Il existe un groupe britannique qui a connu la gloire à Liverpool, la folie à Hambourg, le délire en Amérique, la mystique dans le Surrey et la ruine dans une société de disques qui perdait de l’argent plus vite que le gouvernement. Il a enregistré des chansons qu’on a prises pour des inédits de John Lennon, il a été poursuivi en justice par les propriétaires du catalogue des Beatles, il a reçu la bénédiction de George Harrison et le silence glacé de Paul McCartney. Il n’a jamais existé. Ou plutôt : il a existé d’une manière que personne n’avait prévue, puisque ce faux groupe inventé pour un sketch de télévision régionale imaginaire a fini par enregistrer deux albums, par se produire sur scène pendant près de vingt ans et par survivre à la mort de deux de ses membres.
Les Rutles, surnommés les Pre-Fab Four, sont la plus célèbre parodie des Beatles. Ils sont aussi bien davantage : le premier récit complet de la carrière du groupe jamais diffusé à la télévision, dix-sept ans avant The Beatles Anthology, construit en partie à partir des archives que Harrison avait lui-même confiées à Eric Idle. Cette page reprend toute l’histoire, de la salle des fêtes de Denham louée 6,75 livres en novembre 1975 jusqu’à la mort de Neil Innes dans le Lot, en décembre 2019, en passant par le procès ATV, les vingt chansons écrites de mémoire et le retour de 1996 qui répondait à l’Anthology par une Archaeology.
En bref
Les Rutles naissent dans Rutland Weekend Television, la série d’Eric Idle sur BBC2 (1975-1976). Le clip d’I Must Be in Love, tourné le 24 novembre 1975, est montré aux Américains dans Saturday Night Live le 2 octobre 1976, six semaines avant sa diffusion britannique. Lorne Michaels commande un téléfilm : All You Need Is Cash, coréalisé par Idle et Gary Weis, diffusé sur NBC le 22 mars 1978 (dernier des 65 programmes de la semaine) puis sur BBC2 le 27 mars (triomphe). Neil Innes écrit vingt chansons en deux semaines, de mémoire, chantées par lui, Ollie Halsall, Ricky Fataar et John Halsey ; Idle ne chante sur aucune. L’album Warner (14 titres) atteint la 12e place au Royaume-Uni. ATV Music attaque : Innes cède la moitié des droits des 14 titres. Harrison se dit “libéré” par le film, Lennon garde la cassette, Ringo n’aime pas les passages tristes, McCartney répond “no comment”. Retour en 1996 avec Archaeology, sans Idle. Neil Innes meurt le 29 décembre 2019 à Montcuq.
Sommaire
Qui sont les Rutles ? Le faux groupe qu’on n’a jamais réussi à dissoudre
Une fiction devenue un groupe réel
Sur le papier, la fiche est simple. Les Rutles sont quatre : Ron Nasty (guitare rythmique, chant), double transparent de John Lennon ; Dirk McQuickly (basse, chant), double de Paul McCartney ; Stig O’Hara (guitare solo), double de George Harrison ; Barry Wom, de son vrai nom Barrington Womble (batterie), double de Ringo Starr. Il faut ajouter un cinquième, Leppo, qui jouait à Hambourg et “restait surtout au fond de la scène”, version moqueuse des cinquièmes Beatles successifs. Leur manager s’appelle Leggy Mountbatten, leur producteur Archie Macaw, leur attaché de presse Eric Manchester, leur maison Rutle Corps.
Dans la réalité, la fiche se complique, et c’est tout l’intérêt de l’affaire. Les Rutles ont été joués à l’écran par Neil Innes, Eric Idle, Ricky Fataar et John Halsey. Ils ont été chantés et joués en studio par Innes, Fataar, Halsey et deux musiciens qu’on ne voit pratiquement pas : le guitariste Ollie Halsall, qui prêtait sa voix à McQuickly, et le bassiste Andy Brown, dont Idle mimait les lignes de basse. Le groupe fictif est donc né d’un groupe réel qui ne coïncidait pas avec lui, et ce décalage permanent entre l’image et le son est déjà, en soi, une plaisanterie sur l’industrie du disque.
La chronologie complète couvre plus de quatre décennies. Les références consacrées situent l’activité des Rutles en trois périodes : 1975-1978 (la télévision, le film, le premier album), 1996-1997 (Archaeology) et 2002-2019 (les tournées menées par Innes jusqu’à sa mort). Entre ces périodes, des années de silence ponctuées de rééditions, de procès, de disques hommages et d’un second film qui a brouillé les deux fondateurs.
Pourquoi les “Pre-Fab Four”
Le surnom est plus méchant qu’il n’en a l’air pour un lecteur français. Fab Four, les quatre fabuleux, est le surnom des Beatles depuis 1963. Prefab désigne en anglais les maisons préfabriquées construites en masse après la Seconde Guerre mondiale pour reloger les familles bombardées : des logements censés être provisoires, mal isolés, sujets aux fuites, que leurs habitants n’aimaient guère. Les Rutles sont donc les quatre préfabriqués, une imitation bon marché montée en usine. Le jeu de mots résume le projet : se moquer non des Beatles eux-mêmes, mais de la fabrication industrielle du mythe qui les entoure.
Le nom “Rutles” est lui aussi un gag géographique. La série d’origine se présentait comme le programme d’une chaîne de télévision locale établie dans le Rutland, le plus petit comté d’Angleterre. L’idée initiale aurait d’ailleurs été de parodier les Rolling Stones sous le nom de Rutland Stones ; quand le sketch a basculé vers les Beatles, Idle a proposé “Rutles”, qui sonne comme Beatles et évoque le comté en même temps.
Une parodie qui a précédé l’histoire officielle
Il y a un fait qu’on oublie souvent et qui change la manière de regarder le film : en mars 1978, il n’existe aucune histoire filmée officielle des Beatles. Le documentaire que Neil Aspinall assemblait depuis 1970 sous le titre The Long and Winding Road dort dans les tiroirs d’Apple ; il ne deviendra The Beatles Anthology qu’en 1995. Les téléspectateurs de 1978 découvrent donc le premier grand récit chronologique de la carrière du groupe sous forme de parodie. Le mythe a été raconté en version comique avant de l’être en version sérieuse, et c’est l’une des raisons pour lesquelles Harrison, qui connaissait la version sérieuse, a si bien compris l’intérêt de la version comique. Nous y reviendrons longuement.
Rutland Weekend Television : la naissance dans le plus petit comté d’Angleterre (1975-1976)
Une télévision régionale imaginaire, avec un budget de télévision régionale
Après la fin du Flying Circus des Monty Python à la télévision, Eric Idle obtient de la BBC une série à lui : Rutland Weekend Television, diffusée sur BBC2 en deux saisons, en 1975 et 1976. Le principe est de présenter chaque épisode comme une émission produite par la plus petite et la plus pauvre chaîne du royaume. Le dispositif a un avantage pratique considérable : la pauvreté de la production est le sujet même de la série, ce qui tombe bien puisque la BBC ne lui a accordé qu’un budget minuscule. Cette contrainte formera Idle à tourner beaucoup avec très peu, une compétence qui servira directement deux ans plus tard.
Le musicien attitré de l’émission est Neil Innes. Les deux hommes se connaissent depuis la fin des années 1960, quand Innes et son groupe, le Bonzo Dog Doo-Dah Band, apparaissaient chaque semaine dans Do Not Adjust Your Set, l’émission pour enfants où officiaient déjà Idle, Terry Jones, Michael Palin et Terry Gilliam. Pour Rutland Weekend Television, Innes écrit des chansons et propose en même temps la manière de les mettre en images, ce qui fait de lui bien plus qu’un compositeur de commande. Une compilation, The Rutland Weekend Songbook, paraîtra chez BBC Records en 1976, avec 23 titres dont I Must Be in Love et The Children of Rock and Roll, ébauche de ce qui deviendra Good Times Roll.
Denham, 24 novembre 1975 : 6,75 livres pour une salle des fêtes
Le premier tournage des Rutles a une date et un prix. Selon Ian Keill, producteur de la série, interrogé par le magazine Q en février 1996, l’équipe se rend par un jour sinistre, le 24 novembre 1975, à la Memorial Hall de Denham, dans le Buckinghamshire, une salle louée pour 6,75 livres. On y filme le groupe interprétant I Must Be in Love en noir et blanc, à la manière de A Hard Day’s Night. Keill raconte que l’idée de départ n’était pas du tout une parodie des Beatles : l’équipe préparait un sketch sur des patients atteints de “mal d’amour”, et Innes avait écrit une chanson pour l’illustrer.
Le sketch final garde la trace de ce point de départ absurde. Il commence comme un faux documentaire hospitalier où l’amour est traité comme une maladie. Innes, en robe de chambre, erre dans le parc d’un hôpital en chantant les premières mesures de la chanson ; puis la séquence bascule brusquement sur les images en noir et blanc du groupe, avant que la caméra ne fausse compagnie au narrateur pour filer vers le bord de mer. Dans ce premier état, l’un des rôles était tenu par l’acteur David Battley, compagnon de route de Rutland Weekend Television ; il sera remplacé dans le film par Ricky Fataar.
L’idée de Neil Innes, l’idée d’Eric Idle
La paternité des Rutles est partagée, et la répartition compte pour comprendre les tensions futures. Après avoir écrit I Must Be in Love, Innes trouve que la chanson sonne de façon très “beatlesienne” et imagine une parodie du film A Hard Day’s Night. Il transmet l’idée à Idle, qui travaillait de son côté sur un tout autre projet : un sketch moquant les documentaires télévisés ennuyeux et leurs présentateurs trop sérieux. Les deux idées fusionnent en un seul sketch long : un documentaire pompeux sur un groupe des années 1960. Toute l’esthétique de All You Need Is Cash est déjà là, dans la rencontre d’une chanson pastiche et d’une narration parodique.
Cette double origine explique pourquoi Innes et Idle n’ont jamais raconté exactement la même histoire. Idle insiste volontiers, notamment dans le commentaire audio de l’édition DVD, sur son propre rôle dans le concept et dans le montage du projet américain ; Innes rappelait que la musique, sans laquelle rien n’aurait tenu, était entièrement de lui. Les deux versions sont vraies à la fois, ce qui est la définition même d’une collaboration réussie qui finira mal.
Le Boxing Day 1975 : George Harrison entre en scène
Le 26 décembre 1975, l’émission spéciale de Noël de Rutland Weekend Television accueille un invité inattendu : George Harrison, qui apparaît aux côtés d’Idle et d’Innes et y interprète la loufoque Pirate Song (nous avons raconté cette apparition dans notre article sur George Harrison et The Pirate Song). L’amitié entre Harrison et les Python, et singulièrement avec Idle, est alors en train de devenir l’une des plus solides de sa vie, comme le détaille notre article consacré à l’amitié entre Eric Idle et George Harrison.
Selon l’Encyclopedia of Popular Music de Colin Larkin, c’est Harrison qui encourage les deux hommes à faire un film entier parodiant la carrière des Beatles, avec un objectif explicite : dégonfler les mythes accumulés autour du groupe. Ce point est essentiel. La parodie n’a pas été imposée aux Beatles de l’extérieur ; elle a été suggérée, au moins en partie, par l’un d’eux.
Correctif factuel : les Rutles ont été vus en Amérique avant de l’être en Angleterre
On lit partout que les Rutles “apparaissent en 1975 dans Rutland Weekend Television”. C’est vrai pour le tournage, pas pour la diffusion. Le clip d’I Must Be in Love, filmé le 24 novembre 1975, n’est passé sur BBC2 que dans le premier épisode de la seconde saison, le 12 novembre 1976. Entre-temps, le 2 octobre 1976, Eric Idle l’avait déjà montré au public américain dans Saturday Night Live. Les Rutles sont donc, au sens strict, une découverte américaine avant d’être une création britannique visible. Seule une chanson d’Innes au piano, ébauche de Good Times Roll, était passée dans le troisième épisode de 1975.
De Saturday Night Live à NBC : comment une blague britannique est devenue un téléfilm américain
Le contexte : l’Amérique attend une réunion des Beatles
Pour comprendre pourquoi le clip des Rutles a fait un tel effet aux États-Unis en octobre 1976, il faut se souvenir de l’obsession de l’époque. Depuis la séparation de 1970, les promoteurs américains multiplient les offres de plus en plus extravagantes pour réunir les Beatles sur une scène. Le 24 avril 1976, Lorne Michaels, producteur de Saturday Night Live, s’en amuse à l’antenne : il propose solennellement aux quatre la somme de 3 000 dollars pour venir chanter trois chansons dans l’émission. Le plus extraordinaire est que Lennon et McCartney, réunis ce soir-là au Dakota, regardaient l’émission et ont brièvement envisagé de prendre un taxi pour se présenter au studio, à quelques rues de là. Lennon l’a raconté à Playboy en 1980. Ils ne l’ont pas fait.
Le sujet de la réunion impossible traverse d’ailleurs toute la décennie, et Harrison n’a jamais cessé d’y répondre, avec une ironie croissante, comme nous l’avons montré dans George Harrison et la réunion des Beatles : tout ce qu’il a vraiment dit.
Le 2 octobre 1976 : Eric Idle montre les Rutles à l’Amérique
Quand Eric Idle anime Saturday Night Live le 2 octobre 1976, il apporte des extraits vidéo de Rutland Weekend Television, dont le clip des Rutles. Dans le contexte de cette surenchère d’offres, la plaisanterie prend un sens supplémentaire : puisque les Beatles ne viendront pas, voici à la place ce qui s’en rapproche le plus. La réaction du public est immédiate. Selon l’étude du musicologue John Covach, c’est cette diffusion américaine qui transforme un sketch parmi d’autres en projet à part entière.
Lorne Michaels propose alors d’étendre le sketch en un faux documentaire d’une heure pour la télévision. Le projet est d’abord pensé comme une émission de fin de soirée, peut-être pour remplacer Saturday Night Live pendant une semaine de relâche. NBC en est si satisfaite qu’elle le promeut en prime time, mais sans augmenter le budget. L’expérience d’Idle sur sa petite série de la BBC, tournée avec des moyens d’émission de causerie, devient un atout décisif.
23 avril 1977 : Nasty, le Rutle qui vit à New York
Six mois plus tard, le 23 avril 1977, Idle revient présenter Saturday Night Live, cette fois avec Neil Innes comme invité musical. Le fil rouge de l’épisode est un faux téléthon pour “sauver la Grande-Bretagne”, et l’on y voit apparaître “le Rutle qui vit à New York, Nasty”, seul devant un piano blanc, interprétant une version courte de Cheese and Onions. La référence à Lennon, installé à New York, retranché au Dakota, photographié au piano blanc d’Imagine, est transparente. Plus tard dans le même épisode, Innes chante sous son propre nom Shangri-La, une chanson qui ne deviendra un titre des Rutles qu’en 1996. Le personnage existe désormais en dehors du sketch d’origine.
Un documentaire de prime time sur un budget de nuit
Le téléfilm est coproduit par les sociétés de production d’Idle et de Lorne Michaels, sous la bannière de Broadway Video, et réalisé par Gary Weis, cinéaste attitré des courts métrages de Saturday Night Live, avec Idle crédité comme coréalisateur. La photographie est signée Weis lui-même, le montage Aviva Slesin. Le scénario est d’Idle, la musique d’Innes. Le titre définitif, All You Need Is Cash, détourne le slogan de 1967 dans le sens exactement opposé : il ne s’agit plus d’amour mais d’argent, ce qui annonce la place centrale que prendra dans le film la débâcle financière de Rutle Corps.
Les archives secrètes : ce que George Harrison a confié à Eric Idle
The Long and Winding Road, le film que personne n’avait vu
Le soutien de Harrison ne se limite pas à des encouragements. Selon les sources réunies par Peter Doggett dans You Never Give Me Your Money, il fournit à Idle et Innes une copie du documentaire en chantier de Neil Aspinall, The Long and Winding Road, dans son état de 1976. Il s’agit du montage des images d’archives que l’ancien road manager, devenu patron d’Apple, rassemblait depuis 1970 et qui ne verra le jour qu’en 1995 sous le titre Anthology. Idle s’en inspire pour structurer son récit et obtient même l’autorisation d’utiliser certaines images d’archives.
Mesurons ce que cela signifie. Le faux documentaire de 1978 est en partie bâti sur le vrai documentaire que le public ne verra que dix-sept ans plus tard. Quand Anthology est diffusée en 1995, les spectateurs qui connaissent All You Need Is Cash ont l’étrange impression de voir la version sérieuse d’un film qu’ils ont déjà vu en version comique. L’histoire de cette genèse chaotique est racontée dans notre article George Harrison : comment un désastre financier a offert au monde The Beatles Anthology.
“Nous étions les Beatles, tu sais”
Gary Weis a raconté une scène qui dit tout de l’état d’esprit de Harrison. Assis dans la cuisine d’Idle, l’équipe préparait une séquence qui taillait en pièces la mythologie du groupe. Harrison a levé les yeux et lâché : “We were the Beatles, you know!”, avant de secouer la tête et d’ajouter qu’au fond, peu importait. Pour Weis, Harrison était le seul Beatle capable de voir toute l’ironie de la situation. La phrase contient à la fois la fierté d’avoir été un Beatle et la lassitude d’avoir à le rester.
Harrison résumera plus tard son rapport au film en une formule qui est probablement la meilleure critique jamais écrite sur les Rutles : “The Rutles sort of liberated me from the Beatles in a way.” Il ajoutait que c’était la seule émission de télévision consacrée aux Beatles qu’il avait vraiment appréciée, la plus drôle et la plus cinglante, mais faite avec énormément d’amour. Nous avons consacré un article entier à la manière dont George Harrison a ri des Beatles grâce aux Rutles ; retenons ici que ce mot de “libération” éclaire tout son rapport ultérieur à la légende, jusqu’à ses déclarations sur des Beatles surévalués.
Mo Ostin, Warner et Derek Taylor, vrai attaché de presse du faux groupe
Harrison facilite aussi la sortie de l’album en présentant Idle et Innes à Mo Ostin, le patron de Warner Bros. Records, la maison de disques de Harrison depuis la fondation de Dark Horse chez Warner. L’enregistrement devait initialement paraître chez Arista, le label d’Innes à l’époque ; c’est un ancien proche des Beatles installé chez Warner qui convainc sa maison de reprendre le disque.
Cet ancien proche, c’est Derek Taylor, l’attaché de presse historique des Beatles et d’Apple, alors cadre chez Warner. Dans le film, son personnage, Eric Manchester, est joué par Michael Palin. Mais dans la réalité, c’est Taylor qui fait le travail : il rédige les communiqués, orchestre la promotion et met au service des Rutles toute la puissance de feu de Warner. L’homme qui avait inventé la communication des Beatles invente donc celle de leurs doubles. On lira son portrait dans Derek Taylor, l’homme qui a écrit la légende des Beatles.
Correctif factuel : All You Need Is Cash ne parodie pas The Compleat Beatles
Plusieurs sites anglophones affirment que Idle et Innes ont calqué leur faux documentaire sur The Compleat Beatles. C’est impossible : ce documentaire, produit par Delilah Films et distribué par MGM/UA, date de 1982, soit quatre ans après la diffusion des Rutles. Le modèle documenté est le montage de 1976 du film de Neil Aspinall, fourni par Harrison, ainsi que l’esthétique des grands reportages britanniques incarnés par Alan Whicker, que la voix du narrateur imite. Si filiation il y a, elle va plutôt dans l’autre sens : les documentaires des années 1980 ont dû composer avec un public qui avait déjà vu la parodie.
All You Need Is Cash, scène par scène : la carrière des Beatles passée au rasoir
Le film se présente comme un grand reportage. Un narrateur sentencieux, joué par Eric Idle dans une imitation transparente d’Alan Whicker, la grande figure des reportages britanniques, parcourt les lieux de la légende en racontant l’histoire du groupe avec un sérieux imperturbable. Le comique naît d’un double mouvement : la fidélité presque maniaque à la chronologie réelle, et la torsion systématique de chaque détail. Il faut connaître l’histoire des Beatles pour rire de tout, mais il n’est pas nécessaire de la connaître pour rire de beaucoup. Voici les étapes principales, dans l’ordre du récit.
Liverpool, Hambourg et Leppo, le cinquième Rutle
L’histoire commence à Liverpool, où la caméra retrouve les lieux d’origine du groupe avec une solennité de pèlerinage. Puis vient Hambourg, ses clubs interlopes et ses nuits interminables. C’est là qu’apparaît Leppo, le cinquième Rutle, joué par Ollie Halsall. Son nom renvoie à Zeppo, le Marx Brother oublié ; son destin renvoie à celui de Stuart Sutcliffe, resté en Allemagne. Leppo “restait surtout au fond”, explique le narrateur, et la plaisanterie dit quelque chose de vrai sur la manière dont la légende des Beatles a traité ceux qui n’ont pas fait le voyage jusqu’au sommet. Le séjour hambourgeois réel est raconté sur notre site dans le retour solitaire de John Lennon de Hambourg en décembre 1960.
La première chanson associée à cette période, Goose-Step Mama, pousse la logique hambourgeoise jusqu’au mauvais goût assumé : un rock’n’roll braillard destiné aux clubs allemands, mélange de Some Other Guy, d’I Saw Her Standing There et d’One After 909. Elle ne figurait pas sur l’album de 1978 et n’apparaîtra qu’en 1990.
Leggy Mountbatten et la signature sur la foi des pantalons
Le manager du groupe s’appelle Leggy Mountbatten, joué par Terence Bayler. Il signe les Rutles parce qu’il a été séduit par leurs pantalons moulants, un trait qui renvoie de manière à peine voilée à l’homosexualité de Brian Epstein, sujet encore largement tu à l’époque. Sa mère, Mrs. Iris Mountbatten, est jouée par Gwen Taylor, qui interprète aussi un autre personnage décisif : Chastity, double de Yoko Ono. Le film assume ici une cruauté réelle envers Epstein, mort en 1967, et l’on comprend mieux, en le revoyant, pourquoi certains proches du groupe n’ont pas ri. Pour un portrait plus juste du manager, voir notre enquête sur l’écurie d’artistes de Brian Epstein.
Brian Thigh, l’homme qui refusa les Rutles
L’une des séquences les plus célèbres met en scène Dan Aykroyd dans le rôle de Brian Thigh, le producteur qui a refusé les Rutles. Interviewé avec le plus grand sérieux, il tente de justifier son erreur historique. Le modèle est évident : le refus de Decca après l’audition du 1er janvier 1962, longtemps attribué à Dick Rowe et à sa formule supposée sur les groupes à guitares qui seraient passés de mode. L’audition réelle et ses quinze chansons sont détaillées dans notre article Audition Decca des Beatles : les 15 chansons du 1er janvier 1962. Dans la version diffusée sur NBC, l’interview de Brian Thigh était plus longue que dans les éditions vidéo ultérieures, et les amateurs qui l’ont vue en 1978 la jugent plus drôle encore.
Rutlemania, le Che Stadium et la conquête de l’Amérique
Vient ensuite la Rutlemania, réplique de la Beatlemania. Le groupe conquiert l’Amérique, passe à la télévision, déclenche l’hystérie des adolescentes. Bill Murray y joue Bill Murray the K., double du disc-jockey new-yorkais Murray the K, qui s’était autoproclamé “cinquième Beatle” en 1964. Le concert géant de Shea Stadium devient celui du Che Stadium, rebaptisé en hommage au révolutionnaire argentin, ce qui transforme une enceinte de baseball en monument de la contre-culture. Le film intègre même de véritables images d’Ed Sullivan et de David Frost, issues de leurs émissions, ce qui renforce l’illusion documentaire.
Gilda Radner, autre pilier de Saturday Night Live, apparaît en passante interrogée dans la rue, réticente à répondre aux questions. Mick Jagger et Paul Simon, eux, jouent leur propre rôle et parlent des Rutles exactement comme ils parleraient des Beatles, avec le ton du témoin d’époque. L’effet est vertigineux : deux vraies stars, toujours en activité, témoignent avec sérieux de l’importance d’un groupe qui n’a jamais existé. On retrouve Paul Simon dans la galerie des amis des Beatles de notre site.
Le thé, les biscuits et la querelle de Rod
Le film parodie ensuite la découverte de la drogue. Dans la réalité, c’est Bob Dylan qui initie les Beatles au cannabis à New York en août 1964. Dans la fiction, les Rutles sont initiés au thé, substance qui influencera profondément leur œuvre. Dirk McQuickly provoque un scandale en avouant publiquement en avoir pris, et même avoir pris des biscuits, transposition de l’aveu de McCartney sur le LSD en juin 1967.
Ron Nasty, de son côté, déclenche une tempête en déclarant que les Rutles sont “plus grands que Dieu”, avant que l’on comprenne qu’il parlait de Rod, c’est-à-dire de Rod Stewart. La blague transforme la controverse de 1966, quand la phrase de Lennon sur Jésus, publiée en mars par Maureen Cleave et reprise en Amérique en juillet, avait provoqué des autodafés de disques, en simple malentendu phonétique. Nous avons raconté l’affaire réelle dans La controverse “plus populaires que Jésus”. Le jeu avec le nom divin rappelle aussi, en creux, la chanson God où Lennon renie toutes les idoles, Beatles compris.
Tragical History Tour, Sgt. Rutter et le Yellow Submarine Sandwich
La période psychédélique est traitée par une série de titres d’albums et de films. Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band devient Sergeant Rutter’s Only Darts Club Band : on passe des cœurs solitaires au club de fléchettes du pub, ce qui ramène le chef-d’œuvre du Summer of Love à la culture ouvrière dont les Beatles venaient. Le narrateur s’amuse même à chanter le titre à l’envers, comme les fans de 1969 cherchaient des messages cachés dans les disques. Sur la pochette parodique, Stig est appuyé dans une pose qui rappelle celle d’un mort, autre clin d’œil aux “indices” de la rumeur. Sur l’héritage visuel et parodique de l’album réel, voir l’héritage planétaire de Sgt. Pepper.
Magical Mystery Tour devient Tragical History Tour, double jeu de mots sur la tragédie et l’histoire, et sur l’accueil désastreux réservé au téléfilm des Beatles diffusé le 26 décembre 1967 (voir Magical Mystery Tour : l’audace créative des Beatles en 1967). Le dessin animé Yellow Submarine de 1968 devient le Yellow Submarine Sandwich, et le film s’offre le luxe d’une courte séquence animée dans le style de Heinz Edelmann. Les films du groupe deviennent A Hard Day’s Rut, Ouch! (pour Help!) et, à la fin, Let It Rot. Abbey Road devient Shabby Road, la route miteuse.
Arthur Sultan, le mystique du Surrey
Le Maharishi Mahesh Yogi devient Arthur Sultan, “le mystique du Surrey”, joué par Henry Woolf. Le choix du Surrey, comté résidentiel cossu au sud de Londres où vivaient Lennon, Harrison et Starr, est une pique précise : la spiritualité orientale du groupe est ramenée au jardin d’une villa de banlieue chic. Le film moque aussi un universitaire californien, Stanley J. Krammerhead III Jr., “professeur invité de narcotiques appliqués à l’université de Please Yourself”, joué par Idle lui-même, qui disserte gravement sur la signification des chansons.
Rutle Corps, le pillage et le concert sur le toit
La débâcle d’Apple Corps est l’un des sommets du film. Rutle Corps est présentée comme une entreprise qui perd de l’argent plus vite que le gouvernement britannique. C’est là que George Harrison fait son apparition : il joue un journaliste de télévision qui interroge, devant le siège de la société, l’attaché de presse Eric Manchester (Michael Palin). Pendant l’entretien, des employés et des inconnus sortent de l’immeuble les bras chargés d’objets volés, sans que personne ne réagisse. À la fin, on lui arrache le micro des mains. La référence vise le pillage réel de la boutique Apple et du siège de Savile Row, où l’on raconte que même le revêtement des plafonds avait disparu. L’ironie est complète : un Beatle joue le témoin naïf du désastre de sa propre entreprise. Pour l’envers financier de cette histoire, voir comment Apple Corps génère encore des dizaines de millions.
Le film reproduit aussi le concert sur le toit du 30 janvier 1969, filmé pour Let It Rot. La chanson qui l’accompagne, Get Up and Go, est la plus proche de son modèle, au point qu’elle aura une histoire juridique à elle seule. Sa référence directe est le Get Back joué sur le toit de Savile Row.
Chastity, Martini et Ron Decline : la fin du groupe
La dissolution suit la chronologie réelle. Ron Nasty rencontre Chastity (Gwen Taylor), artiste d’avant-garde, double outré de Yoko Ono ; le couple réalise un court métrage sur une chanson qui n’est pas des Rutles, You Need Feet, une parodie de 1958 de l’humoriste Bernard Bresslaw. Dirk McQuickly épouse Martini, jouée par Bianca Jagger, double de Linda McCartney. Et l’arrivée de Ron Decline, “le promoteur le plus redouté du monde”, joué par John Belushi, transpose celle d’Allen Klein, dont la prise de pouvoir en 1969 précipita la fin du groupe. Al Franken et Tom Davis, auteurs de Saturday Night Live, jouent ses hommes de main. Lorne Michaels lui-même apparaît en marchand sans scrupules qui veut exploiter la marque Rutles.
Le groupe se sépare dans le fracas des procès, et le film s’achève sur l’idée qu’une légende ne meurt jamais tout à fait. La séparation réelle est racontée dans notre dossier sur la biographie des Beatles.
La rumeur de la mort de Stig
Le film détourne aussi la rumeur “Paul is dead”, qui avait couru à l’automne 1969 sur les campus américains. Dans la fiction, c’est Stig qui serait mort, et l’on cherche des indices dans les pochettes et dans les chansons écoutées à l’envers. Le narrateur rapporte gravement que, chanté à l’envers, le titre de Sergeant Rutter ressemblerait à une phrase affirmant que Stig est mort depuis longtemps ; il ajoute aussitôt que cela ressemble surtout à du charabia. La rumeur réelle est disséquée dans Paul McCartney est-il mort en 1966 ?. Choisir Stig, le Beatle silencieux, plutôt que Dirk ajoute une couche : c’est le membre qui ne parle jamais dont on remarque l’absence.
Pour mesurer l’effet de reconstitution, rien ne remplace la bande-annonce d’époque, où l’on voit défiler les fausses archives, les costumes et les décors reproduits presque à l’identique :
La distribution : qui joue qui, et qui chante vraiment
Eric Idle, Dirk McQuickly, l’auteur qui ne chante pas
Eric Idle, né le 29 mars 1943 à South Shields, a passé une partie de son enfance à Wallasey, de l’autre côté de la Mersey, face à Liverpool. Ce détail biographique aura plus tard une importance inattendue dans la réconciliation avec McCartney. Membre des Monty Python, il est l’auteur du scénario, le coréalisateur du film, l’interprète de Dirk McQuickly, du narrateur et de plusieurs personnages secondaires. Il est aussi un vrai musicien et un vrai chanteur : on lui doit Always Look on the Bright Side of Life et plusieurs chansons des Python.
Et pourtant, Idle ne chante ni ne joue sur aucun enregistrement des Rutles. La raison est prosaïque : il venait de subir une appendicectomie au moment des séances, et on l’a encouragé à se reposer plutôt qu’à chanter. Ses parties sont donc interprétées par Ollie Halsall, dont la voix a été très légèrement accélérée pour se rapprocher du timbre de McCartney. À l’écran, Idle mime le chant de Halsall et la basse d’Andy Brown, en tenant l’instrument de la main gauche comme son modèle. Le seul disque lié aux Rutles sur lequel on l’entend est un 45 tours de 1979 publié avec Ricky Fataar sous le nom de Dirk and Stig : Ging Gang Goolie, couplé avec Mr. Sheene. Notre page consacrée à Eric Idle détaille le reste de sa carrière.
Neil Innes, Ron Nasty, le compositeur de tout
Neil James Innes est né le 9 décembre 1944 à Danbury, dans l’Essex, d’un père écossais adjudant de l’armée britannique ; il passe une partie de son enfance en Allemagne de l’Ouest, où son père est en garnison. Il étudie le piano de 7 à 14 ans, apprend seul la guitare, puis passe par la Norwich School of Art et Goldsmiths College, à Londres, dont il sort diplômé en beaux-arts en 1966. C’est à Goldsmiths qu’il rencontre sa femme Yvonne, épousée le 3 mars 1966, et qu’il rejoint le Bonzo Dog Doo-Dah Band.
Avec les Bonzos, Innes signe le seul vrai tube du groupe, I’m the Urban Spaceman, produit en 1968 par Paul McCartney et Gus Dudgeon sous le pseudonyme collectif d’Apollo C. Vermouth. Le titre atteint la 5e place au Royaume-Uni et vaut à Innes un Ivor Novello Award. Les Bonzos avaient déjà croisé les Beatles un an plus tôt en interprétant Death Cab for Cutie, sur des paroles de Vivian Stanshall, dans Magical Mystery Tour. Innes devient ensuite le “septième Python” : il écrit pour la dernière saison du Flying Circus en 1974, compose pour Monty Python and the Holy Grail (1975), où il joue notamment le chef des ménestrels de Sir Robin, apparaît dans Life of Brian (1979) et y siffle sur Always Look on the Bright Side of Life.
Dans les Rutles, Innes est l’unique compositeur, l’arrangeur, le producteur et le chanteur principal de la plupart des titres. Il incarne Ron Nasty avec une justesse qui tient à la fois de l’imitation et de l’affinité : son propre style d’écriture, notamment dans How Sweet to Be an Idiot (1973), avait déjà des accents lennoniens.
Correctif factuel : I’m the Urban Spaceman date de 1968, pas de 1967
On lit souvent que le Bonzo Dog Doo-Dah Band a eu son tube en 1967, l’année de son apparition dans Magical Mystery Tour. Les deux événements sont distincts. La séquence de Death Cab for Cutie est tournée en 1967 et diffusée le 26 décembre 1967. I’m the Urban Spaceman paraît en 1968 et grimpe à la 5e place du classement britannique. Le lien avec les Beatles est d’ailleurs plus fort qu’on ne le dit : le single est produit par McCartney lui-même, sous pseudonyme, avec Gus Dudgeon.
Ricky Fataar, Stig O’Hara, le Beatle silencieux
Ricky Fataar est né le 5 septembre 1952 à Durban, en Afrique du Sud. Il entre à neuf ans dans les Flames, un groupe de sa ville natale, et passe pour l’un des meilleurs batteurs de rock du pays dès l’âge de douze ans. Les Flames partent pour Londres en 1968, sont repérés par Carl Wilson, enregistrent un album pour Brother Records, le label des Beach Boys, puis Fataar et son camarade Blondie Chaplin sont recrutés par les Beach Boys eux-mêmes. Fataar y joue de 1971 à 1974, sur Carl and the Passions – “So Tough” et sur Holland, en remplacement de Dennis Wilson blessé à la main.
Dans le film, il joue Stig O’Hara, “the quiet one”, sans prononcer un seul mot de dialogue. La caricature de Harrison en Beatle taciturne est poussée jusqu’au mutisme complet, ce qui est d’autant plus drôle que Fataar est, de tous, le musicien le plus polyvalent : guitares, basse, sitar, tablas, percussions, chant. Il chante les pastiches harrisoniens, Nevertheless en tête. Sa femme de l’époque, le mannequin Penelope Tree, joue dans le film l’épouse de Stig, double de Pattie Boyd.
Correctif factuel : la carrière de Ricky Fataar n’a rien de secondaire
Des présentations anciennes des Rutles expédient la suite de la carrière de Fataar en quelques musiques de films “qui n’ont pas marqué les esprits”. C’est inexact. Installé en Australie en 1978, il produit Tim Finn, joue avec Split Enz et Crowded House (Woodface, 1991), remporte en 1983 un prix de producteur de l’année aux TV Week/Countdown Awards, compose la musique du film Spotswood (nommée aux ARIA Awards en 1993). Surtout, il est depuis 1990 le batteur de Bonnie Raitt, avec qui il avait déjà enregistré Green Light en 1982 : il joue sur Nick of Time, Luck of the Draw et leurs successeurs, soit plus de trois décennies au service de l’une des artistes les plus récompensées de la musique américaine.
John Halsey, Barry Wom, l’amiral de Patto
John Halsey, surnommé “Admiral”, est un batteur professionnel issu de la scène progressive britannique : il a joué dans Timebox, puis dans Patto, le groupe de jazz-rock de Mike Patto, aux côtés d’Ollie Halsall. Il fait aussi partie, avec Innes, de la troupe de musiciens et de poètes Grimms au début des années 1970, et du groupe Fatso. Dans le film, il est Barry Wom, de son vrai nom Barrington Womble, un Ringo hilare. Il chante le pastiche ringoïen Living in Hope, calqué sur Don’t Pass Me By et Act Naturally. Halsey restera le plus fidèle compagnon d’Innes : on le retrouve sur Archaeology en 1996 et dans les tournées des années 2000, où il tient la batterie et, selon les crédits, la partie de “papier déchiré”.
Ollie Halsall, le cinquième Rutle invisible
Peter John “Ollie” Halsall est né le 14 mars 1949 à Southport, sur la côte du Merseyside, à une trentaine de kilomètres de Liverpool. C’est sans doute le musicien le plus doué de l’aventure, et le moins connu. Gaucher, ambidextre, d’abord batteur puis guitariste et vibraphoniste, il se fait une réputation considérable avec Timebox puis Patto, dont le jeu de guitare devient légendaire chez les musiciens. Il joue ensuite avec Tempest, le groupe de Jon Hiseman, forme Boxer avec Mike Patto en 1975, puis devient pour seize ans le guitariste de Kevin Ayers.
Pour les Rutles, Halsall est la voix de McCartney : il chante With a Girl Like You, Doubleback Alley, Another Day, Get Up and Go et partage le chant principal de Baby Let Me Be avec Innes, tout en assurant l’essentiel des guitares solo. À l’écran, on ne le voit que dans le rôle de Leppo. Le site qui lui est consacré relève l’ironie : son travail le plus connu est celui pour lequel il n’a jamais été pleinement crédité. Installé en Espagne au début des années 1980, actif sur la scène madrilène, il meurt le 29 mai 1992 dans son appartement de la Calle de la Amargura, à Madrid, à 43 ans. Il est enterré à Deià, à Majorque.
Andy Brown, John Altman et l’orchestre
Le bassiste Andy Brown joue les parties de McQuickly sur les enregistrements et n’apparaît pas à l’écran. Les orchestrations et arrangements de cordes et de cuivres sont signés John Altman, futur compositeur de musiques de film ; Cliff Haines tient la trompette piccolo qui imite celle de Penny Lane sur Doubleback Alley ; les cordes sont menées par Christopher Warren-Green. L’enregistrement et le mixage sont dus à Steve James. Innes a toujours insisté sur un point : sans Halsall, Halsey et Fataar, il n’aurait pas pu capturer la sensation des Beatles. Avant les séances, la formation joue même dans un pub londonien pour trouver sa cohésion, comme un groupe débutant.
Tableau de la distribution
| Personnage | Interprète à l’écran | Voix ou instrument en studio | Modèle réel |
|---|---|---|---|
| Ron Nasty | Neil Innes | Neil Innes | John Lennon |
| Dirk McQuickly | Eric Idle | Ollie Halsall (chant), Andy Brown (basse) | Paul McCartney |
| Stig O’Hara | Ricky Fataar | Ricky Fataar | George Harrison |
| Barry Wom | John Halsey | John Halsey | Ringo Starr |
| Leppo | Ollie Halsall | — | Stuart Sutcliffe |
| Leggy Mountbatten | Terence Bayler | — | Brian Epstein |
| Archie Macaw | Frank Williams | — | George Martin |
| Dick Jaws | Barry Cryer | — | Dick James |
| Eric Manchester | Michael Palin | — | Derek Taylor |
| Arthur Sultan | Henry Woolf | — | Maharishi Mahesh Yogi |
| Ron Decline | John Belushi | — | Allen Klein |
| Brian Thigh | Dan Aykroyd | — | Dick Rowe (Decca) |
| Chastity / Mrs. Iris Mountbatten | Gwen Taylor | — | Yoko Ono / Queenie Epstein |
| Martini McQuickly | Bianca Jagger | — | Linda McCartney |
| Bill Murray the K. | Bill Murray | — | Murray the K |
| Le journaliste devant Rutle Corps | George Harrison | — | — |
Les invités : un casting qui mêle Londres et New York
Le casting reflète la double origine du projet. Côté britannique : les Python Michael Palin et Eric Idle, les comédiens Barry Cryer, Frank Williams, Gwen Taylor, Terence Bayler et Henry Woolf, souvent venus de Rutland Weekend Television, et la sosie officielle d’Élisabeth II, Jeannette Charles, en reine. Côté américain : la première génération de Saturday Night Live, Belushi, Aykroyd, Murray, Radner, Franken, Davis, et Lorne Michaels. Côté rock : Mick Jagger, Paul Simon, Bianca Jagger, Ronnie Wood en Hell’s Angel, et le poète liverpuldien Roger McGough, membre du Scaffold avec Mike McGear, le frère de Paul McCartney. Cette dernière présence est un clin d’œil d’initié, presque une signature.
La musique de Neil Innes : vingt chansons écrites de mémoire
Deux semaines de mai 1977
Selon les notes réunies par le collectionneur britannique jpgr, Neil Innes commence à écrire les chansons des Rutles en mai 1977, et l’ensemble du travail lui prend environ deux semaines. Vingt chansons, chacune calée sur une période, un style ou un titre précis des Beatles, écrites à un rythme que Lennon et McCartney eux-mêmes n’ont atteint qu’à leurs plus belles heures. En juin 1977, Innes, Halsey, Fataar et Halsall répètent le répertoire en essayant, selon le témoignage de l’époque, de ne pas s’effondrer de rire.
La méthode d’Innes est décisive pour comprendre à la fois la réussite musicale et le procès qui suivra. Il n’a pas réécouté les disques des Beatles pour les décortiquer. Il a travaillé de mémoire, à partir de l’impression que lui laissaient les différentes périodes du groupe. Il le jurera sous serment : il n’avait pas écouté les chansons pendant l’écriture, il avait reconstitué ce dont il se souvenait. C’est exactement ce qui rend ces chansons si justes : elles ne reproduisent pas des notes, elles reproduisent un souvenir, c’est-à-dire la manière dont un auditeur a intériorisé la musique des Beatles.
Pastiche ou parodie : la distinction de John Covach
En 1990, le musicologue John Covach publie dans l’Indiana Theory Review une étude intitulée “The Rutles and the Use of Specific Models in Musical Satire”, l’un des premiers travaux universitaires consacrés à la musique des Rutles. Il y distingue, en substance, deux procédés. Certaines chansons prennent pour modèle une chanson précise des Beatles et la tordent : c’est la parodie au sens strict. D’autres prennent pour modèle un style, une période, une manière, sans viser un titre en particulier : c’est le pastiche. Les deux procédés sont présents dans l’album, et les meilleures réussites d’Innes sont souvent les pastiches, parce qu’ils exigent de comprendre la grammaire d’un style plutôt que d’en copier une phrase.
On peut résumer la réussite d’Innes en une formule : il a écrit des chansons qui sonnent comme des chansons des Beatles qui auraient pu exister, plutôt que comme des parodies de chansons des Beatles. Les paroles, elles, sont volontairement creuses, mièvres ou absurdes, et c’est là que se loge l’essentiel du comique. Musicalement, beaucoup de titres tiennent debout tout seuls.
Guide d’écoute : les vingt chansons et leurs modèles
Le tableau ci-dessous suit l’ordre chronologique du CD de 1990, qui range les titres comme ils auraient paru dans l’univers des Rutles. Les modèles indiqués sont ceux que relèvent les analyses de référence ; plusieurs titres en combinent plusieurs.
| N° | Titre des Rutles | Modèles Beatles | Chant principal | Sur le LP 1978 ? |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Goose-Step Mama | Some Other Guy, I Saw Her Standing There, One After 909 | Innes | Non |
| 2 | Number One | Twist and Shout | Innes | Oui |
| 3 | Baby Let Me Be | Slow Down, She Loves You, I Wanna Be Your Man | Innes et Halsall | Non |
| 4 | Hold My Hand | I Want to Hold Your Hand, All My Loving, She Loves You, Please Please Me | Innes | Oui |
| 5 | Blue Suede Schubert | Roll Over Beethoven | Fataar | Non |
| 6 | I Must Be in Love | A Hard Day’s Night, Tell Me Why | Innes | Oui |
| 7 | With a Girl Like You | If I Fell | Halsall | Oui |
| 8 | Between Us | And I Love Her | Fataar | Non |
| 9 | Living in Hope | Don’t Pass Me By, Act Naturally | Halsey | Oui |
| 10 | Ouch! | Help! | Innes | Oui |
| 11 | It’s Looking Good | I’ll Cry Instead, I Don’t Want to Spoil the Party, I’m Looking Through You | Innes | Non |
| 12 | Doubleback Alley | Penny Lane | Halsall | Oui |
| 13 | Good Times Roll | Lucy in the Sky with Diamonds | Innes | Oui |
| 14 | Nevertheless | Love You To, Within You Without You, The Inner Light | Fataar | Oui |
| 15 | Love Life | All You Need Is Love | Innes | Oui |
| 16 | Piggy in the Middle | I Am the Walrus | Innes | Oui |
| 17 | Another Day | Martha My Dear | Halsall | Oui |
| 18 | Cheese and Onions | A Day in the Life, Imagine | Innes | Oui |
| 19 | Get Up and Go | Get Back | Halsall | Non |
| 20 | Let’s Be Natural | Dear Prudence, Julia | Innes | Oui |
Hold My Hand : l’ouverture qui fait atterrir un avion
Sur le LP original, l’album s’ouvrait sur Hold My Hand, précédé d’un bruit d’avion qui atterrit et d’un décompte. Le bruit d’avion renvoie à l’ouverture de Back in the U.S.S.R. et il a été obtenu avec un sèche-cheveux. La chanson elle-même agrège les tics de 1963 : le titre emprunte à I Want to Hold Your Hand, la guitare en triolets à All My Loving, les “yeah, yeah” à She Loves You. Comme le CD de 1990 l’a déplacée en quatrième position, l’introduction d’avion a été supprimée : les auditeurs qui ne connaissent que le CD ne l’ont jamais entendue. Le pressage vinyle de 2018 la restitue.
Doubleback Alley : Penny Lane passé à la moulinette
Chantée par Halsall, Doubleback Alley est la réponse directe à Penny Lane : même évocation nostalgique d’une rue de l’enfance, même trompette piccolo baroque (tenue par Cliff Haines), même piano en accords réguliers. Le titre lui-même joue sur l’idée de revenir sur ses pas, comme la mémoire. C’est un exemple parfait de parodie au sens de Covach : un modèle unique, reconnaissable dès les premières mesures, que la chanson suit de près tout en le décalant.
Piggy in the Middle : le morse devenu cochon
Avec Piggy in the Middle, Innes s’attaque à I Am the Walrus, peut-être la chanson la plus difficile à parodier du catalogue puisqu’elle est déjà une parodie de chanson à message, remplie de non-sens volontaire. Le titre anglais désigne un jeu de cour d’école où un enfant au milieu essaie d’attraper une balle que les autres se lancent par-dessus sa tête. Innes retrouve la lourdeur des cordes, les glissandos, la diction hachée et les images absurdes, et il parvient à rendre absurde ce qui l’était déjà. C’est l’une des chansons les plus longues de l’album, plus de quatre minutes.
Cheese and Onions : la chanson prise pour un inédit de Lennon
Cheese and Onions est la plus célèbre des chansons des Rutles, et son histoire est presque plus drôle que le film. C’est une ballade au piano dans la veine de A Day in the Life et d’Imagine, que Nasty interprétait déjà seul au piano blanc dans Saturday Night Live en avril 1977. La ressemblance est telle qu’un bootleg des Beatles paru en 1978, Indian Rope Trick, l’a incluse en l’attribuant à John Lennon. Au début des années 1980, un fan américain a même accusé Innes d’avoir volé des enregistrements inédits des Beatles pour son film, en s’appuyant sur une bande de Cheese and Onions qu’il croyait chantée par Lennon. Quand on a fait écouter l’enregistrement à Innes, il a découvert avec amusement qu’il s’agissait de sa propre maquette.
Il y a là un retournement complet. Le parodiste est accusé de plagiat par un fan qui a pris la parodie pour l’original, puis l’original supposé se révèle être la maquette du parodiste. Peu de faits disent aussi bien à quel point Innes avait saisi quelque chose d’essentiel dans l’écriture de Lennon. Pour mesurer le modèle, on relira notre fiche sur A Day in the Life.
Nevertheless, Let’s Be Natural et Another Day : trois manières d’imiter
Nevertheless, chantée par Fataar, est le pastiche harrisonien : sitar, tablas, mélodie modale et sentences spirituelles qui ne disent rien, dans la lignée de Love You To, Within You Without You et The Inner Light. Elle dure moins d’une minute et demie, ce qui est en soi un commentaire sur la longueur des méditations indiennes de l’original. Let’s Be Natural, qui clôt l’album, adopte l’arpège en picking de Dear Prudence et de Julia, les chansons écrites à Rishikesh en 1968 après l’apprentissage de la technique de Donovan ; elle célèbre un retour à la nature d’une niaiserie parfaite. Another Day, chantée par Halsall, imite le McCartney music-hall de Martha My Dear ; son titre est par hasard celui du premier single solo de McCartney (1971), ce qui ajoute une couche de confusion involontaire.
Get Up and Go : la chanson trop proche
Get Up and Go est la seule chanson qui flirte avec la copie pure. Le rythme, la progression et l’attaque reprennent Get Back de très près. Selon le récit le plus souvent rapporté, c’est John Lennon lui-même qui, après avoir vu le film, a prévenu Innes que la chanson ressemblait trop à Get Back et qu’ATV Music, propriétaire du catalogue, risquait de le poursuivre. La chanson a été retirée du LP de 1978. Elle ne paraîtra qu’en 1990, sur le CD. L’ironie est que le retrait n’a pas empêché le procès, qui a visé les quatorze titres effectivement publiés.
Le 22 mars 1978 : l’échec américain et le triomphe britannique
Soixante-cinquième sur soixante-cinq
NBC programme All You Need Is Cash le mercredi 22 mars 1978, de 21 h 30 à 23 h, un créneau de choix en semaine. La chaîne ne fait pourtant aucun effort promotionnel particulier : un communiqué le 24 février 1978 et une demi-page de publicité dans TV Guide. Le résultat est un désastre d’audience. Le film termine dernier de sa case horaire et dernier de toute la semaine, au 65e rang sur 65 programmes mesurés par Nielsen. Les rares critiques qui l’ont vu sont pourtant presque unanimement élogieuses.
NBC disposait des droits pour deux diffusions. La seconde est reléguée dans une case expérimentale du dimanche soir tard : le 10 décembre 1978 à 23 h 45. Le fan qui tient depuis des années le site Rutlemania note avec humour que les networks américains ne réussiront jamais à programmer quoi que ce soit dans ce créneau.
BBC2, 27 mars 1978 : le contraire exact
Cinq jours plus tard, le 27 mars 1978 à 20 h 45, BBC2 diffuse le film au Royaume-Uni. Accueil critique enthousiaste, excellente réponse du public. La réaction est telle que la BBC le rediffuse dès le 27 mai 1978, cette fois sur BBC1, la chaîne principale, à 22 h 15. Le contraste entre les deux pays s’explique en partie par la culture du public : les Britanniques connaissent les codes des grands reportages à la Whicker et le second degré à la Python, tandis que le public américain de 1978, en pleine vague nostalgique autour des Beatles, n’a peut-être pas compris qu’il regardait une parodie. Certains commentateurs ajoutent qu’il fallait savoir beaucoup de choses sur les Beatles pour profiter pleinement du film.
L’album Warner : quatorze titres et un livret de vingt pages
L’album The Rutles paraît chez Warner Bros. Records (référence HS 3151) en mars 1978. Il ne contient que quatorze titres, mais il est vendu avec un livret couleur d’une vingtaine de pages qui retrace la fausse histoire du groupe, reproduit les fausses pochettes d’albums et des photos de toutes les époques, et retranscrit les interviews du film, dont celle de Mick Jagger. Un autocollant sur l’emballage annonçait avec malice un “disque gratuit avec ce livre de 20 pages”. La pochette intérieure imite la présentation des compilations rouge et bleue des Beatles parues en 1973, avec une face 1962-1967 et une face 1967-1970.
Au Royaume-Uni, l’album entre au classement le 15 avril 1978, y reste dix semaines et culmine à la 12e place. Le single I Must Be in Love (Warner K 17125), couplé avec Cheese and Onions et With a Girl Like You, entre le même jour et atteint la 39e place pour quatre semaines. Aux États-Unis, en revanche, l’album est un échec commercial : il finit dans les bacs de soldes, et une plaisanterie de collectionneurs veut que la cartouche 8 pistes des Rutles soit la plus abondante qui existe.
L’album est nommé aux Grammy Awards dans la catégorie du meilleur enregistrement humoristique. La critique est partagée : AllMusic lui donnera plus tard quatre étoiles et demie, tandis que Robert Christgau, dans son guide des albums des années 1970, se contente d’un C.
Correctif factuel : l’album de 1978 ne contenait pas vingt chansons
On présente souvent l’album Warner de 1978 comme la bande originale complète, avec ses vingt titres. C’est une confusion avec le CD Rhino de 1990. Le LP de 1978 (Warner HS 3151) ne compte que quatorze titres. Six chansons entendues dans le film en sont absentes : Goose-Step Mama, Baby Let Me Be, Blue Suede Schubert, Between Us, It’s Looking Good et Get Up and Go. Elles ne circulent qu’en bootleg jusqu’à la sortie du CD de Rhino, retardée par des querelles de droits sur ces six titres et finalement publiée le 16 juillet 1990, avec un remixage stéréo des six inédits par Innes. Le producteur de cette réédition est Bill Inglot, et non Innes. Une seule chanson du film n’est sur aucun disque : You Need Feet, qui n’est pas des Rutles mais de Bernard Bresslaw.
Ce que les Beatles en ont pensé : quatre réactions, quatre caractères
La réaction des quatre Beatles au film est un petit portrait de groupe en soi. Chacun a réagi exactement comme on pouvait l’attendre de lui, et c’est peut-être la preuve la plus nette que le film avait vu juste.
George Harrison : la libération
Harrison est le plus enthousiaste, ce qui n’est pas surprenant puisqu’il est à l’origine du projet et qu’il y apparaît. On a cité plus haut sa phrase sur la libération. Il faut la replacer dans son époque : en 1978, Harrison vit mal la pression d’un passé qu’on lui renvoie sans cesse. Voir ce passé ridiculisé avec affection lui permet de le tenir à distance. Un an plus tard, il hypothèque sa maison pour financer Life of Brian des Monty Python via sa société HandMade Films ; c’est la suite logique de la même amitié. Dix ans plus tard, il se moquera lui-même du Beatle psychédélique dans le clip de When We Was Fab, et les Traveling Wilburys prolongeront à leur manière cette idée d’un groupe à identités fictives, ce que le biographe Simon Leng a souligné. La même année que le film, Harrison retravaille par ailleurs une vieille chanson de 1968, comme on le raconte dans notre article sur Not Guilty.
John Lennon : il garde la cassette
Lennon, à qui l’on avait envoyé une copie du film et de la bande originale pour approbation, a adoré. Il a refusé de rendre la cassette vidéo et le disque. C’est aussi à lui qu’on attribue l’avertissement sur Get Up and Go, signe qu’il avait écouté de près. La rumeur, rapportée par Idle, veut que John et Yoko aient apprécié le film malgré la charge contre Yoko à travers le personnage de Chastity. On notera qu’en 1978, Lennon est retiré au Dakota, élève son fils Sean et ne publie plus rien : rire de sa propre légende est peut-être la seule activité publique liée aux Beatles à laquelle il se prête volontiers.
Ringo Starr : oui aux moments heureux, non aux moments tristes
Ringo, selon le témoignage d’Innes à Beatlefan en 1988, a aimé les scènes joyeuses du film, mais a trouvé que les scènes qui imitaient les périodes douloureuses touchaient trop près. La réaction est révélatrice. Pour Ringo, la fin des Beatles n’est pas un matériau comique : c’est une blessure, avec ses procès, ses brouilles et la mort d’Epstein. On rapporte aussi, à travers le commentaire audio d’Idle sur l’édition DVD, que Harrison et Starr surprirent un jour Idle et Innes en chantant ensemble leur propre version d’Ouch!, et qu’ils évoquèrent même l’idée, jamais concrétisée, de monter un groupe avec les deux Rutles en mêlant les histoires réelle et imaginaire.
Paul McCartney : no comment, puis le Scouse pass
McCartney, qui venait de publier l’album de Wings London Town (mars 1978), répond systématiquement “no comment” quand on l’interroge sur les Rutles. Innes raconte qu’à un dîner de remise de prix, McCartney s’est retrouvé à la même table qu’Idle et que l’ambiance était glaciale. Selon Idle, McCartney aurait changé d’avis parce que Linda trouvait le film drôle. Et il aurait achevé de se dégeler en apprenant qu’Idle avait grandi à Wallasey, de l’autre côté de la Mersey ; Idle rapporte la phrase de McCartney à Linda dans ses mémoires : “Hey, Linda, it’s okay, he’s a Scouse, he’s one of us!” Nous avons raconté cette réconciliation en détail dans Quand McCartney valide The Rutles : le “Scouse pass” d’Eric Idle.
La réticence de McCartney se comprend. En 1978, il est le seul des quatre à poursuivre une carrière de premier plan avec un groupe en activité, Wings, et il est aussi le plus attaché à la mémoire de l’œuvre commune. Être caricaturé en Dirk McQuickly, beau garçon superficiel marié à une mondaine, n’avait rien de flatteur pour quelqu’un qui portait depuis huit ans l’étiquette de “responsable de la séparation”.
Le procès ATV : quand les éditeurs n’ont pas ri
Qui possédait les chansons des Beatles en 1978
Il faut rappeler un fait souvent ignoré des lecteurs français : en 1978, les Beatles ne possèdent pas les droits d’édition de leurs propres chansons. Le catalogue de Northern Songs, la société d’édition fondée en 1963 par Dick James, Brian Epstein, Lennon et McCartney, est passé en 1969 sous le contrôle d’ATV, le groupe de Lew Grade, à l’issue d’une bataille boursière que les Beatles ont perdue. ATV Music en est propriétaire jusqu’en 1985, date à laquelle Michael Jackson rachète le catalogue. C’est donc une société, et non les musiciens, qui décide de poursuivre Neil Innes.
La transaction : la moitié des quatorze titres
Après la sortie de l’album, ATV Music attaque Chappell et Pendulum Music, les éditeurs de Neil Innes, pour violation de droits d’auteur. Innes engage un musicologue pour démontrer l’originalité de ses compositions et témoigne sous serment qu’il a écrit de mémoire. Mais un procès coûte cher, et l’éditeur d’Innes choisit la voie la plus simple. L’affaire se règle à l’amiable : ATV obtient la moitié de la propriété des quatorze chansons publiées sur le LP Warner. Les redevances d’édition sont désormais partagées pour moitié, ce qui divise d’un coup les revenus d’Innes sur ces titres.
Le règlement ne couvre pas les six chansons absentes du LP. Sur Goose-Step Mama, Baby Let Me Be, Blue Suede Schubert, Between Us, It’s Looking Good et Get Up and Go, Innes conserve la totalité de ses droits. Le paradoxe est savoureux : la chanson la plus proche de son modèle, Get Up and Go, celle que Lennon jugeait dangereuse, est précisément l’une de celles qui ont échappé à la transaction, parce qu’elle avait été retirée du disque.
L’absurdité des crédits
La transaction a eu une conséquence absurde dans les registres des sociétés de gestion des droits : certaines chansons des Rutles y figurent désormais avec Lennon et McCartney comme coauteurs, voire Harrison selon les titres. Nevertheless, pastiche des chansons indiennes de Harrison, s’est ainsi retrouvée créditée à Lennon et McCartney dans certains répertoires, alors qu’elle imite un style auquel ni l’un ni l’autre n’avait part. Une analyse britannique note aussi que les droits des pastiches de Harrison et de Starr ont été reversés à Northern Songs comme les autres, ce qui ne correspond à aucune logique musicale.
Correctif factuel : sur les disques, les chansons restent créditées à Neil Innes seul
On lit fréquemment que les chansons des Rutles sont “désormais créditées Lennon-McCartney-Innes”. C’est vrai dans certains registres de droits d’édition, pas sur les disques. Sur toutes les publications des Rutles, LP, CD ou rééditions, le crédit imprimé est “Neil Innes” seul. La transaction de la fin des années 1970 porte sur la répartition des redevances et la propriété d’édition des quatorze titres du LP, pas sur la mention d’auteur imprimée sur les pochettes. Il ne faut pas non plus confondre avec l’affaire Oasis des années 1990, où c’est Innes, cette fois, qui a obtenu un crédit.
“George essaie parfois de récupérer les droits pour moi”
Innes n’a jamais caché son amertume, mais il l’a exprimée avec l’humour qui le caractérisait. En 1996, au moment d’Archaeology, il expliquait que Harrison tentait de temps en temps de lui faire récupérer ses droits, que ce n’était une priorité pour personne, et qu’il avait arrêté de bouder. La phrase, citée par Peter Doggett, résume toute l’affaire : le seul Beatle à s’être impliqué dans le projet est aussi le seul à avoir essayé de réparer l’injustice qu’il a subie. Elle rappelle aussi que l’économie des Beatles après 1970 n’a jamais été entre leurs mains, une constante qui traverse toute l’histoire du catalogue.
Les années maigres (1979-1993)
Dirk and Stig, puis le silence
Après 1978, les Rutles disparaissent presque complètement. En 1979, Idle et Fataar publient le 45 tours Ging Gang Goolie, une chanson de scouts, couplée avec Mr. Sheene, sous le nom de Dirk and Stig. C’est la dernière contribution d’Idle à un disque lié aux Rutles. Innes, de son côté, obtient sur la foi de son travail une série personnelle sur la BBC, The Innes Book of Records, diffusée de 1979 à 1981 : un ancêtre fauché du clip musical, où il réinvente ses chansons chaque semaine avec des invités excentriques comme Stanley Unwin ou Ivor Cutler. Puis il se tourne vers la télévision pour enfants : Puddle Lane, où il joue le Magicien, et surtout The Raggy Dolls, dessin animé de Yorkshire Television dont il écrit les épisodes, compose la musique et fait toutes les voix. Aucun projet des Rutles n’aboutit dans les années 1980.
1982 : le scandale de Beatlesongs
Les Rutles reviennent pourtant au cœur d’une polémique en 1982, de manière indirecte. Rhino Records, alors petit label de Los Angeles spécialisé dans les curiosités, publie Beatlesongs, une compilation de chansons de novelty consacrées aux Beatles, et y inclut Hold My Hand sous licence Warner. La pochette, dessinée par William Stout, célèbre pour ses illustrations de bootlegs, comporte une représentation de Mark David Chapman, l’assassin de John Lennon, tué quinze mois plus tôt. Le tollé force Rhino à remplacer la pochette par une photographie d’objets de collection. L’affaire rappelle, presque mot pour mot, celle de la pochette du boucher de Yesterday and Today en 1966.
1990 : Rhino et le retour par le CD
C’est Rhino, devenu entre-temps une référence de la réédition, qui sauve les Rutles de l’oubli. Le label négocie les droits des quatorze titres Warner et des six titres inédits, finance leur remixage stéréo et publie le CD complet de vingt chansons le 16 juillet 1990 (référence R2 75760), avec un dépliant qui reprend l’essentiel du livret original. La même année, le label new-yorkais Shimmy Disc publie Rutles Highway Revisited, album hommage où des artistes de la scène indépendante, de Galaxie 500 à Shonen Knife en passant par Bongwater, reprennent les chansons des Rutles. Le titre parodie lui-même Highway 61 Revisited de Dylan : on reprend une parodie en lui donnant le nom d’un autre classique, et la boucle devient vertigineuse. En vidéo, le film est disponible aux États-Unis chez Pacific Arts sous le titre I Love The Rutles, jusqu’à la disparition de l’éditeur en 1994.
1992 : la mort d’Ollie Halsall
La disparition d’Ollie Halsall à Madrid, le 29 mai 1992, prive les Rutles de leur voix McCartney et de leur meilleur guitariste. Innes l’évoquait comme un frère musical. Quand le groupe se reformera, il manquera quelque chose que personne ne pourra remplacer, et les seuls titres d’Archaeology où l’on entend Halsall seront des bandes de répétition de 1978 exhumées pour l’occasion.
Archaeology (1996) : la réponse des Rutles à l’Anthology
Le Troubadour, 1994 : Ron Nasty and the New Rutles
Le retour commence par hasard. En 1994, le festival “Monty Python: Lust For Glory!”, organisé à Los Angeles par Martin Lewis pour l’American Cinematheque à l’occasion des 25 ans des Python, invite Neil Innes. Il donne deux concerts à guichets fermés au Troubadour sous le nom de Ron Nasty and the New Rutles, accompagné par un groupe local d’imitateurs des Beatles, les Moptops, et un “Rutland Symphony Orchestra”. Le succès est tel que Lewis et Innes montent ensemble le projet d’un nouvel album.
“It’s all part of the soup” : la bénédiction de Harrison
Le calendrier est parfait : les Beatles préparent la sortie de The Beatles Anthology, la série télévisée et les trois doubles albums qui paraissent entre novembre 1995 et octobre 1996, avec les deux “nouvelles” chansons Free as a Bird et Real Love construites à partir des maquettes de Lennon. Les Rutles répondront par Archaeology. Innes demande son avis à Harrison, qui lui répond que tout cela fait partie de la soupe, une manière de dire que la parodie appartient à la même histoire que l’original. Harrison lui demande aussi, selon une interview d’Innes au Paley Center en 2001, lequel des membres du groupe allait se faire tirer dessus, plaisanterie noire qui renvoie à l’assassinat de Lennon. Les trois Beatles survivants avaient eux-mêmes été surnommés les Threetles lors des séances de l’Anthology ; les Rutles, eux, ne sont plus que trois aussi.
Eric Idle décline l’invitation
Innes, Fataar et Halsey se retrouvent ; Idle est invité, mais décline. Dans le récit fictif, l’absence de Dirk est expliquée par une surdité dont on trouverait des indices cachés sur les pochettes, nouvelle variation sur les “preuves” de la rumeur de 1969. Le communiqué de lancement, publié dans le plus pur style des Rutles, explique que les bandes avaient été enfouies dans une capsule temporelle “pour déjouer les pirates et le fisc”, censées rester enterrées mille ans, et qu’elles ont été déterrées au bout de 26 ans parce que “les choses changent”. La revue Variety du 29 juillet 1996 annonce la sortie pour le 29 octobre.
Seize titres, guide d’écoute
Archaeology paraît le 29 octobre 1996, chez EMI au Royaume-Uni et Virgin aux États-Unis. Produit par Innes, enregistré et mixé par Steve James, orchestré par John Altman, il compte seize titres. Plusieurs sont d’anciennes chansons d’Innes, parfois issues de ses spectacles Neil Innes Is Joe Public (1985) et More Jam Tomorrow (1992), réarrangées en pastiches. La pochette d’origine parodie celle de la compilation Past Masters Volume One, et l’étiquette montre les Rutles endormis, en clin d’œil à la pochette de Sleeping with the Past d’Elton John.
| N° | Titre | Modèles principaux |
|---|---|---|
| 1 | Major Happy’s Up-and-Coming Once Upon a Good Time Band | Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band |
| 2 | Rendezvous | With a Little Help from My Friends (chant Halsey) |
| 3 | Questionnaire | The Fool on the Hill, Imagine, Eleanor Rigby, Nowhere Man |
| 4 | We’ve Arrived! (And to Prove It We’re Here) | Back in the U.S.S.R., Flying (répétition de 1978 avec Halsall) |
| 5 | Lonely-Phobia | Things We Said Today, I’ll Be Back (chant Fataar) |
| 6 | Unfinished Words | Free as a Bird, Real Love (bande de 1978 avec Halsall) |
| 7 | Hey Mister! | I Me Mine, Yer Blues, Helter Skelter |
| 8 | Easy Listening | Octopus’s Garden, Don’t Pass Me By (chant Halsey) |
| 9 | Now She’s Left You | I Don’t Want to Spoil the Party (répétition de 1978 avec Halsall) |
| 10 | The Knicker Elastic King | Getting Better |
| 11 | I Love You | It’s Only Love, And I Love Her |
| 12 | Eine Kleine Middle Klasse Musik | Come Together, Maybe I’m Amazed |
| 13 | Joe Public | Tomorrow Never Knows, Rain (chant Fataar) |
| 14 | Shangri-La | A Day in the Life, Hey Jude, Mr. Kite, citation de Whatever d’Oasis |
| 15 | Don’t Know Why | Free as a Bird |
| 16 | Back in ’64 | When I’m Sixty-Four (chanson réponse) |
Les meilleures pages de l’album sont souvent les moins parodiques. Lonely-Phobia, ballade acoustique de l’époque A Hard Day’s Night, et I Love You se tiennent comme de vraies chansons. Unfinished Words est l’idée la plus fine : comme Free as a Bird avait été construite à partir d’une maquette de Lennon, les trois Rutles complètent une bande inachevée de 1978 où l’on entend Halsall disparu, et les paroles jouent avec l’anecdote des “scrambled eggs”, les paroles provisoires de Yesterday. Le geste a quelque chose de bouleversant pour qui connaît l’histoire : les Rutles font avec leur mort exactement ce que les Beatles venaient de faire avec le leur.
Shangri-La, Whatever et l’affaire Oasis
Le single extrait de l’album est Shangri-La, une chanson d’Innes de 1977 que Nasty chantait déjà au Saturday Night Live, rhabillée en patchwork de 1967 : A Day in the Life en colonne vertébrale, des échappées vers Being for the Benefit of Mr. Kite! et Lucy in the Sky with Diamonds, un riff de cuivres emprunté à For No One et une longue coda à la Hey Jude qui porte le titre à plus de sept minutes. L’introduction cite Whatever d’Oasis, et ce n’est pas un hasard.
Oasis avait publié Whatever en single en décembre 1994. La mélodie reprenait une partie de How Sweet to Be an Idiot, la chanson d’Innes de 1973. L’éditeur d’Innes réclame un crédit ; l’affaire se règle avec l’ajout du nom d’Innes aux crédits de la chanson. Le retournement est total : vingt ans après avoir été poursuivi pour avoir imité les Beatles, Innes obtient réparation d’un groupe qui imitait les Beatles en l’imitant lui. La citation de Whatever dans Shangri-La est sa manière de signer la quittance. Sur les rapports entre Oasis et les Beatles, voir Oasis et les Beatles : pourquoi leur amour dérange les fans et Oasis passe devant Sgt. Pepper. Le communiqué de Virgin en 1996 affirmait d’ailleurs, avec un sérieux parfait, qu’Oasis, Pulp, Blur et les Smashing Pumpkins citaient les Rutles comme une influence majeure.
Correctif factuel : Whatever n’était pas le premier tube d’Oasis
On lit parfois qu’Oasis aurait “plagié How Sweet to Be an Idiot pour en faire son premier tube”. Whatever, publié en décembre 1994, n’est ni le premier single ni le premier succès d’Oasis : Supersonic, Shakermaker, Live Forever et Cigarettes and Alcohol l’avaient précédé, ainsi que l’album Definitely Maybe. Il ne s’agit pas non plus d’un jugement pour plagiat mais d’un accord : l’éditeur d’Innes a obtenu l’ajout de son nom aux crédits de la chanson.
Don’t Know Why : les comptes réglés en chanson
Don’t Know Why, écrite un an avant l’album pour l’émission de l’imitateur Rory Bremner, qui l’attribuait à Ron Nasty, est le pastiche le plus direct de Free as a Bird. Mais ses paroles sont aussi un règlement de comptes à peine voilé : elles évoquent les difficultés d’Innes avec le projet original, la transaction avec ATV et la relation devenue difficile avec Eric Idle. Sous la parodie, c’est la chanson la plus personnelle de l’album, et peut-être la plus amère.
L’édition japonaise, le single et la réédition de 2007
Comme pour les disques des Beatles, l’édition japonaise propose des bonus. Elle contient quatre titres supplémentaires : Lullaby, Baby S’il Vous Plait, une maquette d’It’s Looking Good et My Little Ukulele. Baby S’il Vous Plait est une version en franglais de Baby Let Me Be, parodie des deux enregistrements en allemand des Beatles, Komm, gib mir deine Hand et Sie liebt dich, réalisés à Paris le 29 janvier 1964 (voir notre article sur la séance parisienne en allemand), avec une traduction volontairement mauvaise et des accents pires encore. My Little Ukulele rend hommage à George Formby, idole de Harrison et du ukulélé. Le single Shangri-La paraît en CD et en 10 pouces avec Joe Public, Baby S’il Vous Plait et It’s Looking Good en face B.
Le 19 février 2007, EMI Gold réédite Archaeology au Royaume-Uni avec une nouvelle pochette et cinq bonus, dont deux inédits : Under My Skin, reprise de Cole Porter chantée avec des paroles à moitié oubliées pour évoquer l’époque du Star-Club, et Rut-A-Lot, medley en public des chansons de 1978 qui raille ouvertement le spectacle Spamalot d’Idle. Le titre dit tout de l’état des relations entre les deux fondateurs.
Correctif factuel : quatre bonus japonais, pas trois
L’édition japonaise d’Archaeology (Virgin VJCP-25277) contient quatre titres supplémentaires et non trois : Lullaby, Baby S’il Vous Plait, It’s Looking Good (maquette) et My Little Ukulele. Il ne s’agit d’ailleurs pas uniquement de titres “issus des mêmes séances” : It’s Looking Good est une maquette liée au répertoire de 1978 et Lullaby un gag repris du spectacle personnel d’Innes. On notera aussi que l’album est produit par Innes seul ; Steve James en est l’ingénieur du son et le mixeur.
Can’t Buy Me Lunch (2002-2003) : la fâcherie entre Idle et Innes
Un film sans nouvelle image des Rutles
En 2002, Eric Idle réalise seul The Rutles 2: Can’t Buy Me Lunch, sur le modèle de l’émission spéciale The Beatles Revolution (2000). Le film, d’une cinquantaine de minutes, reste inédit pendant un an ; il est présenté au festival Don’t Knock the Rock le 16 août 2003, puis publié en DVD aux États-Unis. Idle y joue un nouveau documentariste, Melvin Hall, qui interroge des célébrités sur l’influence des Rutles, de Tom Hanks à Salman Rushdie ; on y croise aussi Robin Williams, Catherine O’Hara, Jimmy Fallon et Kevin Nealon dans des rôles de composition.
Le problème est que le film ne contient aucune nouvelle image des Rutles : tout ce qui concerne le groupe provient de chutes et d’images inutilisées du tournage de 1978. Idle n’a sollicité ni Innes, ni Fataar, ni Halsey, ni Gary Weis, considérant le film comme un projet personnel. Il utilise en revanche des chansons d’Archaeology, l’album auquel il avait refusé de participer. Les fans accueillent le film fraîchement, et la presse américaine parlera en 2005 d’une querelle entre les deux fondateurs, le Chicago Tribune titrant sur l’art qui imite la discorde. La boucle est ironique : les Rutles, nés pour parodier la séparation des Beatles, finissent par rejouer leurs brouilles.
2008 : les quatre Rutles réunis une seule fois
Le 17 mars 2008, pour le trentième anniversaire du film, les quatre Rutles de l’écran, Innes, Idle, Fataar et Halsey, se retrouvent pour la première fois ensemble à l’Egyptian Theatre de Hollywood, pour une projection suivie de questions du public. La soirée s’accompagne d’une prestation de membres du spectacle Rutlemania, conçu par Idle, où le groupe hommage aux Beatles The Fab Four joue les Rutles. Le spectacle tient une semaine au Ricardo Montalbán Theatre puis une semaine à New York. La même année paraît au Royaume-Uni une édition anniversaire en DVD avec des documentaires inédits, dont des entretiens avec Innes, Halsey, Fataar, Weis et Palin. En 2013, un coffret Blu-ray réunit les deux films et le clip original de 1975.
Les Rutles sur scène (2001-2019) et la mort de Neil Innes
Le groupe qui tourne enfin
À partir de 2001, Innes fait des Rutles un vrai groupe de scène, ce qu’ils n’avaient jamais été. Avec John Halsey à la batterie et des musiciens fidèles, Mark Griffiths à la basse, Mickey Simmonds aux claviers, Ken Thornton à la guitare, puis Phil Jackson et d’autres, il tourne au Royaume-Uni et aux États-Unis, passe par Glastonbury en 2004, et joue le répertoire de 1978 avec un plaisir évident. En 2008, il célèbre aussi les trente ans de Fatso avec une tournée dominée par les chansons des Rutles. En février 2009, il publie sur son site Imitation Song, présentée comme “la dernière chanson de Ron Nasty”, parodie d’Imagine. Le groupe publie un album en public, Live + Raw (2014), enregistré en 2013, puis The Wheat Album (2018), compilation de maquettes de 1992 dont le titre parodie, bien sûr, l’album blanc.
Innes reste aussi lié à la famille Beatles d’une manière que peu de gens connaissent : en novembre 2002, il participe au Concert for George au Royal Albert Hall, aux côtés des Python, pour l’hommage à George Harrison mort un an plus tôt. Le Rutle invité par le Beatle qui l’avait encouragé vient lui dire adieu.
29 décembre 2019 : Montcuq, dans le Lot
Neil Innes meurt d’une crise cardiaque le 29 décembre 2019 à Montcuq, dans le Lot, où il vivait depuis plusieurs années. Il avait 75 ans. Dans l’un de ses derniers entretiens, il parlait encore avec enthousiasme d’une tournée américaine des Rutles. Le groupe s’arrête avec lui. Son épouse Yvonne, avec qui il était marié depuis 53 ans, salue dans un communiqué une âme belle, douce et généreuse, dont la musique avait touché tout le monde. John Cleese, Stephen Fry, Mark Gatiss et Edgar Wright lui rendent hommage. Le Lot n’est pas le moindre des clins d’œil de cette histoire : le compositeur des faux Beatles est mort dans un village français dont le nom est lui-même devenu une plaisanterie nationale.
L’hommage de 2024
En 2024, Yvonne Innes publie Dip My Brain in Joy: A Life With Neil Innes, la biographie officielle. Le 28 novembre 2024, un concert hommage, “How Sweet To Be An Idiot”, réunit à l’Indigo at The O2, à Londres, des amis et des admirateurs : Michael Palin, Terry Gilliam, Roger McGough, Maddy Prior, Adrian Edmondson, “Legs” Larry Smith des Bonzos, Yo La Tengo, John Altman, Luke Innes et les Rutles eux-mêmes, avec des messages enregistrés de Stephen Fry, Aimee Mann et Rick Wakeman.
L’héritage : des Rutles à Spinal Tap, et pourquoi la parodie dit vrai
L’un des premiers mockumentaires
Idle a parfois présenté All You Need Is Cash comme le premier faux documentaire. Ce n’est pas tout à fait exact : David Holzman’s Diary de Jim McBride le précède d’une décennie. Mais les Rutles sont sans conteste le premier faux documentaire consacré au rock, et l’influence sur This Is Spinal Tap de Rob Reiner (1984) est régulièrement soulignée, notamment par les éditeurs de l’édition anniversaire de 2008. La différence est instructive : Spinal Tap invente un groupe médiocre pour se moquer du heavy metal, les Rutles imitent un groupe génial pour se moquer de sa légende. Le comique de Spinal Tap vient de l’incompétence, celui des Rutles de la compétence.
Rutles, Monkees, Utopia et les autres
Les imitations des Beatles sont aussi anciennes que la Beatlemania. Les Monkees en sont la version industrielle américaine, conçue pour la télévision en 1966 ; les Allemands The Rattles avaient même tourné leur propre film en 1966. Après les Rutles viendront Deface the Music d’Utopia, le groupe de Todd Rundgren, en 1980, autre album de pastiches, puis des projets comme Beatallica ou les Punkles. Aucun n’a atteint la précision des Rutles, pour une raison simple : aucun n’a eu à la fois un mélodiste de la stature d’Innes et l’accès aux archives et à la bénédiction d’un Beatle.
Pourquoi la parodie dit vrai
Revenons à l’intuition de départ. En 1978, il n’existe pas de grand récit officiel des Beatles à l’écran. Les Rutles en proposent un, structuré d’après les archives d’Aspinall, avec une rigueur chronologique qu’aucun documentaire n’avait encore. Ils fixent ainsi, avant l’histoire officielle, les étapes canoniques de la légende : Hambourg, le refus de Decca, le manager, l’Ed Sullivan Show, le stade, la drogue, la phrase sur Dieu, le gourou, le psychédélisme, la société en faillite, la femme qui sépare le groupe, le promoteur rapace, le concert sur le toit, la rumeur de la mort. Quand Anthology paraîtra en 1995, elle suivra le même découpage.
Ce qui rend la parodie juste, c’est qu’elle ne se moque jamais de la musique. Elle se moque de la manière dont on raconte la musique : le ton du narrateur, les témoignages de célébrités, le goût des indices, la sacralisation des anecdotes. Harrison l’avait compris tout de suite, et c’est pourquoi il s’en disait libéré : la parodie lui rendait la musique en lui retirant le mythe. Les Rutles ne disent pas que les Beatles étaient ridicules. Ils disent que la légende des Beatles l’était souvent, et que les chansons, elles, survivent à tout, y compris à leur imitation. La preuve est dans les disques : quarante ans plus tard, on réécoute Cheese and Onions et Doubleback Alley pour elles-mêmes, comme on réécoute les Beatles.
Chronologie des Rutles
| Date | Événement |
|---|---|
| 1967 | Le Bonzo Dog Doo-Dah Band joue Death Cab for Cutie dans Magical Mystery Tour |
| 1968 | I’m the Urban Spaceman, produit par McCartney sous pseudonyme, 5e au Royaume-Uni |
| 1975 | Première saison de Rutland Weekend Television sur BBC2 |
| 24 novembre 1975 | Tournage du clip I Must Be in Love à Denham |
| 26 décembre 1975 | George Harrison invité de l’émission de Noël |
| 24 avril 1976 | Lorne Michaels offre 3 000 dollars aux Beatles à l’antenne de SNL |
| 2 octobre 1976 | Eric Idle montre le clip des Rutles dans Saturday Night Live |
| 12 novembre 1976 | Première diffusion britannique du clip sur BBC2 |
| 23 avril 1977 | Nasty chante Cheese and Onions au piano blanc dans SNL |
| Mai-juin 1977 | Innes écrit les 20 chansons ; répétitions du groupe |
| Mars 1978 | Album The Rutles chez Warner (HS 3151), 14 titres |
| 22 mars 1978 | All You Need Is Cash sur NBC, 65e sur 65 |
| 27 mars 1978 | Diffusion sur BBC2, succès |
| 15 avril 1978 | Album (pic 12e) et single I Must Be in Love (39e) au classement britannique |
| 27 mai 1978 | Rediffusion sur BBC1 |
| 10 décembre 1978 | Seconde et dernière diffusion sur NBC |
| 1979 | Single Dirk and Stig ; début de The Innes Book of Records |
| 1982 | Polémique de la pochette de Beatlesongs chez Rhino |
| 16 juillet 1990 | CD Rhino complet, 20 titres ; Rutles Highway Revisited chez Shimmy Disc |
| 29 mai 1992 | Mort d’Ollie Halsall à Madrid |
| 1994 | Ron Nasty and the New Rutles au Troubadour de Los Angeles |
| 29 octobre 1996 | Archaeology chez EMI et Virgin |
| 13 mars 2001 | Premier DVD d’All You Need Is Cash chez Rhino |
| 29 novembre 2002 | Innes au Concert for George |
| 16 août 2003 | Présentation de The Rutles 2: Can’t Buy Me Lunch |
| 19 février 2007 | Réédition d’Archaeology chez EMI Gold avec Rut-A-Lot |
| 17 mars 2008 | Les quatre Rutles réunis à l’Egyptian Theatre |
| 2014 | Album Live + Raw |
| 5 octobre 2018 | Réédition vinyle 40e anniversaire, avec EP bonus des 6 titres |
| 29 décembre 2019 | Mort de Neil Innes à Montcuq (Lot) |
| 28 novembre 2024 | Concert hommage à l’Indigo at The O2 |
Questions fréquentes sur les Rutles
Les Rutles ont-ils vraiment existé ?
Oui et non. Le groupe est une fiction créée par Eric Idle et Neil Innes en 1975, mais les chansons ont été réellement écrites, enregistrées et publiées par de vrais musiciens (Innes, Ollie Halsall, Ricky Fataar, John Halsey), et le groupe a donné des concerts de 1994 à 2019.
Qui a écrit les chansons des Rutles ?
Neil Innes, seul, en deux semaines environ en mai 1977, de mémoire et sans réécouter les disques des Beatles. Eric Idle n’a pas participé à l’écriture des chansons.
Eric Idle chante-t-il sur les disques des Rutles ?
Non. Remis d’une appendicectomie au moment des séances, il n’a ni chanté ni joué. Les parties de Dirk McQuickly sont chantées par Ollie Halsall et la basse jouée par Andy Brown.
Pourquoi les appelle-t-on les Pre-Fab Four ?
C’est un jeu de mots sur Fab Four, surnom des Beatles, et sur prefab, les maisons préfabriquées bon marché de l’après-guerre : les Rutles sont des Beatles de série.
Quand All You Need Is Cash a-t-il été diffusé ?
Le 22 mars 1978 sur NBC aux États-Unis, où il a fini dernier des audiences de la semaine, puis le 27 mars 1978 sur BBC2 au Royaume-Uni, où il a été un succès.
George Harrison a-t-il participé au film ?
Oui : il a encouragé le projet, fourni une copie du documentaire inédit de Neil Aspinall, présenté Innes et Idle à Warner, et il apparaît en journaliste de télévision devant le siège pillé de Rutle Corps.
Qu’en a pensé Paul McCartney ?
Il a d’abord répondu “no comment”, puis se serait radouci grâce à Linda, qui trouvait le film drôle, et en apprenant qu’Eric Idle avait grandi à Wallasey, près de Liverpool.
Pourquoi Get Up and Go n’était-elle pas sur l’album de 1978 ?
Selon le récit le plus répandu, John Lennon avait prévenu Innes qu’elle ressemblait trop à Get Back et risquait de provoquer un procès d’ATV Music. Elle n’a paru qu’en 1990 sur le CD.
Les Rutles ont-ils été poursuivis en justice ?
Oui. ATV Music, alors propriétaire du catalogue des Beatles, a attaqué les éditeurs d’Innes. L’accord a donné à ATV la moitié de la propriété des 14 titres du LP.
Qu’est-ce qu’Archaeology ?
Le second album des Rutles, paru le 29 octobre 1996, sans Eric Idle, qui parodie The Beatles Anthology. Il compte 16 titres, et l’édition japonaise 4 bonus.
Quel lien entre les Rutles et Oasis ?
La chanson Whatever d’Oasis (1994) reprenait une partie de la mélodie de How Sweet to Be an Idiot de Neil Innes ; un accord a ajouté le nom d’Innes aux crédits. Shangri-La, sur Archaeology, cite Whatever en clin d’œil.
Où est mort Neil Innes ?
À Montcuq, dans le Lot, le 29 décembre 2019, d’une crise cardiaque, à 75 ans.
Glossaire
Pastiche : imitation d’un style ou d’une manière, sans viser une œuvre précise. Cheese and Onions pastiche le Lennon de la maturité.
Parodie : imitation d’une œuvre précise, déformée à des fins comiques. Ouch! parodie Help!.
Mockumentary : faux documentaire, fiction qui adopte toutes les conventions du reportage.
Prefab : maison préfabriquée de l’après-guerre britannique, à l’origine du surnom Pre-Fab Four.
Northern Songs : société d’édition des chansons de Lennon et McCartney, passée sous contrôle d’ATV en 1969.
ATV Music : branche édition du groupe ATV de Lew Grade, propriétaire du catalogue des Beatles de 1969 à 1985.
Bootleg : disque pirate, publié sans autorisation ; Indian Rope Trick a attribué Cheese and Onions à Lennon.
Scouse : habitant de Liverpool et de sa région, et parler local ; le “Scouse pass” est l’accord tacite qui autorise un enfant du pays à se moquer des siens.
Septième Python : surnom donné à Neil Innes, comme à l’actrice Carol Cleveland, pour sa contribution aux Monty Python.
Pour aller plus loin : disques, films et livres
Pour écouter les chansons dans leur intégralité, la référence reste le CD The Rutles (Rhino), avec les 20 titres, ou le vinyle du 40e anniversaire, qui restitue l’ordre du LP de 1978 et l’introduction d’avion de Hold My Hand. Le second album se trouve sous le titre Archaeology.
Pour le film, on cherchera All You Need Is Cash en DVD, de préférence dans l’édition du 30e anniversaire avec ses documentaires, ou le coffret Rutles Anthology en Blu-ray qui réunit les deux films. Pour comparer avec l’original, rien ne vaut The Beatles Anthology et le film Magical Mystery Tour, où apparaît le Bonzo Dog Doo-Dah Band. Les amateurs de faux documentaires rock iront jusqu’à This Is Spinal Tap.
Côté Neil Innes, on écoutera l’album The Doughnut in Granny’s Greenhouse du Bonzo Dog Band et son premier album solo How Sweet to Be an Idiot. Pour lire : la biographie officielle par Yvonne Innes, Dip My Brain in Joy, les mémoires d’Eric Idle, Always Look on the Bright Side of Life: A Sortabiography, et le livre de Peter Doggett sur l’après-Beatles, You Never Give Me Your Money, qui consacre plusieurs pages aux Rutles et au procès.
Sources et références
Livres et études : Peter Doggett, You Never Give Me Your Money: The Beatles After the Breakup (2009-2011) ; Eric Idle, Always Look on the Bright Side of Life: A Sortabiography (2018) ; Yvonne Innes, Dip My Brain in Joy: A Life With Neil Innes (2024) ; John Covach, “The Rutles and the Use of Specific Models in Musical Satire”, Indiana Theory Review, vol. 11 (1990) ; Colin Larkin (dir.), The Virgin Encyclopedia of Popular Music (1997) ; Keith Badman, The Beatles Diary, Volume 2: After the Break-Up 1970-2001 (2001) ; Elliot J. Huntley, Mystical One: George Harrison After the Break-up of the Beatles (2006) ; George Perry, The Life of Python (2007) ; Walter Everett, The Beatles as Musicians (1999).
Presse et entretiens : entretien de Neil Innes à Beatlefan (n° 56, février 1988) ; Ian Keill dans Q (février 1996) ; Paul du Noyer, Q (décembre 1996) ; Caitlin Moran, The Times (25 octobre 1996) ; Daily Variety (29 juillet 1996) ; Los Angeles Times (8 mars 2001) ; Chicago Tribune (10 mai 2005) ; New York Times (décembre 2013 et 30 décembre 2019) ; BBC News et The Guardian (30 décembre 2019) ; San Diego Union-Tribune (1er janvier 2020) ; Kenneth Womack, “The Rutles at 40” (2018) ; El País (3 juin 1992, nécrologie d’Ollie Halsall).
Sites de référence : Rutlemania.org (historique détaillé des diffusions, des disques et des années maigres) ; The Ollie Halsall Archive ; jpgr.co.uk (fiches de discographie britannique) ; Superdeluxeedition (réédition 2018) ; Wikipédia anglophone (The Rutles, All You Need Is Cash, The Rutles album, Archaeology, Neil Innes, Ricky Fataar, Ollie Halsall, Can’t Buy Me Lunch).
À lire aussi sur Yellow-Sub : The Rutles, ou comment George Harrison a ri des Beatles, le Scouse pass d’Eric Idle, l’amitié entre Eric Idle et George Harrison, notre chronologie des Beatles en 1978 et notre guide pour visiter Liverpool sur les traces des Beatles.












