Peter Brown et les Beatles
Dans la mythologie des Beatles, il y a les quatre silhouettes évidentes, presque trop visibles pour être encore humaines : John Lennon, mordant et blessé ; Paul McCartney, mélodiste solaire et stratège inquiet ; George Harrison, cadet silencieux devenu mystique contrarié ; Ringo Starr, batteur providentiel, cœur battant d’une machine qui aurait pu se désosser bien plus tôt sans sa rondeur. Puis il y a les autres, cette nuée d’hommes et de femmes qui gravitent autour du miracle : Brian Epstein, George Martin, Mal Evans, Neil Aspinall, Derek Taylor, Alistair Taylor, Tony Barrow, Allen Klein, les Eastman, Yoko Ono, Linda McCartney. Tous, à leur manière, ont tenu un coin de la nappe pendant que le banquet tournait à la Cène.
Et puis il y a Peter Brown. Ni musicien, ni producteur, ni impresario de premier plan au sens romantique du terme. Un homme de bureau, un homme de téléphone, un homme de couloir. Un type capable de résoudre un problème de passeport, d’organiser une rencontre impossible, de filtrer un appel, de rassurer un Beatle, de calmer Brian Epstein, de survivre à Apple, de porter des secrets, puis, plus tard, de les écrire. Un nom qui claque brièvement dans une chanson des Beatles comme une apparition de majordome dans un opéra psychédélique : « Peter Brown called to say… » Et voilà que cet homme, qui aurait pu rester dans la pénombre honorable des seconds rôles, est propulsé dans l’éternité pop par une ligne de The Ballad of John and Yoko, ce petit reportage rock torché par Lennon et McCartney en une journée, deux survivants encore capables de jouer à être les Beatles pendant que les Beatles mouraient déjà dans la pièce d’à côté.
Peter Brown est une figure passionnante parce qu’il n’est pas seulement un témoin. Il est un symptôme. Il raconte ce moment où les Beatles cessent d’être quatre garçons dans le vent pour devenir une organisation, une entreprise, une guerre de succession, une tragédie administrative avec guitares Rickenbacker, contrats toxiques et avocats en embuscade. Il est là quand Brian Epstein construit l’élégance du mythe. Il est encore là quand cette élégance s’effondre sous le poids des pilules, des deuils, des egos, des impôts, de l’argent mal surveillé et des amours qui déplacent les plaques tectoniques. Il ne joue pas sur les disques, mais il entend les portes claquer. Il n’écrit pas les chansons, mais il connaît le prix des silences autour d’elles.
On a souvent réduit Peter Brown à son rôle de confident indiscret, voire de traître de salon, surtout depuis la parution de The Love You Make, le livre qu’il cosigna avec Steven Gaines en 1983, accueilli par une partie du monde beatlesien comme un sacrilège imprimé. C’est aller trop vite. Non pas que le livre soit exempt de cette odeur de rideaux tirés et de linge sale que les fans détestent quand elle concerne leurs saints. Mais la relation entre Brown et les Beatles est plus complexe, plus trouble, plus intéressante que le procès confortable du « kiss and tell ». Brown est l’un de ces hommes qui ont été assez proches pour voir les coutures, pas assez mythiques pour être pardonnés de les avoir montrées.
Avec lui, la question n’est pas seulement : que savait-il ? Elle est : que fait-on quand on a été payé, aimé, utilisé, consulté, parfois ignoré, puis abandonné par une légende ? Se tait-on pour préserver la beauté du vitrail ? Parle-t-on pour restituer la chaleur humaine derrière l’icône ? Ou finit-on, comme tant d’anciens intimes des grandes familles, par confondre lucidité et règlement de comptes ? C’est dans cette zone grise que se tient Peter Brown, et c’est précisément pour cela qu’il mérite mieux qu’une note de bas de page.
Sommaire
Dans l’ombre de Brian Epstein : l’école du secret
Pour comprendre Peter Brown, il faut revenir à Brian Epstein, car Brown n’entre pas vraiment dans l’histoire par la porte des Beatles. Il y entre par celle de l’homme qui les a regardés avant tout le monde comme s’ils étaient déjà une apparition. Epstein, c’est le grand romantique de cette affaire, le manager qui transforme quatre jeunes types de Liverpool, brillants mais encore mal dégrossis, en phénomène mondial. Il leur impose des costumes, des révérences, une discipline de représentation. Il ne fabrique pas leur génie, évidemment, mais il lui donne un cadre, une vitrine, une trajectoire. Sans lui, les Beatles auraient peut-être fini par exploser quand même, car leur talent était obscène, mais sans doute pas avec cette vitesse, cette netteté, cette aura.
Brown arrive dans cet univers comme un homme de confiance. Il appartient d’abord au monde NEMS, cette petite monarchie commerciale fondée autour des magasins de disques de la famille Epstein, avant de devenir un rouage essentiel du management. Son rôle évolue, se densifie, prend de l’importance à mesure que la Beatlemania devient ingérable. Car très vite, il ne s’agit plus seulement de vendre des disques ou de caler des dates. Il faut contenir une émeute permanente. Les Beatles ne sont plus un groupe, mais une crise logistique internationale qui chante juste. Chaque déplacement devient une opération militaire, chaque chambre d’hôtel un bunker parfumé au whisky et aux fleurs envoyées par des adolescentes, chaque communiqué de presse un exercice d’équilibriste entre innocence vendue et chaos réel.
Dans cette mécanique, Peter Brown apprend le métier le plus ingrat du rock : être indispensable sans être central. Il faut être là avant que le problème n’explose, et disparaître lorsque la photo est prise. Il faut savoir ce que les autres ne doivent pas savoir. Il faut servir d’amortisseur entre les caprices, les paniques, les colères, les contrats, les journalistes, les familles, les amours, les collaborateurs. Dans le monde des Beatles, les assistants ne sont pas de simples employés. Ce sont des confesseurs sans confessionnal, des porteurs de sacs et de secrets, des hommes de confiance auxquels on confie parfois davantage qu’aux amis, parce qu’ils sont déjà pris dans le système.
La relation de Brown avec Epstein est au cœur de tout. Brian est un homme élégant, ambitieux, fragile, prisonnier d’une époque qui ne lui permet pas d’être libre. Il gère le groupe le plus désiré du monde tout en vivant lui-même dans une clandestinité affective et sexuelle qui le ronge. Il porte les Beatles comme on porte une grande passion : avec fierté, avec intelligence, avec une dévotion parfois sacrificielle. Brown, proche de lui, voit la part sombre de cette élégance. Il voit ce que les fans ne voient pas : l’épuisement, la solitude, les médicaments, la difficulté de tenir debout quand tout le monde exige de vous que vous soyez l’adulte de la pièce.
C’est là que Brown devient plus qu’un salarié. Il est témoin d’un déséquilibre fondateur. Les Beatles, malgré leurs querelles et leurs fulgurances, ont Brian. Brian, lui, a qui ? Quelques amis, quelques collaborateurs, quelques nuits dangereuses, une famille, des amants, des angoisses. Brown se tient dans cet espace. Il n’est pas le sauveur, personne ne l’est. Mais il voit la fissure. Il voit ce que la légende a longtemps préféré maquiller : la Beatlemania fut aussi une machine à broyer ceux qui tentaient de l’administrer.
Lorsque Brian Epstein meurt en août 1967, les Beatles perdent plus qu’un manager. Ils perdent le dernier adulte symbolique, celui dont ils pouvaient se moquer tout en sachant qu’il maintenait l’édifice hors de l’eau. John dira plus tard que les Beatles sont morts avec Brian, formule brutale et discutable, mais profondément juste sur le plan émotionnel. Après Epstein, tout devient plus flou. Les quatre hommes sont plus libres, certes, mais cette liberté ressemble très vite à une pièce sans murs. Dans ce vide, Peter Brown reste un survivant de l’ancien monde, un des derniers à savoir comment fonctionnait la maison quand Brian tenait encore les clés.
Peter Brown et les Beatles : une intimité sans guitare
La relation entre Peter Brown et les Beatles n’a rien de simple. Elle n’est pas celle d’un manager souverain, ni celle d’un ami de pub, ni celle d’un employé anonyme. Brown appartient à cette catégorie si particulière de l’entourage beatlesien : les intimes professionnels. Il a accès aux corps fatigués, aux appels tardifs, aux détails domestiques, aux décisions qui ne devraient jamais devenir publiques. Il connaît les Beatles à hauteur d’homme, pas à hauteur de pochette de disque.
Ce genre d’intimité est toujours ambigu. Dans le rock, on célèbre volontiers les « frères », les « familles », les « clans ». Mais ces mots cachent souvent une réalité plus dure : dépendance, hiérarchie, argent, loyauté achetée autant qu’éprouvée, fatigue de devoir aimer des gens pour lesquels on travaille. Brown n’est pas un Beatle, et c’est essentiel. Il ne partage pas l’alchimie musicale, ce langage secret que John et Paul parlent en deux accords, que George conteste avec une patience qui devient colère, que Ringo maintient en mouvement par une science instinctive du placement. Mais il partage l’environnement. Il sait à quoi ressemble le génie quand il descend de scène, quand il réclame une voiture, quand il ment, quand il souffre, quand il devient injuste.
Il faut se méfier de la tentation de faire de Brown un « cinquième Beatle ». L’expression est trop usée, trop commode, trop souvent distribuée comme une médaille en chocolat à tous ceux qui ont respiré l’air d’Abbey Road. George Martin a le plus beau droit au titre sur le plan musical. Brian Epstein l’a sur le plan mythologique. Neil Aspinall et Mal Evans l’ont sur le plan de la fidélité quotidienne, celle qui consiste à charger les amplis, encaisser les humeurs, protéger les corps. Peter Brown, lui, est autre chose : un témoin organique du passage des Beatles de la fraternité au contentieux. Il est l’homme des seuils.
Le seuil entre Liverpool et Londres. Le seuil entre NEMS et Apple. Le seuil entre Brian vivant et Brian absent. Le seuil entre la Beatlemania adolescente et les années de barbes, de drogues, de gurus, de procès et de bureaux blancs à Savile Row. Brown accompagne le groupe dans cette transformation qui fascine encore parce qu’elle condense toute l’histoire des sixties : la candeur qui devient commerce, la liberté qui devient chaos, l’utopie qui finit en réunion d’avocats.
Ce qu’il a avec les Beatles, c’est donc une proximité utilitaire devenue affective, puis contaminée par la mémoire. Il n’est pas certain qu’un Beatle puisse vraiment être ami avec quelqu’un qui dépend de lui professionnellement. La célébrité crée autour d’elle une distorsion permanente. Tout le monde rit plus fort, acquiesce plus vite, pardonne davantage, encaisse trop. Mais Brown semble avoir gagné une confiance réelle. La preuve n’est pas seulement dans les anecdotes. Elle est dans les rôles qu’on lui confie au moment où l’intime et le pratique se confondent : témoin de mariage, conseiller discret, intermédiaire, homme à appeler quand il faut faire vite et propre. Ce n’est pas rien. Dans l’univers des Beatles, où l’on peut être adoré le lundi et expulsé de l’orbite le vendredi, être appelé pour régler un mariage ou préparer une communication officielle signifie qu’on appartient au cercle.
John Lennon et Peter Brown : Gibraltar, Yoko et la ballade administrative
La postérité pop a offert à Peter Brown un cadeau empoisonné : une ligne dans The Ballad of John and Yoko. Il y a pire comme immortalité, certes. Mais cette citation a aussi figé Brown dans une fonction presque comique : l’homme qui arrange les choses, le fixer chic de la noce lennonienne, celui qui appelle pour dire que tout va bien, qu’on peut se marier à Gibraltar, près de l’Espagne. Dans une chanson où John transforme sa propre vie en dépêche de presse, Brown devient un personnage secondaire de cinéma : il surgit au téléphone, débloque l’intrigue, puis disparaît derrière la marche nuptiale.
Ce moment dit beaucoup de sa relation avec John Lennon. John, en 1969, n’est plus seulement le Beatle sarcastique des conférences de presse. Il est un homme en rupture. Rupture avec Cynthia, avec l’image Beatle, avec la discipline collective, avec l’idée même que le groupe puisse encore contenir son désir de vérité brute. Yoko Ono est devenue l’axe autour duquel il réorganise tout, au grand désarroi de ceux qui voudraient que la fiction des quatre garçons disponibles et fusionnels continue encore un peu. John veut se marier vite, hors du bruit, hors des complications absurdes de la célébrité. Et qui appelle-t-on quand le romantisme se cogne à l’administration ? Peter Brown.
Il y a quelque chose de merveilleusement beatlesien dans cette scène. Le groupe le plus célèbre du monde, l’homme qui a écrit Help!, Strawberry Fields Forever et A Day in the Life, se retrouve à chercher le bon endroit pour épouser la femme qui redéfinit son existence, et la solution passe par un collaborateur de l’ancien manager. Le mythe descend soudain au niveau des formulaires. C’est peut-être cela, la grandeur étrange des Beatles : chez eux, même la bureaucratie devient chanson.
Brown sert aussi de témoin au mariage de John et Yoko. Ce détail est capital. Être témoin, ce n’est pas seulement signer. C’est être admis dans un moment où l’identité se recompose. Pour John, ce mariage n’est pas une formalité sentimentale. C’est une déclaration de guerre douce au vieux monde Beatle. En épousant Yoko, il ne choisit pas seulement une femme. Il choisit une nouvelle scène, une nouvelle langue, une nouvelle manière de se penser artiste. Brown est là, à la jonction du privé et de l’histoire, discret mais présent, comme souvent.
Sa relation avec John est cependant impossible à résumer à Gibraltar. Brown a vu Lennon dans ses contradictions les plus violentes : drôle et cruel, tendre et destructeur, lucide et injuste, capable d’une sincérité presque obscène puis d’une esquive enfantine. Les témoignages de Brown et de Gaines, plus tard, donneront de John une image qui ne plaira pas toujours. Mais quelle image de Lennon plaît vraiment dès qu’on retire le vernis ? John est l’un des grands personnages du XXe siècle précisément parce qu’il résiste à l’hagiographie. Il a fait de sa faille une œuvre, mais il n’a pas cessé pour autant de blesser autour de lui. Brown, qui n’écrit pas depuis l’adoration pure, participe à ce mouvement de désacralisation.
Le problème, c’est que désacraliser Lennon après sa mort, surtout dans les années 1980, relevait presque du blasphème. John était devenu martyr. Un homme assassiné ne peut plus répondre. Sa complexité, déjà énorme de son vivant, s’était figée en icône pacifiste, lunettes rondes, lit blanc, hymne universel. Dans ce contexte, chaque anecdote sombre semblait suspecte. Brown, en parlant trop près du nerf, apparaissait non comme un témoin, mais comme un profanateur. Pourtant, comprendre John exige de le rendre à sa contradiction. Et Brown, même lorsqu’il dérange, même lorsqu’il force le trait, rappelle que le Lennon réel n’était pas une affiche. Il était un homme qui demandait à être aimé tout en sabotant parfois les formes mêmes de l’amour.
Paul McCartney et Peter Brown : Linda, le questionnaire et la morsure de l’histoire
Avec Paul McCartney, la relation est peut-être plus délicate encore. Parce qu’elle touche à deux moments décisifs et contradictoires : l’entrée de Linda Eastman dans la vie de Paul, puis la mise en forme publique de la séparation des Beatles. D’un côté, Brown est associé à une rencontre qui deviendra l’une des grandes histoires d’amour du rock. De l’autre, il se retrouve mêlé au document qui fera passer Paul, aux yeux d’une partie du monde, pour celui qui annonce la fin du groupe.
La rencontre entre Paul et Linda est l’un de ces épisodes dont la mémoire populaire a fait une scène presque lumineuse. London swinging, clubs, photographes américaines, fumée, regards, musique noire dans les enceintes, beauté insolente d’une époque qui croit encore qu’elle ne vieillira jamais. Brown connaît Linda, la photographe venue capter les visages du rock. Il la présente à Paul. On connaît la suite : Linda devient non seulement l’épouse de Paul, mais son refuge au moment où le monde Beatles devient irrespirable. Elle sera l’ancrage, la famille, la partenaire de Wings, la cible injuste des sarcasmes, puis, avec le temps, une figure de fidélité presque miraculeuse dans une industrie qui traite l’amour comme une marchandise périssable.
Que Brown ait joué un rôle dans cette rencontre lui donne une place étrange dans la vie de McCartney. Il a été là au début d’une histoire fondatrice. Il est aussi présent lors du mariage. Là encore, Brown n’est pas seulement l’employé efficace. Il est celui qu’on accepte dans le cercle lorsque l’intime se noue. Cela suppose une confiance profonde, ou du moins une proximité assez forte pour que sa présence ne fasse pas intrusion.
Mais l’affaire se complique en 1970 avec le fameux questionnaire accompagnant les exemplaires promotionnels du premier album solo de Paul, McCartney. Paul ne veut pas affronter la presse. Il est épuisé, déprimé, furieux, blessé. Les Beatles sont déjà fracturés de l’intérieur, mais personne ne sait exactement comment l’annoncer sans déclencher une explosion thermonucléaire. John a déjà exprimé son désir de divorce musical en privé. George étouffe depuis des années sous la domination Lennon-McCartney. Ringo tente encore de préserver les liens, comme toujours, avec cette loyauté d’homme simple qui ne signifie jamais homme simpliste. Et Paul, isolé, prépare son disque domestique, bricolé, fragile, superbe par endroits, comme une cabane construite après un incendie.
Le questionnaire est censé résoudre un problème de promotion. Il devient un acte historique. Certaines réponses de Paul sont interprétées comme l’annonce de la séparation des Beatles. Le monde se réveille avec une idée brutale : Paul quitte les Beatles, ou les Beatles sont finis, ou les deux à la fois. Comme souvent dans leur histoire tardive, la vérité est moins simple que le titre de journal. Mais le malentendu devient vérité médiatique. Et dans cette affaire, le nom de Peter Brown revient parce qu’il a participé à l’élaboration de ce dispositif de questions-réponses.
C’est ici que la relation Brown-McCartney prend des airs de tragédie feutrée. Paul a longtemps souffert d’avoir été désigné comme le fossoyeur du groupe alors qu’il fut, jusqu’au bout, l’un de ceux qui tenaient le plus à l’idée Beatles. Son besoin de contrôle, son énergie de chef de chantier, son incapacité parfois à laisser respirer les autres ont certes contribué aux tensions. Mais il n’est pas l’homme qui a cessé d’aimer le groupe. Il est plutôt celui qui, voyant la maison brûler, a tenté de déplacer les meubles avant d’admettre que le toit s’effondrait. Que Brown soit associé au document qui cristallise l’annonce publique de la fin, cela ne pouvait que laisser une trace.
Puis il y aura The Love You Make, et là encore Paul se sentira atteint. Non seulement parce que le livre expose une part du chaos intime, mais parce qu’il vient d’un homme qui avait été admis dans la maison. Le sentiment de trahison est plus fort quand le témoin connaît la disposition des pièces. Avec Paul, qui a toujours eu un rapport complexe à sa propre image, à la mémoire des Beatles et à la manière dont l’histoire distribue les torts, l’indiscrétion est une faute presque morale. Brown avait vu. Brown avait su. Brown avait été là. Et Brown a parlé.
George Harrison face au regard de Brown : le Beatle qui voulait sortir du cadre
La relation entre Peter Brown et George Harrison est moins spectaculaire parce qu’elle n’a pas son Gibraltar, son Linda, son questionnaire explosif. Elle appartient davantage à cette zone d’observation où Brown voit George changer, s’éloigner, se durcir, s’ouvrir spirituellement tout en devenant plus cassant dans le monde matériel. George est souvent le Beatle que les récits d’entourage comprennent le moins. On le caricature soit en petit frère boudeur, soit en sage indien à guitare slide, deux images aussi insuffisantes l’une que l’autre.
Pour Brown, comme pour beaucoup de gens autour des Beatles, George a dû être un mystère progressif. Au début, il est le plus jeune, le guitariste sec, drôle, laconique, celui qui observe depuis le côté. Puis il devient l’homme qui rapporte le sitar, l’Inde, Ravi Shankar, la méditation, la quête d’un ailleurs qui n’est pas un gadget exotique mais une nécessité intime. George ne veut plus seulement être dans le meilleur groupe du monde. Il veut savoir ce que signifie être au monde. Chez lui, la spiritualité n’est pas seulement une décoration psychédélique posée sur Within You Without You. C’est une tentative de survie.
Brown, qui appartient au monde du management, du téléphone et des contrats, se trouve face à un homme qui veut précisément échapper aux filets du management, du téléphone et des contrats. C’est l’une des ironies les plus puissantes de la fin des Beatles : plus George parle de détachement, plus le groupe s’enfonce dans les disputes de droits, de signatures, d’actionnaires, de managers concurrents. Le Beatle mystique doit siéger dans des réunions d’affaires absurdes. Le chercheur d’absolu doit discuter avec Allen Klein. L’homme qui écrit Something et Here Comes the Sun doit encore se battre pour faire entendre ses chansons dans une structure dominée par deux géants qui, même lorsqu’ils l’aiment, prennent toute la place.
Les témoignages de Brown sur cette période participent à la vision d’un George frustré, en quête, parfois irrité, parfois insaisissable. Il faut les recevoir avec prudence, non parce qu’ils seraient inutiles, mais parce que tout témoin a son angle mort. Brown regarde George depuis la maison Beatles, pas depuis l’intérieur de sa solitude créatrice. Il voit l’homme dans les réunions, les couples, les tensions, les dérèglements. Il ne peut pas entièrement saisir ce que représente, pour George, le fait d’arriver à maturité comme auteur au moment précis où le groupe n’a plus l’espace émotionnel pour l’accueillir pleinement.
C’est pourtant là que Brown est précieux. Il rappelle que George n’a pas seulement été victime de Lennon-McCartney, version simpliste et confortable. Il a aussi été acteur de la dislocation, homme de désir, d’orgueil, de contradictions. Sa quête spirituelle cohabitait avec des colères très terrestres. Son détachement avait ses limites. Sa douceur pouvait devenir dureté. C’est ce qui le rend passionnant. George Harrison n’est jamais aussi grand que lorsqu’on cesse de le sanctifier.
Dans l’histoire Brown-Beatles, George incarne peut-être le point où le témoin administratif touche ses limites. On peut raconter les réunions, les signatures, les agacements, les ruptures amoureuses, les mots qui blessent. Mais comment raconter l’épuisement d’un homme qui entend dans sa tête des chansons magnifiques et se heurte encore à une hiérarchie affective née dix ans plus tôt dans des clubs de Liverpool et de Hambourg ? Brown donne des pièces au dossier. Il ne donne pas tout le mystère. Aucun témoin ne le peut.
Ringo Starr et Peter Brown : la fidélité tranquille au milieu du carnage
Ringo Starr occupe souvent dans les récits de la fin des Beatles une place injustement périphérique. On le voit comme le gentil, le médiateur, l’homme qui veut que tout le monde s’entende, celui qui quitte brièvement le groupe pendant les sessions du White Album parce qu’il ne se sent plus aimé, puis revient pour trouver sa batterie couverte de fleurs. C’est une image magnifique, presque trop belle, mais elle dit quelque chose de vrai : Ringo est le baromètre émotionnel des Beatles. Quand même lui souffre, c’est que l’air est devenu toxique.
Avec Peter Brown, la relation semble moins chargée de drame personnel que celles avec John ou Paul. Mais ce calme relatif est révélateur. Ringo n’est pas celui qui transforme Brown en personnage de chanson, ni celui dont la vie conjugale est indirectement liée à une présentation, ni celui dont la communication solo déclenche un séisme médiatique. Ringo est plutôt l’homme qui traverse la tempête avec une forme de loyauté lasse, en observant les grands ego se déchirer autour d’une table où personne ne sait plus très bien s’il défend une œuvre, un bilan comptable ou une blessure d’enfance.
Brown, en tant que témoin, voit probablement chez Ringo cette qualité rare : une absence presque totale de prétention intellectuelle dans un environnement saturé de discours, de concepts, de justifications. Cela ne signifie pas que Ringo ne comprend pas. Au contraire. Ringo comprend souvent avant les autres parce qu’il ne théorise pas tout. Il sent quand le groupe sonne, quand il ne sonne plus, quand John et Paul se cherchent, quand George décroche, quand l’amitié cesse de protéger. Sa place de batteur n’est pas seulement musicale. Elle est existentielle. Il tient le tempo d’une fraternité qui se dérègle.
Le regard de Brown sur Ringo a aussi son importance dans la mesure où Ringo est celui qui, dans beaucoup de récits, échappe le plus à la haine. On peut reprocher mille choses à John, Paul et George. Ringo, lui, semble bénéficier d’une affection presque universelle, peut-être parce qu’il n’a jamais prétendu porter seul le sens de l’aventure. Dans un univers où chacun finit par vouloir contrôler sa légende, Ringo donne l’impression de vouloir simplement survivre avec un minimum de dignité, quelques blagues, un groove impeccable et une valise prête.
Pour Brown, Ringo représente sans doute la preuve que tous les Beatles ne vivaient pas la désintégration de la même manière. John dramatisait et dynamitait. Paul organisait et paniquait. George s’échappait et revenait armé de rancœur ou de sagesse selon les jours. Ringo encaissait. Il n’était pas moins profond pour autant. Il était peut-être le seul à savoir qu’un groupe n’est pas seulement une somme de talents, mais une météo. Et la météo, à partir de 1968, devient franchement mauvaise.
Apple Corps : l’utopie en costume blanc qui tourne au règlement de comptes
Le grand théâtre de la relation entre Peter Brown et les Beatles, c’est évidemment Apple Corps. Apple, au départ, c’est l’une des idées les plus belles et les plus naïves de toute l’histoire du rock. Une entreprise utopique, un espace où les Beatles pourraient financer des artistes, publier des disques, produire des films, encourager les idées folles, redistribuer un peu de leur fortune symbolique à ceux qui n’avaient pas accès aux circuits classiques. Une boutique, un label, un laboratoire. Le capitalisme hippie avec des pommes sur les murs et des chèques signés trop vite.
Mais Apple devient rapidement autre chose : une passoire, un carnaval, un gouffre financier, un refuge pour génies autoproclamés, parasites sympathiques, rêveurs coûteux, employés flous et projets sans colonne vertébrale. L’idée est belle, mais la beauté ne tient pas une comptabilité. Les Beatles, qui ont conquis le monde en studio, découvrent qu’une entreprise ne se dirige pas comme une session tardive à Abbey Road. On ne peut pas résoudre un bilan déficitaire avec un riff de guitare ou une harmonie à trois voix.
Après la mort de Brian Epstein, Brown se retrouve dans cette zone dangereuse où il faut faire fonctionner une organisation dont les propriétaires sont à la fois absents, capricieux, géniaux et en pleine implosion. Apple exige des adultes au moment précis où les Beatles ne supportent plus l’autorité. Le rêve d’autonomie devient une fabrique à conflits. Qui décide ? Qui signe ? Qui protège les intérêts du groupe ? Qui empêche l’argent de disparaître ? Qui dit non à John quand John veut dire oui ? Qui dit non à Paul quand Paul pense être le seul à voir clair ? Qui explique à George que la spiritualité n’exonère pas des procès ? Qui demande à Ringo de patienter encore ?
Brown n’est pas seul, bien sûr. L’entourage d’Apple est peuplé de figures essentielles, et parfois plus influentes que lui. Mais il incarne l’un des paradoxes de cette période : les Beatles ont besoin de collaborateurs loyaux, mais ils se méfient de tous ceux qui prétendent les gérer. Ils veulent être libres, mais ils dépendent d’une structure de plus en plus lourde. Ils veulent protéger leur art, mais leur art est désormais pris dans une toile d’édition, de sociétés, de contrats internationaux, de fiscalité et de droits. En somme, ils ont inventé une forme moderne de pouvoir pop sans savoir comment l’habiter.
C’est dans ce contexte qu’apparaissent les grandes lignes de fracture : l’arrivée d’Allen Klein, le camp Eastman autour de Paul, les soupçons, les réunions glaciales, les alliances changeantes. Brown assiste à cette guerre froide en intérieur. Il voit les Beatles devenir des partenaires méfiants. Le plus terrible, dans cette période, n’est pas que les quatre ne s’aiment plus. C’est qu’ils s’aiment encore assez pour se faire vraiment mal. Les vieux amis savent où frapper. Ils connaissent les points faibles, les humiliations anciennes, les jalousies jamais dites. Apple devient le lieu où les chansons cessent de suffire à contenir les rancœurs.
Il faut imaginer Peter Brown dans ces bureaux, héritier malgré lui de la méthode Epstein, mais plongé dans un monde où le charme ne suffit plus. Brian pouvait imposer une décision parce qu’il incarnait la découverte originelle, la foi première. Brown, lui, n’a pas cette autorité sacrée. Il a la compétence, l’ancienneté, la proximité, mais pas le pouvoir mythologique. Il peut transmettre, organiser, conseiller, préparer. Il ne peut pas réenchanter la maison. Personne ne le peut.
L’homme qui savait trop : loyauté, mémoire et trahison
Toute relation avec les Beatles finit par rencontrer une question morale : à qui appartient l’histoire ? Aux artistes qui l’ont vécue ? Aux témoins qui l’ont vue ? Aux fans qui l’ont aimée ? Aux historiens qui tentent de la démêler ? Aux marchands qui la rééditent tous les dix ans dans des coffrets luxueux ? Peter Brown se tient au carrefour de cette bataille. Il a connu les Beatles de près. Il a travaillé pour eux. Il a été invité dans leur intimité. Puis il a raconté.
Pour certains, cela suffit à le condamner. Le vieux code aristocratique du rock veut qu’on protège les coulisses, surtout lorsque la lumière a été aussi forte. On peut vendre des images, des disques, des souvenirs contrôlés, des anecdotes amusantes, des récits de studio où tout le monde finit par rire autour d’un piano. Mais les blessures conjugales, les mesquineries, les drogues, les affaires d’argent, les humiliations privées : tout cela devrait rester derrière la porte. Peter Brown a ouvert la porte. Et, forcément, ceux qui avaient vécu dans la maison lui en ont voulu.
Mais l’accusation de trahison, si elle est compréhensible, n’épuise pas le sujet. Car les Beatles ne sont pas seulement quatre individus dont il faudrait préserver la pudeur. Ils sont une force historique, culturelle, artistique et sociale majeure. Leur histoire appartient aussi à l’intelligence collective. Comprendre comment ce groupe a fonctionné, puis s’est disloqué, ce n’est pas céder au voyeurisme par principe. C’est regarder comment le génie se comporte lorsqu’il devient entreprise, famille, empire, prison.
Le problème avec Brown tient donc moins au fait qu’il ait parlé qu’à la manière dont il a parlé, ou dont on a perçu sa parole. The Love You Make a été reçu comme un livre trop sombre, trop avide de scandale, trop peu soucieux de la magie musicale. Les fans ont parfois le sentiment que ce genre d’ouvrage décrit la cuisine sale en oubliant le repas sublime. C’est une critique juste en partie. Un récit des Beatles qui ne comprend pas la musique manque le centre. Les Beatles ne sont pas fascinants parce qu’ils ont eu des disputes d’argent ou des relations sentimentales compliquées. Tous les groupes en ont. Ils sont fascinants parce qu’ils ont enregistré Tomorrow Never Knows, Penny Lane, Something, Come Together, Hey Jude, Here Comes the Sun, A Day in the Life. Le reste n’a d’importance que parce que ces chansons existent.
Mais l’inverse est vrai aussi. Une histoire des Beatles qui ne regarderait que les chansons finirait par fabriquer une chapelle. Or le rock n’est jamais pur. Il est fait de corps, d’ego, d’appétits, de jalousies, de fatigue, d’argent, de sexe, de silence, de mauvais contrats et d’amour sincère mal digéré. Brown, avec toutes ses limites, tire le rideau vers ce réel-là. Il abîme peut-être l’image, mais il épaissit l’histoire.
La grande tragédie de Brown est d’avoir été à la fois trop proche et pas assez légendaire. Quand John parle de John, même injustement, on appelle cela une confession. Quand Paul reconstruit le récit à son avantage, on appelle cela une mémoire d’artiste. Quand George règle des comptes sous couvert de karma, on appelle cela de la sagesse mordante. Quand Ringo simplifie, on sourit avec tendresse. Mais quand Peter Brown parle, on lui demande immédiatement ses motivations. Pourquoi lui ? Pour l’argent ? Par rancune ? Par besoin d’exister ? Peut-être un peu tout cela. Comme chez tout le monde. Les témoins purs n’existent pas. Les Beatles non plus ne l’étaient pas.
The Love You Make : le livre qui brûle les doigts
La parution de The Love You Make en 1983 marque le moment où Peter Brown cesse d’être simplement un ancien de la maison pour devenir un problème dans la mémoire beatlesienne. Le titre lui-même, empruntant à la sagesse finale d’Abbey Road, sonne comme une promesse d’harmonie. Le contenu, lui, est beaucoup plus abrasif. Brown et Steven Gaines racontent les coulisses, les failles, les tensions, les dépendances, les relations, les affaires. Le livre arrive dans un monde encore sonné par l’assassinat de John Lennon. Le deuil est récent. La tentation hagiographique est immense. Beaucoup ne veulent pas entendre parler du Lennon difficile, du Paul blessé et stratège, du George ambigu, du chaos Apple. Ils veulent protéger l’autel.
Il faut se souvenir du contexte. En 1983, l’histoire des Beatles n’est pas encore cette archive monumentale, disséquée jour par jour, session par session, par des générations de chercheurs, d’historiens, de fans maniaques et de documentaristes. Les témoins directs ont encore un pouvoir énorme. Un livre comme celui de Brown ne vient pas s’ajouter poliment à une bibliothèque déjà saturée. Il frappe fort. Il prétend raconter de l’intérieur. Et l’intérieur, chez les Beatles, est une pièce où beaucoup auraient préféré que personne n’entre avec un magnétophone.
La réaction de Paul et Linda, devenue elle-même mythologique, dit tout de la violence symbolique ressentie. Brûler un livre, même dans un geste privé ou semi-privé, ce n’est pas seulement dire qu’on le déteste. C’est dire qu’on le considère comme une souillure. Pour Paul, surtout, l’affaire est douloureuse. Il a passé les années 1970 à subir le récit selon lequel John était l’artiste radical et lui le sentimental bourgeois, selon lequel il aurait brisé le groupe en annonçant ce que d’autres avaient déjà décidé, selon lequel son besoin de préserver ses intérêts face à Klein relevait d’une froideur calculatrice. Un livre d’ancien intime qui ravive les blessures ne pouvait que tomber du mauvais côté de son cœur.
Pour autant, The Love You Make ne peut pas être balayé comme une simple entreprise de démolition. Il contient une matière historique réelle, même lorsqu’elle demande à être recoupée, discutée, corrigée. Il témoigne d’un moment où la parole sur les Beatles devient moins contrôlée, moins révérencieuse. C’est inconfortable, parfois contestable, mais nécessaire. Les mythes qui refusent toute contradiction finissent par devenir publicitaires. Or les Beatles méritent mieux qu’une publicité éternelle. Ils méritent la complexité.
Le livre pose aussi une question plus vaste sur les récits de coulisses. Le public veut-il vraiment connaître ses héros ? Il prétend que oui, mais il supporte mal ce que cette connaissance implique. On veut les Beatles humains, mais pas trop. Vulnérables, mais pas médiocres. Amoureux, mais pas infidèles. Ambitieux, mais pas calculateurs. Drogués, mais de manière pittoresque. Spirituels, mais pas ridicules. Drôles, mais jamais cruels. Brown, lui, donne parfois l’impression de répondre : vous les voulez humains ? Très bien, les voilà. Et soudain tout le monde trouve que l’humanité manque de tenue.
All You Need Is Love : les fantômes parlent encore
Quarante ans après The Love You Make, Peter Brown et Steven Gaines reviennent avec All You Need Is Love, une histoire orale fondée sur des entretiens réalisés au début des années 1980 avec des membres du cercle Beatles. Ce retour est fascinant parce qu’il intervient dans une époque où la mémoire du groupe a encore changé de nature. Nous avons vu Anthology, nous avons vu Get Back, nous avons entendu les Beatles vieillir dans leurs propres récits, nous avons vu Paul récupérer une part de justice historique, George devenir une figure presque sacrée après sa mort, Ringo se transformer en ambassadeur planétaire de paix joviale. John, lui, demeure prisonnier de sa disparition violente et de l’impossibilité de corriger lui-même les récits qui l’enferment.
Dans ce paysage, Brown ne revient pas exactement comme un accusateur. Il revient comme un dépositaire d’archives. Les voix anciennes ressortent des cartons. Les propos n’ont pas été polis par quarante années de storytelling officiel. Ils ont la sécheresse, la gêne, parfois la mesquinerie, parfois la tendresse involontaire des paroles captées avant que la mémoire ne se maquille. C’est l’intérêt et le danger de ce type de livre. On y entend des gens parler depuis un moment précis, avec ses blessures précises, ses angles morts, ses rancunes encore chaudes. Ce n’est pas la vérité définitive. C’est une photographie chimique de la mémoire avant retouche numérique.
Le titre All You Need Is Love est évidemment ironique, presque cruel. Car ce qui ressort de la fin des Beatles, ce n’est pas l’absence d’amour. C’est son insuffisance. Il y avait de l’amour entre eux, plus qu’on ne le dit souvent. John et Paul ne se seraient pas fait aussi mal s’ils n’avaient été que des associés. George n’aurait pas autant souffert de son manque de place s’il n’avait pas voulu être reconnu par ces hommes-là précisément. Ringo n’aurait pas tenté si longtemps de maintenir le lien s’il n’avait été qu’un batteur engagé. Le problème n’est pas que l’amour disparaît. C’est qu’il ne suffit plus à organiser la vie commune. Il ne remplace ni un manager, ni une thérapie, ni un contrat clair, ni une capacité adulte à dire la vérité sans chercher à gagner.
Brown, en publiant ou en exhumant cette matière, rappelle que les Beatles sont aussi une histoire d’après-coup. Chaque époque reconstruit son groupe. Les années 1960 ont vu le phénomène. Les années 1970 ont vu le divorce. Les années 1980 ont vu le deuil et les règlements de comptes. Les années 1990 ont vu la réconciliation patrimoniale. Les années 2000 et 2010 ont vu l’archive devenir luxe. Les années 2020 ont vu la technologie ranimer les voix, nettoyer les images, rapprocher les morts et les vivants. Dans ce grand mouvement, Brown reste l’homme de la parole sale, de la mémoire non restaurée, de la bande où l’on entend encore les respirations gênées.
On peut lui reprocher son goût du scandale. On peut contester son cadrage. On peut trouver que ses livres s’attardent trop sur les fissures et pas assez sur la lumière. Mais on ne peut pas nier que sa présence dérange parce qu’elle touche à un point sensible : les Beatles furent sublimes, mais ils ne furent pas toujours beaux. Leur œuvre a produit de la joie, de l’intelligence, de la consolation. Leur histoire personnelle a produit aussi des décombres. Brown ramasse les décombres. Ce n’est pas un métier élégant. C’est pourtant une partie de l’histoire.
Ni héros ni traître : le cas Peter Brown
Alors, que faire de Peter Brown ? Le ranger parmi les traîtres ? Le célébrer comme un historien courageux ? Le considérer comme un homme qui a monnayé ses souvenirs ? Le remercier d’avoir parlé ? Tout cela à la fois, peut-être. Les grands récits exigent parfois des personnages inconfortables. Brown en est un. Il n’a pas la noblesse tragique de Brian Epstein, ni la chaleur populaire de Mal Evans, ni l’aura artistique de George Martin, ni la fidélité institutionnelle de Neil Aspinall. Il a quelque chose de plus glissant : la compétence du proche, puis la parole du survivant.
Ce qui rend son cas si intéressant, c’est qu’il oblige à sortir de la morale simple. La loyauté absolue envers les Beatles aurait consisté à se taire, ou à ne raconter que des anecdotes validées par la légende. Mais cette loyauté aurait-elle servi l’histoire ? À l’inverse, tout dire n’est pas forcément noble. L’intimité n’est pas une carrière comme une autre. Il existe une violence réelle à transformer des moments privés en matériau public, surtout lorsque certains protagonistes sont morts ou trop blessés pour répondre sereinement. Brown marche sur cette ligne, et il la franchit parfois. Mais la ligne elle-même est impossible à tracer proprement.
Les Beatles ont généré une industrie de la mémoire si vaste que l’indignation sélective devient parfois comique. On accepte les coffrets, les remixes, les prises ratées, les conversations de studio, les photos privées, les lettres vendues aux enchères, les vêtements exposés, les fragments de quotidien transformés en reliques. Mais on voudrait que certains témoins gardent pour eux ce qu’ils savent des sentiments, des conflits et des faiblesses. La frontière entre archive légitime et indiscrétion obscène dépend souvent de la beauté de l’emballage. Brown, lui, emballe mal pour ceux qui aiment les rubans. Il apporte le carton brut.
Son importance tient aussi à sa position unique entre Brian Epstein et les Beatles post-Epstein. Il a connu l’ordre ancien et le désordre nouveau. Il a vu comment l’autorité affectueuse de Brian a laissé place à une lutte pour le contrôle. Il a vu comment des garçons qui avaient appris à décider à quatre, sous la protection d’un manager amoureux de leur destin, ont dû affronter seuls des questions d’adultes millionnaires. Brown est l’un des témoins du moment où l’enfance professionnelle des Beatles prend fin. Et ce passage, comme toutes les fins d’enfance, est violent.
On peut préférer les récits plus musicologiques, plus élégants, plus documentaires, plus équilibrés. On peut et on doit lire Brown avec prudence. Mais il serait idiot de le supprimer du tableau. Il est l’un des hommes qui permettent de comprendre que les Beatles ne se sont pas séparés à cause d’une seule femme, d’un seul manager, d’un seul contrat ou d’un seul ego. Ils se sont séparés parce qu’ils étaient quatre êtres humains enfermés dans une légende devenue trop petite pour eux, entourés de conseillers, d’amants, d’avocats, d’amis, de parasites et de témoins qui tous, à des degrés divers, avaient quelque chose à gagner ou à perdre dans l’effondrement.
Peter Brown dans la chanson : une immortalité minuscule et parfaite
Revenons à cette ligne : Peter Brown called to say. Elle est minuscule, presque fonctionnelle, et pourtant elle contient tout. Les Beatles ont souvent transformé des détails quotidiens en mythologie. Un trou dans la route à Blackburn devient élément cosmique dans A Day in the Life. Un vieux cirque victorien devient Being for the Benefit of Mr. Kite!. Une conversation, une affiche, un souvenir d’enfance, une formule absurde : tout peut entrer dans la chanson et y devenir plus réel que la réalité. Peter Brown, lui, entre dans le canon par le biais le moins poétique possible : un appel administratif au sujet d’un mariage. C’est génial.
Ce vers dit que la vie des Beatles, même à son sommet symbolique, dépend encore de gens qui appellent, préviennent, organisent, trouvent une solution. Le mythe de l’artiste libre cache toujours une armée d’intermédiaires. Derrière John et Yoko à Gibraltar, il y a un homme qui sait comment rendre la chose possible. Derrière le romantisme, il y a la logistique. Derrière la ballade, il y a Brown.
Il y a aussi, dans cette mention, une forme involontaire de justice. Beaucoup de seconds rôles essentiels des Beatles restent inconnus du grand public. Peter Brown, lui, a son nom dans une chanson officielle du groupe. C’est peu et énorme. Peu, parce qu’il ne s’agit que d’un passage. Énorme, parce que les Beatles ont fait de leur catalogue une sorte de bible profane. Être nommé dans une chanson des Beatles, c’est exister dans un espace où chaque syllabe sera commentée, traduite, chantée, imprimée, rééditée, remastérisée. Brown peut bien être contesté, critiqué, oublié par moments : il reviendra toujours lorsque quelqu’un écoutera The Ballad of John and Yoko avec curiosité.
Mais cette immortalité est paradoxale. La chanson le présente comme l’homme qui arrange. Ses livres le présentent comme l’homme qui dérange. Entre les deux, il y a toute une vie. Peut-être est-ce cela, finalement, Peter Brown : celui qui a d’abord rendu les choses possibles, puis rendu leur souvenir inconfortable.
Ce que Peter Brown révèle vraiment des Beatles
Au fond, parler des relations entre les Beatles et Peter Brown, ce n’est pas parler seulement d’un assistant, d’un confident ou d’un auteur controversé. C’est parler du rapport des Beatles à leur propre entourage. Les quatre avaient besoin de gens autour d’eux, mais leur puissance déformait toutes les relations. Ils attiraient les dévouements, les ambitions, les amours, les jalousies. Ils créaient de la loyauté, puis la mettaient à l’épreuve jusqu’à l’épuisement. Ils voulaient être protégés, mais détestaient parfois ceux qui connaissaient leurs faiblesses. Ils avaient besoin de témoins, mais supportaient mal les témoignages.
Brown révèle aussi que l’histoire des Beatles n’est pas seulement celle d’une ascension et d’une chute. C’est celle d’une professionnalisation accélérée de la jeunesse. En quelques années, quatre musiciens issus d’un monde de clubs, de blagues et de reprises rock’n’roll deviennent les propriétaires d’un empire culturel. Ils n’ont pas le temps d’apprendre. Autour d’eux, des hommes comme Brian Epstein puis Peter Brown tentent de traduire leur énergie en structures. Mais aucune structure ne tient face à une mutation aussi rapide si l’affectif explose au centre.
Il révèle enfin que la mémoire beatlesienne reste une bataille. Chaque témoin apporte son morceau de miroir, et aucun miroir n’est neutre. Paul a son récit, John a laissé des récits contradictoires, George a cultivé ses distances, Ringo protège souvent l’amour du groupe, Yoko défend sa vérité, les familles défendent les leurs, les historiens recoupent, les fans choisissent parfois le camp qui conforte leur Beatle préféré. Brown arrive avec son regard d’homme de l’intérieur, parfois froid, parfois précis, parfois discutable, souvent dérangeant. Il n’est pas la vérité. Il est une vérité située.
C’est déjà beaucoup. Car l’histoire des Beatles n’a pas besoin d’un catéchisme supplémentaire. Elle a besoin de complexité. Elle a besoin de Brian Epstein dans sa grandeur et sa détresse. Elle a besoin de John dans son génie et sa violence. Elle a besoin de Paul dans sa lumière et son contrôle. Elle a besoin de George dans son aspiration spirituelle et ses colères. Elle a besoin de Ringo dans sa modestie et sa peine. Et elle a besoin, aussi, d’hommes comme Peter Brown, qui rappellent que les légendes sont faites de gens qui passent des coups de fil pendant que d’autres écrivent des chansons immortelles.
Conclusion : l’homme au téléphone, la légende au bout du fil
Peter Brown n’a pas inventé les Beatles. Il ne les a pas produits, ne les a pas sauvés, ne les a pas détruits. Il n’est ni le grand architecte, ni le Judas définitif. Il est plus intéressant que cela : un homme placé exactement là où le mythe rencontre le réel. Dans le bureau de Brian Epstein. Dans les couloirs d’Apple. Près de Paul quand Linda entre dans l’histoire. Près de John quand Yoko devient épouse. Dans les parages lorsque le groupe le plus aimé du monde se transforme en dossier de contentieux. Puis devant la page blanche, des années plus tard, quand la tentation de raconter devient plus forte que la vieille loi du silence.
Sa relation avec les Beatles est donc celle d’une proximité blessée. Il les a servis, accompagnés, connus. Ils lui ont fait confiance. Puis le temps a transformé cette confiance en matériau. C’est moralement inconfortable, historiquement précieux, humainement banal et symboliquement explosif. Exactement comme les Beatles eux-mêmes dans leurs dernières années : magnifiques et impossibles.
On aimerait que l’histoire soit plus propre. Brian aurait vécu. Apple aurait fonctionné. John et Paul auraient su se parler sans se déchirer. George aurait obtenu plus tôt la place qu’il méritait. Ringo n’aurait jamais eu à quitter le studio pour comprendre qu’on l’aimait. Peter Brown aurait gardé les secrets, ou bien il les aurait racontés avec une délicatesse parfaite qui n’existe dans aucun monde réel. Mais le rock n’est pas propre. Les Beatles non plus. Leur beauté vient aussi de cette tension entre l’idéal et la boue, entre All You Need Is Love et les cabinets d’avocats, entre les harmonies célestes et les coups de téléphone urgents.
Peter Brown reste là, au bord du cadre. On l’aperçoit dans une ligne de chanson, dans une photo de bureau, dans une note de bas de mémoire collective. Il est l’homme au téléphone. Celui qui dit que c’est possible. Celui qui, plus tard, rappelle que rien ne l’était vraiment. Et c’est peut-être pour cela que son histoire avec les Beatles nous fascine encore : parce qu’elle ne parle pas seulement d’un groupe. Elle parle du prix de la proximité avec le génie, de la difficulté de survivre aux mythes qu’on a contribué à servir, et de cette vérité cruelle que les grandes légendes finissent toujours par demander des comptes à ceux qui les ont vues en robe de chambre.
NOS PORTRAITS
> Alan Parsons
> Alexis Mardas
> Alice Cooper
> Alistair Taylor
> Allan Williams
> Allen Ginsberg
> Allen Klein
> Angela Davis
> Astrid Kirchherr
> Bill Harry
> Billy Joel
> Billy Preston
> Bob Dylan
> Bob Wooler
> Brian Ray
> Brian Wilson
> Bruce Springsteen
> Carl Perkins
> Chuck Berry
> Cilla Black
> Dave Grohl
> David Bowie
> David Crosby
> David Mansfield
> Dick James
> Donovan
> Doris Troy
> Elton John
> Elvis Costello
> Elvis Presley
> Eric Clapton
> Eric Idle
> Frank Sinatra
> Frank Zappa
> Gene Simmons (Kiss)
> Geoff Emerick
> George Michael
> Harry Nilsson
> Jackie Lomax
> James Taylor
> Jeff Lynne
> Jeff Porcaro
> Jim Capaldi
> Jim Keltner
> Johnny Cash
> Kurt Cobain
> Led Zeppelin
> Lenny Kaye
> Les Kinks
> Les Monkees
> Les Rolling Stones
> Liam Lynch
> Little Richard
> Lord Woodbine
> Maharishi Mahesh Yogi
> Mal Evans
> Marc Bolan
> Mary Hopkin
> Nitin Sawhney
> Noel Gallagher
> Norman Smith
> Ozzy Osbourne
> Pattie Boyd
> Paul Simon
> Pete Townshend
> Peter Asher
> Peter Brown
> Phil Collins
> Philip Glass
> Philippe Auliac
> Ravi Shankar
> Raymond Jones
> Ronnie Spector
> Rusty Anderson
> Tom Petty
> Victor Spinetti













