George Harrison n’était pas le Beatle tranquille : Klaus Voormann raconte l’ami insaisissable, de Hambourg à All Things Must Pass
Il l’a vu pour la première fois à dix-sept ans, sur la scène enfumée du Kaiserkeller de Hambourg, en octobre 1960. Il a partagé son appartement de Londres, dessiné son visage pour la pochette de Revolver, tenu la basse sur All Things Must Pass, au Madison Square Garden en 1971 et sur une dizaine de ses disques. Soixante-six ans après leur rencontre, à quelques semaines du vingt-cinquième anniversaire de la mort de George Harrison, Klaus Voormann règle son compte à une étiquette qui colle à son ami depuis 1964 : celle du Beatle tranquille. Dans un long entretien publié par le magazine britannique Uncut dans son numéro de décembre 2026, le bassiste et graphiste allemand, aujourd’hui âgé de 88 ans, décrit un homme insécure, complexe, parfois cassant, tiraillé entre l’appel du spirituel et les rechutes de la vie de rock star. Il raconte la cocaïne de 1970, une pique adressée à Michael Schumacher et l’atmosphère d’église qu’Harrison installait en studio. Ce témoignage est précieux. Il n’est pas toujours exact. Nous l’avons repris phrase par phrase, confronté aux archives, aux autres témoins et aux propres mots de George, pour dessiner un portrait plus juste que le cliché comme que le contre-cliché.
En bref
- La source : un entretien de Klaus Voormann publié dans le numéro de décembre 2026 du mensuel britannique Uncut, repris par la presse musicale anglophone le 20 octobre 2026.
- La thèse : pour Voormann, l’image du Beatle tranquille est une absurdité. George était drôle, sarcastique, insécure, profondément complexe, au point d’avoir selon lui une personnalité double.
- Les révélations : Harrison n’aurait jamais voulu être un artiste solo ni un leader de scène ; en 1970, il consommait beaucoup de cocaïne et abîmait sa voix ; il aurait lancé à Michael Schumacher qu’il était un pilote fantastique mais un sale type.
- Ce que nous avons vérifié : le surnom de Beatle tranquille naît en février 1964 d’une angine qui oblige George à ménager sa voix ; la voix brisée et la cocaïne les mieux documentées datent plutôt de 1973-1974 ; l’anecdote Schumacher n’est ni datée ni confirmée par un second témoin ; le canular monté contre Phil Collins date de 2000.
- Ce qui reste : un portrait cohérent avec ce que George disait lui-même de ses contradictions, de son expérience de la cocaïne et de son rejet du personnage du gentil géant mystique.
Sommaire
Ce que Klaus Voormann a confié à Uncut
Klaus Voormann n’est pas un témoin parmi d’autres. Il fait partie du tout petit cercle de personnes qui ont connu George Harrison avant la gloire, pendant la gloire et après elle, sans jamais avoir travaillé pour lui ni dépendu de lui. Il n’était ni employé d’Apple, ni manager, ni membre de la famille. Il était un ami, un collègue, un voisin de studio. C’est cette position qui donne du poids à ce qu’il raconte, et c’est aussi elle qui oblige à le lire avec attention : l’amitié voit juste, mais elle voit de près, et la mémoire d’un homme de 88 ans resserre parfois des années entières en un seul souvenir.
Le dernier grand témoin de la préhistoire des Beatles
Né à Berlin le 29 avril 1938, fils d’un médecin, Klaus Voormann étudie le graphisme à Hambourg quand il pousse un soir d’octobre 1960 la porte du Kaiserkeller, un club de la Grosse Freiheit, à Sankt Pauli. Sur scène, Rory Storm and the Hurricanes, avec un batteur nommé Ringo Starr, puis un groupe de Liverpool encore inconnu : John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Stuart Sutcliffe à la basse et Pete Best à la batterie. Voormann revient avec sa petite amie, la photographe Astrid Kirchherr, et leur ami Jürgen Vollmer. De ce trio naîtra une partie de l’image des Beatles. Nous avons retracé ce parcours complet dans notre portrait Klaus Voormann, l’homme qui a dessiné les Beatles de l’intérieur, publié pour ses 88 ans.
La suite est connue des amateurs, mais il faut la rappeler pour mesurer la profondeur du lien. Voormann vit à Londres avec George et Ringo dans les années de la Beatlemania. Il dessine la pochette de Revolver en 1966, qui lui vaut un Grammy. Il est le bassiste de Manfred Mann de 1966 à 1969. Il joue à Toronto avec le Plastic Ono Band de John Lennon le 13 septembre 1969, puis sur All Things Must Pass, sur l’album John Lennon/Plastic Ono Band, au Concert for Bangladesh d’août 1971, sur Living in the Material World, Dark Horse et Extra Texture. En 1973, il est l’un des musiciens de I’m the Greatest, la seule séance qui réunit trois ex-Beatles entre 1970 et 1980. En 1995, il signe les pochettes de la série Anthology. En 2002, il joue au Concert for George, au Royal Albert Hall, un an jour pour jour après la mort de son ami.
Les cinq affirmations qui font le tour du monde
L’entretien publié par Uncut, et largement relayé à partir du 20 octobre 2026 par la presse guitare anglophone, tient en cinq idées fortes, que nous allons reprendre une par une dans cet article.
La première : George Harrison n’a jamais vraiment voulu être un artiste solo. Selon Voormann, il voulait écrire des chansons et faire partie des Beatles, pas se retrouver seul au centre de la scène. La deuxième : des quatre, seul Paul McCartney avait le tempérament d’un leader de scène, capable d’établir le contact avec le public ; ni John, ni George, ni Pete Best ne l’avaient. La troisième : George était un homme très insécure, toujours en quête de quelque chose, au point qu’on pourrait parler de personnalité double. La quatrième : en 1970, à l’époque de la séparation des Beatles et d’All Things Must Pass, il était en mauvais état, consommait énormément de cocaïne et abîmait sa voix. La cinquième, enfin, résume toutes les autres : l’histoire du Beatle tranquille est une absurdité, ce n’était pas lui.
Autour de ces cinq idées, Voormann raconte des scènes. George installant un petit autel en studio, avec de l’encens et une figurine, sous une lumière tamisée. George créant autour de lui une atmosphère que tous les musiciens aimaient, à l’inverse de John. George, enfin, croisant Michael Schumacher dans une soirée et lui lançant, en substance, qu’il était un pilote fantastique, d’une rapidité ridicule, couvert de trophées, mais qu’il restait un sale type. Les articles qui relaient l’entretien ajoutent, pour illustrer l’humour du guitariste, une histoire racontée de son côté par Phil Collins : le faux enregistrement de congas qu’Harrison lui a fait parvenir trente ans après les séances d’All Things Must Pass.
Pourquoi ce témoignage arrive maintenant
Le calendrier n’est pas anodin. Le 29 novembre 2026 marquera le vingt-cinquième anniversaire de la mort de George Harrison, à Los Angeles, à 58 ans. L’automne est chargé : le Japon vient de rééditer tout son catalogue solo en SHM-CD et All Things Must Pass en coffret de quatre disques à 45 tours, le 21 octobre, comme nous l’avons raconté dans All Things Must Pass en 4 LP à 45 tours. Le label Dark Horse multiplie les projets autour de Friar Park, de la jardinerie au merchandising, que nous avons évoqués dans Friar Park x Niwaki. Et le grand public s’apprête à découvrir George sous les traits de Joseph Quinn dans les quatre films de Sam Mendes, prévus pour avril 2028.
Dans ce contexte, chaque anniversaire risque de produire la même image pieuse : le guitariste doux, le jardinier mystique, l’homme de paix. Voormann, qui a toujours protégé ses amis sans jamais les sanctifier, propose autre chose. Il ne cherche pas à salir George. Il cherche à lui rendre son épaisseur. C’est ce qui rend son témoignage intéressant, et c’est pourquoi il mérite d’être vérifié avec soin plutôt que simplement applaudi.
D’où vient l’étiquette du Beatle tranquille
Pour comprendre pourquoi Voormann s’en prend à cette formule, il faut d’abord savoir d’où elle vient. Elle n’est pas née d’un trait de caractère observé pendant des années, mais d’un concours de circonstances très précis, en février 1964, et d’un besoin de la presse de distribuer des rôles.
Février 1964 : une angine et une consigne de silence
Lorsque les Beatles atterrissent à New York le 7 février 1964 pour leur premier séjour américain, George Harrison est malade. Il souffre d’une angine streptococcique accompagnée de fièvre. Le médecin lui demande de parler le moins possible jusqu’à l’émission d’Ed Sullivan, le 9 février, pour préserver sa voix. Pendant les conférences de presse et les apparitions publiques de ces premiers jours, il se tient donc en retrait, laisse John et Paul répondre, sourit, se tait. Les journalistes américains, qui découvrent le groupe et cherchent à caractériser chacun des quatre en une formule, notent ce silence. L’étiquette se fixe : Paul serait le mignon, John le malin, Ringo le drôle, George le tranquille. Selon plusieurs biographes, le surnom amusait d’ailleurs Harrison lui-même.
Nous avons raconté le déroulement complet de ce premier voyage dans La première tournée américaine des Beatles : 1964, le récit complet. Ce qu’il faut retenir ici, c’est la disproportion entre la cause et l’effet. Une consigne médicale de quelques jours est devenue une identité pour soixante ans.
Correctif factuel : le Beatle tranquille n’est pas un portrait psychologique
On lit souvent que George Harrison a été surnommé le Beatle tranquille parce qu’il était naturellement réservé, timide ou effacé. La réalité est plus prosaïque. Le surnom apparaît en février 1964, quand George, atteint d’une angine streptococcique, reçoit l’ordre de ménager sa voix avant l’émission d’Ed Sullivan et parle très peu en public. La presse américaine fige ce silence en trait de caractère. Les témoins qui l’ont connu avant cette date, à commencer par Klaus Voormann, décrivent au contraire un adolescent bavard, blagueur et effronté. Le surnom dit donc davantage sur la fabrication médiatique des Beatles que sur la personnalité de George.
Une presse qui distribue des rôles
Le phénomène n’est pas propre à George. En 1964, la Beatlemania se raconte comme une série télévisée. Chaque Beatle reçoit un rôle, et ce rôle est ensuite entretenu par les journalistes, par le film A Hard Day’s Night, par les magazines pour adolescentes et par les produits dérivés. Le système a un avantage commercial évident : il permet à chaque admiratrice d’avoir son Beatle préféré. Il a un inconvénient tout aussi évident : il simplifie à l’extrême quatre jeunes hommes qui, à ce moment-là, ont entre 20 et 23 ans et changent à toute vitesse.
Dans le cas de George, le rôle du tranquille se renforce d’un second malentendu. Il est le plus jeune, il écrit peu de chansons au début, et il se tient sur scène à la gauche de Paul, concentré sur sa guitare solo pendant que les deux auteurs chantent au centre. Sur les photos, il est souvent le seul qui ne fait pas le clown. Les journalistes y voient de la timidité. Les musiciens y voient un guitariste qui joue. Sur l’organisation de la scène des Beatles, sans chanteur vedette, nous renvoyons à Les Beatles, groupe sans chanteur vedette, qui montre combien la configuration du groupe brouillait les rôles habituels.
Ce que George en disait lui-même
George Harrison n’a jamais vraiment accepté l’étiquette, mais il a appris à s’en servir. En 1965, interrogé sur sa réputation, il répond en substance qu’il parle quand il en a envie. En 1971, sur le plateau de Dick Cavett, à qui l’on demande si sa réserve l’aide à séduire, il balaie la question d’une plaisanterie : simple rumeur malveillante. En 1974, dans l’émission spéciale enregistrée avec Nicky Horne pour Capital Radio à l’occasion de la sortie de Dark Horse, il rejette explicitement le personnage de l’ex-Beatle mystique et étrange, du gentil géant de la pop, qu’il présente comme une invention des médias.
Le moment le plus savoureux vient le 20 janvier 1988, lors de l’intronisation des Beatles au Rock and Roll Hall of Fame, à New York. Paul McCartney a refusé de venir, en plein contentieux avec ses anciens partenaires. Ringo dit quelques mots. Puis George s’avance et commence par une phrase restée célèbre : il n’a pas grand-chose à dire, puisqu’il est le Beatle tranquille. Il enchaîne en regrettant que Paul ne soit pas là, puisque c’est lui qui avait le discours dans sa poche, puis rend hommage à John et à Paul, et termine en remerciant Little Richard, dont tout serait la faute. L’ironie est totale : au moment où il reprend la formule, il a le single numéro un aux États-Unis, Got My Mind Set on You, et domine la cérémonie par son humour.
L’homme qui parlait le plus
Ceux qui ont travaillé avec lui confirment ce décalage. Les ingénieurs d’Abbey Road se souviennent d’un George exigeant, parfois sec, souvent drôle. Les musiciens de Delaney and Bonnie, en 1969, décrivent un compagnon de route qui riait beaucoup. Klaus Voormann, déjà en 2021, dans une première série d’entretiens pour Uncut, décrivait le George de 1960 comme un petit gars plein d’aplomb, très différent de l’homme qu’il deviendrait ensuite. Dans un autre entretien, consacré à la fabrication d’All Things Must Pass pour le magazine Mojo, il affirmait même qu’en 1970, celui qu’on appelait le Beatle tranquille était en réalité le plus sociable des Beatles.
Il y a donc bien un paradoxe : George était à la fois l’homme le plus disert d’une soirée entre amis et le plus méfiant face aux micros des journalistes. Ce n’est pas de la timidité. C’est de la défiance, mêlée d’un sens aigu de la vie privée. Voormann n’a pas tort de dire que le Beatle tranquille n’était pas lui. Il faudrait ajouter que c’était un rôle, et que George savait parfois en jouer.
Hambourg, 1960 : le gamin effronté du Kaiserkeller
Pour Klaus Voormann, tout commence dans la cave du Kaiserkeller. C’est là qu’il voit pour la première fois le garçon de dix-sept ans qu’il connaîtra pendant quarante et un ans. Et ce garçon n’a rien de tranquille.
Octobre 1960 : les existentialistes au premier rang
Les Beatles arrivent à Hambourg le 17 août 1960, pour jouer à l’Indra, un petit club de la Grosse Freiheit appartenant à Bruno Koschmider. Début octobre, ils passent au Kaiserkeller, plus grand, où ils partagent l’affiche avec Rory Storm and the Hurricanes. C’est là que Klaus Voormann, à la suite d’une dispute avec Astrid, entre seul, un soir, attiré par le bruit. Il en ressort, raconte-t-il, sans voix. Il revient avec Astrid et Jürgen. Les trois jeunes Allemands, vêtus de noir, cheveux longs sur le front, détonnent au milieu des marins, des voyous et des prostituées. Les Beatles les repèrent depuis la scène et les surnomment les Exis, pour existentialistes.
La barrière de la langue est réelle. Voormann est celui des trois qui parle le mieux anglais, et c’est lui qui engage la conversation, d’abord avec John Lennon, pendant une pause. Il montre aux musiciens un dessin, une pochette de disque qu’il a conçue. Lennon l’envoie vers Stuart Sutcliffe, le peintre du groupe. L’amitié naît de là : des étudiants des beaux-arts allemands et des rockers de Liverpool qui découvrent qu’ils partagent un même goût pour l’image, la mise en scène de soi et la provocation.
Un garçon de dix-sept ans plein d’aplomb
Dans l’entretien qu’il donnait à Uncut en 2021, Voormann décrivait ce premier George avec une précision affectueuse. Un gamin sûr de lui, presque arrogant, qui chantait des chansons comiques avec un accent cockney appuyé, comme I’m Henry the Eighth, I Am, et des rocks d’Eddie Cochran comme Twenty Flight Rock. Les trois Exis, au premier rang, se moquaient gentiment de ses grandes oreilles et de ses canines pointues. Le George de 1960 n’est pas un moine. C’est un adolescent de Liverpool, fils d’un chauffeur de bus et d’une mère qui adore la musique, qui a quitté l’école à seize ans et qui découvre la nuit, l’alcool, les filles et les amphétamines que les serveuses distribuent pour tenir jusqu’à l’aube.
Ce portrait contredit frontalement la légende. Il rejoint pourtant ce que racontent les autres témoins de Hambourg. George est le plus jeune, il est traité comme un petit frère par John et Paul, et il compense par une assurance bruyante. Il n’a pas encore écrit de chanson digne de ce nom. Il travaille sa guitare avec acharnement, apprend les solos de Carl Perkins et de Chet Atkins note pour note, et il est déjà, parmi les trois guitaristes, le seul qui se pense comme un instrumentiste.
Novembre 1960 : l’expulsion d’un mineur
L’aventure tourne court. Les Beatles ont accepté une proposition du Top Ten Club, concurrent du Kaiserkeller. Bruno Koschmider se venge en signalant à la police que George Harrison, né en 1943, n’a pas dix-huit ans et n’a donc pas le droit de se trouver dans un club de Sankt Pauli après minuit. Le 21 novembre 1960, George est expulsé d’Allemagne. Il rentre seul à Liverpool. Quelques jours plus tard, Paul McCartney et Pete Best sont arrêtés à leur tour, accusés d’avoir tenté de mettre le feu à leur logement, et expulsés. John Lennon rentre le dernier, seul lui aussi, en décembre. Nous avons raconté ce retour dans Décembre 1960 : le retour solitaire de John Lennon de Hambourg.
Pour George, l’épisode est formateur. Il découvre en quelques semaines la précarité absolue d’un groupe de rock sans contrat, la dépendance à l’égard des patrons de club et la violence d’un retour sans un sou. Lorsqu’il reviendra à Hambourg en 1961, majeur, il retrouvera Astrid, Klaus et Stuart. Et il ne lâchera plus Voormann.
Astrid, Jürgen, Klaus et l’image des Beatles
Les articles qui relaient l’entretien d’Uncut présentent Voormann comme celui qui a présenté aux Beatles son amie Astrid Kirchherr, la photographe qui a pris leurs premières photos professionnelles et aidé à fixer leur fameuse coupe au bol. La phrase est juste dans son intention, mais elle résume en trois lignes une histoire bien plus embrouillée.
Correctif factuel : qui a inventé la coupe des Beatles ?
Astrid Kirchherr a bien photographié les Beatles dès novembre 1960, sur le champ de foire du Heiligengeistfeld, et ces images comptent parmi les premiers portraits professionnels du groupe. Mais l’attribuer seule à la coupe au bol est un raccourci. Klaus Voormann portait déjà ses cheveux coiffés vers l’avant à la fin des années 1950. Astrid a coupé ainsi les cheveux de Stuart Sutcliffe, son fiancé, en 1961. Et ce sont John Lennon et Paul McCartney qui, lors d’un séjour à Paris en octobre 1961, ont demandé à Jürgen Vollmer de leur faire la même coupe. George a suivi peu après. La frange des Beatles est donc une création collective du cercle des Exis, et non l’œuvre d’une seule personne. Nous avons consacré à cette enquête un article complet : Qui a inventé la coupe des Beatles ?
L’important, pour notre sujet, est ailleurs. Dès 1960, Voormann voit George dans un cercle où l’on parle d’art, de cinéma français, de littérature existentialiste et de photographie. Le jeune guitariste de Liverpool, qui se méfie des livres, absorbe tout cela par contact. Il y a là, très tôt, un premier George double : le rocker cockney qui fait rire la salle et le garçon attentif qui écoute les conversations des étudiants allemands. Voormann ne parle pas encore de personnalité double. Mais il en a vu les premiers signes.
Le cercle sera endeuillé le 10 avril 1962, lorsque Stuart Sutcliffe meurt d’une hémorragie cérébrale à Hambourg, à 21 ans. George et Paul arrivent dans la ville le lendemain, et c’est Astrid qui les accueille à l’aéroport. Sur l’héritage de Stuart et la façon dont sa famille l’a ensuite défendu, on lira Pauline Sutcliffe, la sœur de Stuart. Klaus Voormann, de son côté, a toujours dit que la mort de Stuart avait soudé pour la vie ceux qui l’avaient aimé.
Londres, Green Street, Revolver : vivre à côté de George
Entre 1963 et 1966, Klaus Voormann n’est plus seulement le copain de Hambourg. Il devient un proche du quotidien londonien de George Harrison, à un moment où la Beatlemania transforme quatre garçons en prisonniers dorés. C’est cette proximité domestique qui fonde son jugement d’aujourd’hui.
Le colocataire de Mayfair
À l’automne 1963, les quatre Beatles s’installent ensemble dans un appartement meublé du 57 Green Street, à Mayfair, à deux pas de Hyde Park. L’expérience collective dure peu. John Lennon part rejoindre Cynthia et leur fils Julian à Emperor’s Gate. Paul McCartney s’installe chez les parents de Jane Asher, au 57 Wimpole Street. Restent George et Ringo. C’est dans cet appartement que Klaus Voormann, arrivé de Hambourg pour travailler comme graphiste dans une agence de publicité, est invité à loger. L’histoire de ce lieu, aujourd’hui en vente, est racontée dans 57 Green Street : l’appartement où les quatre Beatles ont vécu ensemble.
Voormann évoque, dans ses souvenirs, un immeuble assiégé par des admiratrices qui hurlaient dans la rue à toute heure, et un appartement où deux jeunes millionnaires vivaient comme des étudiants, entre disques, guitares et repas improvisés. Il y découvre un George qui commence à souffrir de la célébrité. Le garçon effronté de Hambourg devient méfiant. Il ne supporte plus d’être reconnu partout, il se lasse des tournées où personne n’écoute la musique, il se met à collectionner les voitures de sport pour aller vite là où personne ne peut le suivre. C’est d’ailleurs cette passion de la vitesse qui mènera, quelques années plus tard, à son amitié avec les pilotes de Formule 1.
Au printemps 1964, Ringo et Klaus déménagent à Whaddon House, dans William Mews, à Knightsbridge, où George loge aussi un temps dans un autre appartement. Voormann finit par prendre son propre logement. Il retourne ensuite à Hambourg, où il fonde avec Paddy Chambers et Gibson Kemp le trio Paddy, Klaus and Gibson, que Brian Epstein prendra brièvement sous son aile. Puis il revient à Londres.
1966 : dessiner l’intérieur des têtes
Au printemps 1966, John Lennon appelle Voormann et lui demande une idée de pochette pour le nouvel album. Les quatre Beatles lui font écouter, dans les studios d’EMI, des chansons en cours d’enregistrement, dont Tomorrow Never Knows. Voormann, qui ne s’attendait pas à une musique aussi étrange, renonce à la photographie et dessine à la plume quatre visages enchevêtrés, dans un style qui évoque Aubrey Beardsley, d’où sortent par les cheveux des photos découpées de la Beatlemania. Il glisse une petite photo de lui-même et sa signature dans la chevelure de George. La pochette de Revolver, publiée le 5 août 1966, lui vaut le Grammy de la meilleure pochette d’album en 1967.
Ce qui nous intéresse ici, c’est la manière dont il dessine George. Sur la pochette, le visage d’Harrison, à droite, est l’un des plus doux et des plus lisses. Les yeux sont baissés, le regard tourné vers l’intérieur. Revolver est aussi l’album où George place pour la première fois trois chansons, Taxman, Love You To et I Want to Tell You. Le George que Voormann dessine en 1966 est déjà l’homme de deux mondes : l’auteur de la chanson la plus cynique de l’album, sur les impôts, et celui de la première composition entièrement indienne d’un disque des Beatles. Sur la fabrication de ces chansons, nous renvoyons à Les sessions de Revolver prise par prise et à I Want to Tell You : de Revolver à Tokyo.
When We Was Fab, le clin d’œil de 1988
Vingt-deux ans plus tard, George se souvient de ce dessin. Pour la pochette du single When We Was Fab, publié en janvier 1988, il demande à Voormann de reprendre son portrait de Revolver et de lui adjoindre une version actualisée, celle du George de 44 ans, barbu et souriant. Le clip, réalisé par Godley et Creme, multiplie les références aux années 1960, avec Ringo à la batterie et un morse qui n’est pas McCartney. La chanson, coécrite avec Jeff Lynne, est un pastiche affectueux des Beatles psychédéliques. Notre analyse complète figure dans When We Was Fab : l’histoire complète de la chanson.
C’est un signe d’amitié rare. George, qui refusait obstinément de se laisser enfermer dans la nostalgie des Beatles, choisit pour son grand retour de rappeler le dessinateur de 1966. Il y a dans ce geste exactement ce que Voormann décrit : un homme qui fuyait le passé et qui y revenait avec humour, quand il le décidait lui-même.
Le chanteur qui ne voulait pas être leader
La première affirmation de Voormann est peut-être la plus surprenante pour le grand public : George Harrison n’aurait jamais vraiment voulu faire carrière seul. Il voulait écrire des chansons et rester dans les Beatles. Elle mérite qu’on s’y arrête, car elle va à l’encontre d’un récit très installé, celui du guitariste frustré qui étouffait dans l’ombre de Lennon et McCartney et qui n’attendait que la séparation pour s’envoler.
La thèse de Voormann
Voormann distingue deux choses que l’on confond souvent : l’envie d’être reconnu comme auteur et l’envie d’être le centre d’un spectacle. Sur le premier point, personne ne conteste que George souffrait. À partir de 1966, il écrit beaucoup plus que ce que le groupe peut enregistrer, et ses chansons passent toujours après celles des deux auteurs principaux. Nous avons analysé ce mécanisme dans George Harrison et la guerre silencieuse des chansons, qui montre comment le mythe des deux titres par album s’est installé et comment la réforme d’un partage égal est arrivée trop tard.
Sur le second point, Voormann est catégorique. Selon lui, quand on revoit les Beatles sur scène dans les années 1960, c’est Paul qui établit le contact avec le public. John n’avait pas cette qualité, George non plus, et Pete Best encore moins. George, dit-il, voulait jouer de la guitare et chanter, il était fantastique, mais il ne voulait pas divertir une salle. Le constat est intéressant parce qu’il vient d’un homme qui a joué avec trois des quatre Beatles sur scène, et qui a vu George tenir la vedette au Madison Square Garden en 1971.
Paul, le seul leader de scène
Le jugement sur Paul McCartney recoupe ce que montrent les images d’époque. C’est lui qui annonce les chansons, qui fait les plaisanteries entre deux morceaux, qui regarde le public dans les yeux, qui sourit aux caméras. John est souvent plus spectaculaire, avec ses grimaces et ses provocations, mais son rapport au public est ambivalent, parfois agressif. George, lui, est concentré sur son manche. Cette répartition n’est pas une hiérarchie de talent. C’est une répartition des tempéraments que la configuration du groupe, sans chanteur vedette, laissait s’exprimer. Sur le rôle fédérateur de Paul, on lira Paul McCartney, le ciment musical des Beatles.
Le cas de Pete Best, cité par Voormann, est plus discutable. À Liverpool, en 1961 et 1962, le batteur était l’un des membres les plus populaires auprès du public féminin de la Cavern. Mais Voormann ne parle pas de popularité. Il parle d’aptitude à tenir une salle, à animer, à divertir. Sur ce terrain, Best, réputé taciturne, n’a effectivement jamais été un meneur.
Les contre-exemples : Bangladesh, 1974, Japon
Faut-il en conclure que George ne voulait pas être une vedette ? Les faits nuancent la thèse. En août 1971, c’est lui qui conçoit, organise et dirige le Concert for Bangladesh au Madison Square Garden, devant 40 000 spectateurs en deux concerts, avec Bob Dylan, Eric Clapton, Ringo Starr, Leon Russell, Billy Preston, Badfinger et Ravi Shankar. Il y est le maître de cérémonie, le chef d’orchestre et le chanteur principal. Il y présente même Voormann au public avec humour, comme un bassiste dont beaucoup ont entendu parler mais que personne n’a jamais vu. Sur l’aventure et ses suites financières, on lira Concert for Bangladesh : anatomie d’une déroute fiscale.
En 1974, il est le premier ex-Beatle à partir en tournée nord-américaine, quarante-cinq concerts avec Ravi Shankar. En décembre 1991, il donne douze concerts au Japon avec Eric Clapton. Un homme qui ne voulait pas de la scène n’aurait sans doute rien fait de tout cela. Mais le bilan donne aussi raison à Voormann. La tournée de 1974 est un échec qui le traumatise au point de ne plus repartir pendant dix-sept ans, et celle de 1991 n’a lieu que parce que Clapton l’a poussé et lui a prêté son groupe. En trente et un ans de carrière solo, George n’a fait que deux tournées. Il était capable d’être une vedette. Il n’aimait pas ça.
Rentrer dans le rang : Delaney and Bonnie, décembre 1969
L’épisode qui donne le plus raison à Voormann se situe juste avant la fin des Beatles. Le 1er décembre 1969, George assiste au Royal Albert Hall au concert de Delaney and Bonnie, un duo américain de soul et de rock sudiste qu’il avait tenté de signer chez Apple et qu’Eric Clapton accompagne à la guitare. Après le spectacle, il se rend dans les coulisses et accepte de rejoindre la tournée. Le lendemain, 2 décembre, à la Colston Hall de Bristol, il remonte sur scène pour la première fois depuis le dernier concert des Beatles, le 29 août 1966 à San Francisco.
Mais il n’y monte pas en Beatle. Il y monte comme guitariste du rang, au fond de la scène, à côté de Clapton, sans chanter en vedette. Il participe à cinq des six dates britanniques, deux concerts par soir, à Bristol, Birmingham, Sheffield, Liverpool et Croydon, et manque Newcastle pour rendre visite à sa mère malade. Sur certains enregistrements, il est crédité sous un pseudonyme, Mysterioso. C’est sur cette tournée, dit-on, que Delaney Bramlett l’initie à la guitare slide, et c’est là qu’il commence à écrire My Sweet Lord, inspiré par Oh Happy Day des Edwin Hawkins Singers. Être un musicien parmi d’autres, sans hurlements, sans attente du public : voilà, selon Voormann, le rêve véritable de George. Il le réalisera en partie l’année suivante, en studio.
All Things Must Pass : l’autel, l’encens et la lumière tamisée
La deuxième grande scène de l’entretien est celle du studio. Voormann y décrit un George qui transforme les séances d’All Things Must Pass en un espace presque sacré, et qui réunit autour de lui des musiciens qui l’adorent. C’est ici que son témoignage est le plus direct, puisqu’il était l’un des musiciens de base de l’album.
26 mai 1970 : quinze chansons d’affilée
Le mardi 26 mai 1970, Voormann arrive au Studio Three d’Abbey Road sans savoir exactement ce qui l’attend. Il sait seulement que George prépare un disque et que Ringo sera à la batterie. Devant Phil Spector, coproducteur pressenti, George attrape sa guitare acoustique et enchaîne les chansons, l’une après l’autre. Voormann et Ringo suivent comme ils peuvent. Quinze titres passent ce jour-là, parmi lesquels What Is Life, Awaiting on You All, My Sweet Lord et Isn’t It a Pity. Le lendemain, George enregistre seul une quinzaine d’autres maquettes, dont Run of the Mill. Voormann a raconté depuis sa stupéfaction : il n’avait aucune idée du nombre de chansons que son ami avait accumulées.
Ces deux journées de maquettes, longtemps inédites, ont été publiées dans l’édition du cinquantième anniversaire d’All Things Must Pass, en août 2021. Elles constituent le meilleur document sur ce que Voormann appelle la mélodie de George, cette manière d’écrire sans arêtes vives. Nous avons reconstitué l’ensemble des séances dans Dans les séances d’All Things Must Pass : trente démos, vingt musiciens, un pistolet sur la console et cinq mois de studio, et l’histoire de l’une des chansons les plus amères du lot dans L’adieu amer de George Harrison aux Beatles : Run of the Mill.
Un temple dans le Studio Three
Le souvenir que Voormann met en avant dans Uncut est visuel. George faisait baisser les lumières du studio. Il installait à l’avant de la pièce un petit autel avec une figurine, sans doute une représentation de Krishna, et faisait brûler des bâtons d’encens. Il voulait, explique le bassiste, que tout soit beau. Voormann oppose explicitement cette attitude à celle de John Lennon, avec qui il enregistre la même année John Lennon/Plastic Ono Band : là où John cherchait l’os, la nudité, parfois la confrontation, George cherchait à créer un climat dans lequel chacun se sentait accueilli.
Le témoignage recoupe celui qu’il donnait déjà en 2021, au moment de la réédition, lorsqu’il évoquait les bougies et le petit autel destinés à rendre le studio aussi accueillant que possible. Il recoupe aussi celui de Bobby Whitlock, le claviériste de Delaney and Bonnie puis de Derek and the Dominos, qui insistait sur le fait que George ne disait à personne quoi jouer. Le chef d’orchestre de 1970 dirige par l’atmosphère, pas par les consignes.
Tous les musiciens aimaient George
La formule de Voormann est simple : tous les musiciens aimaient George, ils savaient que c’était un homme très spirituel, et il créait une belle atmosphère. Le casting d’All Things Must Pass lui donne raison. Autour d’Harrison passent Eric Clapton, Ringo Starr, Billy Preston, Gary Wright, Bobby Whitlock, Carl Radle, Jim Gordon, Jim Price, Bobby Keys, Dave Mason, Pete Drake, les quatre membres de Badfinger, Alan White, Peter Frampton, Gary Brooker, John Barham pour les arrangements, et un tout jeune Phil Collins, sur lequel nous reviendrons. Peu de disques de l’époque réunissent autant de musiciens de premier plan dans une telle harmonie apparente.
Il faut pourtant ajouter une nuance, que Voormann connaît mieux que quiconque. Cette atmosphère paisible coexiste avec un chaos certain. Phil Spector, imprévisible, boit beaucoup, se blesse, disparaît, et l’on raconte qu’il a posé un pistolet sur la console. Clapton, éperdument amoureux de Pattie Boyd, la femme de George, compose en parallèle les chansons de Layla. Les musiciens américains de Delaney and Bonnie consomment sans retenue. Le temple de George est installé au milieu d’un tourbillon. C’est précisément ce contraste que Voormann va décrire ensuite.
Mélodies sans arêtes
Une remarque de Voormann, presque en passant, mérite d’être relevée : il y avait toujours quelque chose de très mélodique dans les chansons de George, très peu d’angles durs. Pour un bassiste, c’est un compliment technique précis. Les chansons d’All Things Must Pass reposent sur des progressions d’accords souvent inattendues, parfois chromatiques, mais toujours portées par une ligne mélodique continue, qui invite la basse à soutenir plutôt qu’à contredire. Isn’t It a Pity, Beware of Darkness, All Things Must Pass, Run of the Mill : on y entend un auteur qui cherche la consolation plutôt que le choc. Bob Dylan dira la même chose en 2007, à sa manière, en saluant chez George une capacité unique à enchaîner des accords qui ne semblaient pas liés pour en tirer une mélodie.
Cette douceur mélodique est l’une des raisons pour lesquelles l’image du Beatle tranquille a survécu. Les chansons de George sonnent paisibles. L’homme qui les écrivait, en 1970, ne l’était pas.
1970, l’année trouble : cocaïne, voix brisée et double personnalité
C’est la partie de l’entretien qui a fait les titres. Selon Voormann, George était en très mauvais état en 1970, au moment de la séparation des Beatles et de l’enregistrement d’All Things Must Pass, à l’époque où il fréquentait Delaney and Bonnie et Eric Clapton. Il consommait énormément de cocaïne, il avait abîmé sa voix, il avait le moral au plus bas. Il paraissait toujours tiraillé. D’un côté, l’envie d’être spirituel, les pieds sur terre, et des chansons qui disent ce désir. De l’autre, un déclic, et le voilà reparti du mauvais côté.
Ce que Voormann décrit
Le passage le plus frappant n’est pas la mention de la drogue, mais l’image du déclic. Voormann ne décrit pas un homme qui sombre. Il décrit un homme qui oscille, qui passe d’un état à l’autre sans transition. C’est ce qu’il appelle, plus haut dans l’entretien, une personnalité double. Il emploie l’expression avec prudence : on pourrait même dire, précise-t-il. Il ne pose pas de diagnostic. Il décrit le sentiment d’un ami qui ne savait jamais très bien quel George il allait retrouver.
Le contexte de 1970 rend ce tableau plausible. George sort de huit années de pression continue. Son groupe se sépare dans l’amertume. Sa mère, Louise, est atteinte d’un cancer et mourra le 7 juillet 1970, en pleine période d’enregistrement. Son mariage avec Pattie Boyd se fragilise, tandis que son meilleur ami, Eric Clapton, est amoureux de sa femme. Il vient d’acheter Friar Park, un manoir gothique de cent vingt pièces à Henley-on-Thames, en ruine. Et il s’apprête à publier, à 27 ans, un triple album qui doit prouver au monde qu’il n’était pas le troisième Beatle. Peu d’hommes traversent une telle année sans casse.
Ce que l’on sait de la cocaïne de George
Il ne fait aucun doute que George Harrison a consommé de la cocaïne dans les années 1970, et beaucoup. Il l’a reconnu lui-même, parlant de cette période comme d’une longue virée excessive. Pattie Boyd, dans son autobiographie Wonderful Tonight, publiée en 2007, décrit les excès de drogue et d’alcool du couple et affirme que la cocaïne a changé George, qu’elle a figé ses émotions et endurci son cœur. Le guitariste américain Robben Ford, engagé pour la tournée de 1974, se souvient d’une maison de Los Angeles où l’on trouvait de la cocaïne sur toutes les étagères. Le biographe Philip Norman, dans George Harrison: The Reluctant Beatle, paru en 2023, n’hésite pas à présenter George, parmi ses multiples facettes, comme un cocaïnomane.
La question n’est donc pas de savoir si Voormann dit vrai sur le fond. Elle est de savoir s’il date correctement. Et c’est là que son témoignage mérite une précision.
Une voix abîmée : 1970 ou 1974 ?
La voix de George sur All Things Must Pass, enregistrée entre mai et octobre 1970, ne porte pas de trace d’usure particulière. Les maquettes de mai, publiées en 2021, montrent un chanteur en pleine possession de ses moyens. La voix brisée la plus célèbre de sa carrière date en revanche de 1974. Pendant l’automne de cette année-là, George mène de front l’enregistrement de son album Dark Horse, la production des disques de Splinter et de Ravi Shankar, le lancement de son label Dark Horse Records et les répétitions de sa tournée nord-américaine. Il contracte une laryngite, chante enroué sur une partie de l’album et sur toute la tournée, du 2 novembre au 20 décembre 1974. La critique américaine, cruelle, rebaptise l’aventure Dark Hoarse Tour, la tournée du cheval enroué. C’est aussi la période où la consommation de cocaïne de George est la mieux documentée, par Pattie Boyd comme par les musiciens de la tournée.
George lui-même, dans son livre I, Me, Mine, a décrit le soulagement qu’il éprouva en rentrant chez lui à la fin de cette tournée, en disant qu’il n’avait jamais été aussi près de la dépression nerveuse. La chanson Simply Shady, sur Dark Horse, est selon lui le portrait de sa vie de cette époque, une chanson sur ce qui arrive aux mauvais garçons de l’industrie musicale.
Correctif factuel : la voix brisée et la cocaïne de George appartiennent surtout à 1973-1974
Klaus Voormann situe en 1970 l’époque où George consommait énormément de cocaïne et abîmait sa voix, en la rattachant à ses fréquentations de Delaney and Bonnie et d’Eric Clapton. Deux précisions s’imposent. D’abord, la tournée de Delaney and Bonnie date de décembre 1969, et non de 1970, même si George reste proche de ces musiciens pendant les séances d’All Things Must Pass. Ensuite, la crise vocale documentée de George est celle de l’automne 1974 : une laryngite contractée par surmenage pendant l’enregistrement de Dark Horse, qui le fait chanter enroué sur toute sa tournée nord-américaine, surnommée Dark Hoarse Tour. C’est aussi pour 1973-1974 que Pattie Boyd, Robben Ford et les biographes décrivent la consommation de cocaïne la plus lourde. Le souvenir de Voormann n’est pas faux, il est vraisemblablement compressé : un ami qui a joué sur presque tous les disques de George entre 1970 et 1975 peut fondre ces années en une seule période sombre.
Spirituel le matin, rock star le soir
Le cœur de l’analyse de Voormann tient dans ce va-et-vient. George veut être spirituel, il écrit des chansons sur ce désir, puis il replonge. Ce qui frappe, c’est que George l’a dit lui-même, avec une lucidité rare, dans ses chansons. Living in the Material World, en 1973, oppose le monde matériel et le monde spirituel en se moquant de sa propre incapacité à choisir. The Light That Has Lighted the World parle de ceux qui le jugent pour avoir changé. Sur Dark Horse, en 1974, Simply Shady raconte la rechute. Sur Extra Texture, en 1975, Grey Cloudy Lies et The Answer’s at the End disent la dépression et la tentative de s’en sortir. L’œuvre solo de George est, pour une large part, le journal de ce tiraillement.
Les témoins de la fin de sa vie décrivent le même homme. Sa veuve, Olivia Harrison, a souvent expliqué que George pouvait être d’une grande douceur et, l’instant d’après, d’une grande dureté, qu’il était à la fois très drôle et très exigeant. Dans le documentaire de Martin Scorsese, George Harrison: Living in the Material World, sorti en 2011, plusieurs proches évoquent ces deux visages. Nous avons consacré au film une page à partir du témoignage de Ringo : George Harrison: Living in the Material World (2011), Ringo témoigne.
Le divorce, Clapton et So Sad
La période trouble que décrit Voormann est inséparable de la fin du mariage avec Pattie Boyd. En 1970, Eric Clapton lui déclare sa passion, et l’album Layla and Other Assorted Love Songs, enregistré en août et septembre 1970, est presque entièrement consacré à elle. George le sait. Pattie quitte George en 1974 pour Clapton, et le divorce est prononcé en 1977. Les deux hommes restent pourtant amis, au point que George assiste en 1979 au mariage de Clapton et Pattie. Ce mélange de jalousie, d’infidélités réciproques et de fidélité amicale illustre parfaitement la complexité dont parle Voormann.
Nous avons raconté comment George a mis cette rupture en chanson dans So Sad : la chanson où George Harrison a raconté la fin de son mariage avec Pattie Boyd, et comment ses chansons d’amour ont évolué entre 1969 et 1979 dans De Something à Blow Away : les chansons d’amour de George Harrison. Pour qui veut le récit de Pattie elle-même, son autobiographie Wonderful Tonight reste une source de première main, avec les réserves qu’impose tout témoignage d’une ex-épouse.
Une personnalité double ?
L’expression de Voormann, personnalité double, ne doit pas être lue comme un diagnostic médical. Il ne prétend pas que George souffrait d’un trouble psychique. Il emploie l’image courante pour dire qu’il y avait deux hommes en lui. Les biographes ont proposé d’autres formules. Philip Norman parle de l’homme des contradictions : celui qui dénonçait le monde matériel et écrivait la première chanson pop contre l’impôt, celui qui méditait des heures et collectionnait les voitures de sport, celui qui prêchait le détachement et se montrait farouchement jaloux. Le titre de son livre, le Beatle réticent, dit la même chose autrement. La biographie de Norman est disponible en poche sous le titre George Harrison: The Reluctant Beatle.
Ce que Voormann ajoute, c’est l’idée que la quête spirituelle n’était pas un trait de caractère, mais une réponse. George cherchait, dit-il, parce qu’il était profondément insécure. La religion n’était pas une sérénité acquise, c’était un combat permanent contre ses propres démons. C’est peut-être la phrase la plus importante de l’entretien, car elle renverse l’image courante. Le George mystique n’est pas un homme apaisé. C’est un homme qui a besoin de l’apaisement parce qu’il en manque.
La langue acérée : Michael Schumacher et quelques autres
Pour illustrer le caractère cassant de George, Voormann raconte une anecdote qui a immédiatement fait le tour des réseaux sociaux. Croisant Michael Schumacher dans une soirée, George lui aurait dit qu’il était un pilote fantastique, si rapide que c’en était ridicule, qu’il avait gagné tant de trophées, mais qu’il restait malgré tout un sale type. Et Voormann de conclure que c’était typique de George.
L’anecdote, telle que la raconte Voormann
L’histoire a tout pour plaire : un Beatle, un champion du monde, une insulte en forme de compliment. Elle a aussi tout pour être vérifiée, car elle ne comporte ni date, ni lieu, ni témoin nommé. Voormann ne dit pas s’il était présent, ni si George la lui a racontée. Il ne précise pas à quelle époque elle se situe. Or George est mort le 29 novembre 2001, et la carrière de Schumacher en Formule 1 commence en août 1991. La fenêtre est de dix ans. Pour comprendre ce que la phrase peut vouloir dire, il faut regarder ce que George faisait dans les paddocks pendant ces dix années.
Le fan de Formule 1 et l’ami de Damon Hill
George Harrison est l’un des plus grands amateurs de sport automobile qu’ait comptés le monde du rock. Enfant, il va voir les courses de motos et de voitures à Aintree, près de Liverpool. Son idole de jeunesse est Juan Manuel Fangio. Adulte, il devient l’ami de Jackie Stewart, de Niki Lauda, d’Emerson Fittipaldi, de Jody Scheckter, de Gerhard Berger. En 1979, il publie Faster, une chanson inspirée par Stewart et Lauda, dédiée à tout le cirque de la Formule 1 et à la mémoire de Ronnie Peterson, dont les recettes vont à un fonds contre le cancer créé après la mort de Gunnar Nilsson. Nous avons raconté cette passion dans George Harrison et la Formule 1 : la passion secrète du Beatle tranquille, et celle des quatre Beatles pour l’automobile dans La passion des Beatles pour l’automobile.
Surtout, George est l’ami et l’un des premiers soutiens de Damon Hill, le fils du double champion du monde Graham Hill. Au milieu des années 1980, alors que le jeune Hill cherche désespérément un financement pour courir en Formule 3, George l’appelle le soir de la date limite et lui demande s’il n’est pas trop tard. Hill l’a raconté dans son autobiographie, Watching the Wheels, publiée en 2016. Dans les années 1990, George assiste à de nombreux Grands Prix pour encourager son protégé, devenu pilote Williams.
Adélaïde 1994, ou pourquoi George pouvait en vouloir à Schumacher
Or le grand rival de Damon Hill, dans ces années-là, s’appelle Michael Schumacher. Le 13 novembre 1994, au Grand Prix d’Australie à Adélaïde, dernière course de la saison, les deux hommes se disputent le titre mondial. Au 36e tour, Schumacher, en tête, touche un mur avec sa Benetton. Hill tente de le dépasser. Schumacher lui ferme la porte, les deux voitures s’accrochent, Schumacher abandonne sur le coup, Hill rentre au stand avec une suspension faussée et doit renoncer. Schumacher est champion du monde avec un point d’avance. Beaucoup, en Grande-Bretagne, y voient une manœuvre délibérée. Hill lui-même l’accusera ouvertement en 2007 d’avoir provoqué l’accrochage, avant de lui pardonner publiquement en 2017. La rivalité se prolonge jusqu’en 1996, année où Hill devient enfin champion du monde.
Dans ce contexte, qu’un ami intime et mécène de Damon Hill ait pu dire à Schumacher, en face, que son talent ne l’empêchait pas d’être un sale type est parfaitement plausible. Ce serait même une manière très anglaise, et très harrisonienne, de régler un compte : par le compliment empoisonné.
Adélaïde 1995 : la danse sur Free as a Bird
Il existe pourtant un document qui nuance l’image d’une hostilité ouverte. Un an après l’accrochage, en novembre 1995, George est à nouveau à Adélaïde pour le Grand Prix d’Australie, dernière course de la saison, que Damon Hill remporte. Selon un écho de presse australien de l’époque, Hill et George vont fêter la victoire, puis passent à la soirée de l’écurie Benetton à l’hôtel Hilton. George a apporté un disque compact : Free as a Bird, le nouveau single des Beatles, enregistré à partir d’une maquette de John Lennon et qui n’est pas encore sorti. Il le confie au disc-jockey et danse sur la piste avec Damon Hill et Michael Schumacher, pendant que la chanson passe deux fois de suite, puis sur Revolution, avant de repartir avec Hill. Le journaliste présente la scène comme la première diffusion publique de la chanson, quelques jours avant le lancement mondial de l’Anthology. Cette dernière affirmation est invérifiable, mais la scène elle-même est rapportée avec précision.
L’image est savoureuse : un Beatle qui dévoile en avant-première la réunion posthume des Beatles à deux pilotes rivaux, sur une piste de danse. Elle prouve au moins une chose : George et Schumacher n’étaient pas des ennemis déclarés. On peut parfaitement traiter quelqu’un de sale type en riant et danser avec lui l’année suivante. C’est précisément le genre de contradiction que Voormann attribue à George.
Correctif factuel : l’anecdote Schumacher n’est ni datée ni recoupée
La phrase de George à Michael Schumacher circule depuis octobre 2026 comme un fait établi. Elle ne repose pourtant, à notre connaissance, que sur le témoignage de Klaus Voormann, qui ne précise ni la date, ni le lieu, ni s’il y a assisté. Elle est plausible : George était l’ami et l’un des premiers soutiens de Damon Hill, dont Schumacher fut le grand rival de 1994 à 1996, notamment lors de l’accrochage d’Adélaïde qui décida du titre de 1994. Mais elle doit être citée comme un souvenir rapporté, et non comme une déclaration documentée. Un écho de presse australien de novembre 1995 montre d’ailleurs George dansant avec Hill et Schumacher à la soirée Benetton d’Adélaïde, sur Free as a Bird, ce qui suggère une relation plus ambivalente qu’hostile.
Bienveillance et piques : le même homme
L’humour de George, dans les paddocks, n’était pas que méchant. Au Grand Prix d’Australie 2000, à Melbourne, selon le journaliste Kevin Eason du Times, il remonte la grille de départ sans être reconnu, s’arrête devant un jeune débutant de vingt ans, lui souhaite simplement bonne chance et repart. Le pilote demande à son mécanicien qui était ce type sympathique. Il s’appelle Jenson Button, et il sera champion du monde en 2009. Dans le même entretien, George plaisante sur son appartenance à un supergroupe de la Formule 1, avec le directeur de Mercedes à l’accordéon, et sur ses jams avec Damon Hill et Jacques Villeneuve.
Le registre des piques ne se limite pas au sport. En février 1979, George juge publiquement que la musique de Paul McCartney depuis les Beatles est inoffensive, tout en saluant ses belles mélodies, comme nous l’avons raconté dans Ce que George Harrison pensait vraiment de la musique de Paul McCartney après les Beatles. Il traite les réformes de l’industrie, les managers, les fiscalistes et les journalistes avec la même ironie. Sur ses déclarations successives à propos d’une éventuelle reformation, faites de oui, de non et de peut-être, on lira George Harrison et la réunion des Beatles : tout ce qu’il a vraiment dit. Le George qui dit leurs quatre vérités aux gens est, encore une fois, l’exact contraire du Beatle tranquille.
Le farceur : la fausse bande de Phil Collins
Pour montrer que l’humour de George pouvait aussi être une farce longuement préparée, les articles qui relaient l’entretien de Voormann rappellent une histoire que Phil Collins raconte depuis des années, et qu’il a encore reprise en 2026 dans le magazine Mojo. Elle mérite d’être racontée en entier, car elle dit beaucoup de George, de sa mémoire, de sa malice et de son goût du travail bien fait, même pour une plaisanterie.
Mai 1970 : un batteur de dix-neuf ans aux congas
Au printemps 1970, Phil Collins a dix-neuf ans. Né le 30 janvier 1951, ancien enfant acteur, il est batteur du groupe Flaming Youth, qui vient de se séparer, et il ne rejoindra Genesis qu’en août. Par l’intermédiaire de relations dans le milieu, il est engagé pour une séance à Abbey Road, payée quinze livres. On lui demande de jouer des congas, un instrument qu’il ne maîtrise pas, sur une chanson de George Harrison, Art of Dying. Admirateur fervent des Beatles, il se retrouve dans le même studio que George, Ringo, Billy Preston, Klaus Voormann et Phil Spector. Il est tellement nerveux qu’il quémande des cigarettes à Ringo, alors qu’il ne fume pas.
Les musiciens mettent la chanson en place, encore et encore. Collins joue pendant près de deux heures, jusqu’à avoir les mains en sang. Puis Phil Spector annonce qu’on va enregistrer une prise avec les congas, et tout le monde s’aperçoit que le micro de Collins était coupé depuis le début. Les musiciens éclatent de rire. Un peu plus tard, ils disparaissent dans une autre pièce, officiellement pour regarder la télévision, et on fait savoir au jeune batteur qu’il peut rentrer chez lui. Quand All Things Must Pass paraît en novembre 1970, il cherche son nom dans les crédits. Il n’y est pas.
Trente ans plus tard, une maison en Suisse
Les années passent. Phil Collins devient le chanteur de Genesis, puis l’une des plus grandes vedettes de la pop des années 1980. Il s’installe en Suisse, au bord du lac Léman, dans une maison qui avait appartenu à Jackie Stewart, le triple champion du monde de Formule 1, qui est aussi l’un des meilleurs amis de George. En 2000, alors que George prépare la réédition du trentième anniversaire d’All Things Must Pass, Stewart dit à Collins que son ami est en train de remixer l’album, et lui demande s’il n’avait pas joué dessus. Collins répond qu’il était présent, sans plus.
Deux jours plus tard, il reçoit par la poste une cassette accompagnée d’un mot de George, en substance : Cher Phil, est-ce que ça pourrait être toi ? Collins l’écoute. Il entend Art of Dying, puis des congas qui entrent beaucoup trop fort, complètement à côté, épouvantables. Et à la fin de la bande, la voix de George qui demande à Spector si l’on peut en refaire une sans le joueur de congas. Collins est effondré. Il comprend, croit-il, qu’on ne l’avait pas renvoyé chez lui par gentillesse mais parce qu’il jouait mal. Il raconte être resté en colère, abattu et triste.
Ray Cooper, complice du canular
Quelque temps après, Jackie Stewart l’appelle et lui passe quelqu’un au téléphone. C’est George, qui lui demande s’il a bien reçu la bande. Collins lui répond qu’il vient de découvrir qu’il avait été viré par un Beatle. George éclate de rire et lui explique que tout était faux. Il a demandé au percussionniste Ray Cooper, son complice de longue date, de jouer le plus mal possible, et a fait monter cette prise sur la bande pour lui faire une blague. Dans l’entretien publié par Mojo en 2026, Collins ajoute avec humour qu’à ce moment-là il a juré contre un Beatle, et qu’ils ont fini par en rire ensemble.
La blague est révélatrice. Elle suppose que George se souvenait, trente ans après, d’un jeune batteur anonyme qui avait passé deux heures dans un coin du studio. Elle suppose une connaissance de la frustration de Collins, sans doute transmise par Stewart. Elle suppose surtout un travail de studio réel : faire enregistrer une fausse prise, la mixer, la monter, ajouter une phrase parlée. C’est l’humour d’un homme qui avait produit les films des Monty Python à travers HandMade Films, et qui avait le goût des canulars élaborés. Ce n’est pas l’humour d’un timide.
Collins avait déjà raconté l’épisode dans son autobiographie, parue en 2016 et traduite dans de nombreuses langues, Not Dead Yet, puis dans un entretien à Classic Rock en 2017. Sur ses autres rapports avec la galaxie des Beatles, notamment la scène où il apparaissait dans l’Anthology et qui a disparu au montage, on lira Phil Collins, Paul McCartney et la scène disparue de The Beatles Anthology.
Correctif factuel : ce que dit vraiment l’histoire de Phil Collins
Plusieurs reprises de l’histoire, en octobre 2026, affirment que Collins se demandait depuis toujours pourquoi ses parties de congas n’avaient pas été retenues sur l’album, et que la fausse bande montrait son jeu complètement hors tempo. Deux nuances. D’abord, selon le propre récit de Collins, il savait dès 1970 qu’il n’avait jamais été enregistré : son micro était coupé pendant les deux heures de mise en place, et il avait été renvoyé chez lui avant les prises. Ce qu’il ignorait, c’était la raison de ce renvoi. Ensuite, les congas qu’il entend sur la cassette de 2000 ne sont pas les siennes : c’est Ray Cooper qui les a jouées volontairement mal, trop fortes et décalées, pour les besoins du canular. La blague a été montée au moment du travail sur la réédition du trentième anniversaire d’All Things Must Pass, publiée en janvier 2001, et non à la fin des années 1970 comme on le lit parfois.
Où Voormann a raison, et où il force le trait
Au terme de cette vérification, que reste-t-il de l’entretien d’Uncut ? Beaucoup. Le portrait que dessine Klaus Voormann est cohérent avec les autres témoignages, avec ce que George disait de lui-même et avec ce que racontent ses chansons. Mais il appelle quelques nuances, qui tiennent moins à la sincérité du témoin qu’aux lois ordinaires de la mémoire.
Ce que l’entretien confirme
Sur le fond, Voormann a raison. L’étiquette du Beatle tranquille est une construction médiatique de 1964, fondée sur une angine et sur la nécessité de distribuer des rôles. George était bavard, drôle, sarcastique, parfois cassant. Il était aussi insécure, profondément, et sa quête spirituelle était moins une sérénité qu’une lutte. Il n’aimait pas la scène, en tout cas pas le rôle d’amuseur public, et il a toujours préféré la place de musicien dans un groupe. Il a consommé beaucoup de cocaïne dans les années 1970 et en a payé le prix, physique et affectif. Il était capable, dans la même journée, de bâtir un temple en studio et de piéger un collègue avec une fausse bande.
Voormann a raison, aussi, sur la nature de l’amitié qui unissait George aux musiciens. Le studio d’All Things Must Pass était bien ce lieu où chacun se sentait respecté, et les témoignages de Bobby Whitlock, de Gary Wright ou de Peter Frampton vont dans le même sens. George n’était pas un patron. C’était un hôte.
Ce qu’il faut nuancer
Sur la chronologie, Voormann compresse. La crise vocale et la consommation de cocaïne les mieux documentées datent de 1973 et 1974, pas de 1970. La tournée avec Delaney and Bonnie date de décembre 1969. L’anecdote Schumacher, enfin, n’est pas datée et ne repose que sur sa parole. Rien de tout cela ne remet en cause la sincérité du témoin. Un homme de 88 ans qui évoque une amitié de quarante et un ans n’est pas un archiviste. Il restitue des impressions, et ces impressions, ici, sont étayées.
Sur la thèse du non-leader, enfin, il faut lui opposer les faits : le Concert for Bangladesh, la tournée de 1974, celle de 1991, la fondation de Dark Horse Records et de HandMade Films, l’aventure des Traveling Wilburys qu’il a lancée. George n’était pas incapable d’être au centre. Il avait choisi de ne pas y rester. Sur cette trajectoire, de la chute au retour, on lira La traversée du désert de George Harrison (1974-1988).
Le George de Voormann
Reste un portrait, celui d’un ami. Voormann décrit George comme quelqu’un d’attentionné, de prévenant, de fidèle. C’est ce George-là qui lui demande en 1988 de reprendre son dessin de Revolver, qui l’invite à toutes ses séances des années 1970, qui le présente avec malice au public new-yorkais en 1971. C’est aussi pour ce George-là que Voormann remonte sur la scène du Royal Albert Hall le 29 novembre 2002, au Concert for George, pour jouer la chanson All Things Must Pass. Il avait raconté en d’autres occasions que George avait écrit cette chanson chez lui, à Hampstead, un soir après le dîner.
Le dernier mot appartient peut-être à George lui-même. Dans la chanson qui donne son titre à son premier album solo, il chante que tout passe, la nuit comme la tempête, les nuages comme les matins. Un homme qui écrit cela à vingt-six ans n’est pas un homme tranquille. C’est un homme qui cherche à le devenir. Klaus Voormann l’a vu chercher pendant quarante et un ans. C’est ce qu’il a voulu dire.
Écouter George autrement : guide en dix titres
Pour entendre le George que décrit Voormann, le mystique et le noctambule, le tendre et le cassant, voici un parcours en dix chansons, dans l’ordre chronologique. Pour une sélection plus large de son œuvre solo, voir aussi 15 chansons pour découvrir George Harrison en solo.
1. Don’t Bother Me (1963)
Sa première chanson enregistrée par les Beatles, sur With the Beatles, écrite alors qu’il était malade à Bournemouth. Le titre seul dément la légende de la timidité : laissez-moi tranquille, dit le garçon de vingt ans. Le refus du monde, déjà, mais sur un ton d’agacement plus que de sagesse.
2. Taxman (1966)
La chanson d’ouverture de Revolver, l’album dont Voormann dessine la pochette. Une charge féroce contre l’impôt sur les hauts revenus, avec les noms des deux chefs de parti britanniques. L’humour noir de George, à vingt-trois ans, à l’état pur.
3. Love You To (1966)
Sur le même disque, la face opposée : la première composition entièrement indienne d’un album des Beatles, avec sitar et tabla. Les deux George de Voormann tiennent dans un seul album.
4. Wah-Wah (1970)
Écrite en janvier 1969 après sa dispute avec Paul pendant les séances de Get Back, et enregistrée sur All Things Must Pass avec Voormann à la basse. Le mur du son de Spector au service d’une colère. Le titre, dira George, désignait le mal de tête que lui donnaient les Beatles. Le disque est disponible dans son édition du cinquantenaire, en double CD All Things Must Pass (50th Anniversary) ou en coffret vinyle du 50e anniversaire.
5. Art of Dying (1970)
La chanson de Phil Collins, ou plutôt celle où il n’est pas. Écrite dès 1966, c’est l’un des titres les plus denses de l’album, avec Clapton à la wah-wah. Une méditation sur la réincarnation jouée comme un rock furieux : la contradiction de George en quatre minutes.
6. Isn’t It a Pity (1970)
L’exemple parfait de ces mélodies sans arêtes dont parle Voormann. Plus de sept minutes de lente montée, une progression d’accords descendante, et un constat de tristesse sur la façon dont les gens se font du mal sans y penser.
7. Living in the Material World (1973)
La chanson-manifeste de l’oscillation. George y oppose le monde matériel et le monde spirituel, avec des allusions aux Beatles, et passe en quelques mesures du rock à la musique indienne. L’album, produit seul après le départ de Spector, est disponible en vinyle Living in the Material World.
8. Simply Shady (1974)
Sur Dark Horse, la chanson que George décrivait comme le portrait de sa vie de l’époque. La voix est éraillée par la laryngite, et ce défaut devient le sujet même. Le meilleur document sonore sur la période la plus sombre que Voormann a connue.
9. Faster (1979)
L’hommage à la Formule 1, inspiré par Jackie Stewart et Niki Lauda, ouvert par le bruit des moteurs du Grand Prix de Grande-Bretagne 1979 à Brands Hatch. La face solaire de la passion qui conduira, des années plus tard, à la pique adressée à Schumacher.
10. When We Was Fab (1987)
Le retour de 1987, sur Cloud Nine, et la pochette du single dessinée par Voormann d’après Revolver. George y regarde les Beatles avec tendresse et ironie, comme un homme enfin réconcilié avec son passé. L’album est disponible en vinyle Cloud Nine. Pour un dernier mot, l’album posthume Brainwashed, terminé par Dhani Harrison et Jeff Lynne, prolonge le même dialogue entre la quête et l’ironie.
Chronologie : quarante et un ans d’amitié entre George Harrison et Klaus Voormann
| Date | Événement |
|---|---|
| 29 avril 1938 | Naissance de Klaus Voormann à Berlin. |
| 25 février 1943 | Naissance de George Harrison à Liverpool, au 12 Arnold Grove. |
| Octobre 1960 | Voormann découvre les Beatles au Kaiserkeller de Hambourg. George a dix-sept ans. |
| 21 novembre 1960 | George, mineur, est expulsé d’Allemagne. |
| 10 avril 1962 | Mort de Stuart Sutcliffe à Hambourg. |
| Automne 1963 | Voormann loge avec George et Ringo au 57 Green Street, à Mayfair. |
| 7-9 février 1964 | Arrivée à New York. George, atteint d’une angine, doit ménager sa voix : naissance du surnom de Beatle tranquille. |
| 5 août 1966 | Sortie de Revolver, pochette de Voormann, Grammy en 1967. |
| 1966-1969 | Voormann bassiste de Manfred Mann. |
| 13 septembre 1969 | Voormann joue à Toronto avec le Plastic Ono Band de John Lennon. |
| 2 décembre 1969 | George rejoint Delaney and Bonnie à Bristol, première scène depuis 1966. |
| 26-27 mai 1970 | Maquettes d’All Things Must Pass avec Voormann et Ringo, puis en solo. |
| Mai 1970 | Phil Collins, dix-neuf ans, passe deux heures aux congas sur Art of Dying, micro coupé. |
| 7 juillet 1970 | Mort de Louise Harrison, mère de George. |
| 27 et 30 novembre 1970 | Sortie d’All Things Must Pass aux États-Unis puis au Royaume-Uni. |
| 1er août 1971 | Concert for Bangladesh, Voormann à la basse. |
| 13 mars 1973 | Séance de I’m the Greatest avec Lennon, Harrison, Starr, Voormann et Billy Preston. |
| 2 novembre-20 décembre 1974 | Tournée nord-américaine avec Ravi Shankar, dite Dark Hoarse Tour. |
| 1979 | Faster, hommage de George à la Formule 1. |
| Janvier 1988 | Single When We Was Fab, pochette de Voormann ; le 20 janvier, discours du Beatle tranquille au Rock and Roll Hall of Fame. |
| 1er-17 décembre 1991 | Tournée japonaise avec Eric Clapton. |
| 13 novembre 1994 | Accrochage Schumacher-Hill à Adélaïde, Schumacher champion du monde. |
| Novembre 1995 | À Adélaïde, George danse avec Hill et Schumacher sur Free as a Bird. |
| 2000 | Canular de la fausse bande envoyée à Phil Collins ; réédition d’All Things Must Pass en janvier 2001. |
| 29 novembre 2001 | Mort de George Harrison à Los Angeles, à 58 ans. |
| 29 novembre 2002 | Concert for George au Royal Albert Hall, Voormann à la basse. |
| 2021 | Premier entretien de Voormann à Uncut sur le George de dix-sept ans ; édition du cinquantenaire d’All Things Must Pass. |
| Octobre 2026 | Entretien d’Uncut, numéro de décembre 2026 : le Beatle tranquille est une absurdité. |
Questions fréquentes
Pourquoi George Harrison était-il surnommé le Beatle tranquille ?
Le surnom naît en février 1964, lors de l’arrivée des Beatles aux États-Unis. George souffre d’une angine streptococcique et doit ménager sa voix avant l’émission d’Ed Sullivan. Il parle très peu lors des conférences de presse, et les journalistes américains en font un trait de caractère.
Qu’a dit Klaus Voormann sur George Harrison dans Uncut ?
Dans le numéro de décembre 2026 d’Uncut, Voormann affirme que l’image du Beatle tranquille est absurde, que George était insécure et complexe, qu’il ne voulait pas être un artiste solo ni un leader de scène, qu’il consommait beaucoup de cocaïne vers 1970 et qu’il pouvait être sarcastique, comme le montre une pique adressée à Michael Schumacher.
Qui est Klaus Voormann ?
Un artiste et musicien allemand né à Berlin en 1938, ami des Beatles depuis Hambourg en 1960. Il a dessiné la pochette de Revolver, joué de la basse avec Manfred Mann, le Plastic Ono Band et sur de nombreux disques solo de Lennon, Harrison et Starr, et signé les pochettes de l’Anthology.
George Harrison prenait-il de la cocaïne ?
Oui. George l’a reconnu, et Pattie Boyd, Robben Ford ou le biographe Philip Norman l’ont décrit. La consommation la mieux documentée se situe en 1973 et 1974, période de la tournée nord-américaine et de l’album Dark Horse.
Pourquoi parle-t-on de Dark Hoarse Tour ?
Lors de sa tournée nord-américaine de novembre et décembre 1974, George souffre d’une laryngite contractée par surmenage. Il chante enroué pendant toute la tournée, que la critique rebaptise par jeu de mots la tournée du cheval enroué.
George Harrison a-t-il vraiment insulté Michael Schumacher ?
C’est ce que raconte Klaus Voormann, mais l’anecdote n’est ni datée ni confirmée par un autre témoin. Elle est plausible, George étant l’ami et l’un des premiers soutiens de Damon Hill, grand rival de Schumacher. En novembre 1995, George a pourtant dansé avec les deux pilotes à Adélaïde.
Quel est le lien entre George Harrison et Damon Hill ?
George a aidé financièrement Damon Hill au milieu des années 1980, au moment où il cherchait des fonds pour courir en Formule 3. Il est resté son ami et l’a souvent encouragé dans les paddocks dans les années 1990.
Quel canular George Harrison a-t-il fait à Phil Collins ?
En 2000, il lui a envoyé une fausse bande d’Art of Dying sur laquelle des congas désastreuses, jouées volontairement mal par Ray Cooper, étaient suivies de la voix de George demandant une prise sans le joueur de congas. Collins a cru avoir été renvoyé par un Beatle en 1970, avant que George ne lui révèle la plaisanterie.
Phil Collins joue-t-il sur All Things Must Pass ?
Non. Il a participé à la mise en place d’Art of Dying en mai 1970 aux congas, mais son micro était coupé, et il a été renvoyé avant les prises. Il n’est pas crédité sur l’album.
Klaus Voormann joue-t-il sur All Things Must Pass ?
Oui. Il est l’un des bassistes principaux de l’album et participe dès la première journée de maquettes, le 26 mai 1970, avec Ringo Starr.
George Harrison voulait-il être un artiste solo ?
Selon Voormann, non : il voulait écrire des chansons et rester dans les Beatles. Les faits nuancent ce jugement, car George a organisé le Concert for Bangladesh et fait deux tournées. Mais il n’a jamais aimé le rôle d’amuseur public, et ses tournées l’ont épuisé.
Quand Klaus Voormann a-t-il rencontré George Harrison ?
En octobre 1960, au Kaiserkeller de Hambourg, où les Beatles jouaient avec Pete Best à la batterie et Stuart Sutcliffe à la basse. George avait alors dix-sept ans.
Glossaire
- Kaiserkeller : club de la Grosse Freiheit, à Sankt Pauli, Hambourg, où les Beatles jouent à l’automne 1960.
- Exis : surnom donné par les Beatles à Astrid Kirchherr, Jürgen Vollmer et Klaus Voormann, de jeunes Allemands au style existentialiste.
- Uncut : mensuel musical britannique, fondé en 1997, spécialisé dans le rock classique et les grands entretiens.
- Wall of Sound : technique de production de Phil Spector, superposant de nombreux instruments et une forte réverbération, utilisée sur All Things Must Pass.
- Dark Hoarse Tour : surnom moqueur de la tournée nord-américaine de 1974, en raison de la voix enrouée de George.
- Congas : tambours afro-cubains de forme allongée, joués à mains nues.
- Delaney and Bonnie : duo américain formé par Delaney et Bonnie Bramlett, dont la tournée britannique de décembre 1969 réunit Eric Clapton et George Harrison.
- Personnalité double : expression employée par Voormann pour décrire les deux visages de George, sans portée médicale.
- Grand Prix d’Australie : course de Formule 1 disputée à Adélaïde jusqu’en 1995, puis à Melbourne.
- Concert for George : concert hommage donné au Royal Albert Hall le 29 novembre 2002, premier anniversaire de la mort de George.
Sources et références
- Uncut, entretien avec Klaus Voormann, numéro de décembre 2026, et premier entretien sur les années de Hambourg, numéro de juillet 2021.
- Presse musicale anglophone, articles des 20 et 21 octobre 2026 reprenant l’entretien d’Uncut.
- Mojo, entretien avec Phil Collins, 2026 ; Classic Rock, entretien avec Phil Collins, 2017 ; Phil Collins, Not Dead Yet, 2016.
- Mojo, dossier sur la fabrication d’All Things Must Pass ; Rolling Stone, entretien avec Dhani Harrison et Klaus Voormann, 2021.
- Kevin Eason, The Times, entretien avec George Harrison sur la Formule 1, mars 2000, et écho de presse australien de novembre 1995 sur la soirée Benetton d’Adélaïde.
- Damon Hill, Watching the Wheels, 2016.
- George Harrison, I, Me, Mine ; Ashley Kahn (dir.), George Harrison on George Harrison: Interviews and Encounters.
- Pattie Boyd, Wonderful Tonight, 2007 ; Philip Norman, George Harrison: The Reluctant Beatle, 2023.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle ; Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison ; Olivia Harrison, George Harrison: Living in the Material World.
- Martin Scorsese, George Harrison: Living in the Material World, documentaire, 2011.












