Il y a chez Paul McCartney une manière très particulière de regarder dans le rétroviseur. Chez d’autres, l’exercice tournerait vite au musée, à la célébration convenue d’une légende qui n’aurait plus grand-chose à prouver. Chez lui, le passé reste une matière vive, presque inflammable, une réserve de sons, de visages et de secousses capables d’éclairer encore le présent. Alors que se profile The Boys of Dungeon Lane, nouvel album annoncé comme un retour vers le Liverpool des origines, McCartney s’est prêté au jeu de l’autoportrait en dix chansons. Non pas dix titres à sa gloire, non pas une parade de classiques signés Beatles ou Wings, mais dix morceaux des autres : Gene Vincent, Chuck Berry, Buddy Holly, Elvis Presley, The Kinks, Bob Dylan, les Beach Boys, The Human League, Prince et, bien sûr, John Lennon. Une simple playlist ? Plutôt une carte intime, où chaque chanson révèle une couche de l’homme et du musicien : le choc du rock’n’roll, la science de la mélodie, l’ouverture poétique, la modernité des années 80, puis l’ombre fraternelle d’Imagine. À travers ces choix, c’est moins la légende McCartney qui parle que l’auditeur émerveillé qu’il n’a jamais cessé d’être.
Le 8 mai 1970, quand Let It Be arrive enfin dans les bacs britanniques, les Beatles ne sont déjà plus vraiment les Beatles. Paul McCartney a publiquement acté la séparation, John Lennon a quitté le navire en silence depuis des mois, George Harrison rêve d’un espace où ses chansons ne seraient plus traitées comme des notes de bas de page, et Ringo Starr, fidèle à lui-même, semble encore essayer de maintenir un peu de chaleur au milieu des décombres. Pourtant, ce disque que l’on a longtemps décrit comme un album mineur, mal ficelé, mal produit, mal aimé, n’a rien d’un simple appendice posthume. C’est au contraire l’un des objets les plus fascinants de toute la discographie beatlesienne : un album commencé comme un retour aux sources, filmé comme une séance de psychanalyse collective, abandonné à Glyn Johns, repris par Phil Spector, contesté par McCartney, réécrit en 2003, restauré par Peter Jackson et remixé en 2021. Un disque qui existe en plusieurs versions, aucune tout à fait définitive, chacune révélant une autre vérité. Let It Be n’est peut-être pas le grand testament artistique des Beatles — Abbey Road garde ce privilège —, mais il demeure leur testament humain : celui d’un groupe épuisé, fissuré, parfois cruel, mais encore capable, entre deux silences embarrassés, d’arracher au chaos quelques chansons immortelles.
On a souvent résumé George Harrison à cette silhouette légèrement en retrait, posée entre le feu fraternel de Lennon-McCartney et la bonhomie lumineuse de Ringo. Une erreur commode, que All Things Must Pass vient dynamiter à l’automne 1970 avec la force tranquille des œuvres qui n’ont plus rien à prouver. À peine les Beatles défaits, celui qu’on appelait encore le Quiet Beatle ouvre les vannes et laisse déferler un triple album comme on publie une déclaration d’indépendance : trop de chansons gardées sous le coude, trop de frustrations accumulées, trop de spiritualité, de guitares slide et de ferveur gospel pour tenir dans le cadre poli d’un simple 33 tours. Sous la houlette de Phil Spector, avec Eric Clapton, Ringo Starr, Klaus Voormann, Billy Preston ou encore Bobby Keys dans les parages, Harrison transforme son stock de morceaux refusés, différés ou incompris en monument orchestral. “My Sweet Lord”, “What Is Life”, “Isn’t It a Pity”, “Beware of Darkness” : derrière la réverbération massive et les murs de son, il y a surtout un songwriter enfin libre, capable de faire de sa mélancolie, de sa foi et de son sens mélodique une cathédrale pop. Cinquante-cinq ans plus tard, All Things Must Pass n’est plus seulement le grand disque solo d’un ex-Beatle : c’est le moment précis où Harrison cesse d’être une ombre pour devenir, à son tour, l’horizon.
Il y a des artistes qui ne disparaissent jamais tout à fait, parce qu’ils continuent de hanter les chansons des autres. Roy Orbison est de ceux-là. À l’occasion de ce qui aurait été son 90e anniversaire, on mesure mieux ce que le Big O représente dans l’histoire du rock : non pas seulement un chanteur immense, auteur d’une poignée de classiques inusables, mais un trait d’union entre deux mondes. D’un côté, les Beatles de 1963, encore conquérants mais pas tout à fait intouchables, qui découvrent sur scène un géant américain dont la voix suffit à mettre une salle à genoux. De l’autre, George Harrison en 1988, devenu ancien Beatle, qui retrouve en Orbison un héros de jeunesse, un pair, puis un compagnon d’aventure au sein des Traveling Wilburys. Entre ces deux moments, c’est toute une histoire du rock qui se dessine : celle d’un artiste immobile en apparence, mais capable de traverser les époques, d’impressionner Lennon, de marquer McCartney, puis de donner une âme singulière au supergroupe le plus attachant de la fin des années 80. Des premiers élans de Liverpool à la fraternité Wilbury, Roy Orbison n’a jamais été un simple témoin. Il a changé l’air de la pièce.
Il y a, dans le grand livre des Beatles, des chansons qui semblent avancer sans faire de bruit, comme si leur évidence les condamnait presque à être sous-estimées. I Should Have Known Better fait partie de ces miracles discrets : deux minutes de pop solaire, un harmonica accrocheur, John Lennon qui chante l’amour avec cette insolence tendre qui n’appartient qu’à lui, et l’impression que tout cela a été trouvé en courant entre deux trains, deux cris de fans et deux obligations absurdes. Pourtant, derrière sa légèreté apparente, le morceau raconte beaucoup plus qu’une bluette de 1964. Il saisit les Beatles au moment précis où l’insouciance des débuts commence à se fissurer, où l’ombre de Bob Dylan entre dans le décor, où George Harrison fait scintiller l’avenir sur sa douze-cordes, et où Richard Lester transforme une fausse scène de train en image éternelle de la Beatlemania. Chanson mineure ? Seulement si l’on croit que la joie est un art secondaire. Car dans ce compartiment qui n’en était pas vraiment un, les Beatles roulent encore à pleine vitesse, portés par cette grâce collective que personne, pas même eux, ne pourrait bientôt retenir.
Il y a des chansons que l’histoire officielle du rock laisse volontiers au second rang. Non qu’elles soient mineures, mais parce qu’elles n’ont ni l’éclat des grands tubes ni la solennité des morceaux aussitôt sanctifiés. Chez les Traveling Wilburys, Poor House appartient à cette catégorie trompeuse. Coincée entre les sommets les plus cités du groupe, elle pourrait passer pour une simple fantaisie de Vol. 3. Ce serait ne rien comprendre à ce qu’elle contient. Car dans cette chanson écrite à la toute fin d’une séance, presque sur le pas de la porte, se loge peut-être la vérité la plus nette du projet Wilbury : celle d’un supergroupe qui cessait d’en être un dès lors qu’il jouait. Tom Petty et Jeff Lynne y retrouvent l’évidence mélodique qui faisait leur force commune, George Harrison y maintient ce climat de camaraderie sans lequel rien de tout cela n’aurait existé, et l’ensemble avance avec une légèreté de country-rock qui dissimule une science immense. Modeste en apparence, Poor House capte ce que tant de disques perdent à force de contrôle : l’instant encore chaud, l’amitié en mouvement, la joie de jouer avant même de penser à la postérité. C’est sans doute pour cela que cette chanson discrète finit par dire davantage que bien des classiques.
On adore les histoires qui se bouclent proprement : Lennon aurait aimé Dylan jusqu’à Like a Rolling Stone, puis plus rien, rideau. Un récit impeccable, donc suspect. Car en 1970, quand John Lennon lâche son fameux « c’est un mythe » en visant le Dylan de New Morning, il ne rédige pas une nécrologie musicale : il règle surtout ses comptes avec l’époque, avec le rock qu’il veut brut, et avec sa propre mue post-Beatles. Exiger « plus » de Dylan, c’est déjà avouer qu’on l’a placé très haut. Et l’histoire se venge du slogan : quelques années plus tard, Lennon reparle de Dylan autrement, s’enthousiasme pour la tension à vif de Blood on the Tracks et va jusqu’à fantasmer une collaboration, comme on rouvre une porte qu’on prétendait avoir claquée. Puis, quand Dylan prêche « Gotta Serve Somebody », Lennon répond en contre-chant acide avec Serve Yourself : pas un hommage, un débat. Autrement dit : il écoute encore, il se sent visé, il réagit. Ce texte démonte le mythe de « la dernière chanson aimée » et raconte ce que dit vraiment la phrase : la peur de la tiédeur, la haine des idoles, et la fidélité tordue des géants qui se mordent pour mieux se reconnaître.
Le 16 janvier 1964, les Beatles posent leurs amplis à l’Olympia pour une résidence à l’ancienne : deux, parfois trois passages par jour, dix-huit jours d’affilée, le tout dans un music-hall plus habitué aux smokings qu’aux hurlements. Paris a le prestige, mais pas encore l’hystérie : un drôle d’entre-deux où la Beatlemania hésite, où l’électricité saute, où les photographes se battent en coulisses, et où le groupe apprend à relancer la décharge après chaque coup d’arrêt. Pendant qu’ils s’épuisent à “Twist And Shout”, un télégramme tombe au George V : “I Want To Hold Your Hand” est n°1 aux États-Unis. La conquête commence dans un couloir d’hôtel, avant même l’Ed Sullivan Show. Et comme si Paris devait tout contenir d’un seul coup, ils filent aussi à Boulogne-Billancourt enregistrer leurs titres en allemand et poser la première pierre de “Can’t Buy Me Love”. Ce séjour français, souvent résumé comme une simple étape, ressemble en réalité à une photo prise juste avant l’explosion : quatre garçons au seuil du monde, une ville qui retient son souffle, et la certitude que, dans quelques semaines, plus rien ne reviendra à la normale.
On imagine volontiers George Harrison vacciné à vie contre l’éblouissement : un Beatle devrait être immunisé, anesthésié par les cris, les limousines et les interviews à la chaîne. Sauf que Harrison n’a jamais vraiment été « au-dessus ». Il a été ailleurs — dans l’ombre du duo Lennon–McCartney, dans sa quête de sens, et surtout dans ce réflexe d’oreille qui s’incline devant une vibration plutôt que devant une statue. Cette porosité, on la voit surgir de façon attendrissante quand, au cœur des Traveling Wilburys, il se surprend à présenter Bob Dylan comme un gamin fier de sa trouvaille… tandis que, dans la pièce d’à côté, on chuchote la même chose à propos de lui. De Carl Perkins à Woodstock 1970, de I’d Have You Anytime au Concert for Bangladesh, ce récit remonte la chaîne des admirations et raconte une leçon de grandeur : la célébrité n’efface pas l’émotion, elle la rend plus secrète. Entrez : ici, le « Beatle silencieux » redeviens simplement George, et la légende se fissure pour laisser passer la musique.
Trois mots sur un carton, et tout bascule : Handle With Care. Au printemps 1988, dans le garage-studio de Bob Dylan, George Harrison ne cherche qu’un titre “en plus” pour un format de single européen. Rien de plus prosaïque. Sauf qu’autour de lui traînent Jeff Lynne, Roy Orbison, Tom Petty… et Dylan lui-même. Cinq géants, un après-midi sans plan marketing, et une évidence pop qui surgit comme un sourire : un refrain immédiat, des harmonies qui s’emboîtent, des voix qui se relaient sans lutte pour le micro. Très vite, la chanson pose un problème délicieux : elle est trop bonne pour rester une simple face B. Le label s’affole, Harrison garde la cassette dans sa poche, l’écoute en boucle, et l’accident heureux devient un projet : les Traveling Wilburys. Derrière les pseudonymes absurdes et le second degré, Handle With Care raconte autre chose : la fraternité contre le cynisme, la pop mature sans lourdeur, et l’un des derniers grands moments de fraîcheur du Quiet Beatle, chef d’orchestre discret d’une utopie de studio.












