Maharishi Mahesh Yogi et les Beatles
Il y a, dans l’histoire des Beatles, un moment où le groupe le plus célèbre du monde comprend que la célébrité ne suffit plus à remplir la pièce. Le public hurle, les disques se vendent par millions, les studios d’Abbey Road deviennent un laboratoire où l’on peut tordre les bandes, inverser les guitares, faire sonner un orchestre comme une hallucination en technicolor. Et pourtant, derrière les moustaches de Sgt. Pepper, les vestes militaires, les nappes de mellotron et les sourires de carte postale psychédélique, quelque chose craque. Les Beatles viennent de prouver qu’ils peuvent réinventer la musique populaire, mais ils ne savent plus très bien quoi faire d’eux-mêmes.
C’est là qu’intervient Maharishi Mahesh Yogi, petit homme à barbe blanche, voix rieuse, regard malicieux, silhouette de sage exportée dans un Occident en manque de transcendance. Dans le grand récit rock, il est souvent réduit à une image : le gourou des Beatles, assis au centre d’une photo de groupe en Inde, entouré de John, Paul, George, Ringo, Donovan, Mia Farrow, Mike Love et quelques autres pèlerins de luxe venus chercher le salut entre deux tubes mondiaux. C’est commode, c’est vendeur, c’est un raccourci. Mais c’est insuffisant.
Car la relation entre les Beatles et Maharishi Mahesh Yogi n’est pas seulement l’histoire d’un groupe anglais découvrant la méditation transcendantale sous le soleil de Rishikesh. C’est une fable sur l’après-Beatlemania, sur la fatigue du LSD, sur la mort de Brian Epstein, sur la faim spirituelle de George Harrison, sur le cynisme blessé de John Lennon, sur le pragmatisme de Paul McCartney, sur le bon sens abdominal de Ringo Starr, qui avait emporté ses boîtes de haricots comme un Hobbit envoyé malgré lui dans l’Himalaya. C’est aussi l’histoire d’un malentendu monumental, d’un emballement médiatique, d’une rupture spectaculaire, puis d’une réhabilitation tardive, presque honteuse, comme si chacun avait fini par comprendre que le vieux gourou n’était ni le messie ni l’escroc absolu, mais l’homme sur lequel les Beatles avaient projeté leurs propres contradictions.
Au fond, Maharishi arrive dans leur vie au moment exact où les Beatles ont cessé de fuir vers l’extérieur. Les tournées sont terminées. La scène, cette machine de guerre qui les avait portés depuis Hambourg jusqu’au Shea Stadium, est devenue impraticable. On ne s’entend plus jouer. On mime la musique devant des océans d’adolescentes en transe. Le groupe s’est retiré dans le studio comme dans un bunker créatif. Mais un bunker, même tapissé de bandes magnétiques, reste un bunker. On peut y fabriquer “A Day in the Life”, mais pas forcément y trouver une raison de vivre.
La méditation transcendantale promet autre chose : vingt minutes le matin, vingt minutes le soir, un mantra, une plongée intérieure, une méthode présentée non comme une religion mais comme une technologie de l’esprit. Pour des Beatles saturés d’acide, de travail, d’argent, d’ego et de projections messianiques, la promesse a quelque chose d’irrésistible. Le LSD a ouvert les portes, mais il a aussi laissé des courants d’air. Maharishi propose de les franchir sans produit chimique, sans effondrement, sans crise de nerfs. Il ne vend pas une nouvelle guitare, il vend le silence. Et à ce moment-là, le silence est peut-être le luxe le plus inaccessible aux Beatles.
Sommaire
George Harrison, l’Inde comme ligne de fuite
Avant Maharishi, il y a George Harrison. Toujours. Dans cette histoire, George n’est pas un figurant mystique, ni le Beatle secondaire qui aurait apporté quelques volutes de sitar pour colorer les chansons de Lennon et McCartney. Il est l’éclaireur, le type qui, le premier, sent que l’Occident pop tourne en rond dans son propre miroir. George est jeune, immensément célèbre, riche au-delà du raisonnable, mais il porte déjà cette lassitude d’homme revenu trop vite de la fête. Il a connu les chambres d’hôtel, les groupies, les amphétamines, les flashes, les costumes assortis, les conférences de presse absurdes, les questions débiles, les nuits sans sommeil, les fans qui veulent un morceau de chair. Il sait que le rock peut être une libération, mais aussi une cage dorée avec des amplis Vox.
Son intérêt pour l’Inde ne naît pas avec Maharishi. Il remonte à plus tôt, à ce moment où le sitar surgit dans l’univers Beatles comme un corps étranger devenu évidence. “Norwegian Wood” n’est pas encore la grande conversion, mais c’est déjà une brèche. Puis vient Ravi Shankar, qui apprend à George que la musique n’est pas seulement une affaire de chansons de trois minutes, mais une discipline, une ascèse, un art du temps long. Dans un monde pop obsédé par le refrain, le classement et la nouveauté permanente, la musique indienne lui offre une profondeur presque scandaleuse. Elle ne cherche pas à séduire vite. Elle s’installe. Elle respire. Elle exige.
George comprend alors quelque chose que les autres ne comprendront jamais tout à fait de la même manière : l’Inde n’est pas un décor exotique pour pochette psychédélique, mais une échappatoire possible à la tyrannie du moi. Dans la seconde moitié des années 60, beaucoup d’artistes occidentaux pillent l’Orient comme on pille une friperie : un sitar ici, une tunique là, un mot sanskrit entre deux solos de wah-wah. George, lui, même s’il n’échappe pas complètement aux naïvetés de son époque, va plus loin. Il étudie, il écoute, il se laisse déplacer. Il ne veut pas seulement ajouter de l’Inde aux Beatles. Il veut enlever du Beatles à George Harrison.
C’est ce qui rend son rôle central dans la rencontre avec Maharishi Mahesh Yogi. George est celui qui a faim. John est curieux, Paul est ouvert, Ringo suit le mouvement avec sa bonhomie habituelle, mais George cherche vraiment. Il cherche une issue au matérialisme, à la drogue, à la répétition des mêmes plaisirs, à la vacuité de la gloire. Il cherche un système qui lui permette de ne pas devenir une caricature de rock star, ce pantin sublime et pathétique condamné à confondre liberté et caprice. Chez lui, la spiritualité n’est pas un hobby de millionnaire. C’est une question de survie intérieure.
Cette quête donne parfois à George un côté prosélyte, presque agacé par la légèreté des autres. On le sent déjà ailleurs, même dans les interviews de l’époque. Pendant que Paul pense en termes de forme, de chansons, de projet, de cohésion, George pense en termes de conscience. Pendant que John ricane pour ne pas s’abîmer, George s’accroche à l’idée qu’il existe une vérité au-delà du ricanement. Cette tension deviendra l’une des grandes lignes de fracture du groupe. Mais elle est aussi l’un des moteurs de son génie tardif. Sans George, pas de plongée indienne. Sans plongée indienne, pas de Rishikesh. Sans Rishikesh, pas ce torrent de chansons qui nourrira le White Album et une partie de l’après-Beatles.
Il faut imaginer George à ce moment-là non comme un saint, mais comme un homme pressé par son propre dégoût. Il a tout, donc il sait que tout ne suffit pas. Et cette lucidité, à vingt-quatre ans, est une chose dangereuse. Elle peut mener au cynisme, à l’autodestruction, ou à la recherche spirituelle. George choisit la troisième voie. Il entraîne les Beatles derrière lui.
Août 1967 : le Hilton, Bangor et la mort dans le couloir
La rencontre entre les Beatles et Maharishi Mahesh Yogi a lieu dans un moment de bascule presque trop symbolique pour être honnête. Août 1967. Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band a installé les Beatles au sommet d’une montagne qu’ils ont eux-mêmes inventée. Le disque est partout. Il n’est plus seulement un album, mais un événement culturel, un objet autour duquel l’époque semble vouloir se reconnaître. Les Beatles ne sont plus des pop stars. Ils sont devenus une sorte de bulletin météo de la conscience occidentale. Quand ils changent de coiffure, la jeunesse change de coiffure. Quand ils s’intéressent au LSD, le LSD devient un sujet de conversation planétaire. Quand ils iront vers la méditation, l’Occident ira acheter des mantras.
Maharishi donne une conférence à Londres, à l’hôtel Hilton de Park Lane. Les Beatles s’y rendent, poussés notamment par l’intérêt de Pattie Boyd et de George. La scène a quelque chose de délicieux : les princes du bruit moderne assis devant un homme qui leur explique que le salut passe par le silence intérieur. Maharishi ne ressemble pas à un prophète austère. Il rit beaucoup. Il a ce rire haut perché, presque enfantin, qui fascinera autant qu’il irritera. Il parle de la méditation transcendantale comme d’une méthode simple, accessible, universelle. Pas besoin de renoncer au monde, pas besoin de devenir moine, pas besoin d’abandonner ses guitares ou son compte en banque. Il suffit de pratiquer.
Cette absence de culpabilisation est essentielle. Les Beatles ne cherchent pas encore à disparaître du monde. Ils veulent survivre à leur présence dans le monde. Maharishi leur propose une spiritualité compatible avec leur vie, leur célébrité, leur rythme, leur modernité. C’est peut-être ce qui fait sa force et ce qui nourrira plus tard les soupçons : il parle le langage d’une époque qui veut l’illumination sans l’ascèse totale, la sagesse sans la pauvreté, la paix intérieure sans quitter la société du spectacle. Un gourou pour l’âge médiatique, en somme.
Le lendemain ou presque, les Beatles suivent Maharishi à Bangor, au pays de Galles, pour un séminaire de méditation transcendantale. La presse s’emballe. Le train devient un cortège mystique, un carnaval d’appareils photo et de journalistes flairant l’histoire. On a souvent raconté ce voyage comme une fantaisie hippie, mais il faut voir ce qui se joue derrière les images. Pour la première fois depuis longtemps, les Beatles se déplacent non pour donner un concert, tourner un film ou enregistrer une émission, mais pour apprendre à se taire. C’est un détail énorme. Le groupe le plus scruté du monde tente de se retirer à l’intérieur de lui-même sous l’œil vorace des photographes. Contradiction parfaite, presque comique, profondément triste.
Puis la mort entre dans le récit avec la brutalité d’un accord plaqué trop fort. Le 27 août 1967, à Bangor, les Beatles apprennent la mort de Brian Epstein. Leur manager, leur protecteur, leur filtre social, l’homme qui avait transformé quatre musiciens de Liverpool en phénomène mondial, est retrouvé mort à Londres. On parle souvent de cet épisode comme du début de la fin, et le cliché est parfois juste. Les Beatles ne se séparent pas ce jour-là, bien sûr. Ils enregistreront encore des chefs-d’œuvre, inventeront Apple, se déchireront, se retrouveront, se perdront. Mais quelque chose d’organique disparaît. Brian Epstein n’était pas seulement l’homme des contrats et des costumes. Il était le centre de gravité adulte d’un groupe qui, malgré son intelligence folle, avançait souvent à l’instinct.
La collision est terrible : d’un côté, Maharishi expliquant que la mort n’est peut-être qu’un passage, une illusion de surface dans le grand mouvement de la conscience ; de l’autre, quatre hommes encore jeunes confrontés à la disparition très concrète de celui qui tenait leur monde debout. John, Paul, George et Ringo quittent Bangor, orphelins et déstabilisés. La méditation transcendantale n’efface pas le choc. Elle lui donne un cadre, peut-être, mais pas une solution.
C’est ici que la relation avec Maharishi devient plus complexe. Pour certains, sa manière d’accueillir la mort d’Epstein paraît apaisante. Pour d’autres, elle semble insuffisante, presque déconnectée. Les Beatles, qui viennent de perdre leur manager, ont besoin d’un père, d’un conseiller, d’un adulte. Maharishi est un maître spirituel, pas un manager. La confusion commence là. Dans les mois qui suivent, ils vont projeter sur lui des attentes qu’il ne peut pas toutes porter.
La méditation contre le LSD : sortir de l’acide sans revenir en arrière
On ne comprend rien à l’adhésion des Beatles à la méditation transcendantale si l’on oublie le rôle du LSD. Depuis 1965, l’acide a modifié leur musique, leur perception, leur manière d’envisager le studio et la chanson populaire. Sans le LSD, pas de “Tomorrow Never Knows” tel qu’on le connaît, pas cette sensation de disque tournant au-dessus du corps, pas cette pop qui ne regarde plus seulement vers l’Amérique noire ou le music-hall anglais, mais vers l’infini, le néant, le rêve, l’enfance déformée. L’acide a été un accélérateur. Mais un accélérateur n’est pas une destination.
John Lennon, surtout, a poussé l’expérience loin. Trop loin, peut-être. Chez lui, le LSD ouvre des portes mais dissout aussi les contours. Il y trouve d’abord une libération de l’ego, puis une nouvelle prison, plus brumeuse, plus anxieuse. John veut tuer le moi, mais il reste John Lennon, avec son humour de lame de rasoir, ses blessures d’abandon, sa jalousie, sa violence rentrée, son besoin d’amour et son mépris de ceux qui prétendent en donner. L’acide ne guérit pas cela. Il le met sous lumière noire.
George, lui aussi, comprend que la drogue ne peut pas être une spiritualité durable. Elle montre une possibilité, puis vous laisse seul devant la facture. L’Inde, Ravi Shankar, Maharishi : tout cela représente pour lui une manière de sortir de l’acide sans revenir au vieux monde. Car c’est bien le problème. Les Beatles ne veulent pas redevenir les Beatles de 1964. Ils ne veulent pas renoncer à l’expansion de conscience, au sentiment que la réalité ordinaire n’est qu’une mince pellicule. Mais ils veulent une discipline, une méthode, quelque chose qui ne dépende pas d’une dose avalée dans une cuisine de Chelsea.
Maharishi Mahesh Yogi arrive avec une réponse parfaitement adaptée : la méditation transcendantale comme expérience intérieure reproductible, non chimique, non chaotique. Le mantra remplace la pilule. La pratique remplace le trip. Le calme remplace la déflagration. Pour une génération qui a confondu la révélation et l’intoxication, le message est puissant. Les Beatles, en l’adoptant publiquement, donnent à la méditation une visibilité inouïe. En quelques jours, le sujet passe des cercles ésotériques aux journaux populaires. Le monde découvre que les idoles pop peuvent parler de conscience, de paix intérieure et de mantras sans cesser d’être des stars.
Mais cette transition n’est pas pure. Elle garde quelque chose de l’impatience psychédélique. Les Beatles veulent des résultats. Ils veulent que la méditation les transforme, les apaise, les unifie, les sauve peut-être. Ils veulent croire, mais ils veulent croire vite. Or la pratique spirituelle véritable n’obéit pas au calendrier de sortie des singles. Elle n’est pas un album à terminer, une séquence à mixer, un film à monter. Elle demande de la répétition, de l’ennui, de l’humilité. Trois choses que les Beatles, à ce stade, connaissent mal ou supportent difficilement.
C’est ce qui rend leur aventure avec Maharishi à la fois sincère et fragile. Sincère, parce qu’ils ne font pas semblant d’être en quête. Fragile, parce qu’ils arrivent dans cette quête avec des réflexes de stars, des blessures non réglées, des entourages parasites, des rapports de force internes et une presse prête à transformer le moindre doute en scandale. La méditation transcendantale leur offre une issue au LSD. Elle ne peut pas leur offrir une issue à eux-mêmes.
Rishikesh : l’ashram comme studio sans électricité mentale
En février 1968, les Beatles partent en Inde. Direction Rishikesh, au nord du pays, dans l’ashram de Maharishi Mahesh Yogi, près du Gange, au pied de l’Himalaya. La scène est devenue mythologique à force d’être reproduite : les bungalows, les vêtements blancs, les colliers de fleurs, les guitares acoustiques, les repas végétariens, les méditations, les singes, la poussière, la lumière sèche, les photos de Paul Saltzman, les regards étrangement reposés de types que le monde entier croyait connaître. Pour une fois, les Beatles ne sont pas entourés de câbles, d’ingénieurs du son et d’arrangements de cuivres. Ils sont au bord du silence, avec des guitares en bois, des carnets et trop de temps disponible.
Cette disponibilité est capitale. Depuis des années, leur vie est une succession d’obligations. Tournées, studios, films, interviews, contrats, voyages, réunions, séances photo. À Rishikesh, le temps se dilate. On médite, on assiste aux conférences de Maharishi, on se promène, on discute, on gratte des accords. Rien d’étonnant à ce que les chansons affluent. Le séjour en Inde devient l’une des périodes d’écriture les plus fécondes de toute leur carrière. Une grande partie du matériau du White Album y prend forme, directement ou indirectement. Loin d’Abbey Road, les Beatles retrouvent un rapport presque primitif à la chanson : une guitare, une voix, une idée, une humeur.
Il ne faut pas idéaliser pour autant. Rishikesh n’est pas un paradis sans aspérités. Ringo supporte mal la nourriture, la chaleur, les insectes. Lui qui a connu de graves problèmes de santé enfant n’a pas l’estomac romantique. Il a beau être le plus placide des quatre, il n’est pas fait pour les aventures mystiques prolongées avec menu végétarien obligatoire. Il rentre rapidement en Angleterre avec Maureen. Son départ est souvent traité comme une plaisanterie, l’éternel Ringo ramenant l’épopée spirituelle à une histoire de digestion. Mais c’est précisément ce qui le rend précieux. Ringo sauve toujours les Beatles de leur propre grandiloquence. Quand les autres parlent d’infini, lui rappelle que le corps existe.
Paul reste plus longtemps, mais pas jusqu’au bout. Il est curieux, intéressé, sincèrement touché par certains aspects de l’expérience, mais il demeure Paul McCartney : organisé, terrien, attentif au travail, à la forme, au retour nécessaire vers la musique. Il n’a pas la même urgence spirituelle que George, ni le même besoin de démolition que John. Là où George voit une voie, Paul voit une expérience. Ce n’est pas moins noble, c’est différent. Paul a toujours eu ce rapport particulier au réel : il peut rêver, mais il garde un agenda mental. Même en Inde, une partie de lui pense déjà à ce que ces chansons deviendront une fois rentrées au pays.
John et George restent davantage. Ils s’enfoncent plus loin dans l’expérience, chacun à sa manière. George avec une forme de dévotion sérieuse, John avec ce mélange dangereux d’aspiration et de suspicion. Lennon veut croire, mais il déteste se sentir dupe. Il cherche un maître, puis se met à guetter chez ce maître la faille qui justifiera son rejet. C’est un mécanisme très lennonien : aimer intensément, puis brûler ce qu’on a aimé dès que l’objet d’amour révèle une imperfection. Dans l’ashram, cette tension travaille en silence.
Autour d’eux gravitent d’autres figures de l’époque : Donovan, qui transmet à John et Paul des techniques de picking acoustique ; Mike Love des Beach Boys ; Mia Farrow et sa sœur Prudence ; des musiciens, des proches, des anonymes fascinés par la possibilité de respirer le même air que les Beatles. L’ashram ressemble parfois moins à un monastère qu’à un étrange festival sans amplis, une colonie de vacances métaphysique pour célébrités fatiguées. C’est beau, absurde, fécond, inévitablement instable.
Le grand jaillissement des chansons
Le miracle de Rishikesh, s’il faut en nommer un, n’est pas que les Beatles y aient trouvé l’illumination. C’est qu’ils y aient retrouvé les chansons. Après les constructions sophistiquées de Sgt. Pepper et l’étrange chantier de Magical Mystery Tour, l’Inde les ramène à une nudité acoustique. Le futur White Album naît en grande partie de là : non pas d’un concept collectif, mais d’une accumulation de fragments personnels, de visions, de colères, de souvenirs, de pastiches, de blagues, de prières, de cauchemars.
“Dear Prudence” est l’un des exemples les plus purs de cette alchimie. Prudence Farrow médite avec une intensité telle qu’elle inquiète les autres. John transforme cette situation en invitation lumineuse, chanson de seuil, main tendue vers quelqu’un qui s’est trop retiré du monde. Tout y est simple et tout y tremble. La guitare, marquée par le picking appris dans ce contexte indien, dessine une spirale douce. La chanson n’est pas religieuse au sens strict, mais elle porte la trace de l’ashram : sortir de sa chambre, ouvrir les yeux, rejoindre le jour. C’est presque une définition pop de la méditation lorsqu’elle cesse d’être narcissique.
À l’opposé, “I’m So Tired” montre l’envers du décor. Lennon médite, certes, mais il ne dort pas. Le calme promis devient une chambre d’écho pour son agitation intérieure. La chanson est magnifique parce qu’elle refuse le mensonge. Même au pied de l’Himalaya, même entouré de mantras, John reste hanté par le manque, le désir, l’insomnie, la cigarette, l’amour impossible. Il n’y a pas de carte postale spirituelle. Il y a un homme épuisé qui découvre que l’on peut emmener sa névrose jusque dans un ashram.
“Yer Blues” pousse cette contradiction jusqu’au grotesque sublime. Lennon, dans un lieu censé incarner la paix intérieure, écrit une parodie de blues suicidaire qui finit par devenir plus vraie que ce qu’elle pastiche. C’est tout John : se moquer d’une forme et y déverser son sang. Dans l’Inde de Maharishi, il ne devient pas sage. Il devient plus clairement Lennon, c’est-à-dire un homme incapable de supporter longtemps les consolations trop lisses.
Paul, lui, rapporte de Rishikesh une autre lumière. “Mother Nature’s Son”, inspirée par une conférence de Maharishi, est une pastorale d’une limpidité presque suspecte. On pourrait la trouver naïve si elle n’était pas si bien écrite. Paul y déploie son génie mélodique avec cette aisance qui agacera toujours ceux qui confondent la difficulté visible avec la profondeur. Là où John gratte ses plaies, Paul contemple. Là où George cherche Dieu, Paul entend une mélodie dans l’herbe. La chanson n’est pas une conversion, c’est une miniature. Mais quelle miniature.
Même “Why Don’t We Do It in the Road?”, né d’une observation animale durant le séjour, dit quelque chose de l’Inde des Beatles : le retour du corps, de l’instinct, de la simplicité brutale. Paul voit des singes s’accoupler et en tire un blues primitif, presque idiot, qui casse volontairement la porcelaine mystique. Dans le contexte du White Album, cette trivialité a son importance. Rishikesh n’a pas produit seulement des chansons spirituelles ou introspectives. Il a aussi libéré une forme d’absurde, de crudité, de désordre.
George, lui, revient avec un stock de chansons qui montre à quel point il est en train de devenir un auteur majeur, même si le groupe ne sait pas encore lui faire assez de place. “Not Guilty”, “Sour Milk Sea” et d’autres morceaux de cette période témoignent d’un George plus affirmé, plus mordant, moins disposé à rester le cadet silencieux du duo Lennon-McCartney. La spiritualité ne le rend pas mou. Elle lui donne au contraire une colonne vertébrale. C’est l’un des paradoxes de cette histoire : l’Inde, censée dissoudre l’ego, aide George à défendre le sien.
Le White Album sera donc l’enfant contradictoire de Rishikesh. Un disque blanc comme une cellule vide, mais rempli jusqu’à l’excès de personnalités qui ne veulent plus se fondre. Un disque né en partie dans la méditation, mais traversé de violence, de sarcasme, de solitude, d’érotisme, de tendresse, de politique, de pastiche et de bruit blanc. Maharishi voulait peut-être offrir aux Beatles un chemin vers l’unité intérieure. Il leur a surtout donné l’espace nécessaire pour entendre à quel point ils étaient devenus quatre mondes séparés.
John Lennon contre Maharishi : la foi, le soupçon et “Sexy Sadie”
La rupture avec Maharishi Mahesh Yogi se cristallise autour de John Lennon, comme souvent les ruptures des Beatles se cristallisent autour de John parce qu’il a le génie des gestes définitifs. L’histoire est connue, mais elle est plus trouble qu’on ne le raconte. Des rumeurs circulent à Rishikesh au sujet du comportement de Maharishi envers certaines femmes du groupe, notamment Mia Farrow. Les versions divergent, les témoins ne s’accordent pas, les souvenirs se contredisent, les biographies ont parfois brodé sur du brouillard. Ce qui est certain, c’est que John y croit suffisamment, ou veut y croire suffisamment, pour transformer sa déception en condamnation.
Il faut faire attention ici. Le rock adore les scènes de tribunal moral : le gourou était-il un imposteur ? Les Beatles ont-ils été manipulés ? John a-t-il démasqué un faux saint ou réagi trop vite à une rumeur amplifiée par l’entourage ? La réalité, comme souvent, résiste aux slogans. George Harrison contestera plus tard la version noire de l’épisode. Paul McCartney prendra également ses distances avec l’idée d’une culpabilité évidente de Maharishi. Mais au printemps 1968, dans la chaleur de l’ashram, avec les ego, les frustrations et les influences parasites, John explose.
“Sexy Sadie” naît de cette explosion. La chanson devait viser directement Maharishi, avant que le titre ne soit changé. C’est l’un des règlements de comptes les plus élégants et les plus venimeux du répertoire Beatles. John y fait ce qu’il sait faire de mieux : transformer une désillusion personnelle en ritournelle universelle. Le morceau n’est pas seulement une attaque contre un gourou. C’est une chanson sur le moment où l’idole tombe de son piédestal, où celui qui promettait la vérité se retrouve accusé d’avoir dupé tout le monde. Peu importe, presque, que l’accusation soit juste ou non. Ce qui compte artistiquement, c’est la violence de la déception.
Chez Lennon, la haine est souvent de l’amour qui se découvre sans défense. Il ne déteste jamais aussi fort que ce qu’il a voulu croire. Maharishi devient alors l’un de ces pères de substitution que John renverse pour ne pas avoir à reconnaître son propre besoin d’être guidé. Brian Epstein est mort. Le groupe flotte. L’acide a laissé des ruines. Yoko Ono entre bientôt dans sa vie comme une nouvelle force magnétique. Maharishi, dans ce théâtre intérieur, occupe brièvement la place du sage capable d’ordonner le chaos. Dès qu’un soupçon apparaît, John le détruit. Mieux vaut un faux prophète brûlé qu’une dépendance affective avouée.
La scène du départ de John et George est devenue légendaire. Lennon aurait lancé au Maharishi une formule assassine avant de quitter les lieux. La vérité exacte importe moins que le symbole : les Beatles quittent l’ashram non comme des disciples accomplis, mais comme des stars vexées, blessées, méfiantes, reprises par leur propre dramaturgie. La retraite spirituelle se termine comme un mauvais divorce rock, avec accusations, silences, chansons vengeresses et journalistes prêts à imprimer la légende.
Pourtant, réduire Maharishi à “Sexy Sadie” serait une erreur. C’est tentant, parce que la chanson est brillante et que Lennon a toujours eu l’art de gagner l’histoire par le trait le plus mordant. Mais l’histoire n’appartient pas seulement à celui qui écrit le meilleur couplet. La suite montrera que le jugement des Beatles sur Maharishi n’est pas resté figé. George, surtout, reviendra vers une lecture beaucoup plus apaisée, comme s’il avait compris que la colère de 1968 disait peut-être moins la vérité sur Maharishi que la vérité sur les Beatles eux-mêmes.
Paul, Ringo, George, John : quatre Maharishi différents
Ce qui rend cette histoire fascinante, c’est qu’il n’existe pas une relation entre les Beatles et Maharishi Mahesh Yogi, mais quatre relations. Chacun rencontre un Maharishi différent, parce que chacun arrive avec un manque différent.
Pour George Harrison, Maharishi est une étape dans une quête spirituelle qui le dépasse et lui survivra. George ne s’arrête pas à la méditation transcendantale. Il poursuivra son chemin vers la tradition hindoue, Krishna, les chants dévotionnels, une manière de vivre où la musique devient parfois prière. Maharishi n’est pas toute sa spiritualité, mais il en est un accélérateur public. Grâce à lui, George comprend qu’il peut assumer cette dimension-là au sein même de la culture pop, quitte à devenir le rabat-joie mystique de service aux yeux de ceux qui préféraient les Beatles légers, drôles et disponibles.
Pour John Lennon, Maharishi est une promesse déçue. Non parce que Maharishi aurait nécessairement trahi cette promesse, mais parce que John ne sait pas habiter longtemps un système sans vouloir le dynamiter. Lennon cherchera encore : avec Yoko, dans la thérapie primale, dans la politique radicale, dans les slogans pacifistes, dans le retrait domestique. Il passera sa vie à alterner entre l’aspiration à la paix et l’impossibilité de se pacifier. De ce point de vue, Maharishi est un épisode parmi d’autres dans la longue guerre de John contre sa propre douleur.
Pour Paul McCartney, Maharishi est une expérience formatrice, mais pas une conversion absolue. Paul est trop musicien, trop artisan, trop amoureux des formes terrestres pour se laisser entièrement absorber. Il médite, il observe, il écrit. Puis il rentre. Ce n’est pas de la superficialité. C’est sa manière d’être. Paul prend ce qui nourrit la chanson et laisse le reste. Certains y verront du pragmatisme bourgeois, d’autres une sagesse instinctive. Paul n’a jamais eu besoin de dramatiser chaque transformation pour qu’elle soit réelle.
Pour Ringo Starr, Maharishi est presque un souvenir d’aventure. Ringo n’est pas fermé à la dimension spirituelle, mais il ne joue pas au prophète. Il reste Ringo : drôle, direct, corporel, allergique aux grands systèmes dès qu’ils compliquent le déjeuner. Son départ précoce de Rishikesh est souvent moqué, mais il révèle une vérité essentielle : tous les Beatles ne vivaient pas la même histoire au même moment. Pendant que George voyait l’Himalaya intérieur, Ringo voyait les insectes et un estomac contrarié. Les deux perceptions sont vraies.
Ces quatre approches expliquent pourquoi Maharishi ne pouvait pas “sauver les Beatles”. Aucun maître spirituel n’aurait pu le faire. Le groupe était déjà travaillé par des forces centrifuges puissantes : la mort d’Epstein, l’émergence d’Apple, les couples, les ambitions individuelles, la place croissante de George comme auteur, l’épuisement de la dynamique Lennon-McCartney, l’arrivée de Yoko, la lassitude de Ringo, l’impossibilité de redevenir une bande soudée après avoir été une industrie mondiale. Rishikesh n’a pas créé ces fractures. Il les a rendues audibles.
C’est d’ailleurs l’une des grandes ironies de l’épisode. La méditation transcendantale promettait de conduire vers un centre stable. Les Beatles, eux, reviennent avec un disque éclaté, centrifuge, presque anti-collectif. Le White Album n’est pas l’album de l’unité retrouvée. C’est l’album de la cohabitation miraculeuse entre quatre solitudes. Mais cette cohabitation produit une œuvre immense. Il arrive que les échecs spirituels donnent de meilleurs disques que les illuminations réussies.
Maharishi, gourou médiatique ou miroir des sixties ?
Il serait trop simple de faire de Maharishi Mahesh Yogi un sage pur dévoré par la machine médiatique, ou à l’inverse un opportuniste génial ayant compris avant tout le monde le pouvoir promotionnel des Beatles. Il est probablement plus intéressant, et plus juste, de le voir comme une figure parfaitement accordée aux contradictions de son époque. Maharishi vient d’une tradition spirituelle indienne, mais il sait parler à l’Occident moderne. Il présente la méditation comme une méthode presque scientifique, débarrassée en apparence des contraintes religieuses trop lourdes. Il comprend que les années 60 veulent du sacré, mais un sacré transportable, praticable, compatible avec la vie urbaine, les médias, les célébrités, les avions, les conférences internationales.
C’est cette modernité qui fascine autant qu’elle inquiète. Le gourou traditionnel se tient loin du monde. Maharishi, lui, voyage, donne des conférences, fonde un mouvement, parle aux caméras, attire les stars. Il est à la fois spirituel et médiatique, ascétique dans le discours et très conscient de la puissance des relais populaires. Les Beatles ne sont pas seulement des élèves prestigieux. Ils sont une caisse de résonance planétaire. Quand ils s’assoient devant Maharishi, des millions de jeunes gens découvrent qu’il existe quelque chose appelé méditation transcendantale. Aucun budget publicitaire n’aurait pu acheter cela.
Mais l’inverse est vrai aussi. Les Beatles utilisent Maharishi comme un symbole. Après le psychédélisme, ils ont besoin d’un nouveau récit. Le rock avance par mutations visibles : cuir noir, costumes, cheveux longs, moustaches, sitars, uniformes de fanfare, puis robes blanches et mantras. Bien sûr, leur intérêt est réel. Mais chez les Beatles, même le réel devient image. Leur quête spirituelle est immédiatement transformée en événement culturel. Ils ne peuvent pas apprendre à méditer sans que la presse en fasse une affaire de civilisation.
Maharishi devient donc le miroir des sixties : espoir sincère de transformation intérieure, mais aussi marchandisation du salut ; refus du matérialisme, mais fascination pour les célébrités ; recherche de paix, mais compétition des ego ; promesse d’universalité, mais incompréhensions culturelles profondes. L’Inde des Beatles est à la fois une rencontre authentique et une projection occidentale. On y cherche le sacré, mais on y apporte ses caméras, ses névroses, ses hiérarchies, ses fantasmes.
Il faut aussi mesurer ce que cette histoire a changé pour la réception de l’Inde dans la culture pop. Avant les Beatles, l’intérêt occidental pour les spiritualités orientales existe déjà, bien sûr. Après eux, il devient massif, visible, désirable. Cela produit des choses magnifiques et des choses ridicules. Des vocations sincères, des malentendus profonds, des disques splendides, des charlatanismes en série, des voyages initiatiques, des boutiques d’encens, des chefs-d’œuvre et du folklore de supermarché. Comme toujours avec les Beatles, leur geste ouvre une porte que d’autres franchiront avec plus ou moins de grâce.
Maharishi, lui, survivra à la rupture. Son mouvement continuera, se développera, attirera d’autres personnalités, d’autres disciples, d’autres controverses. Sa notoriété restera liée aux Beatles, pour le meilleur et pour le pire. Il aura apporté la méditation transcendantale à une génération qui voulait changer le monde en commençant parfois par ne pas se regarder trop longtemps dans une glace.
Après Rishikesh : le retour du bruit
Lorsque les Beatles rentrent d’Inde, ils ne reviennent pas apaisés. Ils reviennent chargés. Chargés de chansons, d’images, de rancœurs, de nouvelles certitudes et de nouveaux doutes. Les démos enregistrées chez George à Esher, peu avant les sessions du White Album, donnent l’impression d’un groupe assis sur un trésor acoustique. Tout semble encore possible. Les voix se mêlent, les guitares sonnent clair, les morceaux existent dans un état presque domestique, avant la guerre des arrangements, des prises, des susceptibilités. C’est l’un des grands mirages de l’histoire Beatles : à écouter certaines démos, on pourrait croire que le groupe est encore une famille. Le disque final racontera autre chose.
Les sessions du White Album sont longues, tendues, fragmentées. Chacun enregistre de plus en plus ses propres morceaux avec les autres comme accompagnateurs intermittents. Ringo quitte brièvement le groupe, épuisé par l’ambiance et persuadé d’être mal aimé. George accumule les frustrations. John impose Yoko dans l’espace sacré du studio, bouleversant un équilibre déjà fragile. Paul tente de maintenir la machine en marche, parfois avec une autorité qui irrite les autres. Le groupe est encore capable de moments sublimes, mais l’innocence collective a disparu.
C’est ici que l’héritage de Maharishi devient paradoxal. Le séjour censé ramener les Beatles à eux-mêmes accélère peut-être leur individualisation. À Rishikesh, chacun a écrit dans son coin, depuis son propre paysage intérieur. De retour à Londres, cette autonomie devient une méthode de travail, puis une source de conflit. Le White Album est génial parce qu’il refuse l’unité factice. Il est épuisant parce qu’il expose l’éclatement. C’est une maison blanche avec trop de pièces, trop de portes, trop de voix derrière les murs.
Pourtant, il serait faux de dire que la méditation transcendantale a échoué. Elle n’a pas produit ce que l’on attend naïvement d’une pratique spirituelle : un groupe pacifié, souriant, réconcilié. Mais elle a contribué à créer les conditions d’un dépouillement. Après les architectures de studio, les Beatles retrouvent l’écriture nue. Après les masques de Pepper, ils reviennent à des chansons qui portent les prénoms, les fatigues, les obsessions de chacun. La spiritualité n’a pas rendu les Beatles meilleurs moralement. Elle les a rendus plus lisibles.
La suite est connue : Abbey Road, “Let It Be”, les disputes d’affaires, Allen Klein, la séparation, les procès, les albums solo, les mythologies concurrentes. Dans ce naufrage lent, Rishikesh reste comme une parenthèse lumineuse et contaminée. Un moment où les Beatles auraient pu, peut-être, devenir autre chose qu’un groupe en train de se séparer. Mais peut-être fallait-il justement qu’ils n’y parviennent pas. Les Beatles sont grands aussi parce qu’ils échouent devant nous avec une beauté insensée. Ils cherchent la paix et produisent le White Album. Ils veulent dissoudre l’ego et accouchent de quatre ego magnifiques. Ils partent méditer et reviennent avec “Helter Skelter”, “Julia”, “Blackbird”, “Sexy Sadie”, “Long, Long, Long”. On a connu des échecs moins féconds.
La réhabilitation tardive : quand la colère retombe
Avec le temps, l’histoire entre les Beatles et Maharishi Mahesh Yogi change de couleur. La version la plus spectaculaire, celle du gourou discrédité par John Lennon, ne disparaît pas, car elle est trop romanesque pour mourir. Mais elle se fissure. George Harrison, en particulier, prendra ses distances avec les accusations qui avaient précipité la rupture. Il finira par considérer que l’épisode avait été envenimé, mal compris, peut-être injuste. Paul, lui aussi, exprimera plus tard une vision moins accusatrice. La figure de Maharishi sort alors partiellement du rôle de charlatan commode où la légende rock l’avait enfermé.
Ce retournement est important. Il montre que les Beatles eux-mêmes n’ont jamais été les gardiens stables de leur propre histoire. Leur mémoire évolue, se contredit, se corrige. John meurt en 1980, laissant “Sexy Sadie” comme une pièce à conviction éternelle, mais les survivants apportent d’autres nuances. George, qui avait le plus investi spirituellement dans l’aventure, semble avoir éprouvé le besoin de réparer quelque chose. Non pas de réécrire l’histoire en conte pieux, mais de reconnaître que la brutalité du départ avait peut-être relevé de l’emballement.
Il y a là une leçon assez belle sur la jeunesse et la célébrité. Les Beatles de 1968 sont des hommes très jeunes, immensément puissants, entourés de flatteurs, de manipulateurs, d’amis plus ou moins fiables, de journalistes, de compagnes, de collaborateurs, de parasites. Ils vivent sous pression permanente. Leur moindre intuition devient un communiqué mondial. Leur moindre colère devient une vérité historique. Dans ces conditions, une rumeur peut se transformer en rupture, une déception en chanson, une chanson en verdict collectif.
Maharishi, de son côté, aurait gardé une forme de tendresse pour eux. On raconte qu’il les considérait avec indulgence, comme des anges turbulents plutôt que comme des traîtres. Même si l’image est peut-être trop belle, elle dit quelque chose de l’asymétrie entre le temps spirituel et le temps pop. Les Beatles vivent dans l’urgence du drame. Maharishi vit dans une temporalité plus longue, ou du moins aime en donner l’impression. Pour lui, la rupture n’est peut-être qu’une ride à la surface. Pour eux, c’est un chapitre de plus dans la grande saga de leur désintégration.
La réhabilitation tardive ne signifie pas qu’il faille sanctifier Maharishi. Son mouvement, comme beaucoup d’organisations spirituelles du XXe siècle, a suscité débats, critiques, soupçons, enthousiasmes parfois excessifs. La méditation transcendantale elle-même a été présentée tour à tour comme méthode de bien-être, discipline spirituelle, mouvement quasi religieux, outil scientifique de gestion du stress, promesse de transformation collective. Il faut garder un œil clair. Mais garder un œil clair, ce n’est pas confondre complexité et condamnation automatique.
Aujourd’hui, l’épisode apparaît moins comme l’histoire d’une duperie que comme celle d’une rencontre impossible entre deux forces énormes : d’un côté, un maître spirituel indien convaincu de pouvoir offrir au monde une technique universelle ; de l’autre, quatre musiciens anglais devenus malgré eux les porte-parole d’une génération qui voulait tout, tout de suite, y compris la sagesse. Que cela ait mal tourné n’a rien d’étonnant. Que cela ait produit autant de beauté reste miraculeux.
Rishikesh aujourd’hui : ruines, graffitis et pèlerinage pop
L’ashram de Rishikesh, longtemps abandonné, est devenu un lieu de pèlerinage. Les bâtiments se sont abîmés, la végétation a repris ses droits, les murs se sont couverts de graffitis, de fresques Beatles, de visages de Lennon, de slogans psychédéliques, de traces laissées par des fans venus chercher une présence dans les ruines. Le lieu a fini par rouvrir au public, comme si l’histoire avait décidé de transformer cette retraite spirituelle en musée à ciel ouvert de la pop métaphysique.
Il y a quelque chose de profondément ironique, et peut-être de profondément juste, dans cette évolution. Un lieu conçu pour le retrait du monde devient une attraction touristique. Des cellules de méditation deviennent des décors Instagram. Les coupoles où l’on cherchait le silence accueillent des visiteurs qui photographient les murs. On pourrait s’en désoler. On peut aussi y voir la continuité naturelle de l’histoire. Avec les Beatles, le sacré et le spectacle n’ont jamais cessé de se contaminer. Rishikesh était déjà un lieu réel transformé en image mondiale par la présence de quatre musiciens. Sa postérité touristique ne fait que prolonger ce malentendu originel.
Mais les ruines gardent une puissance. Les lieux où les mythes se sont fissurés sont souvent plus émouvants que ceux où ils triomphent. À Rishikesh, on ne visite pas seulement l’endroit où les Beatles ont médité. On visite l’endroit où ils ont essayé de ne plus être les Beatles et n’y sont pas parvenus. On visite une tentative. Une retraite. Une fuite. Une fabrique de chansons. Un théâtre d’illusions perdues. Le fantôme de Maharishi y croise celui de John écrivant sa colère, de Paul polissant une mélodie, de George cherchant Dieu, de Ringo rêvant d’un repas digeste.
Pour les fans, le lieu agit comme une chambre d’écho. On y projette ce que l’on veut : la paix, le génie, la nostalgie, la spiritualité, le White Album, la fin des années 60, le rêve hippie, son échec, sa beauté. Il est impossible d’y séparer complètement l’histoire de la légende. Mais après tout, les Beatles eux-mêmes sont devenus cela : une histoire si documentée qu’elle en devient mythologique, un dossier d’archives qui continue de produire des rêves.
La présence de Maharishi Mahesh Yogi dans cette mémoire reste ambiguë. Son nom est inséparable du lieu, mais les visiteurs viennent souvent d’abord pour les Beatles. C’est la malédiction des personnages secondaires dans les grandes mythologies pop : ils ouvrent la porte, puis les héros occupent toute la pièce. Pourtant, sans Maharishi, pas de Rishikesh beatlesien. Sans la méditation transcendantale, pas cette retraite, pas cette suspension, pas cette moisson de chansons. Il mérite donc mieux qu’une note de bas de page dans l’histoire du groupe.
Ce que Maharishi a vraiment donné aux Beatles
Alors, qu’a vraiment donné Maharishi Mahesh Yogi aux Beatles ? Pas l’illumination, manifestement. Pas la paix durable. Pas l’unité retrouvée. Pas une réponse définitive au chaos de leur existence. Mais peut-être leur a-t-il donné quelque chose de plus utile artistiquement : une pause. Un cadre. Un prétexte pour s’arracher au tourbillon. Un espace où le bruit s’est assez retiré pour que les chansons remontent.
C’est déjà immense. Dans l’histoire d’un groupe comme les Beatles, une pause n’est jamais seulement une pause. C’est une faille dans la machine. Depuis 1962, tout les pousse en avant : prochain single, prochain album, prochain film, prochain scandale, prochaine innovation. À Rishikesh, pour la première fois depuis longtemps, ils cessent d’être requis par l’industrie immédiate. Ils peuvent écrire sans savoir encore exactement à quoi servira ce qu’ils écrivent. Cette liberté produit une forme de vérité. Le White Album n’aurait sans doute pas eu cette ampleur sans ce retrait.
Maharishi leur donne aussi une sortie symbolique du psychédélisme. Après lui, même si les drogues ne disparaissent pas de leur univers, le récit change. Les Beatles ne sont plus seulement les explorateurs acides de “Lucy in the Sky with Diamonds” et “Tomorrow Never Knows”. Ils deviennent les figures d’une recherche plus large, qui inclut l’Inde, la méditation, le dépouillement acoustique, la question du sens. Cela comptera énormément pour la culture populaire. Le rock, grâce à eux, peut parler de spiritualité sans forcément devenir sermon. Il peut intégrer le mantra, le silence, le doute métaphysique, tout en restant insolent, charnel, contradictoire.
Maharishi donne enfin aux Beatles un miroir. Et ce miroir n’est pas toujours flatteur. Il révèle George comme chercheur sincère, John comme croyant blessé déguisé en sceptique, Paul comme artisan capable de transformer toute expérience en chanson, Ringo comme gardien involontaire du réel. Il révèle aussi que le groupe ne partage plus une seule vision du monde. Chacun regarde Maharishi et voit autre chose. C’est peut-être à ce moment-là que les Beatles deviennent définitivement quatre individus plutôt qu’un organisme unique.
La grande erreur serait de demander à cette histoire d’être pure. Rien ne l’est. L’intérêt des Beatles pour l’Inde est sincère et parfois naïf. Maharishi est un maître spirituel et un homme de communication. Rishikesh est une retraite et un cirque discret. Le White Album est nourri par la méditation et rempli de tensions. “Sexy Sadie” est une chanson injuste peut-être, géniale sûrement. George a raison de chercher plus haut, John a raison de se méfier, Paul a raison de rentrer travailler, Ringo a raison de ne pas sacrifier son estomac à la métaphysique. Toute l’affaire est humaine, donc contradictoire.
C’est pour cela qu’elle demeure passionnante. Elle échappe aux morales simples. Elle n’est ni la preuve que les gourous sont des imposteurs, ni la preuve que les rock stars sont incapables de spiritualité. Elle raconte la collision entre la célébrité absolue et la promesse du détachement. Entre le vacarme de la pop mondiale et la répétition silencieuse d’un mantra. Entre quatre garçons de Liverpool devenus des icônes et un homme venu leur dire que le bonheur ne se trouvait peut-être pas dans les studios, les charts ou les applaudissements.
Les Beatles n’ont pas trouvé la paix chez Maharishi. Mais ils y ont trouvé un autre type de vérité : celle qui surgit quand les mythes se défont. À Rishikesh, ils ont voulu disparaître dans la conscience pure et sont revenus plus eux-mêmes que jamais, c’est-à-dire plus brillants, plus divisés, plus drôles, plus cruels, plus tendres, plus perdus. Ils ont cherché le vide et ont rapporté un double album plein à craquer. Ils ont voulu se libérer de l’ego et ont inventé le disque le plus égotique de leur carrière. Ils ont quitté le gourou en claquant la porte, puis ont passé des années à nuancer ce geste.
Maharishi Mahesh Yogi restera donc dans l’histoire des Beatles non comme un simple épisode exotique, mais comme l’un de leurs grands révélateurs. Il est l’homme qui leur a offert un silence dans lequel on entendait déjà leur séparation. Il est le rire aigu au milieu du plus beau désordre pop du XXe siècle. Il est le gourou qu’ils ont aimé, rejeté, caricaturé, puis partiellement réhabilité. Il est l’ombre blanche derrière le White Album.
Et au bout du compte, c’est peut-être cela, la vérité de cette rencontre : Maharishi n’a pas sauvé les Beatles, parce que personne ne pouvait sauver les Beatles. Mais il leur a donné un décor, une méthode, une secousse, une illusion et un miroir. Pour un groupe qui transformait tout en musique, c’était largement suffisant.
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