Treize mois de studio, quatre studios, deux versions jetées, une chanson coécrite et produite par George Harrison sans être crédité — et le 45 tours qui, en 1971, a battu ceux des trois autres ex-Beatles.
Jouée devant les Beatles le 14 janvier 1969 et laissée de côté, enregistrée à New York en octobre 1970, orchestrée par le Philharmonique et mixée six semaines en Californie : histoire complète du final de « Ram », du single britannique à trente-neuvième place et de la phrase où John Lennon a cru se reconnaître. Sept idées reçues corrigées.
Enregistré le 6 novembre 1970 à New York, assemblé au montage à partir de fragments inachevés, publié en single aux seuls États-Unis le 2 août 1971 : « Uncle Albert/Admiral Halsey » devient numéro un du Billboard le 4 septembre 1971. Enquête complète sur la séance, les musiciens recrutés dans une cave du Bronx, l’oncle de Liverpool, l’amiral américain, l’orage prélevé sur une bande de film, le procès d’édition, le massacre critique de 1971 et la réhabilitation.
De « Some People Never Know » à « Getting Closer » : vingt titres pour comprendre les Wings, le groupe de Paul McCartney, ses sept formations et ses dix années (1971-1981).
De « Maybe I’m Amazed » à « Find My Way » : vingt chansons commentées, avec dates de séances, classements et correctifs, pour entrer dans la carrière solo de Paul McCartney.
De « Maybe I’m Amazed » à « Home to Us » avec Ringo Starr : vingt titres solo et Wings, en cinq actes, pour découvrir la carrière post-Beatles de Paul McCartney.
l y a des disques qui arrivent trop tôt, et Ram fait partie de ceux-là. Quand Paul McCartney le publie en mai 1971, à peine un an après l’implosion officielle des Beatles, le monde n’a pas envie d’entendre un ex-Beatle chanter la campagne écossaise, l’amour conjugal, les enfants, les béliers et les petites joies domestiques. La critique attend de lui une grande déclaration, une revanche, un manifeste. Elle reçoit un album bizarre, libre, brinquebalant, tendre, parfois féroce, où les mélodies les plus lumineuses croisent le nonsense britannique, les orchestrations grandioses, les attaques à peine voilées contre Lennon et une forme de bonheur familial que le rock de l’époque juge presque suspecte.
On sait aujourd’hui à quel point le malentendu fut immense. Derrière sa pochette de gentleman-farmer et ses airs de récréation à deux voix avec Linda, Ram cache l’un des sommets de McCartney : un disque de reconstruction, d’invention et de liberté, enregistré entre New York, Los Angeles et les souvenirs humides du Kintyre. Méprisé en 1971, il est devenu avec le temps une pierre fondatrice de l’indie pop, une matrice pour des générations de musiciens qui y ont reconnu ce que les contemporains n’avaient pas voulu entendre : la beauté étrange d’un artiste refusant de devenir le monument qu’on exigeait de lui.
Il y a chez Paul McCartney cette faculté rarissime de transformer le moindre fait de classement en petit épisode de sa grande histoire. Voir “Days We Left Behind” débuter à la 22e place du Adult Contemporary américain pourrait n’être qu’une ligne de plus dans un palmarès déjà démesuré ; c’est en réalité bien davantage. Car cette chanson tardive, toute de mémoire, de douceur et de mélancolie retenue, dit quelque chose de précieux sur l’état actuel de McCartney : à 83 ans, l’ancien Beatle n’essaie plus de courir après l’époque, il continue simplement d’écrire des morceaux qui trouvent naturellement leur place dans le présent. En revenant à Liverpool, à Speke, à Forthlin Road, aux ombres de John Lennon et aux jours laissés derrière lui, McCartney ne livre pas un exercice nostalgique de plus. Il rappelle qu’une voix marquée par le temps peut encore porter du neuf, et qu’une chanson peut avancer sans renier ce qu’elle fut. À l’approche de The Boys of Dungeon Lane, cette entrée dans les classements américains vaut donc bien plus qu’un score radio : elle confirme que chez McCartney, la mémoire reste une force en mouvement.
On a longtemps raconté les Beatles comme une fable confortable : quatre hommes géniaux au centre, et des femmes en périphérie — décoratives, gênantes, ou carrément coupables. C’est une histoire pratique, parce qu’elle protège le mythe et qu’elle dédouane tout le monde. Le problème, c’est qu’elle est fausse. Yoko Ono a servi de bouc émissaire parfait : étrangère, avant-gardiste, assise au mauvais endroit au mauvais moment… donc idéale pour expliquer, à elle seule, une implosion faite de fatigue, d’ego, d’argent, de deuil et de droit des sociétés. Mais la misogynie Beatles ne s’arrête pas à cette caricature bruyante. Elle a aussi une version plus feutrée, plus toxique : celle qui efface le travail de Linda McCartney. Avant Paul, Linda est déjà une photographe reconnue ; après Paul, elle devient une cible — pour sa voix, pour ses crédits, pour l’idée même qu’une femme puisse être coautrice sans “permission”. Réécouter Ram comme un disque de duo, comprendre l’affaire “Another Day”, entendre Seaside Woman comme une réponse rock’n’roll au mépris : c’est sortir enfin le récit Beatles de son mensonge. Et rendre aux femmes leur place réelle — pas dans la légende, dans l’histoire.
Il y a des chansons qui ne claquent pas comme des manifestes, mais qui ouvrent des fenêtres. Avec « Another Day », Paul McCartney signe, le 19 février 1971, son premier single véritablement solo – et, au lieu de régler ses comptes après l’implosion des Beatles, il choisit l’arme la plus imprévisible : l’ordinaire. Une femme sans nom, un réveil sans promesse, un trajet, un bureau, puis le retour, seul, dans la lumière du néon. Tout semble minuscule, et pourtant tout pèse. Car derrière cette chronique grise, McCartney glisse une mélodie qui refuse de renoncer, comme un fil de soie tendu au-dessus du vide. Née dans l’ombre des sessions Get Back/Let It Be, enregistrée à New York pendant les séances de Ram, polie avec des alliés discrets (Phil Ramone en tête) et portée par les chœurs de Linda, la chanson raconte autant un personnage anonyme qu’un artiste en reconstruction. Le jour même où il se présente au tribunal, McCartney choisit de répondre par trois minutes de compassion pop. Résultat : un succès immédiat, et un jalon décisif dans l’invention du monde d’après. Retour sur une « petite » chanson qui, à force de nuance, dit tout de la survie.












