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George Harrison et la réunion des Beatles : tout ce qu’il a vraiment dit, de 1970 à sa mort

Par Yellow-Sub
George Harrison et la réunion des Beatles : ce qu'il a vraiment dit

“Ce n’est pas impossible.” La phrase de George Harrison, prononcée en 1977, a fait rêver des millions de fans. Mais elle n’est qu’un instantané. En trente ans, entre la séparation de 1970 et sa mort en 2001, le plus discret des Beatles a dit oui, non, jamais, peut-être, en fonction des procès, des amitiés, des deuils et de ses humeurs. Il a organisé la réunion la plus proche d’un vrai concert des Beatles, il s’est moqué publiquement de McCartney, il a réclamé 3 000 dollars à la télévision américaine, et il a fini par entrer en studio avec les deux autres pour terminer une chanson de Lennon. Voici, dans l’ordre, tout ce que Harrison a vraiment dit et fait au sujet d’une réunion des Beatles.

En bref

  • 1970-1971 : Harrison juge d’abord qu’il serait égoïste de ne pas rejouer ensemble, puis organise le Concert pour le Bangladesh, auquel il invite Lennon et McCartney. Seul Ringo Starr vient.
  • 1974 : à Beverly Hills, il déclare qu’il rejoindrait volontiers un groupe avec Lennon, mais pas avec McCartney, pour des raisons musicales.
  • 1976-1977 : il vient réclamer en direct à Saturday Night Live les 3 000 dollars offerts aux Beatles, puis confie que la réunion n’est pas impossible, mais qu’elle ne se fera pas sous la pression d’un promoteur.
  • 1979-1988 : jam au mariage d’Eric Clapton avec McCartney et Starr, All Those Years Ago après la mort de Lennon, intronisation au Rock and Roll Hall of Fame sans McCartney.
  • 1994-1995 : il participe à Free as a Bird et Real Love pour Anthology, mais bloque le troisième titre, Now and Then, publié finalement en 2023, vingt-deux ans après sa mort.

Le Beatle qui avait le plus de raisons de dire non

De tous les Beatles, George Harrison est celui qui avait le moins à gagner à une réunion. C’est une réalité qu’on oublie trop souvent quand on évoque ses déclarations.

Lennon et McCartney avaient été les patrons du groupe. Ringo, lui, avait toujours été heureux d’en faire partie et le disait volontiers. Harrison, au contraire, avait passé dix ans à se battre pour placer deux chansons par album, face à un duo d’auteurs qui décidait presque de tout. Quand les Beatles se séparent, il sort d’un coup un triple album, All Things Must Pass, qui se vend mieux que les premiers disques solo de ses deux aînés. Il est enfin libre, enfin reconnu, enfin maître de sa musique.

Une libération plus qu’une rupture

Pour Harrison, la fin des Beatles n’est pas seulement une perte. C’est une délivrance. Il l’a dit à de nombreuses reprises, parfois avec amertume, parfois avec humour. Notre enquête sur Run of the Mill, la chanson de l’adieu amer, montre à quel point la séparation avait été préparée, dans sa tête, dès janvier 1969.

C’est ce qui rend ses déclarations sur une réunion si intéressantes. Chaque fois qu’il s’exprime, il pèse deux choses à la fois : l’affection réelle qu’il garde pour les trois autres, et la liberté qu’il a conquise contre eux. Ses réponses varient selon celle des deux qui l’emporte ce jour-là.

Une parole rare, donc scrutée

Harrison parle peu à la presse, beaucoup moins que Lennon ou McCartney. Il déteste les interviews, les conférences de presse, les questions répétitives. Quand il accepte de répondre, chaque phrase est analysée, citée, déformée. Une boutade devient un refus définitif, une nuance devient une promesse. C’est pourquoi il faut revenir aux circonstances précises de chaque déclaration, ce que nous allons faire ici, dans l’ordre chronologique.

1969-1970 : partir avant tout le monde, puis tendre la main

Le premier départ

Harrison est le premier Beatle à avoir claqué la porte. Le 10 janvier 1969, pendant les répétitions filmées aux studios de Twickenham, après une nouvelle friction avec McCartney et une ambiance devenue irrespirable, il annonce qu’il quitte le groupe et rentre chez lui. Il reviendra quelques jours plus tard, à ses conditions : abandon du projet de concert télévisé, déménagement aux studios Apple de Savile Row, arrivée de l’organiste Billy Preston. Notre autopsie de Let It Be raconte ces semaines.

Ce premier départ dit beaucoup. Harrison n’a pas besoin des Beatles pour exister, et il le sait. Mais il revient. Toute sa relation ultérieure à l’idée d’une réunion tient dans ce double mouvement : il part, puis il revient à ses conditions.

Avril 1970 : un appel à la raison

Le 10 avril 1970, McCartney rend publique sa décision de ne plus travailler avec les Beatles, à l’occasion de la sortie de son premier album solo. La presse annonce la fin du groupe. Harrison, lui, ne croit pas encore à la séparation définitive.

À la fin avril 1970, il déclare publiquement qu’il serait très égoïste de la part des Beatles de ne pas mettre leurs différends de côté pour enregistrer de nouveau ensemble. La formule est remarquable, venant de celui qui avait le plus souffert du fonctionnement du groupe. Elle montre qu’à ce moment, Harrison pense encore que les Beatles peuvent continuer, peut-être sous une autre forme, avec plus de place pour chacun.

Correctif factuel : Harrison n’a pas toujours été hostile à une réunion

On présente souvent Harrison comme le Beatle le plus opposé à une réformation. C’est vrai pour une partie des années 1970, pas pour l’ensemble de sa vie. Au printemps 1970, c’est lui qui appelle publiquement le groupe à surmonter ses querelles pour enregistrer à nouveau. En 1971, c’est lui qui invite Lennon et McCartney sur scène. En 1994, c’est lui qui accepte de revenir en studio. Sa position a évolué au fil des circonstances, et elle n’a jamais été un refus de principe.

Le procès qui change tout

Le 31 décembre 1970, McCartney assigne en justice les trois autres Beatles pour obtenir la dissolution de leur association. Pour Harrison, Lennon et Starr, qui ont choisi de confier leurs affaires à Allen Klein, c’est une déclaration de guerre. Notre article sur le procès de 1971 détaille ce que McCartney a réellement demandé aux juges, et notre portrait d’Allen Klein explique pourquoi ce comptable new-yorkais a divisé le groupe.

À partir de ce moment, et pour plusieurs années, la question d’une réunion devient indissociable de celle des procès. On ne rejoue pas de musique avec quelqu’un qu’on affronte devant un tribunal. Harrison le dira plus tard avec une franchise brutale : une réunion supposerait d’abord que tout le monde cesse de se poursuivre en justice.

1971 : le concert qui aurait pu être celui des Beatles

Voici l’épisode le plus méconnu, et pourtant le plus concret, de toute l’histoire des réunions manquées. Il a été organisé par Harrison lui-même.

L’appel de Ravi Shankar

Au printemps 1971, le Pakistan oriental, futur Bangladesh, est dévasté par une guerre de sécession, une répression sanglante et une crise humanitaire qui jette des millions de réfugiés sur les routes vers l’Inde. Ravi Shankar, bengali de naissance et maître de sitar de Harrison, lui demande de l’aide. Harrison décide d’organiser un concert de bienfaisance à New York, au Madison Square Garden.

C’est le premier grand concert humanitaire de l’histoire du rock, l’ancêtre du Live Aid de 1985. Et pour lui donner le plus d’impact possible, Harrison pense naturellement à ses anciens partenaires.

Les invitations

Harrison invite Ringo Starr, qui accepte immédiatement. Il invite Lennon, qui donne d’abord son accord, puis se retire quelques jours avant le concert, dans des circonstances qui restent discutées : selon les récits les plus fréquents, Harrison souhaitait que Lennon vienne seul, sans Yoko Ono sur scène, et le différend a fait échouer sa participation. Il invite aussi McCartney, qui décline, jugeant qu’il serait absurde de jouer ensemble devant le monde entier alors que les procès entre eux n’étaient pas réglés.

Le 1er août 1971, les deux concerts du Madison Square Garden réunissent Harrison, Ringo Starr, Eric Clapton, Bob Dylan, Leon Russell, Billy Preston, Badfinger et Ravi Shankar. Deux Beatles sur quatre. C’est, à ce jour, la réunion scénique la plus importante de membres des Beatles entre 1970 et la fin du siècle.

Ce que l’épisode révèle

Le Concert pour le Bangladesh montre ce que Harrison pensait vraiment d’une réunion : il y était favorable, à condition qu’elle serve une cause et qu’elle se fasse à ses conditions. Il ne voulait pas d’une reformation commerciale, organisée par un promoteur. Il voulait bien, en revanche, réunir des amis pour une raison qui le dépassait. On retrouvera cette logique en 1977, presque mot pour mot.

Il montre aussi que l’obstacle principal n’était pas Harrison. C’est McCartney qui refuse, pour des raisons juridiques, et Lennon qui se retire, pour des raisons personnelles. Harrison, lui, avait tendu la main.

1973 : trois Beatles dans un studio de Los Angeles

La séance de I’m the Greatest

Deux ans plus tard, une autre réunion partielle a lieu, cette fois en studio. En mars 1973, à Los Angeles, Ringo Starr enregistre son nouvel album sous la direction du producteur Richard Perry. Lennon, qui a écrit pour lui une chanson intitulée I’m the Greatest, vient la jouer au piano. Harrison, apprenant que Lennon est là, appelle Perry et propose de passer. Il ajoute sa guitare.

Le 13 mars 1973, pour la seule fois entre 1970 et 1980, trois Beatles enregistrent ensemble, avec le bassiste Klaus Voormann et l’organiste Billy Preston. La presse musicale britannique s’emballe et annonce une réunion imminente. Il n’en est rien. Notre enquête sur les chansons que Lennon et McCartney ont écrites pour d’autres revient sur cette séance.

Le quatrième absent

Le quatrième Beatle, McCartney, n’est pas là. Il est en pleine aventure avec Wings, et il n’est pas invité. L’album Ringo, publié en novembre 1973, finira par réunir les quatre Beatles, mais jamais en même temps : McCartney y participe sur un autre titre, Six O’Clock, enregistré séparément. C’est le seul disque des années 1970 où l’on entend les quatre, chacun à sa place, sans qu’ils aient jamais joué ensemble dans la même pièce.

Pour Harrison, ce disque est une preuve de plus que l’amitié survit à la séparation. Mais c’est aussi la démonstration qu’une vraie réunion des quatre reste impossible tant que les relations avec McCartney ne sont pas apaisées.

1974 : “Je rejoindrais un groupe avec John n’importe quand”

À l’automne 1974, Harrison prépare la première tournée américaine d’un ex-Beatle, avec Ravi Shankar et un groupe de musiciens de jazz et de soul. C’est l’occasion d’une conférence de presse très attendue, qui produira la déclaration la plus citée de sa carrière sur une réunion.

Le 23 octobre 1974, au Beverly Wilshire

Le mercredi 23 octobre 1974, Harrison reçoit la presse à l’hôtel Beverly Wilshire, à Beverly Hills. Un journaliste l’interroge sur de prétendues négociations sérieuses pour réunir les Beatles le temps d’une soirée. Harrison répond, pince-sans-rire, que son interlocuteur a trop lu Rolling Stone. Puis il explique qu’une réunion n’aurait lieu que si les quatre se retrouvaient ruinés.

Et il ajoute les phrases qui feront le tour du monde. D’un point de vue musical, il préférerait jouer avec le bassiste de sa tournée, Willie Weeks, plutôt qu’avec McCartney. Il rejoindrait un groupe avec Lennon n’importe quand, mais pas avec McCartney. Et il précise, pour être bien compris, que ce n’est rien de personnel : c’est une question de musique.

Une phrase à relire en entier

Cette déclaration est presque toujours citée de façon tronquée, comme une attaque contre McCartney. Elle est plus nuancée. Dans la même conférence, Harrison précise que ses relations avec les autres sont très bonnes, qu’il vient de revoir Paul, que tout le monde est très amical, mais que cela ne veut pas dire qu’ils vont former un groupe. Il dit aussi de Lennon qu’il semble en pleine forme.

Ce que Harrison exprime, c’est une incompatibilité de méthode, pas une haine. Il a gardé en mémoire les séances de 1968 et 1969, où McCartney lui dictait ses parties de guitare, jusqu’à cette dispute filmée où Harrison lui répond qu’il jouera ce que Paul voudra, ou ne jouera pas du tout. Willie Weeks, bassiste de soul admiré, représente l’inverse : un musicien qui accompagne sans diriger.

Correctif factuel : une remarque musicale, pas une rupture

La phrase de 1974 sur McCartney est souvent présentée comme la preuve d’une haine entre les deux hommes. Harrison, dans la même conférence de presse, souligne au contraire que les relations sont amicales et qu’il vient de revoir Paul. Il parle explicitement d’un point de vue musical. La phrase dit un refus de retrouver un fonctionnement de groupe où McCartney dirigeait, pas un rejet de l’homme.

Une tournée difficile

La tournée Dark Horse, qui commence à Vancouver le 2 novembre 1974, tourne au calvaire. Harrison a la voix cassée, le public réclame des chansons des Beatles qu’il refuse de jouer telles quelles, les longues séquences de musique indienne déroutent. La critique est sévère. Notre dossier sur la traversée du désert de George Harrison montre comment cette tournée ouvre pour lui une longue période difficile.

Cette expérience ne le rendra pas plus favorable à une réunion. Elle lui montre au contraire à quel point le public attend de lui qu’il redevienne un Beatle, et à quel point il refuse de n’être que cela.

Décembre 1974 : “un fantasme”

En décembre 1974, au terme de la tournée, Harrison revient sur le sujet et qualifie de fantasme l’idée de remettre les Beatles ensemble. Le moment n’est pas anodin : c’est précisément ce mois-là que les quatre doivent signer les documents juridiques qui dissolvent officiellement leur association. Lennon, qui devait venir signer à New York, fait faux bond le jour prévu, au grand agacement de Harrison, et ne signera que quelques jours plus tard, pendant des vacances en Floride. La séparation des Beatles est enfin inscrite dans le droit, fin 1974, près de cinq ans après la rupture de fait.

1976 : l’année des offres folles

Les procès réglés, les Beatles deviennent, aux yeux des promoteurs, une affaire à saisir. L’année 1976 voit se multiplier les offres les plus extravagantes.

Cinquante millions de dollars

En janvier 1976, un promoteur américain, Bill Sargent, propose publiquement plusieurs dizaines de millions de dollars pour un seul concert réunissant les quatre Beatles, diffusé en circuit fermé dans le monde entier. L’offre fait la une des journaux. Notre article sur l’offre de 50 millions de dollars en raconte les détails. Aucun des quatre ne donne suite.

La pleine page de Sid Bernstein

En septembre 1976, c’est au tour de Sid Bernstein, le promoteur qui avait organisé le concert historique du Shea Stadium en 1965, de s’adresser directement aux Beatles. Il fait publier une pleine page dans la presse new-yorkaise pour les supplier de se reformer le temps d’un concert au profit d’une grande cause humanitaire. Il imagine des sommes gigantesques collectées pour les plus pauvres de la planète.

L’appel est sincère, et Bernstein le renouvellera à plusieurs reprises, notamment en 1979 pour venir en aide aux réfugiés d’Asie du Sud-Est, comme le rappelle notre dossier sur les engagements humanitaires de McCartney. Mais la méthode, un appel public et médiatisé, est exactement celle que Harrison rejette. Il le dira quelques mois plus tard.

Correctif factuel : les 230 millions de dollars n’étaient pas un cachet

On lit souvent que Sid Bernstein a offert 230 millions de dollars aux Beatles. En réalité, les sommes avancées par Bernstein correspondaient à des recettes espérées pour une opération caritative mondiale, pas à un cachet versé aux musiciens. Les montants varient d’ailleurs selon les récits. L’offre commerciale la plus célèbre, chiffrée en dizaines de millions, venait d’un autre promoteur, Bill Sargent, au début de 1976.

Les 3 000 dollars de Lorne Michaels

Entre ces deux offres, la plus modeste est aussi la plus célèbre. Le 24 avril 1976, dans sa toute jeune émission Saturday Night Live, le producteur Lorne Michaels s’adresse aux Beatles face caméra. Avec un sérieux parfaitement joué, il leur propose un chèque de 3 000 dollars s’ils acceptent de venir chanter trois chansons à l’antenne. Il précise, magnanime, qu’ils peuvent partager la somme comme bon leur semble, et même donner moins à Ringo.

Ce soir-là, Lennon et McCartney regardent l’émission ensemble, au Dakota, à New York. Ils envisagent même, pour rire, de prendre un taxi pour se rendre au studio, avant de renoncer, trop fatigués. Cet épisode, raconté des années plus tard par les deux hommes, est devenu une légende. Notre enquête sur ce que McCartney a vraiment dit d’une reformation revient en détail sur cette soirée.

Le 20 novembre 1976 : Harrison vient chercher son chèque

Harrison, lui, va répondre à la blague par une autre blague, en direct. Le 20 novembre 1976, il est l’invité musical de Saturday Night Live, aux côtés de l’animateur de la soirée, Paul Simon. Dans le sketch d’ouverture, il se présente face à Lorne Michaels et réclame son dû : il est venu de loin, l’offre était de 3 000 dollars, c’était le marché.

Michaels, imperturbable, explique que la somme était prévue pour les quatre Beatles. Harrison, venu seul, n’a donc droit qu’à un quart, soit 750 dollars. Harrison proteste, trouve la chaîne bien pingre, puis accepte finalement une somme encore plus modeste pour prononcer la phrase rituelle de l’émission. Le sketch est resté l’un des plus célèbres des débuts de l’émission.

Plus tard dans la soirée, Harrison et Paul Simon interprètent ensemble, à deux guitares acoustiques, Here Comes the Sun et Homeward Bound. Ce duo est souvent cité parmi les plus beaux moments musicaux de toute l’histoire de Saturday Night Live.

Ce que dit le sketch

Au-delà de l’humour, le sketch dit quelque chose de la position de Harrison. Il est le seul Beatle à s’être présenté pour toucher la prime. Mais il est venu seul, et il le souligne en réclamant sa part. Une réunion des Beatles, semble-t-il dire, ne se fera pas sur un plateau de télévision, pour une poignée de dollars ou pour des millions. Elle ne se fera pas du tout, sauf peut-être, un jour, pour d’autres raisons.

1977 : “Ce n’est pas impossible”

C’est dans ce contexte qu’intervient la déclaration la plus citée de Harrison, celle que reprennent la plupart des articles consacrés au sujet : ce n’est pas impossible.

L’entretien avec Crawdaddy

Au début de 1977, Harrison accorde un long entretien au magazine américain Crawdaddy. Il vient de publier Thirty Three & 1/3, son premier album pour son propre label, Dark Horse. Interrogé une fois de plus sur une réunion, il répond avec une prudence qui tranche avec ses sorties de 1974.

Il explique que chacun est très occupé par sa propre vie, que huit ans ont passé depuis la séparation, que le temps file vite. Puis il ajoute que ce n’est pas impossible. Mais il pose aussitôt ses conditions. Si les Beatles devaient se retrouver, ce serait d’abord pour la musique. Et certainement pas parce que quelqu’un aurait publié une annonce dans un journal pour leur mettre la pression.

Une réponse à Sid Bernstein

L’allusion est transparente. L’annonce en question, c’est la pleine page de Sid Bernstein, publiée quelques mois plus tôt. Harrison ne condamne pas la générosité de l’intention. Il refuse la méthode : l’idée qu’un appel public, une somme d’argent ou une pression médiatique puisse décider à la place des quatre intéressés.

C’est exactement la position qu’il avait tenue en 1971 avec le Concert pour le Bangladesh, mais inversée. En 1971, c’est lui qui invitait, pour une cause qu’il avait choisie. En 1976, ce sont les autres qui prétendent l’inviter, et il refuse de se laisser convoquer.

Une porte entrouverte

La phrase de 1977 reste néanmoins remarquable par son ton. Trois ans plus tôt, Harrison parlait de fantasme et disait qu’il ne jouerait pas avec McCartney. En 1977, il laisse la porte entrouverte. Entre-temps, les procès ont été réglés, les relations se sont apaisées, et la pression des offres a sans doute rendu la question moins brûlante. La réunion n’est plus une menace pour sa liberté, elle devient une possibilité lointaine.

1979 : trois Beatles sur une scène de fortune

Deux ans plus tard, une réunion à trois a bien lieu. Elle ne fait l’objet d’aucune annonce, d’aucun contrat, d’aucune retransmission. Elle a lieu dans un jardin du Surrey, pendant une fête de mariage.

Le mariage d’Eric Clapton

Le 27 mars 1979, Eric Clapton épouse Pattie Boyd, l’ex-femme de Harrison, à Tucson, en Arizona. L’histoire de ce triangle amoureux est l’une des plus romanesques du rock, et Harrison l’a traversée avec une élégance que beaucoup ont saluée. Notre article sur le triangle Clapton, Harrison et Pattie Boyd en retrace toutes les étapes.

Le 19 mai 1979, Clapton organise une grande fête chez lui, à Hurtwood Edge, dans le Surrey, pour célébrer ce mariage avec ses amis. Harrison est invité, et il vient. McCartney et Ringo Starr aussi. Sur une petite scène installée pour l’occasion, les trois ex-Beatles se retrouvent à jouer ensemble, au milieu d’une foule de musiciens, dans une jam improvisée de vieux rock’n’roll.

Une réunion sans témoins

Ce soir-là, trois Beatles sur quatre jouent ensemble pour la première fois depuis 1970. Il n’y a ni caméra de télévision, ni contrat, ni promoteur. Il y a des amis, une fête, des guitares. C’est exactement la seule forme de réunion que Harrison avait jamais jugée acceptable : spontanée, désintéressée, entre musiciens.

Lennon, installé à New York, n’est pas là. Il avait pris ses distances avec la vie publique depuis 1975. Beaucoup ont regretté après coup cette occasion manquée. On sait aujourd’hui qu’il n’y en aurait plus d’autre.

1980 : la fin de toute possibilité

Le 8 décembre 1980

Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné devant le Dakota, à New York. Harrison apprend la nouvelle en Angleterre, pendant la nuit. Il publie le lendemain une courte déclaration dans laquelle il dit son choc et sa stupeur, rappelle qu’après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble il gardait pour John un grand amour et un grand respect, et dénonce le fait qu’on vole à un homme sa vie alors qu’il a encore tant à accomplir.

Pour Harrison, homme profondément croyant, marqué par la spiritualité indienne, la mort n’est pas une fin absolue. Mais cette mort-là, violente, absurde, le bouleverse. Elle renforce aussi une peur qu’il gardera toute sa vie : celle des fans obsessionnels et de la célébrité qui attire les fous. Dix-neuf ans plus tard, il sera lui-même poignardé chez lui par un intrus.

All Those Years Ago

Quelques semaines avant la mort de Lennon, Harrison avait enregistré avec Ringo Starr une chanson destinée à l’album de celui-ci, intitulée All Those Years Ago. Après le 8 décembre, il reprend la chanson, en réécrit les paroles pour en faire un hommage à John, et la termine chez lui, à Friar Park, avec un renfort inattendu.

McCartney, sa femme Linda et Denny Laine, le guitariste de Wings, viennent ajouter leurs voix. Ringo reste à la batterie. Pour la première fois depuis la séparation, les trois Beatles survivants se retrouvent sur un même disque, réunis par la mort du quatrième. Publiée en mai 1981, la chanson se classe deuxième aux États-Unis. C’est la réunion la plus émouvante qu’on puisse imaginer, et la plus douloureuse. Notre dossier sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation replace ce disque dans l’ensemble des croisements entre les quatre.

Une réunion devenue impossible

Après 1980, la question change de nature. Il ne peut plus y avoir de Beatles à quatre. Les promoteurs continuent pourtant, parfois, d’imaginer une réunion des trois survivants, avec Julian Lennon pour remplacer son père. Harrison rejette l’idée avec une fermeté qui ne variera plus.

Une phrase lui est très souvent attribuée : tant que Lennon resterait mort, il n’y aurait pas de réunion des Beatles. Le trait est parfaitement dans son style, fait d’humour noir et de lucidité. Mais sa source précise, et même sa date exacte, restent difficiles à établir. On la trouve reproduite partout, rarement accompagnée d’une référence vérifiable.

Correctif factuel : une citation célèbre mais mal sourcée

La phrase selon laquelle il n’y aurait pas de réunion des Beatles tant que Lennon resterait mort est largement attribuée à Harrison et généralement datée de la fin des années 1980. Elle correspond à sa position de l’époque, mais nous n’avons pas pu en retrouver la source originale datée. Elle doit donc être citée avec prudence, comme une formule attribuée plutôt que comme une déclaration documentée.

1985-1989 : les retrouvailles à deux ou à trois

Dans les années 1980, Harrison sort peu à peu de sa réserve. Il remonte sur scène, d’abord par amitié, puis par plaisir. Et il y retrouve souvent Ringo Starr.

Carl Perkins, 1985

En octobre 1985, Harrison et Starr participent à une émission de télévision en hommage à Carl Perkins, l’un des pionniers du rockabilly dont les Beatles avaient repris plusieurs chansons à leurs débuts. Aux côtés d’Eric Clapton, de Dave Edmunds et de Rosanne Cash, ils rejouent les morceaux qui les avaient fait rêver adolescents à Liverpool. C’est l’une des premières apparitions publiques de Harrison sur une scène depuis des années.

Le Prince’s Trust, 1987

En juin 1987, Harrison et Ringo Starr jouent ensemble au concert du Prince’s Trust, à Wembley, notamment Here Comes the Sun et While My Guitar Gently Weeps. Harrison vient de publier Cloud Nine, l’album de son grand retour, produit par Jeff Lynne, avec le tube Got My Mind Set on You. Le public découvre un Harrison détendu, souriant, heureux de jouer. La même année, il publie When We Was Fab, une chanson qui pastiche amoureusement le son des Beatles de 1967. Notre article sur When We Was Fab raconte cette réconciliation avec son propre passé.

Le Rock and Roll Hall of Fame, 1988

Le 20 janvier 1988, les Beatles sont intronisés au Rock and Roll Hall of Fame, à New York. Harrison et Starr sont présents, avec Yoko Ono, Julian et Sean Lennon. McCartney ne vient pas : il explique qu’en raison des différends d’affaires encore en cours entre les Beatles, il se sentirait hypocrite de venir sourire et saluer à leurs côtés lors d’une fausse réunion.

Harrison, qui déteste d’ordinaire ce genre de cérémonie, prononce quelques mots avec son humour habituel. Il se présente comme le Beatle discret et regrette que Paul ne soit pas là, puisque c’est lui qui avait le discours dans sa poche. La salle rit. Mais la scène dit tout de l’état des relations : même pour recevoir un hommage, les Beatles ne parviennent pas à se retrouver.

Les Traveling Wilburys, le groupe idéal

Au même moment, Harrison trouve enfin le groupe dont il rêvait. Avec Bob Dylan, Roy Orbison, Tom Petty et Jeff Lynne, il forme les Traveling Wilburys, un supergroupe qui refuse de se prendre au sérieux, où personne ne dirige, où chacun écrit et chante à égalité. Leur premier album paraît en octobre 1988.

On peut lire les Wilburys comme la réponse de Harrison à la question de la réunion des Beatles. Ce qu’il n’avait jamais pu avoir dans les Beatles, un groupe d’égaux, sans patron, il le trouve avec des amis, vingt ans plus tard. Notre histoire complète des Traveling Wilburys revient sur cette aventure. Quand on lui demande, à cette époque, s’il reformerait les Beatles, il a déjà son groupe.

1989 : la paix juridique

En novembre 1989, les derniers grands litiges entre les Beatles, Apple et EMI sont réglés à l’amiable. Pour la première fois depuis vingt ans, les trois survivants et la succession de Lennon ne sont plus en conflit devant les tribunaux. Cette paix ouvre la voie à un projet longtemps repoussé : raconter l’histoire des Beatles par les Beatles eux-mêmes.

1994-1995 : l’Anthology, la réunion par le studio

C’est finalement par ce projet documentaire que la réunion la plus proche d’une vraie reformation va se produire. Et Harrison, cette fois, dit oui.

Un documentaire qui appelle de la musique

Le projet, confié à Neil Aspinall, l’ami d’enfance devenu directeur d’Apple, prévoit une série documentaire, des livres et des disques d’archives. Très vite, une idée s’impose : pourquoi ne pas enregistrer de la musique nouvelle pour accompagner l’ensemble ? Les trois survivants envisagent d’abord de composer une musique d’accompagnement instrumentale. Puis Yoko Ono leur confie des maquettes enregistrées par Lennon chez lui, au Dakota, dans les années 1970.

Free as a Bird

En février et mars 1994, McCartney, Harrison et Starr se retrouvent dans le studio de McCartney, dans le Sussex, avec le producteur Jeff Lynne, choisi en grande partie à la demande de Harrison, qui l’avait apprécié sur Cloud Nine et chez les Wilburys. Ils travaillent sur une maquette de Lennon, Free as a Bird, une chanson inachevée qu’ils complètent, chacun ajoutant parties instrumentales, voix et paroles.

Harrison et McCartney se disputent amicalement les meilleurs vers du pont, comme au bon vieux temps. Harrison glisse un solo de guitare slide qui devient la signature de la chanson. Il dira avec ironie que les séances ressemblaient exactement à l’époque des Beatles, avec ce que cela suppose d’affection et de frictions. Notre analyse du duel McCartney-Harrison au cœur de Free as a Bird décortique ces séances.

Real Love, puis le refus

En février 1995, les trois hommes reviennent en studio pour une deuxième maquette de Lennon, Real Love. Les deux chansons sortiront en single, en décembre 1995 et en mars 1996, en accompagnement des volumes 1 et 2 d’Anthology.

Une troisième maquette est tentée : Now and Then. Le travail commence, puis s’interrompt. La qualité de l’enregistrement est mauvaise, avec un bourdonnement difficile à supprimer avec les techniques de l’époque. Et Harrison n’aime pas la chanson. Selon le récit de McCartney, il la juge franchement mauvaise, en termes nettement moins polis. Le projet est abandonné.

Le choix de Harrison

Ce refus est souvent présenté comme un caprice. Il est plus intéressant que cela. Pour Harrison, ces enregistrements ne devaient pas devenir une machine à produire du Beatles à partir de n’importe quelle maquette. Il avait accepté deux chansons, dans le cadre d’un projet d’archives. Il refusait de transformer l’Anthology en reformation déguisée. Et il refusait, surtout, de continuer quand la chanson ne lui paraissait pas à la hauteur. C’était, une fois encore, la musique d’abord, exactement comme en 1977.

Il refusera aussi, avec la même constance, toute idée de tournée des trois survivants. Pour lui, les Beatles avaient été quatre, et ce qu’ils avaient fait ensemble appartenait au passé. Notre article consacré aux trente ans de l’Anthology revient sur l’ensemble du projet.

Harrison et chacun des trois autres : trois relations, trois réponses

Pour comprendre les variations de Harrison, il faut regarder de près ses relations avec chacun des trois autres. Car on ne se réunit pas avec un groupe abstrait. On se réunit avec des personnes.

Avec McCartney : le camarade de bus devenu patron

Harrison connaît McCartney avant de connaître Lennon. Les deux garçons se rencontrent dans le bus qui les mène au Liverpool Institute, où ils sont scolarisés, au milieu des années 1950. McCartney a huit mois de plus. C’est lui qui présente Harrison à Lennon, et qui convainc celui-ci de l’accepter dans les Quarrymen malgré son jeune âge, en 1958.

Cette origine pèse sur toute leur histoire. Aux yeux de McCartney, Harrison reste longtemps le petit frère, le cadet qu’on a fait entrer dans le groupe. Aux yeux de Harrison, McCartney devient peu à peu le patron qui lui explique comment jouer. La dispute filmée de janvier 1969, où Harrison lance qu’il jouera ce que Paul voudra ou ne jouera pas du tout, cristallise ce malaise accumulé. Notre portrait de McCartney, ciment musical des Beatles, montre l’autre face de ce rôle directif.

Après 1970, la relation est empoisonnée par les procès. Harrison reproche à McCartney d’avoir traîné les autres devant les tribunaux. McCartney reproche à Harrison d’avoir suivi Allen Klein. Il faudra les années 1980, puis la paix juridique de 1989, pour que les deux hommes se retrouvent. Les séances de l’Anthology, avec leurs frictions et leurs rires, marquent une vraie réconciliation. La dernière visite de McCartney, en 2001, la scelle.

La déclaration de 1974 sur McCartney est donc à replacer dans ce long arc. Elle date du creux de la vague, après les procès, avant la paix. Elle ne résume pas trente ans de relation.

Avec Lennon : l’admiration et la blessure

Avec Lennon, la relation est d’une autre nature. Harrison, adolescent, admire ce garçon plus âgé de plus de deux ans, arrogant, drôle, déjà adulte à ses yeux. Il le suit. Il le regarde. Dans les Beatles, Lennon le traite souvent avec la condescendance d’un aîné, mais c’est aussi avec lui que Harrison partage ses premières expériences spirituelles et psychédéliques, à partir de 1965.

En 1974, Harrison dit qu’il rejoindrait un groupe avec Lennon n’importe quand. En 1971 et 1973, il l’invite et le rejoint. Mais la relation n’est pas sans ombre. En 1980, Harrison publie une autobiographie illustrée, I, Me, Mine, consacrée surtout à ses chansons. Lennon, dans ses entretiens de la même année, se dit blessé d’y être à peine mentionné, alors qu’il estimait avoir beaucoup aidé Harrison à ses débuts d’auteur. Quelques mois plus tard, Lennon est assassiné. Les deux hommes n’auront jamais l’occasion de s’expliquer.

Cette blessure non réglée éclaire l’émotion de All Those Years Ago. En réécrivant la chanson pour Lennon, Harrison lui adresse aussi l’hommage qu’il n’avait pas su lui rendre de son vivant.

Avec Starr : l’ami de toujours

Avec Ringo Starr, il n’y a jamais eu de crise durable. Les deux hommes, qui avaient longtemps été les deux Beatles de second plan derrière le duo Lennon-McCartney, partagent une complicité d’autant plus forte. Harrison écrit ou coécrit pour Ringo plusieurs de ses premiers succès solo, dont It Don’t Come Easy en 1971 et Photograph en 1973. Notre article sur It Don’t Come Easy raconte cette collaboration secrète.

Presque toutes les réunions partielles que nous avons évoquées passent d’ailleurs par Ringo : le Bangladesh en 1971, I’m the Greatest en 1973, le mariage de Clapton en 1979, All Those Years Ago en 1981, Carl Perkins en 1985, le Prince’s Trust en 1987. Ringo est le trait d’union. Sans lui, il n’y aurait presque jamais eu de retrouvailles entre Beatles.

Trois réunions qui ont failli avoir lieu

À trois reprises au moins, une réunion des quatre Beatles est passée tout près. À chaque fois, un détail l’a empêchée.

New York, août 1971

Si Lennon avait accepté de venir sans exiger la présence de Yoko Ono sur scène, et si McCartney avait accepté de mettre les procès entre parenthèses pour une soirée, les quatre Beatles auraient pu se retrouver sur la scène du Madison Square Garden, pour une cause humanitaire, organisés par Harrison lui-même. Ringo était déjà là. Il manquait deux accords, pour des raisons très différentes. C’est sans doute la plus crédible de toutes les réunions manquées.

New York, avril 1976

Le soir du 24 avril 1976, Lennon et McCartney, réunis au Dakota, envisagent de se rendre au studio de Saturday Night Live pour répondre à l’offre de Lorne Michaels. Harrison n’est pas là, Ringo non plus. Même si les deux hommes avaient pris ce taxi, il n’y aurait eu que deux Beatles sur le plateau. Mais l’image aurait suffi à entrer dans l’histoire. Ils sont restés au chaud, et Harrison, sept mois plus tard, viendra seul réclamer le chèque.

Surrey, mai 1979

Le 19 mai 1979, trois Beatles jouent ensemble au mariage d’Eric Clapton. Lennon est à New York, retiré de la musique. S’il avait fait le voyage, les quatre Beatles se seraient retrouvés, sans caméras, sans contrat, pour le simple plaisir de jouer, exactement dans les conditions que Harrison avait posées deux ans plus tôt. Dix-neuf mois plus tard, il était trop tard.

Ce que ces rendez-vous manqués enseignent

Aucune de ces réunions n’a échoué à cause de l’argent ni de l’absence d’envie. Elles ont échoué pour des raisons humaines : un couple, un procès, la fatigue, l’éloignement. C’est peut-être la conclusion la plus juste sur toute cette histoire. Les Beatles ne se sont pas reformés parce qu’ils étaient devenus quatre hommes différents, avec des vies différentes, et que le hasard ne les a jamais réunis tous les quatre au même endroit au bon moment.

Ce que disent ses chansons

Harrison a peu parlé aux journalistes, mais il a beaucoup chanté les Beatles. Ses chansons en disent souvent plus long que ses déclarations sur son rapport au groupe et à l’idée de le reformer.

Wah-Wah et Run of the Mill

Wah-Wah est écrite le jour même où Harrison quitte les répétitions de Twickenham, le 10 janvier 1969. Elle parle d’un mal de tête, d’un vacarme dont il veut se débarrasser. Run of the Mill, écrite peu après, évoque des amitiés qui se défont par manque de respect. Les deux figurent sur All Things Must Pass, en 1970. Elles disent la même chose : avant de rêver d’une réunion, Harrison a eu besoin de partir.

Sue Me, Sue You Blues

En 1973, sur l’album Living in the Material World, Harrison publie Sue Me, Sue You Blues, une chanson ironique sur les procès qui opposent les anciens Beatles. Il y décrit avec un humour grinçant la valse des avocats, des assignations et des partages d’argent. La chanson explique mieux que n’importe quelle interview pourquoi aucune réunion n’était possible à ce moment-là : on ne joue pas ensemble quand on se croise au tribunal.

Dans la chanson-titre du même album, Harrison glisse d’ailleurs une allusion aux Beatles, avec les prénoms de John et Paul, pour décrire la façon dont le monde matériel les avait tous happés. Même quand il parle de spiritualité, les Beatles reviennent.

When We Was Fab et All Those Years Ago

À l’autre bout de sa carrière, deux chansons disent la réconciliation. All Those Years Ago, en 1981, rend hommage à Lennon avec la participation de McCartney et de Starr. When We Was Fab, en 1987, regarde l’époque des Beatles avec tendresse et ironie, en pastichant leur son de 1967. Entre les deux, la colère des années 1970 s’est apaisée. Harrison n’a toujours pas envie de reformer les Beatles, mais il accepte désormais d’en avoir été un, avec affection.

Pourquoi tout le monde voulait les Beatles, sauf eux

Pour mesurer la pression qui pesait sur Harrison, il faut se souvenir de l’ampleur de la nostalgie Beatles au milieu des années 1970.

La vague de 1976

En 1976, le contrat qui liait les Beatles à EMI arrive à son terme, et la maison de disques inonde le marché. Les singles sont réédités en masse au Royaume-Uni, plusieurs d’entre eux reviennent dans les classements. Aux États-Unis, la compilation Rock ‘n’ Roll Music et le single Got to Get You into My Life, publié le 31 mai 1976, rencontrent un large succès. Notre enquête sur Got to Get You into My Life raconte ce retour inattendu dans les classements, dix ans après l’enregistrement.

La même année, McCartney triomphe en Amérique avec la tournée Wings Over America. Le public découvre ou redécouvre les Beatles, qui n’existent plus depuis six ans. Pour une génération entière, trop jeune pour les avoir vus sur scène, la réunion devient un rêve concret, alimenté par les offres des promoteurs.

Les Beatles sans les Beatles

Faute de Beatles, l’industrie fabrique des substituts. À Broadway, le spectacle Beatlemania, où des sosies rejouent les chansons, attire les foules à partir de 1977. En 1978, Robert Stigwood produit un film musical tiré de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, avec les Bee Gees et Peter Frampton, qui tourne au désastre. Des groupes de reprises sillonnent le monde.

Harrison observe ce phénomène avec un mélange d’amusement et d’agacement. Les Beatles sont devenus un produit, une marque, un spectacle que d’autres interprètent à leur place. Toute réunion risquerait de les réduire au rang de leurs propres imitateurs. C’est une raison supplémentaire de refuser les offres commerciales.

Harrison et le mythe des Beatles

Un groupe, pas une religion

Harrison a toujours eu, envers la légende des Beatles, une distance ironique. Pour lui, les Beatles avaient été un groupe de rock de Liverpool qui avait eu beaucoup de chance et avait travaillé très dur, pas des messies ni des génies surnaturels. Il se moquait volontiers de la ferveur quasi religieuse de certains fans, et il avait vu de près ce que cette ferveur pouvait produire de pire.

Une formule, souvent reprise, résume pourtant sa fierté : les Beatles, disait-il en substance, avaient sauvé le monde de l’ennui. C’est à la fois un compliment et une manière de ramener leur rôle à sa juste mesure. Ils avaient apporté de la joie, de la couleur, de l’énergie. Ils n’avaient pas à revenir pour le faire une seconde fois.

La spiritualité comme boussole

La spiritualité indienne, découverte en 1965 et 1966, a profondément modelé la manière dont Harrison voyait sa carrière. Tout, dans cette perspective, est passager : la gloire, les groupes, les querelles. Dans All Things Must Pass, la chanson qui donne son titre à son premier triple album, il chante précisément que tout finit par passer. La réunion des Beatles, vue sous cet angle, relevait d’un attachement au passé qu’il cherchait justement à dépasser.

Cela n’empêchait pas la tendresse. Mais cela explique pourquoi Harrison, contrairement à beaucoup de musiciens de sa génération, n’a jamais couru après sa propre jeunesse. Notre biographie de George Harrison retrace ce cheminement spirituel.

2001 : l’adieu, et les réunions posthumes

La dernière rencontre avec McCartney

À la fin des années 1990, Harrison est atteint d’un cancer. Il subit plusieurs traitements, cherche des soins en Suisse puis aux États-Unis. Pendant cette période, les tensions accumulées pendant trente ans s’effacent. McCartney rendra visite à Harrison peu de temps avant sa mort. Il racontera plus tard qu’ils se sont tenu la main longuement, en silence, comme deux vieux amis qui n’avaient plus besoin de mots. Les deux garçons qui s’étaient rencontrés dans un bus de Liverpool en 1956 se séparaient comme ils s’étaient connus : en copains.

George Harrison meurt le 29 novembre 2001, à Los Angeles, à l’âge de 58 ans. Avec lui disparaît la dernière possibilité d’une réunion des Beatles, même partielle, même symbolique, à trois.

Le Concert for George

Le 29 novembre 2002, un an jour pour jour après sa mort, ses amis se réunissent au Royal Albert Hall de Londres pour le Concert for George, organisé par Eric Clapton et Olivia Harrison. McCartney et Ringo Starr y participent, aux côtés de Dhani Harrison, de Jeff Lynne, de Tom Petty, de Ravi Shankar et de sa fille Anoushka. McCartney chante Something en commençant au ukulélé, clin d’œil à l’instrument que Harrison adorait, et All Things Must Pass.

Ce concert est, d’une certaine façon, la réunion que Harrison aurait acceptée : des amis réunis pour une raison qui les dépasse, sans promoteur ni contrat, pour la musique. Il est simplement arrivé trop tard.

Now and Then, 2023

Il reste une dernière ironie, qui aurait sans doute amusé Harrison. En 2023, grâce aux techniques de séparation des sources développées pour le documentaire Get Back de Peter Jackson, McCartney et Starr peuvent enfin isoler la voix de Lennon sur la maquette de Now and Then, celle-là même que Harrison avait jugée mauvaise en 1995. Ils terminent la chanson, en y intégrant les parties de guitare enregistrées par Harrison lors des séances de 1995.

Publiée le 2 novembre 2023, Now and Then est présentée comme la dernière chanson des Beatles. Elle atteint la première place du classement britannique. Harrison, qui n’en voulait pas, y joue donc, vingt-deux ans après sa mort. La dernière réunion des Beatles s’est faite avec deux vivants et deux disparus, sur une chanson que l’un des quatre avait refusée. Chacun jugera si c’est une trahison ou un hommage. Ses proches, dont sa veuve Olivia, ont accompagné le projet.

Correctif factuel : Harrison n’a jamais validé Now and Then

On lit parfois que Now and Then aurait été terminée selon la volonté des quatre Beatles. Harrison, en 1995, s’était au contraire opposé à ce qu’on poursuive le travail sur cette chanson, qu’il n’aimait pas. Sa présence sur la version de 2023 vient des parties de guitare enregistrées pendant les séances abandonnées de 1995. La décision de publier revient à McCartney, à Starr et aux ayants droit, dont sa famille.

Tableau récapitulatif : trente ans de déclarations

Date Déclaration ou acte de Harrison Position
Avril 1970 Juge égoïste de ne pas enregistrer à nouveau ensemble Favorable
Août 1971 Invite Lennon, McCartney et Starr au Concert pour le Bangladesh Favorable, pour une cause
Mars 1973 Rejoint Lennon et Starr en studio pour I’m the Greatest Favorable, entre amis
Octobre 1974 Jouerait avec Lennon mais pas avec McCartney, réunion seulement s’ils étaient ruinés Réticent
Décembre 1974 Qualifie la réunion de fantasme Hostile
Novembre 1976 Réclame les 3 000 dollars de Lorne Michaels à Saturday Night Live Ironique
Début 1977 Ce n’est pas impossible, mais pour la musique et sans pression Ouvert, sous conditions
Mai 1979 Joue avec McCartney et Starr au mariage de Clapton Favorable, spontané
1981 All Those Years Ago avec McCartney et Starr Hommage
Fin des années 1980 Pas de réunion tant que Lennon reste mort (citation attribuée) Refus
1994-1995 Free as a Bird et Real Love ; refus de Now and Then Favorable, limité

Ce que révèle ce parcours

Une position cohérente derrière les contradictions

À première vue, Harrison a tout dit et son contraire. Oui en 1970, non en 1974, peut-être en 1977, jamais après 1980, oui en 1994, non en 1995. Mais si l’on regarde les conditions qu’il pose à chaque fois, une cohérence apparaît.

Harrison accepte de rejouer avec les autres quand trois conditions sont réunies. La réunion doit être spontanée ou choisie, jamais imposée par un promoteur ou par une somme d’argent. Elle doit servir la musique ou une cause, pas le mythe ni le chiffre d’affaires. Et elle doit se faire entre égaux, sans retour à la hiérarchie des années 1960. Chaque fois que ces conditions sont remplies, il dit oui : au Bangladesh, en studio avec Ringo et Lennon, au mariage de Clapton, pour Free as a Bird. Chaque fois qu’elles manquent, il dit non.

Le vrai obstacle

Il faut aussi rappeler une évidence : Harrison n’a jamais été le seul obstacle. McCartney a refusé le Bangladesh en 1971 pour des raisons juridiques et n’est pas venu au Rock and Roll Hall of Fame en 1988. Lennon s’est retiré en 1971 et s’est éloigné de la musique entre 1975 et 1980. Chacun des quatre, à un moment ou un autre, a été celui qui disait non. L’idée selon laquelle Harrison aurait été le principal frein à une réunion ne résiste pas à l’examen des faits.

Correctif factuel : Harrison n’était pas l’unique obstacle

On présente souvent Harrison comme le principal opposant à une réunion des Beatles. Les faits sont plus partagés : McCartney a décliné l’invitation au Concert pour le Bangladesh en 1971 et boudé l’intronisation au Rock and Roll Hall of Fame en 1988 ; Lennon s’est retiré du concert de 1971 puis de la vie musicale de 1975 à 1980. Harrison a organisé ou accepté plusieurs retrouvailles partielles, du Bangladesh aux séances de l’Anthology.

La leçon des Beatles

Dans un monde où les reformations de groupes sont devenues une industrie, des Eagles à Oasis, les Beatles restent un cas à part. Ils ne se sont jamais reformés pour une tournée, jamais vendus à un promoteur, jamais montrés sur scène vieillis et diminués. Une part de cette dignité leur est imposée par l’histoire, avec l’assassinat de Lennon. Mais une part revient aussi à Harrison, qui a toujours refusé que les Beatles deviennent une marque.

Sa position peut se résumer ainsi : les Beatles avaient été ce qu’ils avaient été, à un moment donné, et on ne ressuscite pas un moment. On peut seulement, entre amis, rejouer quelques vieux morceaux un soir de fête.

Il y a quelque chose de profondément juste dans cette position. En refusant les millions des promoteurs, Harrison a protégé ce que les Beatles avaient de plus précieux : l’idée qu’ils avaient existé à un moment précis, dans un monde précis, et que leur musique n’avait pas besoin d’un épilogue pour être complète. Les réunions partielles qu’il a acceptées, du Bangladesh à l’Anthology, n’ont jamais prétendu ressusciter le groupe. Elles étaient des gestes d’amitié, de générosité ou de deuil. Soixante ans après la Beatlemania, c’est peut-être pour cela que l’œuvre des Beatles reste intacte, et que la phrase de 1977 continue de faire rêver : ce n’était pas impossible, mais cela aurait dû se faire pour la musique, ou pas du tout.

Repères chronologiques

Date Événement
10 janvier 1969 Harrison quitte temporairement les Beatles pendant les répétitions de Twickenham
10 avril 1970 McCartney annonce qu’il ne travaille plus avec les Beatles
Novembre 1970 Sortie d’All Things Must Pass
31 décembre 1970 McCartney assigne les trois autres Beatles en justice
1er août 1971 Concert pour le Bangladesh au Madison Square Garden, avec Ringo Starr
13 mars 1973 Harrison, Lennon et Starr enregistrent I’m the Greatest à Los Angeles
23 octobre 1974 Conférence de presse au Beverly Wilshire
Fin décembre 1974 Signature des documents de dissolution des Beatles
Janvier 1976 Offre de Bill Sargent
24 avril 1976 Offre de 3 000 dollars de Lorne Michaels à Saturday Night Live
Septembre 1976 Appel de Sid Bernstein dans la presse
20 novembre 1976 Harrison réclame son chèque à Saturday Night Live et chante avec Paul Simon
Début 1977 Entretien avec Crawdaddy : ce n’est pas impossible
19 mai 1979 Harrison, McCartney et Starr jouent ensemble à la fête de mariage de Clapton
8 décembre 1980 Assassinat de John Lennon
Mai 1981 All Those Years Ago, avec McCartney et Starr
Octobre 1985 Hommage télévisé à Carl Perkins avec Ringo Starr
Juin 1987 Harrison et Starr au concert du Prince’s Trust
20 janvier 1988 Intronisation au Rock and Roll Hall of Fame, sans McCartney
Octobre 1988 Premier album des Traveling Wilburys
Novembre 1989 Règlement des litiges entre les Beatles, Apple et EMI
Février-mars 1994 Séances de Free as a Bird
Février 1995 Séances de Real Love ; Now and Then abandonnée
29 novembre 2001 Mort de George Harrison à Los Angeles
29 novembre 2002 Concert for George au Royal Albert Hall
2 novembre 2023 Publication de Now and Then, avec la guitare de Harrison de 1995

Questions fréquentes

George Harrison voulait-il une réunion des Beatles ?

Cela dépend de l’époque. Il y était favorable en 1970 et a organisé des retrouvailles partielles en 1971. Il y était hostile en 1974, ouvert sous conditions en 1977, et a participé aux séances de l’Anthology en 1994-1995. Il a toujours refusé une réunion commerciale organisée par un promoteur.

Qu’a dit Harrison en 1974 au sujet de McCartney ?

Lors d’une conférence de presse à Beverly Hills, le 23 octobre 1974, il a déclaré qu’il rejoindrait un groupe avec Lennon n’importe quand, mais pas avec McCartney, pour des raisons musicales. Il a précisé dans la même conférence que leurs relations étaient amicales.

Harrison a-t-il vraiment réclamé 3 000 dollars à la télévision ?

Oui, pour rire. Le 20 novembre 1976, dans le sketch d’ouverture de Saturday Night Live, il a réclamé à Lorne Michaels les 3 000 dollars promis aux Beatles en avril. Michaels lui a répondu qu’il n’avait droit qu’à un quart, puisqu’il était venu seul.

Les Beatles se sont-ils retrouvés à trois après 1970 ?

Oui, à plusieurs reprises : en studio en 1973 (Harrison, Lennon, Starr), à la fête de mariage d’Eric Clapton en 1979 (Harrison, McCartney, Starr), sur All Those Years Ago en 1981, puis pour les séances de l’Anthology en 1994 et 1995.

Pourquoi Harrison a-t-il refusé Now and Then ?

Il jugeait la chanson faible et la qualité de la maquette insuffisante. Le travail a été abandonné en 1995. La chanson a été terminée en 2023 par McCartney et Starr, avec les guitares enregistrées par Harrison à l’époque.

Quelle a été la dernière rencontre entre Harrison et McCartney ?

McCartney a rendu visite à Harrison peu avant sa mort, en 2001. Il a raconté qu’ils étaient restés longtemps main dans la main, apaisés.

La phrase “ce n’est pas impossible” est-elle authentique ?

Elle est attribuée à un entretien accordé par Harrison au magazine Crawdaddy au début de 1977, dans lequel il posait aussi ses conditions : une réunion pour la musique, sans pression d’un promoteur.

Petit lexique

  • Réunion ou reformation : retour d’un groupe séparé, pour un concert, une tournée ou un disque. Les Beatles n’ont jamais connu de reformation officielle.
  • Anthology : projet documentaire, discographique et éditorial des Beatles, réalisé en 1994-1996, pour lequel les trois survivants ont complété deux maquettes de Lennon.
  • Maquette : enregistrement de travail, souvent réalisé à domicile, qui sert d’ébauche à une chanson.
  • Apple Corps : société fondée par les Beatles en 1968, au cœur des litiges qui ont suivi la séparation.
  • Traveling Wilburys : supergroupe fondé en 1988 par Harrison avec Bob Dylan, Roy Orbison, Tom Petty et Jeff Lynne.
  • Saturday Night Live : émission humoristique américaine créée en 1975, dont le producteur Lorne Michaels a offert 3 000 dollars aux Beatles en 1976.

Pour aller plus loin

Les disques

  • Anthology 1 : avec Free as a Bird, première chanson de la réunion de 1994.
  • Anthology 2 : avec Real Love, enregistrée en 1995.

Les livres

  • The Beatles Anthology : l’histoire racontée par les trois survivants à l’époque de la réunion en studio.
  • Barry Miles, Many Years From Now : la version de McCartney.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head : l’analyse des chansons, jusqu’aux titres de l’Anthology.
  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions : les séances des années 1960.
  • George Harrison, I, Me, Mine (1980) ; Peter Doggett, You Never Give Me Your Money (2009) ; Olivia Harrison et Mark Holborn, George Harrison: Living in the Material World (2011).

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