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57 Green Street : l’appartement de l’immeuble où les quatre Beatles ont vécu ensemble est à vendre 4,5 millions de livres, l’histoire de Flat L et de l’automne 1963

Par Clive Helday
57 Green Street : l'immeuble où vivaient les 4 Beatles, un appartement à 4,5 M£

Une façade de brique rouge, des pignons ouvragés, un porche profond et des ornements de terre cuite, à deux pas d’Oxford Street et de Hyde Park. Au 57 Green Street, à Mayfair, rien ne signale au passant qu’il se trouve devant le seul appartement londonien où les quatre Beatles ont vécu ensemble. C’était à l’automne 1963, au moment précis où la Beatlemania explosait. Brian Epstein avait loué pour eux Flat L, au dernier étage. L’aventure a duré quelques semaines à peine. Soixante-trois ans plus tard, un appartement du même immeuble, entièrement rénové, est mis en vente pour 4,5 millions de livres par l’agence Wetherell, comme l’a rapporté le site Mansion Global le 13 octobre 2026. Voici ce que l’on sait de cette vente, l’histoire de Flat L, la folle saison qui s’y est jouée, et la manière dont les Beatles se sont dispersés dans Londres avant la fin de l’année.

En bref

  • La vente : un appartement de trois chambres d’environ 120 m² au 57 Green Street, Mayfair (Londres W1K), proposé à 4,5 millions de livres par l’agence Wetherell depuis août 2026. Selon Mansion Global, il s’était vendu 2,4 millions de livres l’année précédente.
  • L’histoire : à l’automne 1963, Brian Epstein loue Flat L, au dernier étage de l’immeuble, pour John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr. C’est le seul logement londonien qu’ils aient partagé tous les quatre.
  • La durée : quelques semaines. En novembre 1963, Lennon s’installe avec Cynthia et Julian à Emperor’s Gate, à Kensington ; McCartney rejoint la famille de Jane Asher à Wimpole Street ; Harrison et Starr partent au début de 1964 pour Knightsbridge.
  • L’image : une photographie des quatre penchés sur la rampe de l’escalier de l’immeuble fait la couverture du numéro de décembre 1963 du Beatles Book, le magazine officiel du groupe.
  • L’appartement des Beatles lui-même n’est pas à vendre : Flat L s’était vendu 1,3 million de livres en 2010.
  • Six correctifs factuels portent sur l’étage de l’appartement en vente, la date de construction de l’immeuble, la formule du “seul logement commun”, le rang de She Loves You parmi les numéros un, la présence supposée de Cynthia et Julian à Green Street, et une erreur de date dans la notice d’English Heritage.

La vente : ce que l’on sait

Un trois-pièces de Mayfair avec un pedigree

La nouvelle a été publiée le 13 octobre 2026 par Mansion Global, le site immobilier haut de gamme du groupe Dow Jones, puis reprise dans la presse immobilière internationale. L’agence Wetherell, spécialiste de Mayfair installée sur Mount Street, a mis en vente au mois d’août un appartement de trois chambres situé au 57 Green Street. Le prix demandé est de 4,5 millions de livres, soit environ 5,9 millions de dollars.

L’appartement mesure environ 1 297 pieds carrés, soit près de 120 mètres carrés. Il vient d’être entièrement rénové par un décorateur. Une entrée dessert un vaste séjour ouvert réunissant salon, cuisine et salle à manger, éclairé par quatre fenêtres à guillotine et orné de moulures anciennes. La cuisine associe des meubles en noyer et des plans de travail en marbre de Carrare. Les trois chambres comprennent une suite principale avec dressing séparé et salle de bains en marbre. Rien de spectaculaire pour Mayfair, où les appartements de ce standing se négocient couramment à ces niveaux. Ce qui fait la différence, c’est l’immeuble.

Ce que dit l’agence

L’agence a bâti sa communication sur l’histoire. Selon Wetherell, l’appartement se trouve à l’étage situé juste au-dessous de Flat L, l’appartement du dernier étage que Brian Epstein avait loué pour les Beatles en 1963. Robert Britten, de l’agence, a souligné dans un communiqué la rareté des immeubles londoniens pouvant revendiquer un véritable lien avec l’histoire des Beatles, et plus encore de ceux qui associent ce pedigree à un appartement rénové à ce niveau de finition. L’agence rappelle aussi que l’adresse, discrète, offrait au groupe un abri face aux foules d’admirateurs qui commençaient à le suivre après le succès de She Loves You.

Un prix presque doublé en un an

Mansion Global n’a pas pu identifier le vendeur. Mais les registres immobiliers indiquent que l’appartement a changé de mains l’année précédente pour 2,4 millions de livres. Le prix demandé aujourd’hui représente donc une hausse de près de 90 % en un an, ce qui en dit long sur l’ampleur de la rénovation, et sur l’ambition du vendeur. Il faut rappeler qu’un prix affiché n’est pas un prix obtenu : à Londres comme ailleurs, les biens de prestige se négocient souvent en dessous de leur prix d’annonce. Il est en tout cas difficile de dire quelle part de ces 4,5 millions tient aux Beatles, et quelle part tient au marbre de Carrare.

Les ventes précédentes dans l’immeuble

Ce n’est pas la première fois qu’un appartement du 57 Green Street fait parler de lui. Selon le blog londonien Stuff About London, Flat L lui-même, l’appartement des Beatles, s’est vendu 1,3 million de livres en 2010. Il était alors décrit comme un deux-chambres, signe qu’il a été réaménagé depuis 1963. Un autre appartement de l’immeuble s’est vendu 2,8 millions de livres en 2023. L’appartement aujourd’hui en vente n’est donc pas Flat L, et ceux qui rêveraient de dormir dans la chambre de John Lennon devront se contenter de dormir juste en dessous.

Correctif factuel n° 1 — “Juste au-dessous” de Flat L : à vérifier

Mansion Global, reprenant l’agence, écrit que l’appartement en vente se trouve directement sous l’ancien appartement des Beatles, au dernier étage. Or une brochure de Wetherell diffusée sur le portail Rightmove pour un trois-chambres de Green Street proposé au même prix de 4,5 millions de livres le situe au deuxième étage, desservi par un ascenseur, dans un immeuble qui en compte davantage. Il peut s’agir d’un autre bien de la rue, ou d’une erreur d’une des deux sources. Tant que l’étage exact n’est pas confirmé, il est plus prudent d’écrire que l’appartement se trouve dans le même immeuble, “sous” Flat L, que “juste au-dessous”.

Green Street, une rue de Mayfair

Le domaine Grosvenor

Green Street est une rue résidentielle de Mayfair, le quartier le plus huppé du centre de Londres. Elle court d’est en ouest, parallèlement à Oxford Street, juste au sud de la grande artère commerçante, entre Park Lane et North Audley Street. Comme une grande partie du quartier, elle appartient historiquement au domaine Grosvenor, propriété des ducs de Westminster, qui a façonné Mayfair depuis le XVIIIe siècle. La rue a été tracée au milieu du XVIIIe siècle, puis largement reconstruite à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, dans le style de brique rouge et de terre cuite qui caractérise une grande partie du quartier.

L’architecte Robert Edis

L’immeuble du 57 porte la signature de Sir Robert William Edis, architecte victorien et édouardien connu pour le Constitutional Club ou le Great Central Hotel. Son style se reconnaît aux pignons à volutes, aux porches profonds et à l’usage abondant d’ornements en terre cuite. Ce sont de grandes maisons de cinq niveaux, avec sous-sol, perron et étages, transformées au fil du XXe siècle en appartements.

Correctif factuel n° 2 — 1914 ou 1814-1894 ?

Les annonces immobilières ne s’accordent pas sur la date de construction. Une fiche de l’agence Wetherell indique que Green Street a été bâtie sur les plans de Sir Robert W. Edis en 1914 ; une brochure de la même agence parle d’une construction “entre 1814 et 1894”. Aucune des deux formules n’est satisfaisante : Robert Edis, né en 1839, n’a évidemment rien pu dessiner en 1814, et la rue elle-même existe depuis le XVIIIe siècle. Les immeubles de brique et de terre cuite qui la bordent aujourd’hui relèvent de la grande reconstruction de Mayfair de la fin de l’époque victorienne et de l’époque édouardienne, c’est-à-dire, grosso modo, des années 1880 aux années 1910. C’est dans un de ces immeubles, vieux d’un demi-siècle à peine, que les Beatles emménagent en 1963.

Ian Fleming, Stewart Copeland et quelques amiraux

Green Street a abrité bien d’autres célébrités. L’écrivain Ian Fleming, le créateur de James Bond, y est né en 1908. Un amiral de la famille Sotheby, apparentée à la célèbre maison de ventes, y a fini ses jours. Et, quinze ans après les Beatles, la rue a vu naître un autre groupe britannique célèbre : c’est dans l’appartement qu’occupait le batteur Stewart Copeland sur Green Street, selon l’agence Wetherell qui l’a également mis en vente, que s’est formé le noyau de The Police, à la fin des années 1970. Pour une rue d’à peine quelques centaines de mètres, le palmarès musical est remarquable.

Un quartier, deux visages

En 1963, Mayfair n’est pas encore le quartier des fonds d’investissement, des boutiques de luxe et des appartements à plusieurs millions qu’il est devenu. C’est un quartier aisé, élégant, mais aussi un quartier de bureaux, de clubs privés, d’hôtels et d’appartements meublés loués à la semaine ou au mois. C’est précisément ce qui intéresse Epstein : une adresse respectable, centrale, discrète, à quelques minutes du West End, des studios de la BBC et des bureaux des maisons de disques. Pour quatre jeunes gens de Liverpool, c’est un autre monde.

1963 : pourquoi les Beatles quittent Liverpool

Une année qui change tout

Au début de 1963, les Beatles vivent encore à Liverpool, chacun chez ses parents ou presque. John Lennon, marié depuis le 23 août 1962 à Cynthia Powell, partage son temps entre Mendips, la maison de sa tante Mimi, et des logements de fortune. Paul McCartney vit au 20 Forthlin Road, chez son père. George Harrison est chez ses parents à Speke, Ringo Starr chez sa mère à Dingle. Leur premier single, Love Me Do, sorti le 5 octobre 1962, a atteint la 17e place du classement britannique. Le site a raconté ses débuts dans son enquête sur Love Me Do.

En quelques mois, tout bascule. Please Please Me, publié en janvier 1963, se hisse au sommet de plusieurs classements. L’album du même nom, enregistré en une journée le 11 février, passe trente semaines en tête des ventes. From Me to You, en avril, devient leur premier numéro un incontesté. Les Beatles enchaînent les tournées, les émissions de radio de la BBC, les passages à la télévision. Presque tout se passe désormais à Londres.

L’hôtel President, première adresse londonienne

Pour éviter les allers-retours incessants, Brian Epstein installe d’abord le groupe à l’hôtel President, sur Guilford Street, dans le quartier de Bloomsbury. L’établissement, ouvert en 1962, est flambant neuf ; sa façade a gardé jusqu’à aujourd’hui un parfum très années 1960. C’est la base londonienne des Beatles pendant une grande partie de l’été 1963. Mais un hôtel a ses limites : chambres exiguës, couloirs fréquentés, et, très vite, des admiratrices qui guettent dans le hall.

Brian Epstein et le grand déménagement

Au même moment, Brian Epstein prépare son propre départ de Liverpool. Ses artistes, des Beatles à Gerry and the Pacemakers en passant par Billy J. Kramer et Cilla Black, enregistrent tous à Londres, et la presse, la radio et la télévision y sont concentrées. NEMS Enterprises, sa société, finira par s’installer dans la capitale au début de 1964. Pour ses protégés, il cherche un appartement : un lieu à eux, plus discret qu’un hôtel, assez grand pour les quatre, et assez central pour leur éviter de longs trajets. Il trouve Flat L, au 57 Green Street. Le site a raconté le rôle d’Epstein dans la ville qui l’a vu naître dans son article sur la statue du “cinquième Beatle”.

Flat L, automne 1963

Une installation en septembre

La plupart des sources situent l’emménagement des Beatles au 57 Green Street au début de l’automne 1963, en septembre. L’appartement occupe le dernier étage de l’immeuble. On sait peu de choses de son aménagement d’origine, sinon qu’il s’agit d’un appartement meublé, loué au nom de l’organisation d’Epstein, avec assez de chambres pour accueillir les quatre musiciens. Ce n’est pas un lieu luxueux ; c’est un pied-à-terre fonctionnel, dans une adresse prestigieuse.

Un “crash pad” plus qu’une maison

English Heritage, l’organisme chargé des plaques bleues londoniennes, résume la réalité d’une formule : les Beatles utilisaient Flat L surtout comme un lieu où dormir entre deux concerts. Il faut se représenter leur emploi du temps de l’automne 1963. Ils sont presque constamment sur la route, en tournée dans les théâtres de province, en studio à Abbey Road, à la BBC, à la télévision. L’appartement de Green Street est l’endroit où l’on pose sa valise, où l’on dort quelques heures, où l’on se change avant de repartir. Ce n’est pas une communauté d’artistes, encore moins le décor bohème que l’on imaginerait volontiers.

Les fans à la porte

L’adresse devait être discrète. Elle ne le reste pas longtemps. Avec la Beatlemania qui se déclare au mois d’octobre, des admiratrices découvrent où logent leurs idoles et montent la garde devant la porte de l’immeuble, parfois jour et nuit. Les sorties deviennent compliquées. Pour un groupe qui avait choisi un appartement précisément pour échapper aux foules de l’hôtel President, l’ironie est cruelle. C’est l’une des raisons, avec la vie de couple de John et les liens de Paul avec la famille Asher, pour lesquelles l’expérience tourne court.

La photographie de l’escalier

De ce bref passage reste une image. Les quatre Beatles, penchés au-dessus de la rampe de l’escalier de l’immeuble, regardent vers le bas, vers l’objectif. La photographie fait la couverture du numéro de décembre 1963 du Beatles Book, le magazine mensuel officiel du groupe, lancé en août 1963 par l’éditeur Sean O’Mahony. C’est l’une des rares traces visuelles directes de Green Street dans la mythologie des Beatles. Elle annonce, d’une certaine manière, une autre photo d’escalier, autrement célèbre : celle prise par Angus McBean au siège d’EMI, à Manchester Square, à quelques rues de là, qui deviendra la pochette de l’album Please Please Me, puis de la compilation 1962-1966.

Correctif factuel n° 3 — Le seul logement commun… à Londres

Mansion Global présente Flat L comme la seule fois où les quatre Beatles ont vécu ensemble. La formule est juste si l’on parle d’un logement durable à Londres avec la formation définitive, mais elle mérite deux nuances. D’abord, les Beatles ont partagé d’innombrables chambres d’hôtel, de loges et de dortoirs de tournée, avant comme après 1963. Ensuite, à Hambourg, en 1960, John, Paul et George avaient déjà vécu ensemble, avec Pete Best et Stuart Sutcliffe, dans les pièces sordides attenantes au cinéma Bambi Kino ; Ringo n’était pas encore de la partie. Enfin, et c’est l’essentiel, Flat L a été plus un dortoir qu’une maison : quatre musiciens qui y dormaient entre deux concerts, pendant quelques semaines. La maison commune où les quatre Beatles vivent derrière quatre portes voisines, celle du film Help! en 1965, est une pure fiction de cinéma.

L’automne le plus chargé de l’histoire des Beatles

She Loves You, l’étincelle

Les quelques semaines passées à Green Street coïncident avec la période la plus folle de la carrière des Beatles au Royaume-Uni. Tout commence avec She Loves You, publié le 23 août 1963. Le single entre directement en tête des ventes, s’y maintient, redescend, puis revient au sommet en novembre. Il devient le single le plus vendu de l’histoire du disque britannique, record qu’il conservera jusqu’en 1977. Son refrain, que la presse moque puis adopte, devient un signe de reconnaissance.

Correctif factuel n° 4 — She Loves You, deuxième numéro un ?

Mansion Global, reprenant l’agence, parle de She Loves You comme du deuxième numéro un des Beatles au Royaume-Uni. C’est exact selon le classement de Record Retailer, aujourd’hui retenu comme officiel par l’Official Charts Company : From Me to You est le premier, She Loves You le deuxième. Mais en 1963, plusieurs classements coexistaient. Dans ceux du New Musical Express et du Melody Maker, alors les plus lus, Please Please Me avait déjà atteint la première place au début de l’année. Pour un fan de 1963, She Loves You était donc déjà le troisième numéro un des Beatles. Les deux comptes sont justes ; ils ne mesurent pas la même chose.

13 octobre : le London Palladium et la naissance d’un mot

Le dimanche 13 octobre 1963, les Beatles passent en vedette à Sunday Night at the London Palladium, l’émission de variétés la plus regardée du pays, suivie par environ quinze millions de téléspectateurs. Les admirateurs assiègent le théâtre. Les journaux du lendemain font leur une sur les scènes de cohue autour du Palladium. Dans les jours qui suivent, un mot s’impose dans la presse populaire pour décrire le phénomène : Beatlemania. Le site a retracé la naissance de ce phénomène dans son enquête sur l’onde de choc des Beatles.

17 octobre : I Want to Hold Your Hand

Quatre jours plus tard, le 17 octobre 1963, les Beatles enregistrent à Abbey Road I Want to Hold Your Hand. La chanson n’a pas été écrite à Green Street, mais quelques rues plus au nord : dans la salle de musique du sous-sol de la maison des Asher, au 57 Wimpole Street, où John Lennon et Paul McCartney ont composé ensemble au piano. Ce single sera celui qui ouvrira l’Amérique aux Beatles quelques mois plus tard. Le site raconte cette conquête dans son récit de la première tournée américaine.

La Suède, Heathrow et le Royal Variety

Du 24 au 31 octobre, les Beatles sont en tournée en Suède, leur première tournée à l’étranger depuis Hambourg. À leur retour, le 31 octobre, des milliers d’admirateurs les attendent à l’aéroport de Londres, sous la pluie. Parmi les témoins de la scène se trouve, selon une anecdote célèbre, l’animateur américain Ed Sullivan, qui décide d’inviter le groupe dans son émission.

Le 4 novembre 1963, les Beatles se produisent au Royal Variety Performance, au Prince of Wales Theatre, devant la reine mère et la princesse Margaret. Avant Twist and Shout, John Lennon invite les spectateurs des places bon marché à applaudir, et les autres à faire tinter leurs bijoux. La pique, diffusée à la télévision quelques jours plus tard, fait de lui l’insolent préféré de la Grande-Bretagne.

22 novembre : With the Beatles

Le 22 novembre 1963 paraît With the Beatles, deuxième album du groupe, avec sa pochette en clair-obscur photographiée par Robert Freeman. Les commandes préalables dépassent les 250 000 exemplaires, puis le demi-million. L’album contient trois reprises de la Motown, comme le rappelle notre histoire des Beatles et de la Motown, et I Wanna Be Your Man, que Lennon et McCartney avaient achevée sous les yeux des Rolling Stones en septembre, à Soho, comme le raconte notre article sur les Beatles et les Rolling Stones. Le même jour, à Dallas, John F. Kennedy est assassiné. Le 29 novembre, I Want to Hold Your Hand paraît en single au Royaume-Uni. À la fin de l’année, les Beatles occupent simultanément les deux premières places du classement des singles.

C’est dans ce tourbillon que s’achève l’expérience de Green Street. Il n’y a, objectivement, presque pas de temps pour vivre dans un appartement.

La dispersion : quatre Beatles, quatre adresses

John Lennon : Emperor’s Gate, puis Kenwood

John Lennon est le premier à partir. Marié, père depuis le 8 avril 1963 d’un petit Julian, il veut une vie de famille, ou du moins un toit pour sa femme et son fils. En novembre 1963, il s’installe avec Cynthia et Julian dans un appartement au dernier étage du 13 Emperor’s Gate, à Kensington. Selon English Heritage, l’adresse devient vite le théâtre d’une agitation frénétique, les fans assiégeant régulièrement l’immeuble. En juillet 1964, la famille quitte Londres pour Kenwood, une grande maison à Weybridge, dans le Surrey. Lennon ne revivra à Londres qu’en 1968, à Montagu Square, avec Yoko Ono. Le site a évoqué Kenwood dans son histoire d’Across the Universe, et le parcours de Lennon dans son chapitre sur Cynthia, Yoko et ses enfants.

Correctif factuel n° 5 — Cynthia et Julian ont-ils vécu à Green Street ?

Certains blogs et guides touristiques affirment que Cynthia Lennon et le petit Julian ont vécu avec les quatre Beatles à Flat L. Rien de solide ne vient appuyer cette version. English Heritage, Mansion Global et l’agence elle-même décrivent Green Street comme l’appartement des quatre musiciens, et situent la première adresse londonienne de la famille Lennon à Emperor’s Gate, en novembre 1963. Pendant l’essentiel de l’année 1963, la présence de Cynthia et de Julian est restée discrète, Epstein jugeant qu’un Beatle marié et père nuirait à l’image du groupe auprès des admiratrices. Il est possible que Cynthia soit passée à Green Street ; il est très improbable qu’elle y ait vécu avec un nourrisson au milieu des va-et-vient de quatre musiciens en tournée.

Paul McCartney : le grenier de Wimpole Street

Paul McCartney, lui, fréquente depuis le printemps 1963 l’actrice Jane Asher, rencontrée en avril au Royal Albert Hall. À la fin de l’année, il s’installe dans la maison familiale des Asher, au 57 Wimpole Street, à Marylebone, dans une petite chambre sous les toits. Il y restera environ trois ans. C’est là, une nuit, qu’il se réveille avec la mélodie de Yesterday en tête ; c’est au sous-sol que John et lui ont écrit I Want to Hold Your Hand. Le site a raconté la vie de Paul chez les Asher dans son histoire de Here, There and Everywhere et dans son enquête sur Eleanor Rigby. En 1965, il achète une maison au 7 Cavendish Avenue, à St John’s Wood, tout près des studios d’Abbey Road, où il s’installe en 1966 et qu’il possède toujours.

Cette proximité géographique n’est pas un détail : Green Street et Wimpole Street sont à une vingtaine de minutes à pied l’une de l’autre. Pendant l’automne 1963, Paul a sans doute passé autant de soirées chez les Asher qu’à Flat L.

George Harrison et Ringo Starr : Whaddon House, puis le Surrey

George Harrison et Ringo Starr restent plus longtemps. Ils conservent un moment l’appartement de Green Street, ou un autre appartement du même immeuble selon certaines sources, comme un appartement de célibataires. Au début de 1964, ils déménagent à Whaddon House, un immeuble moderne de William Mews, à Knightsbridge, où Brian Epstein a lui aussi pris un appartement. Le 17 juillet 1964, George achète Kinfauns, un bungalow à Esher, dans le Surrey, où il s’installe bientôt avec Pattie Boyd ; le site a raconté cet achat dans son article sur Kinfauns. Ringo épouse Maureen Cox le 11 février 1965 et part à son tour pour le Surrey, à Weybridge, non loin de John. Le site a retracé la vie de Maureen dans son portrait de la première femme de Ringo Starr.

Dès 1965, trois des quatre Beatles vivent dans la “ceinture des agents de change”, les banlieues cossues du Surrey, et le quatrième dans une maison de St John’s Wood. L’époque de Green Street, où ils partageaient un même palier, n’aura duré que quelques semaines.

Les adresses des Beatles à Londres

Une géographie en dix lieux

Flat L prend tout son sens quand on le replace dans la géographie londonienne des Beatles. Voici les principales adresses liées à leurs années dans la capitale, de la première chambre d’hôtel aux bureaux d’Apple.

Adresse Quartier Ce qui s’y est passé
Hôtel President, Guilford Street Bloomsbury Première base londonienne du groupe, été 1963
57 Green Street, Flat L Mayfair Le seul appartement partagé par les quatre, automne 1963
57 Wimpole Street Marylebone La maison des Asher, où vit Paul ; I Want to Hold Your Hand, Yesterday
13 Emperor’s Gate Kensington Appartement de John, Cynthia et Julian, novembre 1963 – juillet 1964
Whaddon House, William Mews Knightsbridge George et Ringo en 1964, et Brian Epstein
EMI House, Manchester Square Marylebone La photo de l’escalier d’Angus McBean pour Please Please Me
Studios EMI, 3 Abbey Road St John’s Wood Presque toute l’œuvre enregistrée des Beatles
7 Cavendish Avenue St John’s Wood La maison de Paul depuis 1966
34 Montagu Square Marylebone Appartement de Ringo, puis de John et Yoko en 1968
3 Savile Row Mayfair Siège d’Apple et concert sur le toit du 30 janvier 1969

Mayfair, le quartier des débuts et de la fin

Une coïncidence frappe quand on regarde cette carte. Mayfair est le quartier du début et de la fin de la vie commune des Beatles à Londres. En 1963, ils y partagent un appartement à Green Street. En 1969, à moins de deux kilomètres de là, ils montent sur le toit du 3 Savile Row pour leur dernier concert public. Entre les deux, six années, quatre maisons de banlieue, deux maisons de ville et une douzaine d’albums.

Ce que vaut une adresse Beatles

La prime de provenance, version londonienne

La vente du 57 Green Street s’inscrit dans un automne où le patrimoine des Beatles se négocie partout. À Liverpool, une clé de la maison d’enfance de Paul McCartney a été adjugée 6 100 livres, comme le raconte notre article sur la clé du 20 Forthlin Road, et la maison où Paul a tenu l’une de ses premières guitares est aux enchères, comme nous l’expliquons dans notre enquête sur le 43 Elswick Street. Toujours à Liverpool, le bâtiment du centre Beatles de Penny Lane est à vendre, comme le détaille notre article sur Penny Lane. Et en Floride, la presse vient de rappeler l’histoire de la villa de John et Yoko à Palm Beach, que nous racontons dans notre dossier sur El Solano.

Dans tous ces cas, la même question revient : combien vaut le nom des Beatles ? La réponse diffère selon les marchés. À Liverpool, où les prix immobiliers sont modestes, la provenance peut multiplier la valeur d’une petite maison. En Floride ou à Mayfair, où les prix sont déjà parmi les plus élevés du monde, elle pèse proportionnellement beaucoup moins. Une rénovation de luxe, une adresse centrale, un ascenseur et l’air conditionné comptent davantage dans le prix final que quelques semaines de présence des Beatles à l’étage supérieur, soixante-trois ans plus tôt.

L’argument de vente plutôt que le prix

La provenance joue pourtant un rôle : elle fait parler du bien. Une annonce ordinaire de Mayfair n’aurait jamais fait le tour de la presse internationale, de Mansion Global aux sites australiens et russes. Celle du 57 Green Street l’a fait, en quelques jours. Pour une agence, c’est une visibilité inestimable, et pour un acheteur fortuné, une histoire à raconter. L’agence Wetherell connaît bien ce mécanisme : elle avait déjà mis en vente, il y a quelques années, une maison de Charles Street, à Mayfair, présentée comme ayant servi de refuge aux Beatles grâce à Brian Epstein. Le site a consacré un dossier plus large aux records des objets des Beatles dans son enquête sur les enchères.

Combien coûte le mètre carré de Beatles ?

Au prix demandé, l’appartement du 57 Green Street revient à environ 37 000 livres le mètre carré. C’est un niveau élevé, mais pas exceptionnel pour un appartement rénové de Mayfair, l’un des marchés les plus chers d’Europe. Flat L, l’appartement des Beatles proprement dit, s’était vendu 1,3 million de livres en 2010, à une époque où le marché londonien sortait à peine de la crise financière. On ne connaît pas sa valeur actuelle. Pour un collectionneur, c’est pourtant lui, et non l’étage inférieur, qui porterait la véritable charge historique.

Pas de plaque bleue à Green Street

Les plaques de Lennon à Londres

Il n’y a aucune plaque sur la façade du 57 Green Street. English Heritage a choisi d’honorer John Lennon à une autre adresse : le 34 Montagu Square, à Marylebone, où il a vécu avec Yoko Ono à partir de juillet 1968. La plaque bleue a été dévoilée par Yoko en 2010. Ce choix s’explique : les plaques d’English Heritage distinguent les lieux où une personnalité a vécu ou travaillé de manière significative, et Montagu Square, où Lennon a travaillé sur l’Album blanc et sur ses premières collaborations avec Yoko, répond mieux à ce critère qu’un dortoir de quelques semaines.

Correctif factuel n° 6 — Une erreur dans la notice d’English Heritage

La notice consacrée à John Lennon sur le site d’English Heritage présente 1963 comme l’année où les Beatles ont publié leur premier single britannique, Love Me Do. Le single est en réalité sorti le 5 octobre 1962. C’est en 1963 que les Beatles connaissent leurs premiers numéros un et s’installent à Londres, ce que la notice voulait sans doute dire. La même notice décrit correctement Flat L comme un appartement loué par Brian Epstein pour les quatre musiciens, qu’ils utilisaient surtout pour dormir entre deux concerts, et situe l’installation de John à Emperor’s Gate en novembre 1963.

Hendrix et Haendel, les voisins de Brook Street

Mayfair n’oublie pas pour autant ses musiciens. À quelques rues de Green Street, sur Brook Street, deux plaques bleues voisines honorent deux compositeurs que deux siècles séparent : Georg Friedrich Haendel, qui a vécu au 25 de 1723 à sa mort en 1759, et Jimi Hendrix, qui a vécu au 23 en 1968 et 1969. La maison est aujourd’hui un musée. Hendrix, qui avait brièvement occupé l’appartement de Ringo à Montagu Square, fait ainsi le lien entre les Beatles et la tradition musicale du quartier.

Une promenade Beatles à Mayfair et Marylebone

De Green Street à Savile Row

Le 57 Green Street peut constituer le point de départ d’une promenade à pied sur les traces des Beatles dans l’ouest de Londres. On part de Green Street, que l’on longe jusqu’à North Audley Street. En remontant vers le nord, on traverse Oxford Street pour gagner Manchester Square, où se trouvait EMI House, le siège de la maison de disques. C’est dans la cage d’escalier de cet immeuble, aujourd’hui transformé, qu’Angus McBean a photographié les Beatles penchés au-dessus de la rampe pour la pochette de Please Please Me. La parenté avec la photo de Green Street du Beatles Book est troublante.

On continue vers Wimpole Street, à l’est, pour voir de l’extérieur la maison des Asher, au 57. Puis on redescend vers le sud, à travers Mayfair, jusqu’à Savile Row, la rue des tailleurs, où le numéro 3 abritait le siège d’Apple. C’est sur son toit que les Beatles ont donné leur dernier concert, le 30 janvier 1969. L’ensemble du parcours tient en une heure et demie de marche tranquille.

Prolonger vers St John’s Wood

Ceux qui ont encore de l’énergie peuvent prendre le métro jusqu’à St John’s Wood pour rejoindre les studios d’Abbey Road et le passage piéton le plus photographié du monde, puis passer devant le 7 Cavendish Avenue, la maison de Paul McCartney, que l’on regarde depuis la rue, sans s’attarder. Le site propose aussi un parcours complet à Liverpool, dans sa promenade sur les traces des Beatles à Liverpool.

Respecter les riverains

Une précaution s’impose. Le 57 Green Street, comme la plupart des adresses de cette liste, est un immeuble d’habitation. On le photographie depuis le trottoir, on ne sonne pas, on ne s’assoit pas sur les marches, et l’on évite les groupes bruyants. Les habitants de ces rues ont vu passer des générations de pèlerins ; c’est en partie à leur patience que l’on doit de pouvoir encore s’y arrêter.

La bande-son de Green Street

Dix chansons de l’automne 1963

Les quelques semaines de Flat L correspondent à l’une des périodes les plus créatives et les plus intenses du groupe. Voici dix chansons pour les accompagner, toutes enregistrées ou publiées pendant l’été et l’automne 1963.

  1. She Loves You : le single de l’été, sorti le 23 août 1963, qui déclenche la vague.
  2. I’ll Get You : sa face B, avec ses harmonies serrées, que le site analyse dans son histoire des harmonies vocales des Beatles.
  3. I Want to Hold Your Hand : enregistrée le 17 octobre 1963, écrite au sous-sol de Wimpole Street.
  4. This Boy : la face B, hommage de Lennon aux harmonies de Smokey Robinson.
  5. It Won’t Be Long : la chanson qui ouvre With the Beatles.
  6. All My Loving : la chanson de Paul écrite, selon lui, dans un bus de tournée, et l’un des premiers chefs-d’œuvre de son écriture.
  7. Don’t Bother Me : la première chanson de George Harrison publiée par les Beatles, écrite à l’été 1963.
  8. All I’ve Got to Do : Lennon à la manière de la soul américaine.
  9. Money (That’s What I Want) : la reprise de la Motown qui clôt l’album.
  10. I Wanna Be Your Man : la chanson offerte aux Rolling Stones et chantée par Ringo, que le site évoque aussi dans son enquête sur les chansons écrites pour d’autres.

Vivre comme un Beatle à l’automne 1963

Une vie en mouvement perpétuel

Pour comprendre pourquoi Flat L n’a jamais été un vrai foyer, il faut se représenter ce qu’était la vie d’un Beatle à l’automne 1963. Le groupe ne s’appartient plus. Les journées commencent tard et finissent plus tard encore. Un matin en studio à Abbey Road, un après-midi d’enregistrement pour la BBC, une soirée sur la scène d’un cinéma de province à plusieurs heures de route, un retour en voiture au milieu de la nuit. Le lendemain, on recommence ailleurs. Entre juin et décembre 1963, les Beatles ne passent presque jamais deux nuits de suite au même endroit.

Dans ce rythme, l’appartement de Green Street ressemble davantage à une loge permanente qu’à une maison. On y laisse des vêtements de scène, des guitares, des piles de courrier de fans que personne n’a le temps d’ouvrir. On y dort quand on peut. On n’y reçoit guère, on n’y cuisine sans doute pas beaucoup. La vie domestique, si l’on peut dire, est assurée par deux hommes qui deviennent indispensables : Neil Aspinall, l’ami d’école de Paul et de George devenu le road manager du groupe dès 1961, et Mal Evans, ancien videur du Cavern Club, recruté à l’été 1963 pour porter le matériel et veiller sur les musiciens.

La BBC, l’autre maison

En 1963, la radio publique britannique est le premier débouché des Beatles. Le groupe y enregistre des dizaines de sessions, pour Saturday Club, pour Easy Beat, et surtout pour sa propre émission hebdomadaire, Pop Go the Beatles, diffusée pendant l’été. Ces enregistrements se font dans les studios de la BBC, à Londres, souvent en une seule prise, avec des reprises de rock and roll que le groupe ne gravera jamais en studio. Une partie de ces sessions a été publiée en 1994 sur Live at the BBC, puis en 2013 sur On Air. Ce sont, au sens propre, les enregistrements des semaines de Green Street : on y entend un groupe qui joue tous les jours, qui plaisante avec les animateurs, et qui ne dort pas beaucoup.

Le statut d’une célébrité de 1963

Il faut aussi rappeler que la célébrité de 1963 n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Il n’existe ni service de sécurité privé, ni chauffeurs attitrés en permanence, ni attachés de presse en nombre. Les Beatles se déplacent dans une Austin Princess conduite par Neil Aspinall, ils sortent parfois à pied dans le West End, ils vont au cinéma ou au restaurant comme n’importe qui. C’est précisément cette accessibilité qui disparaît pendant l’automne 1963 : en quelques semaines, il devient impossible de sortir de Green Street sans être reconnu. La Beatlemania, avant d’être une vague de disques vendus, est d’abord ce basculement de la vie quotidienne.

Les fans devant la porte : une histoire qui se répète

De Green Street à Emperor’s Gate

Le siège de Green Street par les admiratrices n’est que le premier d’une longue série. À Emperor’s Gate, où John s’installe en novembre 1963, les fans découvrent l’adresse en quelques jours et campent dans l’escalier de l’immeuble. Cynthia Lennon racontera plus tard la difficulté de sortir faire les courses avec un bébé en poussette au milieu d’une foule d’adolescentes. C’est l’une des raisons qui pousseront la famille à quitter Londres pour Weybridge, en juillet 1964, derrière les grilles d’une grande propriété.

Wimpole Street et Cavendish Avenue

À Wimpole Street, Paul McCartney bénéficie d’abord d’une relative discrétion : peu de fans imaginent que le Beatle le plus courtisé vit dans une chambre de bonne chez les parents de sa petite amie. Le secret ne dure pas. Des admiratrices finissent par guetter devant la maison des Asher. Plus tard, à Cavendish Avenue, à partir de 1966, puis devant les studios d’Abbey Road, se forme un groupe d’habituées que George Harrison surnommera les Apple Scruffs, et qui monteront la garde pendant des années, par tous les temps. Harrison leur consacrera même une chanson sur All Things Must Pass, en 1970.

Ce que Green Street a appris aux Beatles

Green Street a en quelque sorte servi de leçon. Les Beatles ont compris, dès l’automne 1963, qu’aucune adresse londonienne ne pouvait rester secrète. D’où l’exode vers le Surrey de John, George et Ringo, où les grandes propriétés offraient des murs, des grilles et de la distance. Seul Paul, attaché à la vie culturelle de Londres, aux théâtres, aux galeries, à la scène artistique que lui faisait découvrir la famille Asher, a choisi de rester en ville. Ce choix, souvent souligné par ses biographes, a nourri une partie de son œuvre des années 1965 à 1967, de l’avant-garde londonienne aux bandes magnétiques de Revolver.

Le Beatles Book, le magazine de l’escalier

Un magazine officiel, une idée nouvelle

La photographie de l’escalier de Green Street n’a pas été publiée n’importe où. Elle fait la couverture du Beatles Book, le premier magazine mensuel entièrement consacré à un groupe de pop, lancé en août 1963 par l’éditeur Sean O’Mahony, qui signait ses textes sous le pseudonyme de Johnny Dean. L’idée, approuvée par Brian Epstein, est simple : donner chaque mois aux fans des photos exclusives, des nouvelles du groupe, des réponses à leurs lettres. Les Beatles y collaborent, et les photographes du magazine, au premier rang desquels Leslie Bryce, les suivent en tournée, en studio et parfois chez eux.

Une source précieuse pour les historiens

Le Beatles Book a paru chaque mois jusqu’en décembre 1969, puis a été relancé à partir de 1976 avec des rééditions et de nouveaux contenus, jusqu’au début des années 2000. Pour les historiens, il est une mine : il contient des centaines de photographies prises dans les coulisses, des comptes rendus de séances, des détails sur la vie quotidienne du groupe que l’on ne trouve nulle part ailleurs. C’est grâce à lui que l’on sait à quoi ressemblait la cage d’escalier du 57 Green Street en 1963. Les numéros d’époque, et en particulier ceux de 1963, sont aujourd’hui recherchés par les collectionneurs.

Deux escaliers, deux images

On ne peut s’empêcher de rapprocher la couverture de décembre 1963 de la pochette de Please Please Me, photographiée par Angus McBean en mars 1963 dans la cage d’escalier d’EMI House, à Manchester Square. Dans les deux cas, les quatre Beatles se penchent au-dessus d’une rampe et regardent vers le bas. Le procédé, devenu un des clichés de l’iconographie du groupe, sera repris en 1969, au même endroit et par le même photographe, pour une image qui servira finalement à la compilation 1967-1970. Entre l’escalier d’EMI et celui de Green Street, il n’y a que quelques centaines de mètres à pied.

Mayfair et les Beatles après 1963

Le quartier des galeries et des boutiques

Les Beatles n’ont pas quitté Mayfair en quittant Green Street. Le quartier reste, pendant toutes les années 1960, l’un de leurs terrains de jeu. Paul y fréquente les galeries d’art, et en particulier celle de Robert Fraser, sur Duke Street, l’un des grands marchands de l’avant-garde londonienne, qui jouera un rôle central dans la conception de la pochette de Sgt. Pepper. C’est dans une galerie voisine, l’Indica, à Mason’s Yard, dans le quartier de St James’s, que John Lennon rencontre Yoko Ono le 9 novembre 1966, à la veille de l’ouverture de son exposition.

Apple sur Savile Row

En juillet 1968, Apple Corps, la société fondée par les Beatles, s’installe au 3 Savile Row, au cœur du quartier des tailleurs, dans une maison géorgienne achetée pour l’occasion. Les bureaux d’Apple deviennent pendant deux ans le centre de la vie du groupe, avec leur studio au sous-sol, leurs bureaux de presse et leur foule de visiteurs. C’est sur le toit de cette maison que les Beatles donnent leur dernier concert, le 30 janvier 1969, pendant les séances qui deviendront Let It Be. Cinq ans et demi après Flat L, la boucle de Mayfair se referme.

Une histoire qui reste à raconter

Il est frappant de constater qu’aucune plaque, aucun panneau, aucun parcours officiel ne relie aujourd’hui ces adresses. Londres honore ses Beatles par quelques plaques bleues, par le passage piéton d’Abbey Road et par la mémoire des fans. Le reste de leur géographie, Green Street, Wimpole Street, Emperor’s Gate, Whaddon House, se découvre à pied, guide en main. La mise en vente du 57 Green Street aura au moins eu ce mérite : rappeler que l’histoire des Beatles s’est aussi écrite dans des immeubles ordinaires, derrière des portes que l’on longe sans y penser.

Les Beatles et l’argent en 1963

Des vedettes encore loin d’être riches

Il serait tentant d’imaginer quatre jeunes millionnaires s’offrant un appartement de luxe à Mayfair. La réalité de 1963 est différente. Les Beatles sont célèbres bien avant d’être riches. Leurs revenus proviennent des cachets de concerts, qui augmentent rapidement au fil de l’année, des passages à la radio et à la télévision, et des droits sur les disques, qui ne sont versés qu’avec retard et selon un contrat avec EMI très peu favorable aux artistes : un penny par disque vendu, à partager entre les quatre, selon le contrat de 1962. Brian Epstein, de son côté, prélève une commission de 25 % sur les revenus du groupe.

C’est pourquoi Flat L est loué par l’organisation d’Epstein et non acheté par les musiciens. Il s’agit d’un appartement meublé, dont le loyer est pris en charge comme une dépense professionnelle. Rien, à cette date, ne permet aux Beatles d’investir dans l’immobilier londonien. Les premières grandes acquisitions viendront en 1964, avec Kenwood pour John et Kinfauns pour George, une fois l’Amérique conquise.

Northern Songs, l’autre fortune

L’autre source de revenus, appelée à devenir la plus importante, ce sont les droits d’auteur. En février 1963, Lennon et McCartney fondent avec l’éditeur Dick James et Brian Epstein la société Northern Songs, chargée de gérer leur catalogue. Chaque chanson écrite à Wimpole Street, dans un bus de tournée ou dans une chambre de Green Street rapporte désormais des droits d’édition. Cette société, introduite en Bourse en 1965 puis perdue par les Beatles en 1969 au profit d’ATV, est au cœur de l’histoire financière du groupe. Le site a raconté une partie de cette histoire dans son enquête sur le catalogue parallèle de Lennon et McCartney.

De Flat L aux grandes propriétés

Le contraste est saisissant. En septembre 1963, les quatre Beatles partagent un appartement meublé loué par leur manager. Un an plus tard, John possède une grande maison de style Tudor dans le Surrey, George un bungalow avec piscine à Esher, et Paul s’apprête à acheter une maison à St John’s Wood. En 1969, John achètera Tittenhurst Park, un domaine de près de trente hectares. Et en 1980, comme le raconte notre dossier sur El Solano, il possédera une villa sur l’océan en Floride. Flat L est le point de départ de cette trajectoire immobilière vertigineuse.

Combien vaudrait Flat L aujourd’hui ?

Une question sans réponse officielle

L’appartement des Beatles proprement dit n’est pas sur le marché. Sa dernière vente connue remonte à 2010, pour 1,3 million de livres, à un moment où le marché londonien du luxe se relevait à peine de la crise financière de 2008. Depuis, les prix de Mayfair ont connu des hauts et des bas, portés par les investisseurs étrangers puis freinés par la fiscalité sur les résidences de luxe et les incertitudes du Brexit.

Ce que suggèrent les ventes voisines

Si l’on applique à Flat L le niveau de prix de l’appartement aujourd’hui proposé à l’étage inférieur, soit environ 37 000 livres le mètre carré, et si l’on suppose une surface comparable, on aboutirait à un ordre de grandeur de plusieurs millions de livres. Mais ce calcul n’a qu’une valeur indicative : l’état de l’appartement, sa surface exacte et son agencement, sans doute différents de ceux de 1963 comme de ceux de l’étage inférieur, pèseraient beaucoup plus dans un prix réel que l’arithmétique. Seule certitude : un appartement présenté comme “l’appartement où les quatre Beatles ont vécu ensemble” attirerait, s’il était mis en vente, une attention médiatique mondiale, et sans doute des acheteurs prêts à payer la différence.

Le précédent de Montagu Square

Les ventes d’autres adresses londoniennes des Beatles donnent une idée de cet intérêt. L’appartement du 34 Montagu Square, où Ringo a vécu, où Jimi Hendrix a séjourné et où John et Yoko ont emménagé en 1968, est l’une des adresses les plus documentées de l’histoire du groupe. Ses ventes successives ont toujours été accompagnées d’articles dans la presse du monde entier. Le même phénomène se produirait pour Flat L. C’est la force et la limite de la provenance : elle fait du bruit, mais elle ne fixe pas le prix à elle seule.

Et s’ils avaient continué à vivre ensemble ?

Une expérience trop courte pour être jugée

On peut se demander ce qu’aurait été l’histoire des Beatles si l’expérience de Green Street avait duré. La question n’a guère de sens historique : elle n’a jamais été envisagée comme un projet durable. Epstein cherchait un pied-à-terre pratique, pas une communauté. Et les quatre musiciens, qui passaient déjà l’essentiel de leurs journées ensemble sur scène, en studio et sur la route, n’avaient aucune envie de partager aussi leurs soirées et leurs nuits. Il est même probable que la séparation rapide de leurs logements a contribué à la longévité du groupe : chacun avait un endroit où se retirer.

Ce que dit la dispersion

La manière dont les Beatles se sont dispersés en quelques semaines dit beaucoup de leurs personnalités. John, le premier à partir, choisit la famille, ou du moins le devoir familial, et une forme de retrait qui le conduira bientôt à Kenwood. Paul choisit Londres, la culture, et une famille d’adoption cultivée qui l’ouvre à un monde nouveau. George et Ringo, les plus jeunes en âge de Beatle et les plus proches l’un de l’autre à cette époque, restent ensemble un moment, puis s’établissent chacun avec sa compagne. Cette géographie annonce, de loin, celle des années 1966-1969, où le groupe ne se retrouvera plus guère qu’au studio.

Le symbole plutôt que la réalité

Reste que Flat L a pris, avec le temps, une valeur de symbole que les faits ne justifient qu’en partie. Il est le seul toit qu’ils aient partagé tous les quatre, au moment exact où ils devenaient ce qu’ils allaient être pour le monde entier. C’est cette coïncidence, plus que la durée du séjour, qui donne son poids à l’adresse. C’est aussi ce que vend, en creux, l’annonce de 4,5 millions de livres : non pas un appartement des Beatles, mais la proximité d’un moment où tout a commencé.

Chronologie

Date Événement
1908 Naissance d’Ian Fleming dans Green Street
5 octobre 1962 Sortie de Love Me Do, premier single des Beatles
8 avril 1963 Naissance de Julian Lennon
Avril 1963 Paul McCartney rencontre Jane Asher au Royal Albert Hall
Été 1963 Les Beatles logent à l’hôtel President, à Bloomsbury
Août 1963 Lancement du Beatles Book, magazine officiel du groupe
23 août 1963 Sortie de She Loves You
Septembre 1963 Installation des quatre Beatles à Flat L, 57 Green Street
13 octobre 1963 Sunday Night at the London Palladium ; naissance du mot Beatlemania
17 octobre 1963 Enregistrement de I Want to Hold Your Hand
24-31 octobre 1963 Tournée en Suède ; retour triomphal à Londres
4 novembre 1963 Royal Variety Performance au Prince of Wales Theatre
Novembre 1963 John s’installe à Emperor’s Gate ; Paul chez les Asher
22 novembre 1963 Sortie de With the Beatles
29 novembre 1963 Sortie de I Want to Hold Your Hand au Royaume-Uni
Décembre 1963 La photo de l’escalier de Green Street fait la couverture du Beatles Book
Début 1964 George et Ringo s’installent à Whaddon House, Knightsbridge
17 juillet 1964 George achète Kinfauns ; la même année, John part pour Kenwood
30 janvier 1969 Concert sur le toit du 3 Savile Row, à Mayfair
2010 Flat L vendu 1,3 million de livres ; plaque bleue de Lennon à Montagu Square
2023 Un autre appartement de l’immeuble vendu 2,8 millions de livres
2025 L’appartement aujourd’hui en vente change de mains pour 2,4 millions de livres
Août 2026 Mise en vente par Wetherell à 4,5 millions de livres
13 octobre 2026 Mansion Global révèle la vente

Pour aller plus loin

À voir et à écouter sur YouTube

Les disques de l’automne 1963

  • The Beatles, With the Beatles : l’album du 22 novembre 1963, en vinyle et CD.
  • The Beatles, Please Please Me : le premier album, et sa pochette de l’escalier d’EMI House, en vinyle et CD.
  • The Beatles, 1962-1966 : la compilation rouge, avec She Loves You et I Want to Hold Your Hand, en vinyle et CD.
  • The Beatles, Past Masters : les singles et faces B hors albums, dont She Loves You, I’ll Get You et This Boy, en CD et vinyle.
  • The Beatles, Live at the BBC et On Air : les émissions de radio de 1963, enregistrées pendant les semaines de Green Street, en CD et vinyle.
  • The Beatles, 1 : la compilation des numéros un, en vinyle et CD.

Les livres

  • Mark Lewisohn, Tune In : la référence absolue sur les années qui mènent à 1963, en livre.
  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle : le jour par jour de la carrière du groupe, en livre.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now : les années Wimpole Street racontées avec Paul, en livre.
  • Cynthia Lennon, John : les mémoires de la première femme de John, d’Emperor’s Gate à Kenwood, en livre.
  • Guides des lieux des Beatles à Londres : pour préparer une promenade de Green Street à Abbey Road, en livre.
  • Hunter Davies, The Beatles : la biographie autorisée de 1968, écrite avec les quatre, en livre.
  • Philip Norman, Shout! : le grand récit de la Beatlemania, en livre.
  • The Beatles Book Monthly : les rééditions et numéros d’époque du magazine officiel, en magazine et recueil.

Questions fréquentes

Où les quatre Beatles ont-ils vécu ensemble à Londres ?

À Flat L, l’appartement du dernier étage du 57 Green Street, à Mayfair, loué par Brian Epstein à l’automne 1963. C’est le seul logement londonien qu’ils aient partagé tous les quatre.

Combien de temps y sont-ils restés ?

Quelques semaines pour John et Paul, de septembre à novembre 1963. George et Ringo y sont restés un peu plus longtemps, jusqu’au début de 1964.

L’appartement des Beatles est-il à vendre ?

Non. L’appartement en vente est un autre appartement du même immeuble, situé sous Flat L. Flat L s’était vendu 1,3 million de livres en 2010.

Quel est le prix de l’appartement en vente ?

4,5 millions de livres, soit environ 5,9 millions de dollars, pour un trois-chambres d’environ 120 m² entièrement rénové.

Combien s’était-il vendu auparavant ?

2,4 millions de livres l’année précédente, selon les registres immobiliers cités par Mansion Global.

Pourquoi les Beatles ont-ils quitté Green Street si vite ?

Parce que John voulait vivre avec sa femme et son fils, que Paul s’installait chez la famille de Jane Asher, et que les fans avaient découvert l’adresse. L’appartement servait surtout de lieu où dormir entre deux concerts.

Où John Lennon est-il allé ensuite ?

Au 13 Emperor’s Gate, à Kensington, avec Cynthia et Julian, en novembre 1963, puis à Kenwood, à Weybridge, en juillet 1964.

Où Paul McCartney est-il allé ensuite ?

Chez les parents de Jane Asher, au 57 Wimpole Street, à Marylebone, avant d’acheter en 1965 une maison au 7 Cavendish Avenue, à St John’s Wood.

Où George Harrison et Ringo Starr sont-ils allés ?

À Whaddon House, à Knightsbridge, au début de 1964, puis chacun dans le Surrey : George à Kinfauns, à Esher, Ringo à Weybridge après son mariage en 1965.

Y a-t-il une plaque bleue au 57 Green Street ?

Non. La plaque bleue de John Lennon se trouve au 34 Montagu Square, où il a vécu avec Yoko Ono en 1968.

Peut-on visiter l’immeuble ?

Non. C’est un immeuble d’habitation privé, que l’on peut seulement voir depuis la rue.

Qui d’autre a vécu dans Green Street ?

L’écrivain Ian Fleming, le créateur de James Bond, y est né en 1908, et le batteur de The Police, Stewart Copeland, y vivait à la fin des années 1970.

Sources et références

Sur la vente : Mansion Global, Liz Lucking, 13 octobre 2026 ; agence Wetherell, communiqué et brochures ; Elite Agent, octobre 2026 ; Rightmove, brochure Wetherell.

Sur l’immeuble et la rue : Stuff About London, “When I Get Home – the Beatles’ Mayfair Pad” ; Wetherell, fiches Green Street ; Free Tours by Foot, “Where did the Beatles live in London”.

Sur Flat L et la dispersion : English Heritage, notice des plaques bleues consacrée à John Lennon ; Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle et Tune In ; Barry Miles, Many Years From Now ; Cynthia Lennon, John ; Hunter Davies, The Beatles.

Sur l’automne 1963 : Official Charts Company ; Beatles Book Monthly, décembre 1963 ; archives de la presse britannique.

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