Liverpool et de Hambourg, ces accords demandent une vraie concentration.
Le piège du passage ternaire
La principale difficulté est rythmique. À certains moments, la chanson bascule dans une mesure à trois temps, avant de revenir au rythme de base. Ces bascules doivent être parfaitement synchronisées entre la batterie, la basse, la guitare et le clavier. Une seule hésitation, et la prise est perdue. C’est ce qui explique les dix-huit prises consacrées à la seule introduction le 7 août, et l’acharnement des jours suivants. Ringo, en particulier, doit tenir un rythme constamment brisé, alors même qu’il se sent de plus en plus mis à l’écart, deux semaines avant de claquer la porte.
Un son volontairement agressif
Dans la version de 1968, George choisit un son très saturé pour sa guitare, et il double la voix et les instruments de manière à obtenir une texture dense, presque étouffante. Le clavecin de Lennon apporte un contrepoint grinçant. L’ensemble a quelque chose de nerveux, d’irrité, qui correspond parfaitement au propos de la chanson. C’est sans doute le paradoxe central de Not Guilty : la version des Beatles est fidèle à la colère des paroles, mais elle trahit l’élégance de la mélodie. La version de 1979 fera exactement l’inverse.
Le dernier son à l’envers
Un détail technique ajoute à la singularité de la séance. Selon plusieurs historiens des séances, l’utilisation d’un effet de chambre d’écho inversé sur la chanson serait l’une des dernières occurrences de ces effets de bande à l’envers qui avaient fait la gloire du groupe depuis Rain et Tomorrow Never Knows, en 1966. Avec Not Guilty, c’est donc aussi une certaine époque d’expérimentation de studio qui se referme.
Fin mai 1968, Kinfauns : la maquette d’Esher
À la fin du mois de mai 1968, les Beatles se retrouvent chez George, dans son bungalow de Kinfauns, à Esher, dans le Surrey, pour enregistrer des maquettes de leurs nouvelles chansons. Ce sont les célèbres démos d’Esher.
Vingt-sept chansons sur un quatre-pistes
George possède un magnétophone Ampex à quatre pistes. Les quatre Beatles y enregistrent en acoustique, souvent avec des doublages de voix et de petites percussions, près de trente chansons rapportées d’Inde. On y trouve des titres qui deviendront célèbres sur l’Album blanc, et d’autres qui n’y figureront jamais. Kinfauns, ce bungalow aux murs peints de motifs psychédéliques, est raconté dans Il y a 62 ans : le jour où George Harrison acheta Kinfauns.
“Un morceau de jazz”
Dans la maquette de Not Guilty, George chante seul à la guitare acoustique. Il présente la chanson avec humour comme un morceau de jazz, en précisant qu’elle ferait un bon rock. La version est simple, fluide, presque légère. Elle est longtemps restée confinée aux disques pirates, avant d’être publiée officiellement en 2018 dans l’édition du cinquantenaire de l’Album blanc, sur le disque consacré aux démos d’Esher. C’est sans doute la version qui se rapproche le plus de ce que George avait en tête au départ.
Pour qui veut entendre ces maquettes, l’édition anniversaire The Beatles (White Album), 50th Anniversary en propose un disque entier. On y découvre d’autres chansons écartées de l’album, comme Sour Milk Sea, Child of Nature de Lennon, future Jealous Guy, que nous avons racontée dans Jealous Guy : de Child of Nature à Roxy Music, ou Circles, que George publiera en 1982.
Août 1968 : quatre journées pour une chanson
Quand les Beatles s’attaquent à Not Guilty, au début d’août 1968, l’enregistrement de l’Album blanc dure depuis deux mois et l’ambiance s’est considérablement dégradée.
Un studio sous tension
Le 16 juillet 1968, l’ingénieur du son Geoff Emerick, qui avait travaillé sur Revolver et Sgt. Pepper, a quitté les séances, épuisé par l’atmosphère. Il a été remplacé par un jeune ingénieur de vingt et un ans, Ken Scott. Yoko Ono est présente en permanence aux côtés de Lennon, ce qui crispe les autres. Les quatre Beatles enregistrent souvent séparément, parfois dans deux studios en même temps. Fin juillet, ils ont enregistré Hey Jude aux studios Trident. Le 10 août, ils signeront même, sur une petite table d’hôtel, l’accord de distribution d’Apple, que nous avons raconté dans 10 août 1968 : le jour où les Beatles ont signé Apple.
Et le 22 août, deux semaines après Not Guilty, Ringo Starr quittera le groupe, pour quelques jours, convaincu de n’être plus qu’un étranger parmi trois amis. C’est dans cette atmosphère que George présente sa chanson la plus défensive.
Mercredi 7 août : quarante-six prises
La première séance a lieu le mercredi 7 août 1968, au studio 2 d’Abbey Road, sous la direction de George Martin, avec Ken Scott à la console. La formation de base réunit une guitare électrique, une basse, un piano électrique et la batterie. Selon les recherches de Mark Lewisohn, les dix-huit premières prises sont consacrées à la seule introduction, dont la mise en place s’avère redoutable. Au total, quarante-six prises sont enregistrées ce jour-là, dont une poignée seulement vont jusqu’au bout.
Il faut imaginer la scène : des dizaines de départs, des faux pas, des arrêts, une introduction reprise inlassablement. La chanson, avec ses changements de mesure et ses accords subtils, n’est pas faite pour être jouée à la va-vite par un groupe fatigué.
Jeudi 8 août : jusqu’à la prise 101
Le lendemain, les Beatles reprennent. Lennon troque le piano électrique pour un clavecin, qui donnera à la version de 1968 une partie de sa couleur si particulière. Les prises s’enchaînent, de la 47e à la 101e. À la fin de la séance, c’est la prise 99 qui est jugée la meilleure. Au total, il aura fallu 101 prises de base pour obtenir une version satisfaisante d’une chanson de George Harrison.
À titre de comparaison, Please Please Me, l’album, avait été enregistré presque entièrement en une seule journée, le 11 février 1963. Cinq ans plus tard, une seule chanson de George en réclame cent une. On mesure à quel point les méthodes du groupe ont changé, et à quel point la patience de chacun est mise à l’épreuve.
Correctif factuel : 101 prises, pas 102
On lit presque partout que Not Guilty a nécessité 102 prises. Le chiffre est trompeur. Les Beatles ont enregistré 101 prises de base les 7 et 8 août 1968. Le 9 août, la meilleure, la prise 99, a été copiée sur une nouvelle bande pour libérer des pistes, une opération appelée réduction : cette copie a reçu le numéro 102. Ce n’est donc pas une prise jouée de plus, mais un report technique. Le record reste impressionnant : 101 prises, c’est le plus grand nombre de prises de base de toute la discographie des Beatles. Nous l’avions relevé dans notre dossier Des Beatles et des chiffres.
Vendredi 9 août : la guitare jouée depuis la cabine
Le 9 août, la séance de plus de six heures est consacrée aux ajouts : une nouvelle partie de guitare solo, de la basse, de la batterie supplémentaire. C’est là que George a une idée étonnante. Plutôt que de jouer dans le studio, il s’installe dans la cabine de contrôle, tandis que son ampli est placé en bas, dans le studio, avec des micros disposés pour profiter de l’acoustique de la pièce et de la chambre d’écho. Il cherche un son de guitare puissant et saturé, mais aussi une manière de jouer en entendant exactement ce qui part sur la bande.
C’est aussi, selon plusieurs sources, l’une des toutes premières séances où George utilise la guitare qu’Eric Clapton vient de lui offrir, une Gibson Les Paul rouge qu’il baptisera Lucy. Clapton viendra d’ailleurs jouer le solo de While My Guitar Gently Weeps quelques semaines plus tard, le 6 septembre 1968. Nous évoquons son rôle dans notre page consacrée à Eric Clapton et les Beatles.
Lundi 12 août : la voix qui ne vient pas
Le 12 août, George enregistre sa voix. Là encore, il cherche un dispositif inhabituel : il chante dans la cabine, face aux haut-parleurs de contrôle poussés à fond, pour retrouver une sensation de scène. Mais rien n’y fait. Ken Scott, des années plus tard, a résumé la journée avec une phrase sans appel : George ne le sentait pas, il ne parvenait pas à obtenir une voix qui le satisfasse.
Le même jour, un mixage mono provisoire est réalisé. Puis la chanson s’arrête là. Plus personne n’y touchera pendant l’enregistrement de l’Album blanc. Le lendemain, 13 août, les Beatles s’enferment dans une minuscule pièce attenante au studio 2 pour enregistrer Yer Blues, une idée de petit espace née, selon Ken Scott, pendant les séances de Not Guilty. Nous avons raconté cette nuit dans Dans le cagibi 2A : la nuit où les Beatles se sont enfermés dans un placard.
| Date | Travail réalisé |
|---|---|
| Fin mai 1968 | Maquette acoustique à Kinfauns, Esher. |
| 7 août 1968 | Prises 1 à 46 de la base rythmique (guitare, basse, piano électrique, batterie), dont 18 pour la seule introduction. |
| 8 août 1968 | Prises 47 à 101, Lennon au clavecin ; la prise 99 est retenue. |
| 9 août 1968 | Réduction de la prise 99 en prise 102 ; ajouts de guitare solo jouée depuis la cabine, de basse et de batterie. |
| 12 août 1968 | Voix de George enregistrée dans la cabine ; mixage mono provisoire. |
Pourquoi Not Guilty a été écartée de l’Album blanc
L’Album blanc paraît le 22 novembre 1968. Il contient trente chansons, dont quatre de George : While My Guitar Gently Weeps, Piggies, Long, Long, Long et Savoy Truffle. Not Guilty n’y est pas. Pourquoi ? Personne n’a jamais donné d’explication officielle, et les hypothèses se sont accumulées.
Une chanson trop sincère ?
L’explication la plus souvent avancée tient au contenu. La chanson aurait été trop franche, trop directe dans sa manière d’étaler en public les querelles du groupe. Le journaliste américain Mikal Gilmore a écrit qu’elle avait peut-être été écartée parce qu’il était évident pour tout le monde que George l’avait dirigée contre Lennon et McCartney. Il aurait été délicat pour ces derniers d’endosser, sur leur propre disque, une chanson qui les accusait.
Cette lecture a pour elle la logique. Elle a contre elle un détail : l’Album blanc contient bien d’autres règlements de comptes, à commencer par Sexy Sadie contre le Maharishi, et Glass Onion, où Lennon se moque de ceux qui cherchent des messages cachés dans les chansons des Beatles. L’argument de la pudeur ne suffit donc pas tout à fait.
Une chanson inachevée ?
La seconde explication est plus prosaïque. Malgré les cent une prises, la chanson n’a jamais été terminée de manière satisfaisante. George lui-même n’était pas content de sa voix, comme l’a raconté Ken Scott. En 1979, il a d’ailleurs reconnu qu’ils l’avaient enregistrée sans parvenir à la mettre en boîte correctement. Une chanson que son propre auteur ne trouve pas aboutie a peu de chances de s’imposer face aux titres de Lennon et McCartney.
Le quota de George
Une troisième hypothèse tient à la répartition des chansons. Sur un double album de trente titres, George en a déjà quatre. L’idée qu’il existait une règle tacite limitant ses contributions est souvent avancée, mais elle mérite d’être nuancée : nous avons montré dans George Harrison et la guerre silencieuse des chansons que le prétendu quota de deux chansons par album relève davantage du mythe que de la règle. Il n’empêche : en 1968, la place de George dans le groupe reste limitée, et chaque chanson supplémentaire doit se battre.
L’hypothèse de George Martin
Enfin, il y a la question du format. George Martin, le producteur, aurait préféré un album simple plutôt que double, en ne gardant que les meilleurs titres. Le musicologue Walter Everett pense que, dans cette hypothèse, Not Guilty aurait peut-être même trouvé sa place. L’ironie est savoureuse : la chanson a sans doute moins souffert de la sévérité des Beatles que de leur désordre.
Correctif factuel : il n’existe aucune explication officielle
On lit parfois que Lennon et McCartney ont refusé la chanson parce qu’elle les critiquait, ou que George Martin a voulu l’imposer contre eux. Ni l’une ni l’autre de ces affirmations n’est documentée par un témoignage direct de l’époque. Ce qui est établi, c’est que la chanson n’a jamais été terminée de manière satisfaisante, que George n’était pas content de sa voix, et qu’elle a été abandonnée après le mixage provisoire du 12 août 1968. Les raisons de son exclusion relèvent de l’hypothèse.
Ken Scott, le témoin derrière la console
L’histoire des séances de Not Guilty doit beaucoup au témoignage de l’ingénieur qui les a enregistrées, Ken Scott, devenu par la suite l’un des producteurs les plus réputés de sa génération.
Un jeune ingénieur propulsé aux commandes
Ken Scott est entré à EMI en 1964, comme apprenti. Il a gravi les échelons sous la houlette de Norman Smith et de Geoff Emerick, avant de se retrouver, en juillet 1968, seul responsable technique des séances des Beatles après le départ d’Emerick. Il a vingt et un ans, et il doit gérer quatre musiciens célèbres qui ne s’entendent plus. Il racontera plus tard que Not Guilty fut l’une des séances les plus éprouvantes de cette période.
Le regard de l’ingénieur
Dans ses souvenirs, publiés en 2012 sous le titre Abbey Road to Ziggy Stardust, Scott insiste sur l’exigence de George, sur ses recherches de son inhabituelles, comme cette guitare jouée depuis la cabine ou cette voix chantée face aux haut-parleurs. Il insiste aussi sur sa frustration : George ne parvenait pas à obtenir une voix qui le satisfasse. C’est ce témoignage qui permet de nuancer la légende d’une chanson rejetée par les autres : George lui-même n’était pas convaincu du résultat.
De Not Guilty à Ziggy Stardust
Après les Beatles, Ken Scott coproduira plusieurs des albums majeurs de David Bowie, dont Hunky Dory et The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, et travaillera avec Elton John, Supertramp ou Lou Reed. Il fait partie de cette génération d’ingénieurs formés à Abbey Road dans le chaudron des Beatles, et qui ont ensuite façonné le son du rock des années 1970.
De Not Guilty à janvier 1969 : une rupture annoncée
Avec le recul, Not Guilty apparaît comme un signe avant-coureur. Cinq mois plus tard, la tension qu’elle exprime va éclater au grand jour.
Le départ du 10 janvier 1969
Le 10 janvier 1969, pendant les répétitions filmées aux studios de Twickenham pour le projet qui deviendra Let It Be, George Harrison quitte les Beatles. Il en a assez des remarques de McCartney sur sa manière de jouer, et de l’indifférence de Lennon. Il rentre chez lui et écrit Wah-Wah, qui figurera sur All Things Must Pass. Il reviendra quelques jours plus tard, à ses conditions. Nous avons raconté cette crise dans Let It Be, autopsie de l’album né sous le nom de Get Back.
Une même plainte
Entre Not Guilty en août 1968 et ce départ de janvier 1969, le fil est direct. Dans les deux cas, George réclame la même chose : de la place, du respect, le droit d’exister autrement qu’en troisième homme. La chanson n’était pas une colère passagère : c’était un avertissement. Les Beatles ne l’ont pas entendu, au propre comme au figuré, puisqu’ils l’ont laissée dans les archives.
Something et Here Comes the Sun, la revanche
La revanche viendra en 1969, avec Abbey Road, où George signe Something et Here Comes the Sun, deux des chansons les plus populaires du groupe. Frank Sinatra qualifiera Something de plus belle chanson d’amour des cinquante dernières années, en l’attribuant d’ailleurs par erreur à Lennon et McCartney. Nous avons raconté la seconde dans Here Comes the Sun : du jardin d’Eric Clapton au milliard d’écoutes. Le jeune homme qui plaidait non coupable en 1968 est devenu, un an plus tard, l’auteur des deux plus grands succès de l’album.
La place de George sur l’Album blanc
L’exclusion de Not Guilty ne doit pas faire oublier que l’Album blanc marque aussi une étape dans l’affirmation de George. Ses quatre chansons y montrent toute l’étendue de son talent.
While My Guitar Gently Weeps
La plus célèbre est While My Guitar Gently Weeps, que George a dû défendre âprement auprès de ses camarades avant d’inviter Eric Clapton à jouer le solo, le 6 septembre 1968. La présence d’un étranger a obligé les Beatles à se tenir correctement : l’anecdote est célèbre, et elle dit beaucoup de l’ambiance du moment. La chanson est devenue l’un des plus grands classiques du groupe.
Piggies, Long Long Long et Savoy Truffle
Les trois autres montrent des facettes différentes : la satire sociale de Piggies, avec son clavecin baroque joué par Chris Thomas ; la méditation intime de Long, Long, Long, l’une de ses plus belles chansons spirituelles ; et l’humour de Savoy Truffle, écrite pour taquiner Eric Clapton sur son goût pour les chocolats. Avec Not Guilty, cela aurait fait cinq chansons, dont deux au clavecin. Pour mieux connaître ce disque hors normes, nos articles Pourquoi le White Album est peut-être le plus grand album des Beatles et Album blanc des Beatles : 10 faits méconnus sont de bonnes portes d’entrée. L’album original est disponible en double vinyle.
Dix ans dans un placard
Après le 12 août 1968, Not Guilty disparaît. Elle ne fait pas partie des chansons que les Beatles reprennent l’année suivante, et George ne la retient pas non plus pour son grand album solo.
Absente d’All Things Must Pass
En 1970, au moment de la séparation, George publie le triple album All Things Must Pass, sur lequel il déverse une bonne partie des chansons accumulées pendant les années Beatles. On y trouve des titres écrits dès 1966, refusés ou négligés par le groupe, comme Isn’t It a Pity, Art of Dying ou All Things Must Pass elle-même. Mais pas Not Guilty. Peut-être la chanson était-elle trop liée aux querelles de 1968 pour être publiée au moment même où le groupe se déchirait en justice. Peut-être George la jugeait-il simplement moins réussie que les autres. Nous avons raconté la genèse de ce disque monumental dans Dans les séances d’All Things Must Pass, et son adieu amer au groupe dans L’adieu amer de George Harrison aux Beatles.
Une chanson de pirates
Pendant les années 1970, la chanson ne vit plus que dans les mémoires des quatre Beatles et, très vite, dans les disques pirates. La maquette d’Esher circule parmi les collectionneurs. La version de 1968 reste, elle, enfermée dans les archives d’Abbey Road. Pour les amateurs, Not Guilty devient l’une de ces chansons fantômes dont on connaît le titre, l’histoire et le record de prises, sans pouvoir l’entendre dans sa version officielle.
1978 : les Rutles, Olivia, Dhani, et le retour de Not Guilty
C’est dix ans plus tard, dans un contexte totalement différent, que George repense à sa chanson. Et le contexte compte beaucoup.
Rire des Beatles avec les Rutles
En 1978, George participe à All You Need Is Cash, le faux documentaire d’Eric Idle, ancien des Monty Python, et de Neil Innes, sur les Rutles, une parodie des Beatles. Le film est diffusé à la télévision américaine en mars 1978. George y fait une brève apparition dans le rôle d’un journaliste, et il soutient le projet sans réserve. Pour un ex-Beatle, se moquer ainsi de sa propre légende est un signe de détachement. Nous avons évoqué cette aventure dans notre page consacrée aux Rutles et dans le portrait d’Eric Idle.
Ce détachement explique en partie la résurrection de Not Guilty. En 1978, George peut regarder les querelles de 1968 avec humour. C’est précisément ce qu’il dira en 1979 : il y a beaucoup de comédie dans cette chanson, il faut juste la chercher.
Une vie apaisée
L’année 1978 est aussi celle d’un bonheur personnel. Le 1er août 1978 naît son fils Dhani. Le 2 septembre, George épouse Olivia Arias, sa compagne depuis 1974. Il passe une partie de l’année à Hawaï, où il écrit plusieurs chansons, et il se passionne pour la Formule 1, à laquelle il consacre Faster. L’homme qui chante Not Guilty en 1978 n’est plus le jeune homme blessé de 1968. C’est un père de trente-cinq ans, marié, qui n’a plus rien à prouver.
Nous avons raconté cette période de retour dans La traversée du désert de George Harrison, et le portrait de sa femme dans Olivia Harrison, 78 ans.
La version de 1979 : Not Guilty en costume de jazz
George réenregistre la chanson en 1978 dans son studio personnel de Friar Park, à Henley-on-Thames, dans l’Oxfordshire. Il coproduit l’album avec l’Américain Russ Titelman, qui a travaillé avec Little Feat et Randy Newman.
Une nouvelle formation
Autour de lui, George réunit des musiciens de haut vol : Steve Winwood et Neil Larsen aux claviers, Willie Weeks à la basse, Andy Newmark à la batterie et Ray Cooper aux percussions. Weeks et Newmark sont alors l’une des sections rythmiques les plus demandées des studios, réputées pour leur souplesse et leur sens du groove.
De la violence à la douceur
La différence avec la version de 1968 est saisissante. Les guitares saturées et le clavecin disparaissent, remplacés par une guitare acoustique et un piano électrique Fender Rhodes, qui devient la vraie vedette du morceau. Le passage à trois temps, qui avait tant compliqué la tâche des Beatles, est supprimé. La chanson se termine par un dialogue entre les vocalises improvisées de George et la basse de Willie Weeks. Le résultat ressemble davantage à un morceau de jazz-pop feutré qu’à une diatribe.
Autrement dit, George est revenu à son intuition de départ : dans la maquette d’Esher, il présentait Not Guilty comme un morceau de jazz. Dix ans plus tard, il en fait enfin un morceau de jazz. Il dira même, avec humour, que la chanson aurait fait un très bon titre pour une chanteuse comme Peggy Lee.
Une sortie en février 1979
L’album George Harrison paraît le 20 février 1979 aux États-Unis et quelques jours plus tard au Royaume-Uni, chez Dark Horse Records, le label fondé par George. Not Guilty y figure en deuxième position, entre Love Comes to Everyone et Here Comes the Moon, clin d’œil assumé à Here Comes the Sun. Le disque contient aussi le single Blow Away. Il est aujourd’hui disponible en CD.
La critique britannique, souvent dure avec Harrison à cette époque, salue la chanson. Dans le New Musical Express, Harry George y voit une sorte de soft-shoe tendu, et souligne son esprit et sa maîtrise plutôt qu’une plainte défensive. Le Melody Maker la range parmi les trois titres les plus réussis de l’album.
Correctif factuel : ce n’est pas une simple reprise de la version des Beatles
On présente parfois la version de 1979 comme une réédition ou un remake fidèle de l’enregistrement de 1968. C’est inexact. George a entièrement réarrangé la chanson : les guitares saturées et le clavecin ont disparu, le passage en mesure à trois temps a été supprimé, et le piano électrique Fender Rhodes porte désormais le morceau, qui se clôt sur un dialogue entre la voix de George et la basse de Willie Weeks. C’est une relecture, pas une copie.
1996 : Anthology 3 et la version controversée
Le grand public découvre enfin la version des Beatles le 28 octobre 1996, avec la parution d’Anthology 3, le dernier volume de la grande série d’archives.
Le montage de Geoff Emerick
La version publiée ne correspond pas exactement à l’enregistrement de 1968. Elle reprend un mixage stéréo réalisé au début des années 1980 par Geoff Emerick, dans le cadre d’un projet d’album d’inédits baptisé Sessions, qu’EMI a finalement abandonné en 1985 après l’opposition des Beatles. Pour ce projet, Emerick avait raccourci la chanson, supprimant environ une minute, dont un solo de guitare au milieu du morceau. C’est cette version de trois minutes vingt-deux qui figure sur Anthology 3.
Une version très critiquée
Pour les connaisseurs, la déception est vive. Le critique américain Richie Unterberger, spécialiste des inédits des Beatles, a dénoncé un véritable charcutage, et cette version est devenue l’une des reconstructions les plus critiquées de toute la série Anthology. La chanson qui avait demandé cent une prises sort amputée, plus de vingt-cinq ans après avoir été enregistrée. On ne pouvait imaginer destin plus ironique. Anthology 3 reste néanmoins une étape essentielle, disponible en double CD. Nous avons raconté la genèse de la série dans George Harrison : comment un désastre financier a offert au monde The Beatles Anthology.
2018 : la réparation du cinquantenaire
Il faut attendre l’édition du cinquantenaire de l’Album blanc, parue le 9 novembre 2018, pour que justice soit rendue à la chanson.
La maquette d’Esher, enfin officielle
Le disque des démos d’Esher, présent dans l’édition de luxe en trois CD comme dans le grand coffret, contient pour la première fois officiellement la maquette acoustique de mai 1968, avec l’introduction amusée de George sur le morceau de jazz qui ferait un bon rock.
La prise 102 en entier
Le grand coffret, qui réunit des disques de séances inédites, contient surtout la prise 102 dans sa longueur d’origine, environ quatre minutes vingt-huit, sans les coupes de 1996. Pour la première fois, on peut entendre la version des Beatles telle qu’elle existait le 12 août 1968, avec son solo central, ses changements de mesure et son clavecin. Le remixage de Giles Martin, fils de George Martin, rend aux musiciens une clarté qu’ils n’avaient jamais eue. L’édition de luxe en trois CD, qui contient la maquette d’Esher, est disponible ici : The Beatles (White Album), 50th Anniversary.
Correctif factuel : la version d’Anthology 3 n’est pas la version intégrale
Beaucoup d’amateurs pensent avoir entendu la version des Beatles grâce à Anthology 3 en 1996. Ils ont entendu une version amputée d’environ une minute, montée par Geoff Emerick au début des années 1980 pour le projet abandonné Sessions, sans le solo de guitare central. La prise 102 complète, d’environ quatre minutes vingt-huit, n’a été publiée qu’en 2018, dans le coffret du cinquantenaire de l’Album blanc.
Voici Not Guilty, pour comparer par vous-même :
https://www.youtube.com/watch?v=KCWqnld7LUc
Les autres oubliées de 1968 : Not Guilty n’était pas seule
Not Guilty appartient à une famille de chansons écrites au printemps 1968 et écartées de l’Album blanc. Leur destin éclaire le sien.
Sour Milk Sea, donnée à Jackie Lomax
Sour Milk Sea, autre chanson de George écrite en Inde, n’a même pas été proposée sérieusement aux Beatles. George la donne à Jackie Lomax, un chanteur de Liverpool signé sur le label Apple, et la produit lui-même en juin 1968, avec Paul McCartney à la basse, Ringo Starr à la batterie et Eric Clapton à la guitare. Le single sort fin août 1968, en même temps que les tout premiers disques d’Apple. Il ne rencontre pas le succès. Mais il montre que George avait déjà, en 1968, plus de chansons que les Beatles n’étaient prêts à en accueillir.
Circles, Child of Nature, Junk
D’autres chansons des démos d’Esher ont connu des destins comparables. Circles, une méditation sombre de George, attendra 1982 et l’album Gone Troppo. Child of Nature, de Lennon, deviendra Jealous Guy en 1971. Junk, de McCartney, trouvera sa place sur son premier album solo en 1970. La différence, c’est que McCartney et Lennon disposaient d’un accès privilégié au disque des Beatles, et que George devait attendre.
What’s the New Mary Jane
Même Lennon a vu une de ses chansons écartée : What’s the New Mary Jane, enregistrée le 14 août 1968, deux jours après la dernière séance de Not Guilty, avec George et Yoko Ono. Elle sortira elle aussi sur Anthology 3, dans le même lot d’inédits. Les deux chansons se retrouvent ainsi réunies vingt-huit ans plus tard, comme deux témoins de l’été le plus tendu de l’histoire du groupe.
Ce que Not Guilty révèle de George Harrison
Au-delà de son histoire mouvementée, la chanson dit beaucoup de son auteur, et de la manière dont il a vécu les dernières années des Beatles.
Le Beatle qui voulait exister
En 1968, George a vingt-cinq ans. Il compose désormais au même niveau que ses deux aînés, mais il reste le troisième homme. Not Guilty est la première chanson où il le dit en face, sans métaphore. On y entend un homme qui revendique sa place, son espace, son droit d’avoir des idées différentes, comme l’Inde et la spiritualité, sans passer pour un gêneur. C’est exactement ce qu’il résumera en 1987 en disant qu’il défendait sa position.
Le Beatle qui riait de lui-même
Mais la chanson révèle aussi une qualité qu’on oublie souvent chez George : l’humour. Il l’a répété : les paroles sont une plaisanterie, il y a beaucoup de comédie dedans. L’homme qui produira plus tard les films des Monty Python, avec sa société HandMade Films, et qui participera aux Rutles, savait rire de lui-même. Not Guilty est une plaidoirie, mais une plaidoirie qui sourit. Pour une réflexion plus large sur son regard sur les Beatles, notre article Ce que George Harrison voulait vraiment dire en jugeant les Beatles surévalués apporte un éclairage complémentaire.
Le Beatle patient
Enfin, l’histoire de Not Guilty est celle de la patience. George a attendu dix ans pour publier sa chanson, et il l’a fait à sa manière, dans la sérénité, quand il n’avait plus rien à défendre. C’est peut-être la meilleure réponse qu’il pouvait donner aux querelles de 1968 : non pas une victoire, mais un dépassement. Pour suivre l’ensemble de sa carrière après les Beatles, voir George Harrison après la séparation des Beatles et notre page George Harrison : biographie, chansons et discographie.
Guide d’écoute : trois versions à comparer
Pour bien comprendre Not Guilty, rien ne vaut l’écoute comparée de ses trois versions officielles.
La maquette d’Esher (mai 1968)
- L’introduction parlée : George présente la chanson avec humour, en parlant d’un morceau de jazz qui ferait un bon rock.
- La guitare acoustique : écoutez la souplesse des accords, déjà très riches, joués avec légèreté.
- Le ton : la voix est détendue, presque amusée. Le règlement de comptes n’est pas encore une colère.
La prise 102 des Beatles (août 1968)
- Le clavecin de Lennon : un timbre baroque inattendu, qui tranche avec les guitares saturées.
- La guitare de George : jouée depuis la cabine, puissante, presque agressive, avec un solo central que seule l’édition de 2018 permet d’entendre en entier.
- Les changements de mesure : comptez les temps pendant le passage ternaire, et vous comprendrez pourquoi il a fallu cent une prises.
- La voix : tendue, légèrement en retrait, celle d’un chanteur qui n’est pas satisfait de lui-même.
La version de l’album George Harrison (1979)
- Le piano électrique : le Fender Rhodes devient la couleur principale, chaude et feutrée.
- La guitare acoustique : George revient à l’instrument de la maquette.
- La section rythmique : Willie Weeks et Andy Newmark apportent un groove souple, plus proche du jazz-funk que du rock.
- La fin : le dialogue entre les vocalises de George et la basse de Weeks, signe d’un homme qui s’amuse enfin avec sa chanson.
Pourquoi Not Guilty fascine les collectionneurs
Pour les amateurs des Beatles, Not Guilty occupe une place à part. Elle concentre à elle seule plusieurs des grands mythes de l’histoire du groupe.
La chanson fantôme
Pendant presque trente ans, de 1968 à 1996, la version des Beatles n’a existé que dans les récits et dans quelques copies clandestines. Le projet Sessions, préparé au milieu des années 1980 puis abandonné, a notamment fini par circuler sous forme de disque pirate, avec sa version montée de Not Guilty. Pour toute une génération de collectionneurs, la chanson a donc été d’abord un objet de chasse, une rareté qu’il fallait dénicher dans les foires aux disques, avant de devenir une plage officielle. Cette clandestinité a nourri sa légende.
Le symbole du troisième homme
La chanson est aussi devenue un symbole. Chaque fois qu’on veut illustrer la place de George dans le groupe, ses difficultés à imposer ses compositions, le peu d’enthousiasme de ses camarades pour ses chansons, c’est Not Guilty qu’on cite, avec son record de prises et son exclusion. C’est un raccourci commode, parfois excessif, comme nous l’avons vu : George n’était pas satisfait de sa propre voix, et il a laissé la chanson de côté pendant dix ans. Mais le symbole a la vie dure, parce qu’il dit une vérité plus large sur l’année 1968.
Une énigme jamais résolue
Enfin, la chanson reste une énigme. Personne n’a jamais expliqué officiellement pourquoi elle a été écartée. Les quatre Beatles ne s’en sont jamais exprimés en détail, et les deux témoins encore vivants, Paul McCartney et Ringo Starr, n’en ont guère parlé. Cette part de mystère entretient l’intérêt, et alimente des débats sans fin entre amateurs. C’est aussi pour cela qu’une chanson longtemps inédite, finalement assez peu écoutée, occupe une place disproportionnée dans les discussions sur les Beatles.
Où écouter Not Guilty aujourd’hui
La chanson existe aujourd’hui dans plusieurs versions officielles, réparties sur différents disques.
Pour la version des Beatles
La version raccourcie de 1996 se trouve sur Anthology 3. La version intégrale, la prise 102, figure dans le grand coffret du cinquantenaire de l’Album blanc, publié en 2018. Pour qui veut à la fois les maquettes d’Esher et l’album remixé par Giles Martin, l’édition de luxe en trois CD, The Beatles (White Album), 50th Anniversary, constitue un bon compromis.
Pour la version de George Harrison
La version de 1979 figure sur l’album George Harrison, remastérisé et réédité à plusieurs reprises. Elle est également disponible sur toutes les plateformes de diffusion en continu. L’écouter juste après la prise 102, c’est mesurer en quelques minutes le chemin parcouru par George en dix ans.
Pour aller plus loin en images
Enfin, pour découvrir George sous un autre angle, celui du photographe qui saisissait la vie du groupe de l’intérieur pendant ces mêmes années, son livre de photographies The Third Eye, qui paraît en octobre 2026, est disponible en précommande. Nous en avons présenté le contenu dans The Third Eye : Olivia Harrison, Martin Scorsese et Cameron Crowe pour révéler le George Harrison photographe.
Chronologie de Not Guilty
| Date | Événement |
|---|---|
| Février-avril 1968 | Séjour des Beatles à Rishikesh ; George y écrit plusieurs chansons. |
| Printemps 1968 | George termine Not Guilty au retour d’Inde. |
| Fin mai 1968 | Maquette acoustique à Kinfauns, Esher. |
| 16 juillet 1968 | Geoff Emerick quitte les séances ; Ken Scott le remplace. |
| 7 août 1968 | Prises 1 à 46 à Abbey Road. |
| 8 août 1968 | Prises 47 à 101 ; la prise 99 est retenue. |
| 9 août 1968 | Réduction en prise 102 et ajouts de guitare, basse et batterie. |
| 12 août 1968 | Voix de George ; mixage mono provisoire ; la chanson est abandonnée. |
| 22 novembre 1968 | Sortie de l’Album blanc, sans Not Guilty. |
| Novembre 1970 | All Things Must Pass paraît, sans la chanson. |
| Mars 1978 | Diffusion de All You Need Is Cash, avec George dans un petit rôle. |
| 1978 | Nouvel enregistrement à Friar Park, coproduit avec Russ Titelman. |
| 20 février 1979 | Sortie de l’album George Harrison aux États-Unis. |
| 1980 | Publication d’I, Me, Mine, où George commente la chanson. |
| 1984-1985 | Montage de Geoff Emerick pour le projet Sessions, abandonné. |
| 28 octobre 1996 | Parution d’Anthology 3, avec la version raccourcie. |
| 9 novembre 2018 | Édition du cinquantenaire de l’Album blanc : maquette d’Esher et prise 102 intégrale. |
Questions fréquentes sur Not Guilty
Qui a écrit Not Guilty ?
George Harrison, au printemps 1968, au retour du séjour des Beatles à Rishikesh, en Inde.
De quoi parle la chanson ?
Elle répond aux reproches que ses camarades lui adressaient en 1968, autour du voyage en Inde, de la société Apple et de sa place dans le groupe. George résumait lui-même : Paul, John, Apple, Rishikesh, les amis indiens.
Combien de prises les Beatles ont-ils enregistrées ?
101 prises de base les 7 et 8 août 1968. La prise 99 a été retenue, puis copiée sur une nouvelle bande sous le numéro 102 le 9 août. C’est le record de prises de toute la discographie des Beatles.
Pourquoi la chanson n’est-elle pas sur l’Album blanc ?
Aucune explication officielle n’a été donnée. Les hypothèses principales : la chanson était jugée trop directe envers Lennon et McCartney, elle n’a jamais été terminée de manière satisfaisante, et George n’était pas content de sa voix.
Où peut-on entendre la version des Beatles ?
Dans une version raccourcie sur Anthology 3 (1996), et dans sa version intégrale, la prise 102, dans le coffret du cinquantenaire de l’Album blanc (2018).
Sur quel album solo de George Harrison figure Not Guilty ?
Sur l’album George Harrison, sorti en février 1979, en deuxième position.
Qui joue sur la version de 1979 ?
George Harrison, Steve Winwood et Neil Larsen aux claviers, Willie Weeks à la basse, Andy Newmark à la batterie et Ray Cooper aux percussions. L’album est coproduit par Russ Titelman.
Qui joue du clavecin sur la version de 1968 ?
Selon le musicologue Walter Everett et le récit des séances, c’est John Lennon, qui passe du piano électrique au clavecin le 8 août 1968.
Existe-t-il une maquette ?
Oui, enregistrée fin mai 1968 chez George, à Kinfauns, et publiée officiellement en 2018 dans l’édition du cinquantenaire de l’Album blanc.
Glossaire
- Prise : chaque tentative d’enregistrement d’un morceau, numérotée dans l’ordre.
- Réduction : copie d’une prise sur une nouvelle bande, en regroupant plusieurs pistes, pour libérer de la place pour de nouveaux ajouts.
- Démos d’Esher : maquettes enregistrées par les Beatles chez George Harrison, à Kinfauns, fin mai 1968.
- Mixage mono provisoire : mélange rapide des pistes, destiné à écouter le travail en cours.
- Fender Rhodes : piano électrique à la sonorité chaude et ronde, très utilisé dans le jazz et la soul des années 1970.
- Clavecin : instrument à clavier baroque dont les cordes sont pincées, utilisé par les Beatles sur plusieurs titres de 1968.
Sources
- George Harrison, I, Me, Mine, Genesis Publications, 1980.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, 1988.
- Walter Everett, The Beatles as Musicians: Revolver through the Anthology, 1999.
- Ian MacDonald, Revolution in the Head, 1994.
- Ken Scott et Bobby Owsinski, Abbey Road to Ziggy Stardust, 2012.
- Richie Unterberger, The Unreleased Beatles, 2006.
- Rolling Stone, entretien de George Harrison, 1979 ; New Musical Express et Melody Maker, critiques de l’album George Harrison, 1979.
- The Beatles Bible : fiches des séances d’août 1968 et de la version de 1979.
Retrouvez tous nos dossiers sur les Beatles, notre page consacrée au Maharishi Mahesh Yogi et notre chronologie de l’année 1968.












