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De Something à Blow Away : les chansons d’amour de George Harrison, dix ans d’écriture à voix basse (1969-1979)

Par Clive Helday
Something, Blow Away : les chansons d'amour de George Harrison

On a longtemps raconté l’amour chez les Beatles comme une affaire de duo : Paul McCartney, artisan de la tendresse, et John Lennon, chirurgien des sentiments. Il y avait pourtant un troisième auteur, et sa manière de parler d’amour ne ressemblait à aucune des deux autres. En septembre 1968, George Harrison commence au piano une chanson qui ne prononce jamais les mots qu’on attend d’une chanson d’amour : Something deviendra le premier face A qu’il signe chez les Beatles, la deuxième chanson la plus reprise du groupe et, selon Frank Sinatra, l’une des plus belles chansons d’amour de son demi-siècle. Dix ans plus tard, en février 1979, le même homme publie Blow Away, une ritournelle née d’une fuite d’eau dans sa maison de Friar Park, sur un album écrit à Hawaï pour la femme qui l’avait sauvé de lui-même. Entre ces deux chansons, il y a un divorce, un procès, une année entière sans écrire, une rencontre, un fils et une dizaine de chansons d’amour que l’on connaît mal. Voici l’histoire complète de cette décennie d’écriture amoureuse, de Something à Blow Away, chanson par chanson, avec ce que Harrison en a dit lui-même et les idées reçues qu’il faut corriger.

En bref

  • Something est commencée par George Harrison en septembre 1968, au piano, pendant les séances de l’Album blanc. Sa première phrase vient du titre d’une chanson de James Taylor. Elle paraît sur Abbey Road le 26 septembre 1969, puis en single double face A avec Come Together le 6 octobre aux États-Unis et le 31 octobre au Royaume-Uni.
  • Le single est numéro un au Billboard Hot 100 et numéro 4 au Royaume-Uni. La chanson reçoit l’Ivor Novello Award de la meilleure chanson, musique et paroles, de 1969 et compte plus de cent cinquante reprises, derrière Yesterday seulement.
  • Harrison a donné plusieurs versions de son inspiration : Pattie Boyd, qui affirme qu’il lui a dit l’avoir écrite pour elle ; Ray Charles, dont il entendait la voix en l’écrivant ; et une dimension spirituelle qu’il revendiquait pour ses chansons d’amour.
  • Entre 1970 et 1976, ses chansons d’amour parlent tantôt à une femme, tantôt à Dieu, souvent aux deux. Il rencontre Olivia Arias en octobre 1974.
  • Blow Away naît, selon son autobiographie I, Me, Mine, d’infiltrations dans la maison de Friar Park. Le single sort le 14 février 1979 aux États-Unis et le 16 février au Royaume-Uni : numéro 16 au Billboard, numéro 7 au Canada, seulement 51e au Royaume-Uni.
  • L’album George Harrison, coproduit avec Russ Titelman et en grande partie écrit à Maui, célèbre Olivia et la naissance de Dhani (1er août 1978). Harrison y voyait deux chansons, Your Love Is Forever et Learning How to Love You (1976), au niveau de Something.
  • Six correctifs factuels rectifient les erreurs les plus répandues sur ces deux chansons et sur l’album de 1979.

Pourquoi parler des chansons d’amour de George Harrison

Le cliché des deux voix

Quand on évoque les chansons d’amour des Beatles, deux visages s’imposent. Le premier est celui de Paul McCartney, qui écrit l’amour comme on aménage une maison : une mélodie qui semble avoir toujours existé, une lumière de cuisine, un abri. Nous avons détaillé ce métier dans notre classement des dix plus belles chansons d’amour de Paul McCartney. Le second est celui de John Lennon, qui fait de la chanson d’amour un aveu, une radiographie, parfois une plaie ouverte, de If I Fell à Jealous Guy.

Cette répartition a la commodité des récits scolaires. Elle oublie le troisième auteur du groupe. Dans notre anatomie des dix plus belles chansons d’amour des Beatles, une seule chanson n’est signée ni par Lennon ni par McCartney, et elle termine le classement à la première place : Something. Ce n’est pas un hasard de palmarès. C’est le signe qu’une troisième manière d’écrire l’amour existait au cœur du groupe, et qu’elle a mis du temps à se faire entendre.

Le troisième homme et sa méthode

George Harrison a passé l’essentiel des années Beatles dans la position du cadet toléré. Sa première chanson enregistrée par le groupe, Don’t Bother Me, écrite en août 1963 dans une chambre d’hôtel de Bournemouth, est justement une chanson d’amour à l’envers : un garçon délaissé qui demande qu’on le laisse tranquille. Il faudra plusieurs années pour que ses compositions cessent d’être traitées comme des contributions de politesse, un mécanisme que nous avons démonté dans notre enquête sur la guerre silencieuse des chansons.

Cette position a façonné sa manière d’écrire. Quand on ne dispose que d’une ou deux places par album, on apprend à viser juste. Et quand on parle d’amour, on apprend à ne pas répéter ce que les deux autres font déjà très bien. Harrison n’a ni la clarté domestique de McCartney ni la brûlure de Lennon. Il a autre chose : une chanson d’amour qui observe, qui doute, qui avoue son ignorance et qui, presque toujours, regarde un peu plus loin que la personne aimée.

C’est cette troisième voix que cet article suit, sur une décennie précise : de septembre 1968, quand Something commence au piano, à février 1979, quand Blow Away sort en single. Dix ans et demi qui contiennent un mariage qui se défait, un autre qui commence, un fils, et une évolution très lisible de l’écriture amoureuse de Harrison.

Something (1968-1969) : la chanson d’amour écrite au piano

Septembre 1968 : une phrase empruntée à James Taylor

Something commence en septembre 1968, pendant les séances de l’Album blanc aux studios EMI d’Abbey Road. Harrison n’est pas à la guitare, son instrument naturel, mais au piano, dans un studio laissé libre pendant que McCartney travaille ailleurs. Il le racontera dans I, Me, Mine : la chanson est venue au clavier, pendant une pause, et la suite d’accords a semblé s’enchaîner toute seule à partir de la première phrase.

Cette première phrase n’est pas de lui. Elle reprend le titre d’une chanson de James Taylor, Something in the Way She Moves, parue sur le premier album du chanteur américain, que les Beatles venaient de signer sur leur label Apple. Harrison n’en a jamais fait mystère. Il a expliqué qu’il avait gardé ces mots comme point de départ, puis qu’il avait laissé la musique trouver son chemin. Paradoxe savoureux, quand on sait que le même homme sera condamné quelques années plus tard pour avoir plagié inconsciemment He’s So Fine avec My Sweet Lord : la mélodie de Something lui est venue si facilement qu’il a d’abord cru l’avoir entendue ailleurs, et l’a laissée reposer quelque temps pour s’assurer qu’elle était bien à lui.

Le 19 septembre 1968, alors que Chris Thomas, qui remplace George Martin parti en vacances, prépare la partie de clavecin de Piggies, Harrison lui joue la nouvelle chanson. Il ne la propose pas aux autres. Il enregistre Piggies.

Une chanson d’abord donnée aux autres

Pendant plusieurs mois, Something n’est pas destinée aux Beatles. Harrison envisage de l’offrir à Jackie Lomax, le chanteur de Liverpool dont il produit alors le premier album pour Apple, Is This What You Want?, enregistré pour une bonne part à Los Angeles. Le projet n’aboutit pas : la chanson ne figure pas sur le disque de Lomax.

Il la propose ensuite à Joe Cocker, qui l’enregistre. La version de Cocker paraîtra sur son deuxième album, Joe Cocker!, en novembre 1969, soit après celle des Beatles. L’ordre des sorties a fait oublier l’ordre des intentions : la chanson la plus célèbre de Harrison a d’abord été pensée comme un cadeau. Ce détail dit beaucoup de sa position dans le groupe à la fin de 1968. Il préférait offrir ses meilleures chansons à d’autres plutôt que de les voir s’enliser dans les séances des Beatles, comme cela venait d’arriver à Not Guilty, enregistrée plus de cent fois avant d’être écartée de l’Album blanc.

Janvier 1969 : le chou-fleur de Lennon

En janvier 1969, pendant les séances filmées du projet Get Back, aux studios de Twickenham puis à Savile Row, Harrison présente Something au groupe, parmi beaucoup d’autres chansons récentes. Il bute sur la deuxième ligne du premier couplet. Il cherche une rime, un objet, quelque chose qui tienne la comparaison. Lennon, en bon saboteur, lui suggère de dire que la jeune femme l’attire comme un chou-fleur, en attendant de trouver mieux. Harrison essaie une grenade. La série The Beatles: Get Back de Peter Jackson, en 2021, a rendu cette scène célèbre. La solution finale sera la plus simple possible : la jeune femme l’attire comme aucune autre amante.

L’anecdote est drôle, et elle est instructive. Elle montre une chanson encore inachevée, ouverte, que Harrison construit en partie devant les autres. Elle montre aussi que Lennon, contrairement à une légende tenace, ne s’en désintéressait pas. Il jouera du piano sur la version définitive et dira, quelques mois plus tard, qu’elle était peut-être le meilleur morceau de l’album.

25 février 1969 : la maquette d’anniversaire

Le 25 février 1969, jour de ses vingt-six ans, Harrison entre seul au Studio 2 d’Abbey Road avec l’ingénieur Ken Scott. Il enregistre trois maquettes : Old Brown Shoe, All Things Must Pass et Something. Cette dernière est une version pour guitare et voix, avec un passage au piano, publiée bien plus tard sur Anthology 3 en 1996. Elle contient déjà la mélodie complète et un troisième couplet que Harrison abandonnera.

On mesure, en l’écoutant, à quel point la chanson était déjà là. Le travail des mois suivants ne change pas sa forme. Il change son habillage, et surtout sa place dans l’histoire du groupe.

Quatre mois de studio

L’enregistrement de Something s’étale sur près de quatre mois. Une première tentative a lieu le 16 avril 1969. La piste de base est enregistrée le 2 mai en trente-six prises au Studio 3 d’Abbey Road, avec une longue coda instrumentale qui sera coupée. La basse et une partie de la guitare sont refaites le 5 mai aux studios Olympic, à Barnes. Les retouches se poursuivent en juillet. Le 15 août, un orchestre à cordes arrangé par George Martin est ajouté, et le solo de guitare définitif trouve sa place.

Nous avons raconté ces séances en détail, du point de vue de la ligne de basse de McCartney que Harrison trouvait trop chargée, dans notre dossier sur la basse de Something. Ce qui nous intéresse ici est ailleurs : dans ce que la chanson dit, et surtout dans ce qu’elle choisit de ne pas dire.

Correctif factuel n° 1 — Something n’a pas une seule source d’inspiration, et Harrison n’a jamais dit le contraire

On lit tantôt que Something a été écrite pour Pattie Boyd, tantôt que Harrison a démenti en affirmant qu’il pensait à Ray Charles. Les deux affirmations ne s’excluent pas, parce qu’elles ne portent pas sur la même chose. Dans son autobiographie de 2007, Wonderful Today (Wonderful Tonight aux États-Unis), Pattie Boyd raconte que George lui a dit, sur un ton très simple, qu’il l’avait écrite pour elle. Harrison, de son côté, a expliqué qu’en l’écrivant il entendait dans sa tête la voix de Ray Charles, ce qui concerne l’interprétation qu’il imaginait, pas la personne à qui la chanson s’adresse. Ray Charles l’enregistrera d’ailleurs en 1971. Enfin, à partir de la fin des années 1970, Harrison a élargi le propos en expliquant que ses chansons d’amour pouvaient aussi s’adresser à Dieu, comme Long, Long, Long sur l’Album blanc. Plutôt qu’un démenti, il faut y voir l’évolution d’un homme qui, après la fin de son premier mariage, a préféré ne plus enfermer la chanson dans une biographie. Pattie Boyd reste le point de départ le plus probable ; les autres lectures sont celles que l’auteur a ajoutées ensuite.

Ce que Something ne dit pas : anatomie d’une pudeur

Le refus du je t’aime

La première singularité de Something tient dans une absence. La chanson ne contient pas les mots je t’aime. Elle décrit une femme par ses gestes, sa manière de bouger, de séduire sans le chercher, de savoir des choses que le narrateur ignore. Elle constate un effet, une attraction, une dépendance. Elle ne déclare rien.

Cette retenue tranche avec la production amoureuse de l’époque, y compris celle des Beatles. Le critique Richie Unterberger, sur AllMusic, a pourtant relevé l’inverse : à ses yeux, Something est une chanson d’amour franchement directe et sentimentale, écrite à un moment où les Beatles traitaient surtout de sujets non romantiques, ou de l’amour sous une forme cryptique. Les deux lectures sont justes. La chanson est directe dans son sujet, puisqu’elle ne parle que de cela, et pudique dans ses moyens, puisqu’elle n’emploie jamais les formules attendues. C’est cette combinaison qui la rend si rare.

Le doute comme ressort

Le pont de la chanson repose sur une question. On demande au narrateur si son amour va grandir. Il répond qu’il n’en sait rien, et qu’il faut rester là et voir, que cela pourrait se révéler. Pour une chanson d’amour qui va devenir l’une des plus jouées de la planète, l’aveu est extraordinaire. Le sommet émotionnel n’est pas une promesse, c’est une incertitude.

On retrouve là un trait constant chez Harrison. Ses chansons ne prétendent presque jamais savoir. Elles constatent, elles cherchent, elles attendent. Dans Something, l’amour n’est pas une possession, ni même une certitude : c’est quelque chose, au sens littéral du mot qui donne son titre à la chanson, une force qu’on ne sait pas nommer et dont on ignore où elle mènera.

La mélodie qui descend

Musicalement, Something repose sur une figure que les musiciens connaissent bien : une ligne descendante, chromatique, qui glisse sous les accords du couplet comme un sol qui se dérobe doucement. Le couplet est en do majeur. Le pont bascule vers la majeur, une tonalité plus claire, plus haute, avant de redescendre. Ce mouvement, que les musicologues comme Walter Everett ont détaillé, donne à la chanson son caractère à la fois stable et instable, une maison dont le plancher bouge.

La formule n’a rien d’une démonstration. Bob Dylan, en 2007, dira de Harrison qu’il savait enchaîner des accords qui ne semblaient avoir aucun lien entre eux et en tirer une mélodie et une chanson, ce que personne d’autre ne savait faire. Nous avons analysé cette remarque dans notre article sur les trois raisons pour lesquelles Dylan a cru aux Beatles. Something en est la meilleure illustration.

Le solo de guitare obéit à la même logique. Il ne cherche pas la vitesse. Il chante. On peut le fredonner aussi facilement que la mélodie vocale, et il prolonge la voix plutôt qu’il ne la commente. Harrison l’a enregistré tard, en août 1969, au moment où l’orchestre était ajouté, comme s’il avait voulu que la guitare prenne la parole à la place des mots qui manquent.

Une chanson à deux destinataires

Something n’arrive pas de nulle part. Quelques semaines avant de la commencer, Harrison a enregistré pour l’Album blanc Long, Long, Long, une chanson qu’il présentera plus tard comme adressée à Dieu, alors qu’elle a toutes les apparences d’une chanson de retrouvailles amoureuses. Le procédé y est déjà : un tu qui peut être une femme ou le divin, sans que l’auditeur soit obligé de choisir.

Something prolonge ce geste, de manière plus discrète. Rien dans les paroles n’impose une lecture spirituelle, et la chanson a été reçue, à juste titre, comme une chanson d’amour humain. Mais l’idée que l’amour pour une personne et l’amour pour le divin ne sont pas deux choses séparées traverse toute l’œuvre de Harrison. Elle explique pourquoi il a pu, plus tard, élargir le sens de la chanson sans avoir l’impression de la trahir. Elle explique aussi la suite de cette histoire, jusqu’à l’album de 1979.

Octobre 1969 : la consécration

Le premier face A de George Harrison

Abbey Road paraît au Royaume-Uni le 26 septembre 1969, et le 1er octobre aux États-Unis. Something y occupe la deuxième plage de la face A, juste après Come Together. Harrison place une seconde chanson sur l’album, Here Comes the Sun, en ouverture de la face B. Nous avons raconté son histoire dans notre biographie de Here Comes the Sun, et l’ensemble de l’album dans nos dix faits méconnus sur Abbey Road.

Deux semaines plus tard, Apple publie aux États-Unis un single qui associe Something et Come Together, le 6 octobre 1969 (Apple 2654). Au Royaume-Uni, il sort le 31 octobre (Apple R 5814). Pour la première fois, une chanson de Harrison occupe une face A des Beatles. C’est aussi l’un des premiers singles du groupe à reprendre des titres déjà disponibles sur un album, une entorse à une règle que Brian Epstein et George Martin avaient longtemps respectée.

Lennon a revendiqué l’idée de sortir Something en single. Le choix n’allait pas de soi : jusque-là, les chansons de Harrison n’avaient eu droit qu’aux faces B, avec The Inner Light en 1968 et Old Brown Shoe en 1969.

Un numéro un en partage

Le single entre au Billboard Hot 100 et atteint la première place à la fin du mois de novembre 1969. Il est également numéro un au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Allemagne de l’Ouest. Au Royaume-Uni, il plafonne à la quatrième place, ce qui est modeste pour les Beatles de cette époque.

Correctif factuel n° 2 — Something n’a pas été numéro un toute seule aux États-Unis

On présente souvent Something comme le seul numéro un américain signé Harrison du temps des Beatles, ce qui est exact, en oubliant de préciser comment il a été obtenu. Jusqu’à la fin de novembre 1969, Billboard classait séparément les deux faces d’un single lorsqu’elles recevaient chacune des passages radio importants. Something et Come Together se faisaient donc concurrence dans le même classement, et aucune des deux n’atteignait le sommet. Lorsque Billboard a changé de méthode et commencé à classer le disque comme un tout, le single a accédé à la première place, pour une semaine. Ce numéro un est donc partagé avec Lennon. Il reste que Something est la seule chanson de Harrison retenue sur la compilation 1 de 2000, comme nous le rappelions dans notre histoire de la compilation 1, et que c’est la seule des vingt-sept qui n’ait pas été numéro un seule au Royaume-Uni ou aux États-Unis.

Lennon, McCartney, Sinatra : trois verdicts

Les deux auteurs principaux du groupe ont reconnu la chanson sans réserve. Lennon a déclaré qu’il la tenait pour le meilleur morceau de l’album. McCartney a dit que c’était, à ses yeux, la meilleure chanson que George ait écrite. Venant d’hommes qui avaient longtemps considéré leur guitariste comme un apprenti, les deux phrases valent consécration.

La troisième voix est plus inattendue. Frank Sinatra se prend de passion pour la chanson, l’enregistre en 1970, la chante régulièrement sur scène et la réenregistre en 1979 pour son triple album Trilogy. Il la présente en concert comme l’une des plus grandes chansons d’amour qu’il connaisse, et l’attribue au moins une fois à Lennon et McCartney, ce qui amusait beaucoup Harrison.

Correctif factuel n° 3 — La phrase de Sinatra existe en plusieurs versions, et il ne l’a pas commentée comme on le dit

La formule de Frank Sinatra circule sous deux formes : la plus grande chanson d’amour des cinquante dernières années, et la plus grande chanson d’amour jamais écrite. La première est la plus souvent citée dans les sources anglophones de référence ; la seconde apparaît dans les présentations plus tardives. Sinatra ayant présenté la chanson des dizaines de fois sur scène, il a probablement employé les deux, et il est impossible de désigner une version officielle. On lit aussi parfois que Sinatra aimait souligner que la chanson ne dit jamais je t’aime. Aucune source sérieuse ne lui attribue cette remarque : c’est une observation de commentateurs, juste sur le fond, qu’on a placée après coup dans sa bouche.

Le film des quatre couples

Pour accompagner le single, Apple tourne à la fin d’octobre 1969 un petit film promotionnel. Le groupe n’est plus en état de se réunir devant une caméra : Lennon a annoncé en privé, quelques semaines plus tôt, qu’il quittait les Beatles. Neil Aspinall assemble donc des séquences tournées séparément, où chacun des quatre se promène avec sa femme dans le parc de sa maison. George et Pattie marchent dans le jardin de Kinfauns, leur bungalow d’Esher. Aucun plan ne réunit deux Beatles.

Le film passe à Top of the Pops le 13 novembre 1969. Restauré en 2015, il figure sur la compilation vidéo 1+. Revu aujourd’hui, il a quelque chose de poignant : quatre couples heureux à l’image, un groupe qui n’existe déjà plus, et un mariage, celui de George et Pattie, qui commence lui aussi à se fissurer.

Something après les Beatles : la vie d’un standard

Plus de cent cinquante reprises

Something devient très vite un standard. Dès le début des années 1970, la chanson compte plus de cent cinquante versions enregistrées, ce qui en fait la deuxième chanson la plus reprise des Beatles après Yesterday. Shirley Bassey en tire un succès au Royaume-Uni en 1970, dans le top 5. Elvis Presley l’intègre à son répertoire de scène et la chante notamment lors du concert Aloha from Hawaii en 1973. Ray Charles l’enregistre en 1971, comme Harrison l’avait rêvé en l’écrivant. Smokey Robinson, Tony Bennett, Isaac Hayes, Booker T. and the M.G.’s, Ike et Tina Turner, Julio Iglesias, Mina : la liste traverse tous les genres.

Harrison avait sa préférée, et ce n’était pas celle de Sinatra. Il a souvent dit que sa version favorite était celle de James Brown, plus rugueuse, plus funk, presque méconnaissable. Le choix en dit long : il aimait qu’on s’empare de sa chanson pour en faire autre chose, plutôt qu’on la vernisse. En France, la chanson a connu sa propre carrière à travers une adaptation française dès 1970, que nous évoquons dans notre histoire des Beatles chantés en français.

Harrison la rejoue

Harrison lui-même a fait de Something un pilier de ses rares concerts. Le 1er août 1971, au Madison Square Garden de New York, il la chante lors du Concert pour le Bangladesh, devant quarante mille spectateurs, comme nous le racontions dans notre portrait de George philanthrope. Il la reprend pendant sa tournée nord-américaine de 1974, puis lors de sa tournée japonaise de décembre 1991 avec Eric Clapton, immortalisée par l’album Live in Japan.

Il faut noter qu’il ne l’a pas choisie pour ouvrir ses concerts de 1991. Il lui a préféré I Want to Tell You, la petite chanson de Revolver sur la difficulté de dire ce qu’on ressent, dont nous avons raconté l’histoire dans notre article sur I Want to Tell You. Même sur scène, Harrison préférait entrer par la porte de l’incertitude.

Le ukulélé de Paul

Après la mort de Harrison, le 29 novembre 2001 à Los Angeles, c’est Paul McCartney qui devient le principal interprète de Something. Le 29 novembre 2002, au Concert for George organisé au Royal Albert Hall par Eric Clapton et Olivia Harrison, il commence la chanson seul, au ukulélé, l’instrument que George collectionnait et offrait volontiers à ses amis, avant que l’orchestre et Clapton prennent le relais. Depuis, il la joue presque chaque soir de ses tournées, sous la même forme, avec des photographies de George sur les écrans. Nous avons raconté cette histoire dans notre enquête sur ce que George pensait de la musique de Paul et, côté Ringo, dans notre page sur le Concert for George.

L’ironie est complète. La chanson que Harrison a eu tant de mal à imposer chez les Beatles est devenue, grâce à McCartney, l’un des moments les plus émouvants des concerts de l’homme dont il disait qu’il fallait jouer cinquante-neuf de ses chansons avant qu’il écoute une des vôtres.

1970-1973 : aimer une femme, aimer Dieu

All Things Must Pass, le grand déversement

Quand les Beatles se séparent au printemps 1970, Harrison n’a pas de carrière à inventer. Il a un stock à écouler. All Things Must Pass, triple album produit avec Phil Spector et publié à la fin de novembre 1970, en est le résultat. Nous avons raconté cette libération dans notre panorama de la carrière de George Harrison après les Beatles, et la naissance de son premier numéro un dans notre enquête sur les chœurs de My Sweet Lord.

Dans ce flot de chansons, l’amour humain occupe une place plus réduite qu’on ne l’imagine. Le disque parle surtout de Dieu, de la mort de l’ego, de la fin des choses, des amis qu’on perd, comme dans Run of the Mill, son adieu amer aux Beatles. Mais quand l’amour apparaît, il porte la marque de Something : il hésite, il interroge, et il ne choisit pas toujours son destinataire. Le disque est disponible en CD et vinyle.

What Is Life : la chanson qui ne choisit pas

What Is Life est écrite en 1969, d’abord pour Billy Preston, avant que Harrison la garde pour lui. Elle devient l’un des deux singles de All Things Must Pass, numéro 10 aux États-Unis. Sur le papier, c’est une chanson d’amour enthousiaste, presque soul, où le narrateur demande ce que serait sa vie sans l’autre. Mais le texte ne fournit aucun indice qui permette de savoir si cet autre est une femme ou Dieu. Harrison laissera volontiers les deux lectures ouvertes.

C’est le prolongement exact du geste de Long, Long, Long en 1968 et de la double lecture possible de Something. Chez Harrison, la question n’est pas de savoir à qui l’on parle, mais ce que la présence de l’autre fait au narrateur. La chanson d’amour devient une chanson sur la dépendance heureuse, quelle qu’en soit la source.

I’d Have You Anytime : écrite avec Dylan

La chanson qui ouvre All Things Must Pass, I’d Have You Anytime, est née en novembre 1968 à Woodstock, chez Bob Dylan, pendant un séjour de Harrison aux États-Unis. Harrison a écrit la musique et les couplets, Dylan le pont. C’est une chanson de séduction timide : le narrateur invite l’autre à entrer, à se laisser approcher, à baisser la garde. Il ne promet rien d’autre que sa disponibilité.

La date compte. Novembre 1968, c’est deux mois après le début de Something. Les deux chansons appartiennent à la même saison d’écriture, et elles partagent la même retenue. On ne trouvera chez Harrison, à cette époque, aucune chanson de conquête. Ses chansons d’amour sont des chansons d’attente.

Living in the Material World : l’amour sous condition spirituelle

En 1973, Living in the Material World pousse plus loin la confusion volontaire des destinataires. L’album est dominé par la quête spirituelle de Harrison, sa dévotion à Krishna, son refus du monde matériel. Give Me Love (Give Me Peace on Earth), numéro un aux États-Unis, est une prière. Mais le disque contient aussi Don’t Let Me Wait Too Long, une chanson d’impatience amoureuse que beaucoup d’auditeurs ont reçue comme une chanson à Pattie Boyd, et que d’autres lisent comme une invocation. That Is All, qui ferme l’album, joue de la même ambiguïté.

À ce stade, la manière de Harrison est fixée. Ses chansons d’amour s’adressent à un tu qui peut être humain ou divin, et cette indécision n’est pas un flou d’écriture : c’est une conviction. Pour lui, aimer une personne et aimer Dieu relèvent du même mouvement. Le problème, c’est que la personne réelle, elle, n’habite pas dans une chanson.

1972-1974 : la fin d’un mariage

Pattie Boyd et l’écart qui se creuse

George Harrison a rencontré Pattie Boyd en mars 1964, sur le tournage de A Hard Day’s Night, où elle tenait un petit rôle d’écolière. Ils se sont mariés en janvier 1966. Nous avons raconté sa vie dans notre page consacrée à Pattie Boyd. C’est elle qui avait entraîné George vers la méditation transcendantale en 1967. C’est aussi elle qui, au début des années 1970, voit son mari s’éloigner dans une dévotion de plus en plus exclusive, tout en accumulant les excès et les infidélités.

L’homme qui écrivait en 1968 une chanson sur quelque chose dans la manière dont elle bouge écrit, en 1972, une chanson d’un tout autre ton. Le mariage tient debout pour les photographes et s’effrite à l’intérieur.

So Sad : la chanson d’avant la fin

En 1972, à New York, Harrison commence So Sad, sur du papier à lettres d’hôtel. C’est la première chanson où il aborde explicitement l’effondrement de son mariage. Elle ne claque aucune porte. Elle constate. Le public la découvre d’abord chez Alvin Lee et Mylon LeFevre en 1973, puis dans la version de Harrison sur Dark Horse, en décembre 1974, chantée d’une voix ravagée par une laryngite.

Nous avons consacré à cette chanson une enquête complète, avec ses trois versions, et la fiche de la chanson est disponible ici. Retenons l’essentiel pour notre propos : entre Something et So Sad, il y a moins de quatre ans, et toute la distance qui sépare une chanson d’émerveillement d’une chanson de constat. Dans les deux cas pourtant, Harrison écrit de la même manière : sans accuser, sans se plaindre, en regardant.

Été 1974 : Pattie part

À l’été 1974, Pattie Boyd quitte George Harrison pour Eric Clapton, son ami le plus proche, qui lui avait déjà consacré Layla en 1970. Le divorce sera prononcé en 1977. Harrison réagira avec une élégance qui a beaucoup étonné : il restera ami avec Clapton, jouera avec lui, et assistera en 1979 à la réception de son mariage avec Pattie. La suite de cette histoire est connue. Moins connue est la manière dont elle se reflète dans les chansons : pas une seule chanson vengeresse. Harrison écrira plutôt, quelques mois plus tard, Bye Bye, Love, une relecture caustique du succès des Everly Brothers, et passera à autre chose.

L’automne 1974 est la pire période de sa vie d’artiste. La tournée nord-américaine de novembre et décembre, avec sa voix cassée, est éreintée par la critique. L’album Dark Horse n’entre même pas au classement britannique. Nous avons reconstitué ces années dans notre enquête sur la traversée du désert de George Harrison. C’est pourtant dans ce même automne qu’un événement va changer sa manière d’écrire l’amour.

Octobre 1974 : Olivia Arias, et l’amour qui revient

Une voix au téléphone

Olivia Trinidad Arias est née le 18 mai 1948 à Los Angeles, dans une famille d’origine mexicaine. Elle travaille depuis 1972 pour A&M Records, à Hollywood. En 1974, A&M distribue le tout nouveau label de Harrison, Dark Horse Records, et Olivia est affectée au projet. Pendant des semaines, elle parle régulièrement au téléphone avec Harrison, alors en Angleterre. Elle a étudié la méditation, elle est végétarienne, elle a de l’humour. Harrison l’invite à travailler exclusivement pour son label, puis, en octobre 1974, s’envole pour Los Angeles et la rencontre.

Elle l’accompagne sur la tournée de 1974, le voit au plus mal, reste. Plusieurs témoins, et Harrison lui-même, ont dit qu’elle l’avait aidé à réduire sa consommation d’alcool et de drogues, et qu’elle lui avait rendu une forme de calme. Leur fils Dhani dira plus tard en souriant que Jerry Moss, cofondateur d’A&M, avait mis sa mère sur le dossier Dark Horse parce qu’elle était la seule personne assez cool de la maison.

Extra Texture : une chanson qui dit enfin je t’aime

L’album suivant, Extra Texture (Read All About It), paraît en septembre 1975. C’est un disque sombre, souvent jugé comme le plus triste de Harrison. On y trouve pourtant le single You, une chanson d’amour enjouée écrite à l’origine en 1970 pour Ronnie Spector, et surtout Ooh Baby (You Know That I Love You), hommage au style de Smokey Robinson dont le titre même dit ce que Something refusait de dire.

Le détail est plus significatif qu’il n’y paraît. Pendant six ans, Harrison a contourné les mots je t’aime, par pudeur et par conviction. Le premier titre où il les écrit en toutes lettres est un pastiche affectueux de la soul de Detroit, un genre où ces mots sont la règle. Il emprunte la voix d’un autre pour les prononcer. Nous avons raconté son admiration pour Smokey Robinson dans notre article sur Pure Smokey.

Thirty Three & 1/3 : Beautiful Girl, une chanson de 1969 finie pour Olivia

En novembre 1976 paraît Thirty Three & 1/3, le premier album de Harrison sur son propre label, enregistré entre mai et septembre 1976 malgré une hépatite et la défaite judiciaire dans l’affaire My Sweet Lord. La critique y voit son meilleur disque depuis All Things Must Pass. Il est disponible en vinyle.

Beautiful Girl, la troisième plage, raconte à elle seule le passage d’une époque à l’autre. Harrison l’a commencée à la fin de 1969, pendant qu’il coproduisait l’album de Doris Troy, sur une guitare à douze cordes que Stephen Stills lui avait prêtée pour la soirée. Il en a écrit la musique et le premier couplet, puis s’est arrêté. Le 20 mai 1970, il en enregistre une version acoustique à Abbey Road, parmi les chansons qu’il joue à Phil Spector en vue d’All Things Must Pass. Elle n’est pas retenue.

En 1976, il retrouve la chanson et termine les paroles. Il l’expliquera dans I, Me, Mine : il l’a alors reliée à Olivia. Une chanson commencée à l’époque de Something, quand il était encore marié à Pattie, s’achève sept ans plus tard pour une autre femme. Rien ne résume mieux la décennie que cet objet à deux dates.

Learning How to Love You : la ballade qu’il jugeait au niveau de Something

L’album se referme sur Learning How to Love You. Harrison l’avait écrite pour Herb Alpert, trompettiste et cofondateur d’A&M, sous le titre provisoire de Herb’s Tune. Alpert ne l’a jamais enregistrée, et les relations entre Harrison et A&M se sont dégradées jusqu’au procès en 1976. Harrison l’a donc gardée.

Le titre dit tout de l’évolution. Something constatait une attraction qu’il ne comprenait pas. Learning How to Love You parle d’apprentissage : aimer n’est plus un choc, c’est un savoir qui se construit. Olivia a raconté que c’est son écriture à elle qui figure sur la feuille des paroles originales, sur une enveloppe de courrier aérien. Simon Leng, le biographe musical de Harrison, y voit un nouveau sommet de sophistication dans son écriture de ballades. Harrison lui-même ne s’y trompait pas : il a cité cette chanson parmi les deux compositions qu’il plaçait au niveau de Something. Nous retrouverons la seconde en 1979.

1977 : l’année sans chansons

La Formule 1 plutôt que la guitare

En 1977, Harrison n’écrit presque rien. Il suit avec Olivia une grande partie du championnat du monde de Formule 1, de circuit en circuit, et se lie d’amitié avec les pilotes, Niki Lauda, Jody Scheckter, Emerson Fittipaldi, Jackie Stewart. Il racontera qu’il n’a quasiment pas touché une guitare de l’année et que cela ne lui a pas manqué, une confidence que nous avons analysée dans notre article sur l’année où George a posé la guitare. Sa passion des circuits est racontée dans notre dossier George Harrison et la Formule 1.

Mais l’année blanche n’est pas une année vide. À force d’être reçu par des pilotes qui le traitaient comme George le musicien, Harrison finit par éprouver une forme de culpabilité : on l’accueillait pour ses chansons, et il n’en écrivait plus. C’est de ce sentiment que naissent, à la fin de 1977, les premières chansons du disque suivant. L’une d’elles s’appelle Faster et parle de course automobile. Une autre s’appellera Blow Away.

Hawaï, Maui, février 1978

À la fin de 1977 et au début de 1978, Harrison et Olivia séjournent à Hawaï, sur l’île de Maui. Le lieu agit sur lui comme un déclencheur. Olivia a raconté que George aimait les tropiques et qu’il n’était jamais aussi heureux que là-bas. En février 1978, il y termine la plupart des chansons du futur album : il complète les paroles de Love Comes to Everyone, commencée en septembre 1977, écrit Soft-Hearted Hana, Here Comes the Moon, Dark Sweet Lady, Your Love Is Forever, et achève If You Believe, commencée avec Gary Wright le jour de l’An 1978.

En janvier 1978, il fait un détour par Los Angeles pour faire écouter ses maquettes à Warner Bros., qui distribue désormais Dark Horse. Il y retrouve Russ Titelman, producteur maison de Warner, qui sera son coproducteur. Titelman a raconté qu’à ce premier rendez-vous George avait une cassette de la plupart des chansons, et qu’il avait été littéralement soufflé par une partie de guitare sans paroles ni chant : celle qui deviendrait Your Love Is Forever.

1978 : un fils, un deuil, un mariage

L’année 1978 est l’une des plus chargées de la vie privée de Harrison. Le 24 mai, son père Harold meurt. Le mariage avec Olivia, envisagé pour le printemps, est repoussé. Le 1er août, Olivia donne naissance à leur fils, Dhani, à la Princess Christian Nursing Home de Windsor. Le 2 septembre, George et Olivia se marient dans la plus grande discrétion au bureau d’état civil de Henley-on-Thames, en présence des seuls parents d’Olivia. La presse ne l’apprend que le 8 septembre.

Entre-temps, l’album s’enregistre. Il porte toutes les marques de cette année. C’est le disque d’un homme qui vient de perdre son père, d’avoir un fils et d’épouser la femme qui l’a tiré de ses pires années. Il dédiera l’album à Olivia et à Dhani.

Blow Away (1979) : la chanson née d’une fuite d’eau

Ce que Harrison a vraiment raconté

Blow Away est probablement la chanson la plus mal racontée de toute la discographie de Harrison. On la présente souvent comme une chanson née sous la pluie, dans le jardin, un jour de grisaille. La réalité, telle que Harrison l’a décrite dans I, Me, Mine, est plus prosaïque et plus drôle.

Il pleuvait à verse depuis des jours sur Friar Park, la grande demeure néogothique de Henley-on-Thames qu’il habitait depuis 1970. Une canalisation était bouchée, l’eau s’infiltrait dans la maison. Harrison se sentait mal, de mauvaise humeur, irrité par tout, et cette contrariété domestique finissait par le gagner tout entier. Il était sorti en chapeau et en imperméable et s’était réfugié au fond de la propriété, dans une cabane, pour échapper à tout cela. C’est là qu’il s’est souvenu, dit-il, de ce qu’enseignent les maîtres : cette humeur n’est pas lui. L’homme est fondamentalement un être potentiellement divin, et toute cette irritation vient de ce qu’il s’attache à son mental. Blow Away, conclut-il, c’était cela, tout simplement.

Correctif factuel n° 4 — Blow Away n’est pas née d’une averse au jardin, ni d’un appel à se battre pour le bonheur

Deux idées reçues circulent sur l’origine de Blow Away. La première fait naître la chanson d’une averse que Harrison aurait regardée tomber dans son jardin. Son autobiographie, I, Me, Mine (1980), parle en réalité de fuites dans la maison de Friar Park, dues à une canalisation bouchée pendant un hiver très humide, et d’un sentiment de frustration et d’impuissance devant ces dégâts ; il s’était réfugié dans une cabane au fond de la propriété. La seconde lui prête une formule de développement personnel, l’idée qu’il faudrait se battre pour le droit d’être heureux. Ce n’est pas ce qu’il dit. Son explication est d’ordre spirituel : la mauvaise humeur n’est pas le vrai soi, elle vient de l’attachement au mental, et il suffit de s’en souvenir pour qu’elle passe. Enfin, certaines discographies datent la chanson du jour de l’An 1978 à Hawaï, une confusion probable avec If You Believe, commencée ce jour-là avec Gary Wright. La date exacte de l’écriture de Blow Away n’est pas établie avec certitude ; seul le contexte de Friar Park l’est, par Harrison lui-même.

Une chanson pour la bande de la Formule 1

Harrison a donné une seconde clé, moins connue. Il a expliqué qu’il voulait écrire, avec Blow Away, une chanson que la bande de la Formule 1, Niki Lauda, Jody Scheckter, Emerson Fittipaldi et les autres, pourrait aimer. Autrement dit, une chanson simple, joyeuse, qu’on peut siffler dans un paddock. Ce n’est pas un détail. C’est l’aveu d’un auteur qui, pour une fois, écrit pour un public précis et accepte de faire plaisir.

On comprend mieux, à cette lumière, le ton de la chanson. Ce n’est pas une prière, ce n’est pas un manifeste, c’est une chanson de bonne humeur, destinée à des amis. Le contraste avec la gravité spirituelle des albums de 1970 à 1975 est saisissant.

La gêne de l’auteur

Le 19 février 1979, dans les bureaux londoniens de Warner Bros., Harrison reçoit le journaliste Mick Brown pour un long entretien publié par Rolling Stone le 19 avril 1979. Interrogé sur son nouvel album, il dit qu’il aime Blow Away parce qu’elle est très accrocheuse, et qu’il en a même été un peu gêné au début, mais que la chanson a bien tourné et que les gens semblent l’aimer. C’est dans le même entretien qu’il juge inoffensive la musique solo de Paul McCartney, comme nous le racontions dans notre article sur ce que George pensait de la musique de Paul.

La confidence est précieuse. L’homme qui reproche à McCartney d’être parfois trop facile s’avoue embarrassé par sa propre facilité. Harrison a toujours associé la simplicité mélodique à un risque, celui du joli, de l’ornemental, du sucré. Blow Away est la chanson où il accepte ce risque. Nous avons consacré à la chanson elle-même un article distinct, et sa fiche est disponible ici.

Anatomie d’une chanson de météo intérieure

Blow Away dure quatre minutes. Harrison y joue les guitares électriques et acoustiques et chante. Neil Larsen est au piano électrique, Willie Weeks à la basse, Andy Newmark à la batterie, Ray Cooper aux percussions. La production, signée Harrison et Russ Titelman, est claire, aérée, typique du son californien de la fin des années 1970, à l’opposé du mur du son de Spector.

Les couplets décrivent un ciel bas, une pluie qui n’en finit pas, une humeur qui s’assombrit. Le refrain répète l’idée que tout cela va être emporté par le vent. La construction est d’une simplicité presque enfantine : un problème, une solution, la solution répétée jusqu’à ce qu’elle devienne vraie. La guitare slide, signature de Harrison depuis 1970, intervient par petites phrases, sans jamais prendre la vedette. C’est une chanson d’humeur, au sens propre : elle ne raconte pas une histoire, elle déplace un état d’âme.

On y entend pourtant le même homme que dans Something. Dans les deux chansons, le narrateur est affecté par quelque chose qui le dépasse : une femme dans un cas, la météo dans l’autre. Dans les deux, il ne prétend pas maîtriser ce qui lui arrive. La différence est dans la réponse. En 1969, il constatait et attendait. En 1979, il sait que l’humeur passera, parce qu’elle n’est pas lui. Dix ans de quête spirituelle tiennent dans ce déplacement.

Le clip aux jouets géants

Pour accompagner le single, Harrison tourne en 1978 un clip qui ne ressemble à rien de ce qu’on attend d’un ancien Beatle. On l’y voit chanter devant des images de nuages et de paysages en mouvement, puis entouré de jouets démesurés : un canard mécanique géant, un cygne en jouet dans lequel il s’assoit, un chien sur lequel il prend place. Le ton est léger, presque absurde, et annonce l’humour des films que Harrison va produire avec HandMade Films. C’est l’image d’un homme qui ne se prend plus au sérieux, et qui a cessé de vouloir prouver quoi que ce soit.

Un succès inégal

Aux États-Unis, Blow Away sort en single le 14 février 1979, avec Soft-Hearted Hana en face B. Au Royaume-Uni, il sort le 16 février, avec Soft Touch en face B. Billboard salue une mélodie accrocheuse et un Harrison au meilleur de sa forme, au chant comme dans l’écriture. Le single monte à la 16e place du Billboard Hot 100, à la 12e du classement Cash Box et à la 2e du classement Easy Listening. Au Canada, il atteint la 7e place du classement RPM. En Nouvelle-Zélande, il se classe 30e.

Correctif factuel n° 5 — Blow Away n’a pas été un grand succès partout, et surtout pas en Angleterre

On présente volontiers Blow Away comme le grand tube du retour de Harrison en 1979. C’est vrai en Amérique du Nord, beaucoup moins en Europe. Au Royaume-Uni, le single ne dépasse pas la 51e place, ce qui ne le fait même pas entrer dans le top 50. C’est pourtant la première apparition de Harrison au classement britannique des singles depuis You, en 1975 : quatre ans d’absence complète dans son propre pays. Sa vraie réussite est nord-américaine, avec une 16e place aux États-Unis et une 7e au Canada. La popularité durable de la chanson est venue après : en 2010, les auditeurs de la radio AOL l’ont classée deuxième des dix meilleures chansons de Harrison, derrière My Sweet Lord. Elle figure sur les compilations Best of Dark Horse 1976-1989 (1989) et Let It Roll: Songs by George Harrison (2009), disponible en CD.

L’album George Harrison (1979) : dix chansons d’un homme heureux

Une fabrication entre Burbank, Henley et Londres

L’album sobrement intitulé George Harrison est enregistré pour l’essentiel entre avril et octobre 1978, sous la coproduction de Harrison et de Russ Titelman. La première séance a lieu en Californie, aux studios Amigo, pour Dark Sweet Lady : c’est Titelman qui avait suggéré à George, avant son départ pour Hawaï, d’écrire une chanson sur Olivia, et c’est la seule chanson enregistrée aux États-Unis. Tout le reste est fait à FPSHOT, le studio que Harrison a installé dans sa maison de Friar Park, à Henley-on-Thames ; les cordes sont ajoutées aux studios AIR, à Londres.

L’équipe est resserrée et brillante. Willie Weeks à la basse, l’homme que Harrison disait préférer à McCartney en 1974, Andy Newmark à la batterie, Neil Larsen aux claviers, Ray Cooper et Emil Richards aux percussions. Steve Winwood joue du synthétiseur Moog et de l’harmonium, Eric Clapton signe l’introduction de guitare de Love Comes to Everyone, Gary Wright joue de l’Oberheim sur If You Believe. On est loin du foisonnement de 1970 : c’est un disque de musiciens de studio californiens et d’amis anglais, joué avec une retenue presque totale.

Le disque, réédité en vinyle 180 grammes en 2017, est disponible ici. Il fait partie des treize albums de Harrison réédités en SHM-CD au Japon en 2026, comme nous l’expliquions dans notre article sur ces rééditions japonaises.

Face A : de Love Comes to Everyone à Blow Away

Love Comes to Everyone ouvre le disque. Harrison l’a commencée en septembre 1977, ce qui en fait, selon I, Me, Mine, la première chanson nouvelle écrite pour l’album, et l’a terminée à Hawaï en février 1978. Le titre résume la philosophie du disque : l’amour vient à chacun, à son heure. Le texte peut se lire comme une chanson d’amour humain ou comme une profession de foi, toujours la même double adresse. Elle sera le deuxième single, le 20 avril 1979 au Royaume-Uni et le 11 mai aux États-Unis, sans succès notable.

Not Guilty suit. C’est la plus vieille chanson du disque, écrite en 1968 et enregistrée par les Beatles au fil de plus de cent prises en août de cette année-là, avant d’être écartée de l’Album blanc. Harrison la reprend dans un arrangement feutré, au piano électrique, comme pour solder un compte avec sa jeunesse. Nous lui avons consacré une enquête complète.

Here Comes the Moon est un clin d’œil assumé à Here Comes the Sun, écrit à Maui en regardant la pleine lune se lever pendant que le soleil se couchait. Les paroles manuscrites sont datées du 25 février 1978, jour de ses trente-cinq ans. Harrison s’attendait à ce qu’on lui reproche de recycler son propre succès ; la critique de l’époque en a plutôt fait l’un des sommets de l’album. Soft-Hearted Hana, commencée à Los Angeles et achevée à Hawaï, est une chanson légère et loufoque, inspirée d’une expérience aux champignons hallucinogènes sur l’île, du côté du village de Hana. Puis vient Blow Away, en clôture de la face A.

Face B : Faster et la trilogie d’Olivia

La face B s’ouvre sur Faster, l’hommage de Harrison à la Formule 1, avec des bruits de moteurs enregistrés au Grand Prix de Grande-Bretagne du 16 juillet 1978. Elle sortira en single en juillet 1979, au profit d’un fonds de lutte contre le cancer créé à la mémoire du pilote suédois Gunnar Nilsson, mort en octobre 1978.

Puis viennent trois chansons que l’universitaire Ian Inglis a regroupées sous le nom de trilogie du bonheur domestique : Dark Sweet Lady, Your Love Is Forever et Soft Touch. Ce sont les chansons d’amour les plus directes que Harrison ait écrites depuis Something, et elles en sont à la fois la suite et le contraire.

Dark Sweet Lady est écrite à Hawaï pour Olivia, qui lui avait demandé une chanson de style espagnol. Harrison trouvait qu’elle sonnait un peu hawaïenne et un peu espagnole. Emil Richards y joue du marimba. Les paroles disent sans détour ce que George devait à Olivia : elle est venue de nulle part, l’a aidé à traverser le pire au moment où il avait lâché prise, et il ne sait pas ce qu’il serait devenu sans elle. Harrison citera lui-même ces vers à Rolling Stone en 1979 en disant qu’ils résumaient tout. Le jour du mariage, il avait engagé le groupe de mariachis Sol de México ; en 1998, il leur demandera d’enregistrer une version en espagnol de Dark Sweet Lady pour Olivia.

Your Love Is Forever est née d’une partie de guitare instrumentale, celle qui avait soufflé Russ Titelman en janvier 1978. Harrison en écrit les paroles à Maui en février. Le théologien Dale Allison y voit une chanson qui peut s’adresser à Olivia, à Dieu, ou aux deux. On retrouve, intacte, la double adresse de 1968. Mais cette fois la femme réelle et le divin ne se font plus concurrence : ils se rejoignent dans la même chanson, et c’est précisément pour cela que Harrison la plaçait au niveau de Something.

Soft Touch, enfin, est une chanson tendre où l’émerveillement amoureux se mêle à celui que procure le décor tropical. Le disque se referme sur If You Believe, écrite avec Gary Wright, une petite chanson de foi au refrain presque gospel.

Ce que Harrison pensait de son propre disque

Dans l’entretien de Rolling Stone, Harrison dit qu’il aime toutes les chansons, mais que les deux qu’il aime le moins sont If You Believe, dont il apprécie le sentiment mais trouve la mélodie un peu trop évidente, et Soft Touch, simplement agréable, sans rien de spécial. Le jugement est remarquable de lucidité. Il vise précisément les deux titres où la douceur risque de devenir fadeur. On y retrouve l’homme qui se méfie de sa propre facilité, celui qui avait d’abord été gêné par Blow Away.

Le même homme espérait pourtant que l’album marcherait aussi bien qu’All Things Must Pass. Il le trouvait très agréable. Et il expliquait qu’il ne suivait plus les classements ni les modes, ce qui lui donnait selon lui autant de chances, voire plus, d’écrire quelque chose d’original. En pleine vague punk et disco, George Harrison ne ressemble effectivement à rien de ce qui sort en 1979. Le même mois, Wings publie Goodnight Tonight, son single disco, que nous racontions dans notre article sur Goodnight Tonight.

Correctif factuel n° 6 — L’album George Harrison n’a pas une date de sortie unique

Les sources donnent trois dates différentes pour la sortie de l’album : le 14 février 1979, le 20 février 1979 et le 23 février 1979. La confusion vient de ce que le single Blow Away est sorti aux États-Unis le 14 février, et que certaines discographies ont appliqué cette date à l’album. Les relevés les plus solides indiquent le 20 février 1979 aux États-Unis et le 23 février 1979 au Royaume-Uni, chez Dark Horse Records, distribué par Warner Bros. Le single britannique, lui, est sorti le 16 février. On lit aussi que l’album aurait été un échec : il a atteint la 14e place du Billboard, la 14e au Canada, et a été certifié disque d’or par la RIAA en mai 1979 ; au Royaume-Uni, il a plafonné à la 39e place. C’est un succès honorable, et le meilleur classement américain de Harrison entre 1976 et 1987.

De Something à Blow Away : ce que la décennie a changé

Deux chansons face à face

Mises côte à côte, les deux chansons qui encadrent cette histoire racontent la même sensibilité dans deux états différents.

Something Blow Away
Écriture Septembre 1968, au piano, Abbey Road Hiver 1977-1978, Friar Park, selon I, Me, Mine
Point de départ Un titre de James Taylor Des fuites d’eau dans la maison
Destinataire Pattie Boyd, puis une lecture élargie Lui-même, et la bande de la Formule 1
Attitude Le doute : il ne sait pas si l’amour grandira La confiance : l’humeur passera
Production George Martin, cordes, quatre mois de studio Harrison et Russ Titelman, son californien
Sortie en single 6 octobre 1969 (États-Unis), 31 octobre (Royaume-Uni) 14 février 1979 (États-Unis), 16 février (Royaume-Uni)
Classements 1er aux États-Unis (avec Come Together), 4e au Royaume-Uni 16e aux États-Unis, 7e au Canada, 51e au Royaume-Uni
Postérité Plus de 150 reprises, standard mondial Chanson de fans, 2e au sondage AOL de 2010

De l’émerveillement à la gratitude

Ce qui frappe, à la lecture de ces dix années, c’est le déplacement du sentiment amoureux. Something est une chanson d’émerveillement : le narrateur découvre une force qui le dépasse et ne sait pas où elle le mènera. So Sad est une chanson de constat : la force s’est retirée et il la regarde partir. Les chansons pour Olivia, de Beautiful Girl à Dark Sweet Lady, sont des chansons de gratitude : quelqu’un est arrivé au pire moment et l’a aidé à tenir debout. Learning How to Love You et Your Love Is Forever ajoutent la patience et la durée.

Blow Away, qui n’est pas à proprement parler une chanson d’amour, en est la conclusion logique. C’est la chanson d’un homme qui n’a plus besoin qu’on le rassure, parce qu’il a trouvé en lui-même, et autour de lui, de quoi traverser la mauvaise saison. Le bonheur n’y est pas une conquête, ni un dû. C’est un état auquel on revient quand on cesse de s’identifier à son humeur.

La pudeur comme constante

Une chose, en revanche, ne change pas. De Something à Blow Away, Harrison n’écrit jamais de chanson d’amour démonstrative. Ses déclarations passent par des gestes, des constats, des remerciements. Quand il prononce enfin les mots je t’aime, en 1975, c’est dans un pastiche de Smokey Robinson, comme s’il avait besoin d’un costume. Dans Dark Sweet Lady, il les glisse au détour d’un vers, presque en passant.

C’est peut-être la meilleure explication du pouvoir de Something. Une chanson d’amour qui ne cherche pas à convaincre laisse à l’auditeur la place de mettre son propre amour à l’intérieur. C’est ce que Sinatra, Ray Charles, James Brown, Shirley Bassey et cent cinquante autres ont fait. Ils n’ont pas chanté la Pattie de George. Ils ont chanté la leur.

Le troisième homme, revanche faite

Le récit habituel veut que Harrison ait pris sa revanche sur Lennon et McCartney avec Something et Here Comes the Sun, puis avec All Things Must Pass. C’est vrai. Mais la décennie qui suit montre une revanche plus discrète et plus durable : celle d’un auteur qui a trouvé sa propre manière de parler d’amour, distincte de celles de ses deux anciens partenaires, et qui ne l’a jamais abandonnée. La tendresse de McCartney construit des maisons ; la sincérité de Lennon ouvre des plaies. Harrison, lui, écrit l’amour comme une présence qu’on ne possède pas et dont on remercie.

Il n’a pas eu besoin de crier pour qu’on l’entende. Cinquante-sept ans après sa sortie, Something reste la chanson d’amour des Beatles la plus reprise après Yesterday, et Paul McCartney la chante chaque soir de concert. Blow Away, plus modeste, continue de faire ce pour quoi elle a été écrite : chasser les nuages en quatre minutes. Nous racontons la suite de cette carrière, de Somewhere in England aux Traveling Wilburys, dans notre histoire des Traveling Wilburys et dans notre article sur les années Gone Troppo.

Guide d’écoute : dix chansons d’amour de George Harrison, de 1968 à 1979

Pour entendre cette évolution, voici un parcours chronologique en dix titres. Nous avons proposé une sélection plus large de sa carrière solo dans nos quinze chansons pour découvrir George Harrison en solo.

  1. Long, Long, Long (1968). L’Album blanc. La première chanson à double destinataire, femme ou Dieu.
  2. Something (1969). Abbey Road. Le sommet, disponible sur l’album en CD et vinyle. Écouter aussi la maquette du 25 février 1969 sur Anthology 3.
  3. I’d Have You Anytime (1970). All Things Must Pass. La chanson écrite avec Dylan à Woodstock.
  4. What Is Life (1970). Même album. L’amour joyeux, sans destinataire désigné.
  5. Don’t Let Me Wait Too Long (1973). Living in the Material World. L’impatience amoureuse en habit de prière.
  6. So Sad (1974). Dark Horse. La chanson d’avant la fin, chantée d’une voix brisée.
  7. Ooh Baby (You Know That I Love You) (1975). Extra Texture. Les mots enfin prononcés, sous le masque de Smokey Robinson.
  8. Beautiful Girl (1976). Thirty Three & 1/3. Commencée en 1969, finie pour Olivia.
  9. Learning How to Love You (1976). Même album. L’une des deux ballades que Harrison plaçait au niveau de Something.
  10. Your Love Is Forever et Blow Away (1979). George Harrison. La seconde ballade au niveau de Something, et la chanson qui chasse les nuages.

Chronologie : de Something à Blow Away

Date Événement
Mars 1964 Rencontre avec Pattie Boyd sur le tournage de A Hard Day’s Night
21 janvier 1966 Mariage avec Pattie Boyd
Septembre 1968 Harrison commence Something au piano, à Abbey Road
19 septembre 1968 Il joue la chanson à Chris Thomas pendant la séance de Piggies
Novembre 1968 I’d Have You Anytime écrite à Woodstock avec Bob Dylan
Janvier 1969 Something présentée aux Beatles pendant les séances Get Back
25 février 1969 Maquette solo le jour de ses 26 ans
2 mai 1969 Piste de base de Something en 36 prises
15 août 1969 Orchestre et solo de guitare définitif
26 septembre 1969 Sortie d’Abbey Road au Royaume-Uni
6 octobre 1969 Single Something / Come Together aux États-Unis
31 octobre 1969 Single au Royaume-Uni (Apple R 5814)
13 novembre 1969 Le film promotionnel passe à Top of the Pops
20 mai 1970 Version acoustique de Beautiful Girl jouée à Phil Spector
Novembre 1970 All Things Must Pass
1er août 1971 Something au Concert pour le Bangladesh
1972 So Sad commencée à New York
Été 1974 Pattie Boyd quitte George pour Eric Clapton
Octobre 1974 Rencontre avec Olivia Arias à Los Angeles
Septembre 1975 Extra Texture, avec Ooh Baby (You Know That I Love You)
Novembre 1976 Thirty Three & 1/3, avec Beautiful Girl et Learning How to Love You
1977 Année sans écriture, consacrée à la Formule 1
Septembre 1977 Début de Love Comes to Everyone
1er janvier 1978 If You Believe commencée avec Gary Wright
Février 1978 Écriture des chansons de l’album à Maui
24 mai 1978 Mort de Harold Harrison, père de George
1er août 1978 Naissance de Dhani Harrison
2 septembre 1978 Mariage avec Olivia Arias à Henley-on-Thames
14 février 1979 Single Blow Away aux États-Unis
16 février 1979 Single Blow Away au Royaume-Uni
19 février 1979 Entretien avec Mick Brown pour Rolling Stone
20 et 23 février 1979 Sortie de l’album George Harrison aux États-Unis puis au Royaume-Uni
29 novembre 2002 Paul McCartney chante Something au ukulélé au Concert for George

Questions fréquentes sur les chansons d’amour de George Harrison

Pour qui George Harrison a-t-il écrit Something ?

Selon Pattie Boyd, sa première épouse, George lui a dit l’avoir écrite pour elle. Harrison a expliqué qu’il entendait la voix de Ray Charles en l’écrivant et a ensuite élargi le sens de la chanson à une dimension spirituelle.

D’où vient la première phrase de Something ?

Du titre d’une chanson de James Taylor, Something in the Way She Moves, parue sur son premier album chez Apple en 1968. Harrison ne l’a jamais caché.

Something a-t-elle été numéro un ?

Oui aux États-Unis, en single double face A avec Come Together, en novembre 1969, après un changement de méthode du Billboard. Au Royaume-Uni, le single a atteint la quatrième place.

Que pensait Frank Sinatra de Something ?

Il la tenait pour l’une des plus grandes chansons d’amour de son époque, l’a enregistrée en 1970 et en 1979, et l’a parfois attribuée par erreur à Lennon et McCartney.

Quelle était la version préférée de Harrison ?

Celle de James Brown, selon plusieurs témoignages concordants.

Combien de reprises de Something existe-t-il ?

Plus de cent cinquante dès le début des années 1970, ce qui en fait la deuxième chanson des Beatles la plus reprise après Yesterday.

Comment est née Blow Away ?

D’infiltrations d’eau dans la maison de Friar Park pendant un hiver très pluvieux, selon I, Me, Mine. Harrison, de mauvaise humeur, s’est souvenu que cette humeur n’était pas lui, et la chanson est venue.

Pourquoi Harrison était-il gêné par Blow Away ?

Parce qu’il la trouvait très accrocheuse. Il l’a dit à Rolling Stone en avril 1979, en ajoutant que la chanson avait bien tourné et que le public l’aimait.

Quel a été le succès de Blow Away ?

16e au Billboard Hot 100, 7e au Canada, 2e au classement Easy Listening américain, mais seulement 51e au Royaume-Uni.

Pour qui sont écrites les chansons de l’album de 1979 ?

Pour Olivia Arias, devenue sa femme en septembre 1978 : Dark Sweet Lady, Your Love Is Forever et Soft Touch forment une trilogie du bonheur domestique. L’album est dédié à Olivia et à leur fils Dhani.

Quelles chansons Harrison plaçait-il au niveau de Something ?

Learning How to Love You, sur Thirty Three & 1/3 (1976), et Your Love Is Forever, sur George Harrison (1979).

Où l’album George Harrison a-t-il été enregistré ?

Principalement à FPSHOT, son studio de Friar Park, avec des cordes ajoutées aux studios AIR de Londres. Seule Dark Sweet Lady a été enregistrée en Californie, aux studios Amigo.

Glossaire

  • Face A double : single dont les deux faces sont promues à égalité, comme Something et Come Together en 1969.
  • FPSHOT : Friar Park Studio, Henley-on-Thames, le studio personnel de Harrison, mentionné sur ses pochettes.
  • Friar Park : demeure néogothique de Henley-on-Thames achetée par Harrison en 1970, où il vécut jusqu’à sa mort.
  • I, Me, Mine : autobiographie de Harrison publiée en 1980, qui commente l’origine de ses chansons.
  • Ligne descendante chromatique : suite de notes qui descend par demi-tons sous les accords, procédé central du couplet de Something.
  • Maquette (demo) : enregistrement de travail d’une chanson, comme celle de Something du 25 février 1969.
  • Slide : technique de guitare consistant à glisser un tube sur les cordes, signature de Harrison après 1970.
  • Standard : chanson reprise par un grand nombre d’interprètes au point de devenir indépendante de sa version originale.
  • Trilogie domestique : nom donné par Ian Inglis à Dark Sweet Lady, Your Love Is Forever et Soft Touch.

Pour aller plus loin : écouter et lire

  • The Beatles, Abbey Road (1969), pour Something et Here Comes the Sun : en CD et vinyle.
  • George Harrison, George Harrison (1979), pour Blow Away et la trilogie d’Olivia : en vinyle.
  • George Harrison, Thirty Three & 1/3 (1976), pour Beautiful Girl et Learning How to Love You : en vinyle.
  • George Harrison, All Things Must Pass (1970) : en CD et vinyle.
  • George Harrison, Dark Horse (1974), pour So Sad : en CD et vinyle.
  • Let It Roll: Songs by George Harrison (2009), la compilation de référence avec Something en concert et Blow Away : en CD.
  • George Harrison, Live in Japan (1992), pour Something sur scène avec Eric Clapton : la réédition.
  • George Harrison, I, Me, Mine, l’autobiographie où il raconte la naissance de ses chansons : le livre.
  • Pattie Boyd, Wonderful Today, ses mémoires, avec le récit de Something : le livre.

Sources et références

George Harrison, I, Me, Mine (1980, réédition 2002) ; Mick Brown, entretien avec George Harrison, Rolling Stone, 19 avril 1979 ; Pattie Boyd, Wonderful Today (2007) ; Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Walter Everett, The Beatles as Musicians ; Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison ; Ian Inglis, The Words and Music of George Harrison ; Dale Allison, The Love There That’s Sleeping ; Richie Unterberger (AllMusic) ; The Beatles Bible (Something, Blow Away, Dark Sweet Lady, If You Believe, Beautiful Girl, mariage du 2 septembre 1978) ; The Paul McCartney Project (Something, film promotionnel) ; uDiscover Music (album George Harrison, entretien avec Russ Titelman) ; relevés Billboard, Cash Box, RPM et Official Charts ; certifications RIAA ; The Beatles: Get Back (Peter Jackson, 2021).

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