Il existe un paradoxe McCartney que tout amateur finit par rencontrer.
Paul McCartney est l’un des musiciens les plus célèbres de l’histoire. Son visage est universellement reconnu, sa voix aussi, et « Yesterday » demeure l’une des chansons les plus reprises jamais écrites. Pourtant, si l’on interroge un auditeur ordinaire sur sa carrière après 1970, la réponse tient généralement en trois titres : « Live and Let Die », « Band on the Run », « Mull of Kintyre ». Parfois « Ebony and Ivory », ce qui n’arrange rien.
Or cette carrière post-Beatles dure désormais cinquante-six ans, soit sept fois plus longtemps que les Beatles eux-mêmes. Elle compte plus de chansons publiées que l’intégralité du catalogue du groupe. Elle contient des sommets absolus, des expérimentations radicales, des échecs commerciaux instructifs et au moins trois périodes de renaissance créative complète.
Le problème n’est donc pas la qualité. Le problème est le volume, l’irrégularité et l’absence de porte d’entrée. Face à trente albums studio dont la réputation oscille entre le chef-d’œuvre et le naufrage, l’auditeur curieux abandonne avant d’avoir commencé.
Cette playlist est cette porte d’entrée.
Sommaire
La méthode de sélection
Quatre critères ont présidé au choix des vingt titres.
La représentativité chronologique. Chaque décennie est présente, de 1970 à 2026. Il ne s’agit pas de compiler les meilleures chansons dans l’absolu — exercice stérile — mais de faire entendre une trajectoire.
L’accessibilité immédiate. Ces vingt titres ne demandent aucune connaissance préalable. Aucune expérimentation ardue, aucun morceau qui ne se révèle qu’à la dixième écoute. Les albums difficiles de McCartney existent et méritent l’exploration, mais ce n’est pas le sujet ici.
La cohérence d’écoute. L’ensemble s’enchaîne. Les ruptures de ton sont voulues et placées aux jonctions entre les actes.
L’humeur estivale. McCartney est un musicien de plein air. Une partie considérable de son œuvre a été écrite en vacances, en Écosse, en Jamaïque, en Grèce, sur un bateau ou dans un jardin. Cette playlist en tient compte : elle penche vers la lumière, ce qui correspond à ce que McCartney fait de mieux et à ce que l’été demande.
Un mot sur les Wings
Une précision indispensable pour qui découvre.
Entre 1971 et 1981, McCartney n’a pas publié sous son nom mais sous celui d’un groupe, Wings, dont il était le chanteur, le bassiste, le principal compositeur et le patron. Linda McCartney y tenait les claviers et les chœurs ; Denny Laine, ancien des Moody Blues, y fut le seul autre membre permanent. Les guitaristes et batteurs se sont succédé à un rythme soutenu.
Dans le langage courant et dans les catalogues de streaming, les albums de Wings sont aujourd’hui rangés sous le nom de Paul McCartney. C’est commercialement logique et historiquement discutable. Cette playlist les intègre sans état d’âme, en signalant à chaque fois la formation réelle.
Acte I — L’homme qui recommence (1970-1971)
Le contexte est celui d’un effondrement.
En avril 1970, McCartney a vingt-sept ans. Les Beatles se disloquent dans un climat de procédures juridiques et de rancunes publiques. Il a perdu son groupe, son meilleur ami, son statut et sa raison d’être professionnelle en l’espace de quelques mois. Il se retire dans sa ferme d’Écosse, boit beaucoup, ne se lève plus. Linda McCartney le pousse à réenregistrer.
Les deux albums qui en résultent — McCartney en 1970 et Ram en 1971 — ont été massacrés par la critique de l’époque, qui attendait un successeur d’Abbey Road et reçut des chansons domestiques enregistrées dans une cuisine. Ils sont aujourd’hui considérés comme deux des sommets de sa discographie, et leur influence sur la pop indépendante des années 2000 est considérable.
C’est par là qu’il faut commencer, parce que c’est là que McCartney est le plus nu.
1. « Every Night » (McCartney, 1970)
Deux minutes trente-trois. La chanson d’un homme qui n’arrive pas à sortir de chez lui.
Le texte est d’une simplicité déconcertante : le narrateur explique que chaque soir il voudrait sortir et se soûler, chaque matin il voudrait rester couché — mais qu’aujourd’hui il fera autrement, grâce à quelqu’un. Ce quelqu’un est Linda, et la chanson est l’un des documents les plus directs jamais produits sur la dépression de McCartney après la rupture.
Musicalement, c’est un modèle d’économie. Guitare acoustique, basse, une batterie discrète, quelques chœurs. McCartney joue absolument tout, sans exception. La mélodie du refrain, qui monte par paliers, est du McCartney de très haut niveau — le genre de ligne qu’on croit avoir toujours connue à la première écoute.
L’esquisse remonte à un séjour en Grèce à l’été 1969, quelques mois avant la fin officielle des Beatles. C’est donc une chanson écrite alors que tout tenait encore, et enregistrée alors que plus rien ne tenait.
À écouter pour : comprendre en deux minutes trente que la carrière solo de McCartney ne commence pas par une déclaration d’ambition mais par un aveu de fragilité.
2. « Maybe I’m Amazed » (McCartney, 1970)
Le sommet absolu. Et l’un des grands mystères commerciaux de sa carrière.
Si l’on ne devait retenir qu’une seule chanson de la période solo, ce serait celle-ci, et la question ne se discuterait guère. Une déclaration d’amour à Linda, écrite fin 1969 au piano dans la maison de Cavendish Avenue à Londres, chantée dans un registre de gorge que McCartney n’utilise que dans ses grands moments — celui de « Oh! Darling » et de « Helter Skelter ».
La structure est irrégulière, presque bancale, et c’est précisément ce qui la rend bouleversante : la chanson n’obéit pas à une forme couplet-refrain, elle avance par vagues successives, chaque relance montant plus haut que la précédente. Le solo de guitare, joué par McCartney lui-même, est l’un des rares moments où il se laisse aller à jouer sale.
L’anomalie est ailleurs. « Maybe I’m Amazed » n’a jamais été publiée en single à sa sortie. Il faudra attendre 1977 et une version en concert extraite de Wings over America pour qu’elle entre dans les classements américains. Une décision de gestion de catalogue restée inexpliquée, qui a probablement coûté à McCartney le titre de plus grande chanson d’amour des années 1970.
À écouter pour : la voix. Et pour constater que McCartney, seul dans un studio avec sa femme aux chœurs, pouvait encore atteindre ce niveau six semaines après la fin des Beatles.
3. « Another Day » (single, février 1971)
Le premier single solo, et la première attaque de Lennon.
Publié le 19 février 1971, « Another Day » est le tout premier 45 tours de McCartney sous son propre nom. Il atteint la deuxième place au Royaume-Uni et la cinquième aux États-Unis. C’est une chanson d’observation urbaine, portrait d’une employée de bureau solitaire dont la journée se répète à l’identique — le versant féminin et adulte d’« Eleanor Rigby », écrit par le même homme cinq ans plus tard.
Deux éléments méritent l’attention.
Le premier est chronologique. La chanson n’a pas été écrite en 1971. Elle existait déjà en janvier 1969 : on l’entend jouée par McCartney pendant les séances Get Back, captée par les magnétophones qui tournaient en permanence. Elle appartient donc au dernier réservoir de chansons composées à l’époque du groupe.
Le second est juridique. Le crédit d’écriture porte « Paul et Linda McCartney ». Ce n’était pas une galanterie : c’était une manœuvre destinée à soustraire une partie des droits d’édition au circuit qui gérait le catalogue Lennon-McCartney. L’affaire finira devant les tribunaux, l’éditeur contestant que Linda, sans formation musicale, ait pu coécrire quoi que ce soit. McCartney gagnera.
Lennon, lui, réglera ses comptes à sa manière : dans « How Do You Sleep? » sur Imagine, il évoquera dédaigneusement ce que McCartney produisait alors.
À écouter pour : la mélancolie discrète du texte, et pour entendre à quoi ressemblait un tube de McCartney lorsqu’il n’avait plus rien à prouver et tout à défendre.
4. « Uncle Albert / Admiral Halsey » (Ram, 1971)
Le retour du McCartney bricoleur de formes, et son premier numéro un américain en solo.
Sept minutes ? Non : quatre minutes quarante-neuf, mais qui contiennent trois chansons distinctes cousues bout à bout, avec bruits de pluie, coups de téléphone, mouettes enregistrées et section de cuivres. C’est le McCartney de la face B d’Abbey Road, celui qui adore assembler des fragments — sauf qu’ici personne ne lui dit d’arrêter.
Le premier segment est une ballade au piano adressée à un oncle Albert absent, à qui le narrateur présente des excuses embarrassées. Le second bascule sans prévenir dans un morceau de fanfare consacré à un amiral Halsey. Le troisième referme le tout.
Les deux personnages ont existé. Albert Kendall était le grand-oncle par alliance de McCartney, un homme que la famille se rappelait pour son habitude de citer la Bible quand il avait bu. William « Bull » Halsey était un amiral américain de la Seconde Guerre mondiale. Le rapprochement des deux relève du pur jeu associatif.
La chanson atteint la première place du Billboard Hot 100 en septembre 1971 — le premier numéro un américain de McCartney après les Beatles — et remporte un Grammy l’année suivante dans la catégorie de l’arrangement accompagnant un chanteur. Les orchestrations de Ram portent la signature de George Martin, retrouvé pour l’occasion.
À écouter pour : la démonstration que la fantaisie formelle de McCartney n’avait pas besoin des Beatles pour exister.
Acte II — Wings, ou la reconquête (1973-1975)
Le passage de l’acte I à l’acte II est brutal, et il faut le savoir avant d’appuyer sur lecture.
Entre 1971 et 1973, McCartney fait un choix qui déroute tout le monde : plutôt que de capitaliser sur son statut d’ancien Beatle, il monte un groupe avec sa femme — qui ne sait pas jouer — et part faire des concerts non annoncés dans des universités britanniques pour quelques livres l’entrée. Les deux premiers albums de Wings sont faibles et les critiques impitoyables.
Puis, en 1973, tout bascule en l’espace de quelques mois. Une commande de James Bond, un album enregistré dans des conditions rocambolesques au Nigeria, et McCartney redevient le compositeur de pop le plus efficace du monde.
C’est la période la plus immédiatement séduisante de sa carrière, et celle par laquelle beaucoup d’auditeurs tombent définitivement amoureux.
5. « Live and Let Die » (single, 1973)
Le premier thème de James Bond confié à un groupe de rock. Et l’un des arrangements les plus violents jamais signés George Martin.
La commande vient des producteurs de la série, qui souhaitent moderniser une formule jusque-là confiée à des voix de music-hall. McCartney accepte à une condition : que George Martin produise et orchestre. Il lit le roman de Ian Fleming en une journée, écrit la chanson le lendemain matin.
Le résultat est un objet hybride et parfaitement maîtrisé : une ballade au piano qui explose brutalement en un tutti d’orchestre, avant de basculer dans un intermède de reggae approximatif, puis de repartir. L’enregistrement a lieu aux studios AIR de Londres en octobre 1972.
Le morceau est nommé aux Oscars, atteint la deuxième place aux États-Unis, et devient — c’est un fait mesurable — le titre le plus systématiquement joué en concert par McCartney depuis cinquante ans, avec sa charge pyrotechnique devenue rituelle.
La reprise de Guns N’ Roses en 1991 lui offrira une seconde vie auprès d’un public qui ignorait tout des Beatles.
À écouter pour : le moment exact, à cinquante secondes, où l’orchestre entre. Peu de choses dans la pop des années 1970 frappent aussi fort.
6. « Band on the Run » (Band on the Run, 1973)
La chanson-titre d’un album enregistré dans des conditions absurdes, et le disque qui a sauvé sa carrière.
L’histoire est célèbre et mérite d’être rappelée exactement. McCartney décide d’enregistrer au Nigeria, dans un studio EMI de Lagos, pour des raisons d’exotisme et de fiscalité. Quelques jours avant le départ, le guitariste Henry McCullough et le batteur Denny Seiwell quittent le groupe. Wings part à trois : Paul, Linda et Denny Laine. Sur place, le studio est en travaux, le climat éprouvant. McCartney et Linda sont agressés et dépouillés dans la rue, perdant au passage des cassettes de démos. Fela Kuti vient au studio accuser publiquement McCartney de venir voler la musique africaine.
De ce chaos sort le meilleur album de sa carrière solo.
Le morceau-titre est une suite en trois parties : une ouverture lente et flottante, un pont de transition, puis un galop acoustique irrésistible. McCartney y joue la batterie, la basse et l’essentiel des guitares — non par mégalomanie, mais parce qu’il n’y avait plus personne d’autre.
Précision utile : contrairement à la légende, l’album n’a pas été entièrement fait à Lagos. Les surimpressions d’orchestre, arrangées par Tony Visconti, ont été enregistrées à Londres aux studios AIR à la fin des séances. Lagos a fourni la matière brute et la mythologie ; Londres a fourni la finition.
À écouter pour : la construction. Trois chansons différentes en cinq minutes, et pas une seule soudure visible.
7. « Jet » (Band on the Run, 1973)
Quatre minutes de pure euphorie, dont personne n’a jamais compris les paroles — l’auteur compris.
Si l’on cherche le morceau qui résume le plaisir immédiat que procure McCartney, c’est celui-ci. Un riff de synthétiseur ascendant, une section de cuivres, un refrain hurlé, une énergie qui ne retombe jamais. C’est du rock de stade avant l’invention du rock de stade.
Le texte, en revanche, est du charabia assumé. McCartney a donné au fil des décennies plusieurs explications contradictoires sur l’origine du mot « Jet » : le nom d’un chiot labrador que le couple possédait, celui d’un poney, ou rien du tout. Il a fini par admettre que la sonorité lui plaisait et que le sens était venu ensuite, ou pas.
C’est une clé pour comprendre McCartney : chez lui, le son précède le sens, et il a toujours refusé de s’en excuser. Là où Lennon partait d’une idée pour trouver une mélodie, McCartney part d’une mélodie et lui trouve une idée si le temps le permet.
À écouter pour : le refrain, à plein volume, fenêtres ouvertes. C’est l’usage prévu.
8. « Listen to What the Man Said » (Venus and Mars, 1975)
Le morceau le plus estival de tout le catalogue, enregistré à La Nouvelle-Orléans avec un saxophoniste de passage.
Wings s’installe en 1975 aux studios Sea-Saint de La Nouvelle-Orléans, propriété d’Allen Toussaint. L’ambiance est détendue, la ville chaude, les musiciens locaux nombreux.
McCartney veut un solo de saxophone sur le morceau. Le saxophoniste Tom Scott se trouve en ville ; on l’appelle, il passe, il joue le solo en une ou deux prises et repart. Ce solo — chantant, souple, parfaitement placé — est devenu l’un des plus reconnaissables de la pop des années 1970. Dave Mason, ancien de Traffic, ajoute une guitare.
Le morceau atteint la première place aux États-Unis. Il n’a strictement rien à démontrer : c’est une chanson pop de trois minutes cinquante sur le fait que l’amour finit par arriver, jouée par des gens manifestement heureux d’être ensemble.
Il y a chez McCartney une capacité, rare et souvent méprisée par la critique, à produire de la joie non ironique. C’en est l’exemple le plus pur.
À écouter pour : le solo de saxophone, et pour se rappeler qu’une chanson n’a pas besoin d’être grave pour être réussie.
Acte III — Le sommet populaire et la sortie de route (1976-1980)
Entre 1975 et 1979, Wings est le groupe le plus rentable de la planète. La tournée américaine de 1976 remplit des arénas, l’album live qui en sort est un triple disque, McCartney vend plus de disques que n’importe quel ancien Beatle.
Puis, en trois ans, tout se défait : les albums s’affadissent, les musiciens partent, une arrestation à Tokyo pour possession de cannabis annule une tournée japonaise en 1980 et met fin au groupe. Wings meurt officiellement en 1981.
Cette période contient à la fois le McCartney le plus universellement aimé et le plus violemment moqué. Les quatre titres retenus couvrent les deux versants.
9. « Let ‘Em In » (Wings at the Speed of Sound, 1976)
Une sonnette de porte, une marche militaire ralentie, et un défilé de personnes réelles.
Le morceau s’ouvre sur un carillon de porte — celui de la maison de McCartney, enregistré tel quel. Puis vient une caisse claire en rythme de parade, un piano électrique, et une mélodie d’une lenteur presque hypnotique.
Le texte consiste essentiellement en une énumération de gens qui frappent à la porte et qu’il faut faire entrer. Ces noms sont réels : Brother Michael est le frère cadet de Paul, Mike McGear, musicien lui-même ; Auntie Gin est sa tante Gin, personnage familier de la famille McCartney ; Phil et Don sont les frères Everly, idoles absolues de Paul et John dans les années 1950 ; Martin Luther renvoie à Martin Luther King.
C’est une chanson d’hospitalité, ce qui est à la fois trivial et exactement conforme au tempérament de son auteur. Elle atteint la deuxième place au Royaume-Uni. Le chanteur de soul Billy Paul en donnera une reprise superbe la même année.
À écouter pour : le groove, très lent, très tenu, qui montre un McCartney capable de résister à sa propre virtuosité mélodique.
10. « Silly Love Songs » (1976)
La réponse d’un homme à quinze ans de moqueries. Et la meilleure ligne de basse de sa carrière solo.
Depuis la séparation des Beatles, McCartney encaisse le même reproche : il écrirait des chansons d’amour sirupeuses et sans substance, quand Lennon écrirait des choses sérieuses. Le reproche vient de la presse rock, et il vient aussi, sous forme plus cruelle, de Lennon lui-même.
En 1976, McCartney choisit de répondre non par un démenti mais par une revendication. Le morceau s’intitule « Chansons d’amour idiotes », le texte dit en substance qu’il n’y a rien de mal à en écrire, et la démonstration se fait par les moyens de la musique elle-même.
Car la vraie réponse est dans la basse. La ligne, empruntée au vocabulaire disco alors dominant, est mobile, chantante, contrapuntique, présente sur toute la durée du morceau. Elle rappelle que l’auteur de ces prétendues niaiseries est l’un des trois ou quatre plus grands bassistes de l’histoire de la musique populaire.
Le morceau reste cinq semaines en tête du Billboard Hot 100 et termine premier du classement annuel américain de 1976. La réponse a porté.
À écouter pour : suivre la basse, et uniquement la basse, pendant les cinq minutes cinquante. C’est un cours.
11. « Mull of Kintyre » (single, 1977)
Une valse écossaise avec cornemuses. Le plus grand succès commercial britannique de sa carrière, et le morceau qui divise le plus ses admirateurs.
McCartney possède depuis 1966 une ferme, High Park, dans la péninsule de Kintyre, au sud-ouest de l’Écosse. C’est là qu’il s’est réfugié après la fin des Beatles, là qu’il a élevé ses enfants à l’écart, là qu’il a écrit une partie considérable de son œuvre.
« Mull of Kintyre », coécrit avec Denny Laine, est une déclaration d’amour à ce lieu, sur un rythme de valse, avec la participation du Campbeltown Pipe Band, orchestre de cornemuses local recruté pour l’occasion.
Le résultat est un phénomène. Le single devient le premier disque à dépasser les deux millions d’exemplaires vendus au Royaume-Uni, et il conserve le record du plus gros succès de l’histoire du pays jusqu’à l’arrivée de Band Aid en 1984.
Il faut cependant deux précisions. D’abord, il s’agit d’un double face A : l’autre titre, « Girls’ School », fut celui que la maison de disques poussa aux États-Unis, où les cornemuses semblaient invendables. Ensuite, le succès est presque exclusivement britannique et irlandais ; le morceau n’a jamais percé en Amérique.
Beaucoup d’amateurs de rock trouvent ce disque insupportable. Ils ont le droit. Il n’en reste pas moins un document important sur ce que McCartney fait quand il cesse complètement de chercher à plaire à la critique.
À écouter pour : l’entrée des cornemuses au second couplet, qui est un moment de production remarquable, et pour comprendre ce que le mot « populaire » signifie réellement.
12. « Coming Up » (McCartney II, 1980)
Le morceau le plus étrange de sa période commerciale. Et celui qui a fait sortir Lennon de sa retraite.
À l’été 1979, McCartney s’enferme seul dans sa maison d’Écosse avec un magnétophone et une collection de machines. Il n’a pas de projet précis. Il enregistre pendant des semaines, sans musiciens, en jouant avec les vitesses de bande et les séquenceurs.
Le disque qui en sort, McCartney II, désoriente tout le monde en 1980 : c’est un album de pop électronique bricolée, plus proche de ce que font alors les jeunes groupes new wave que de Wings. Il sera réhabilité trente ans plus tard par une génération de producteurs électroniques qui y verront un objet précurseur.
« Coming Up » en est le sommet. La voix est traitée par variation de vitesse, ce qui lui donne cette qualité irréelle, presque de dessin animé. Le groove est sec, obsessionnel. Le clip vidéo, où McCartney interprète lui-même tous les membres d’un groupe fictif grâce à des trucages, est resté célèbre.
Le détail historique : John Lennon, alors retiré de la musique depuis cinq ans à New York, entend le morceau à la radio. Il en parlera dans ses derniers entretiens comme d’un déclic — la preuve que McCartney faisait encore quelque chose d’intéressant, et l’un des éléments qui l’ont poussé à retourner en studio pour ce qui deviendra Double Fantasy.
Précision de classement : aux États-Unis, ce n’est pas cette version studio qui a atteint la première place, mais une version en concert enregistrée à Glasgow en décembre 1979 avec Wings, placée en face B et préférée par les radios américaines.
À écouter pour : la bizarrerie. Et parce que c’est probablement le morceau de cette playlist qui surprendra le plus ceux qui croient connaître McCartney.
Acte IV — Après John (1982-1997)
Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné à New York.
L’événement coupe la carrière de McCartney en deux. Il perd d’un coup l’ami de jeunesse, le rival, l’interlocuteur imaginaire de toutes ses chansons, et la possibilité d’une réconciliation à laquelle il croyait encore. Il annule ses projets, reste chez lui plusieurs mois, et déclare devant les caméras cette phrase maladroite — « c’est vraiment un coup dur » — qui lui sera reprochée pendant des années alors qu’elle n’était que le réflexe d’un homme incapable de parler.
Les quinze années qui suivent sont les plus inégales de sa discographie. Elles contiennent des échecs retentissants, une comédie musicale ratée, un film catastrophique, et aussi certaines de ses plus belles chansons.
13. « Here Today » (Tug of War, 1982)
La lettre à John. Une des rares chansons de deuil de la pop qui ne triche pas.
Écrite dans les mois qui suivent l’assassinat, « Here Today » est construite comme un dialogue impossible : le narrateur imagine ce que Lennon répondrait s’il pouvait l’entendre, et anticipe qu’il se moquerait de lui. C’est exactement juste, et c’est ce qui rend la chanson si douloureuse — McCartney sait que la seule réaction possible de Lennon à une chanson d’hommage aurait été le sarcasme.
Le texte évoque un souvenir précis : une nuit où les deux hommes, jeunes, se seraient dit des choses vraies. On ne saura jamais lesquelles.
Musicalement, tout est retenu : une guitare acoustique, une voix, et un quatuor à cordes arrangé par George Martin, retrouvé pour l’album entier. Rien de spectaculaire, aucun crescendo. La chanson se termine sans résolution.
McCartney la joue régulièrement en concert depuis 2002, généralement seul sur scène. Il lui arrive de ne pas y arriver.
À écouter pour : la pudeur. C’est l’exact opposé de ce que l’industrie attendait de lui à ce moment-là.
14. « My Brave Face » (Flowers in the Dirt, 1989)
La rencontre avec Elvis Costello, et le retour de la basse Höfner.
À la fin des années 1980, McCartney traverse un creux artistique reconnu par lui-même. Il cherche un partenaire d’écriture capable de lui tenir tête — quelqu’un qui, comme Lennon autrefois, lui dise non.
Il le trouve en Elvis Costello, de dix-huit ans son cadet, admirateur des Beatles mais nullement intimidé. Leur collaboration produit une douzaine de chansons, dont plusieurs figurent sur Flowers in the Dirt.
Costello fait deux choses décisives. Il pousse McCartney vers des textes moins lisses. Et, surtout, il le convainc de reprendre la basse Höfner en forme de violon, instrument abandonné depuis 1969 et associé à l’ère Beatles, que McCartney évitait précisément pour cette raison. Ce simple changement d’instrument modifie le son, le jeu et l’assurance.
« My Brave Face » est le résultat le plus immédiat : une pop nerveuse, avec un pont harmoniquement retors qui porte clairement la marque de Costello, et une ligne de basse mélodique qui rappelle « Rain » ou « Something ».
À écouter pour : entendre ce que devient McCartney lorsqu’on lui résiste. C’est un argument central pour comprendre toute sa carrière.
15. « Hope of Deliverance » (Off the Ground, 1993)
Le grand succès européen des années 1990, souvent ignoré des Britanniques et des Américains.
Voici une anomalie géographique qui parlera particulièrement au public francophone. « Hope of Deliverance » n’a atteint que la dix-huitième place au Royaume-Uni et n’a rien fait aux États-Unis. En Europe continentale, en revanche, ce fut un phénomène : premier ou deuxième rang en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Norvège, et un succès considérable en France, où le morceau a tourné en boucle pendant des mois.
Cette divergence n’est pas anecdotique. Elle illustre une réalité durable : le public continental a toujours entretenu avec McCartney une relation plus décomplexée que la presse anglo-saxonne, prompte à le condescendre.
Le morceau lui-même est une pièce acoustique en rythme ternaire, aux percussions latines, portée par une guitare à douze cordes et des chœurs en canon. C’est de la pop folk lumineuse et sans arrière-pensée, exactement le genre de chose que McCartney réussit sans effort apparent.
À écouter pour : l’énergie du refrain, et pour une raison plus personnelle — c’est très probablement le McCartney solo que la génération francophone des années 1990 connaît le mieux sans savoir qu’elle le connaît.
16. « Calico Skies » (Flaming Pie, 1997)
Deux minutes trente-deux d’une seule guitare acoustique. Écrite pendant un ouragan.
En août 1991, l’ouragan Bob frappe la côte est des États-Unis. McCartney se trouve à Long Island. L’électricité est coupée pendant plusieurs jours. Privé de tout instrument amplifié, il prend une guitare acoustique et écrit.
« Calico Skies » naît de cette contrainte. La chanson ne sera enregistrée que six ans plus tard, pour Flaming Pie — album de retour en grâce, produit dans le sillage du projet Anthology qui avait replongé McCartney dans sa propre histoire.
L’enregistrement respecte l’origine : une guitare, une voix, quelques harmonies vocales, un tambourin. Rien d’autre. Le premier couplet est une chanson d’amour d’une simplicité extrême ; le dernier bascule vers un propos pacifiste. Cette bascule, faite sans emphase, est ce qui empêche le morceau d’être seulement joli.
À écouter pour : le silence autour de la voix. Et parce qu’il est utile, dans une playlist, de ménager un moment où presque rien ne se passe.
Acte V — La troisième vie (2005-2026)
C’est la partie la plus méconnue, et de loin la plus intéressante pour qui découvre aujourd’hui.
À partir du milieu des années 2000, McCartney fait un choix que peu d’artistes de son rang assument : il confie ses albums à des producteurs beaucoup plus jeunes, issus de scènes qui ne lui doivent rien, et il accepte de se laisser diriger. Nigel Godrich, Youth, Mark Ronson, Greg Kurstin, Andrew Watt. Le résultat est une série de disques nettement supérieure à ce qu’il produisait vingt ans plus tôt.
Il traverse dans le même temps un deuil — Linda McCartney meurt en 1998 —, un remariage désastreux, un divorce très public, puis un remariage heureux en 2011. Et il continue de tourner devant des stades pleins passé quatre-vingts ans.
17. « Fine Line » (Chaos and Creation in the Backyard, 2005)
Le disque où quelqu’un a enfin osé lui dire non. Deuxième épisode.
L’histoire mérite d’être racontée précisément, parce qu’elle est exemplaire.
C’est George Martin, alors retiré, qui recommande à McCartney de travailler avec Nigel Godrich, producteur de Radiohead et de Beck. La rencontre est difficile. Godrich renvoie le groupe de tournée de McCartney, jugeant qu’il jouait trop confortablement. Il refuse des chansons. Il exige que McCartney tienne lui-même tous les instruments, comme en 1970. Il conteste des arrangements que personne ne conteste plus depuis quarante ans.
McCartney raconte avoir été profondément agacé, puis avoir cédé. Le résultat, Chaos and Creation in the Backyard, est unanimement salué comme son meilleur album depuis les années 1980.
« Fine Line » ouvre le disque : un piano martelé, un tempo pressé, une mélodie qui ne s’installe jamais tout à fait, un texte sur la frontière ténue entre le courage et l’imprudence. C’est un McCartney tendu, ce qui est rare et précieux.
Note : Nigel Godrich a annoncé en juillet 2026 la formation du duo Dragonflies avec Dhani Harrison, dont le premier album paraîtra en septembre sur le label fondé par George Harrison — bouclant une boucle assez remarquable.
À écouter pour : entendre ce que produit la contrainte imposée. Décidément le meilleur régime pour McCartney.
18. « Sing the Changes » (The Fireman, Electric Arguments, 2008)
Le projet parallèle secret, et l’un des morceaux les plus enthousiasmants des vingt dernières années.
The Fireman est un duo formé en 1993 par McCartney et le producteur Youth, ancien bassiste de Killing Joke. Les deux premiers albums, largement instrumentaux et ambient, sont publiés sans que le nom de McCartney apparaisse. Beaucoup d’acheteurs ignoraient de qui il s’agissait.
Electric Arguments, troisième et dernier volet publié en 2008, change de méthode : treize titres enregistrés en treize jours, à raison d’une chanson par jour, écrite, jouée et mixée dans la journée. Aucune préparation. Aucun retour en arrière.
« Sing the Changes » est le sommet du disque. Une montée d’accords euphorique, une voix mixée loin, une batterie qui pousse en permanence. Cela ne ressemble à aucun autre morceau de son catalogue : c’est du rock de stade des années 2000, dans une esthétique proche de ce que faisaient alors les groupes britanniques que McCartney aurait pu prendre de haut.
Il l’a d’ailleurs intégré à ses propres tournées, ce qui vaut reconnaissance.
À écouter pour : la surprise. Un auditeur à qui l’on passerait ce morceau sans le nommer ne penserait pas une seconde à Paul McCartney.
19. « Find My Way » (McCartney III, 2020)
Le troisième volet d’une trilogie commencée cinquante ans plus tôt, enregistré pendant le confinement.
Le principe des albums intitulés McCartney est constant depuis 1970 : McCartney seul, jouant tous les instruments, sans producteur extérieur. McCartney en 1970, après la fin des Beatles. McCartney II en 1980, après la fin de Wings. McCartney III en 2020, pendant la pandémie.
L’enregistrement a lieu au moulin de Hogg Hill, dans le Sussex, où McCartney possède son studio. Il n’y a personne d’autre. C’est exactement la situation de 1970, à cinquante ans de distance et pour des raisons entièrement différentes.
« Find My Way » est le morceau le plus immédiat du disque : un clavecin électrique, un groove sec, une mélodie de refrain d’une évidence agaçante. Le texte s’adresse à quelqu’un de perdu et lui propose de le guider — ce qui, publié en décembre 2020, prenait une résonance particulière.
Une version remaniée par Beck figure sur l’album de relectures McCartney III Imagined, et vaut l’écoute.
À écouter pour : la vitalité, tout simplement. L’homme a soixante-dix-huit ans lorsqu’il enregistre cela, seul, dans un studio vide, pendant une pandémie.
20. « Home to Us » (The Boys of Dungeon Lane, 2026)
Le dernier chapitre en date. Et le dernier duo entre les deux Beatles survivants.
The Boys of Dungeon Lane est paru le 29 mai 2026 chez Capitol, premier album solo de McCartney depuis près de six ans. Il est coproduit avec Andrew Watt, à partir de séances entamées dès 2021 et poursuivies entre les étapes de la tournée Got Back. Comme sur McCartney III, l’auteur y tient la majorité des instruments.
Le disque est ouvertement autobiographique. Son titre reprend une formule que McCartney avait employée dans « In Liverpool », une maquette de 1991 restée inédite ; Dungeon Lane est une rue du quartier de Speke, à Liverpool, où il a grandi. Les chansons évoquent l’enfance dans le Liverpool de l’après-guerre, ses parents, et les premières années avec George Harrison et John Lennon, bien avant que le monde n’entende parler d’eux.
« Home to Us », deuxième single publié le 8 mai 2026, est un duo avec Ringo Starr. Le morceau est né en 2024 d’une improvisation entre Starr et Andrew Watt, qui habitait dans le voisinage ; McCartney l’a ensuite repris et achevé. Il est cosigné McCartney-Watt.
Entendre les deux derniers Beatles chanter ensemble en 2026, sur une chanson qui parle de rentrer à la maison, produit un effet difficile à décrire et qu’aucune analyse ne remplace.
À écouter pour : refermer la playlist là où elle devait se refermer. Cinquante-six ans après « Every Night », le même homme, la même voix un peu plus basse, et toujours la même obstination.
Comment écouter cette playlist
Dans l’ordre, une première fois
Les cinq actes racontent une histoire, et cette histoire ne fonctionne que dans l’ordre. Le passage de l’acte I (nu, domestique, blessé) à l’acte II (triomphal, coloré, collectif) est l’un des grands récits de la pop des années 1970, et il ne s’entend qu’en séquence.
Durée totale : environ soixante-quinze minutes. Cela correspond à un trajet, à une préparation de repas, à une session de plage.
Ensuite, par affinité
Après une première écoute intégrale, la playlist se prête au découpage.
Si vous aimez le McCartney intime : titres 1, 2, 13, 16. Quatre chansons, une guitare ou un piano, presque rien d’autre.
Si vous aimez le McCartney flamboyant : titres 4, 5, 6, 7, 10. Les arrangements, les cuivres, les suites de fragments.
Si vous cherchez le McCartney inattendu : titres 12, 17, 18. C’est là que se trouvent les surprises, et c’est de là que partent la plupart des explorations sérieuses.
Si vous voulez simplement de la lumière : titres 8, 9, 15, 19.
Le format d’écoute
Deux recommandations pratiques.
Les remasterisations de la collection Archive — série de rééditions supervisées depuis 2010 — offrent des transferts nettement supérieurs aux premiers repiquages numériques des années 1980, particulièrement pour Band on the Run, Ram et Venus and Mars. Sur les plateformes de streaming, ce sont généralement ces versions qui sont proposées par défaut aujourd’hui.
Pour l’écoute en extérieur, préférez une enceinte capable de restituer les basses : une part considérable de l’intérêt de ce catalogue se trouve dans la ligne de basse, et une écoute sur haut-parleur de téléphone en supprime purement et simplement l’essentiel.
Pour aller plus loin : dix titres de deuxième cercle
Une fois la playlist assimilée, voici les dix titres vers lesquels il faut naturellement se diriger.
- « Too Many People » (Ram, 1971) — l’attaque contre Lennon qui déclenchera « How Do You Sleep? ».
- « Heart of the Country » (Ram, 1971) — le McCartney rural dans sa forme la plus pure.
- « Little Lamb Dragonfly » (Red Rose Speedway, 1973) — six minutes superbes sur un album par ailleurs médiocre.
- « Let Me Roll It » (Band on the Run, 1973) — la réponse musicale à Lennon, dans son propre langage sonore.
- « Venus and Mars / Rock Show » (1975) — l’ouverture d’album la plus ambitieuse de Wings.
- « Waterfalls » (McCartney II, 1980) — la ballade électronique la plus étrange de son catalogue.
- « Wanderlust » (Tug of War, 1982) — inspirée par un incident sur un bateau du même nom.
- « That Was Me » (Memory Almost Full, 2007) — un exercice d’autobiographie directe, précurseur de l’album de 2026.
- « Come On to Me » (Egypt Station, 2018) — un McCartney de soixante-seize ans en pleine forme rythmique.
- « Days We Left Behind » (The Boys of Dungeon Lane, 2026) — le premier single du dernier album, publié le 26 mars 2026.
Et, pour l’auditeur qui souhaite prolonger vers les Beatles eux-mêmes, la playlist compagnon publiée ici même sur le même principe reste le meilleur point de départ.
Correctifs factuels
Six affirmations largement répandues méritent d’être rectifiées.
Correctif n° 1 — « McCartney (1970) a été entièrement enregistré à la maison »
C’est l’un des mythes fondateurs de l’album, et il est faux à moitié. McCartney a bien commencé seul, chez lui à Cavendish Avenue, avec un magnétophone Studer quatre pistes obtenu auprès d’EMI et sans table de mixage — ce qui explique le son volontairement rugueux de plusieurs plages. Mais le disque a été achevé en studio professionnel, aux studios Morgan puis à Abbey Road, où McCartney réservait du temps sous un pseudonyme pour éviter d’être repéré par ses anciens partenaires. « Maybe I’m Amazed » a été enregistrée à Abbey Road, pas dans un salon.
Correctif n° 2 — L’origine du mot « Jet »
On lit couramment que « Jet » serait le nom du chien de McCartney, présenté comme un fait établi. En réalité, McCartney a donné au moins trois explications différentes au fil des décennies : un chiot labrador, un poney, ou rien du tout. Il a lui-même reconnu que le mot avait été choisi pour sa sonorité et que le sens, s’il en existait un, était venu après. Il n’existe pas de version canonique de cette anecdote.
Correctif n° 3 — « Band on the Run a été enregistré au Nigeria »
Partiellement. Les séances principales se sont bien déroulées à Lagos en août et septembre 1973, dans des conditions difficiles amplement documentées. Mais l’album a été achevé à Londres, aux studios AIR, où furent ajoutées les surimpressions d’orchestre arrangées par Tony Visconti. Réduire l’album à son épisode nigérian revient à effacer une partie substantielle du travail de production.
Correctif n° 4 — « Mull of Kintyre » est le single le plus vendu de l’histoire britannique
Ce fut vrai, et cela ne l’est plus depuis longtemps. Le disque devint en 1977 le premier single à franchir les deux millions d’exemplaires au Royaume-Uni et conserva le record absolu jusqu’en 1984, date à laquelle « Do They Know It’s Christmas? » de Band Aid le dépassa. Il a été depuis relégué plus bas encore dans le classement historique. Par ailleurs, il s’agissait d’un double face A partagé avec « Girls’ School », titre privilégié sur le marché américain.
Correctif n° 5 — « Coming Up » a été numéro un aux États-Unis
Oui, mais pas dans la version que l’on écoute aujourd’hui. Les radios américaines ayant boudé la voix traitée par variation de vitesse de la version studio, c’est la version en concert, enregistrée à Glasgow en décembre 1979 avec Wings et publiée en face B, qui fut diffusée et qui atteignit la première place. Les deux versions sont créditées au même single, ce qui entretient la confusion.
Correctif n° 6 — La numérotation de The Boys of Dungeon Lane
Les sources se contredisent ouvertement : selon les référentiels, l’album de 2026 est présenté comme le dix-huitième, le dix-neuvième ou le vingtième album solo de McCartney. Cette divergence n’est pas une erreur mais une conséquence méthodologique : selon que l’on compte ou non les albums de Wings, les disques classiques (Liverpool Oratorio, Standing Stone, Ecce Cor Meum), les albums électroniques signés The Fireman, les albums de reprises et les disques en public, le total varie de plusieurs unités. Il n’existe pas de décompte officiel faisant autorité. Toute affirmation catégorique sur ce point doit être reçue avec prudence.
Chronologie de la carrière solo
| Date | Événement |
|---|---|
| 10 avril 1970 | McCartney annonce publiquement son départ des Beatles dans un questionnaire joint au dossier de presse de son album. |
| 17 avril 1970 | Sortie de McCartney, enregistré seul entre son domicile et les studios londoniens. Critique hostile, succès commercial. |
| 19 février 1971 | « Another Day », premier single solo. Deuxième place britannique. |
| 17 mai 1971 | Sortie de Ram, crédité Paul et Linda McCartney. Éreinté à sa sortie, réhabilité depuis. |
| Août 1971 | Formation de Wings, avec Linda McCartney et Denny Laine. |
| Février 1972 | Tournée-surprise dans les universités britanniques, sans annonce préalable. |
| Juin 1973 | Sortie du single « Live and Let Die », produit et orchestré par George Martin. |
| Août-septembre 1973 | Séances de Band on the Run à Lagos, après le départ de deux membres du groupe. |
| 7 décembre 1973 | Sortie de Band on the Run. Premier rang au Royaume-Uni et aux États-Unis. |
| Janvier-février 1975 | Séances de Venus and Mars à La Nouvelle-Orléans. |
| 1976 | Wings at the Speed of Sound, « Silly Love Songs » (cinq semaines en tête aux États-Unis), tournée américaine triomphale. |
| Novembre 1977 | « Mull of Kintyre » ; premier single britannique à dépasser deux millions d’exemplaires. |
| Été 1979 | Séances solitaires en Écosse qui donneront McCartney II. |
| Janvier 1980 | Arrestation à Tokyo pour possession de cannabis ; la tournée japonaise est annulée. |
| Mai 1980 | Sortie de McCartney II et du single « Coming Up ». |
| 8 décembre 1980 | Assassinat de John Lennon à New York. |
| Avril 1981 | Dissolution de Wings. |
| Avril 1982 | Tug of War, produit par George Martin, contenant « Here Today ». |
| Juin 1989 | Flowers in the Dirt, coécrit en partie avec Elvis Costello. Retour de la basse Höfner. |
| 1991 | Ouragan Bob : McCartney écrit « Calico Skies » sur une guitare acoustique, privé d’électricité. |
| Février 1993 | Off the Ground et « Hope of Deliverance », grand succès continental. |
| 1995-1996 | Projet Anthology des Beatles ; McCartney replonge dans ses archives. |
| Mai 1997 | Flaming Pie, salué comme un retour en forme. |
| 17 avril 1998 | Mort de Linda McCartney. |
| Septembre 2005 | Chaos and Creation in the Backyard, produit par Nigel Godrich sur recommandation de George Martin. |
| Novembre 2008 | Electric Arguments, troisième album du duo The Fireman avec Youth. |
| 2011 | Mariage avec Nancy Shevell. |
| Octobre 2013 | New, avec quatre producteurs dont Mark Ronson et Giles Martin. |
| Septembre 2018 | Egypt Station, premier album de McCartney en tête des ventes américaines depuis 1982. |
| 18 décembre 2020 | McCartney III, enregistré seul pendant le confinement au moulin de Hogg Hill. |
| 26 mars 2026 | Annonce de The Boys of Dungeon Lane et sortie du single « Days We Left Behind ». |
| 8 mai 2026 | Sortie de « Home to Us », duo avec Ringo Starr. |
| 29 mai 2026 | Sortie de The Boys of Dungeon Lane chez Capitol, coproduit avec Andrew Watt. Premier rang britannique. |
Questions fréquentes
Par quel album de Paul McCartney faut-il commencer ?
Band on the Run (1973) est le point d’entrée le plus sûr : c’est son album le plus complet, le plus varié et le plus immédiatement séduisant. Pour un premier contact avec le McCartney intime, McCartney (1970) ou Ram (1971) conviennent mieux. Pour découvrir le McCartney contemporain, Chaos and Creation in the Backyard (2005) reste la meilleure porte.
Faut-il connaître les Beatles pour apprécier sa carrière solo ?
Non, et il y a même un argument en faveur du contraire. Écoutée sans référence aux Beatles, la discographie solo de McCartney apparaît comme celle d’un auteur de pop d’une fécondité rare, plutôt que comme la suite décevante d’un chef-d’œuvre inégalable. Beaucoup d’auditeurs qui abordent ce catalogue par les Beatles en sortent frustrés ; ceux qui l’abordent directement s’en sortent mieux.
Quelle est la différence entre Paul McCartney et Wings ?
Wings est le groupe que McCartney a formé en 1971 et dissous en 1981, dans lequel figuraient Linda McCartney aux claviers et Denny Laine à la guitare, entourés de musiciens changeants. Les albums de cette période — de Wild Life à Back to the Egg — sont crédités à Wings ou à « Paul McCartney and Wings ». Dans les catalogues de streaming actuels, ils sont généralement rangés sous le nom de Paul McCartney.
Quel est le plus grand succès commercial de sa carrière solo ?
Cela dépend du territoire. Au Royaume-Uni, « Mull of Kintyre » (1977) reste son plus gros single. Aux États-Unis, « Silly Love Songs » (1976) fut le titre le plus vendu de l’année 1976. En termes d’albums, Band on the Run demeure sa référence commerciale et critique.
Paul McCartney joue-t-il de tous les instruments sur ses disques ?
Sur certains, oui. Les trois albums intitulés McCartney (1970, 1980, 2020) reposent sur ce principe explicite : un seul homme, tous les instruments, aucun producteur extérieur. Sur The Boys of Dungeon Lane (2026), il tient également la majorité des instruments. Ailleurs, il travaille avec des musiciens, mais il lui arrive fréquemment de jouer lui-même la batterie ou les guitares — c’est le cas sur une grande partie de Band on the Run, faute de personnel disponible.
Quel est l’album solo le plus sous-estimé de Paul McCartney ?
Ram (1971) a longtemps détenu ce titre, mais sa réhabilitation est aujourd’hui achevée. Le meilleur candidat actuel est McCartney II (1980), longtemps considéré comme une lubie électronique embarrassante et désormais reconnu par toute une génération de producteurs comme un disque en avance de plusieurs années. Vient ensuite Electric Arguments (2008), publié sous le nom The Fireman et pour cette raison passé largement inaperçu.
Que contient l’album The Boys of Dungeon Lane ?
Paru le 29 mai 2026 chez Capitol, il compte quatorze titres pour environ quarante-sept minutes et a été coproduit avec Andrew Watt à partir de séances menées entre 2021 et 2025. Son propos est autobiographique : l’enfance à Liverpool après la guerre, la famille, les premières années avec George Harrison et John Lennon. Deux singles l’ont précédé, « Days We Left Behind » en mars et « Home to Us », duo avec Ringo Starr, en mai.
D’où vient le titre The Boys of Dungeon Lane ?
Dungeon Lane est une rue du quartier de Speke, à Liverpool, où McCartney a passé une partie de son enfance. L’expression avait déjà été employée par lui dans « In Liverpool », une maquette de 1991 restée inédite.
Paul McCartney a-t-il encore une bonne voix ?
Sa tessiture s’est resserrée, particulièrement dans l’aigu, ce qui l’oblige depuis une quinzaine d’années à transposer certains titres en concert. Le timbre, en revanche, demeure reconnaissable entre mille, et son sens du placement rythmique n’a pas bougé. Sur disque, où le travail par prises multiples reste possible, la différence avec les années 1990 est bien moins marquée qu’en public.
Combien d’albums solo Paul McCartney a-t-il publiés ?
La question n’a pas de réponse unique. Selon que l’on compte ou non les albums de Wings, les œuvres classiques, les disques signés The Fireman, les albums de reprises et les enregistrements publics, le total varie sensiblement — ce qui explique que The Boys of Dungeon Lane soit présenté selon les sources comme son dix-huitième, dix-neuvième ou vingtième album solo.
Quelle chanson solo McCartney joue-t-il systématiquement en concert ?
« Live and Let Die », depuis un demi-siècle, avec un dispositif pyrotechnique devenu partie intégrante du spectacle. « Maybe I’m Amazed », « Band on the Run » et « Let Me Roll It » figurent également parmi les titres solo les plus constamment programmés.
Existe-t-il une playlist équivalente pour les Beatles ?
Oui — un article compagnon, construit sur le même principe en vingt titres, couvre la période 1962-1970. Les deux se complètent et peuvent s’écouter à la suite, la playlist Beatles s’achevant précisément là où celle-ci commence.
Glossaire
Archive Collection — Série de rééditions remasterisées et augmentées du catalogue solo de McCartney, lancée en 2010, généralement accompagnée de démos, de faces B et de livrets documentaires.
Double face A — Single dont les deux faces sont promues à égalité, sans face B secondaire. « Mull of Kintyre » / « Girls’ School » en est un exemple.
Höfner 500/1 — Basse en forme de violon, achetée par McCartney à Hambourg en 1961 et devenue son instrument emblématique. Délaissée de 1969 à 1989, puis reprise sur l’insistance d’Elvis Costello.
MPL Communications — Société d’édition et de production fondée par McCartney en 1969, qui gère ses droits et détient l’un des catalogues d’édition indépendants les plus importants du monde.
Sea-Saint Studios — Studio de La Nouvelle-Orléans fondé par Allen Toussaint et Marshall Sehorn, où furent enregistrées les séances de Venus and Mars en 1975.
Studer — Marque suisse de magnétophones professionnels. Le modèle quatre pistes utilisé par McCartney chez lui en 1970 explique le caractère brut des premières plages de son premier album.
The Fireman — Duo formé par McCartney et le producteur Youth en 1993, sous lequel furent publiés trois albums d’orientation électronique et expérimentale.
Varispeed (variation de vitesse) — Procédé consistant à modifier la vitesse de défilement de la bande, altérant simultanément la hauteur et le timbre. Employé de façon centrale sur « Coming Up ».
Wings — Groupe fondé par McCartney en 1971 et dissous en 1981, comptant Linda McCartney et Denny Laine comme seuls membres permanents.
Bibliographie et sources
Ouvrages
- Barry Miles, Many Years from Now (Secker & Warburg, 1997) — biographie autorisée, source de première main sur la période 1970-1980.
- Philip Norman, Paul McCartney: The Biography (Weidenfeld & Nicolson, 2016).
- Tom Doyle, Man on the Run: Paul McCartney in the 1970s (Polygon, 2013) — étude détaillée de la décennie Wings, y compris l’épisode de Lagos.
- Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present (Allen Lane, 2021) — commentaires de l’auteur sur cent cinquante-quatre chansons.
- Peter Ames Carlin, Paul McCartney: A Life (Touchstone, 2009).
- Luca Perasi, Paul McCartney: Recording Sessions (1969-2013) (LILY, 2013) — référence pour les dates de séances et les personnels.
- Howard Sounes, Fab: An Intimate Life of Paul McCartney (HarperCollins, 2010).
Ressources en ligne
- The Paul McCartney Project — base documentaire de référence sur les séances, les personnels et les publications.
- Site officiel de Paul McCartney — communiqués et documentation officielle sur les publications récentes.
Discographie citée
McCartney (1970) · Ram (1971) · Band on the Run (1973) · Venus and Mars (1975) · Wings at the Speed of Sound (1976) · McCartney II (1980) · Tug of War (1982) · Flowers in the Dirt (1989) · Off the Ground (1993) · Flaming Pie (1997) · Chaos and Creation in the Backyard (2005) · Electric Arguments (The Fireman, 2008) · New (2013) · Egypt Station (2018) · McCartney III (2020) · The Boys of Dungeon Lane (2026).
La playlist en un coup d’œil
| # | Titre | Album / support | Année |
|---|---|---|---|
| 1 | Every Night | McCartney | 1970 |
| 2 | Maybe I’m Amazed | McCartney | 1970 |
| 3 | Another Day | Single | 1971 |
| 4 | Uncle Albert / Admiral Halsey | Ram | 1971 |
| 5 | Live and Let Die | Single | 1973 |
| 6 | Band on the Run | Band on the Run | 1973 |
| 7 | Jet | Band on the Run | 1973 |
| 8 | Listen to What the Man Said | Venus and Mars | 1975 |
| 9 | Let ‘Em In | Wings at the Speed of Sound | 1976 |
| 10 | Silly Love Songs | Wings at the Speed of Sound | 1976 |
| 11 | Mull of Kintyre | Single | 1977 |
| 12 | Coming Up | McCartney II | 1980 |
| 13 | Here Today | Tug of War | 1982 |
| 14 | My Brave Face | Flowers in the Dirt | 1989 |
| 15 | Hope of Deliverance | Off the Ground | 1993 |
| 16 | Calico Skies | Flaming Pie | 1997 |
| 17 | Fine Line | Chaos and Creation in the Backyard | 2005 |
| 18 | Sing the Changes | Electric Arguments (The Fireman) | 2008 |
| 19 | Find My Way | McCartney III | 2020 |
| 20 | Home to Us (avec Ringo Starr) | The Boys of Dungeon Lane | 2026 |
Pour finir : ce que cette playlist ne dit pas
Vingt titres, c’est peu.
Ils ne disent rien des trois albums de musique classique, de la comédie musicale, des expérimentations électroniques les plus radicales, du travail de producteur pour d’autres, du répertoire de reprises de rock’n’roll enregistré en Union soviétique en 1988, ni des centaines de faces B et de maquettes qui composent l’un des catalogues les plus vastes de l’histoire de la musique populaire.
Ils ne disent rien non plus des échecs, qui sont nombreux et parfois retentissants. McCartney a publié des disques faibles, des singles embarrassants et au moins une décennie entière — les années 1980 — dont il ne reste pas grand-chose. C’est le prix d’une production continue sur cinquante-six ans, et c’est aussi ce qui distingue une œuvre d’une collection de succès.
Ce que ces vingt titres disent, en revanche, tient en une phrase : l’homme qui a écrit « Yesterday » à vingt-deux ans n’a jamais cessé d’écrire, et une partie considérable de ce qu’il a fait ensuite mérite mieux que le haussement d’épaules poli qu’on lui réserve encore.
L’été est une bonne saison pour vérifier. Mettez la playlist, commencez par le début, et laissez-la tourner jusqu’à cette dernière chanson de 2026 où deux hommes de plus de quatre-vingts ans chantent ensemble le fait de rentrer chez soi.














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