53 émissions, 275 prestations, 88 chansons : l’histoire complète des Beatles à la BBC, de l’audition de 1962 à Live at the BBC, avec animateurs, censures et archives.
Demander quelle fut « la première composition de Paul McCartney et John Lennon », c’est en réalité poser trois questions distinctes, que la littérature beatlesienne confond trop souvent. Première question : quelle est la première chanson écrite par Paul McCartney seul ? Réponse documentée : « I Lost My Little Girl », fin 1956. Deuxième […]
On a beau savoir que Paul McCartney n’est pas un homme comme les autres, il continue d’avoir cette façon très à lui de faire entrer la légende par la petite porte. Une tasse de thé, une guitare, un accord dont il ignore le nom, un souvenir d’enfance revenu de Speke, et voilà que tout le XXe siècle musical semble se remettre en mouvement sans jamais prendre la pose. Dans cette interview autour de “The Boys of Dungeon Lane”, McCartney ne cherche pas à fabriquer un monument de plus à sa propre gloire. Il retourne plutôt dans les ruelles mentales où les chansons ont commencé : Liverpool, les oiseaux, la route avec George Harrison, John Lennon dans un coin de mémoire, Ringo Starr au bout d’un FaceTime, la ferme écossaise de “Ram”, les vinyles qu’on regardait dans le bus et les albums qu’on habitait comme des mondes portatifs. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la somme des souvenirs, mais la manière dont ils restent vivants, disponibles, presque joueurs. À plus de quatre-vingts ans, Paul pourrait administrer sa légende avec la prudence d’un conservateur de musée. Il préfère encore poser les doigts sur un manche, laisser venir une bizarrerie harmonique et voir si une chanson accepte d’apparaître. C’est peut-être cela, au fond, le vrai miracle McCartney : ne jamais confondre la mémoire avec la poussière, et continuer de traiter le passé comme une réserve d’avenir.
l y a des disques qui arrivent trop tôt, et Ram fait partie de ceux-là. Quand Paul McCartney le publie en mai 1971, à peine un an après l’implosion officielle des Beatles, le monde n’a pas envie d’entendre un ex-Beatle chanter la campagne écossaise, l’amour conjugal, les enfants, les béliers et les petites joies domestiques. La critique attend de lui une grande déclaration, une revanche, un manifeste. Elle reçoit un album bizarre, libre, brinquebalant, tendre, parfois féroce, où les mélodies les plus lumineuses croisent le nonsense britannique, les orchestrations grandioses, les attaques à peine voilées contre Lennon et une forme de bonheur familial que le rock de l’époque juge presque suspecte.
On sait aujourd’hui à quel point le malentendu fut immense. Derrière sa pochette de gentleman-farmer et ses airs de récréation à deux voix avec Linda, Ram cache l’un des sommets de McCartney : un disque de reconstruction, d’invention et de liberté, enregistré entre New York, Los Angeles et les souvenirs humides du Kintyre. Méprisé en 1971, il est devenu avec le temps une pierre fondatrice de l’indie pop, une matrice pour des générations de musiciens qui y ont reconnu ce que les contemporains n’avaient pas voulu entendre : la beauté étrange d’un artiste refusant de devenir le monument qu’on exigeait de lui.
Il y a chez Paul McCartney une manière très particulière de regarder dans le rétroviseur. Chez d’autres, l’exercice tournerait vite au musée, à la célébration convenue d’une légende qui n’aurait plus grand-chose à prouver. Chez lui, le passé reste une matière vive, presque inflammable, une réserve de sons, de visages et de secousses capables d’éclairer encore le présent. Alors que se profile The Boys of Dungeon Lane, nouvel album annoncé comme un retour vers le Liverpool des origines, McCartney s’est prêté au jeu de l’autoportrait en dix chansons. Non pas dix titres à sa gloire, non pas une parade de classiques signés Beatles ou Wings, mais dix morceaux des autres : Gene Vincent, Chuck Berry, Buddy Holly, Elvis Presley, The Kinks, Bob Dylan, les Beach Boys, The Human League, Prince et, bien sûr, John Lennon. Une simple playlist ? Plutôt une carte intime, où chaque chanson révèle une couche de l’homme et du musicien : le choc du rock’n’roll, la science de la mélodie, l’ouverture poétique, la modernité des années 80, puis l’ombre fraternelle d’Imagine. À travers ces choix, c’est moins la légende McCartney qui parle que l’auditeur émerveillé qu’il n’a jamais cessé d’être.
Il y a des hommes qui traversent l’histoire du rock sans jamais monter sur scène, mais dont l’empreinte se retrouve partout : dans une formule, une photo, une conférence de presse, un communiqué envoyé au bon moment, une idée simple qui finit par coller à la peau d’un mythe. Tony Barrow fut de ceux-là. Premier véritable attaché de presse des Beatles, enfant du Nord-Ouest anglais devenu trait d’union entre Liverpool, Londres et la planète entière, il n’a évidemment pas écrit les chansons, ni inventé le son, ni provoqué à lui seul la Beatlemania. Mais il a donné au phénomène une forme lisible, un vocabulaire, une allure publique. C’est lui qui popularisa l’expression “Fab Four”, qui accompagna Brian Epstein dans l’organisation médiatique du cyclone, qui imagina les disques de Noël destinés au fan-club, qui suivit John, Paul, George et Ringo dans les tournées, les crises, les rencontres impossibles et les moments où la célébrité commençait déjà à ressembler à un piège. Dix ans après sa disparition, Tony Barrow mérite mieux qu’une note de bas de page : il fut l’un de ces artisans discrets qui aidèrent le monde à comprendre pourquoi quatre garçons de Liverpool ne ressemblaient à personne.
Il y a six ans, le 9 mai 2020, Little Richard disparaissait à Tullahoma, Tennessee, emportant avec lui une part brûlante, irréductible, de l’histoire du rock’n’roll. On a beaucoup répété qu’il en fut l’un des pionniers, parfois l’architecte, souvent le grand incendiaire. Mais pour les lecteurs de Yellow-Sub, la question est plus précise, plus intime aussi : que lui doivent vraiment les Beatles ? Pas seulement une poignée de reprises, pas seulement quelques hurlements placés au bon endroit dans les premiers concerts. Quelque chose de plus profond se joue entre Macon, La Nouvelle-Orléans, Liverpool et Hambourg : une transmission physique, vocale, presque électrique, qui passe par Long Tall Sally, Lucille, le Star-Club et ce fameux « woo » que Paul McCartney transformera en signature mondiale. Sans Little Richard, les Beatles auraient sans doute gardé leurs harmonies, leur sens mélodique, leur intelligence pop. Mais auraient-ils eu cette permission de hurler, de salir le son, de faire basculer la chanson dans le corps ? À travers les sessions Specialty, les nuits allemandes de 1962 et les reprises furieuses du groupe, c’est toute une généalogie secrète qui apparaît : celle d’un homme trop flamboyant pour entrer sagement dans la légende, mais assez immense pour en avoir dessiné les fondations.
On croit souvent connaître Paul McCartney parce qu’on connaît ses refrains, ses basses bondissantes, ses ballades impérissables et cette manière presque insolente de transformer trois accords en standard mondial. Mais il existe, dans les replis de son œuvre, un autre Paul : plus secret, plus joueur, plus aventureux, celui qui préférait déjà les bandes magnétiques de Tomorrow Never Knows au confort de la légende, et qui n’a jamais cessé de chercher des portes de sortie à sa propre image. The Fireman, projet mené pendant quinze ans avec Youth, ex-bassiste de Killing Joke et producteur passé par The Orb, est sans doute la plus fascinante de ces échappées. Trois albums, de l’ambient techno anonyme de Strawberries Oceans Ships Forest à l’explosion pop psychédélique d’Electric Arguments, en passant par le somptueux Rushes, disque de brumes, de drones et d’ombres intimes. Sous ce masque de pompier emprunté à Penny Lane, McCartney s’autorise à perdre le contrôle, à danser, à sampler, à improviser, à disparaître un peu pour mieux réapparaître ailleurs. Et c’est peut-être là, loin des évidences, que se cache l’un de ses plus beaux secrets.
On a souvent résumé Paul McCartney au mélodiste lumineux, à l’homme de Yesterday, de Hey Jude et des refrains capables de consoler la planète entière. C’est oublier un peu vite qu’avant d’être ce Beatle élégant et souriant, Paul était aussi un gamin de Liverpool nourri à Little Richard, un compétiteur féroce, et un musicien que la moindre fanfaronnade pouvait pousser dans ses derniers retranchements. Quand Pete Townshend affirme, à la fin de 1967, que les Who viennent d’enregistrer le disque rock le plus sale, le plus bruyant et le plus déchaîné jamais entendu, McCartney ne se contente pas de hausser les épaules : il encaisse le défi, le retourne, et décide que les Beatles peuvent aller plus loin.
De cette vexation presque enfantine naîtra Helter Skelter, morceau-monstre du White Album, enregistré dans la sueur, le vacarme et la démesure : jams interminables, guitares saturées, cendrier enflammé, hurlements de Paul, batterie martyrisée de Ringo et cri final entré dans la légende. Mais l’histoire ne s’arrête pas au studio d’Abbey Road. Proto-hard rock, matrice du heavy metal, chanson maudite par l’appropriation délirante de Charles Manson, puis reprise par le punk, le metal et McCartney lui-même sur scène, Helter Skelter reste l’un des sommets les plus inquiétants et les plus fascinants de l’histoire des Beatles.
On avait fini par s’habituer à voir Flowers in the Dirt rangé dans cette catégorie un peu commode des “très bons McCartney tardifs”, disques respectés, souvent défendus, mais rarement regardés pour ce qu’ils racontent vraiment de leur auteur. La réédition annoncée pour le 1er mai 2026, en vinyle et en CD, a au moins un mérite : elle oblige à revenir au disque lui-même, sans le confort des bonus, sans la muséographie de luxe, sans le secours des démos transformées en argument définitif. Et c’est peut-être la meilleure chose qui puisse arriver à cet album de 1989, splendide et bancal, ambitieux et vulnérable, où Paul McCartney cesse un instant d’être une légende installée pour redevenir un compositeur piqué au vif, décidé à prouver qu’il pouvait encore écrire des chansons capables de compter dans leur présent. Derrière My Brave Face, Put It There, Distractions ou That Day Is Done, il y a bien plus qu’un simple retour en forme : il y a un artiste qui se regarde dans la glace, rappelle Elvis Costello à ses côtés, ressort ses outils, et tente plusieurs renaissances à la fois. C’est précisément pour cela que Flowers in the Dirt mérite aujourd’hui mieux qu’un communiqué nostalgique.












