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« Watching the Wheels » : la paix retrouvée d’un ex-Beatle en retrait

On a souvent raconté les années de retrait de John Lennon comme une parenthèse étrange, presque suspecte, dans la trajectoire d’un homme qui avait passé sa vie à avancer plus vite que les autres. Après les Beatles, après les slogans, après les disques militants et les combats publics, le voilà soudain installé au Dakota, loin des studios, loin des scènes, loin de cette machine qui l’avait emporté depuis l’adolescence. Pour beaucoup, cette disparition volontaire ressemblait à une énigme : comment l’ancien Beatle le plus incandescent pouvait-il se satisfaire d’une existence domestique, consacrée à Sean et à Yoko Ono, quand le monde attendait encore de lui des chansons, des prises de position, des miracles ? C’est précisément à cette incompréhension que répond « Watching the Wheels ». Né d’une ébauche ancienne, longuement repris avant de trouver sa forme définitive sur Double Fantasy, le morceau n’est pas une chanson d’abandon, encore moins une confession amère. C’est au contraire l’un des textes les plus apaisés de Lennon, celui où il accepte enfin de ne plus jouer le jeu, de regarder le monde tourner sans éprouver le besoin de remonter sur le manège. Une petite chanson tranquille, en apparence, mais qui éclaire d’un jour bouleversant la manière dont Lennon tenta de se réinventer après la fin des Beatles.


Après chaque rupture, un vide à traverser

Après chaque fin, il y a une période de confusion. En un instant, une existence entière peut sembler radicalement différente : une direction suivie pendant des années peut soudain se dérober, obligeant à retrouver un chemin tout en faisant le deuil du temps déjà investi. Il en va ainsi de toute rupture majeure — une histoire d’amour, une amitié, une entreprise, ou, dans le cas de John Lennon, un groupe de musique.

Rien n’avait préparé les quatre Beatles à cette séparation, même si chacun d’eux, au moment où elle est devenue effective, la souhaitait à sa manière. Après avoir grandi ensemble et consacré toute leur jeunesse au groupe, la rupture s’est révélée incroyablement douloureuse : au-delà de la mise à l’épreuve de leurs amitiés respectives, les quatre musiciens se retrouvaient soudain sans aucune structure en dehors des limites qu’avait constituées le groupe pendant près d’une décennie. Le monde qui s’ouvrait devant eux ressemblait à une page blanche vertigineuse, et cette profusion même de possibilités avait quelque chose d’étouffant.

Ce bouleversement, suffisamment profond pour déclencher une véritable crise existentielle, a frappé Lennon avec une acuité particulière : lui qui n’avait pour ainsi dire jamais existé autrement qu’en tant que membre des Beatles devait désormais répondre à la question de savoir qui il était, autant qu’à celle de savoir ce qu’il allait faire ensuite.

Les années « homme au foyer » de John Lennon

Au lendemain de la séparation, Lennon s’engage d’abord dans une série d’albums solo rythmée par une intense activité créative et militante. Mais au milieu des années 1970, cet élan semble s’épuiser. Entre 1975 et 1980, il traverse une période d’inactivité discographique que l’on a surnommée, depuis, ses années « homme au foyer » : après la naissance de son fils Sean en octobre 1975, Lennon choisit de se retirer presque entièrement de l’industrie musicale pour se consacrer à son éducation, aux côtés de Yoko Ono.

Cette rupture avec le rythme de production qui avait caractérisé toute sa carrière — un album quasiment chaque année depuis 1962, sans discontinuer — a longtemps déconcerté observateurs et fans, à une époque où de longues absences publiques restaient rares pour un artiste de ce statut. Lennon lui-même résumera cette décision avec une formule restée célèbre : il n’avait « pas arrêté de 1962 à 1973, sur commande, sans interruption », et souhaitait désormais consacrer ce temps à sa famille plutôt qu’à indéfiniment répondre aux attentes extérieures.

Genèse : d’« Emotional Wreck » à « Watching the Wheels »

« Watching the Wheels » est la réponse la plus aboutie de Lennon à la question de son identité post-Beatles — mais contrairement à une idée répandue, elle n’a pas jailli d’un seul jet à la fin de cette période de retrait. Le morceau trouve son origine dans une ébauche de la fin de l’année 1977, alors intitulée « Emotional Wreck », dont Lennon enregistre une première démo comportant déjà le motif de piano central et les premières lignes du texte.

La chanson connaît ensuite de nombreuses révisions successives, prenant sa forme et son titre définitifs au début de l’année 1980 : Lennon enregistre alors une nouvelle démo, avec un accompagnement de guitare électrique donnant au morceau un tempo plus proche du boogie, un traitement finalement abandonné avant l’entrée en studio. Une dernière démo, plus proche de la version finale, est enregistrée en juin 1980, quelques semaines avant le début des sessions de Double Fantasy, l’album sur lequel Lennon revient officiellement à l’industrie musicale aux côtés de Yoko Ono.

Une chronologie de publication à rétablir

Un point mérite d’être clairement rétabli, tant il alimente une confusion récurrente dans la circulation en ligne de cette histoire : « Watching the Wheels » n’est pas restée enfermée dans les archives pendant des années avant une sortie strictement posthume. Le morceau est enregistré en studio entre le 18 août et le 29 septembre 1980, au Hit Factory de New York, sous la production conjointe de Lennon, Ono et Jack Douglas, avant de paraître sur l’album Double Fantasy le 17 novembre 1980 — soit près de trois semaines avant l’assassinat de Lennon, survenu le 8 décembre 1980 devant son domicile du Dakota.

Le single posthume se classe dixième au Billboard Hot 100 américain et trentième au Royaume-Uni, avec une pochette montrant Lennon et Ono s’éloignant de l’entrée du Dakota — un cliché pris par le photographe amateur Paul Goresh, le même qui immortalisera, quelques mois plus tard et à quelques mètres de là, la dernière photo connue de Lennon vivant, en train de dédicacer un exemplaire de Double Fantasy à son futur assassin.

Une contemplation sereine face à l’incompréhension

Sur le plan du texte, « Watching the Wheels » se construit précisément comme une réponse aux voix extérieures qui s’inquiétaient de l’inactivité de Lennon. « Quand je dis que je vais bien, ils me regardent bizarrement, sûrement tu n’es pas heureux maintenant, tu ne joues plus le jeu », chante-t-il, s’adressant directement à ceux qui peinaient à comprendre comment il pouvait se satisfaire d’une existence éloignée de la célébrité et du travail acharné des années Beatles.

Plutôt que de nier une quelconque crise, Lennon choisit d’en retourner le sens : « Je suis juste assis là à regarder les roues tourner, j’aime vraiment les regarder rouler, je ne monte plus sur le manège, j’ai juste dû le laisser partir. » Le refrain de la chanson précise ainsi que cette période d’immobilité n’était pas la crise existentielle que beaucoup y voyaient, mais bien son remède : plutôt que de poursuivre désespérément le statut et l’agitation qu’il avait laissés derrière lui avec les Beatles, Lennon souhaitait faire de ce nouveau chapitre de son existence un espace plus paisible et plus serein.

Le parallèle McCartney : RAM n’est pas ce que l’on croit

Il est tentant, et en partie justifié, de rapprocher cette quête lennonienne de paix intérieure de la trajectoire suivie par Paul McCartney au lendemain de la séparation des Beatles. McCartney a lui aussi traversé une période dépressive marquée, qu’il a lui-même qualifiée rétrospectivement de « sorte de maladie », avant de retrouver progressivement goût à la composition grâce au soutien de son épouse Linda.

Cette précision ne retire rien à la pertinence du parallèle sur le fond : qu’il s’agisse du texte composé à la ferme écossaise ou de l’esprit général de l’album, RAM porte bien la marque d’une quête de simplicité et d’apaisement familial similaire à celle qui anime Lennon sur « Watching the Wheels ». « Want a horse, I want a sheep, I wanna get me a good night’s sleep », chante McCartney sur « Heart of the Country », plage de RAM qui exprime, à sa manière bucolique, la même aspiration à une existence recentrée sur l’essentiel plutôt que sur le statut et l’agitation professionnelle laissés derrière lui.


Foire aux questions

« Watching the Wheels » a-t-elle été publiée après la mort de John Lennon ?

Non, pas dans son intégralité. La chanson figure sur l’album Double Fantasy, sorti le 17 novembre 1980, près de trois semaines avant l’assassinat de Lennon le 8 décembre 1980. Seule sa sortie séparée en single, le 13 mars 1981, est intervenue après sa mort.

Que sont les années « homme au foyer » de John Lennon ?

Il s’agit de la période allant de 1975 à 1980, durant laquelle Lennon s’est retiré de l’industrie musicale pour se consacrer à l’éducation de son fils Sean, né en octobre 1975, aux côtés de Yoko Ono.

Quelle est l’origine du morceau « Watching the Wheels » ?

La chanson provient d’une ébauche de 1977 intitulée « Emotional Wreck », retravaillée sur plusieurs années avant de prendre sa forme définitive au début de l’année 1980, puis d’être enregistrée à l’été de la même année pour l’album Double Fantasy.

Le parallèle avec Paul McCartney et l’album RAM est-il exact ?

Partiellement. RAM (1971) a été enregistré dans des studios professionnels à New York et Los Angeles, avec des musiciens de session, et non dans un studio à domicile. C’est le tout premier album solo de McCartney, McCartney (1970), qui correspond à une production maison, enregistrée sur un magnétophone quatre pistes à son domicile londonien.

Quel a été le succès commercial du single « Watching the Wheels » ?

Sorti en single posthume en mars 1981, le morceau a atteint la dixième place du Billboard Hot 100 américain et la trentième place des classements britanniques, se classant également dans le top 10 au Canada et en Suisse.

Glossaire des entités citées

  • Double Fantasy — Album de John Lennon et Yoko Ono, sorti le 17 novembre 1980, marquant le retour officiel de Lennon à l’industrie musicale après ses années de retrait.
  • Jack Douglas — Producteur américain ayant coproduit Double Fantasy aux côtés de Lennon et Ono, au studio Hit Factory de New York.
  • Le Dakota — Immeuble résidentiel de l’Upper West Side de Manhattan où vivait John Lennon, et devant lequel il a été assassiné le 8 décembre 1980.
  • Paul Goresh — Photographe amateur ayant capturé plusieurs clichés de John Lennon en 1980, dont la pochette du single « Watching the Wheels » et la dernière photo connue de Lennon vivant.
  • Milk and Honey — Album posthume de John Lennon et Yoko Ono paru en 1984, regroupant des titres additionnels issus des mêmes sessions que Double Fantasy.
  • Heart of the Country — Chanson de l’album RAM (1971) de Paul et Linda McCartney, exprimant une aspiration similaire à la simplicité et à l’apaisement familial.
  • St John’s Wood — Quartier londonien où se situait le domicile de Paul McCartney lors de l’enregistrement de son premier album solo, McCartney, en 1970.

Sources et références

  • The Beatles Bible, fiche « Watching the Wheels », chronologie de composition et d’enregistrement du morceau.
  • The Pop History Dig, « Watching the Wheels: 1980-1981 », reconstitution du contexte de sortie posthume du single.
  • Mix Online, « Classic Tracks: John Lennon and Yoko Ono’s Watching the Wheels », entretien avec le producteur Jack Douglas.
  • Wikipédia (éditions française et anglaise), article « Watching the Wheels », données de session et de classement.
  • Louder Sound, « How Paul McCartney Made Ram », pour la chronologie et les conditions d’enregistrement de l’album RAM.
  • Ken Sharp, Starting Over: The Making of John Lennon and Yoko Ono’s Double Fantasy, pour le détail des sessions d’enregistrement.

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