« Two of Us » est le morceau d’ouverture de Let It Be (1970), le dernier album studio publié par les Beatles. Écrite par Paul McCartney sous le titre provisoire « On Our Way Home », elle célèbre à l’origine ses virées automobiles avec sa compagne Linda Eastman, qui aimait se perdre volontairement dans la campagne anglaise. Enregistrée en janvier 1969 lors des sessions du Get Back Project, alors que les Beatles négocient dans la douleur le choix d’un nouveau manager (Allen Klein contre les Eastman), la chanson est interprétée en duo par McCartney et John Lennon, partageant le même micro à la manière des Everly Brothers. Cette proximité vocale, doublée de paroles évoquant des « souvenirs plus longs que la route » et des disputes autour de « paperasse », a conduit historiens et biographes à y lire un second sens : un adieu feutré à quinze années d’amitié et de collaboration artistique, à quelques mois de la séparation officielle du groupe.
Sommaire
Fiche technique et chronologie complète
| Auteur-compositeur | Paul McCartney (crédit Lennon–McCartney) |
| Titre de travail | « On Our Way Home », parfois noté « Two Of Us On Our Way Home » |
| Premières rehearsals | 2 janvier 1969, Twickenham Film Studios (Get Back Project) |
| Sessions d’enregistrement retenues | 24, 25 et 31 janvier 1969, Apple Studios, 3 Savile Row, Londres |
| Producteur | George Martin (sessions) puis Phil Spector (mixage final, mars 1970) |
| Ingénieur du son | Glyn Johns |
| Musiciens | Paul McCartney (chant, guitare acoustique, sifflement), John Lennon (chant, guitare acoustique, sifflement), George Harrison (guitare solo), Ringo Starr (batterie) |
| Sortie | 8 mai 1970 (Royaume-Uni) — album Let It Be, plage d’ouverture |
| Autres versions officielles | Anthology 3 (1996, prise du 24 janvier) ; Let It Be… Naked (2003, sans l’intro parlée de Lennon) |
| Apparition télévisée | The Ed Sullivan Show, 1er mars 1970 — dernière apparition des Beatles à l’émission |
Une déclaration d’amour à la liberté
« Two of Us » trouve son origine dans les escapades de Paul McCartney avec Linda Eastman, photographe américaine qu’il avait rencontrée le 15 mai 1967 au club londonien du Bag O’Nails, lors d’un concert de Georgie Fame — Linda se trouvait alors au Royaume-Uni pour photographier les grandes figures musicales du Swinging London. Les deux jeunes gens s’étaient recroisés quatre jours plus tard, lors de la soirée de lancement de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, avant qu’une idylle sincère ne se noue durablement à partir de l’automne 1968. Le couple partageait une habitude singulière : une fois Linda définitivement installée à Londres, ils embarquaient régulièrement Martha, le chien de berger des Shetland de Paul, ainsi qu’un pique-nique, pour se perdre volontairement dans la campagne anglaise, sans itinéraire précis, Linda photographiant les environs pendant que Paul grattait sa guitare.
L’un des grands atouts de Linda, c’est qu’elle adorait se perdre. Pendant que je conduisais et que je m’exclamais : « Oh mon Dieu, je crois qu’on est perdus », elle répondait simplement : « Génial ! » Elle avait raison : il y avait toujours un panneau indiquant Londres quelque part, alors on le suivait. — Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present
Cette philosophie du « voyage pour le voyage » transparaît dans les paroles : « Two of us riding nowhere, spending someone’s hard-earned pay ». Une phrase qui illustre le plaisir de s’échapper du tumulte quotidien pour savourer l’instant présent. Selon le témoignage de Linda elle-même, rapporté par le biographe Steve Turner dans A Hard Day’s Write, l’un de ces après-midi de vagabondage aurait conduit le couple bien au-delà d’Esher — où résidait alors George Harrison dans son bungalow de Kinfauns — et de Weybridge — où John Lennon possédait sa propriété de Kenwood —, jusqu’aux environs de Cobham, où ils se seraient garés au bord d’un petit bois pour une simple promenade à pied. C’est dans ce contexte de déconnexion totale, loin de l’agitation de Londres et des tensions qui rongeaient déjà les Beatles à l’automne 1968, que McCartney aurait composé l’essentiel de la mélodie, guitare en main.
Détail resté fidèle à la chanson elle-même : le vers « two of us sending postcards, writing letters on my wall » renvoie à une habitude bien réelle du couple, qui s’échangeait des cartes postales à chaque séparation, même brève — une pratique que Paul McCartney décrira plus tard comme partagée avec John Lennon lui-même, grand amateur de cartes postales facétieuses envoyées à ses proches.
Un adieu voilé à une amitié fraternelle
Si « Two of Us » est, en premier lieu, un hommage à la relation naissante de McCartney avec Linda Eastman, elle contient aussi des sous-entendus plus profonds, largement documentés par les biographes du groupe. L’interprétation en duo avec John Lennon, qui partage littéralement le même microphone lors des sessions de Let It Be, comme le montre le film homonyme de 1970, évoque une complicité retrouvée, presque nostalgique. Le clin d’œil est d’ailleurs assumé sur le vif : dans les bandes de session, on entend McCartney encourager son partenaire d’un « Take it, Phil ! », référence directe aux Everly Brothers (Don et Phil Everly), dont les harmonies vocales serrées, chantées à touche-touche devant un seul micro, avaient profondément marqué le duo Lennon-McCartney à leurs débuts.
À travers des vers comme « You and I have memories, longer than the road that stretches out ahead », on perçoit un double sens assumé : au-delà de la simple aventure amoureuse, c’est aussi une réflexion sur le parcours de Lennon et McCartney, amis et partenaires musicaux depuis leur adolescence à Liverpool, unis depuis leur rencontre à la fête paroissiale de St Peter’s, à Woolton, le 6 juillet 1957. Le musicologue Ian MacDonald, dans son ouvrage de référence Revolution in the Head, avance que McCartney s’adresse ici très probablement à Lennon lui-même, davantage qu’à Linda, en particulier lorsqu’il est question des ennuis contractuels du groupe.
Ce qui se cache derrière l’expression « We’re on our way home » n’est pas tant le sens littéral d’un retour vers Londres que la tentative de renouer avec les personnes que nous étions autrefois. — Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present
La chanson prend alors une dimension mélancolique : les deux amis chantent ensemble un dernier refrain, conscients, sans se le dire ouvertement, que leur route commune touche à sa fin. Bien que les tensions entre eux soient déjà palpables à cette époque, ce morceau témoigne d’un respect et d’une affection indéfectibles, malgré les désaccords qui allaient précipiter la séparation du groupe quelques mois plus tard. Interrogé bien plus tard par le journaliste Paul Du Noyer pour l’ouvrage Conversations with McCartney, Paul restera pourtant prudent sur cette double lecture, préférant insister sur la dimension biographique et amoureuse du texte plutôt que sur une quelconque déclaration codée à son ancien complice.
Le reflet des tensions autour d’Apple Corps
Un autre vers, souvent analysé par les fans et les biographes, semble faire référence aux conflits financiers et juridiques qui minaient le groupe à la fin des années 1960 : « You and me chasing paper, getting nowhere ». L’année 1969 fut en effet marquée par des querelles incessantes autour de la gestion d’Apple Corps, la société fondée par les Beatles en 1968, qui traversait dès l’automne 1968 de graves difficultés économiques — au point que John Lennon confiera publiquement que le groupe risquait la faillite dans les six mois si rien n’était fait.
Le contexte est le suivant : à la recherche d’un successeur à Brian Epstein, leur manager historique mort en 1967, les quatre Beatles se déchirent au sujet du choix d’un nouveau conseiller financier. Paul McCartney, engagé depuis peu auprès de Linda Eastman, plaide pour la nomination de son futur beau-père, l’avocat new-yorkais Lee Eastman, et de son fils John Eastman, spécialistes reconnus du droit du divertissement. Mais Lennon, Harrison et Starr, échaudés par ce qu’ils perçoivent comme un conflit d’intérêts familial, lui préfèrent un homme d’affaires new-yorkais autrement plus abrasif : Allen Klein, déjà manager des Rolling Stones, dont la réputation de négociateur impitoyable précède la réputation. Le 27 janvier 1969 — au cœur même des sessions d’enregistrement de « Two of Us » —, Lennon rencontre Klein à l’hôtel Dorchester de Londres et l’engage sur-le-champ comme conseiller personnel ; le lendemain, Klein rencontre le reste du groupe.
Je n’ai rien proposé, ce n’est pas ma méthode. Je lui ai juste demandé : « Comment puis-je vous aider ? » C’est tout, et une fois la glace brisée, ce fut une rencontre très personnelle. — Allen Klein, cité dans And in the End: The Last Days of The Beatles, de Ken McNab
Le 3 février 1969, lors d’une réunion décisive à 3 Savile Row, siège d’Apple Corps, Klein est officiellement chargé d’examiner les comptes du groupe. Paul McCartney, opposé à ce choix, se retrouve isolé — voté à trois contre un par ses propres camarades, ainsi qu’il le résumera lui-même des années plus tard.
John est allé vers Klein, et George et Ringo ont dit : « D’accord, on suit John. » J’ai compris qu’on attendait de moi que je m’aligne, mais je ne pensais pas que c’était une bonne idée — c’est aussi simple que ça. — Paul McCartney, The Beatles Anthology
Anecdote révélatrice de ce climat délétère : le 8 mai 1969, une séance photo est organisée pour officialiser la signature du contrat liant les Beatles à Allen Klein. Les quatre musiciens posent côte à côte, tout sourire, prêts à parapher le document — mais McCartney, fidèle à ses réticences, ne signera en réalité jamais ce contrat, se contentant de jouer le jeu de la photographie pour préserver, en apparence, l’unité du groupe. Cette fracture, restée invisible du grand public pendant plusieurs mois, deviendra l’un des points de bascule majeurs menant à la dissolution officielle des Beatles et à la plainte que McCartney déposera en justice fin 1970 pour dissoudre leur partenariat. Ainsi, « Two of Us » incarne aussi, en filigrane, cette aspiration de McCartney à retrouver l’innocence et la spontanéité des débuts, loin des tables de négociation et des cabinets d’avocats new-yorkais.
L’empreinte du Get Back Project
L’histoire de « Two of Us » est intimement liée au Get Back Project, une initiative portée par McCartney qui visait à capturer les Beatles en pleine création musicale, loin des arrangements complexes et des surproductions des albums précédents, avant de les réunir pour un concert live dans un lieu resté longtemps indéterminé. Le projet, filmé quasiment en continu par une équipe de cinéma, doit à la fois documenter la genèse de nouvelles chansons et déboucher sur une émission de télévision ou un disque en public — un pari risqué pour un groupe déjà fragilisé par les tensions de l’album blanc, dont Ringo Starr avait temporairement quitté les sessions quelques mois plus tôt.
Le tournage débute le 2 janvier 1969 dans les studios de cinéma de Twickenham, dans une ambiance glaciale et peu propice à la création : McCartney arrive en retard, bloqué dans les embouteillages, et c’est précisément ce jour-là qu’il présente pour la première fois « On Our Way Home » à ses camarades, sous une forme encore hésitante. Le morceau est retravaillé les 8 et 9 janvier, alors arrangé comme un rock électrique assez « épais », selon le mot de McCartney lui-même, avant de connaître un coup d’arrêt brutal : le 10 janvier 1969, après la pause déjeuner, George Harrison annonce qu’il quitte purement et simplement le groupe, excédé par l’ambiance pesante de Twickenham et par ce qu’il perçoit comme une attitude trop directive de McCartney. Les répétitions de « Two of Us » se poursuivent malgré tout, de façon plus détendue, entre Lennon, McCartney et Starr, Yoko Ono se joignant même ponctuellement aux improvisations vocales.
Le retour de Harrison, le 21 janvier 1969, s’accompagne d’un changement de décor exigé par le guitariste : les sessions désertent Twickenham pour s’installer dans le studio flambant neuf, mais encore mal équipé, aménagé au sous-sol du siège d’Apple, à 3 Savile Row. C’est dans ce nouveau cadre plus intime que la chanson trouve peu à peu sa forme définitive, débarrassée de son arrangement électrique jugé trop « lourd » (chunky, dans les mots de McCartney) au profit d’une simple parure de guitares acoustiques.
Chronologie détaillée des sessions de janvier 1969
- 2 janvier — Premier jour de tournage à Twickenham ; McCartney présente « On Our Way Home » au groupe, en fin de matinée, après avoir fait travailler « I’ve Got A Feeling ».
- 8 et 9 janvier — Nouvelles répétitions à Twickenham : le morceau est alors abordé comme une chanson de rock électrique, huit versions distinctes étant travaillées le 9 janvier.
- 10 janvier — Six nouvelles prises avant la pause déjeuner ; George Harrison quitte le groupe l’après-midi même. Les répétitions se poursuivent en trio, de façon informelle.
- 21 janvier — Retour de George Harrison ; les sessions déménagent définitivement des studios de Twickenham vers le sous-sol d’Apple, à Savile Row. C’est également ce jour que Lennon prononce, lors d’un bœuf improvisé, la phrase désormais culte « I Dig A Pygmy by Charles Hawtrey and the Deaf-Aids. Phase one, in which Doris gets her oats! », qui deviendra un an plus tard l’introduction parlée du morceau sur l’album Let It Be.
- 24 janvier — Première véritable séance d’enregistrement, encore sous le titre « On Our Way Home » ; les prises, nombreuses mais non numérotées avec rigueur, alternent avec des versions improvisées de « Teddy Boy » et de « Maggie Mae », une comptine traditionnelle de Liverpool. Une prise de ce jour, accompagnée du commentaire de McCartney « And so we leave the little town of London, England », sera retenue pour l’album Get Back initialement envisagé, et ressortira des décennies plus tard sur Anthology 3.
- 25 janvier — Nouvelles prises, le morceau continuant d’évoluer vers son arrangement acoustique définitif.
- 26, 28 et 29 janvier — Le morceau est retravaillé à plusieurs reprises (une fois le 26, cinq fois le 28, trois fois le 29) ; c’est au cours de ces séances que le titre « On Our Way Home » est définitivement abandonné au profit de « Two Of Us », John Lennon égrenant à deux reprises ce nouveau titre lors d’un bœuf improvisé intitulé « Dig It ».
- 30 janvier — Jour du légendaire concert improvisé sur le toit de l’immeuble d’Apple, dernière prestation publique des Beatles, qui n’inclut cependant pas « Two of Us ».
- 31 janvier — Lendemain du concert sur le toit, les Beatles se consacrent en studio à trois chansons jugées peu adaptées à une performance en extérieur ; c’est au cours de cette séance, en 12 prises, que naît la version définitive retenue pour l’album, immortalisée aussi bien dans le film que sur le disque Let It Be.
L’épisode méconnu du groupe Mortimer
Fait rarissime dans l’histoire des Beatles : avant même de l’enregistrer eux-mêmes, Paul McCartney avait envisagé de céder purement et simplement « On Our Way Home » à un autre artiste. Le titre est ainsi offert au printemps 1969 à Mortimer, un trio acoustique new-yorkais fraîchement signé sur le label Apple Records, dans l’idée d’en faire leur simple de lancement. La presse musicale britannique s’en fait l’écho dès juin 1969, annonçant en grande pompe qu’il s’agirait de la toute première fois que les Beatles autoriseraient la sortie anticipée d’une de leurs compositions par un artiste tiers, avant même la parution de l’album qui la contiendrait.
Le nouveau signataire du label Apple est un trio acoustique américain, Mortimer, qui bénéficiera d’une chanson de Paul McCartney tirée du prochain album des Beatles, avant même la date de sortie officielle du disque. — New Musical Express, 7 juin 1969
Le projet tourne pourtant court : au fil de l’année 1969, la gouvernance d’Apple Records change radicalement de visage avec l’arrivée du sulfureux Allen Klein, qui entreprend de faire le ménage parmi les artistes signés sur le label, jugés trop nombreux et peu rentables. Mortimer, dont l’album complet avait pourtant été enregistré sous la houlette du producteur Peter Asher, se retrouve écarté du label sans explication formelle, victime collatérale de la réorganisation financière menée par Klein. Le disque, y compris leur version de « On Our Way Home », restera inédit pendant près de cinquante ans, avant d’être exhumé en 2017 sur le label spécialisé PRM Records, sous le titre On Our Way Home — donnant enfin un nom d’album à ce texte que Paul McCartney avait fini par garder pour lui et ses propres camarades.
Enregistrement, mixages et bataille de versions
Ironie du calendrier : « Two of Us » n’a jamais été retravaillée le jour même de sa naissance conceptuelle — les Beatles n’avaient tout simplement pas répété le morceau lors de la sortie champêtre qui l’avait pourtant inspirée. La version définitive, enregistrée le 31 janvier 1969 en douze prises, se distingue par son dépouillement volontaire : deux guitares acoustiques, une batterie discrète, quelques sifflements malicieux en clin d’œil à « Hello, Goodbye » — dont Lennon reprend la coda sifflée à la fin du morceau — et rien d’autre. Ce jour-là, les prises sont classées sur les boîtes de bande sous la mention « Apple Studio Performance », en écho au concert du toit donné la veille.
Au sortir de ces dix journées de sessions éparses, les Beatles se retrouvent avec un amoncellement de bandes huit pistes, sans réel projet éditorial. Début mars 1969, Lennon et McCartney convoquent l’ingénieur du son Glyn Johns à Abbey Road et, selon la légende rapportée par plusieurs biographes, lui désignent la pile de bobines en lui disant simplement : « Tu te souviens de cette idée d’album que tu avais ? Voilà les bandes, vas-y. » Johns s’installe alors aux studios Olympic Sound pour préparer un premier mixage stéréo, retravaillant « Two of Us », toujours sous son ancien titre « On Our Way Home », les 10 et 11 mars 1969 — un projet d’album baptisé Get Back qui ne verra finalement jamais le jour sous cette forme.
Le dossier reste au point mort pendant près d’un an, le temps que les Beatles achèvent Abbey Road et que leurs relations continuent de se détériorer. Ce n’est qu’en mars 1970, sous l’impulsion d’Allen Klein, que le producteur américain Phil Spector est chargé de reprendre l’ensemble des bandes du Get Back Project pour en tirer l’album qui deviendra Let It Be. Contrairement à d’autres titres de l’album, largement réorchestrés par Spector — au grand dam de McCartney, furieux de découvrir a posteriori les cordes et le chœur ajoutés sur « The Long and Winding Road » —, « Two of Us » échappe à ce traitement. Le mix final, réalisé le 25 mars 1970, respecte l’approche minimaliste voulue à l’origine, loin des orchestrations grandiloquentes ajoutées sur d’autres morceaux de l’album. Spector se contente d’y greffer, en guise d’introduction parlée, la réplique surréaliste prononcée par Lennon lors de la session du 21 janvier — « I Dig A Pygmy by Charles Hawtrey and the Deaf-Aids. Phase one, in which Doris gets her oats! » —, empruntée à une bande de bavardages de studio assemblée le 27 mars 1970.
En ouverture de Let It Be, « Two of Us » donne le ton dès les premières secondes de l’album : une simplicité volontaire, presque nostalgique, à rebours des expérimentations psychédéliques et des prouesses techniques des années précédentes. Elle sera d’ailleurs rediffusée une dernière fois à la télévision américaine le 1er mars 1970, dans un extrait du film Let It Be présenté au Ed Sullivan Show — la toute dernière apparition des Beatles dans cette émission qui les avait pourtant révélés au grand public américain six ans plus tôt, en février 1964.
Une chanson qui traverse les époques
Bien qu’elle ne soit pas le titre le plus célèbre de Let It Be, « Two of Us » a su toucher les fans par son authenticité et son émotion brute. Elle fut réinterprétée dans diverses configurations posthumes : une prise différente, enregistrée le 24 janvier 1969, avec un riff de guitare et des harmonies légèrement distinctes de la version finale, figure sur la compilation Anthology 3 en 1996 ; tandis qu’en 2003, le projet Let It Be… Naked en propose un mixage alternatif de la prise du 31 janvier, débarrassé de l’introduction parlée de Lennon ainsi que du segment « Maggie Mae », resté quant à lui exclusif à l’édition originale de 1970.
Le titre a également inspiré, bien au-delà de la musique, un téléfilm américain de l’an 2000 sobrement intitulé Two of Us, qui imagine une rencontre fictive entre McCartney et Lennon à New York en 1976, sept ans après la séparation du groupe — preuve, s’il en fallait, que le motif de la réconciliation évoqué par la chanson a fini par irriguer jusqu’à la culture populaire au sens large. Paul McCartney lui-même n’a jamais cessé de rejouer ce morceau en concert au fil de sa carrière solo, notamment lors de son mémorable passage sur la Place Rouge de Moscou en 2003 — première prestation d’un artiste occidental d’une telle envergure sur ce site historique — puis de nouveau lors d’une étape argentine de sa tournée en 2010.
Aujourd’hui encore, « Two of Us » reste un témoignage poignant de la fin d’une ère, où deux artistes, malgré leurs différends, trouvaient encore l’harmonie le temps d’une chanson. Si Let It Be fut souvent perçu comme l’album de la discorde, « Two of Us » en est paradoxalement le symbole d’un ultime moment de grâce et de complicité entre McCartney et Lennon. Qu’ils aient chanté l’histoire d’un couple amoureux ou celle de leur propre amitié, ce morceau demeure l’un des derniers instants d’unité des Beatles, immortalisé dans une mélodie douce et intemporelle.
Questions fréquentes
Que signifient les paroles de « Two of Us » ?
À un premier niveau, la chanson célèbre les virées automobiles de Paul McCartney avec sa compagne Linda Eastman, qui aimait se perdre volontairement dans la campagne anglaise. À un second niveau, largement documenté par les biographes (notamment Ian MacDonald), plusieurs vers — comme « you and I have memories, longer than the road that stretches out ahead » ou « you and me chasing paper, getting nowhere » — sont interprétés comme une allusion voilée à l’amitié de McCartney avec John Lennon et aux tensions contractuelles qui minaient alors les Beatles.
Pourquoi « Two of Us » s’appelait-elle à l’origine « On Our Way Home » ?
C’est le titre sous lequel Paul McCartney présente la chanson au groupe dès le 2 janvier 1969. Le nom « Two of Us » n’apparaît qu’à la toute fin du mois, lorsque John Lennon l’égrène de façon spontanée lors d’un bœuf improvisé intitulé « Dig It », le 29 janvier 1969 — le nouveau titre s’imposant alors naturellement au reste du groupe.
Qui joue sur la version des Beatles ?
Paul McCartney (chant, guitare acoustique, sifflement) et John Lennon (chant, guitare acoustique, sifflement) se partagent le même microphone pour l’essentiel du morceau, accompagnés de George Harrison à la guitare solo et de Ringo Starr à la batterie ; aucun autre musicien de studio n’intervient, contrairement à de nombreux autres titres de l’album Let It Be retravaillés par Phil Spector.
Quelle est la différence entre la version de Let It Be, celle d’Anthology 3 et celle de Let It Be… Naked ?
La version de Let It Be (1970) provient de la séance du 31 janvier 1969 et comporte l’introduction parlée surréaliste de John Lennon ainsi que l’interlude « Maggie Mae ». La version d’Anthology 3 (1996) est une prise distincte, enregistrée le 24 janvier 1969, aux harmonies légèrement différentes. Celle de Let It Be… Naked (2003) reprend la même séance que l’originale de 1970, mais dans un mixage épuré, sans l’introduction parlée de Lennon ni l’interlude « Maggie Mae ».
Le groupe Mortimer a-t-il vraiment enregistré cette chanson avant les Beatles ?
Oui : au printemps 1969, Paul McCartney offre la chanson, encore intitulée « On Our Way Home », au trio acoustique new-yorkais Mortimer, tout juste signé sur le label Apple Records. Leur version est enregistrée mais jamais commercialisée à l’époque, victime de la réorganisation du label sous la houlette d’Allen Klein ; elle ne sera exhumée qu’en 2017, près de cinquante ans plus tard.
Two of Us fait-elle référence à Allen Klein et à la rupture des Beatles ?
La chanson a été composée et en grande partie enregistrée durant les semaines mêmes où les Beatles se déchiraient sur le choix de leur nouveau manager — Allen Klein, finalement imposé par Lennon, Harrison et Starr face à l’opposition de McCartney, partisan de son futur beau-père Lee Eastman. Si le texte ne cite jamais Klein nommément, le vers « chasing paper, getting nowhere » est unanimement interprété par les biographes comme un écho direct à ce climat de tractations financières et juridiques incessantes.
Glossaire des entités citées
| Linda Eastman | Photographe américaine, seconde épouse de Paul McCartney (mariage le 12 mars 1969), rencontrée en mai 1967 à Londres |
| Allen Klein | Homme d’affaires américain, déjà manager des Rolling Stones, nommé conseiller financier des Beatles en février 1969 malgré l’opposition de McCartney |
| Lee et John Eastman | Avocats new-yorkais, respectivement futur beau-père et futur beau-frère de McCartney, soutenus par ce dernier face à Klein |
| Mortimer | Trio acoustique new-yorkais signé sur Apple Records en 1969, à qui McCartney avait initialement destiné la chanson |
| Glyn Johns | Ingénieur du son chargé du premier montage de l’album Get Back en 1969, resté inédit sous cette forme |
| Phil Spector | Producteur américain chargé en 1970 de finaliser l’album Let It Be à partir des bandes du Get Back Project |
| Everly Brothers | Duo américain (Don et Phil Everly) dont les harmonies au micro partagé ont directement inspiré l’interprétation de « Two of Us » |
| Get Back Project | Projet initié par McCartney début 1969 : répéter, enregistrer puis jouer en public de nouvelles chansons, sans surproduction |
Sources principales : Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present ; Steve Turner, A Hard Day’s Write ; Ken McNab, And in the End: The Last Days of The Beatles ; Peter Doggett, You Never Give Me Your Money: The Beatles After the Breakup ; The Beatles Anthology ; Paul Du Noyer, Conversations with McCartney ; The Beatles Bible ; The Paul McCartney Project.














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