Mal Evans et les Beatles
Dans la mythologie des Beatles, il y a les quatre visages imprimés dans la rétine du XXe siècle : John Lennon, sourire carnassier et regard de gamin blessé ; Paul McCartney, génie solaire à l’ambition de chef d’orchestre ; George Harrison, mystique contrarié, longtemps coincé entre deux monstres d’ego avant de devenir lui-même une montagne ; Ringo Starr, batteur à l’âme de clown triste, pouls humain d’un groupe qui aurait pu se dissoudre dix fois sans son humour et son sens du temps. Autour d’eux gravitent des noms entrés, eux aussi, dans le roman : Brian Epstein, George Martin, Neil Aspinall, Derek Taylor, Astrid Kirchherr, Stuart Sutcliffe, Pete Best, Allen Klein, Yoko Ono, Linda McCartney. Mais il existe une silhouette plus difficile à classer, trop grande pour rester dans le décor et trop humble pour occuper le centre de l’image. Cette silhouette, c’est Mal Evans.
Mal Evans n’a pas écrit “A Day in the Life”. Il n’a pas inventé le riff de “Day Tripper”, ni posé la basse de “Something”, ni trouvé le tom basse de “Come Together”. Il n’a pas produit “Revolver”, n’a pas signé les cordes d’“Eleanor Rigby”, n’a pas dessiné la pochette de “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band”. Il n’était pas un Beatle. Et pourtant, sans lui, l’histoire des Beatles aurait été moins fluide, moins protégée, moins documentée, moins humaine aussi. Il était l’homme qui portait, conduisait, notait, surveillait, consolait, allait chercher, installait, négociait, absorbait les coups, ouvrait les portes et encaissait les frustrations. Une sorte de meuble vivant de la légende, mais un meuble qui souffre, qui aime, qui écrit dans ses carnets, qui rêve lui aussi d’être reconnu, qui finit par comprendre trop tard que vivre auprès du soleil n’empêche pas de mourir de froid.
L’expression “cinquième Beatle” a été tellement usée qu’elle ne veut presque plus rien dire. Elle a servi à désigner George Martin, Brian Epstein, Billy Preston, Stuart Sutcliffe, Pete Best, Neil Aspinall, parfois même le public, parfois même l’époque. Appliquée à Mal Evans, elle n’est pas tout à fait exacte, et c’est précisément ce qui la rend intéressante. Mal n’était pas le cinquième créateur du groupe. Il était autre chose : le premier témoin permanent, le serviteur chevaleresque, le grand frère encombrant, le garde du corps sans armure, le confident à qui l’on confie un paquet de cigarettes, une phrase, une angoisse, une guitare, une maîtresse à faire patienter, une valise, un secret. Il était l’homme qui se tenait à deux mètres de l’Histoire quand l’Histoire elle-même ne savait pas encore qu’elle était en train de se produire.
Avec les Beatles, Mal Evans a vécu une relation d’une intensité presque impossible à imaginer aujourd’hui, dans une industrie où tout est compartimenté, judiciarisé, professionnalisé, filtré par les managers, les assistants personnels, les équipes de sécurité, les attachés de presse, les avocats et les écrans. Mal arrive dans un monde encore artisanal, quand les amplis se portent à la main, quand les routes anglaises se traversent dans des vans inconfortables, quand les groupes peuvent être glorieux le soir et fauchés le matin, quand la gloire tient parfois à une bronchite de Neil Aspinall et à un trajet qu’il faut assurer à la dernière minute. Sa trajectoire commence comme une solution pratique. Elle devient une fidélité absolue. Puis une dépendance. Puis une tragédie.
Sommaire
Du Cavern Club à la route : la naissance de Big Mal
Avant d’être “Big Mal”, Mal Evans est Malcolm Frederick Evans, né à Liverpool, père de famille, mari, employé stable dans les télécommunications. Ce détail est important, car il le distingue d’emblée des garçons qu’il va accompagner. Les Beatles, au début des années 60, sont encore des jeunes hommes électriques, insolents, affamés, dégrossis par Hambourg et remontés à bloc par Liverpool. Ils vivent dans un présent perpétuel fait de nuits trop longues, de blagues obscènes, de cuir, de sueur et de chansons américaines passées à la moulinette de la Mersey. Mal, lui, a déjà un pied dans le monde adulte. Il est plus âgé, marié, père, salarié. Il connaît la sécurité d’un vrai travail, ce truc que les rockers méprisent parce qu’ils en ont peur. Il aurait pu rester de l’autre côté, dans la vie régulière, celle où les fiches de paie arrivent, où les enfants grandissent, où l’on rentre chez soi à heure raisonnable. Mais il y a le Cavern Club, et au Cavern, il y a ce bruit qui change tout.
Mal y travaille comme portier. On l’imagine massif, lunettes épaisses, présence rassurante, ce genre d’homme qui n’a pas besoin d’en faire trop pour imposer une forme d’autorité. Liverpool est une ville dure, drôle, sentimentale et cruelle. Le Cavern, au fond, est une cave moite où l’avenir s’entasse sans climatisation. Les Beatles y sont déjà rois à l’échelle locale, mais personne ne peut encore mesurer la déflagration à venir. Brian Epstein, lui, a compris qu’il y avait là autre chose qu’un groupe efficace pour faire danser les adolescents du déjeuner. Il veut professionnaliser, polir, organiser, transporter. Neil Aspinall est déjà dans le cercle, mais il arrive qu’un homme tombe malade, qu’un trajet doive se faire, qu’un concert ne puisse pas attendre. Mal accepte de conduire les Beatles à Londres. Ce qui ressemble à un service rendu devient un engagement existentiel.
La beauté de cette scène fondatrice, c’est sa banalité. Pas de pacte signé au sang, pas de grande déclaration, pas de destin qui s’annonce avec des violons. Juste un groupe qui doit aller jouer, un manager qui cherche quelqu’un, un portier fiable qui dit oui. Toute l’histoire du rock tient parfois dans ce genre de bifurcation ridicule. Un homme monte dans un van, et sa vie ne lui appartient plus vraiment.
Très vite, Mal devient indispensable parce que les Beatles ne sont pas seulement un groupe, mais une machine en accélération constante. Il faut charger les amplis Vox, surveiller les guitares, préparer les scènes, gérer les loges, contenir les fans, conduire de ville en ville, dormir peu, plaisanter beaucoup, accepter d’être traité comme un membre de la famille un jour et comme un domestique le lendemain. Ce n’est pas une contradiction : c’est la logique même de l’intimité rock. Plus on est proche, plus les frontières se brouillent. Mal est avec eux, mais pas exactement l’un d’eux. Il partage les hôtels, les avions, les studios, les tournées, les paniques, les foules hurlantes, les blagues privées ; mais il ne montera jamais au micro pour recevoir l’amour hystérique des salles. Il se tient à côté du volcan, pas dans le cratère.
Ce statut intermédiaire va définir toute sa relation avec les Beatles. Mal est assez proche pour voir les failles, pas assez puissant pour s’en protéger. Il est l’un des rares à comprendre que derrière la carte postale fabuleuse se cache un quotidien épuisant, mécanique, parfois absurde. Les fans voient quatre garçons dans le vent. Mal voit quatre corps fatigués qu’il faut extraire d’une voiture pendant que des adolescentes cognent contre les vitres. Les journaux voient une révolution pop. Mal voit les câbles, les valises, les retards, les repas avalés debout, les policiers dépassés, les promoteurs nerveux, les chemises froissées, les trousses de toilette oubliées. Il est le technicien du miracle.
La Beatlemania vue depuis les coulisses
La Beatlemania est souvent racontée du point de vue de ceux qui la provoquaient ou de ceux qui la subissaient dans le public. On parle des cris, des évanouissements, des barrières forcées, des aéroports envahis, des hôtels assiégés, des conférences de presse transformées en numéros de music-hall. Mais il faut l’imaginer du point de vue de Mal Evans pour mesurer ce que cette folie avait de physiquement violent. Les Beatles étaient jeunes, drôles, insolents, mais ils étaient aussi devenus des cibles mouvantes. La célébrité, dans leur cas, n’était pas seulement une affaire d’argent ou de reconnaissance. C’était une menace logistique permanente. Une erreur de porte, une voiture mal placée, une foule mal contenue, et tout pouvait basculer.
Mal n’est pas un garde du corps au sens contemporain du terme. Il n’a pas l’allure paramilitaire des services de sécurité modernes. Il ressemble plutôt à un colosse bienveillant qui apprend sur le tas à protéger quatre garçons propulsés dans une dimension où personne n’a encore de manuel. Sa force n’est pas seulement physique. Elle tient à sa disponibilité totale, à cette capacité d’être là avant même qu’on le demande. Il ouvre un passage, récupère une guitare, calme un promoteur, repère une issue, porte les bagages, prend les insultes, temporise avec la police. Sa grandeur est précisément de faire disparaître son effort. Quand tout se passe bien, personne ne remarque Mal. Quand tout se passe mal, tout le monde cherche Mal.
Dans les années de tournée, les Beatles vivent une expérience paradoxale : ils sont les hommes les plus visibles du monde et, en même temps, des prisonniers. Ils ne peuvent plus marcher librement dans une rue, entrer dans un pub, visiter une ville, écouter un concert sans déclencher une émeute. La chambre d’hôtel devient une cellule de luxe. Les couloirs se remplissent de cris. Les concerts deviennent parfois inaudibles, recouverts par une marée de hurlements. Mal, lui, reste au contact du réel. Il sait où est la voiture, où sont les instruments, qui a la clé, qui ment, qui panique, qui peut aider. Dans un univers qui devient de plus en plus irréel, il est une forme de pesanteur. Il ramène les Beatles à la matérialité des choses : il faut manger, dormir, partir, arriver, brancher, ranger.
Cette proximité crée une tendresse évidente. Les Beatles l’appellent “Mal”, “Big Mal”, parfois avec cette cruauté affectueuse typiquement britannique qui consiste à moquer ceux qu’on aime. Il est intégré à l’humour du groupe, à ses rites, à ses humeurs. Il devient le réceptacle des demandes les plus extravagantes comme des besoins les plus triviaux. Dans le monde des Beatles, où tout prend des proportions mythologiques, Mal est l’homme des chaussettes, des cigarettes, du thé, des carnets, des marteaux, des taxis, des rubans, des repas, des rallonges. C’est prosaïque, donc essentiel. Les grandes chansons ne naissent pas seulement d’une inspiration divine. Elles naissent aussi parce que quelqu’un a fait en sorte que la pièce soit ouverte, que l’instrument soit là, que le monde extérieur reste à distance.
Mais cette relation a un coût. Mal donne énormément et reçoit une reconnaissance diffuse, affective, réelle mais rarement structurée. Il est aimé, probablement, mais pas toujours considéré. C’est l’une des tragédies classiques de l’entourage des génies : être indispensable sans être irremplaçable officiellement. Les Beatles ont besoin de lui, mais la légende n’a pas prévu de place claire pour lui. Il n’est ni artiste principal, ni manager, ni producteur attitré, ni ami d’enfance au sens pur. Il est tout cela un peu, et donc rien de tout cela complètement. Cette ambiguïté va nourrir chez lui une fierté immense et une blessure profonde.
Mal et Paul McCartney : le secrétaire de l’éclair
Parmi les relations de Mal Evans avec les Beatles, celle qui le lie à Paul McCartney est peut-être la plus révélatrice de son rôle créatif périphérique. Paul est l’homme des idées qui surgissent partout : dans les taxis, les avions, les chambres d’hôtel, les salons bourgeois, les studios, les moments de fatigue, les conversations absurdes. Il a cette capacité presque inquiétante à transformer n’importe quelle étincelle en chanson, n’importe quelle phrase en concept, n’importe quel hasard en architecture pop. Pour un tel esprit, il faut autour de soi des témoins capables de saisir l’instant avant qu’il ne s’évapore. Mal devient parfois cela : une mémoire externe, un carnet vivant, le type à qui l’on dit de noter quelque chose parce que, demain, l’idée aura disparu.
On a souvent résumé la contribution de Mal à ce rôle de secrétaire des illuminations, et ce serait injuste de l’y réduire. Mais il y a quelque chose de magnifique dans cette image : Paul, jeune homme au cerveau en feu, et Mal, grand escogriffe appliqué, consignant des bribes, des titres, des phrases, des intuitions. Le génie pop est une affaire de fulgurance, mais aussi de paperasse. Une chanson peut naître d’une mélodie rêvée, comme “Yesterday”, mais elle doit ensuite être retenue, répétée, développée, protégée de l’oubli. Mal est de ceux qui empêchent l’éclair de tomber dans le caniveau.
La légende de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band passe aussi par Mal, sous une forme presque comique. L’histoire veut qu’une remarque autour de sachets marqués “S” et “P”, pour salt and pepper, ait contribué à déclencher chez McCartney l’association sonore menant à “Sergeant Pepper”. Il faut prendre ce genre d’anecdote pour ce qu’elle est : non pas une preuve que Mal aurait conçu le chef-d’œuvre, mais un indice précieux du climat mental dans lequel il évoluait avec Paul. Mal est assez proche pour que ses remarques entrent dans le circuit créatif. Il n’est pas à l’extérieur de l’œuvre ; il flotte dans son atmosphère. Chez les Beatles, une blague, un malentendu, un accent, une affiche de cirque, un ticket de parking, un article de journal, un mot entendu dans un avion peuvent devenir une chanson. Mal est là, au milieu de ce champ magnétique.
Le voyage de Paul à Nice pour filmer la séquence de “The Fool on the Hill” dans Magical Mystery Tour illustre parfaitement cette complicité. On y voit McCartney dans sa phase la plus instinctive, presque enfantine, décidé à arracher des images au lever du soleil avec une économie de moyens qui ferait hurler n’importe quel directeur de production. Mal l’accompagne, comme toujours, mélange d’assistant, de complice et de présence rassurante. Paul improvise, danse, mime approximativement, se fiche un peu des règles techniques, convaincu que l’énergie compensera les défauts. Mal est là pour que cette lubie devienne possible. Il n’est pas l’auteur de la vision, mais il permet à la vision de se tenir debout assez longtemps pour être filmée.
Avec Paul, Mal semble souvent avoir occupé cette fonction : soutenir la vitesse. McCartney est un moteur. Mal est l’homme qui court derrière avec les outils. Cette dynamique contient une affection réelle, mais aussi un déséquilibre. Paul peut être charmant, généreux, drôle, mais aussi exigeant, autoritaire, persuadé que le monde doit suivre son tempo intérieur. Mal, lui, suit. Il suit si bien qu’il finit parfois par se confondre avec le mouvement des autres. C’est la beauté et le piège de son dévouement.
Mal et John Lennon : tendresse, sarcasme et zones d’ombre
Avec John Lennon, la relation de Mal Evans prend une teinte différente, plus instable, plus électrique. John est l’homme du trait d’esprit qui caresse et qui blesse dans le même mouvement. Il adore les personnages, les gueules, les compagnons de route capables d’encaisser son humour noir. Mal, avec son gabarit, sa loyauté et sa bonhomie apparente, pouvait devenir une cible idéale pour les plaisanteries lennoniennes. Mais il serait trop simple de voir là une relation de dominant à dominé. Lennon avait besoin de présences fidèles, d’hommes capables de supporter son chaos, ses sautes d’humeur, ses provocations, ses métamorphoses. Mal en faisait partie.
John a souvent vécu la proximité comme une épreuve. Il voulait être aimé sans être possédé, admiré sans être enfermé, suivi sans être étouffé. Autour de lui, les relations se chargeaient vite de tension. Mal, par sa fidélité presque canine, pouvait à la fois le rassurer et l’agacer. Il représentait l’ancien monde Beatles, celui des tournées, des blagues de vestiaire, de Brian Epstein, des routines de groupe. Or Lennon, à partir de 1966-1967, cherche de plus en plus violemment à sortir de tous les costumes : celui du Beatle drôle, celui du mari convenable, celui du partenaire de Paul, celui du héros pop. Mal est témoin de ces fissures. Il voit John passer du sarcasme de tournée à l’introspection acide, du LSD aux provocations avant-gardistes, de Cynthia à Yoko, du groupe-famille à la cellule fusionnelle Lennon-Ono.
Dans ce contexte, Mal reste utile, mais son utilité change. Il n’est plus seulement le roadie de l’hystérie collective. Il devient l’assistant d’un monde qui se désagrège. Les séances du White Album, en 1968, ressemblent parfois à une guerre froide sous néons. John arrive avec Yoko, Paul tente de maintenir une cohésion par le travail, George accumule les frustrations, Ringo finit par claquer la porte quelques jours. Mal est là, dans les couloirs, dans les studios, dans cette proximité où les Beatles cessent d’être les Beatles au sens naïf du terme. Il participe parfois aux chœurs, aux frappements de mains, à ces petites interventions qui font de certains morceaux des cérémonies collectives. Mais il assiste surtout à la transformation d’une fraternité en archipel.
La relation avec Lennon se poursuit après la séparation, notamment autour de l’univers solo de John. Être crédité pour “tea and sympathy” sur John Lennon/Plastic Ono Band dit beaucoup, justement parce que la formule a l’air dérisoire. Ce disque est l’un des plus nus, des plus violents et des plus magnifiques de toute la galaxie Beatles. Un album où Lennon arrache les masques un par un, hurle sa mère morte, enterre le rêve Beatles, crache sur les idoles, se présente presque sans peau. Que Mal soit associé à ce moment sous l’expression “thé et compassion” raconte son vrai métier mieux que n’importe quel intitulé professionnel. Il était l’homme du réconfort logistique et émotionnel, celui qui ne joue pas forcément la note, mais qui tient la tasse pendant que quelqu’un d’autre s’effondre.
Avec John, Mal a donc touché au cœur sombre du phénomène Beatles : cette contradiction entre l’immense amour reçu du monde et l’incapacité à sauver chacun de sa solitude. Lennon pouvait être cruel, tendre, brillant, impossible. Mal pouvait être fidèle, maladroit, envahissant, indispensable. Entre eux, il y avait une affection rugueuse, un humour de garçons qui ne disent pas toujours ce qu’ils ressentent, et cette conscience diffuse d’avoir traversé ensemble quelque chose que personne d’autre ne pourrait comprendre.
Mal et George Harrison : respect, spiritualité et reconnaissance tardive
La relation entre Mal Evans et George Harrison est moins commentée que celle avec Paul ou John, et c’est dommage. George, parce qu’il a longtemps été le Beatle silencieux, est souvent raconté à travers ses frustrations : trop peu de chansons sur les albums, trop peu d’espace face au duo Lennon-McCartney, trop peu de patience pour les jeux de pouvoir. Mais George était aussi un homme d’une grande fidélité, capable de liens profonds avec ceux qui partageaient sa sensibilité ou respectaient son espace. Avec Mal, il semble y avoir eu une forme de chaleur moins spectaculaire, moins narrative, mais réelle.
George a connu Mal dès l’époque où tout était encore possible, avant les armures spirituelles, avant les procès, avant les rancœurs post-Beatles. Il le voit passer de portier du Cavern à compagnon de route mondial. Il sait ce que Mal a sacrifié. Dans l’Anthology, George évoque son arrivée dans l’équipe avec une simplicité qui dit bien l’affaire : Neil ne pouvait pas conduire, Mal était un type sympa, ils avaient déjà sympathisé, il a pris quelques jours, puis le besoin est devenu permanent. Tout est là : la confiance née sans grand discours, l’évidence pratique transformée en destin commun.
Avec George, Mal traverse aussi l’épisode indien de 1968, moment crucial et souvent caricaturé de l’histoire Beatles. Rishikesh n’est pas seulement une carte postale de tuniques blanches et de sitars sous les palmiers. C’est un moment de bascule. Les Beatles cessent de courir après le monde et tentent, maladroitement, de fuir vers l’intérieur. George, plus que les autres, prend la dimension spirituelle au sérieux. Mal, lui, reste Mal : il organise, protège, sert d’interface avec l’extérieur, veille à ce que la retraite mystique ait tout de même ses aspects pratiques. Même au paradis de la méditation transcendantale, quelqu’un doit penser au petit-déjeuner, aux visiteurs, aux journalistes, aux besoins concrets des corps.
Après la séparation, George offrira à Mal une forme de reconnaissance qui dépasse la simple nostalgie. Mal est présent dans l’orbite d’All Things Must Pass, ce monument où Harrison déverse enfin les chansons accumulées pendant les années Beatles comme on vide une maison après un incendie. Là encore, sa contribution n’est pas celle d’un architecte principal, mais d’un homme de confiance. George sait s’entourer : musiciens, amis, disciples, techniciens, figures spirituelles, producteurs. Mal appartient à cette constellation. Il est de ceux qui peuvent entrer dans la pièce sans que l’on ait besoin d’expliquer tout le passé.
Le morceau “You and Me (Babe)”, coécrit par Mal Evans et George Harrison pour l’album Ringo de 1973, est un détail important. Il dit que Mal ne se contentait plus d’être le grand type qui porte les amplis. Il aspirait à être reconnu comme auteur, comme producteur, comme musicien de l’ombre capable de passer, même modestement, de l’autre côté de la vitre. George, en acceptant cette collaboration, lui ouvre une porte symbolique. Elle ne suffit pas à sauver Mal de ses démons, mais elle contredit l’idée d’un entourage Beatles entièrement ingrat. Les liens étaient plus complexes. Ils mêlaient amour, intérêt, habitude, fatigue, dette, culpabilité, amitié et cette incapacité très rock à dire simplement : tu comptes pour moi.
Mal et Ringo Starr : fraternité de seconds rôles magnifiques
Avec Ringo Starr, Mal Evans partage peut-être quelque chose que les deux autres Beatles principaux ne pouvaient pas comprendre de la même manière : la condition de celui qui fait tenir l’ensemble sans être toujours célébré à la hauteur de son importance. Ringo est évidemment un Beatle, un musicien génial, un batteur dont le jeu est encore trop souvent sous-estimé par ceux qui confondent virtuosité et bavardage. Mais dans la hiérarchie symbolique du groupe, il a souvent été traité comme le clown, le bon copain, le dernier arrivé, celui qui ne compose presque pas, celui qu’on aime sans toujours l’analyser. Mal, lui, est encore plus en retrait, mais il connaît cette place périphérique où l’on devient indispensable précisément parce qu’on ne menace pas le centre.
Ringo et Mal partagent aussi un rapport à l’humour, à la camaraderie, à la survie par la légèreté. Dans l’écosystème Beatles, Ringo est souvent celui qui désamorce. Mal, lui, absorbe. Tous deux savent que la grandeur du groupe repose sur des équilibres fragiles, des susceptibilités énormes, des journées absurdes où l’on passe de l’ennui à l’émeute, du chef-d’œuvre au gag potache. Ringo comprend probablement mieux que d’autres l’importance des présences qui fluidifient, des hommes qui ne cherchent pas toujours à imposer leur vision, mais sans lesquels les visions des autres deviennent impraticables.
Après la séparation des Beatles, l’album Ringo, en 1973, tient une place singulière dans la mythologie. C’est le disque où les quatre Beatles, sans redevenir un groupe, se croisent dans l’orbite de leur batteur. Chacun apporte quelque chose, comme si Ringo était devenu pour un instant la Suisse affective de la galaxie post-Beatles. Que Mal y soit présent, via “You and Me (Babe)”, n’a rien d’anecdotique. Il s’inscrit dans un moment où les anciens membres de la famille Beatles cherchent encore comment exister séparément sans couper tous les fils. Mal, là encore, est un fil.
Ringo a souvent été l’homme des liens préservés. Là où John brûle, où Paul reconstruit, où George médite et tranche, Ringo maintient une forme de bonhomie mélancolique. Mal, dans son rapport au batteur, semble appartenir à cette même zone affective : celle des gens qui ont trop vu pour croire aux légendes simples, mais qui continuent malgré tout à aimer la famille impossible dont ils ont fait partie.
Le studio : quand Mal entre dans le son des Beatles
L’un des aspects les plus fascinants de la relation entre Mal Evans et les Beatles tient à ses apparitions dans le son même des disques. Pas comme un virtuose caché, pas comme un génie secret dont on aurait minimisé l’œuvre, mais comme une présence matérielle, presque domestique, intégrée à la texture de certains enregistrements. Mal est un homme de studio au sens le plus concret : il est dans la pièce, il aide, il compte, il tape, il tient, il chante parfois, il obéit aux consignes absurdes de musiciens qui, entre 1965 et 1969, transforment Abbey Road en laboratoire de l’impossible.
Sur “You Won’t See Me”, pendant les sessions de Rubber Soul, Mal joue une note tenue à l’orgue Hammond. Ce n’est pas Rick Wakeman avant l’heure, ce n’est pas Booker T. Jones débarquant à Abbey Road, c’est une note. Mais cette note dit quelque chose. Les Beatles sont déjà en train d’élargir la définition de ce qu’un groupe peut mettre sur disque. Tout devient utilisable. Un assistant peut tenir une note. Un producteur peut jouer du piano. Un roadie peut frapper une enclume. Un ami peut claquer des mains. La pop, chez eux, devient un art collectif organisé autour de quatre signatures, mais nourri par tout un petit peuple d’interventions.
Sur “A Day in the Life”, Mal est associé au décompte des mesures pendant la montée orchestrale, ce moment où la musique semble quitter la pop pour entrer dans une catastrophe cosmique. Qu’un homme de l’ombre compte au milieu de ce maelström est une image magnifique. La chanson elle-même est une collision entre l’actualité sordide, le rêve, le quotidien, le montage, l’ironie, l’ennui moderne et la terreur métaphysique. Au milieu de cette apocalypse en smoking, Mal compte. Il donne une mesure humaine à la démesure. Dans le chaos ascendant de l’orchestre, il y a la voix ou la présence du type qui tient le fil. C’est toute sa fonction auprès des Beatles : compter les temps pendant que les autres inventent l’abîme.
Sur “Dear Prudence”, pendant les sessions du White Album, Mal participe aux chœurs, aux frappements de mains, à cette atmosphère de rassemblement bancal où le morceau, écrit en Inde, devient une invitation douce et insistante à revenir parmi les vivants. Là encore, le symbole est beau. “Dear Prudence” est une chanson de sortie de chambre, de retour au monde, de soleil qui se lève. Mal, homme de l’assistance concrète, y ajoute une présence collective. Ce n’est pas un solo. C’est une main dans le chœur.
Sur “Maxwell’s Silver Hammer”, il frappe l’enclume. La chose pourrait prêter à rire, et elle le doit. Tout dans cette chanson relève du contraste bizarre entre la mélodie sautillante et le récit macabre, entre le music-hall et le meurtre, entre la précision maniaque de Paul et l’exaspération supposée des autres. Mal, avec son marteau, devient l’ouvrier littéral du gag noir de McCartney. Il incarne la percussion théâtrale du morceau, le bruit concret qui vient donner au fantasme sa dimension de cartoon sinistre. On imagine la scène : Paul cherchant le son exact, les autres perdant patience, Mal accomplissant la tâche avec ce mélange de sérieux et d’absurdité qui résume tant de séances tardives des Beatles.
Il y a aussi ces interventions moins audibles mais délicieuses : aller chercher du papier toilette EMI pour les effets de “Lovely Rita”, participer à des ambiances, servir de cobaye, de main supplémentaire, d’homme disponible. C’est là que Mal est le plus touchant. Les Beatles deviennent des alchimistes de studio, et lui reste le factotum de l’alchimie. Il ne transforme pas le plomb en or, mais il apporte le plomb, nettoie la table et vérifie que personne ne fait exploser le laboratoire.
Apple, Badfinger et le rêve d’être plus qu’un assistant
La tragédie de Mal Evans ne se comprend pas seulement à travers son amour des Beatles. Elle se comprend à travers son désir de devenir autre chose. Être proche du génie donne parfois l’illusion que le génie est contagieux. À force de passer ses journées dans les studios, d’entendre naître les chansons, de voir les arrangements se construire, de fréquenter George Martin, Geoff Emerick, Glyn Johns, Phil Spector, les musiciens d’Apple et toute la bohème aristocratique du rock anglais, Mal ne pouvait pas rester éternellement dans le rôle de celui qui porte les valises. Il voulait écrire. Il voulait produire. Il voulait compter autrement qu’en coulisse.
L’aventure Apple Records est, à cet égard, un moment décisif. Apple devait être une utopie : maison de disques, boutique, entreprise artistique, refuge pour les créateurs, bras armé du rêve Beatles après la mort de Brian Epstein. Dans l’idée, c’est superbe. Dans les faits, c’est souvent un chaos de chèques, de naïvetés, de parasites, de vrais talents et de décisions prises entre deux joints. Mal, évidemment, y trouve une place. Il connaît les Beatles, il connaît leur monde, il peut repérer, encourager, transmettre. C’est lui qui joue un rôle dans l’arrivée des Iveys, futurs Badfinger, dans l’orbite Apple. Et Badfinger, justement, ressemble à un miroir cruel : un groupe formidable, mélodique, maudit, trop proche de l’ombre Beatles pour être libre et trop talentueux pour être réduit à un produit dérivé.
Mal produit “No Matter What”, l’un des grands morceaux de power pop du début des années 70. Le titre a cette évidence mélodique qui donne envie de croire que la lumière Beatles peut survivre à la séparation des Beatles. Guitares franches, refrain imparable, romantisme direct, énergie sans surcharge : Badfinger y trouve sa voix, et Mal y trouve sa preuve. Il peut produire un hit. Il peut faire autre chose que surveiller les portes et les valises. Pendant quelques minutes, il n’est plus seulement Big Mal, le colosse aux lunettes, mais Mal Evans, producteur.
Mais l’industrie musicale est un monde qui pardonne rarement aux seconds rôles de vouloir changer de catégorie. Mal n’a pas la formation, le statut, le réseau autonome, ni peut-être la dureté nécessaire pour imposer durablement sa place. Il a l’enthousiasme, l’oreille, la proximité avec les Beatles, mais cela ne suffit pas toujours. Chez Apple, les jeux de pouvoir sont violents. Allen Klein n’est pas Brian Epstein. Les rêves communautaires se changent en audits. Les amitiés deviennent des dossiers. Les artistes signés sur le label, de Badfinger à Jackie Lomax, sont pris dans la grande centrifugeuse d’un empire qui ne sait pas vraiment se gouverner.
Pour Mal, cette période est donc double. Elle lui offre une légitimité nouvelle et lui rappelle brutalement les limites de sa condition. Il est autorisé à entrer dans la cabine de production, mais pas à s’y installer comme un maître. Il touche à la reconnaissance, mais elle reste fragile. Le pire, pour un homme comme lui, n’est pas de n’avoir jamais rêvé. C’est d’avoir entrevu une autre vie et de la voir se dérober.
Le confident : carnets, secrets et mémoire vivante
Mal Evans n’était pas seulement un assistant. Il était aussi un archiviste involontaire. Ses carnets, ses notes, ses manuscrits, les souvenirs qu’il accumule en chemin constituent aujourd’hui une part précieuse de la mémoire Beatles. Cela paraît évident après coup, mais ça ne l’était pas sur le moment. Dans les années 60, personne ne sait encore que chaque brouillon, chaque note manuscrite, chaque photographie mal cadrée, chaque agenda de tournée deviendra une relique. Les Beatles vivent trop vite pour archiver proprement leur propre légende. Mal, lui, note. Il garde. Il observe.
Cette dimension est essentielle dans sa relation avec le groupe. Mal est un témoin intime, mais pas neutre. Il aime les Beatles. Il dépend d’eux. Il les admire, les protège, les sert, leur en veut parfois probablement, et rêve d’exister à travers eux autant qu’à côté d’eux. Ses carnets ne sont donc pas des documents froids. Ce sont les traces d’un homme embarqué dans une aventure plus grande que lui, qui essaie de retenir quelque chose du tourbillon. Il y a dans ce geste une mélancolie profonde. Noter, c’est déjà comprendre que tout passe. Même quand la fête semble éternelle, quelqu’un sent qu’elle est en train de disparaître.
Les Beatles, eux, avaient avec Mal une relation de confiance suffisamment grande pour le laisser approcher des zones privées : les chansons en gestation, les moments familiaux, les disputes, les voyages, les filles, les excès, les fatigues. Cette confiance n’était pas nécessairement réfléchie. Elle s’était construite par accumulation. Mal était là hier, il est là aujourd’hui, il sera là demain. On finit par ne plus voir ceux qui sont toujours présents. C’est une forme d’amour, mais aussi d’effacement.
Le paradoxe est cruel : c’est parce que Mal était en retrait qu’il voyait tout. Les quatre Beatles étaient trop occupés à être les Beatles pour regarder les Beatles de l’extérieur. Brian Epstein avait une vision, George Martin une oreille, Derek Taylor un sens du récit, Neil Aspinall une mémoire administrative et affective. Mal, lui, avait la proximité physique. Il était dans les couloirs, les voitures, les chambres, les studios, les aéroports. Son histoire est celle d’un homme placé à l’endroit exact où la légende cesse d’être une icône pour redevenir du travail, de la fatigue, du désir, de l’ennui, du désordre et des gestes.
Cette mémoire a failli disparaître, comme disparaissent souvent les archives des hommes qui ne savent pas qu’ils sont importants. Le retour de ses documents, leur exploitation par Kenneth Womack, leur remise en récit tardive, tout cela participe d’une réparation. Non pas une canonisation béate, mais une réintégration. Mal Evans n’est plus seulement une silhouette dans “Let It Be” ou une anecdote dans les sessions de “Sgt. Pepper”. Il redevient un homme complet, avec ses grandeurs, ses faiblesses, ses contradictions, ses erreurs, ses fidélités.
La famille sacrifiée à la famille Beatles
On ne peut pas écrire sérieusement sur Mal Evans et les Beatles sans regarder le prix domestique de cette aventure. Mal n’était pas un adolescent libre de toute attache lorsqu’il a rejoint le groupe. Il avait une femme, Lily, et des enfants. Il quitte un emploi stable pour suivre quatre garçons dont l’avenir, au départ, n’est garanti par rien. Rétrospectivement, on se dit qu’il a eu raison : les Beatles deviennent le plus grand groupe du monde. Mais une vie ne se juge pas seulement à la gloire de ceux qu’on accompagne. Elle se juge aussi aux absences, aux anniversaires manqués, aux semaines hors de la maison, aux enfants qui grandissent pendant que leur père dort dans des hôtels, aux épouses qui comprennent d’abord, supportent ensuite, s’épuisent enfin.
Mal a vécu l’un des grands dilemmes de l’histoire du rock : choisir entre la famille de sang et la famille de route. Les musiciens eux-mêmes connaissent ce conflit, mais ils peuvent le justifier par leur vocation, leur œuvre, leur nécessité créative. Pour un roadie, un assistant, un homme de confiance, la justification est plus trouble. Il ne peut pas dire qu’il doit partir parce qu’une chanson l’attend. Il part parce que d’autres doivent chanter. Il sacrifie une part de sa vie privée à l’œuvre des autres. Ce sacrifice peut être noble, mais il peut aussi devenir dévastateur.
La famille Beatles était une famille vorace. Elle absorbait les identités, les loyautés, les emplois du temps. Ceux qui entraient dans son cercle ne faisaient pas simplement un métier ; ils entraient en religion. Brian Epstein l’a payé. Neil Aspinall y a consacré sa vie. Derek Taylor y a trouvé un théâtre idéal. Mal, lui, y a englouti une grande partie de lui-même. Plus les Beatles montent, plus il devient difficile de redescendre. Comment revenir à une normalité de banlieue après avoir vu Shea Stadium, les studios Abbey Road en fusion, les avions privés, les nuits américaines, les conversations avec des stars, les voyages indiens, les séances où naissent des chansons immortelles ? Le quotidien ordinaire paraît soudain trop petit, presque humiliant.
Cette fracture intime explique beaucoup de la suite. Après la séparation des Beatles, Mal ne perd pas seulement un emploi. Il perd une structure existentielle. Pendant des années, son identité a été adossée à quatre hommes. Quand ces quatre hommes cessent d’être un groupe, que devient celui qui était au service du groupe ? Il peut continuer à travailler pour les uns et les autres, bien sûr. Il peut produire, écrire, essayer de s’imposer. Mais le centre a disparu. L’astre s’est fragmenté. Les satellites se retrouvent dans le froid.
La séparation des Beatles : quand le royaume se vide
La fin des Beatles n’est pas un événement unique. Ce n’est pas une porte qui claque un soir et que l’on pourrait dater proprement. C’est une lente décomposition, une suite de morts partielles : la fin des tournées en 1966, la mort de Brian Epstein en 1967, les tensions du White Album, l’échec relatif de l’utopie Apple, les disputes autour d’Allen Klein, les sessions de Get Back, les rancœurs financières, les trajectoires amoureuses divergentes, les envies solo. Mal Evans assiste à cette désagrégation de très près. Il voit la famille se fissurer depuis la cuisine.
Son rôle pendant les sessions de Let It Be et le concert sur le toit d’Apple est emblématique. Dans le film, Mal apparaît comme l’homme qui tente encore de gérer le réel pendant que les Beatles cherchent, presque malgré eux, une sortie digne. Le concert du rooftop est un moment de pure grâce : quatre hommes qui n’ont plus envie d’être un groupe retrouvent, pendant quelques morceaux, le plaisir brut de jouer ensemble. En bas, Londres s’arrête, les passants lèvent la tête, les employés se demandent ce qui se passe, la police monte. Mal discute, temporise, essaie d’empêcher que l’administration ne tue trop vite le dernier sursaut. C’est une image parfaite : les Beatles jouent, Mal négocie avec le monde.
Après cela, il n’y aura plus de concert public des Beatles. Le groupe devient un dossier juridique, un souvenir, une plaie, une industrie posthume avant même d’être officiellement mort. Mal reste dans les parages, mais les parages ne sont plus les mêmes. Travailler pour John, Paul, George ou Ringo séparément n’équivaut pas à travailler pour les Beatles. Le nom subsiste, mais la maison commune est en ruine. Pour un homme dont la vocation était de tenir ensemble les conditions matérielles du miracle, cette rupture est vertigineuse.
Il y a quelque chose de profondément injuste dans le sort des seconds cercles après les grandes séparations artistiques. Les membres principaux peuvent capitaliser sur leur nom, leur talent, leur public, leurs royalties, leur puissance symbolique. Les proches, eux, doivent se réinventer sans toujours posséder les outils de cette réinvention. Mal avait des compétences immenses, mais beaucoup étaient liées à un contexte unique. Il savait être Mal Evans auprès des Beatles. Le monde avait-il besoin de Mal Evans sans les Beatles ? Cette question, cruelle, a dû le hanter.
Los Angeles, les armes et la fin d’un géant
La fin de Mal Evans est l’un des épisodes les plus tristes de la périphérie Beatles. Elle a longtemps été racontée de manière floue, presque mythologique, comme si même sa mort devait rester coincée dans le brouillard des anecdotes contradictoires. On sait l’essentiel : installé à Los Angeles, engagé dans l’écriture de ses mémoires, fragilisé, pris dans une spirale émotionnelle et médicamenteuse, Mal meurt en janvier 1976 après une confrontation avec la police. Il avait quarante ans. Quarante ans seulement, cet âge où l’on devrait encore avoir le temps de recommencer.
La scène est insoutenable parce qu’elle condense tous les motifs de sa vie : la proximité de la gloire, le désir d’être reconnu, l’instabilité affective, la fascination dangereuse pour les armes, le sentiment d’abandon, l’impossibilité de trouver une place nette après les Beatles. Mal avait été l’homme qui protégeait les autres du chaos. À la fin, personne ne parvient à le protéger de son propre chaos. C’est souvent ainsi que meurent les hommes de coulisses : après avoir tenu les murs pendant des années, ils s’effondrent quand la maison est déjà vide.
Il serait tentant de transformer cette mort en symbole trop commode : les Beatles auraient détruit Mal, la célébrité l’aurait broyé, l’industrie l’aurait abandonné. La vérité est probablement plus complexe et donc plus douloureuse. Mal portait ses propres fragilités. Il a fait ses choix, ses erreurs, ses fuites. Mais il est évident que l’expérience Beatles a créé chez lui une dépendance affective et identitaire hors norme. Quand on a vécu si près du centre du monde, l’après ressemble forcément à une expulsion.
Aucun des quatre Beatles n’assiste à ses funérailles. Ce fait, souvent rappelé avec amertume, mérite d’être manié avec prudence. Il choque, bien sûr. Il semble dire l’ingratitude terminale d’un système qui utilise les hommes puis les oublie. Mais les Beatles de 1976 ne sont plus une famille capable de se rassembler simplement. John vit son retrait new-yorkais, Paul mène Wings, George navigue entre désillusion et spiritualité, Ringo traverse ses propres excès. Chacun est pris dans sa survie. Cela n’excuse rien tout à fait, mais cela évite de réduire leur absence à une froideur de monstres. Les Beatles ont souvent été meilleurs pour inventer des formes d’amour en musique que pour gérer les blessures humaines laissées derrière eux.
La mort de Mal agit comme un rappel sinistre : la légende Beatles, si lumineuse soit-elle, est bordée de pertes. Stuart Sutcliffe meurt avant la gloire mondiale. Brian Epstein meurt au moment où le groupe a le plus besoin d’un adulte. Mal Evans meurt après avoir tenté de transformer sa mémoire en récit. John Lennon sera assassiné quatre ans plus tard. George Harrison mourra trop tôt. Même l’histoire la plus enchantée du rock n’échappe pas au réel. Elle l’attire parfois avec une violence particulière.
Mal Evans dans les films : apparition d’un homme qui travaille
Regarder les films des Beatles en cherchant Mal Evans, c’est apprendre à regarder autrement. Dans Help!, Magical Mystery Tour, Let It Be ou plus tard dans les images restaurées de Get Back, il n’est pas là comme une star. Il apparaît en périphérie, parfois grimé, parfois affairé, parfois simplement présent. Mais cette présence modifie la perception. On comprend que les Beatles ne sont jamais seuls. Derrière les quatre silhouettes iconiques se tient une micro-société, un équipage, une petite armée d’amis, d’assistants, de techniciens, de figures familières.
Dans Magical Mystery Tour, Mal appartient pleinement au cirque. Le film lui-même est une anomalie splendide et bancale, un rêve de lendemain de trip tourné avec une assurance folle et une préparation insuffisante. Il y a là quelque chose de très Beatles post-Epstein : l’idée que l’intuition peut remplacer l’organisation, que le charme peut sauver le désordre, que l’amateurisme devient un style quand il est porté par des génies. Mal, dans ce contexte, est à la fois acteur involontaire et homme à tout faire. Il participe au chaos en essayant de le rendre praticable.
Dans Let It Be et Get Back, son rôle est plus poignant. On voit les Beatles au travail, mais aussi au bord de l’usure. Mal devient l’un des visages de la persistance. Il est là, encore, alors que tout craque. Le fait de le voir discuter avec la police pendant le rooftop concert est presque trop parfait pour être inventé. Au-dessus, les Beatles rejouent à être un groupe. En dessous ou dans l’escalier, le monde légal, bourgeois, administratif, vient rappeler que le rêve fait du bruit. Mal sert d’amortisseur entre l’art et l’ordre public. Il gagne quelques minutes. Dans l’histoire des Beatles, quelques minutes peuvent suffire à créer une éternité.
Pourquoi Mal Evans nous touche encore
Si Mal Evans nous touche autant aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce qu’il a connu les Beatles. Des centaines de gens les ont croisés. Ce n’est pas non plus parce qu’il aurait été un génie méconnu qu’il faudrait opposer artificiellement aux quatre musiciens. Mal n’était pas un Lennon secret, ni un McCartney empêché, ni un George Martin populaire. Il nous touche parce qu’il incarne une catégorie humaine essentielle dans l’histoire de l’art : ceux qui rendent possible sans posséder.
Toute création collective repose sur des Mal Evans. Des gens qui arrivent tôt, partent tard, savent où sont les câbles, connaissent les humeurs, préviennent les catastrophes, encaissent les demandes absurdes, protègent les artistes d’eux-mêmes et du monde, puis disparaissent des récits officiels. Le rock, qui adore les héros solitaires et les martyrs flamboyants, a longtemps eu du mal à raconter ces figures. Elles ne rentrent pas dans le poster. Elles n’ont pas le bon éclairage. Pourtant, sans elles, les posters ne seraient parfois jamais imprimés.
Mal est également une figure profondément beatlesienne parce qu’il réunit le comique et le tragique. Il peut être l’homme qui frappe une enclume sur une chanson grotesque de Paul, celui qui va chercher du papier toilette pour fabriquer un effet sonore, celui qui suit McCartney au lever du soleil pour filmer une séquence improvisée. Et il peut être, dans le même mouvement, l’homme qui perd sa famille, se débat avec l’alcool, les médicaments, la solitude, l’après-gloire, et meurt violemment dans un appartement de Los Angeles. Chez les Beatles, le merveilleux et le sordide ont toujours cohabité. Mal en est l’une des incarnations les plus pures.
Il nous touche aussi parce qu’il pose une question dérangeante : qu’est-ce qu’une vie réussie lorsqu’elle a été vécue au service de la réussite des autres ? Mal a vu ce que presque personne n’a vu. Il a participé à l’aventure culturelle la plus extraordinaire de la pop moderne. Il a connu l’amitié des Beatles, leur intimité, leur confiance. Il a laissé des traces dans leurs disques, leurs films, leurs archives. Et pourtant, sa vie personnelle fut traversée par la frustration, la séparation, l’inachèvement. Faut-il l’envier ou le plaindre ? Les deux, évidemment. C’est ce qui le rend humain.
L’homme qui tenait la porte du paradis
L’image la plus juste de Mal Evans est peut-être celle-ci : un homme qui tient la porte. Au Cavern Club, littéralement, il est portier. Puis il tient la porte du van, la porte de l’hôtel, la porte du studio, la porte du toit d’Apple, la porte entre les Beatles et la foule, entre les Beatles et la police, entre les Beatles et leurs propres oublis. Il tient la porte du paradis pop, mais il reste souvent sur le seuil.
Ce seuil est sa bénédiction et sa malédiction. Il lui permet de voir la lumière de très près. Il l’empêche d’y entrer complètement. Mal Evans a vécu dans cet entre-deux jusqu’à s’y perdre. Il n’était pas un simple employé, car aucun simple employé n’aurait tenu si longtemps dans une telle intimité. Il n’était pas un Beatle, car les Beatles étaient quatre et que cette arithmétique-là ne se discute pas. Il était l’homme de confiance d’un miracle ingérable, un colosse sentimental au service d’une jeunesse qui devenait mythe à mesure qu’elle se consumait.
Aujourd’hui, raconter les relations entre les Beatles et Mal Evans, c’est donc déplacer légèrement le projecteur. Ce n’est pas déboulonner les statues de John, Paul, George et Ringo. C’est regarder le socle. C’est comprendre que la légende ne flotte pas dans l’air, qu’elle repose sur des mains, des épaules, des loyautés, des sacrifices. Mal Evans était l’une de ces épaules. Large, fidèle, parfois maladroite, parfois excessive, jamais vraiment protégée.
Les Beatles ont chanté l’amour, l’amitié, la solitude, le rêve, la perte, la réinvention. Mal Evans a vécu tout cela dans leur ombre. Il a été le témoin privilégié d’une alchimie que le monde continue d’interroger comme si elle contenait un secret définitif. Peut-être que son histoire nous rappelle justement que le secret des Beatles n’est pas seulement dans les accords, les harmonies, les trouvailles de studio ou le génie mélodique. Il est aussi dans cette communauté humaine fragile qui les a portés, entourés, nourris, protégés jusqu’à l’épuisement.
Mal Evans n’a pas été effacé parce qu’il ne comptait pas. Il a été effacé parce qu’il comptait d’une manière difficile à raconter. Désormais, on peut le dire plus clairement : dans la grande aventure des Beatles, Mal Evans fut moins une note de bas de page qu’une basse continue. On ne l’écoute pas toujours consciemment, mais retirez-la, et quelque chose manque. Le morceau tient moins bien. La pièce paraît plus froide. La route semble plus dangereuse. Et derrière les quatre garçons dans le vent, on distingue enfin le grand homme aux lunettes, celui qui portait les amplis, les carnets, les secrets, les valises et une partie invisible du poids de la légende.
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