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Buddy Holly et les Beatles : la biographie complète, des Crickets au 3 février 1959, et l’héritage qui a fait naître Lennon-McCartney

Buddy Holly et les Beatles : biographie, chansons et héritage

Un samedi de juillet 1958, dans le salon d’une maison victorienne de Kensington, à Liverpool, cinq adolescents s’entassent autour d’un unique micro. Le propriétaire des lieux, Percy Phillips, réalise des enregistrements à la demande pour qui peut payer. Les Quarrymen ont réuni dix-sept shillings et trois pence. Ils enregistrent deux chansons, directement gravées sur un disque acétate de 78 tours. Sur une face, une composition originale de Paul McCartney, In Spite of All the Danger. Sur l’autre, la chanson qui les obsède depuis un an et qui sera, pour toujours, le tout premier enregistrement de John Lennon, Paul McCartney et George Harrison : That’ll Be the Day, de Buddy Holly.

Le choix n’a rien d’un hasard. De tous les pionniers du rock’n’roll américain, Buddy Holly est celui qui a le plus directement façonné les Beatles. Elvis Presley leur a donné l’envie, Little Richard le cri, Chuck Berry les riffs et l’ironie. Buddy Holly leur a donné une méthode : un jeune homme ordinaire, à lunettes, qui écrivait ses propres chansons, les jouait à la guitare, les chantait, les arrangeait en studio avec son groupe, et qui avait baptisé ce groupe d’un nom d’insecte. Les Crickets ont engendré les Beatles, au sens presque littéral. Paul McCartney l’a dit sans détour : au moins les quarante premières chansons qu’ils ont écrites avec Lennon étaient influencées par Buddy Holly.

Buddy Holly est mort le 3 février 1959, à vingt-deux ans, dans un accident d’avion dans un champ de maïs de l’Iowa, avec Ritchie Valens et le Big Bopper. Sa carrière discographique a duré à peine dix-huit mois. Ce dossier en retrace l’histoire complète, de Lubbock à Clear Lake, revient sur les secrets de ses chansons, rétablit les faits que la légende a déformés, et suit, pas à pas, le fil qui relie le jeune Texan au groupe de Liverpool, jusqu’au rachat de son catalogue par Paul McCartney.

En bref

  • Charles Hardin Holley, dit Buddy Holly, naît le 7 septembre 1936 à Lubbock, au Texas, et meurt le 3 février 1959 près de Clear Lake, dans l’Iowa, à vingt-deux ans.
  • Après un passage raté chez Decca à Nashville en 1956, il enregistre à Clovis, au Nouveau-Mexique, avec le producteur Norman Petty et les Crickets. That’ll Be the Day est numéro un aux États-Unis en septembre 1957 et au Royaume-Uni en novembre.
  • En dix-huit mois, il enregistre Peggy Sue, Oh, Boy!, Everyday, Words of Love, Rave On, Not Fade Away, True Love Ways et des dizaines d’autres classiques.
  • Les Beatles lui doivent leur nom (inspiré des Crickets), leur premier enregistrement (That’ll Be the Day, juillet 1958), une partie de leur méthode d’écriture et plusieurs reprises : Words of Love, Crying, Waiting, Hoping, Reminiscing, Maybe Baby, Mailman, Bring Me No More Blues.
  • Paul McCartney rachète le catalogue d’édition de Buddy Holly en 1973 et crée la Buddy Holly Week en 1976.

La vie de Buddy Holly : de Lubbock à Clear Lake

Une enfance texane baignée de musique

Charles Hardin Holley naît le 7 septembre 1936 à Lubbock, ville agricole et pétrolière des hautes plaines de l’ouest du Texas, dernier des quatre enfants de Lawrence et Ella Holley. Comme beaucoup de cadets de famille dans le Sud, on l’appelle très vite Buddy. La famille est modeste, baptiste, et musicienne : ses frères aînés, Larry et Travis, jouent du violon, de la guitare et du piano, sa sœur Pat chante avec sa mère. À cinq ans, Buddy remporte cinq dollars dans un concours local en chantant Down the River of Memories.

Il essaie le piano, le violon, puis choisit la guitare, que lui apprend en partie son frère Travis. Adolescent, il écoute la country de Hank Williams, de Hank Snow, du Grand Ole Opry, le western swing de Bob Wills, mais aussi, tard le soir, les stations de rhythm and blues qu’on capte sur les ondes depuis Shreveport ou le Mexique. Cette double culture, blanche et noire, campagnarde et urbaine, sera le secret de son style. À l’école, il se lie avec Bob Montgomery, avec qui il chante en duo, et avec un batteur plus jeune que lui, Jerry Allison, qui deviendra le pilier des Crickets.

Il porte des lunettes depuis l’adolescence. Sa myopie est sévère, et il a longtemps hésité à les mettre en public. Après sa mort, ses montures épaisses en écaille, achetées à Mexico en 1958, deviendront l’un des accessoires les plus célèbres de l’histoire de la pop. John Lennon, myope lui aussi et longtemps honteux de l’être, résumera d’une phrase ce que cela changea pour une génération : Buddy Holly avait rendu acceptable le fait de porter des lunettes, et Lennon, disait-il, était Buddy Holly.

Buddy and Bob, la radio et le western bop

À partir de 1953, Buddy Holley et Bob Montgomery se produisent sous le nom de Buddy and Bob. Ils jouent ce qu’ils appellent du western bop, une country nerveuse teintée de rhythm and blues. La station KDAV de Lubbock, l’une des premières radios entièrement consacrées à la country aux États-Unis, les accueille dans son émission du dimanche, animée par le disc-jockey Hipockets Duncan, qui devient leur premier soutien. Le bassiste Larry Welborn les rejoint. Les garçons enregistrent quelques démos, jouent dans les fêtes, les salles de bal, les ouvertures de magasins.

Tout bascule en 1955. Elvis Presley, encore inconnu hors du Sud, passe plusieurs fois à Lubbock cette année-là. Buddy le voit sur scène et comprend que la country peut être jouée autrement : plus vite, plus fort, avec le corps. Le 13 février 1955, Buddy and Bob assurent la première partie d’un concert d’Elvis au Fair Park Coliseum. Buddy commence alors à durcir son jeu. Dans les mois qui suivent, il ouvre aussi pour Bill Haley and His Comets (le 14 octobre 1955) et pour Marty Robbins. C’est lors du concert de Bill Haley qu’un agent de Nashville, Eddie Crandall, le remarque et obtient pour lui un contrat chez Decca. Mais Crandall veut Buddy seul : Bob Montgomery, plus country, s’efface élégamment. Il deviendra plus tard un auteur et producteur reconnu à Nashville.

Correctif : Buddy Holly et les concerts d’Elvis à Lubbock

On lit parfois que Buddy Holly aurait vu Elvis à Lubbock le 2 janvier 1955, puis fait l’ouverture de ses concerts le 13 février et le 3 juin, et qu’Elvis lui aurait promis de l’aider au “studio Louisiana Hayride”. Les chronologies établies par les historiens d’Elvis donnent une version plus précise. Elvis joue à Lubbock le 6 janvier 1955 (et non le 2), le 13 février, le 29 avril au Cotton Club et le 3 juin. Buddy and Bob n’assurent la première partie que du concert du 13 février ; en juin, ils sont dans la salle. Quant au Louisiana Hayride, ce n’était pas un studio mais une émission de radio diffusée chaque samedi depuis Shreveport, en Louisiane, qui avait lancé Hank Williams et où Elvis jouait régulièrement. L’épisode de la porte close à Shreveport relève de la tradition familiale, sans confirmation indépendante.

Nashville et Decca : l’échec qui forme

Le contrat avec Decca est signé au début de 1956. L’orthographe du nom y est fautive : Holly au lieu de Holley. Buddy ne prendra jamais la peine de corriger, et adopte le nouveau nom. Il enregistre à Nashville en trois séances, le 26 janvier, le 22 juillet et le 15 novembre 1956, sous la direction du producteur Owen Bradley, l’un des architectes du futur Nashville sound. L’expérience est frustrante. Bradley et les dirigeants de Decca voient en lui un chanteur de country à moderniser, pas un rockeur. Les musiciens de Buddy sont jugés insuffisants et doublés par des professionnels de studio. Les morceaux sont choisis pour lui. On l’empêche même de jouer la guitare solo sur ses propres titres.

Le résultat est honorable mais terne. Les 45 tours Blue Days, Black Nights et Modern Don Juan passent inaperçus. Une première version de That’ll Be the Day, enregistrée le 22 juillet 1956, plus lente et moins tranchante que la future version des Crickets, reste dans les tiroirs. En janvier 1957, Decca ne renouvelle pas son contrat. Paul Cohen, responsable de la division country de Decca à Nashville, aurait alors qualifié Buddy de musicien le moins doué avec lequel il ait jamais travaillé. La phrase, rapportée par plusieurs biographes, est entrée dans la catégorie des plus beaux contresens de l’histoire du disque, aux côtés du refus des Beatles par Decca en 1962, que nous racontons dans notre dossier sur l’audition Decca du 1er janvier 1962. Les deux histoires se ressemblent étrangement : même maison, même aveuglement, même revanche.

Correctif : Paul Cohen n’était pas “le directeur de Decca”

L’homme à qui l’on attribue le jugement assassin sur Buddy Holly, Paul Cohen, est souvent présenté comme “le directeur de Decca”. Il était en réalité responsable des artistes et du répertoire (A&R) pour la country à Nashville, c’est-à-dire l’un des cadres de la maison, pas son patron. C’est lui qui avait recruté Buddy sur la recommandation d’Eddie Crandall. Par ailleurs, le contrat Decca mentionnait que Buddy ne pourrait pas réenregistrer avant cinq ans les titres gravés à Nashville, ce qui explique les précautions prises plus tard pour publier la nouvelle version de That’ll Be the Day.

Norman Petty et le studio de Clovis

Buddy ne renonce pas. Dès le printemps 1956, entre deux séances Decca, il a commencé à enregistrer des démos dans un petit studio de Clovis, au Nouveau-Mexique, à environ 150 kilomètres de Lubbock. Le studio appartient à Norman Petty, organiste et chef d’un trio de musique d’ambiance, le Norman Petty Trio, qui avait connu un succès en 1954 avec une reprise de Mood Indigo. Petty a aménagé son studio avec un soin d’ingénieur, dans une ancienne épicerie de la 7e Rue, et il pratique une politique unique pour l’époque : il ne facture pas à l’heure, mais à la chanson. Les musiciens peuvent donc prendre leur temps, recommencer, expérimenter.

C’est cette liberté qui va permettre à Buddy Holly de devenir lui-même. À Clovis, il choisit ses chansons, ses arrangements, ses musiciens, ses sons de guitare. Il joue la guitare solo sur sa Fender Stratocaster, achetée en 1955 avec l’aide de son frère Larry. Petty, de son côté, apporte une science de la prise de son, des échos, des réverbérations naturelles obtenues dans une chambre d’écho aménagée, et une rigueur de producteur. Le rôle de Petty a souvent été comparé à celui que jouera George Martin auprès des Beatles quelques années plus tard : un musicien de formation plus classique qui sait donner une forme sonore aux idées de jeunes gens inexpérimentés. La comparaison a ses limites, on le verra, car Petty fut aussi un manager possessif et un comptable peu scrupuleux. Mais elle est juste sur le plan artistique.

That’ll Be the Day : la naissance des Crickets

Le 25 février 1957, à Clovis, Buddy Holly enregistre une nouvelle version de That’ll Be the Day, accompagné de Jerry Allison à la batterie, de Larry Welborn à la contrebasse et de Niki Sullivan à la guitare rythmique. Le tempo est plus vif, la guitare d’introduction plus mordante, la voix plus assurée. Petty envoie la bande à New York, où elle circule entre plusieurs maisons avant d’atterrir chez Bob Thiele, directeur artistique de Coral et de Brunswick, deux filiales… de Decca. Pour contourner l’interdiction de réenregistrer les titres de Nashville, le disque sort sous le nom d’un groupe et non sous celui de Buddy Holly : les Crickets.

Le nom a été trouvé en feuilletant une encyclopédie à la recherche d’un nom d’insecte, sur le modèle des groupes vocaux noirs qui portaient des noms d’oiseaux, comme les Orioles, les Flamingos ou les Crows, et en admiration pour les Spiders de La Nouvelle-Orléans. Jerry Allison a raconté qu’ils avaient un moment pensé aux Beetles, les scarabées, avant d’y renoncer : un scarabée, c’est une bestiole qu’on écrase du pied. Ils retiennent le grillon, qui fait de la musique en frottant ses pattes. Quatre ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, deux étudiants des Beaux-Arts de Liverpool feront le chemin inverse.

Le 45 tours That’ll Be the Day, couplé avec I’m Looking for Someone to Love, paraît chez Brunswick à la fin du printemps 1957. Il démarre lentement, puis prend de l’ampleur grâce aux disc-jockeys. Le 23 septembre 1957, il est numéro un du classement pop de Billboard. En novembre, il atteint la première place au Royaume-Uni et y reste trois semaines. Les Crickets, désormais complétés par le contrebassiste Joe B. Mauldin, sont lancés.

Correctif : That’ll Be the Day n’a pas été numéro un du classement rhythm and blues

On lit souvent que That’ll Be the Day a atteint la première place des classements pop et rhythm and blues. Le titre a bien été numéro un du classement pop de Billboard en septembre 1957, mais il a culminé à la deuxième place du classement rhythm and blues, ce qui reste un exploit pour un groupe blanc du Texas. La chanson est également numéro un au Royaume-Uni. Autre précision : ce n’est pas Coral mais Brunswick qui publie le disque des Crickets, Coral étant réservé aux disques publiés sous le nom de Buddy Holly seul. Les deux labels appartenaient à Decca, la maison qui venait de se séparer de lui.

Le premier vrai groupe de rock’n’roll ?

Les Crickets sont souvent présentés comme le premier groupe de rock’n’roll au sens moderne : une formation stable de guitares, basse et batterie, qui écrit, arrange et joue elle-même ses chansons, en studio comme sur scène. La formule est séduisante et contient une large part de vérité, mais elle doit être nuancée. Bill Haley and His Comets ou les Blue Caps de Gene Vincent étaient déjà des groupes au son reconnaissable, et de nombreux groupes vocaux noirs écrivaient leurs chansons. Ce qui distingue les Crickets, c’est la combinaison : un leader auteur-compositeur, guitariste soliste et chanteur, entouré de musiciens qui participent à l’écriture (Jerry Allison est cosignataire de plusieurs titres), et un son de groupe pensé comme une unité. C’est exactement le modèle que les Beatles reprendront. Ils n’en étaient pas les inventeurs, mais ils en furent les plus brillants héritiers.

1957, l’année miraculeuse

À partir de l’été 1957, Buddy Holly et les Crickets mènent une double vie : en tournée une grande partie de l’année, et à Clovis entre deux tournées pour enregistrer à un rythme stupéfiant. En quelques mois sortent Peggy Sue (septembre 1957, sous le nom de Buddy Holly), Oh, Boy! (octobre 1957, sous le nom des Crickets), Maybe Baby, Everyday, Not Fade Away, Words of Love, I’m Gonna Love You Too, Listen to Me. Buddy Holly mène ainsi deux carrières parallèles chez deux labels jumeaux, en solo chez Coral et en groupe chez Brunswick, avec les mêmes musiciens. Le 27 novembre 1957 paraît le premier album des Crickets, The “Chirping” Crickets, douze titres sans remplissage, qui figure aujourd’hui dans toutes les listes des grands albums fondateurs du rock.

Sur la route, le groupe participe à l’été 1957 à plusieurs spectacles collectifs, dont une semaine à l’Apollo Theater de Harlem, la grande salle du public noir new-yorkais, puis, de septembre à novembre, au Biggest Show of Stars for 1957, une tournée de quatre-vingts dates à travers les États-Unis et le Canada aux côtés de Chuck Berry, Fats Domino, des Everly Brothers, de Paul Anka, de Frankie Lymon, de LaVern Baker et de Clyde McPhatter. Dans plusieurs villes du Sud, la ségrégation interdit aux Crickets, seuls artistes blancs avec quelques autres, de monter sur scène avec leurs collègues noirs. Le groupe noue sur la route une amitié durable avec les Everly Brothers, qui conseillent à Buddy de soigner son image : costumes mieux coupés, et bientôt les fameuses lunettes à monture épaisse.

Correctif : les Crickets à l’Apollo, une légende à manier avec prudence

Une histoire très répandue, reprise dans le film The Buddy Holly Story de 1978, veut que les Crickets aient été engagés à l’Apollo de Harlem parce que l’organisateur les croyait noirs, et qu’ils aient conquis un public d’abord hostile. Le passage des Crickets à l’Apollo, en août 1957, est bien documenté, et le groupe y a effectivement fini par emporter l’adhésion de la salle. En revanche, l’idée d’un engagement fondé sur un malentendu racial est discutée par les biographes : les Crickets figuraient sur une affiche organisée par des promoteurs qui savaient parfaitement qui ils étaient. Ce qui est certain, c’est que le succès de That’ll Be the Day au classement rhythm and blues leur avait ouvert la porte du public noir, ce qui était rare pour un groupe blanc en 1957.

Le 1er décembre 1957, Buddy Holly et les Crickets jouent That’ll Be the Day et Peggy Sue au Ed Sullivan Show, l’émission de variétés la plus regardée d’Amérique, celle qui accueillera les Beatles le 9 février 1964. Ils y reviennent le 26 janvier 1958 pour Oh, Boy!, dans une version plus enlevée que ne l’aurait voulu Ed Sullivan, qui n’apprécia pas l’insolence du jeune Texan. Voici leur première apparition, avec Peggy Sue :

Entre-temps, Niki Sullivan, lassé des tournées, a quitté le groupe en décembre 1957. Les Crickets deviennent un trio, Buddy Holly, Jerry Allison et Joe B. Mauldin, la formation qui marquera durablement les esprits et que l’on retrouve sur les photos les plus célèbres. En février 1958 paraît le premier album sous le nom de Buddy Holly seul, simplement intitulé Buddy Holly, avec sur la pochette le portrait d’un jeune homme à lunettes qui sourit timidement. Il contient Peggy Sue, Everyday, Words of Love, Rave On et I’m Gonna Love You Too.

Australie et Angleterre : la tournée de 1958

Au début de 1958, Buddy Holly et les Crickets partent en Australie, avec Jerry Lee Lewis et Paul Anka, puis, en mars, pour une tournée britannique d’un mois, la seule de leur carrière. La tournée commence le 1er mars au Trocadero d’Elephant and Castle, à Londres. Le lendemain, 2 mars 1958, les Crickets passent dans l’émission de télévision Sunday Night at the London Palladium, vue par des millions de Britanniques. Pour beaucoup d’adolescents, c’est la première fois qu’ils voient de près une Fender Stratocaster, dont la forme futuriste les fascine. Hank Marvin, futur guitariste des Shadows, et des dizaines d’autres futurs musiciens racontent avoir voulu, ce soir-là, une guitare et des lunettes comme celles de Buddy Holly.

Le 20 mars 1958, la tournée passe par le Philharmonic Hall de Liverpool. Les biographes s’accordent à dire que ni John Lennon ni Paul McCartney ne se trouvaient dans la salle, faute d’argent pour les billets, mais que des amis à eux y étaient et leur rapportèrent chaque détail. Buddy Holly joue aussi à Manchester, à Birmingham, à Newcastle, dans tout le pays. La tournée britannique fait de lui une idole outre-Manche, peut-être plus encore qu’aux États-Unis : The “Chirping” Crickets atteint la cinquième place des ventes d’albums britanniques, et ses 45 tours se vendent plus longtemps en Angleterre qu’en Amérique. La génération des Beatles, des Hollies, des Searchers et des Shadows s’est formée sur ce répertoire.

Maria Elena

Le 19 juin 1958, à New York, Buddy Holly enregistre sans les Crickets deux titres, Early in the Morning et Now We’re One, au Pythian Temple, avec des musiciens de studio. Le même jour, il passe dans les bureaux de l’éditeur musical Peer-Southern, où travaille Murray Deutch, l’homme qui avait poussé That’ll Be the Day auprès des maisons de disques. La réceptionniste s’appelle Maria Elena Santiago. Elle est portoricaine, élevée à New York par une tante qui travaille chez Peer-Southern. Buddy l’invite à dîner le soir même et la demande en mariage au cours du repas. Elle accepte. Ils se marient le 15 août 1958 à Lubbock.

Maria Elena a souvent raconté leur première soirée et l’impression que lui fit ce jeune homme drôle et timide qui devenait grave quand il parlait de musique : il voulait être le meilleur, il voulait que tout le monde puisse aimer ce qu’il faisait, et rien ne l’arrêterait. Le mariage, rapide et mixte, ne plaît pas à tout le monde. Norman Petty le désapprouve. Les parents de Buddy l’acceptent après quelques hésitations. Jerry Allison, de son côté, venait d’épouser Peggy Sue Gerron, la jeune femme dont le prénom était devenu un titre de chanson. Les deux couples passent ensemble une partie de leur voyage de noces à Acapulco.

La rupture avec Norman Petty et les Crickets

À l’automne 1958, Buddy Holly veut prendre son indépendance. Il s’installe à New York avec Maria Elena, dans un appartement de Greenwich Village, au Brevoort, sur la Cinquième Avenue. Il s’intéresse au jazz, au flamenco, aux arrangements de cordes, envisage de produire d’autres artistes, de créer son propre label et son propre studio à Lubbock. Il produit d’ailleurs un premier 45 tours pour un jeune chanteur de Lubbock, Waylon Jennings, Jole Blon, en septembre 1958. Et il découvre, en épluchant ses comptes avec l’aide de Maria Elena et de sa tante, que l’essentiel de ses revenus transite par les comptes de Norman Petty, qui gère tout, encaisse tout et ne reverse presque rien.

La séparation intervient en novembre 1958. Buddy rompt avec Petty et engage des avocats pour récupérer ses droits. Il espère que Jerry Allison et Joe B. Mauldin le suivront à New York. Les deux musiciens hésitent, puis choisissent de rester avec Petty, qui contrôle le nom des Crickets et leur promet une carrière sans lui. La rupture affecte profondément Buddy. Le groupe qui avait été sa famille de musique se défait, et son argent reste bloqué à Clovis.

Le 21 octobre 1958, juste avant la séparation, Buddy Holly enregistre à New York sa dernière séance de studio, avec un orchestre à cordes dirigé par Dick Jacobs : True Love Ways, It Doesn’t Matter Anymore (une chanson écrite pour lui par Paul Anka), Raining in My Heart et Moondreams. Ces quatre titres, d’une modernité étonnante, annoncent la pop orchestrale des années 1960. Ils montrent aussi un musicien qui cherchait déjà à dépasser le rock’n’roll de ses débuts.

Correctif : la phrase de Norman Petty sur les royalties

Plusieurs récits prêtent à Norman Petty une phrase terrible, lancée à Buddy Holly lors de leur dernière dispute : il serait mort avant de toucher un centime de ses droits. Cette réplique, d’autant plus frappante qu’elle semble prophétique, ne repose sur aucune source contemporaine vérifiable ; elle provient de témoignages tardifs, rapportés après la mort de Buddy par des proches en conflit avec Petty. Il faut donc la tenir pour une légende possible, pas pour un fait établi. Ce qui est en revanche documenté, c’est le conflit financier : les avocats de Buddy cherchaient à récupérer des sommes importantes bloquées par Petty, et la succession de Buddy Holly a dû mener une longue bataille pour obtenir les droits qui lui revenaient.

Les “Apartment Tapes” de Greenwich Village

Pendant l’hiver 1958-1959, seul dans son appartement new-yorkais avec une guitare acoustique et un magnétophone Ampex, Buddy Holly enregistre une série de démos de chansons nouvelles : Peggy Sue Got Married, Crying, Waiting, Hoping, Learning the Game, That’s What They Say, What to Do, That Makes It Tough. Ces enregistrements dépouillés, connus sous le nom d’Apartment Tapes, seront publiés après sa mort avec des accompagnements ajoutés en studio, notamment par Jack Hansen en 1959, puis par Norman Petty lui-même, qui les fit habiller par les Fireballs au début des années 1960.

Ces démos sont le testament d’un auteur en pleine maturité. Crying, Waiting, Hoping, notamment, entrera dans le répertoire de scène des Beatles. George Harrison la chantera lors de l’audition Decca du 1er janvier 1962, puis à la BBC en 1963, dans une version publiée en 1994 sur Live at the BBC.

La Winter Dance Party

Fin 1958, Maria Elena est enceinte. L’argent manque, puisque les revenus restent bloqués par Petty. Buddy accepte donc de partir en tournée pour l’agence General Artists Corporation : la Winter Dance Party, une série de vingt-quatre concerts en trois semaines dans le Midwest, en plein hiver. Il recrute un groupe pour l’accompagner : Waylon Jennings à la basse, qu’il a lui-même formé, Tommy Allsup à la guitare et Carl Bunch à la batterie. L’affiche réunit Ritchie Valens, dix-sept ans, la nouvelle sensation de Donna et de La Bamba, le Big Bopper, auteur de Chantilly Lace, Dion and the Belmonts et Frankie Sardo. Maria Elena, malade et enceinte, ne l’accompagne pas. Elle dira plus tard avoir eu un mauvais pressentiment dès qu’elle avait entendu le nom de la tournée.

La tournée commence le 23 janvier 1959 à Milwaukee. L’organisation est désastreuse. Les étapes ne suivent aucune logique géographique et obligent la troupe à des centaines de kilomètres de route chaque nuit, de l’Iowa au Wisconsin et au Minnesota, dans un vieux bus scolaire au chauffage défaillant, par des températures qui descendent bien en dessous de moins vingt degrés. Les bus tombent en panne les uns après les autres. Dans la nuit du 31 janvier au 1er février, l’un d’eux s’immobilise sur une route du nord du Wisconsin ; les musiciens brûlent des journaux pour se réchauffer. Carl Bunch, le batteur, souffre de gelures aux pieds et doit être hospitalisé. Les autres se relaient derrière la batterie, Buddy Holly compris, qui joue pour Ritchie Valens et Dion.

3 février 1959 : The Day the Music Died

Le lundi 2 février 1959, la troupe arrive à Clear Lake, dans l’Iowa, pour un concert au Surf Ballroom, une date ajoutée au dernier moment. Le lendemain, elle doit jouer à Moorhead, dans le Minnesota, à plus de cinq cents kilomètres. Épuisé par le froid, voulant faire laver son linge et dormir dans un vrai lit, Buddy Holly décide d’affréter un petit avion pour lui et ses musiciens. Le directeur du Surf Ballroom contacte Dwyer Flying Service, une petite compagnie de Mason City. Le pilote sera Roger Peterson, vingt et un ans. L’appareil est un Beechcraft Bonanza à quatre places, pilote compris.

Les places se jouent dans les coulisses. Le Big Bopper, grippé, demande à Waylon Jennings de lui céder la sienne, et Jennings accepte. Ritchie Valens, qui n’avait jamais aimé l’avion, insiste auprès de Tommy Allsup pour obtenir la dernière ; ils la jouent à pile ou face, et Valens gagne. Jennings racontera toute sa vie l’échange de plaisanteries qu’il eut alors avec Buddy : à Buddy qui lui souhaitait que son bus gèle, il répondit qu’il espérait que son avion s’écrase. Cette réplique lancée sans y penser le hantera pendant des décennies.

Après le concert, vers minuit cinquante-cinq, le 3 février 1959, l’avion décolle de l’aéroport de Mason City en direction de Fargo, dans le Dakota du Nord, la ville voisine de Moorhead. Il neige légèrement, le vent souffle, la visibilité est mauvaise. Quelques minutes après le décollage, l’appareil s’écrase dans un champ de maïs à environ huit kilomètres de l’aéroport. Le propriétaire de la compagnie, Jerry Dwyer, sans nouvelles, le retrouve au matin depuis les airs. Les quatre occupants sont morts sur le coup : Buddy Holly, vingt-deux ans, Ritchie Valens, dix-sept ans, J.P. “The Big Bopper” Richardson, vingt-huit ans, et le pilote Roger Peterson, vingt et un ans.

L’enquête du Civil Aeronautics Board, publiée en septembre 1959, attribue l’accident à une erreur de pilotage : Roger Peterson n’était pas qualifié pour voler aux instruments, il n’avait pas reçu d’informations complètes sur la météo, et il a sans doute mal interprété l’horizon artificiel de l’appareil, d’un modèle différent de celui sur lequel il s’était entraîné. En 2015, une demande de réouverture de l’enquête a été rejetée par le National Transportation Safety Board. Les lunettes de Buddy Holly, retrouvées dans la neige au printemps 1959, furent oubliées dans une enveloppe au bureau du shérif de Cerro Gordo et ne réapparurent qu’en 1980. Elles sont aujourd’hui exposées au Buddy Holly Center de Lubbock.

Après la catastrophe

Maria Elena apprend la mort de son mari à la télévision, avant même d’avoir été prévenue par les autorités. Sous le choc, elle perd l’enfant qu’elle attendait peu après. Son histoire contribuera à faire adopter par les autorités américaines la règle selon laquelle les noms des victimes d’un accident ne sont pas rendus publics avant que leurs familles aient été informées. Elle n’assiste pas aux obsèques de Buddy, célébrées le 7 février 1959 à Lubbock, où il est inhumé au cimetière municipal. Elle se remariera plus tard, et défendra pendant des décennies, avec une énergie parfois procédurière, les droits et l’image de Buddy Holly.

Waylon Jennings mettra des années à surmonter sa culpabilité. Il deviendra l’une des grandes figures de la country américaine, pionnier du mouvement outlaw des années 1970, et mourra le 13 février 2002. Tommy Allsup ouvrira plus tard un club baptisé, avec un humour noir assumé, Tommy’s Heads Up Saloon. La Winter Dance Party, elle, continue : dès le soir du 3 février, à Moorhead, un jeune chanteur local de quinze ans, Bobby Vee, et son groupe remplacent au pied levé les disparus. C’est le début de sa carrière.

Norman Petty, de son côté, garde la main sur les bandes et les éditions. Il produit au début des années 1960 le groupe instrumental des Fireballs, qui obtient un numéro un en 1963 avec Sugar Shack, sous le nom de Jimmy Gilmer and the Fireballs, et fait habiller par eux les démos de Buddy. En février 1973, sa société d’édition, Nor Va Jak Music, vend le catalogue des chansons de Buddy Holly à Paul McCartney. Petty meurt d’une leucémie le 15 août 1984, vingt-six ans jour pour jour après le mariage de Buddy et de Maria Elena.

Les Crickets sans Buddy

Les Crickets ont survécu à leur fondateur. Jerry Allison, Joe B. Mauldin et le guitariste et chanteur Sonny Curtis, un ami d’enfance de Lubbock qui avait joué avec Buddy en 1956, poursuivent l’aventure à partir de 1959. Sonny Curtis écrit pour eux I Fought the Law, que reprendront les Bobby Fuller Four en 1966 puis les Clash en 1979, et compose plus tard la chanson du générique de la série The Mary Tyler Moore Show. Les Crickets enregistrent régulièrement, accompagnent parfois Everly Brothers ou Bobby Vee, tournent en Angleterre où leur nom reste magique, et reçoivent des hommages de toute la génération britannique qui leur doit tant.

Parmi les chanteurs qui tentèrent de reprendre le flambeau, il faut citer David Box, un jeune admirateur de Lubbock, qui enregistre avec les Crickets en 1960 une version de Peggy Sue Got Married. Son destin rejoint celui de son idole de la manière la plus cruelle : il meurt le 23 octobre 1964 dans l’accident d’un petit avion près de Houston, à vingt et un ans. Les parents de Buddy Holly furent parmi les premiers à se rendre auprès de sa famille.

Correctif : les Crickets “aujourd’hui” et quelques chiffres douteux

On lit encore que les Crickets “continuent aujourd’hui de se produire”, avec Sonny Curtis, Joe B. Mauldin, Jerry Allison et Glen D. Hardin. Cette formation appartient au passé : Joe B. Mauldin est mort le 7 février 2015 et Jerry Allison le 22 août 2022, et les Crickets ont cessé de tourner dans les années 2010. De même, le chiffre de “quarante millions de disques vendus depuis sa mort”, souvent cité, ne repose sur aucune source vérifiable ; il vaut mieux s’en tenir à ce qui est sûr : un numéro un américain, un numéro un britannique pour That’ll Be the Day, une série de succès posthumes en Angleterre, dont It Doesn’t Matter Anymore, numéro un britannique en 1959, et une entrée parmi les tout premiers membres du Rock and Roll Hall of Fame en 1986. Enfin, Echo McGuire, la petite amie de lycée de Buddy, partit étudier à Abilene, à environ 270 kilomètres de Lubbock, et non à 1 500 kilomètres.

Les secrets des chansons de Buddy Holly

En à peine deux ans d’enregistrements utiles, de février 1957 à janvier 1959, Buddy Holly a laissé plus de standards que la plupart des artistes en une carrière entière. Ses chansons sont courtes, souvent moins de deux minutes et demie, construites sur trois ou quatre accords, mais elles regorgent d’idées : des ruptures de rythme, des voix doublées, des percussions inventées, une guitare qui joue en accords plaqués là où les autres jouaient des solos. Voici l’histoire des principales, et de ce que les Beatles y ont puisé.

That’ll Be the Day : une réplique de John Wayne

En juin 1956, Buddy Holly, Jerry Allison et quelques amis vont voir au cinéma de Lubbock The Searchers (La Prisonnière du désert), le western de John Ford. Le personnage d’Ethan Edwards, joué par John Wayne, y répète à plusieurs reprises, avec un mépris bougon, la formule “that’ll be the day”, qu’on pourrait traduire par “ce n’est pas demain la veille”. Les garçons adoptent l’expression. Quelques jours plus tard, Buddy cherche un titre pour une mélodie qu’il a en tête ; Jerry Allison lui suggère la réplique de Wayne. La chanson est signée Holly, Allison et Petty, ce dernier ayant pris l’habitude de cosigner les titres qu’il produisait, pratique courante et contestée à l’époque.

Construite autour d’un riff de guitare en accords descendants et d’un refrain qui retourne la menace en défi amoureux, That’ll Be the Day est une chanson de rupture sans pathos, presque goguenarde. Son introduction de guitare, jouée sur la Stratocaster avec un léger écho, a été apprise par des milliers de guitaristes débutants. C’est elle que les Quarrymen choisissent pour leur premier disque en juillet 1958, dans une version que l’on peut entendre sur Anthology 1, publiée en 1995.

Words of Love : la voix démultipliée

Words of Love est enregistrée à Clovis le 8 avril 1957. Buddy Holly y chante plusieurs parties vocales en harmonie, enregistrées successivement et superposées sur la bande, et joue lui-même les guitares. Le résultat est une ballade étrange et suave, où une seule voix semble devenir un groupe vocal entier, sur un tapis de guitare au timbre presque hawaïen. Le 45 tours sort chez Coral le 20 juin 1957, avec en face B Mailman, Bring Me No More Blues, et ne rencontre aucun succès. Ironie du sort, une reprise par le groupe vocal canadien des Diamonds entre au même moment dans le Top 20 américain, offrant à Buddy son premier succès… comme auteur.

Les Beatles reprennent Words of Love le 18 octobre 1964 pour Beatles For Sale. John Lennon et Paul McCartney y chantent en harmonie serrée, en reproduisant fidèlement la couleur vocale de l’original, George Harrison double sa partie de guitare solo, et Ringo Starr joue de la batterie et frappe sur une caisse d’emballage. C’est l’une des reprises les plus respectueuses de toute leur discographie : on y entend moins une interprétation qu’un hommage d’élèves à leur maître. Pour beaucoup d’auteurs, la manière dont Lennon et McCartney superposaient leurs deux voix, au point qu’on ne savait plus laquelle était la mélodie, est l’héritage direct des voix doublées de Buddy Holly.

Correctif : Words of Love n’est pas le premier disque où un artiste chante seul toutes les voix

On lit souvent que Words of Love serait “la première fois qu’un seul et même artiste chante les deux pistes vocales” d’une chanson, et qu’elle serait sortie le 5 avril 1957. Les deux affirmations sont inexactes. La chanson a été enregistrée le 8 avril 1957 et publiée le 20 juin. Quant au procédé, il avait été popularisé quelques années plus tôt par le guitariste Les Paul, pionnier de l’enregistrement multipiste, sur les disques de son épouse Mary Ford, qui chantait toutes les harmonies de titres comme How High the Moon (1951). Patti Page avait aussi enregistré dès 1947-1948 des disques où elle se répondait à elle-même. L’originalité de Buddy Holly fut d’appliquer cette technique au rock’n’roll naissant, avec des moyens artisanaux, dans un petit studio du Nouveau-Mexique.

Everyday : un métronome en blue-jean

Everyday, enregistrée le 29 mai 1957 et publiée en face B de Peggy Sue, est une berceuse rock de deux minutes. Pas de batterie : Jerry Allison donne le rythme en tapant des mains sur ses genoux, un son sec et feutré que l’on prend souvent pour un métronome ou une boîte à rythmes. Le carillon cristallin qui ponctue la chanson est un célesta, joué par Vi Petty, l’épouse de Norman Petty, pianiste du Norman Petty Trio. La mélodie, montante comme une promesse, est l’une des plus simples et des plus parfaites de Buddy Holly.

Ce goût pour les percussions inventées et les instruments inattendus, célesta, boîte en carton, genoux, est une autre leçon que les Beatles retiendront. Ringo Starr jouant sur une caisse d’emballage dans Words of Love, les claquements de mains de I Want to Hold Your Hand, le clavecin, le mellotron et toutes les trouvailles d’Abbey Road appartiennent à la même famille d’esprit : faire de la musique avec ce qu’il y a dans la pièce.

Peggy Sue : de Cindy Lou à la petite amie du batteur

La chanson s’appelait d’abord Cindy Lou, du nom d’une nièce de Buddy. Pendant les répétitions, Jerry Allison élabore un roulement de caisse claire continu, des paradiddles joués sur toute la durée du morceau, qui deviendra l’une des parties de batterie les plus célèbres du rock. Pour le motiver, Buddy accepte de rebaptiser la chanson du prénom de la petite amie de Jerry, Peggy Sue Gerron, une lycéenne de Lubbock. Enregistrée à Clovis entre la fin juin et le début juillet 1957, Peggy Sue paraît en septembre 1957 sous le nom de Buddy Holly et atteint la troisième place du classement américain.

Le son de la chanson repose sur une astuce technique : pendant le solo, la guitare passe brutalement d’un son rond à un son tranchant. Buddy, occupé à jouer, ne pouvait pas actionner lui-même le sélecteur de micros de sa Stratocaster ; c’est Niki Sullivan, accroupi à côté de lui, qui bascule le levier au bon moment. Peggy Sue Gerron épouse Jerry Allison le 22 juillet 1958 ; le mariage ne durera pas. Elle racontera son histoire dans un livre de souvenirs et mourra en 2018. Une suite, Peggy Sue Got Married, figure parmi les démos de l’appartement new-yorkais ; c’est elle qui inspire le titre du film de Francis Ford Coppola, Peggy Sue s’est mariée, en 1986.

Oh, Boy! et Not Fade Away : le disque à deux faces

Oh, Boy!, publié sous le nom des Crickets en octobre 1957, est un rock’n’roll trépidant, écrit par deux jeunes musiciens texans, Sonny West et Bill Tilghman, sous le titre All My Love, et réarrangé par Buddy. Les chœurs, ajoutés en studio par un groupe vocal, les Picks, donnent au disque son énergie de fête. C’est cette chanson que les Crickets jouent au Ed Sullivan Show le 26 janvier 1958.

Sa face B, Not Fade Away, est une curiosité devenue un classique. Elle repose sur le rythme syncopé de Bo Diddley, que Jerry Allison joue non pas sur une batterie mais en frappant sur une boîte en carton. En février 1964, les Rolling Stones en font un 45 tours, qui atteint la troisième place au Royaume-Uni et devient leur premier vrai succès, une semaine avant l’arrivée des Beatles en Amérique. Le Grateful Dead en fera ensuite l’un des piliers de ses concerts. Les deux grands groupes anglais des années 1960 ont donc chacun un disque fondateur de Buddy Holly dans leur histoire : That’ll Be the Day pour les Beatles, Not Fade Away pour les Stones.

I’m Gonna Love You Too : le grillon dans la chambre d’écho

Pour obtenir une réverbération naturelle, Norman Petty utilisait une chambre d’écho installée dans le bâtiment de son studio. Lors de l’enregistrement de I’m Gonna Love You Too, en 1957, un grillon s’y était glissé. On l’entend chanter distinctement à la fin de la prise, juste après le dernier accord. Au lieu de recommencer, le groupe décide de garder la prise : un grillon qui chante sur un disque des Crickets, c’était un clin d’œil trop beau pour être effacé.

Rave On : le hoquet et la voix qui saute

Rave On, enregistrée à New York en janvier 1958 et publiée en 1958, est un autre titre de Sonny West et Bill Tilghman, cosigné par Norman Petty. Elle s’ouvre sur un mot unique, une interjection que Buddy étire sur plusieurs syllabes en la faisant sauter d’une note à l’autre. Ce procédé vocal, souvent appelé le hiccup (le hoquet), venu de la country et du rockabilly, est la grande signature de Buddy Holly. Il l’utilise sur presque toutes ses chansons rapides, en faisant éclater les mots en petits sanglots rythmiques.

John Lennon a toute sa vie aimé ce tic vocal, et il lui rend hommage sur Dear Yoko, chanson d’amour pour Yoko Ono publiée sur l’album Double Fantasy en 1980, qui est un pastiche assumé du style de Buddy Holly, avec hoquets et guitare acoustique sautillante. Notre dossier sur les séances de Double Fantasy revient sur la manière dont Lennon retrouvait, à quarante ans, les idoles de ses quinze ans.

Correctif : Buddy Holly n’a pas écrit toutes ses chansons

On présente souvent Buddy Holly comme l’auteur de tout son répertoire, ce qui en fait le modèle de l’auteur-compositeur-interprète que les Beatles suivront. C’est vrai pour une grande partie de ses titres (That’ll Be the Day, Peggy Sue, Words of Love, Everyday, Not Fade Away, True Love Ways, Crying, Waiting, Hoping, Peggy Sue Got Married), souvent cosignés avec Jerry Allison et Norman Petty. Mais plusieurs de ses plus grands succès sont d’autres plumes : Oh, Boy! et Rave On sont de Sonny West et Bill Tilghman, It Doesn’t Matter Anymore de Paul Anka, Raining in My Heart de Boudleaux et Felice Bryant (les auteurs des Everly Brothers), Reminiscing du saxophoniste King Curtis, Mailman, Bring Me No More Blues d’un trio d’auteurs new-yorkais. Par ailleurs, la signature de Norman Petty sur des chansons qu’il n’avait pas écrites a fait l’objet de contestations, et les crédits de plusieurs titres restent discutés.

Maybe Baby, Think It Over, It’s So Easy, Heartbeat : les années 1958

L’année 1958 est plus difficile commercialement aux États-Unis. Maybe Baby, sorti en février sous le nom des Crickets, atteint la dix-septième place américaine et la quatrième au Royaume-Uni. Think It Over et Fool’s Paradise se classent modestement. It’s So Easy, aux harmonies vocales enlevées, et Heartbeat, petite merveille de délicatesse rythmique, sont des échecs en Amérique, ce qui pousse Buddy à chercher de nouvelles voies. Ces chansons auront pourtant une longue postérité : It’s So Easy devient un succès pour Linda Ronstadt en 1977, et Paul McCartney la chantera lui-même en 2011. Ringo Starr reprend Think It Over la même année. Maybe Baby fait partie des chansons de Buddy Holly que les Beatles jouent spontanément pendant les séances de janvier 1969.

Une face B de 1958, Well… All Right, mérite une mention particulière. Cette chanson acoustique, presque murmurée, sur un battement de cymbale continu, annonce le folk-rock des années 1960. Elle sera reprise en 1969 par Blind Faith, le groupe d’Eric Clapton et de Steve Winwood, sur son unique album.

True Love Ways, It Doesn’t Matter Anymore : les cordes de la dernière séance

La séance du 21 octobre 1958, au Pythian Temple de New York, est la dernière de Buddy Holly en studio. Accompagné d’un orchestre de dix-huit musiciens, dont des cordes, sous la direction de l’arrangeur Dick Jacobs, il enregistre en direct quatre chansons. True Love Ways, ballade écrite pour Maria Elena et qu’il considérait comme un cadeau de mariage, s’ouvre sur un solo de saxophone de Sam “The Man” Taylor. Elle sera un succès posthume, et une reprise par Peter and Gordon, le duo de Peter Asher et Gordon Waller, entrera dans le Top 3 britannique en 1965. Peter Asher, frère de Jane Asher, la fiancée de Paul McCartney, logeait alors Paul dans la maison familiale de Wimpole Street ; notre portrait de Peter Asher raconte cette histoire. Le cercle se referme.

It Doesn’t Matter Anymore, écrite pour lui par Paul Anka, paraît en janvier 1959, quelques semaines avant sa mort, et devient en avril 1959 numéro un au Royaume-Uni, son premier numéro un posthume. Le titre, qui signifie que plus rien n’a d’importance, sonne cruellement après le 3 février. Raining in My Heart et Moondreams complètent cette séance qui montre un Buddy Holly attiré par la pop orchestrale, celle-là même que les Beatles, avec George Martin, porteront à son sommet avec Yesterday ou Eleanor Rigby.

Reminiscing, Crying, Waiting, Hoping et les trésors posthumes

Après la mort de Buddy Holly, les maisons de disques exploitent pendant des années les bandes inédites : démos de Lubbock, prises alternatives de Clovis, Apartment Tapes de New York, souvent habillées d’accompagnements nouveaux. Certaines de ces publications deviennent des succès en Angleterre, où la ferveur reste intacte. Reminiscing, enregistré en septembre 1958 avec le saxophoniste King Curtis, qui l’avait écrit, sort en 1962 et entre dans le classement britannique. Les Beatles l’ajoutent aussitôt à leur répertoire de scène : on entend John Lennon la chanter sur les enregistrements réalisés au Star-Club de Hambourg en décembre 1962.

L’album posthume The Buddy Holly Story (1959) et la série d’albums publiés ensuite par Coral, That’ll Be the Day (1958), Reminiscing (1963), Showcase (1964), Holly in the Hills (1965), ont nourri des générations d’auditeurs britanniques. Pour découvrir Buddy Holly aujourd’hui, les compilations récentes, comme The Very Best of Buddy Holly and the Crickets ou l’intégrale Not Fade Away: The Complete Studio Recordings and More, offrent le meilleur point d’entrée.

Buddy Holly et les Beatles : une filiation directe

Parmi toutes les influences américaines des Beatles, celle de Buddy Holly est la plus intime. Elle n’est pas seulement musicale : elle touche à l’idée même de ce qu’est un groupe, à la manière d’écrire, au nom, à l’image. Lennon et McCartney l’ont reconnue toute leur vie, sans jamais la minimiser.

Du grillon au scarabée : l’origine du nom des Beatles

Au printemps 1960, le groupe de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Stuart Sutcliffe cherche un nom. Les Quarrymen ne conviennent plus, le groupe a passé l’âge du skiffle. Lennon et Sutcliffe, étudiants aux Beaux-Arts de Liverpool, pensent aux Crickets. Lennon l’expliquera dans l’Anthology : il cherchait un nom comme celui des Crickets, qui ait deux sens, et des grillons il est passé aux scarabées. Beetles, le scarabée, devient Beatles, avec le “a” de beat, la musique. McCartney se souvient d’avoir discuté avec Lennon de la formidable idée du nom des Crickets, un petit insecte qui fait de la musique.

Le nom passe par plusieurs formes intermédiaires (Beatals, Silver Beetles, Silver Beatles) avant de se fixer en août 1960, au moment du départ pour Hambourg. L’histoire a une saveur particulière quand on sait que les Crickets eux-mêmes avaient envisagé de s’appeler les Beetles en 1957, avant d’y renoncer parce que le scarabée est une bestiole qu’on écrase. Les Beatles ont donc pris, sans le savoir, le nom que Buddy Holly et Jerry Allison avaient écarté.

Écrire ses propres chansons

La leçon la plus importante est celle de l’écriture. Dans l’Angleterre des années 1950, les chanteurs de variétés interprétaient des chansons écrites par des professionnels de l’édition. Les rockers américains que les Beatles admiraient, Elvis Presley en tête, chantaient eux aussi pour l’essentiel les compositions d’autres auteurs. Buddy Holly, lui, écrivait. Paul McCartney l’a dit dans l’Anthology : lui et John ont commencé à écrire à cause de Buddy Holly, parce qu’ils découvraient qu’on pouvait être à la fois musicien et auteur. Il a ajouté, dans une formule souvent citée, qu’au moins les quarante premières chansons qu’ils ont écrites étaient influencées par Buddy Holly.

Cette influence est audible. Les premières compositions de McCartney et de Lennon, de Love Me Do à P.S. I Love You, de Hello Little Girl à I’ll Follow the Sun, en portent la marque : des chansons courtes, construites sur peu d’accords, avec des mélodies nettes, des ponts courts, un ton direct et sans emphase. Notre dossier sur Love Me Do en retrace la genèse. I Saw Her Standing There, la chanson d’ouverture de leur premier album, mêle l’énergie de Little Richard et la simplicité harmonique de Buddy Holly. Et dans leur manière de chanter à deux voix, à l’unisson ou en tierces, on retrouve les voix doublées de Words of Love et de Listen to Me.

Jouer et chanter à la fois

Lennon a souligné un autre point, moins évident pour nous mais décisif à l’époque : Buddy Holly fut le premier artiste dont les jeunes Anglais aient pris conscience qu’il pouvait jouer de la guitare et chanter en même temps. Elvis avait une guitare en bandoulière, mais c’était Scotty Moore qui jouait. Buddy Holly, lui, tenait la guitare solo et la guitare rythmique, en accords plaqués, tout en chantant. Pour des adolescents qui apprenaient sur des guitares bon marché, en se montrant les accords les uns aux autres, c’était un modèle accessible. Les accords de Buddy Holly, souvent joués en barré, avec une main droite qui frappe en aller-retour, sont parmi les premiers que Lennon et McCartney ont appris.

Cette dimension de modèle accessible était essentielle. Elvis Presley était un dieu, beau, sensuel, inimitable. Buddy Holly ressemblait à un garçon de leur classe : maigre, myope, timide, poli. Il prouvait qu’on pouvait devenir une vedette du rock’n’roll sans avoir le physique d’Elvis. Pour Lennon, qui détestait porter ses lunettes et les retirait sur scène au risque de ne rien voir, pour McCartney, le garçon sage de Forthlin Road, pour George Harrison, le plus jeune, c’était un encouragement décisif. Keith Richards, de son côté, a résumé l’atmosphère de l’Angleterre de 1958 : on était soit pour Elvis, soit pour Buddy Holly, il y avait deux camps.

La Stratocaster et les lunettes

L’influence de Buddy Holly sur l’image du rock britannique passe aussi par deux objets. Le premier est sa Fender Stratocaster, guitare encore introuvable en Angleterre en 1958 à cause des restrictions d’importation. La pochette de The “Chirping” Crickets la montrait, et des centaines de jeunes guitaristes la dessinaient dans leurs cahiers. Hank Marvin, le guitariste des Shadows, sera le premier Anglais à en posséder une, achetée pour lui par Cliff Richard en 1959. Il porte aussi des lunettes à monture épaisse, en hommage avoué à Buddy Holly. George Harrison, lui, devra attendre 1965 pour avoir sa Stratocaster, la future Rocky.

Le second objet, ce sont les lunettes. Après la mort de Buddy Holly, ses montures noires deviennent un emblème. John Lennon finira par les assumer, mais il choisira des lunettes rondes, à la manière des binocles distribuées par la sécurité sociale britannique, au milieu des années 1960. Elvis Costello, Hank Marvin, Elton John et des dizaines d’autres porteront ensuite fièrement des lunettes sur scène, en se réclamant du modèle texan.

Liverpool, 20 mars 1958, et le premier disque des Quarrymen

Lorsque Buddy Holly joue au Philharmonic Hall de Liverpool le 20 mars 1958, les Quarrymen existent depuis deux ans. John Lennon a dix-sept ans, Paul McCartney quinze, George Harrison vient tout juste de les rejoindre. Aucun d’eux, selon la plupart des biographes, n’a les moyens d’aller au concert. Mais le passage de Buddy Holly à Liverpool électrise la ville, et ils en entendent parler pendant des semaines. Quatre mois plus tard, le 12 juillet 1958 selon la date la plus couramment retenue, ils se rendent au studio de Percy Phillips, au 38 Kensington, pour enregistrer leur premier disque.

La formation de ce jour-là comprend John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, le pianiste John “Duff” Lowe et le batteur Colin Hanton. La séance coûte dix-sept shillings et trois pence. L’unique acétate passe de main en main entre les membres, puis reste vingt-trois ans dans un tiroir chez Duff Lowe. En 1981, Paul McCartney le rachète. Il en fait tirer une cinquantaine de copies pour sa famille et ses amis, avant que les deux titres ne soient publiés officiellement sur Anthology 1 en 1995. Le tout premier disque des futurs Beatles est donc une chanson de Buddy Holly, chantée par John Lennon. Notre portrait de Paul McCartney, ciment musical du groupe de Woolton à Abbey Road revient sur ces années de formation.

Hambourg, Decca, la BBC : Buddy Holly dans le répertoire des Beatles

Entre 1958 et 1963, Buddy Holly reste l’un des piliers du répertoire de scène des Beatles. À Hambourg, ils jouent That’ll Be the Day, Peggy Sue, Maybe Baby, It’s So Easy, Think It Over, Raining in My Heart, Crying, Waiting, Hoping, Reminiscing. Notre dossier sur les nuits de Hambourg raconte ces marathons où ce répertoire américain fut rodé jusqu’à l’usure. Lors de l’audition Decca du 1er janvier 1962, George Harrison chante Crying, Waiting, Hoping. En 1963, la chanson est diffusée sur la BBC dans l’émission Pop Go the Beatles. Sur les enregistrements du Star-Club de Hambourg, réalisés en décembre 1962, on entend Lennon chanter Reminiscing.

Le 9 février 1964, avant leur première apparition au Ed Sullivan Show, Lennon interroge un technicien de CBS sur les passages de Buddy Holly dans l’émission, sept ans plus tôt. Pour le Beatle qui triomphe en Amérique, le souvenir du Texan qui avait foulé la même scène compte encore. En octobre 1964, les Beatles enregistrent Words of Love pour Beatles For Sale, leur seule reprise de Buddy Holly publiée officiellement du vivant du groupe. En janvier 1969, pendant les séances de Get Back, ils jouent spontanément Mailman, Bring Me No More Blues (publiée en 1996 sur l’Anthology 3), Maybe Baby et d’autres titres de Holly, comme on revient aux chansons de son adolescence.

Les reprises de Buddy Holly par les Beatles et leurs membres

Chanson Interprète Date Où l’entendre
That’ll Be the Day The Quarrymen (chant : John) Juillet 1958 Anthology 1 (1995)
Crying, Waiting, Hoping The Beatles (chant : George) 1962-1963 Audition Decca, Live at the BBC (1994)
Reminiscing The Beatles (chant : John) Décembre 1962 Enregistrements du Star-Club de Hambourg
Words of Love The Beatles (chant : John et Paul) 18 octobre 1964 Beatles For Sale
Mailman, Bring Me No More Blues The Beatles (chant : John) Janvier 1969 Anthology 3 (1996)
Peggy Sue John Lennon 1974 Rock ‘n’ Roll (1975)
Album Holly Days Denny Laine, produit par Paul McCartney 1976-1977 Holly Days (1977)
It’s So Easy Paul McCartney 2011 Rave On Buddy Holly (2011)
Think It Over Ringo Starr 2011 Listen to Me: Buddy Holly (2011)

John Lennon et Peggy Sue

Pendant l’enregistrement de son album de reprises Rock ‘n’ Roll, achevé en 1974 et publié en février 1975, John Lennon enregistre Peggy Sue. Il la chante avec le hoquet de Buddy Holly, sur un tempo légèrement ralenti, comme on rend visite à un vieil ami. L’album, né d’un accord judiciaire avec l’éditeur Morris Levy, est un retour aux sources de son adolescence, que nous évoquons dans notre classement des meilleurs albums solo des Beatles. Cinq ans plus tard, Dear Yoko, sur Double Fantasy, prolonge cet hommage.

Paul McCartney, propriétaire du catalogue de Buddy Holly

En février 1973, Paul McCartney achète, par l’intermédiaire de sa société d’édition, le catalogue des chansons de Buddy Holly à Nor Va Jak Music, la société de Norman Petty. Le catalogue comprend notamment That’ll Be the Day, Peggy Sue, Not Fade Away, True Love Ways et I’m Gonna Love You Too. McCartney a raconté que son beau-père, l’avocat Lee Eastman, lui avait conseillé d’investir dans ce qu’il connaissait, et que, quand celui-ci lui avait demandé quelle musique il aimait, il avait aussitôt répondu : Buddy Holly, l’une de ses grandes influences quand il avait commencé à écrire. Il voyait aussi dans cet achat une forme de compensation : les Beatles n’avaient jamais été propriétaires de leurs propres chansons, et quelqu’un d’autre possédait Yesterday. Notre article sur vingt faits méconnus sur Paul McCartney revient sur ses activités d’éditeur, et celui sur Allen Klein rappelle que Klein convoitait lui aussi ce catalogue.

Correctif : McCartney n’a pas racheté le catalogue de Buddy Holly en 1976

On lit souvent que Paul McCartney aurait racheté les droits du catalogue de Buddy Holly le 1er juillet 1976. L’acquisition date en réalité de février 1973, auprès de Nor Va Jak Music, la société d’édition de Norman Petty. L’année 1976 correspond à une autre initiative : la première Buddy Holly Week, organisée par McCartney en septembre 1976, autour de la date anniversaire de la naissance de Buddy Holly (le 7 septembre). Précisons aussi que McCartney possède les droits d’édition des chansons (les compositions), et non les enregistrements de Buddy Holly, qui appartiennent à la maison de disques héritière de Decca, aujourd’hui Universal.

La Buddy Holly Week et The Real Buddy Holly Story

À partir de septembre 1976, McCartney organise chaque année à Londres la Buddy Holly Week, une semaine de fêtes, de concerts, de concours de sosies et de rencontres autour de la musique de Buddy Holly. Les Crickets et de nombreux musiciens de la génération de Buddy Holly y sont invités au fil des années. La même année, McCartney produit pour Denny Laine, son complice des Wings, un album entier de reprises de Buddy Holly, Holly Days, enregistré pour l’essentiel en Écosse et publié en 1977. Notre dossier sur Denny Laine et Japanese Tears retrace la carrière de ce musicien.

En 1978, le film The Buddy Holly Story, avec Gary Busey, qui reçoit une nomination à l’Oscar du meilleur acteur, popularise la légende auprès d’une nouvelle génération. Mais le film prend de grandes libertés avec la vérité : les Crickets y sont rebaptisés, Norman Petty disparaît presque, et plusieurs épisodes sont inventés. McCartney, qui connaissait bien l’histoire et ses témoins, en est agacé. Il produit en 1985 un documentaire, The Real Buddy Holly Story, où il interroge les proches, les musiciens et les admirateurs de Buddy, et où il joue lui-même quelques-unes de ses chansons à la guitare acoustique, en expliquant ce qu’il en a appris.

En 2011, pour le soixante-quinzième anniversaire de sa naissance, deux albums d’hommage paraissent. Sur Rave On Buddy Holly, Paul McCartney chante It’s So Easy dans une version rugueuse et électrique. Sur Listen to Me: Buddy Holly, Ringo Starr reprend Think It Over. Plus d’un demi-siècle après le 3 février 1959, deux Beatles saluent encore leur maître.

Ritchie Valens, l’enfant de Pacoima

Richard Steven Valenzuela, dit Ritchie Valens, est né le 13 mai 1941 à Pacoima, un quartier ouvrier de la vallée de San Fernando, au nord de Los Angeles, dans une famille d’origine mexicaine. Il apprend la guitare enfant, joue dans les fêtes de quartier et, à seize ans, rejoint un groupe local, les Silhouettes. Au printemps 1958, Bob Keane, patron du petit label Del-Fi, le remarque, raccourcit son nom en Ritchie Valens, pour qu’il sonne moins hispanique aux oreilles du public américain de l’époque, et l’enregistre aux studios Gold Star de Los Angeles.

Son premier 45 tours, Come On, Let’s Go, est un succès à l’été 1958. Le suivant est un disque double : en face A, Donna, ballade écrite pour sa petite amie de lycée, Donna Ludwig, qui monte à la deuxième place du classement américain ; en face B, La Bamba, une chanson traditionnelle de Veracruz, au Mexique, que Valens transforme en rock’n’roll chanté en espagnol. C’est la première fois qu’un tube rock en espagnol s’impose dans les classements américains. Valens apparaît dans le film Go, Johnny, Go! d’Alan Freed et rejoint la Winter Dance Party en janvier 1959. Il n’a que dix-sept ans.

Valens avait peur de l’avion. En janvier 1957, deux appareils étaient entrés en collision au-dessus de son collège de Pacoima, et les débris étaient tombés dans la cour, tuant et blessant plusieurs élèves. Valens était absent ce jour-là, à l’enterrement de son grand-père. Il avait surmonté sa peur pour ses premières tournées, mais n’avait jamais pris de petit avion. Il gagna sa place à pile ou face. En 1987, le film La Bamba, avec Lou Diamond Phillips, raconte sa vie, et la reprise de La Bamba par Los Lobos atteint la première place aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Correctif : Ritchie Valens et Twist and Shout

On lit parfois que le jeu de guitare de Ritchie Valens sur La Bamba aurait inspiré aux Beatles leur interprétation de Twist and Shout. Le lien existe, mais il passe par une autre personne. Twist and Shout a été écrite par Bert Berns (avec Phil Medley) en 1961, sur une progression d’accords directement empruntée à La Bamba, et rendue célèbre par les Isley Brothers en 1962. Les Beatles, eux, ont repris la version des Isley Brothers, enregistrée en une prise le 11 février 1963 pour l’album Please Please Me. Autrement dit, c’est la chanson elle-même, et non l’interprétation des Beatles, qui descend de La Bamba. Notre fiche Twist and Shout raconte cette filiation. Par ailleurs, le label de Ritchie Valens s’écrivait Del-Fi, et non Del-Phi.

The Big Bopper, le disc-jockey visionnaire

Jiles Perry Richardson Jr. est né le 24 octobre 1930 à Sabine Pass, au Texas. Disc-jockey à la station KTRM de Beaumont, il se fait appeler The Big Bopper, en référence à la danse à la mode, le bop. En mai 1957, il bat un record de longévité à l’antenne en restant au micro cinq jours, deux heures et huit minutes, en diffusant 1 821 disques. Il écrit aussi des chansons : White Lightning, numéro un country en 1959 pour George Jones, et Running Bear, numéro un pop en 1960 pour Johnny Preston, qu’il ne verra pas triompher.

En 1958, il enregistre sous son nom de scène Chantilly Lace, un rock’n’roll parlé où il joue au séducteur au téléphone, qui atteint la sixième place du classement américain. Il rejoint la Winter Dance Party malgré une forte grippe, et obtient de Waylon Jennings sa place dans l’avion. Il a vingt-huit ans et laisse une épouse enceinte. En 2007, son fils, Jay Perry Richardson, qu’il n’a jamais connu, fait exhumer son corps pour un examen médico-légal, qui confirme qu’il est mort sur le coup, mettant fin à des rumeurs selon lesquelles il aurait survécu quelques instants à l’accident.

Le Big Bopper est aussi crédité d’une intuition remarquable. Il tourne en 1958 des films courts pour accompagner ses chansons, dont Chantilly Lace, et emploie selon plusieurs historiens l’expression “music video” dans un entretien publié peu avant sa mort, où il imaginait un juke-box diffusant des films. Il faudra attendre les années 1960, avec les films promotionnels des Beatles pour Paperback Writer, Strawberry Fields Forever ou Penny Lane, puis les années 1980 avec MTV, pour que cette idée devienne une industrie.

Le jour où la musique est morte : la postérité de Buddy Holly

Le 3 février 1959 est entré dans la mémoire collective sous un nom forgé douze ans plus tard. En 1971, le chanteur Don McLean publie American Pie, une longue chanson allégorique sur l’histoire du rock et de l’Amérique, qui s’ouvre sur le souvenir d’un adolescent livreur de journaux découvrant la nouvelle de l’accident. Il y nomme cette date “the day the music died”, le jour où la musique est morte. La chanson est numéro un aux États-Unis en janvier 1972. La formule est restée.

Buddy Holly fait partie des dix premiers artistes intronisés au Rock and Roll Hall of Fame, lors de la cérémonie inaugurale de 1986, aux côtés d’Elvis Presley, Chuck Berry, Little Richard, Ray Charles, Fats Domino, les Everly Brothers, James Brown, Sam Cooke et Jerry Lee Lewis. À Lubbock, une statue le représente depuis 1980, et le Buddy Holly Center, ouvert en 1999, conserve ses lunettes, ses guitares et ses carnets. Le Surf Ballroom de Clear Lake, toujours en activité, accueille chaque année début février un concert d’hommage, et le lieu de l’accident, dans un champ de l’Iowa, est signalé par une paire de lunettes géante en métal.

L’influence de Buddy Holly dépasse les Beatles. Bob Dylan, adolescent, l’a vu en concert à Duluth trois jours avant sa mort, le 31 janvier 1959, et l’a évoqué en recevant son prix Nobel de littérature en 2017, en disant avoir senti un lien avec lui. Les Rolling Stones, les Hollies, qui lui doivent en partie leur nom, les Searchers, les Shadows, Elvis Costello, Weezer avec leur chanson Buddy Holly en 1994, et des milliers d’autres ont puisé dans son répertoire. Mais aucun groupe ne lui doit autant que les Beatles. Sans les Crickets, il n’y aurait peut-être pas eu de nom, sans That’ll Be the Day pas de premier disque, et sans le modèle de ce garçon à lunettes qui écrivait ses chansons, peut-être pas de Lennon-McCartney.

Pour qui veut prolonger ce voyage dans les influences américaines des Beatles, nos portraits de Little Richard, de Chuck Berry et de Johnny Cash complètent ce dossier, de même que notre histoire du blues et des Beatles, qui remonte aux racines communes de Buddy Holly et des groupes anglais.

Pour aller plus loin

Disques

  • The Crickets, The “Chirping” Crickets (Brunswick, 1957), le premier album, sans un titre faible.
  • Buddy Holly, Buddy Holly (Coral, 1958), avec Peggy Sue, Everyday, Words of Love et Rave On.
  • Buddy Holly, Not Fade Away: The Complete Studio Recordings and More, l’intégrale de référence.
  • The Beatles, Anthology 1 (1995), pour That’ll Be the Day par les Quarrymen.
  • The Beatles, Beatles For Sale (1964), pour Words of Love.
  • The Beatles, Live at the BBC (1994), pour Crying, Waiting, Hoping.
  • Denny Laine, Holly Days (1977), produit par Paul McCartney.
  • Collectif, Rave On Buddy Holly et Listen to Me: Buddy Holly (2011), avec Paul McCartney et Ringo Starr.

Livres et films

  • Philip Norman, Rave On: The Biography of Buddy Holly (1996), par le biographe des Beatles.
  • John Goldrosen et John Beecher, Remembering Buddy: The Definitive Biography of Buddy Holly, la biographie de référence.
  • Ellis Amburn, Buddy Holly: A Biography (1995).
  • Mark Lewisohn, Tune In (2013), pour l’influence de Buddy Holly sur les Quarrymen et la naissance du nom des Beatles.
  • The Beatles Anthology (2000), où Lennon et McCartney racontent leur dette envers Buddy Holly.
  • The Buddy Holly Story (1978), film de Steve Rash avec Gary Busey, à voir en gardant à l’esprit ses libertés historiques.
  • The Real Buddy Holly Story (1985), documentaire produit par Paul McCartney.

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