Back to the Egg : le dernier album de Wings, du château de Lympne au Rockestra, et le “désastre” que McCartney a fini par réhabiliter
Le 3 octobre 1978, dans le studio 2 d’Abbey Road, Paul McCartney dirige ce qui reste sans doute la plus extravagante séance de sa carrière d’après les Beatles : cinq guitaristes, trois batteurs, quatre bassistes, des claviers, des cuivres, et parmi eux Pete Townshend, David Gilmour, John Bonham et John Paul Jones. Le morceau s’appelle Rockestra Theme. Il remportera un Grammy. L’album qui le contient, Back to the Egg, sera le septième et dernier disque studio de Wings. McCartney le qualifiera plus tard de “désastre complet”, avant de découvrir, un livre de classements à la main et David Bowie à ses côtés, qu’il avait atteint la huitième place aux États-Unis et s’y était vendu à plus d’un million d’exemplaires. Voici l’histoire complète de ce disque né dans une ferme écossaise et un château du Kent, produit par l’homme des Sex Pistols, lancé dans un studio décoré en poêle à frire, et emporté, quelques mois plus tard, par une arrestation à l’aéroport de Tokyo.
En bref
- Back to the Egg est le septième et dernier album studio de Wings. Il paraît le 24 mai 1979 aux États-Unis chez Columbia et le 8 juin 1979 au Royaume-Uni chez Parlophone.
- Il est coproduit par Paul McCartney et Chris Thomas, ancien assistant de George Martin sur l’Album blanc et producteur de Never Mind the Bollocks des Sex Pistols.
- Il a été enregistré en cinq lieux entre le 29 juin 1978 et mars 1979 : le studio Spirit of Ranachan en Écosse, le château de Lympne dans le Kent, Abbey Road, et le Replica Studio aménagé au sous-sol des bureaux de MPL à Londres.
- Il atteint la sixième place au Royaume-Uni et la huitième aux États-Unis, où il est certifié disque de platine. C’est un succès pour n’importe quel autre artiste, et une déception pour McCartney.
- Rockestra Theme, enregistré avec une trentaine de musiciens, remporte en 1980 le Grammy de la meilleure performance rock instrumentale.
- La tournée britannique de novembre et décembre 1979 est la dernière de Wings. L’arrestation de McCartney à Tokyo le 16 janvier 1980 met fin à la tournée mondiale prévue, et le groupe se dissout au printemps 1981.
Sommaire
Un album que son auteur croyait raté
“Un désastre complet”
Il existe peu d’artistes aussi sévères avec leur propre discographie que Paul McCartney, et peu d’albums qu’il a jugés aussi durement que Back to the Egg. Dans un entretien accordé au site américain Reverb, il est revenu sur la manière dont il avait vécu la sortie du disque. Il y explique que certains de ses travaux, réécoutés des années plus tard, se révèlent meilleurs qu’il ne le pensait, mais que leur réputation a été plombée par des critiques très sévères, dont les siennes. La presse leur avait donné du fil à retordre, dit-il, mais il était lui-même particulièrement dur avec le groupe. Et il se souvient d’avoir pensé, à propos d’un album qui n’avait pas bien marché et qui était, croit-il, Back to the Egg : “Mon Dieu, un désastre complet.”
Ce jugement n’a rien d’une coquetterie tardive. Dès la promotion du disque, en 1979, McCartney laissait entendre qu’il n’en était pas pleinement satisfait. Il avait mis un an à le fabriquer, dans des lieux improbables, avec un groupe à moitié renouvelé et un producteur venu du punk, et le résultat ne ressemblait à rien de ce qu’il avait fait auparavant. Les critiques, qui attendaient Wings au tournant depuis des années, ont trouvé dans ses propres hésitations une confirmation de leurs reproches.
Le livre de classements et David Bowie
La révision est venue plus tard, et d’une façon inattendue. Dans le même entretien, McCartney raconte qu’il feuilletait, des années après, un de ces volumes qui recensent les classements de ventes, en compagnie de David Bowie. Les deux hommes regardaient qui avait fait quoi, et McCartney est tombé sur Back to the Egg : numéro 8 en Amérique. Il s’est alors dit que la plupart des gens donneraient leur bras droit pour être numéro 8. Mais lui n’était pas satisfait, parce que les Beatles avaient été numéro 1. Il ajoute que cette exigence est ce qui pousse à continuer, mais qu’elle a conduit à sous-estimer beaucoup de choses.
L’anecdote dit l’essentiel du rapport de McCartney au succès. Pour un musicien qui a placé vingt singles à la première place des classements américains avec les Beatles, puis enchaîné les numéros un avec Wings, une huitième place ressemble à une chute. L’album s’est pourtant vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis, il a été certifié disque d’or au Royaume-Uni, et il est monté jusqu’à la deuxième place au Canada et la troisième en Australie. Ce n’est pas le bilan d’un désastre. C’est celui d’un disque qui n’a pas été un triomphe, publié par un homme qui ne connaissait que les triomphes.
Dans un autre entretien, en 2001, McCartney a résumé avec humour ce changement de regard. Aujourd’hui, disait-il en substance, quand on parle à des jeunes gens, c’est plutôt bien vu de ne pas entrer dans les classements. Cette idée lui est étrangère, mais il reconnaissait qu’il était finalement assez agréable d’avoir quelques albums qui n’avaient pas marché. Il n’avait pas voulu faire de Back to the Egg un disque underground, concluait-il, mais c’était plaisant qu’il le soit un peu devenu.
Erreur fréquente : Back to the Egg aurait été un échec commercial
On présente souvent Back to the Egg comme un flop. Les chiffres disent autre chose : sixième place au Royaume-Uni, huitième aux États-Unis, deuxième au Canada, troisième en Australie, disque de platine américain et disque d’or britannique. C’est le classement le plus faible d’un album de Wings depuis les débuts du groupe, ce qui explique la déception de McCartney et de sa nouvelle maison de disques. Mais c’est un album qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis. Le mot échec ne vaut qu’à l’échelle de la carrière de McCartney.
Ce que cet article établit
Nous allons reprendre l’histoire du disque dans l’ordre. D’abord la situation de Wings en 1978, un groupe à reconstruire après deux départs et un contrat américain à honorer. Ensuite le choix de Chris Thomas comme coproducteur, et ce qu’il dit de l’envie de McCartney de se frotter à la nouvelle vague. Puis les cinq lieux d’enregistrement, de la ferme de Kintyre au château de Lympne, et la séance du Rockestra. Nous passerons les quatorze titres en revue, face par face, avant de suivre la sortie, la critique, la dernière tournée et la chute, à Tokyo. Nous verrons enfin comment l’album a été réévalué, y compris par son auteur.
Pour situer ce disque dans l’ensemble de la carrière de McCartney, on pourra consulter notre discographie solo complète, album par album, et notre fiche de l’album, avec paroles et traductions.
Wings en 1978 : un groupe à reconstruire
L’après Mull of Kintyre
Au début de 1978, Wings sort de la période la plus faste de son histoire. La tournée mondiale de 1975-1976, qui a culminé aux États-Unis avec le triple album Wings over America, a montré que le groupe pouvait remplir des stades comme les Beatles une décennie plus tôt. En novembre 1977, Mull of Kintyre, cosignée par McCartney et Denny Laine, devient le single le plus vendu de l’histoire au Royaume-Uni à cette date. Nous avons raconté la genèse du groupe dans notre article sur l’annonce de Wings en 1971.
Mais le groupe qui a triomphé en 1976 n’existe plus. Pendant l’enregistrement de London Town, en 1977, le guitariste Jimmy McCulloch et le batteur Joe English quittent Wings l’un après l’autre. L’album sort le 31 mars 1978 avec un Wings réduit à trois : Paul, Linda et Denny Laine. C’est la configuration avec laquelle McCartney avait déjà enregistré Band on the Run à Lagos en 1973, mais elle ne permet pas de partir en tournée. Or McCartney veut repartir sur les routes. Il lui faut un guitariste et un batteur.
Laurence Juber, le guitariste de studio
Le guitariste arrive par l’intermédiaire de Denny Laine. Laurence Juber est alors un musicien de séance londonien, habitué des orchestres de télévision et des studios. Il a raconté lui-même, dans un entretien publié par Guitar World le 28 septembre 2026, comment tout s’est joué : Denny Laine était invité dans une émission où Juber jouait, pour interpréter Go Now, le tube des Moody Blues de 1964. Il a aimé son jeu et l’a recommandé à Paul et Linda.
Juber a aussi raconté, dans d’autres entretiens, qu’il ne connaissait pas vraiment le répertoire de Wings au moment d’être recruté et qu’il avait dû emprunter des albums à son frère pour se mettre à niveau. Il restera dans le groupe jusqu’à sa dissolution, et il résume cette expérience d’une formule qu’il répète volontiers : il y a obtenu sa maîtrise de l’université McCartney. Nous revenons sur son parcours dans notre dossier sur les musiciens de scène de McCartney.
Steve Holley, le batteur
Pour la batterie, McCartney choisit Steve Holley, un batteur londonien qui a déjà une solide expérience de studio et de scène. Holley apporte à Wings une frappe plus sèche, plus directe que celle de Joe English, qui correspond à ce que McCartney cherche pour le prochain disque. Il jouera un rôle plus important qu’on ne le croit dans la fabrication de l’album : selon les sessions documentées, c’est lui qui propose le pont de Old Siam, Sir, l’une des rares chansons de Wings nées d’un véritable travail collectif.
Avec Juber et Holley, Wings redevient un groupe à cinq, le dernier de son histoire. C’est la formation qui enregistre Back to the Egg, qui part en tournée au Royaume-Uni à la fin de 1979, et qui devait partir au Japon au début de 1980. La présentation de chacun des membres de Wings se trouve sur notre page consacrée au groupe, et le parcours de Denny Laine sur sa page dédiée.
Le contrat Columbia
Il y a aussi un contexte commercial, qui pèsera lourd dans la réception du disque. Aux États-Unis, McCartney quitte Capitol, la filiale américaine d’EMI qui publiait les Beatles depuis 1964, et signe avec Columbia, la branche disques de CBS. Le contrat est présenté comme l’un des plus généreux jamais signés par un artiste : il prévoit un taux de redevance élevé sur chaque album vendu et comprend, en prime, la cession à McCartney du catalogue de Frank Music, l’éditeur des comédies musicales de Frank Loesser, dont Guys and Dolls. Au Royaume-Uni et dans le reste du monde, Wings reste chez Parlophone.
Back to the Egg est le premier album de McCartney publié par Columbia aux États-Unis. Il a été précédé, au printemps 1979, du single Goodnight Tonight, lui aussi publié par Columbia, qui a atteint la cinquième place des deux côtés de l’Atlantique. Nous lui avons consacré une histoire complète. Après un tel single et un contrat aussi coûteux, Columbia attendait un album numéro un. La huitième place, pour la maison de disques, est une déception, et McCartney le sait.
Erreur fréquente : Goodnight Tonight figurerait sur Back to the Egg
Goodnight Tonight a été enregistrée pendant la période Back to the Egg, au Replica Studio, en janvier et février 1979, et publiée comme single en mars 1979. Mais elle ne figure pas sur l’album original. McCartney l’a volontairement tenue à l’écart, comme il le faisait souvent avec ses singles. Elle n’a été ajoutée au disque qu’en 2007, sous la forme d’un remix proposé en bonus dans l’édition numérique. Les rééditions CD de 1989 et 1993 ajoutaient, elles, Daytime Nighttime Suffering, face B de Goodnight Tonight, ainsi que Wonderful Christmastime et Rudolph the Red-Nosed Reggae.
Chris Thomas, le producteur de la nouvelle vague
De l’Album blanc aux Sex Pistols
Pour la première fois depuis la création de Wings, McCartney partage la production d’un album du groupe avec un producteur extérieur. Il choisit Chris Thomas. Le choix est lourd de sens. Thomas a commencé sa carrière en 1968 comme assistant de George Martin, et c’est à ce titre qu’il a travaillé sur l’Album blanc des Beatles, au point de produire seul certaines séances pendant les vacances de Martin. McCartney le connaît donc depuis dix ans.
Mais entre-temps, Thomas est devenu autre chose. Il a produit Roxy Music, Procol Harum, et surtout, en 1977, Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols, l’album qui a donné sa forme sonore au punk britannique. Au moment où il travaille avec Wings, il s’apprête à produire le premier album des Pretenders, qui sortira en janvier 1980. Laurence Juber l’a résumé d’une phrase : leur coproducteur était entre les Sex Pistols et les Pretenders.
Ce que McCartney voulait
McCartney a expliqué son intention dès 1979. La nouvelle vague était partout, dit-il en substance, et il s’est demandé ce qui les empêchait, eux aussi, de faire un album rapide, énergique, plus rock. Back to the Egg est né de cette question. Après la douceur acoustique de London Town, McCartney veut un disque de groupe, joué fort, avec des guitares en avant, des morceaux courts, une énergie proche de la scène. Le titre lui-même, retour à l’œuf, dit ce désir de revenir à l’origine, au groupe de rock avant l’orchestre et les arrangements.
Chris Thomas est l’homme de cette ambition. Il sait faire sonner des guitares sans les noyer, il sait capter un groupe qui joue ensemble, et il connaît assez McCartney pour ne pas se laisser impressionner. Nous revenons sur ce choix et sur les autres collaborations de McCartney dans notre dossier sur les producteurs de sa carrière solo.
Un concept de groupe en route
L’album est construit autour d’une idée lâche, qui ne tient pas du concept-album au sens strict mais qui lui donne une forme : celle d’un groupe qui se prépare à partir en tournée, qui cherche des stations de radio, qui ouvre la porte de la salle, qui salue son public. Les deux faces portent des noms de cuisson d’œufs à l’américaine : Sunny Side Up pour la première, l’œuf au plat retourné vers le haut, et Over Easy pour la seconde, l’œuf retourné et cuit légèrement des deux côtés.
Le fil conducteur passe par de courts morceaux qui servent de ponctuation : Reception, qui ouvre le disque comme une radio qu’on règle, We’re Open Tonight, qui annonce l’ouverture de la salle, The Broadcast, qui fait entendre des voix récitant des textes anciens comme sur une onde lointaine. Ce principe rappelle la structure de Sgt. Pepper, où un groupe fictif donnait un concert imaginaire. Mais il reste ici discret, presque allusif, et beaucoup d’auditeurs de 1979 ne l’ont pas remarqué.
Cinq lieux pour un album : la fabrication de Back to the Egg
Spirit of Ranachan, été 1978
Les séances commencent le 29 juin 1978, loin de Londres, dans la péninsule de Kintyre, en Écosse. McCartney possède depuis 1966 la ferme de High Park, près de Campbeltown, où il s’est réfugié après la fin des Beatles. Il y a fait aménager un petit studio, puis, à quelques kilomètres, un studio plus complet installé dans une grange : Spirit of Ranachan. C’est là que le nouveau Wings apprend à jouer ensemble, du 29 juin au 27 juillet 1978.
La méthode est celle d’un groupe qui répète : on joue, on garde les bonnes prises, on ajoute peu. Again and Again and Again, la chanson de Denny Laine, est enregistrée pratiquement en direct, en une seule prise, avec très peu de retouches. Old Siam, Sir naît le 18 juillet d’une improvisation collective. Spin It On, le morceau le plus proche du punk de tout le disque, est écrit et enregistré le 23 juillet. Arrow Through Me, To You et Winter Rose prennent aussi forme pendant cet été écossais.
Le 10 juillet, McCartney enregistre la base d’Arrow Through Me presque seul, avec Steve Holley. Il joue la ligne de basse sur un piano électrique Fender Rhodes. Chris Thomas propose alors à Holley une astuce : enregistrer une partie de caisse claire à mi-vitesse, de sorte qu’une fois la bande remise à la vitesse normale, le son de la caisse claire se retrouve une octave plus haut. C’est le genre d’expérience de studio qui fait la couleur particulière du disque.
Le château de Lympne, septembre 1978
Après l’Écosse, Wings s’installe du 11 au 29 septembre 1978 dans un lieu encore plus inattendu : le château de Lympne, une demeure médiévale du Kent, perchée au-dessus de la plaine de Romney Marsh, non loin de la maison que les McCartney possèdent dans la région. Le groupe y enregistre avec un studio mobile. Laurence Juber l’a rappelé : leur deuxième studio était un château médiéval.
Le lieu dicte certains choix techniques. La batterie de Steve Holley est installée dans la cheminée de la grande salle, pour profiter de la résonance naturelle. McCartney et Juber enregistrent des parties de guitare acoustique dans une cage d’escalier. C’est à Lympne que sont enregistrés We’re Open Tonight, Love Awake, After the Ball, Million Miles, Reception et The Broadcast. Une première version de Getting Closer, chantée par Denny Laine, y est aussi mise en boîte, avant d’être refaite en octobre.
Pour The Broadcast, McCartney a l’idée de faire lire des textes anciens par les propriétaires du château, Harold et Deirdre Margary. La voix de Harold Margary, récitant des extraits de pièces de théâtre, sera mixée comme une émission de radio captée de loin. Le château servira aussi de décor à plusieurs films promotionnels, dont celui d’Old Siam, Sir.
Abbey Road, octobre 1978
En octobre, Wings revient à Abbey Road, le studio où les Beatles ont enregistré presque toute leur œuvre. Le 3 octobre, c’est la séance du Rockestra, sur laquelle nous revenons plus loin. Le 10 octobre, le groupe refait Getting Closer, une chanson que McCartney a commencée en 1974 et dont il existe une démo au piano de cette époque. Les 16 et 17 octobre, Wings enregistre Baby’s Request, à l’origine comme une maquette destinée à un autre groupe. Les séances de retouche se poursuivent à Abbey Road jusqu’au 1er décembre 1978.
Laurence Juber a raconté, en revenant enregistrer à Abbey Road bien des années plus tard, que le studio était devenu pour lui une deuxième maison pendant les séances de Back to the Egg.
Le Replica Studio, hiver 1978-1979
Le cinquième lieu est le plus singulier. Au sous-sol des bureaux de MPL, la société de McCartney, au 1 Soho Square à Londres, McCartney a fait construire une réplique du studio 2 d’Abbey Road, d’où son nom : le Replica Studio. Il peut ainsi retrouver l’acoustique et l’équipement qu’il connaît sans dépendre des disponibilités d’EMI. Wings y travaille à la fin de 1978 et en janvier et février 1979, pour des retouches et pour un single hors album, Goodnight Tonight, avec sa face B Daytime Nighttime Suffering.
Le disque est achevé en mars 1979 à Abbey Road, où sont réalisés les derniers mixages. Old Siam, Sir est mixée le 2 mars, Arrow Through Me le 9 mars. Pour Getting Closer, McCartney remplace en mars la voix de Denny Laine par la sienne, et le mixage final est terminé le 23 mars 1979. Au total, l’album aura demandé neuf mois de travail, dans cinq lieux différents.
Erreur fréquente : l’album aurait été enregistré à Abbey Road
Parce que la séance du Rockestra et le lancement du disque ont eu lieu à Abbey Road, on attribue parfois tout l’album à ce studio. La majorité des bases ont en réalité été enregistrées ailleurs : en Écosse, au studio Spirit of Ranachan, en juin et juillet 1978, et dans le Kent, au château de Lympne, en septembre 1978. Abbey Road a servi pour le Rockestra, pour Getting Closer, Baby’s Request, pour les retouches et pour les mixages ; le Replica Studio de Soho Square, pour les séances de l’hiver.
Le Rockestra : la plus grande séance de Wings
L’idée d’un orchestre de rock
McCartney a toujours aimé les grands rassemblements de musiciens. Il avait participé en 1967 à la séance d’A Day in the Life, avec son orchestre symphonique en tenue de soirée. Il avait vu George Harrison réunir ses amis pour le Concert pour le Bangladesh en 1971. Avec le Rockestra, il pousse l’idée plus loin : un orchestre composé uniquement de musiciens de rock, organisé en sections comme un orchestre classique, avec un pupitre de guitares, un pupitre de batteries, un pupitre de basses.
Le morceau choisi pour l’occasion, Rockestra Theme, est un instrumental dont la première maquette remonte à 1974, la même année que la démo de Getting Closer. McCartney le garde en réserve pendant quatre ans, avant de lui trouver cette forme monumentale. Un deuxième morceau, So Glad to See You Here, est enregistré avec la même formation et figurera sur la face B de l’album.
3 octobre 1978 : qui était là
La séance a lieu le 3 octobre 1978 dans le studio 2 d’Abbey Road. Les musiciens réunis sont les suivants. Aux guitares : Denny Laine, Laurence Juber, David Gilmour de Pink Floyd, Hank Marvin des Shadows et Pete Townshend des Who. Aux batteries : Steve Holley, John Bonham de Led Zeppelin et Kenney Jones, qui remplacera bientôt Keith Moon chez les Who. Aux basses : Paul McCartney, John Paul Jones de Led Zeppelin, Ronnie Lane des Faces et Bruce Thomas des Attractions d’Elvis Costello. Aux claviers : McCartney, Gary Brooker de Procol Harum, John Paul Jones, Linda McCartney et Tony Ashton. Aux percussions : Speedy Acquaye, Tony Carr, Ray Cooper et Morris Pert. Aux cuivres : Howie Casey, Tony Dorsey, Steve Howard et Thaddeus Richard.
Laurence Juber, qui avait rejoint Wings quelques semaines plus tôt, a gardé de ce jour un souvenir ébloui : se retrouver dans la section des guitares avec Denny Laine, Hank Marvin, David Gilmour et Pete Townshend, c’était, dit-il, toute une séance. La scène a été filmée par Barry Chattington pour un documentaire dont un extrait sera projeté lors du lancement de l’album, en juin 1979, et qui n’a jamais été diffusé intégralement.
Les absents
Plusieurs invités n’étaient pas là. Keith Moon, le batteur des Who, devait participer à la séance. Il est mort le 7 septembre 1978, moins d’un mois avant, au lendemain d’une soirée organisée par McCartney pour l’anniversaire de Buddy Holly. Jeff Beck était invité mais s’est retiré, après avoir demandé un droit de regard sur l’utilisation de sa partie. Eric Clapton figurait aussi parmi les musiciens pressentis.
Erreur fréquente : Keith Moon jouerait sur Rockestra Theme
Le nom de Keith Moon circule parfois dans les listes du Rockestra. Le batteur des Who était bien prévu, mais il est mort le 7 septembre 1978, près d’un mois avant la séance du 3 octobre. Les batteurs présents étaient Steve Holley, John Bonham et Kenney Jones, lequel a ensuite pris la place de Moon au sein des Who.
Un Grammy pour un instrumental
Le résultat est un morceau de deux minutes et demie, massif, presque martial, où les guitares et les batteries forment un bloc sonore que peu d’albums de rock ont égalé. Les musiciens y crient à un moment une phrase dans laquelle ils se plaignent de ne pas avoir de dîner, une plaisanterie de studio qui a été conservée. En février 1980, Rockestra Theme remporte le Grammy de la meilleure performance rock instrumentale. C’est la récompense la plus prestigieuse obtenue par Back to the Egg, et l’une des rares consécrations officielles de Wings dans cette période.
Le Rockestra remontera sur scène une seule fois, le 29 décembre 1979, au Hammersmith Odeon de Londres, pour le dernier des Concerts pour le peuple du Kampuchea. Nous racontons ce concert plus loin. Pour l’ensemble des collaborations de McCartney avec d’autres musiciens, voir notre dossier sur ses cinquante-huit ans de duos et de rencontres.
Face A, Sunny Side Up : les sept titres
Reception et Getting Closer
L’album s’ouvre sur Reception, un instrumental d’un peu plus d’une minute où l’on entend un poste de radio passer d’une station à l’autre, avant qu’une ligne de basse ne s’installe. C’est l’entrée en matière du concept : un groupe qui cherche le bon signal. Puis vient Getting Closer, le morceau le plus direct du disque, un rock mélodique aux guitares en avant, que certains critiques ont rapproché de la pop énergique de groupes comme Squeeze.
La chanson a une longue histoire. McCartney l’a commencée en 1974, et une maquette au piano de cette époque, beaucoup plus lente, existe dans les archives. Wings l’enregistre une première fois à Lympne en septembre 1978, avec Denny Laine au chant, puis la refait à Abbey Road le 10 octobre. McCartney remplace finalement la voix de Laine par la sienne en mars 1979. Publiée en single aux États-Unis le 5 juin 1979, elle atteint la vingtième place du Billboard. Au Royaume-Uni, elle sort le 17 août en double face A avec Baby’s Request et ne dépasse pas la soixantième place. On trouvera ses paroles et leur traduction dans notre fiche de Getting Closer.
We’re Open Tonight et Spin It On
We’re Open Tonight est une vignette acoustique d’une minute et demie, enregistrée à Lympne, qui annonce l’ouverture de la salle. Elle joue le rôle d’un lever de rideau. Elle précède le morceau le plus rapide de toute la carrière de Wings : Spin It On, deux minutes de rock à toute allure, bâties sur des accords puissants, qui rappellent le rock britannique du début des années 1960 passé au filtre de l’urgence punk.
Écrit et enregistré le 23 juillet 1978 en Écosse, Spin It On est aujourd’hui considéré par beaucoup comme l’une des pépites méconnues du disque. Le site Ultimate Classic Rock l’a classé parmi les chansons les plus sous-estimées de McCartney, en le décrivant comme un rock sans fioritures qui ne relâche jamais la pression pendant ses deux minutes de gloire. C’est le morceau qui montre le mieux ce que la présence de Chris Thomas a changé.
Again and Again and Again
Comme presque tous les albums de Wings, Back to the Egg contient une chanson écrite et chantée par Denny Laine. Again and Again and Again est née de la fusion de deux morceaux inachevés, sur une suggestion de McCartney, qui aimait assembler des fragments. Elle a été enregistrée en Écosse en une seule prise, presque en direct. Les avis sont partagés : certains la jugent parmi les plus faibles du disque, mais Timothy White, dans une critique de Rolling Stone par ailleurs dévastatrice, la considérait comme le seul titre digne d’une mention particulière.
Denny Laine, compagnon de McCartney depuis la création de Wings en 1971, vit là ses derniers mois dans le groupe. Nous avons raconté ce qu’il a fait de la catastrophe de Tokyo dans notre enquête sur son album Japanese Tears.
Old Siam, Sir
Old Siam, Sir est la chanson la plus collective de Wings. McCartney avait écrit un couplet et un refrain, mais il manquait un pont. Pendant une improvisation, Steve Holley a trouvé au clavier une suite d’accords qui est devenue la section instrumentale. Linda apporte le riff de clavier qui ouvre le morceau. Laurence Juber a dit plus tard qu’il avait toujours pensé que Holley aurait mérité une forme de reconnaissance pour cette contribution. La chanson est pourtant créditée à McCartney seul.
McCartney a décrit ses paroles comme volontairement absurdes : l’histoire d’une jeune femme venue de Thaïlande, l’ancien Siam, pour chercher un mari en Angleterre, et de ses mésaventures à travers le pays. Enregistrée le 18 juillet 1978, elle devient le premier single de l’album au Royaume-Uni, le 1er juin 1979, et atteint la trente-cinquième place. Les critiques sont partagées : Melody Maker salue un son ample et sonore, tandis que Garry Bushell, dans Sounds, y entend un faux rock sans colonne vertébrale.
Arrow Through Me
La face A se referme sur Arrow Through Me, qui est peut-être la plus belle réussite du disque. Le morceau ne comporte pas de guitare : il repose sur la basse jouée au Fender Rhodes, un synthétiseur, la caisse claire aiguë inventée par Chris Thomas, et des cuivres ajoutés en octobre par Howie Casey, Tony Dorsey, Steve Howard et Thaddeus Richard. Le résultat évoque davantage la soul électronique de Stevie Wonder que le rock de Wings.
Publiée en single aux États-Unis le 14 août 1979, elle atteint la vingt-neuvième place. Sa réputation a grandi avec le temps. Le musicien Beck l’a décrite comme l’une des pépites méconnues de McCartney dans les années 1970, et la chanteuse Erykah Badu l’a échantillonnée en 2010 sur son album New Amerykah Part Two. McCartney lui-même compte Arrow Through Me parmi les titres de l’album sur lesquels son jugement s’est adouci.
Écouter Back to the Egg
Pour découvrir l’album, Getting Closer est la meilleure porte d’entrée : c’est le morceau qui a porté le disque aux États-Unis, et celui qui résume le mieux le son voulu par McCartney et Chris Thomas en 1978.
L’album complet est disponible en CD sur Amazon, dans l’édition de la collection Paul McCartney qui comprend les titres bonus Daytime Nighttime Suffering, Wonderful Christmastime et Rudolph the Red-Nosed Reggae : Back to the Egg, de Wings, en CD. Il existe aussi en vinyle : Back to the Egg, de Paul McCartney et Wings, en vinyle.
Face B, Over Easy : les sept titres
Rockestra Theme et To You
La face B s’ouvre sur Rockestra Theme, qui fait l’effet d’un rideau qui se lève sur une scène bondée. Après ce déchaînement vient To You, un rock plus tendu, presque agressif, où Laurence Juber joue d’une guitare-synthétiseur, un instrument alors récent. C’est l’un des titres où l’on entend le mieux l’influence de la nouvelle vague, dans les rythmes saccadés et la voix un peu forcée de McCartney.
After the Ball / Million Miles
Viennent ensuite deux medleys, une forme que McCartney affectionne depuis la face B d’Abbey Road. After the Ball est une ballade au piano, lente et solennelle, qui s’enchaîne avec Million Miles, une courte chanson où McCartney chante seul en s’accompagnant au concertina, un petit accordéon. Les deux parties ont été enregistrées à Lympne. Le contraste entre la pompe de la première et la simplicité de la seconde est typique de l’humeur de la face B, plus calme, plus mélodique que la première.
Winter Rose / Love Awake
Le deuxième medley associe Winter Rose, une chanson lente accompagnée au clavecin, et Love Awake, une chanson folk lumineuse, portée par les cuivres de la fanfare de Black Dyke Mills, que McCartney connaissait bien : il avait produit en 1968 leur enregistrement de Thingumybob, publié par Apple. McCartney avait fait des maquettes de ces deux chansons dès 1977, dans son studio domestique de Campbeltown. Love Awake a été enregistrée à Lympne, et c’est Laurence Juber qui y tient la basse.
The Broadcast
The Broadcast est la pièce la plus étrange du disque. Sur une musique de piano, de mellotron et de gizmotron, un appareil inventé par Kevin Godley et Lol Creme de 10cc qui permettait de faire vibrer indéfiniment les cordes d’une guitare, on entend Harold Margary, le propriétaire du château de Lympne, lire des extraits de deux pièces de théâtre anciennes. Le tout est mixé comme une émission captée de très loin, au milieu des parasites. C’est la reprise du thème radiophonique de Reception, et le passage le plus proche d’une expérience sonore dans toute la discographie de Wings.
So Glad to See You Here et Baby’s Request
So Glad to See You Here est le deuxième titre enregistré avec le Rockestra. C’est une chanson de rock enjouée, où le groupe salue son public, et qui clôt le concept de la tournée imaginaire. Le disque aurait pu s’arrêter là. Mais McCartney y ajoute un post-scriptum inattendu : Baby’s Request, une chanson dans le style des orchestres de swing des années 1930 et 1940.
L’histoire de ce morceau est l’une des plus savoureuses de l’album. En août 1978, pendant des vacances dans le sud de la France, Paul et Linda assistent à Nice à un concert des Mills Brothers, le célèbre groupe vocal américain dont les succès remontent aux années 1930. Dans les coulisses, l’un des membres encourage McCartney à écrire pour eux. McCartney compose Baby’s Request et l’enregistre avec Wings les 16 et 17 octobre 1978, comme une maquette destinée aux Mills Brothers. Mais lorsque McCartney leur envoie l’enregistrement, leur manager demande mille dollars pour l’enregistrer. McCartney refuse, et garde la chanson pour son propre album, où elle remplace un titre intitulé Cage.
McCartney y joue de la contrebasse, Denny Laine du piano, et Steve Holley joue aux balais. McCartney reviendra au morceau des années plus tard : une nouvelle version figure dans l’édition de luxe de Kisses on the Bottom, son album de standards publié en 2012.
Printemps 1979 : la sortie
Une pochette signée Hipgnosis
La pochette de Back to the Egg est confiée à Hipgnosis, le studio de graphisme londonien de Storm Thorgerson et Aubrey Powell, célèbre pour ses pochettes de Pink Floyd et de Led Zeppelin. La photographie de couverture est de John Shaw. On y voit les cinq membres de Wings réunis dans une pièce, penchés sur une ouverture dans le plancher par laquelle on aperçoit la Terre, comme s’ils la regardaient depuis l’espace. Les photos du dos sont de Linda et de Paul McCartney.
L’image joue sur le titre : revenir à l’œuf, c’est revenir à l’origine, et contempler la Terre depuis un lieu à part. Elle est aussi, plus simplement, une photo de groupe, la première depuis longtemps sur une pochette de Wings. Après London Town, dont la couverture ne montrait que Paul, Linda et Denny, McCartney tient à présenter un groupe au complet.
24 mai et 8 juin 1979
L’album paraît le 24 mai 1979 aux États-Unis, chez Columbia, sous la référence FC-36057, et le 8 juin 1979 au Royaume-Uni, chez Parlophone. Il dure quarante-deux minutes et compte quatorze titres, tous signés McCartney à l’exception d’Again and Again and Again, de Denny Laine.
Les singles se succèdent tout l’été : Old Siam, Sir au Royaume-Uni le 1er juin, Getting Closer aux États-Unis le 5 juin, Arrow Through Me aux États-Unis le 14 août, et Getting Closer au Royaume-Uni le 17 août, en double face A avec Baby’s Request. Aucun n’entre dans le top 10. Pour un groupe qui avait aligné les succès depuis My Love en 1973, c’est un signal inquiétant.
Le lancement dans une poêle à frire
Le 11 juin 1979, MPL organise le lancement de l’album dans le studio 2 d’Abbey Road. La salle a été entièrement tendue de noir pour figurer une poêle à frire, et les tables, surmontées de parasols jaunes, représentent des œufs au plat. C’est au cours de cette soirée qu’est projeté un extrait du documentaire de Barry Chattington sur la séance du Rockestra, la seule diffusion publique du film.
McCartney a aussi préparé un programme de télévision. Tout au long du mois de juin 1979, Wings tourne une série de films promotionnels, réalisés pour la plupart par Keith McMillan : dans la grande salle du château de Lympne, sur un aérodrome privé voisin, sur la plage de Camber Sands dans l’East Sussex, et dans des studios londoniens. Pour Baby’s Request, filmé à Camber Sands, le groupe porte des uniformes de la Seconde Guerre mondiale et joue devant des soldats dans le désert. Pour Spin It On, il porte des blousons de cuir. Pour Getting Closer, il joue dans un hangar d’avion.
Ces films sont assemblés en une émission spéciale de trente et une minutes, intitulée elle aussi Back to the Egg, qui est diffusée par des chaînes de télévision américaines en novembre et décembre 1979. Nous en retraçons l’histoire dans notre vidéographie de Paul McCartney après les Beatles.
La critique de 1979 : un concert de reproches
Rolling Stone et la presse américaine
La réception critique est très dure. Dans Rolling Stone, Timothy White qualifie l’album de plus lamentable fourre-tout de camelote depuis longtemps, et se demande qui, au juste, est aux commandes, avant de répondre que Back to the Egg fournit la réponse définitive : personne. Dans le Village Voice, Robert Christgau écrit que, lorsque McCartney est en forme, son abondance mélodique passe pour de la générosité, mais qu’ici il espère seulement que quelque chose finira par coller. Dans le New York Times, John Rockwell juge peu convaincantes les tentatives de McCartney du côté du punk, en rappelant que le punk est une affaire de passion, qualité qui n’apparaît que par intermittence dans ses confections pop.
La presse britannique
La presse musicale britannique n’est pas plus tendre. Dans Melody Maker, Ray Coleman estime que McCartney semble pris sur un tapis roulant de banalité. Dans Sounds, Tony Mitchell trouve toutes les chansons faciles à oublier, et la musique complaisante et formatée. Dans Record Mirror, Ronnie Gurr parle d’un sac à surprises confus rempli de concepts à moitié cuits, sans direction forte et sans classiques immédiats. Dans le NME, Bob Woffinden résume ce qu’il appelle le problème McCartney habituel : il disposait de toutes les qualités créatives nécessaires, sauf de la discipline qui permet de pétrir les éléments en un tout parfait.
Les voix discordantes
Quelques critiques voient les choses autrement. Dans Creem, Mitchell Cohen apprécie la face B, qu’il décrit comme une suite d’interprétations de McCartney qui s’enchaînent à la manière d’Abbey Road. Billboard, le magazine professionnel, met l’album en avant et salue des arrangements intéressants, qui embrassent une grande variété de styles. Mais ces voix sont minoritaires, et c’est l’image d’un disque décousu, sans direction, qui s’impose.
Avec le recul, ces critiques disent autant de l’époque que du disque. En 1979, la presse rock britannique vit à l’heure du punk et de ses suites, et un ancien Beatle qui tente de s’approprier l’énergie de la nouvelle vague est soupçonné d’opportunisme. Nous avons étudié ce rapport compliqué entre McCartney et la critique dans notre article sur Silly Love Songs et la guerre des critiques.
Ce que disent vraiment les chiffres
Numéro 6 au Royaume-Uni, numéro 8 aux États-Unis, numéro 2 au Canada, numéro 3 en Australie, numéro 5 en Norvège et en Suède, numéro 7 au Japon et en Espagne. Disque de platine aux États-Unis, double platine au Canada, disque d’or au Royaume-Uni. Ce sont les résultats d’un album à succès. Ce qui a déçu, c’est l’écart avec les albums précédents de Wings, dont quatre avaient atteint la première place aux États-Unis, et avec les attentes de Columbia, qui venait de signer McCartney à prix d’or.
La dernière tournée de Wings
Novembre et décembre 1979
McCartney voulait un album de scène. Il part donc en tournée. Wings n’est plus monté sur scène depuis la fin de la tournée mondiale, en 1976, et la formation avec Juber et Holley n’a jamais joué en public. La tournée britannique commence le 23 novembre 1979 au Royal Court Theatre de Liverpool, après une répétition publique donnée au Liverpool Institute, l’ancienne école de McCartney. Elle passe par Manchester, Southampton, Brighton, Londres, Birmingham, Newcastle, Édimbourg et Glasgow, où le groupe joue les 16 et 17 décembre.
Le groupe est accompagné d’une section de cuivres dirigée par Howie Casey, saxophoniste de Liverpool qui avait croisé les Beatles à Hambourg au début des années 1960. Le répertoire mêle les classiques de Wings et les nouveaux titres : Getting Closer, Again and Again and Again, Old Siam, Sir, Arrow Through Me, Spin It On, mais aussi Goodnight Tonight et Wonderful Christmastime, le single de Noël que McCartney a publié en novembre 1979. Nous avons raconté son histoire dans notre article sur Wonderful Christmastime.
Glasgow, 17 décembre : Coming Up
Le concert du 17 décembre à l’Apollo de Glasgow aura une postérité inattendue. Wings y joue une chanson que McCartney vient d’enregistrer seul, pendant l’été, pour un futur album solo : Coming Up. La version enregistrée ce soir-là sera publiée en face B du single de 1980, et c’est elle, et non la version studio, que les radios américaines préféreront. Elle deviendra numéro un aux États-Unis en 1980, ce qui en fait le dernier numéro un américain de Wings, acquis alors que le groupe n’existait déjà presque plus. Ses paroles sont traduites dans notre fiche de Coming Up.
29 décembre 1979 : le Rockestra à Hammersmith
Le dernier concert de Wings n’appartient pas à la tournée. Du 26 au 29 décembre 1979, McCartney organise avec Kurt Waldheim, alors secrétaire général des Nations unies, une série de concerts au Hammersmith Odeon de Londres au profit des victimes du Cambodge, alors appelé Kampuchea. Queen, The Who, The Clash, les Pretenders, Elvis Costello et bien d’autres s’y succèdent. Le 29 décembre, Wings clôt la série, puis le Rockestra monte sur scène pour jouer Rockestra Theme et quelques classiques.
La scène a laissé quelques souvenirs amusants. McCartney avait prévu des costumes argentés pour tous les musiciens ; Pete Townshend refusa de porter le sien, et lorsque Laurence Juber lui posa un haut-de-forme sur la tête, il l’ôta aussitôt. Personne ne sait encore, ce soir-là, que c’est le dernier concert de Wings. Nous revenons sur ces concerts dans notre dossier sur les engagements de McCartney.
Tokyo, 16 janvier 1980 : la fin du vol
219 grammes à Narita
La tournée britannique ne devait être qu’une première étape. Wings doit enchaîner avec le Japon, où onze concerts sont prévus et où près de cent mille billets ont été vendus, puis avec une tournée américaine. Le 16 janvier 1980, à son arrivée à l’aéroport de Narita, près de Tokyo, McCartney est arrêté par les douaniers, qui découvrent dans ses bagages 219 grammes de marijuana. Il est incarcéré. Les concerts sont annulés.
McCartney passe neuf nuits en détention, dans une cellule où il est désigné par un numéro. Le 25 janvier 1980, il est libéré sans être inculpé et expulsé vers l’Angleterre. Ses chansons sont retirées des ondes japonaises. Nous avons raconté ces journées en détail dans notre enquête sur le prisonnier numéro 22, et l’étrange affaire du morceau Frozen Jap dans notre article sur McCartney II et le Japon.
Ce que Tokyo a changé
Laurence Juber l’a résumé sans détour dans Guitar World : l’arrestation au Japon a été malheureuse, et elle a mis fin, dans les faits, au groupe de tournée. Les autres membres de Wings, qui attendaient à Tokyo, rentrent en Angleterre sans avoir joué une note. Denny Laine, furieux d’avoir perdu une tournée et les revenus qu’elle promettait, en tire un album, Japanese Tears.
McCartney, lui, publie le 16 mai 1980 McCartney II, un album entièrement joué et enregistré seul pendant l’été 1979, qui atteint la première place au Royaume-Uni. Wings reste officiellement en activité, et le groupe se retrouve encore à l’automne 1980 pour préparer un futur disque, mais le cœur n’y est plus. L’assassinat de John Lennon, le 8 décembre 1980, achève de convaincre McCartney de renoncer aux tournées pour un temps. En avril 1981, Denny Laine annonce qu’il quitte le groupe. Wings n’y survit pas.
Erreur fréquente : Back to the Egg aurait causé la fin de Wings
On lit parfois que l’accueil décevant de Back to the Egg a provoqué la séparation du groupe. Le lien est beaucoup plus indirect. Après la sortie de l’album, Wings part en tournée, joue une vingtaine de concerts au Royaume-Uni et prépare une tournée mondiale. C’est l’arrestation de Tokyo, en janvier 1980, qui interrompt tout, puis le succès de McCartney II, l’assassinat de Lennon et le départ de Denny Laine en avril 1981 qui mettent fin au groupe. Back to the Egg est le dernier album de Wings, mais il n’en est pas la cause de la fin.
La réévaluation
Un disque de musiciens
Pendant longtemps, Back to the Egg est resté le parent pauvre de la discographie de Wings. Les rétrospectives le jugent sévèrement : sur AllMusic, Stephen Thomas Erlewine y voit un ensemble de chansons parmi les moins remarquables de McCartney, sans la moindre étincelle ; sur Ultimate Classic Rock, Nick DeRiso parle d’une tentative à moitié aboutie de se frotter au punk et à la nouvelle vague.
Mais une autre lecture s’est imposée chez les musiciens. Spin It On et Arrow Through Me sont régulièrement citées comme des chansons sous-estimées. La seconde a été échantillonnée par Erykah Badu et louée par Beck. Old Siam, Sir et Getting Closer sont appréciées pour leur énergie brute, qui tranche avec l’image de McCartney le mélodiste. Et le Rockestra reste un moment unique de l’histoire du rock britannique, une photographie de la génération des années 1960 et 1970 réunie dans un même studio, quelques semaines après la mort de Keith Moon.
Les rééditions
La vie de Back to the Egg après 1979 passe aussi par ses rééditions. Le 20 juin 1989, l’album paraît pour la première fois en CD aux États-Unis, avec trois titres en bonus : Daytime Nighttime Suffering, la face B de Goodnight Tonight, que beaucoup de fans considèrent comme l’une des meilleures chansons de McCartney à cette période ; Wonderful Christmastime, le single de Noël de novembre 1979 ; et Rudolph the Red-Nosed Reggae, sa face B, une version instrumentale et reggae du chant de Noël de Johnny Marks.
En août 1993, la réédition britannique dans la série The Paul McCartney Collection reprend les mêmes bonus. C’est cette édition, largement diffusée, qui a fait découvrir l’album à une nouvelle génération d’auditeurs. En 2007, lors de sa mise en vente numérique, un remix de Goodnight Tonight vient s’y ajouter, de sorte que le single disco qui avait précédé l’album finit, près de trente ans plus tard, par y trouver une place.
Ces bonus modifient la perception du disque. Avec Daytime Nighttime Suffering et Wonderful Christmastime, l’édition CD donne une image plus complète de ce qu’était Wings en 1979 : un groupe capable de passer du punk au disco, de la ballade pastorale au swing des années 1930, et du rock le plus brut à la chanson de Noël. C’est précisément cette diversité que la critique de 1979 reprochait à l’album. C’est elle qui, aujourd’hui, en fait l’intérêt pour beaucoup d’auditeurs.
McCartney et son disque
McCartney lui-même a fait le chemin. De l’homme qui voyait dans son album un désastre complet, il est devenu celui qui, un livre de classements à la main, trouvait qu’une huitième place méritait qu’on donne son bras droit. Il a souvent répété, à propos de Wings, que le groupe avait réussi de façon étonnante et que n’importe qui d’autre aurait donné son bras droit pour une telle carrière. Back to the Egg est l’album qui illustre le mieux ce paradoxe : un disque très honorable, jugé comme un échec parce qu’il portait le nom de McCartney.
Il reste aussi le dernier témoignage du dernier Wings, celui de Juber et Holley, un groupe qui n’a vécu qu’un peu plus de deux ans et qui a enregistré un album, un single disco, un single de Noël et une vingtaine de concerts. Pour prolonger, notre sélection de 20 chansons pour découvrir les Wings et notre classement des dix meilleurs albums solo des Beatles permettent de situer Back to the Egg dans l’ensemble.
Chronologie de Back to the Egg
| Date | Événement |
|---|---|
| 1974 | Premières maquettes de Getting Closer et de Rockestra Theme |
| 1977 | Départ de Jimmy McCulloch et Joe English ; maquettes de Winter Rose et Love Awake à Campbeltown |
| 31 mars 1978 | Sortie de London Town |
| 29 juin – 27 juillet 1978 | Séances au studio Spirit of Ranachan, en Écosse, avec Laurence Juber et Steve Holley |
| 7 septembre 1978 | Mort de Keith Moon, qui devait participer au Rockestra |
| 11 – 29 septembre 1978 | Séances au château de Lympne, dans le Kent |
| 3 octobre 1978 | Séance du Rockestra au studio 2 d’Abbey Road |
| 16 – 17 octobre 1978 | Enregistrement de Baby’s Request, maquette destinée aux Mills Brothers |
| Janvier – février 1979 | Séances au Replica Studio de Soho Square, dont Goodnight Tonight |
| Mars 1979 | Derniers mixages à Abbey Road ; mix final de Getting Closer le 23 mars |
| 24 mai 1979 | Sortie américaine chez Columbia |
| 1er juin 1979 | Single Old Siam, Sir au Royaume-Uni (35e) |
| 5 juin 1979 | Single Getting Closer aux États-Unis (20e) |
| 8 juin 1979 | Sortie britannique chez Parlophone |
| 11 juin 1979 | Lancement au studio 2 d’Abbey Road, décoré en poêle à frire |
| 14 août 1979 | Single Arrow Through Me aux États-Unis (29e) |
| 17 août 1979 | Getting Closer et Baby’s Request en double face A au Royaume-Uni (60e) |
| 23 novembre 1979 | Début de la tournée britannique au Royal Court Theatre de Liverpool |
| 17 décembre 1979 | Concert de Glasgow, où est enregistrée la version live de Coming Up |
| 29 décembre 1979 | Concert pour le peuple du Kampuchea au Hammersmith Odeon ; dernier concert de Wings |
| 16 janvier 1980 | Arrestation de McCartney à l’aéroport de Narita ; annulation de la tournée japonaise |
| 25 janvier 1980 | Libération et expulsion vers l’Angleterre |
| Février 1980 | Rockestra Theme remporte le Grammy de la meilleure performance rock instrumentale |
| 16 mai 1980 | Sortie de McCartney II |
| Avril 1981 | Départ de Denny Laine et fin de Wings |
Pour replacer ces dates dans leur contexte, voir nos chronologies des années 1978, 1979 et 1980.
Guide d’écoute
Cinq morceaux pour commencer
- Arrow Through Me : sans guitare, avec basse au Fender Rhodes et cuivres, c’est le titre le plus moderne du disque et le plus admiré aujourd’hui.
- Spin It On : deux minutes de rock à toute allure, la preuve que Wings pouvait sonner comme un groupe de 1978.
- Getting Closer : le single américain, une chanson de 1974 enfin terminée, avec l’énergie de la nouvelle formation.
- Rockestra Theme : à écouter fort, pour mesurer ce que donnent trois batteurs et cinq guitaristes jouant ensemble.
- Winter Rose / Love Awake : le versant mélodique et pastoral de l’album, avec les cuivres de Black Dyke Mills.
Écouter l’album comme un tout
Il faut aussi écouter Back to the Egg d’une traite, dans l’ordre, pour percevoir le fil discret qui relie les morceaux : la radio qu’on règle dans Reception, la salle qui ouvre dans We’re Open Tonight, l’émission lointaine de The Broadcast, le salut au public de So Glad to See You Here. Écouté ainsi, l’album apparaît moins décousu qu’on l’a dit : c’est le portrait d’un groupe qui se prépare à partir en tournée, et qui n’imagine pas que cette tournée sera sa dernière.
Questions fréquentes sur Back to the Egg
Quand Back to the Egg est-il sorti ?
Le 24 mai 1979 aux États-Unis, chez Columbia, et le 8 juin 1979 au Royaume-Uni, chez Parlophone.
Est-ce le dernier album de Wings ?
Oui. C’est le septième et dernier album studio du groupe, qui se sépare en 1981.
Qui a produit l’album ?
Paul McCartney et Chris Thomas, producteur des Sex Pistols et futur producteur des Pretenders, qui avait travaillé sur l’Album blanc des Beatles.
Où a-t-il été enregistré ?
Au studio Spirit of Ranachan en Écosse, au château de Lympne dans le Kent, à Abbey Road et au Replica Studio de MPL à Soho Square, entre juin 1978 et mars 1979.
Qui jouait dans Wings à cette époque ?
Paul McCartney, Linda McCartney, Denny Laine, le guitariste Laurence Juber et le batteur Steve Holley.
Quel a été son classement ?
Sixième au Royaume-Uni et huitième aux États-Unis, où il a été certifié disque de platine.
Qu’est-ce que le Rockestra ?
Une formation d’une trentaine de musiciens réunie par McCartney le 3 octobre 1978 à Abbey Road, avec notamment Pete Townshend, David Gilmour, Hank Marvin, John Bonham et John Paul Jones.
L’album a-t-il remporté un prix ?
Oui : Rockestra Theme a remporté en 1980 le Grammy de la meilleure performance rock instrumentale.
Goodnight Tonight figure-t-elle sur l’album ?
Pas sur l’édition originale. Elle a été publiée en single en mars 1979 et n’a été ajoutée qu’en 2007, en remix, dans une édition numérique.
Pour qui Baby’s Request a-t-elle été écrite ?
Pour les Mills Brothers, que McCartney avait vus en concert à Nice en août 1978. Leur manager ayant demandé mille dollars pour l’enregistrer, McCartney l’a gardée pour Wings.
McCartney aimait-il cet album ?
Il l’a longtemps jugé comme un désastre, avant de revoir son jugement en constatant qu’il avait atteint la huitième place aux États-Unis, un résultat dont la plupart des artistes se seraient contentés.
Pourquoi Wings s’est-il séparé après cet album ?
Surtout à cause de l’arrestation de McCartney à Tokyo en janvier 1980, qui a annulé la tournée mondiale, puis du succès de McCartney II, de la mort de John Lennon et du départ de Denny Laine en avril 1981.
Petit glossaire
- Spirit of Ranachan : studio aménagé par McCartney dans une grange près de Campbeltown, en Écosse.
- Lympne : château médiéval du Kent, où Wings a enregistré en septembre 1978 avec un studio mobile.
- Replica Studio : réplique du studio 2 d’Abbey Road construite au sous-sol des bureaux de MPL, au 1 Soho Square, à Londres.
- Rockestra : mot-valise formé sur rock et orchestra, désignant l’ensemble de musiciens réuni pour la séance du 3 octobre 1978.
- Sunny Side Up et Over Easy : noms des deux faces du disque, empruntés à la manière de cuire les œufs au plat aux États-Unis.
- Hipgnosis : studio de graphisme londonien, auteur de la pochette.
- Gizmotron : dispositif inventé par Godley et Creme, de 10cc, qui fait vibrer en continu les cordes d’une guitare, utilisé sur The Broadcast.
- Kampuchea : nom officiel du Cambodge à la fin des années 1970, au profit duquel ont été organisés les concerts de décembre 1979.
Pour aller plus loin
- Back to the Egg : paroles, traductions et secrets de l’album
- Goodnight Tonight, le single disco de Wings
- Narita, prisonnier numéro 22 : l’arrestation de 1980
- Japanese Tears, l’album de Denny Laine né du désastre de Tokyo
- Wonderful Christmastime, le single de Noël de 1979
- Les producteurs de McCartney, de Chris Thomas à Nigel Godrich
- Les musiciens de scène de McCartney après les Beatles
- La discographie solo de McCartney, album par album
- Tout sur Wings et tout sur Paul McCartney
Sources et bibliographie
- The Paul McCartney Project, fiches de l’album Back to the Egg et des séances d’enregistrement de 1978 et 1979.
- Entretien de Paul McCartney avec le site Reverb, sur Back to the Egg et David Bowie.
- Laurence Juber, entretien avec Guitar World, 28 septembre 2026.
- Timothy White, critique de Back to the Egg, Rolling Stone, 1979.
- Robert Christgau, critique de Back to the Egg, Village Voice, 1979.
- John Rockwell, critique de Back to the Egg, The New York Times, 1979.
- Bob Woffinden, NME ; Ray Coleman, Melody Maker ; Tony Mitchell, Sounds ; Ronnie Gurr, Record Mirror ; Mitchell Cohen, Creem, 1979.
- Stephen Thomas Erlewine, critique de Back to the Egg, AllMusic.
- Nick DeRiso, How Back to the Egg Became Wings’ Last, Most Frustrating LP, Ultimate Classic Rock.
- The Beatles Bible, 16 janvier 1980 : l’arrestation de Paul McCartney au Japon.
- Livret de Back to the Egg, The Paul McCartney Collection, 1993.












