Il y a six ans, le 9 mai 2020, Little Richard disparaissait à Tullahoma, Tennessee, emportant avec lui une part brûlante, irréductible, de l’histoire du rock’n’roll. On a beaucoup répété qu’il en fut l’un des pionniers, parfois l’architecte, souvent le grand incendiaire. Mais pour les lecteurs de Yellow-Sub, la question est plus précise, plus intime aussi : que lui doivent vraiment les Beatles ? Pas seulement une poignée de reprises, pas seulement quelques hurlements placés au bon endroit dans les premiers concerts. Quelque chose de plus profond se joue entre Macon, La Nouvelle-Orléans, Liverpool et Hambourg : une transmission physique, vocale, presque électrique, qui passe par Long Tall Sally, Lucille, le Star-Club et ce fameux « woo » que Paul McCartney transformera en signature mondiale. Sans Little Richard, les Beatles auraient sans doute gardé leurs harmonies, leur sens mélodique, leur intelligence pop. Mais auraient-ils eu cette permission de hurler, de salir le son, de faire basculer la chanson dans le corps ? À travers les sessions Specialty, les nuits allemandes de 1962 et les reprises furieuses du groupe, c’est toute une généalogie secrète qui apparaît : celle d’un homme trop flamboyant pour entrer sagement dans la légende, mais assez immense pour en avoir dessiné les fondations.
Le 8 mai 1970, quand Let It Be arrive enfin dans les bacs britanniques, les Beatles ne sont déjà plus vraiment les Beatles. Paul McCartney a publiquement acté la séparation, John Lennon a quitté le navire en silence depuis des mois, George Harrison rêve d’un espace où ses chansons ne seraient plus traitées comme des notes de bas de page, et Ringo Starr, fidèle à lui-même, semble encore essayer de maintenir un peu de chaleur au milieu des décombres. Pourtant, ce disque que l’on a longtemps décrit comme un album mineur, mal ficelé, mal produit, mal aimé, n’a rien d’un simple appendice posthume. C’est au contraire l’un des objets les plus fascinants de toute la discographie beatlesienne : un album commencé comme un retour aux sources, filmé comme une séance de psychanalyse collective, abandonné à Glyn Johns, repris par Phil Spector, contesté par McCartney, réécrit en 2003, restauré par Peter Jackson et remixé en 2021. Un disque qui existe en plusieurs versions, aucune tout à fait définitive, chacune révélant une autre vérité. Let It Be n’est peut-être pas le grand testament artistique des Beatles — Abbey Road garde ce privilège —, mais il demeure leur testament humain : celui d’un groupe épuisé, fissuré, parfois cruel, mais encore capable, entre deux silences embarrassés, d’arracher au chaos quelques chansons immortelles.
On a souvent résumé George Harrison à cette silhouette légèrement en retrait, posée entre le feu fraternel de Lennon-McCartney et la bonhomie lumineuse de Ringo. Une erreur commode, que All Things Must Pass vient dynamiter à l’automne 1970 avec la force tranquille des œuvres qui n’ont plus rien à prouver. À peine les Beatles défaits, celui qu’on appelait encore le Quiet Beatle ouvre les vannes et laisse déferler un triple album comme on publie une déclaration d’indépendance : trop de chansons gardées sous le coude, trop de frustrations accumulées, trop de spiritualité, de guitares slide et de ferveur gospel pour tenir dans le cadre poli d’un simple 33 tours. Sous la houlette de Phil Spector, avec Eric Clapton, Ringo Starr, Klaus Voormann, Billy Preston ou encore Bobby Keys dans les parages, Harrison transforme son stock de morceaux refusés, différés ou incompris en monument orchestral. “My Sweet Lord”, “What Is Life”, “Isn’t It a Pity”, “Beware of Darkness” : derrière la réverbération massive et les murs de son, il y a surtout un songwriter enfin libre, capable de faire de sa mélancolie, de sa foi et de son sens mélodique une cathédrale pop. Cinquante-cinq ans plus tard, All Things Must Pass n’est plus seulement le grand disque solo d’un ex-Beatle : c’est le moment précis où Harrison cesse d’être une ombre pour devenir, à son tour, l’horizon.
On parle souvent des Beatles comme d’une histoire à quatre voix, arrêtée net en 1970 avant de se prolonger en trajectoires séparées, parfois fraternelles, parfois cruelles, souvent magnifiques. Mais dans cette géographie intime de l’après-Beatles, il existe des silhouettes qui ne figurent jamais au premier rang et sans lesquelles une partie du paysage sonnerait autrement. Jim Keltner est de celles-là. Né à Tulsa le 27 avril 1942, ce batteur américain d’une discrétion presque aristocratique n’a jamais eu besoin d’occuper le centre pour devenir indispensable. Lennon l’appelle au moment d’Imagine, Harrison l’embarque dans l’aventure du Concert for Bangladesh puis dans sa longue quête spirituelle, Ringo l’adopte comme un frère de rythme, et George le retrouve encore, jusqu’aux Traveling Wilburys, Brainwashed et l’adieu bouleversant du Concert for George. Keltner n’a pas remplacé Ringo, ni rejoué l’histoire des Beatles à la place des Beatles. Il a fait quelque chose de plus subtil : il a donné un corps, un souffle et une humanité aux chansons de ceux qui tentaient de vivre après le plus grand groupe du monde. Pour son anniversaire, retour sur le parcours d’un batteur de l’ombre qui, sans jamais hausser la voix, a tenu le pouls d’une légende.
Il y a des images qui ont fini par recouvrir leur propre mystère, comme si l’on croyait les connaître parce qu’on les a vues mille fois. Celle du Rooftop Concert des Beatles appartient à cette catégorie trompeuse. Quatre silhouettes emmitouflées sur un toit de Londres, un ciel d’hiver, quelques amplis, des passants qui lèvent la tête, des policiers embarrassés et, au milieu de ce décor presque banal, l’une des dernières grandes secousses de l’histoire du rock. On a souvent raconté cette scène comme un adieu élégant, une jolie carte postale mélancolique offerte par un groupe au bord de la rupture. C’est beaucoup plus beau, et beaucoup plus troublant, que cela. Car le 30 janvier 1969, les Beatles ne signent pas seulement leur dernier concert public : ils prouvent, au moment même où tout vacille autour d’eux, qu’ils restent capables de redevenir un vrai groupe de scène, incandescent, drôle, soudé par éclairs. Entre les tensions de Get Back, l’arrivée décisive de Billy Preston, le froid, le vent, le bruit et la police appelée pour faire taire le vacarme, le toit d’Apple devient ce jour-là bien plus qu’un décor : le théâtre d’un miracle bricolé où la fin prend, pendant quarante-deux minutes, la forme éclatante d’une promesse.
On raconte souvent les Beatles comme une forteresse imprenable : quatre garçons, quatre visages, quatre génies et, autour d’eux, rien qui compte vraiment. C’est une belle histoire, sans doute, mais une histoire trop simple. Car si Lennon, McCartney, Harrison et Starr ont bien bâti l’œuvre la plus sidérante de la pop moderne, ils ne l’ont jamais fait dans le vide. Autour d’eux gravitaient des présences qui, sans contester leur suprématie, ont parfois déplacé le cours des choses d’un simple geste, d’une idée, d’un climat retrouvé au bon moment. Billy Preston redonne de l’air à un groupe qui s’étouffe pendant les sessions de Get Back. Donovan glisse entre les mains de Lennon et McCartney une nouvelle manière de faire chanter la guitare acoustique. Mal Evans, colosse fidèle de l’ombre, appartient à cette catégorie rare d’hommes dont la proximité finit par entrer jusque dans la texture des chansons. Brian Jones, enfin, rappelle que la rivalité pop des sixties fut aussi une affaire d’échanges, de curiosités croisées et de frontières bien moins étanches qu’on ne l’a raconté. En s’intéressant à ces figures, on ne diminue pas les Beatles : on comprend au contraire plus finement comment leur grandeur a pris forme.
En mai 1968, à New York, Paul McCartney lâche une phrase qui ressemble à un manifeste : Apple sera ce « communisme occidental » où, pour une fois, les patrons ne courent pas après l’argent. Derrière le slogan, il y a un vertige : quelques mois après la mort de Brian Epstein, les Beatles se retrouvent seuls aux commandes et décident de transformer leur gloire en rampe de lancement pour les autres. Au 3 Savile Row, la pomme verte devient un passeport : Mary Hopkin passe de l’anonymat au triomphe mondial, Badfinger hérite d’un tube signé McCartney, George Harrison ouvre les portes à Billy Preston, Ravi Shankar ou au Radha Krishna Temple, tandis que Lennon pousse l’expérience jusqu’aux frontières de l’avant-garde avec Zapple. Mais l’utopie a son revers : dépenses folles, employés opportunistes, rêves trop grands pour une comptabilité. L’arrivée d’Allen Klein, la séparation du groupe, puis l’extinction progressive du label achèvent le tableau. Entre coups de génie, destins brisés et mythologie pop, Apple Records raconte la dernière grande aventure collective des Fab Four. Plongez dans cette histoire où une simple étiquette sur un vinyle suffit encore à faire briller les yeux.
Il y a des albums qui se referment comme un livre, et d’autres qui restent ouverts sur la table, avec des pages cornées et des phrases raturées. Let It Be est de ceux-là : un disque né d’une utopie — rejouer “comme avant”, sans maquillage — et enregistré au moment même où les Beatles cessent de se comprendre. Twickenham, les caméras, la fatigue, puis l’air (un peu) plus respirable d’Apple, l’arrivée salvatrice de Billy Preston et, au bout du couloir, le miracle bricolé du Rooftop Concert. Mais au moment de transformer ces bandes en album, tout se dérègle : Glyn Johns imagine un “bootleg officiel”, Phil Spector débarque avec sa grandeur hollywoodienne, et l’absurde se glisse dans la tracklist — jusqu’au crime parfait : l’absence de “Don’t Let Me Down”. Alors, faut-il “réparer” Let It Be ? Entre la version 1970, Let It Be… Naked et les mixes fantômes, le disque n’a jamais cessé d’être une question.
On a longtemps raconté les Beatles comme un face-à-face Lennon/McCartney, avec George Harrison relégué au rôle du Quiet Beatle. Pourtant, le temps a fait son œuvre : ses chansons ont quitté la vitrine du “troisième” pour devenir des standards que les autres s’approprient. Car une reprise n’est pas un salut poli : c’est une mise à l’épreuve. On prend un morceau, on le démonte, on le recoud ailleurs — et s’il tient, c’est qu’il était grand. De Frank Sinatra posant Something dans la galerie des grands standards au Concert for George où Clapton, McCartney, Tom Petty et Billy Preston transforment l’hommage en fraternité, en passant par la ferveur soul de My Sweet Lord, la psychédélie sans frein de It’s All Too Much ou la lumière grave de Here Comes the Sun chez Nina Simone, ces dix versions racontent toutes la même histoire : Harrison écrivait “ouvert”, avec une solidité invisible. Voici dix reprises majeures pour entendre autrement un compositeur qui consolait sans endormir, éclairait sans prêcher, et qui continue — paradoxalement — à faire parler les autres.
En 1966, The Beatles jouent devant des stades qui hurlent plus fort que leurs amplis : la Beatlemania a gagné, la musique a perdu. Candlestick Park, le 29 août, sonne comme un épilogue, et le groupe comprend qu’il faut fuir la scène pour ne pas y laisser sa santé mentale. Commence alors le refuge du studio, l’utopie Sgt. Pepper, puis les fissures : mort d’Epstein, Apple en roue libre, ego qui frottent, George qui étouffe, John qui décroche, Paul qui s’arc-boute, Ringo qui tient le tempo. Quand naît le projet Get Back, censé retrouver la sueur du rock, les caméras transforment la thérapie en autopsie : Twickenham est glacial, Harrison s’en va, et tout menace de se défaire. Jusqu’au déménagement à Savile Row et à l’arrivée de Billy Preston, sourire et Fender Rhodes en bandoulière, qui recollent les morceaux le temps de quelques prises. Le 30 janvier 1969, plutôt qu’un grand final scénarisé, ils choisissent une sortie de secours poétique : monter sur le toit d’Apple et jouer quarante-deux minutes au-dessus de Londres, jusqu’à ce que la police vienne rappeler l’ordre. Dernier sursaut public, dernier cadeau gratuit, dernière preuve, dans le vent, que l’alchimie existe encore. Voici l’histoire d’un concert improvisé qui ressemble à une fin… et qui devient un mythe.












