Les harmonies vocales des Beatles : des Everly Brothers à Because, l’histoire d’un chant à trois voix jusqu’aux neuf voix d’Abbey Road
On reconnaît les Beatles en trois secondes, souvent avant même d’avoir identifié la chanson. Ce n’est pas un riff ni un son de batterie qui les trahit, mais une manière de chanter ensemble : deux voix serrées comme celles des Everly Brothers, un cri en fausset partagé, un accord final à trois voix, un chœur qui répond au chanteur principal. Les harmonies vocales sont la signature la plus constante des Beatles, de leurs nuits de Hambourg à leur dernière séance commune à Abbey Road. Elles culminent en août 1969 avec Because, où John Lennon, Paul McCartney et George Harrison superposent trois fois la même harmonie à trois voix pour former un chœur de neuf voix. Voici l’histoire complète de cet art du chant collectif : ses sources américaines, ses techniques, ses grandes étapes chanson par chanson, ses outils de studio, la rivalité avec les Beach Boys, l’enregistrement de Because, ce qu’il en reste après la séparation, et six correctifs sur les idées reçues les plus répandues.
En bref
- Le sujet : les harmonies vocales des Beatles, de 1957 à 1969, et leur héritage jusqu’à Now and Then en 2023.
- Les sources : les Everly Brothers, Buddy Holly, les groupes vocaux noirs américains, les girl groups et la Motown, apprises par imitation à Liverpool et à Hambourg.
- Les chanteurs : Lennon, McCartney et Harrison se partagent les voix ; Ringo Starr chante rarement les harmonies.
- Le sommet : Because, enregistrée du 1er au 5 août 1969 : trois voix chantées trois fois, soit neuf voix. Nous racontons l’histoire de la chanson elle-même dans notre article sur Because, la chanson préférée de George Harrison.
- Six correctifs factuels rectifient les erreurs les plus courantes.
Sommaire
Pourquoi les harmonies sont la vraie signature des Beatles
Un groupe vocal avant d’être un groupe de rock
On présente généralement les Beatles comme un groupe de guitares, une basse, une batterie, et deux auteurs de génie. On oublie qu’ils étaient d’abord trois chanteurs. Dans la plupart des groupes de leur époque, il y avait un chanteur et des musiciens qui l’accompagnaient. Chez les Beatles, il y avait trois voix principales capables de chanter seules, et de chanter ensemble. Cette particularité est rare. Elle explique en grande partie leur succès immédiat.
Les harmonies ne sont pas, chez eux, un ornement ajouté au refrain. Elles sont souvent la chanson elle-même. Dans She Loves You, c’est le cri partagé qui accroche l’oreille. Dans This Boy, c’est l’accord à trois voix. Dans Nowhere Man, c’est l’ouverture chantée sans aucun instrument. Dans Because, ce sont neuf voix superposées. Retirer les harmonies de ces chansons, ce serait leur retirer leur identité.
Trois voix, trois timbres
La force des harmonies des Beatles tient aussi à la différence des trois voix. Celle de Lennon est nasale, mordante, avec un grain qui tranche. Celle de McCartney est souple, capable de monter très haut, de passer du velours au cri. Celle de Harrison, plus sombre et plus discrète, occupe souvent le milieu de l’accord. Mêlées, ces trois voix ne fusionnent pas tout à fait. On les entend chacune, et c’est ce frottement qui donne au son des Beatles sa texture particulière.
Ringo Starr, lui, chante peu les harmonies. Il a ses chansons, une par album en moyenne, et participe aux chœurs collectifs, mais il n’est presque jamais l’une des trois voix de l’accord. Quand on parle du chant à trois des Beatles, on parle de John, Paul et George.
Les sources : ce que les Beatles ont appris en écoutant
Les Everly Brothers, le modèle du chant à deux
La première école vocale de Lennon et McCartney, ce sont les Everly Brothers. Don et Phil Everly chantent à deux voix, très proches, souvent en tierces parallèles, avec une fusion qui donne l’impression d’une seule voix dédoublée. Leurs succès de la fin des années 1950, de Bye Bye Love à All I Have to Do Is Dream, sont des leçons de chant à deux que les adolescents de Liverpool apprennent par cœur.
Lennon et McCartney se rêvent alors en Everly Brothers anglais. En avril 1960, ils se produisent même en duo, sous le nom de Nerk Twins, dans un pub de Caversham, près de Reading, tenu par une cousine de McCartney et son mari. Ce goût du chant à deux restera jusqu’à la fin : en 1969, Two of Us, chantée par Lennon et McCartney face à face sur un même micro, est un hommage direct aux Everly.
L’influence se fait entendre dès le premier grand succès. Pour Please Please Me, Lennon a expliqué s’être inspiré de Cathy’s Clown, des Everly Brothers. On y entend une technique que le groupe utilisera souvent : une voix tient une note aiguë pendant que l’autre descend, ce qui crée une tension et un mouvement à l’intérieur même du chant.
Buddy Holly et le rock’n’roll vocal
Buddy Holly est l’autre grand modèle. Il chante, écrit, joue de la guitare, et son groupe, les Crickets, l’accompagne de chœurs simples et efficaces. Les Beatles empruntent leur nom en hommage aux Crickets et reprennent ses chansons dès les Quarrymen. Leur premier enregistrement privé, en 1958, est une reprise de That’ll Be the Day. Nous avons raconté cette dette dans notre dossier sur Buddy Holly et les Beatles.
Les groupes vocaux noirs, les girl groups et la Motown
La troisième source est la plus importante et la plus souvent sous-estimée : la musique vocale noire américaine. Les Beatles reprennent les Isley Brothers (Twist and Shout), les Shirelles (Boys, Baby It’s You), les Cookies (Chains), les Marvelettes (Please Mr. Postman), les Miracles de Smokey Robinson (You Really Got a Hold on Me). Ces groupes leur apprennent le jeu de questions et de réponses entre le chanteur et le chœur, hérité du gospel, les chœurs en onomatopées, les fins d’accord à plusieurs voix.
Le choix de reprendre des chansons de girl groups est significatif. Peu de groupes masculins britanniques de l’époque osent chanter des chansons écrites pour des voix de femmes. Les Beatles le font sans gêne, et en retiennent une façon de chanter le chœur plus aérienne, plus mélodique, que celle du rock’n’roll blanc. Smokey Robinson, en particulier, deviendra pour Lennon un modèle de chanteur, et pour le groupe un modèle d’harmonies.
Little Richard et le cri en fausset
Un dernier emprunt devient une marque de fabrique : le cri aigu en fausset, ce hurlement joyeux que Little Richard lançait dans ses chansons. McCartney sait l’imiter à la perfection, et les Beatles en font un signal collectif. Dans She Loves You ou I Want to Hold Your Hand, il est chanté à deux, souvent accompagné du célèbre mouvement de tête qui déclenchait les cris dans les salles. Ce qui était chez Little Richard une explosion individuelle devient chez les Beatles un geste de groupe.
Hambourg et le Cavern : apprendre à chanter fort et juste
Des nuits de huit heures
Entre 1960 et 1962, les Beatles jouent à Hambourg, dans des clubs du quartier de Sankt Pauli, des sets qui durent parfois des heures, plusieurs soirs de suite. Il faut tenir, varier le répertoire, chanter par-dessus le bruit et l’indifférence d’un public venu boire. Cette école est rude, mais elle fixe une discipline : pour que trois voix tiennent dans un club bruyant, il faut s’écouter, trouver sa note sans hésiter, la tenir sans faiblir.
C’est là que se répartissent les rôles. Chacun a ses chansons, chacun apprend les harmonies des chansons des autres. Le groupe chante des dizaines de reprises, et chaque reprise est l’occasion d’apprendre une nouvelle manière d’agencer les voix. Quand ils entrent pour la première fois dans un studio d’enregistrement professionnel, ils ont des centaines d’heures de chant collectif derrière eux.
L’audition Decca et les débuts chez EMI
Le 1er janvier 1962, les Beatles passent une audition chez Decca. Le répertoire qu’ils choisissent, quinze chansons, montre déjà la place des harmonies : reprises de groupes vocaux, chansons à deux voix, chœurs en réponse. Decca les refuse, mais l’enregistrement est un document précieux sur leur manière de chanter avant la gloire, que nous avons détaillée dans notre analyse de l’audition Decca.
Quelques mois plus tard, George Martin les signe chez Parlophone. Lui qui a enregistré des disques d’humour, de jazz et de musique classique entend immédiatement ce que ces trois voix ont de particulier. Il deviendra le premier à les aider à organiser leurs harmonies en studio.
La grammaire vocale des Beatles
Les tierces et les quintes
La base des harmonies des Beatles est la tierce : deux voix séparées par l’intervalle le plus naturel à l’oreille, celui qui donne aux chansons leur douceur. C’est l’intervalle des Everly Brothers. Mais les Beatles y ajoutent souvent des quintes et des quartes, des intervalles plus ouverts, plus creux, qui donnent un son moins sucré, presque médiéval par moments. Cette alternance entre la chaleur des tierces et le vide des quintes est l’une des clés de leur son.
Le contre-chant
Les Beatles ne se contentent pas de faire suivre la mélodie à une deuxième voix, une tierce au-dessus ou en dessous. Ils inventent souvent un contre-chant, une seconde mélodie indépendante qui croise la première. Dans If I Fell, en 1964, la voix de McCartney ne suit pas celle de Lennon : elle trace sa propre ligne, qui se rapproche et s’éloigne de la mélodie principale. Le résultat est plus riche qu’une simple harmonie, et beaucoup plus difficile à chanter.
La question et la réponse
Héritée du gospel et des groupes vocaux noirs, la technique de la question et de la réponse consiste à faire répondre le chœur à la voix principale. Le chanteur lance une phrase, le chœur la reprend ou la commente. Twist and Shout en est l’exemple le plus brut. Help!, en 1965, en donne une version plus élaborée, où le chœur anticipe la voix principale au lieu de la suivre, comme un écho inversé.
Les chœurs en onomatopées
Les Beatles chantent souvent des syllabes sans sens, des sons de voyelles qui servent de tapis harmonique. Ces chœurs, empruntés aux groupes de doo-wop, deviennent chez eux de plus en plus élaborés. Dans Girl, en 1965, ils chantent une syllabe répétée qui est en réalité une plaisanterie de collégiens glissée dans une ballade. Dans Paperback Writer, en 1966, Lennon et Harrison chantent en arrière-plan une comptine française bien connue, Frère Jacques, que presque personne ne remarque.
L’unisson doublé
Enfin, il y a l’unisson : deux voix qui chantent exactement la même note. C’est la technique la plus simple et pourtant l’une des plus importantes pour le son des Beatles. Lennon, en particulier, n’aimait pas entendre sa voix seule. Il la faisait presque toujours doubler, c’est-à-dire chanter deux fois la même partie, les deux prises étant superposées. Cette habitude va pousser les ingénieurs d’Abbey Road à inventer une machine, comme on le verra.
Qui chante quoi : la répartition des voix
Lennon, la voix du centre
Dans les harmonies des Beatles, Lennon tient le plus souvent la mélodie, ou la voix du milieu. Son timbre, plus dur que celui de McCartney, ancre l’accord. Quand il chante une harmonie sous la voix principale d’un autre, il donne au chœur une épaisseur un peu rugueuse, qui empêche le son de devenir trop lisse. C’est aussi lui qui, le plus souvent, exige que sa voix soit doublée, ce qui fait de son chant un élément déjà collectif même quand il chante seul.
McCartney, la voix du haut
McCartney, doté de la tessiture la plus étendue, prend souvent la voix aiguë. Il est capable de tenir au-dessus de Lennon des notes que celui-ci ne pourrait pas atteindre, et de passer en fausset sans rupture. Cette capacité donne aux harmonies des Beatles leur brillance. Elle lui permet aussi d’inventer des contre-chants, comme dans If I Fell, plutôt que de se contenter de suivre la mélodie.
Harrison, la voix qui complète l’accord
Harrison est souvent décrit comme la troisième voix, celle qui vient compléter l’accord formé par les deux autres. Ce rôle, moins visible, est essentiel : c’est lui qui transforme un chant à deux en accord complet. Sa voix, plus sombre et plus discrète, se fond facilement dans l’ensemble. Il chante parfois la note la plus inattendue de l’accord, comme la sixte de She Loves You. Sans lui, les harmonies des Beatles resteraient celles d’un duo.
Une répartition qui n’est pas figée
Cette répartition n’a rien d’une règle. Selon les chansons, les rôles s’échangent : Lennon peut chanter au-dessus de McCartney, Harrison peut prendre la mélodie pendant que les deux autres l’entourent. Chaque auteur arrange souvent les voix de ses propres chansons, et les deux autres s’adaptent. C’est cette souplesse, acquise pendant des années de reprises à Hambourg, qui permet au groupe de varier ses couleurs vocales d’une chanson à l’autre.
Sur scène : des harmonies noyées dans les cris
Chanter sans s’entendre
De 1963 à 1966, les Beatles chantent devant des publics de plus en plus nombreux et de plus en plus bruyants. Les cris du public couvrent souvent la musique, et les systèmes de sonorisation de l’époque, conçus pour des salles bien plus petites, ne suffisent pas. Sur scène, les trois chanteurs ne s’entendent plus. Ils chantent de mémoire, en se fiant à leurs habitudes, sans pouvoir vérifier qu’ils sont justes.
Pour des musiciens qui avaient fait des harmonies leur signature, la situation est frustrante. Les enregistrements de concerts de cette période montrent un groupe qui tient remarquablement bien ses voix dans ces conditions, mais qui ne peut plus soigner les détails. Les chansons à trois voix les plus délicates, comme This Boy ou If I Fell, deviennent des épreuves.
1966 : l’abandon de la scène
Le 29 août 1966, à Candlestick Park, à San Francisco, les Beatles donnent leur dernier concert payant. L’impossibilité de jouer et de chanter correctement sur scène fait partie des raisons de cet abandon, que nous avons racontées dans notre article sur la fin des tournées. Désormais, le studio devient le seul lieu où les Beatles peuvent travailler leurs voix. C’est l’une des raisons pour lesquelles leurs harmonies deviennent, à partir de Revolver, des constructions de studio qu’ils ne pourraient plus reproduire sur scène.
Revolver en porte la trace dès les premières séances : les chœurs de I’m Only Sleeping, que nous avons racontés dans notre histoire de I’m Only Sleeping, ou ceux de Here, There and Everywhere sont pensés pour le disque, pas pour la scène. Le duel entre Rubber Soul et Revolver, que nous avons analysé dans notre comparaison des deux albums, se joue aussi sur ce terrain : Rubber Soul est encore un disque de groupe vocal, Revolver est déjà un disque de studio.
Le rôle de George Martin dans le chant des Beatles
Un producteur qui écoute les voix
George Martin arrive dans l’histoire des Beatles avec une formation classique, une expérience de la musique chorale et des enregistrements de comédiens. Il n’impose pas sa manière de chanter au groupe, mais il l’aide à organiser ses idées. En studio, il suggère des notes, corrige des intervalles, propose d’ajouter ou de retirer une voix. Il sait aussi reconnaître quand le groupe a raison contre lui, comme pour l’accord final de She Loves You.
Du conseil à l’arrangement
Au fil des années, son rôle évolue. Dans les premières années, il est surtout l’oreille qui vérifie que tout est juste. À partir de 1965, il devient un véritable arrangeur, qui écrit des parties pour cordes, cuivres ou bois. Pour les voix, il intervient plus rarement, mais de manière décisive : Because est le cas le mieux documenté où il a indiqué aux chanteurs les notes à chanter. Nous avons raconté une autre de ses interventions célèbres, au clavier cette fois, dans notre article sur le solo de In My Life.
Une collaboration, pas une tutelle
Il serait faux de faire de Martin l’auteur des harmonies des Beatles. Elles viennent d’abord du groupe, de ses années de scène, de ses influences, de l’oreille de ses trois chanteurs. Martin les a aidées à s’épanouir en studio, à se fixer sur bande, à gagner en précision. Sa contribution est celle d’un musicien qui sait écouter et proposer, au service d’un groupe qui savait déjà ce qu’il voulait. Pour un tour d’horizon des chansons concernées, notre panorama des Beatles en 212 chansons offre une vue d’ensemble.
1963-1964 : les harmonies de la Beatlemania
Please Please Me et Twist and Shout
Le premier album, Please Please Me, est enregistré presque entièrement en une journée, le 11 février 1963. On y entend toute la palette vocale du groupe : les deux voix croisées de la chanson-titre, les reprises de girl groups chantées par Ringo (Boys) ou par Harrison (Chains), et pour finir Twist and Shout, enregistrée en une prise à la fin d’une journée épuisante. Lennon y crie d’une voix déchirée, et les deux autres lui répondent en montant par paliers, dans une progression vocale empruntée aux Isley Brothers qui reste l’un des moments les plus électrisants de leur discographie.
She Loves You et l’accord de sixte
Enregistrée le 1er juillet 1963, She Loves You est l’exemple parfait de l’harmonie comme signature. La chanson s’ouvre directement sur le refrain chanté à deux, et se termine par un accord à trois voix inhabituel : au lieu de finir sur un accord parfait, Harrison chante une sixte, une note qui donne à l’accord final une couleur un peu jazz, un peu suspendue.
Correctif factuel n° 1 — L’accord final de She Loves You n’est pas une idée de George Martin
On attribue souvent à George Martin, formé à la musique classique et au jazz, l’accord de sixte qui termine She Loves You. C’est l’inverse. Martin a raconté que cette fin lui avait paru démodée, digne des orchestres de danse des années 1940, et qu’il avait d’abord voulu la supprimer. Ce sont les Beatles qui ont insisté pour la garder, et ils avaient raison : elle est devenue l’une des fins les plus reconnaissables de leur répertoire. L’épisode montre que, dès 1963, le groupe savait ce qu’il voulait en matière d’harmonies, même face à son producteur.
This Boy, le chant à trois voix serrées
This Boy, face B de I Want to Hold Your Hand en novembre 1963, est la première grande démonstration du chant à trois voix serrées. Lennon, McCartney et Harrison y chantent ensemble presque d’un bout à l’autre, dans un style directement inspiré de Smokey Robinson et des groupes vocaux noirs. Seul le pont laisse Lennon chanter seul, dans un passage d’une intensité qu’il retrouvera rarement. Nous l’avons évoquée dans notre classement des plus belles chansons d’amour des Beatles.
This Boy est aussi une chanson difficile, que les Beatles chanteront pourtant sur scène et à la télévision. Elle prouve qu’ils maîtrisent déjà l’harmonie serrée en public, sans les facilités du studio.
If I Fell, le contre-chant
If I Fell, en 1964, sur A Hard Day’s Night, porte le chant à deux à un niveau de sophistication rarement atteint dans la pop. Lennon chante la mélodie, McCartney chante une ligne indépendante, qui croise la première et la tire vers le haut. Sur scène, la chanson est périlleuse : un léger décalage suffit à rendre l’ensemble faux. Les deux hommes la chantaient souvent en riant de leurs propres difficultés.
Yes It Is et la tentation du sacré
En février 1965, les Beatles enregistrent Yes It Is, face B de Ticket to Ride. C’est leur chanson à trois voix la plus ambitieuse depuis This Boy, avec des harmonies qui glissent d’un accord à l’autre et une couleur presque liturgique. Lennon la jugera plus tard sévèrement, la décrivant comme une tentative de réécrire This Boy. Elle annonce pourtant, avec quatre ans d’avance, la couleur de Because. Nous en parlons dans notre article sur Ticket to Ride.
1965-1966 : les harmonies deviennent des arrangements
Nowhere Man, l’ouverture sans instruments
Rubber Soul, en décembre 1965, marque un tournant. Les harmonies cessent d’être seulement des chœurs de refrain pour devenir des éléments d’arrangement à part entière. Nowhere Man en est le meilleur exemple : la chanson s’ouvre sur les trois voix seules, sans aucun instrument, pendant plusieurs secondes. C’est une audace rare en 1965, qui place le chant collectif au premier plan, avant même la guitare. Les trois voix y sont disposées de manière ouverte, avec des intervalles larges qui donnent une impression d’espace.
Paperback Writer et le dialogue avec l’Amérique
Au printemps 1966, Paperback Writer pousse plus loin le travail vocal. Les harmonies sont aiguës, en fausset, empilées en couches, et répondent à la voix principale de McCartney comme un chœur de commentaires. On y entend l’influence de ce qui se passe alors en Californie, chez les Beach Boys, dont les Beatles suivent les disques avec attention. Et dans le fond, Lennon et Harrison chantent leur comptine française, que l’on découvre seulement en écoutant les pistes séparées.
Here, There and Everywhere et l’ombre de Brian Wilson
En mai 1966 paraît Pet Sounds, des Beach Boys. McCartney en est bouleversé, en particulier par God Only Knows, qu’il citera souvent comme l’une des plus belles chansons jamais écrites. Quelques semaines plus tard, il écrit Here, There and Everywhere, enregistrée en juin 1966 pour Revolver. Les chœurs en fond, doux et prolongés, chantés par Lennon et Harrison, sont un hommage direct au style de Brian Wilson.
La rivalité entre les Beatles et les Beach Boys est l’une des plus fécondes de l’histoire de la pop. Rubber Soul a inspiré Pet Sounds, qui a inspiré Revolver et Sgt. Pepper. Elle se joue en grande partie sur le terrain des harmonies vocales, où les Beach Boys, formés à l’école des groupes vocaux américains, sont sans doute supérieurs techniquement. Les Beatles leur répondent par d’autres moyens : moins de virtuosité pure, plus de couleurs inattendues, et le studio comme instrument.
Le studio au service des voix
Le double enregistrement manuel
Dès 1963, les Beatles enregistrent leurs voix en plusieurs couches. Le principe est simple : on chante une première fois, puis on rechante la même partie par-dessus en écoutant la première prise au casque. Les deux voix superposées donnent un son plus épais, plus présent, et masquent les petites imprécisions. Lennon, qui n’aimait pas sa voix seule, réclame cette technique sur presque toutes ses chansons. Mais elle exige de chanter deux fois exactement de la même façon, ce qui est fastidieux.
1966 : l’invention de l’ADT
En avril 1966, au début des séances de Revolver, Lennon demande aux techniciens s’il n’existe pas un moyen d’obtenir l’effet de la double voix sans avoir à chanter deux fois. Ken Townsend, ingénieur d’Abbey Road, met au point un procédé qui utilise un second magnétophone pour créer une copie de la voix légèrement décalée dans le temps. L’effet, baptisé ADT, pour double enregistrement artificiel, imite le son de deux prises superposées. Il sera adopté dans le monde entier.
Correctif factuel n° 2 — Les voix doublées des premiers disques des Beatles ne doivent rien à l’ADT
On lit parfois que l’épaisseur des voix des Beatles dès 1963 vient de l’ADT. C’est un anachronisme. Le procédé n’est inventé qu’en avril 1966, par Ken Townsend, à la demande de Lennon, au début des séances de Revolver. Toutes les voix doublées des albums de 1963 à 1965, de Please Please Me à Rubber Soul, ont été chantées deux fois, réellement, par les Beatles eux-mêmes, prise après prise. Ce travail manuel, long et exigeant, fait partie de leur apprentissage du chant collectif.
Le multipiste et la superposition
L’arrivée des magnétophones à quatre pistes, puis à huit pistes en 1968, change aussi le travail vocal. On peut désormais enregistrer les harmonies séparément, les refaire, les superposer en plusieurs couches. Les Beatles s’en servent pour construire des chœurs qu’ils ne pourraient pas chanter seuls en direct. Cette possibilité trouvera son aboutissement en 1969, avec Because, enregistrée sur une console à huit pistes.
1967-1968 : le chant collectif s’efface
Sgt. Pepper et l’individualisation
Paradoxalement, l’âge d’or du studio voit reculer le chant à trois voix. Sur Sgt. Pepper, en 1967, les chansons sont de plus en plus souvent des œuvres individuelles, portées par la voix de leur auteur et habillées d’orchestres, d’effets et d’instruments. Les harmonies existent encore, mais elles passent au second plan, derrière les arrangements.
L’Album blanc, ou chacun pour soi
En 1968, l’Album blanc accentue ce mouvement. Beaucoup de chansons sont enregistrées par un seul Beatle, parfois sans les autres. Les harmonies à trois voix deviennent rares. Il y a pourtant des exceptions, comme Back in the U.S.S.R., dont le pont parodie les harmonies des Beach Boys, une idée née en Inde au contact de Mike Love, chanteur du groupe californien, présent à Rishikesh au printemps 1968. Ou Dear Prudence, où les voix de McCartney et Harrison viennent soutenir Lennon. Mais le chant collectif n’est plus le centre du son des Beatles.
Get Back : retour aux deux voix
Les séances de janvier 1969, filmées pour le projet Get Back, ramènent un temps le chant à deux. Two of Us, chantée par Lennon et McCartney sur un même micro, retrouve l’esprit des Everly Brothers. I’ve Got a Feeling superpose deux chansons, une de chaque auteur, chantées en même temps. Don’t Let Me Down fait répondre McCartney à Lennon. Malgré les tensions, quand les deux hommes chantent ensemble, quelque chose de leur adolescence revient.
1969 : Abbey Road, le retour des trois voix
Un disque pour finir
Au printemps 1969, les Beatles décident de retourner en studio avec George Martin, pour faire un disque comme ils les faisaient avant. Ce sera Abbey Road, enregistré de février à août 1969 et publié le 26 septembre. Les tensions sont toujours là, mais le travail reprend avec une discipline retrouvée. Nous avons raconté cet adieu dans notre article sur Abbey Road et ses secrets dans nos dix faits méconnus sur Abbey Road.
Abbey Road est l’album où le chant à trois voix revient au premier plan. Le grand medley de la face B est parsemé d’harmonies, et deux chansons au moins sont construites autour d’elles : Sun King et Because.
Sun King
Sun King, enregistrée fin juillet 1969, est une chanson de Lennon chantée à trois voix, sur un tempo lent et rêveur. Dans sa seconde partie, les Beatles chantent des paroles sans sens, un mélange d’italien, d’espagnol et de portugais approximatifs, comme un jeu de langage. Lennon et Harrison ont dit que l’ambiance de la chanson leur avait été inspirée par Albatross, un instrumental de Fleetwood Mac alors très populaire. Les harmonies y sont amples et paresseuses, comme une sieste au soleil.
Here Comes the Sun et le Moog
Harrison apporte Here Comes the Sun, dont les chœurs, chantés par lui et McCartney, sont simples et lumineux. Il apporte aussi en studio un instrument nouveau, le synthétiseur Moog, qu’il a acheté en 1968 aux États-Unis. Le Moog sera utilisé sur plusieurs titres de l’album, dont Because. L’histoire de Here Comes the Sun est racontée dans notre biographie complète de Here Comes the Sun.
Because : neuf voix pour un dernier chœur
Une chanson construite pour les voix
Because est une chanson de Lennon, née, selon son récit, d’une soirée où Yoko Ono jouait au piano la Sonate au clair de lune de Beethoven et où il lui avait demandé de jouer les accords à l’envers. Nous avons raconté cette genèse dans notre article sur la genèse de Because, et le rapport de Lennon à Beethoven dans notre article sur Lennon face à Beethoven. Ce qui nous intéresse ici, c’est la manière dont la chanson a été pensée pour les voix.
Les paroles sont réduites au minimum : quelques constats simples sur le monde, le vent et le ciel, répétés comme une litanie. La mélodie avance lentement, sur des arpèges réguliers. Tout est fait pour laisser la place au chant collectif. Because n’est pas une chanson accompagnée d’harmonies : c’est une harmonie qui a pris la forme d’une chanson.
1er août 1969 : la base instrumentale
L’enregistrement commence le vendredi 1er août 1969, au Studio Two d’Abbey Road, de 14 h 30 à 22 h 30, avec George Martin à la production et Geoff Emerick et Phil McDonald aux manettes. Les Beatles enregistrent d’abord la base instrumentale : McCartney à la basse, Lennon à la guitare électrique, George Martin à un clavecin électrique Baldwin. Il faut vingt-trois prises. La seizième est retenue.
Ringo Starr ne joue pas de batterie sur la chanson. Il est pourtant là. George Martin a raconté que Ringo battait la mesure sur une charleston que les autres entendaient dans leurs casques, pour leur donner un tempo stable, faute de boîte à rythmes à l’époque. Il l’a résumé d’une formule : Ringo était leur boîte à rythmes. D’autres sources évoquent des battements de mains servant de repère. Dans tous les cas, sa contribution ne s’entend pas sur le disque, mais elle a rendu l’enregistrement possible.
Correctif factuel n° 3 — Ringo Starr n’était pas absent de l’enregistrement de Because
On présente souvent Because comme une chanson enregistrée sans Ringo, puisqu’on ne l’entend ni chanter ni jouer. Il a pourtant participé à la séance du 1er août 1969. Selon George Martin, il battait la mesure sur une charleston que les autres musiciens entendaient au casque. Selon d’autres documents de séance, il aurait fourni des battements de mains servant de guide. Ces repères ont été effacés au mixage. Leur présence est néanmoins confirmée par la prise 1, où l’on entend des battements de mains, publiée dans certaines éditions du cinquantième anniversaire d’Abbey Road en 2019.
Trois voix, trois fois
Une fois la base instrumentale en place, Lennon, McCartney et Harrison enregistrent une première harmonie à trois voix, le jour même. Puis, le 4 août, ils la rechantent deux fois, sur deux nouvelles pistes. Le résultat est un chœur de neuf voix : trois parties différentes, chacune chantée trois fois. Le procédé n’a rien d’artificiel. Les trois hommes se tiennent autour des micros et chantent, prise après prise, jusqu’à ce que chaque couche soit parfaitement juste.
Harrison a raconté que l’harmonie était assez difficile à chanter et qu’il avait fallu vraiment l’apprendre. Il a ajouté que Because était peut-être sa chanson préférée de l’album, une déclaration que nous avons analysée dans notre article sur la chanson préférée de George Harrison.
Correctif factuel n° 4 — Les neuf voix de Because ne sont pas neuf chanteurs, ni neuf mélodies
On lit parfois que Because réunit neuf parties vocales différentes, ou neuf chanteurs. C’est inexact. Il n’y a que trois chanteurs, Lennon, McCartney et Harrison, et trois parties vocales. Chacune a été chantée trois fois : une première fois le 1er août 1969, puis deux fois le 4 août, sur des pistes séparées. La superposition de ces trois prises de trois voix donne un chœur de neuf voix, dont la richesse vient des petites différences d’une prise à l’autre, et non d’une écriture à neuf parties.
Le rôle de George Martin
George Martin n’a pas seulement joué du clavecin sur Because. Il a raconté avoir indiqué aux trois chanteurs les notes qu’ils devaient chanter. La disposition des voix, avec ses intervalles serrés et ses frottements, doit donc beaucoup au producteur, formé à la musique classique et habitué à écrire pour des ensembles. Because est l’un des rares exemples où l’on sait que Martin a participé directement à l’arrangement vocal d’une chanson des Beatles.
Correctif factuel n° 5 — Les Beatles n’ont pas trouvé seuls l’harmonie de Because
On présente souvent Because comme le sommet de l’instinct vocal des Beatles, qui auraient trouvé d’instinct ces harmonies complexes, comme à Hambourg. Le témoignage de George Martin, rapporté par Mark Lewisohn, nuance ce récit : il a expliqué qu’après l’enregistrement de la base, il avait indiqué aux trois chanteurs les notes à chanter. L’harmonie de Because est donc le fruit d’une collaboration entre le groupe et son producteur. Cela n’enlève rien à la performance des chanteurs, qui ont dû apprendre et tenir ces lignes difficiles, mais cela rappelle la place de Martin dans le son des Beatles.
5 août 1969 : le Moog
Le 5 août, Harrison ajoute une partie de synthétiseur Moog, qui apporte des nappes électroniques au timbre feutré, presque vocal. L’instrument ne s’impose pas : il prolonge les voix, comme une quatrième présence. Avec le clavecin de Martin et la guitare de Lennon, il forme un décor sonore étrange, entre musique ancienne et science-fiction, au milieu duquel les neuf voix semblent flotter.
La dernière chanson commencée à quatre
La séance du 1er août 1969 a une importance historique : elle est souvent citée comme la dernière fois où les quatre Beatles ont commencé ensemble l’enregistrement d’une nouvelle chanson. Quelques jours plus tard, le 20 août, ils se retrouvent pour la dernière fois tous les quatre en studio. Lennon enregistre sa dernière note de Beatle le 11 août, comme nous l’avons raconté dans notre article sur le dernier enregistrement de Lennon. Il y a quelque chose de saisissant à penser que la dernière chanson commencée par les Beatles au complet est une chanson où ils chantent ensemble, à trois, avec une précision qu’ils n’avaient peut-être jamais atteinte.
La place de Because sur l’album
Sur Abbey Road, Because ouvre la seconde partie de la face B, juste après Here Comes the Sun et juste avant le grand medley qui commence avec You Never Give Me Your Money. Elle sert de seuil : le dernier titre autonome du disque avant l’enchaînement final. Après elle, les harmonies continuent de surgir dans le medley, jusqu’aux chœurs de Carry That Weight, chantés à l’unisson par les quatre Beatles, Ringo compris.
Les voix seules : Anthology et Love
Anthology 3, 1996
En 1996, Anthology 3 publie une version de Because sans aucun instrument. On n’y entend que les voix, et le résultat est saisissant : la chanson tient debout seule, comme une pièce pour chœur. Pour beaucoup d’auditeurs, c’est la découverte de ce que les Beatles savaient faire avec leurs seules voix.
Correctif factuel n° 6 — La version a cappella de Because n’est pas une prise inédite
On présente parfois la version d’Anthology 3 comme une prise différente, chantée sans accompagnement. Ce n’est pas le cas. Il s’agit des voix de l’enregistrement original de 1969, isolées en retirant les pistes d’instruments au mixage. Les Beatles n’ont jamais enregistré Because a cappella : ils chantaient en écoutant la base instrumentale au casque. Ce que l’on entend sur Anthology 3, c’est donc exactement le chœur du disque de 1969, débarrassé de son décor. La même matière vocale sera reprise en 2006 sur Love, avec des chants d’oiseaux.
Love, 2006
En 2006, George Martin et son fils Giles Martin conçoivent Love, une bande-son pour le spectacle du Cirque du Soleil à Las Vegas, construite à partir des bandes originales des Beatles. Because y ouvre le disque, réduite à ses voix et entourée de chants d’oiseaux et de bruits de nature. La chanson devient une sorte d’aube sonore, et le choix de la placer en ouverture dit l’importance que les Martin, père et fils, accordaient à ce chœur.
Après la séparation : ce qui reste du chant à trois
Des carrières solo sans chœur
Après 1970, chacun des Beatles chante seul. Lennon double sa voix, McCartney chante avec Linda et ses musiciens, Harrison s’entoure de chœurs gospel. Aucun ne retrouve la combinaison des trois timbres. Les harmonies de Wings, avec Linda McCartney et Denny Laine, ont leur charme, mais elles sont d’une autre nature : celles d’un chef entouré de choristes, plus que d’un trio d’égaux.
Free as a Bird et Real Love
En 1994 et 1995, McCartney, Harrison et Starr terminent deux maquettes de Lennon, Free as a Bird et Real Love. Ils y ajoutent des chœurs à trois voix, Ringo cette fois compris. C’est la première fois depuis 1970 que des harmonies de Beatles sont enregistrées, même sans Lennon pour y chanter sa partie. Nous avons raconté ces séances dans notre article sur Free as a Bird.
Now and Then, 2023 : le retour du chœur de Because
En 2023, pour terminer Now and Then, Giles Martin intègre à la chanson des chœurs tirés d’enregistrements originaux des Beatles : Here, There and Everywhere, Eleanor Rigby et Because. Une partie du chœur de 1969 se retrouve ainsi dans la dernière chanson des Beatles, cinquante-quatre ans plus tard. Le chœur que Lennon, McCartney et Harrison avaient chanté au début d’août 1969 accompagne, en 2023, la voix de Lennon restaurée. Nous avons raconté cette histoire dans notre article sur les Threetles et Now and Then.
Sur scène avec McCartney
Dans les concerts de McCartney, les parties à trois voix des Beatles sont désormais confiées à ses musiciens. Le guitariste Brian Ray, le guitariste et bassiste Rusty Anderson et le batteur Abe Laboriel Jr. reconstituent les harmonies de chansons comme Nowhere Man, comme nous l’avons raconté dans notre article sur Brian Ray. Le chant à trois des Beatles est devenu un répertoire, que d’autres voix interprètent.
L’héritage : un modèle pour la pop
Les héritiers directs
Les harmonies des Beatles ont nourri plusieurs générations de groupes. Les Byrds, puis Crosby, Stills and Nash, ont développé chacun à leur manière l’art du chant à trois voix. Dans les années 1970, de Badfinger à Electric Light Orchestra, de nombreux groupes ont construit leur son sur des chœurs inspirés des Beatles. Plus tard, des groupes indépendants des années 2000 ont renoué avec cette tradition, en faisant du chant collectif le cœur de leur identité.
Because après Because
Because a été reprise de nombreuses fois, souvent par des ensembles vocaux qui y voient un exercice de référence. En 1999, Elliott Smith en a enregistré une version pour la bande originale du film American Beauty, en superposant sa propre voix. Au Canada, Isabelle Pierre en a tiré en 1971 une adaptation en français, que nous évoquons dans notre histoire des Beatles chantés en français. Chaque reprise se heurte à la même difficulté : l’harmonie est si précise qu’elle laisse peu de place à l’interprétation.
Ce que les harmonies disent du groupe
On a souvent opposé les individualités des Beatles : Lennon et McCartney, les rivalités d’auteurs, la frustration de Harrison. Les harmonies racontent une autre histoire. Elles montrent un groupe capable, jusqu’au bout, de s’effacer derrière une forme collective. Pour chanter juste à trois, il faut s’écouter, accepter sa place dans l’accord, renoncer à briller seul. Que la dernière chanson commencée par les Beatles au complet soit justement un chœur à trois voix n’est sans doute pas un hasard. C’est ce qu’ils savaient faire ensemble, depuis Hambourg, et ce qu’aucun d’eux n’a pu refaire seul.
Douze chansons pour comprendre les harmonies des Beatles
| Chanson | Année | Voix | Technique |
|---|---|---|---|
| Please Please Me | 1963 | Lennon, McCartney | Note tenue contre ligne descendante, à la manière des Everly |
| Twist and Shout | 1963 | Lennon, McCartney, Harrison | Question et réponse, montée par paliers |
| She Loves You | 1963 | Lennon, McCartney, Harrison | Refrain à deux, fausset, accord final de sixte |
| This Boy | 1963 | Lennon, McCartney, Harrison | Trois voix serrées, style Smokey Robinson |
| If I Fell | 1964 | Lennon, McCartney | Contre-chant indépendant |
| Yes It Is | 1965 | Lennon, McCartney, Harrison | Harmonies glissantes, couleur liturgique |
| Help! | 1965 | Lennon, chœur McCartney et Harrison | Chœur qui anticipe la voix principale |
| Nowhere Man | 1965 | Lennon, McCartney, Harrison | Ouverture à trois voix sans instruments |
| Paperback Writer | 1966 | McCartney, chœur Lennon et Harrison | Chœurs aigus empilés, comptine cachée |
| Here, There and Everywhere | 1966 | McCartney, chœur Lennon et Harrison | Nappes de chœurs à la Beach Boys |
| Sun King | 1969 | Lennon, McCartney, Harrison | Harmonies amples, paroles en langues inventées |
| Because | 1969 | Lennon, McCartney, Harrison | Trois voix chantées trois fois, soit neuf voix |
Guide d’écoute : les harmonies des Beatles en douze étapes
- Cathy’s Clown, des Everly Brothers (1960). Le modèle de Please Please Me : écouter la note tenue au-dessus de la mélodie.
- Please Please Me (1963). Repérer la même technique, appliquée par Lennon et McCartney.
- Twist and Shout (1963). Suivre la montée des voix par paliers à la fin du morceau.
- She Loves You (1963). Attendre l’accord final, avec la sixte chantée par Harrison.
- This Boy (1963). Trois voix serrées du début à la fin, avant le pont chanté par Lennon seul.
- If I Fell (1964). Isoler mentalement la ligne de McCartney, qui ne suit pas celle de Lennon.
- Nowhere Man (1965). Les premières secondes, sans instruments.
- Paperback Writer (1966). Chercher la comptine française cachée dans les chœurs.
- God Only Knows, des Beach Boys, puis Here, There and Everywhere (1966). Comparer les deux traitements des chœurs.
- Sun King (1969). L’apesanteur à trois voix, juste avant Because dans l’ordre d’enregistrement de juillet et août.
- Because (1969), puis sa version d’Anthology 3 (1996). Écouter le chœur avec, puis sans instruments.
- Now and Then (2023). Retrouver, en arrière-plan, des fragments des chœurs de 1969.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| Avril 1960 | Lennon et McCartney chantent en duo sous le nom de Nerk Twins à Caversham |
| 1960-1962 | Séjours à Hambourg ; apprentissage du chant collectif sur scène |
| 1er janvier 1962 | Audition chez Decca |
| 11 février 1963 | Enregistrement de l’album Please Please Me, dont Twist and Shout |
| 1er juillet 1963 | Enregistrement de She Loves You |
| Novembre 1963 | This Boy, face B de I Want to Hold Your Hand |
| 1964 | If I Fell, sur A Hard Day’s Night |
| Février 1965 | Enregistrement de Yes It Is |
| Décembre 1965 | Rubber Soul, avec Nowhere Man |
| Avril 1966 | Invention de l’ADT par Ken Townsend ; Paperback Writer |
| Mai 1966 | Sortie de Pet Sounds des Beach Boys |
| Juin 1966 | Enregistrement de Here, There and Everywhere |
| 1968 | L’Album blanc ; Back in the U.S.S.R. parodie les Beach Boys |
| Janvier 1969 | Séances Get Back ; Two of Us à deux voix |
| Fin juillet 1969 | Enregistrement de Sun King |
| 1er août 1969 | Base instrumentale de Because, 23 prises ; première couche de voix |
| 4 août 1969 | Deux nouvelles couches de voix : neuf voix au total |
| 5 août 1969 | Moog de George Harrison sur Because |
| 26 septembre 1969 | Sortie d’Abbey Road |
| 1995 | Free as a Bird et Real Love, avec des chœurs à trois |
| 1996 | Because sans instruments sur Anthology 3 |
| 2006 | Because ouvre Love, entourée de chants d’oiseaux |
| 2 novembre 2023 | Now and Then, avec des chœurs tirés de Because |
Questions fréquentes
Qui chantait les harmonies chez les Beatles ?
Essentiellement John Lennon, Paul McCartney et George Harrison. Ringo Starr chantait ses propres chansons et participait aux chœurs collectifs, mais rarement aux harmonies à trois voix.
Quelles étaient les influences vocales des Beatles ?
Les Everly Brothers, Buddy Holly, Little Richard, les groupes vocaux noirs américains, les girl groups comme les Shirelles et les artistes de la Motown, Smokey Robinson en tête.
Combien de voix y a-t-il dans Because ?
Neuf : trois parties vocales chantées par Lennon, McCartney et Harrison, enregistrées trois fois et superposées.
Quand Because a-t-elle été enregistrée ?
Du 1er au 5 août 1969 au Studio Two d’Abbey Road : la base et une première couche de voix le 1er août, deux couches de voix le 4 août, le Moog le 5 août.
Ringo Starr joue-t-il sur Because ?
On ne l’entend pas, mais il a servi de repère rythmique pendant l’enregistrement, sur une charleston audible seulement dans les casques selon George Martin.
Qu’est-ce que l’ADT ?
Le double enregistrement artificiel, inventé en avril 1966 par Ken Townsend à Abbey Road, qui imite l’effet d’une voix chantée deux fois.
Quelle est la chanson des Beatles qui commence sans instruments ?
Nowhere Man, sur Rubber Soul, s’ouvre sur les trois voix seules.
Les Beatles ont-ils été influencés par les Beach Boys ?
Oui. Pet Sounds a marqué McCartney, et Here, There and Everywhere en porte la trace. Le pont de Back in the U.S.S.R. parodie leurs harmonies.
Où entendre les voix de Because sans instruments ?
Sur Anthology 3 (1996) et, entourées de chants d’oiseaux, sur Love (2006).
Les chœurs de Because sont-ils dans Now and Then ?
Oui. Giles Martin a intégré à Now and Then des chœurs tirés de Because, de Here, There and Everywhere et d’Eleanor Rigby.
Glossaire
- A cappella : chant sans accompagnement instrumental.
- ADT : double enregistrement artificiel, procédé qui imite une voix doublée.
- Contre-chant : seconde mélodie indépendante chantée en même temps que la mélodie principale.
- Double enregistrement : superposition de deux prises d’une même partie vocale.
- Fausset : registre aigu de la voix masculine, au-dessus de la voix de poitrine.
- Quinte : intervalle de cinq notes, plus ouvert et plus creux que la tierce.
- Sixte : intervalle de six notes ; ajoutée à un accord, elle lui donne une couleur jazz.
- Tierce : intervalle de trois notes, base des harmonies douces de la pop.
- Unisson : plusieurs voix qui chantent exactement la même note.
Pour aller plus loin : écouter et lire
- The Beatles, Abbey Road (1969), avec Because et Sun King : en CD et vinyle.
- The Beatles, Anthology 3 (1996), avec Because sans instruments : en CD et vinyle.
- The Beatles, Love (2006), qui s’ouvre sur Because : en CD et vinyle.
- The Beatles, Please Please Me (1963), avec Twist and Shout : en CD et vinyle.
- The Beatles, Rubber Soul (1965), avec Nowhere Man : en CD et vinyle.
- The Beatles, Revolver (1966), avec Here, There and Everywhere : en CD et vinyle.
- The Beatles, Past Masters, avec This Boy et Yes It Is : en CD et vinyle.
- The Beach Boys, Pet Sounds (1966), le rival californien : en CD et vinyle.
- The Everly Brothers, le modèle du chant à deux : en compilation.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, le journal des séances : le livre.
- Paul McCartney, The Boys of Dungeon Lane (2026), son dernier album : disponible ici.
Sources et références
Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions (1988) ; George Martin, entretiens de 1987 ; The Beatles Bible (séance du 1er août 1969) ; The Paul McCartney Project (Because) ; Geoff Emerick, Here, There and Everywhere (2006) ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Walter Everett, The Beatles as Musicians ; uDiscover Music, entretien avec Giles Martin sur Now and Then (2023) ; livrets d’Anthology 3 (1996) et de Love (2006).
À lire aussi sur Yellow-Sub
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- Buddy Holly et les Beatles
- L’audition Decca de 1962
- Les Threetles, de Free as a Bird à Now and Then
- La biographie des Beatles












