I’m Only Sleeping : l’histoire complète de la chanson de John Lennon sur le droit de rester au lit, et des guitares à l’envers de George Harrison (Revolver, 1966)
Au printemps 1966, John Lennon passe ses journées dans sa maison de Weybridge à dormir, lire, regarder la télévision et attendre que Paul McCartney vienne le tirer du lit pour écrire. Une journaliste de l’Evening Standard le décrit comme probablement l’homme le plus paresseux d’Angleterre. Il en fait une chanson. I’m Only Sleeping, troisième plage de Revolver, est la seule chanson des Beatles qui prend la défense du lit, et l’une de celles qui ont demandé le plus de travail : quatre séances, un accompagnement enregistré à une vitesse et une voix à une autre, et surtout une nuit entière passée par George Harrison à apprendre un solo de guitare à l’envers, note par note, pour qu’il sonne comme un rêve une fois la bande remise à l’endroit. La chanson a été publiée en Amérique avant l’Angleterre, dans un mixage différent, sur un album dont la pochette allait être retirée des bacs. Elle a été lue comme un aveu de paresse, comme une chanson sur la drogue, comme un manifeste contre la société de production. Voici son histoire complète, de la maison de Kenwood au clip peint à la main qui lui a valu un Grammy en 2024, avec ce que disent les bandes d’EMI, ce que Lennon a réellement dit, et les idées reçues qu’il faut corriger.
En bref
- L’auteur : John Lennon, avec l’aide de Paul McCartney, qui parle d’une chanson coécrite à partir d’une idée de John. Crédit Lennon-McCartney.
- Le sujet : le plaisir et le droit de rester au lit, face à ceux qui y voient de la paresse. Le premier brouillon des paroles est griffonné au dos d’une lettre de 1966.
- L’enregistrement : quatre séances aux studios EMI d’Abbey Road, les 27 et 29 avril, puis les 5 et 6 mai 1966, sous la direction de George Martin, avec Geoff Emerick à la console.
- Le procédé : l’accompagnement et la voix sont enregistrés à des vitesses de bande différentes ; George Harrison compose et joue un solo destiné à être entendu à l’envers, en deux parties, l’une avec distorsion, l’autre sans.
- La sortie : d’abord aux États-Unis, le 20 juin 1966, sur l’album Capitol Yesterday and Today ; puis au Royaume-Uni, le 5 août 1966, sur Revolver. Il existe au moins cinq mixages d’époque, tous différents.
- La postérité : des prises de travail sur Anthology 2 (1996) et sur l’édition spéciale de Revolver (2022), une reprise de Suggs classée 7e au Royaume-Uni en 1995, un clip d’Em Cooper récompensé par le Grammy du meilleur clip en 2024.
- Six correctifs factuels rectifient les erreurs les plus répandues sur la chanson.
Sommaire
Pourquoi I’m Only Sleeping est une chanson à part
Une chanson sur rien, qui a coûté beaucoup
Il y a dans Revolver des chansons qui annoncent leur ambition. Tomorrow Never Knows et ses boucles de bande, Eleanor Rigby et son double quatuor à cordes, Taxman et son percepteur. I’m Only Sleeping, elle, ne revendique rien. Elle dure trois minutes, parle d’un homme qui veut qu’on le laisse dormir, et semble jouée par des musiciens qui marchent sur la pointe des pieds. Elle est pourtant l’une des plus travaillées du disque.
Ce paradoxe est le fil de cet article. La chanson la plus paresseuse du répertoire des Beatles est aussi l’une de celles qui ont demandé le plus d’heures de studio, le plus de manipulations de bande, le plus de patience. Et la chanson la plus légère, en apparence, a été chargée au fil des décennies de lectures de plus en plus lourdes : aveu personnel, chanson sur la drogue, manifeste contre la société de production. Avant de trancher entre ces lectures, il faut revenir à ce que l’on sait.
Ce que cet article raconte
Le site a déjà raconté les séances de Revolver prise par prise dans notre article sur les bandes d’EMI de 1966, les techniques de studio inventées pour l’album dans Revolver au microscope, et l’histoire générale des sons à l’envers dans notre anatomie de l’expérimentation des Beatles. Ici, la chanson est au centre : sa naissance à Kenwood, ses quatre séances, son solo, ses mixages, ses sorties, ses lectures et sa vie après 1966.
Kenwood, printemps 1966 : l’homme le plus paresseux d’Angleterre
Une maison trop grande à Weybridge
En juillet 1964, John Lennon a acheté Kenwood, une grande maison de style Tudor sur la colline de St George’s Hill, à Weybridge, dans le Surrey. Il y vit avec sa femme Cynthia et leur fils Julian. La maison est à une quarantaine de kilomètres de Londres, au milieu d’un lotissement de luxe où vivent des banquiers et des agents de change. Lennon s’y ennuie. Il l’a raconté plus tard : il se sentait comme dans une gare, en attendant que quelque chose arrive.
Au début de 1966, ce quelque chose n’arrive pas. Les Beatles ont terminé leur tournée britannique de décembre 1965. Ils n’ont rien de prévu avant le printemps. Pour la première fois depuis 1962, ils disposent de près de trois mois sans concert, sans tournage, sans studio. Lennon reste chez lui. Il lit, il dort, il regarde la télévision, souvent sous l’effet de diverses substances, et il attend.
Paul vient le réveiller
C’est dans cette maison que Lennon et McCartney écrivent la plupart des chansons de 1965 et 1966. Le rituel est toujours le même. McCartney, qui habite Londres, prend sa voiture, arrive à Weybridge au début de l’après-midi, et trouve souvent son partenaire encore au lit. Il faut le réveiller, attendre qu’il émerge, qu’il prenne un café, puis s’installer dans la petite pièce où ils travaillent. McCartney l’a raconté à Barry Miles pour Many Years From Now (1997) : la chanson a été écrite à deux, mais l’idée était celle de John.
Cette scène quotidienne est le point de départ de I’m Only Sleeping. L’homme qu’on vient tirer du lit répond, dans la chanson, à ceux qui le dérangent : il ne fait rien de mal, il dort, il réfléchit, il regarde le monde passer, et il aimerait qu’on le laisse tranquille. Nous avons raconté cette même maison, ce même ennui et ces mêmes après-midis dans notre article sur Nowhere Man, l’autre grande chanson du retrait écrite à Kenwood.
4 mars 1966 : le portrait de Maureen Cleave
Le 4 mars 1966, l’Evening Standard publie un long portrait de John Lennon signé Maureen Cleave, une journaliste que les Beatles connaissent depuis 1963 et en qui ils ont confiance. Le titre pose une question simple : comment vit un Beatle ? Cleave a passé plusieurs jours à Kenwood. Elle décrit les objets, la bibliothèque, le gorille en costume, les télévisions allumées. Et elle écrit de son hôte qu’il peut dormir presque indéfiniment et qu’il est probablement l’homme le plus paresseux d’Angleterre.
Lennon ne la contredit pas. Il lui explique qu’il est physiquement paresseux, qu’il veut bien écrire, lire, regarder ou parler, mais que le sexe est la seule activité physique qui l’intéresse encore. Le portrait contient une autre phrase, beaucoup plus célèbre, sur le christianisme et la popularité des Beatles. Passée inaperçue en Angleterre, elle provoquera cinq mois plus tard un scandale aux États-Unis, que nous avons raconté dans notre article sur les quatre plus gros scandales des Beatles.
Personne n’a jamais établi si I’m Only Sleeping a été écrite avant ou après la parution du portrait. Mais la coïncidence est parlante : au moment où Lennon écrit une chanson sur l’homme qu’on accuse de paresse, un grand quotidien londonien vient de le désigner comme l’homme le plus paresseux du pays. La chanson ressemble à une réponse.
Un brouillon au dos d’une lettre
Le premier état des paroles a survécu. Lennon l’a griffonné au dos d’une lettre datée de 1966, comme il le faisait souvent, sur le premier papier qui lui tombait sous la main. Ce brouillon est précieux pour une raison précise : il montre une chanson centrée sur les plaisirs du lit, la lenteur du réveil, l’agacement contre ceux qui s’agitent, sans aucune allusion à un état second. Le thème de la chanson est là dès le départ. Il ne bougera plus.
Ce que dit la chanson
Sans reproduire les paroles, on peut en résumer le mouvement. Le narrateur se réveille tôt le matin, la tête encore dans le brouillard, et demande qu’on ne le réveille pas. Il flotte vers le haut, comme dans un rêve. Tout le monde le croit paresseux, mais il pense au contraire que ce sont les autres qui sont fous, à courir partout à toute vitesse pour finir par découvrir que ce n’était pas nécessaire. Il reste allongé, regarde le plafond, attend une envie de dormir, ou regarde le monde passer par la fenêtre en prenant son temps. Il se défend sans cesse : il ne fait que dormir.
Trois traits frappent à la lecture. D’abord, le narrateur n’est pas endormi : il est éveillé, conscient, et décrit son état avec précision. Ensuite, il ne s’excuse pas : il retourne l’accusation contre ceux qui courent. Enfin, la chanson n’a pas de destinataire amoureux. En 1966, chez les Beatles, c’est encore une rareté : avec Nowhere Man, Rain et Taxman, I’m Only Sleeping fait partie des premières chansons du groupe où il n’est question ni de fille ni d’amour.
Correctif factuel n° 1 — I’m Only Sleeping n’est pas une chanson sur la drogue
Dans la foulée de Tomorrow Never Knows et de Doctor Robert, on a souvent rangé I’m Only Sleeping parmi les chansons de Revolver inspirées par le LSD ou le cannabis : l’état de demi-sommeil, le flottement, le brouillard seraient des métaphores. Rien ne soutient cette lecture. Le premier brouillon des paroles, au dos d’une lettre de 1966, parle des joies de rester au lit et de l’agacement contre ceux qui vous dérangent. Lennon, qui n’a jamais été avare d’aveux sur la drogue dans ses chansons, ne l’a jamais présentée ainsi. Plusieurs analystes, dont Kenneth Womack, ont relevé la différence avec ses vraies chansons de drogue : dans celles-ci, le narrateur se laisse emporter par le courant ; ici, il est éveillé, lucide, et défend son droit à ne rien faire. Que Lennon ait passé une partie de ces mois-là sous l’effet de diverses substances est documenté. Que la chanson en parle ne l’est pas.
Le sommeil, matière première de Lennon
Une source d’inspiration revendiquée
I’m Only Sleeping n’est pas un accident dans l’œuvre de Lennon. L’état intermédiaire entre la veille et le sommeil est l’une de ses sources d’inspiration les plus constantes. Il l’a raconté à plusieurs reprises : les chansons lui venaient souvent au lit, la nuit ou au réveil, quand la pensée consciente lâchait prise. Il écrivait volontiers allongé.
Le cas le plus célèbre est Across the Universe, dont les premiers mots lui sont venus en 1967, une nuit, à Kenwood, alors qu’il ne trouvait pas le sommeil après une dispute avec Cynthia. Il s’est levé, est descendu et a écrit la chanson d’une traite, avec le sentiment qu’elle lui était dictée. Nous avons raconté cette nuit dans notre histoire d’Across the Universe.
De I’m Only Sleeping à I’m So Tired
Deux ans plus tard, en 1968, Lennon revient au sujet sous une forme inverse. I’m So Tired, écrite à Rishikesh pendant le séjour en Inde, est la chanson d’un homme qui ne parvient pas à dormir. Il a trop pensé, trop médité, il ne trouve pas le repos, il en veut à tout le monde. Le contraste avec 1966 est total : le narrateur de I’m Only Sleeping se plaint qu’on l’empêche de dormir ; celui de I’m So Tired se plaint de ne pas y arriver. Nous avons évoqué cette chanson dans notre article sur I’m So Tired, et le séjour indien dans notre anatomie des huit semaines de Rishikesh.
Le lit comme scène : 1969
En mars 1969, Lennon et Yoko Ono passent leur lune de miel au lit, à l’hôtel Hilton d’Amsterdam, devant les journalistes, pour la paix. Ils recommencent en mai à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal, où ils enregistrent Give Peace a Chance dans leur chambre. Le lit devient une tribune.
On a souvent rapproché ces bed-ins de I’m Only Sleeping. Le rapprochement est tentant, et il a sa part de vérité : chez Lennon, le lit est un lieu où l’on se retire du monde pour mieux le regarder. Mais il faut se garder de lire 1966 avec les yeux de 1969. Rien n’indique qu’en écrivant la chanson, Lennon pensait à autre chose qu’à ses après-midis à Kenwood. La dimension politique viendra plus tard, avec Yoko Ono, et nous la racontons dans notre article sur Gimme Some Truth.
1980 : regarder les roues tourner
La boucle se referme en 1980. Après cinq ans de retrait, pendant lesquels il a élevé son fils Sean au Dakota et cessé de publier, Lennon revient avec Double Fantasy. Il y place Watching the Wheels, une chanson où il répond à ceux qui le croient fou ou paresseux de ne plus participer à la course : il se contente, dit-il, de regarder les roues tourner. C’est, à quatorze ans de distance, presque la même chanson que I’m Only Sleeping. Le même homme, la même accusation, la même réponse. La différence est que, cette fois, Lennon a vraiment arrêté. Nous avons raconté ce retour dans notre article sur les séances de Double Fantasy.
27 avril 1966 : l’accompagnement enregistré trop vite
Le contexte des séances de Revolver
Les Beatles entrent aux studios EMI d’Abbey Road le 6 avril 1966 pour enregistrer leur septième album. Ils n’ont aucune tournée avant la fin juin. Pour la première fois, ils peuvent prendre leur temps. Le résultat, ce sont onze semaines de séances et quelque trois cents heures de studio, contre quatre semaines pour Rubber Soul. Le premier titre enregistré est Tomorrow Never Knows ; viennent ensuite Got to Get You into My Life, Love You To, Paperback Writer et Rain, Doctor Robert, And Your Bird Can Sing et Taxman. I’m Only Sleeping arrive à la fin d’avril.
L’équipe est nouvelle. Depuis le 6 avril, l’ingénieur du son principal n’est plus Norman Smith, promu producteur, mais Geoff Emerick, vingt ans, qui va bousculer toutes les règles d’EMI. George Martin produit. Phil McDonald est second ingénieur. Nous avons raconté le rôle de Martin dans notre anatomie artistique de George Martin.
Une séance de nuit, onze prises
Le mercredi 27 avril 1966, la séance commence tard. Selon les relevés repris des registres d’EMI, les Beatles sont au Studio Three de 23 h 30 à 1 heure du matin. Ils enregistrent l’accompagnement : deux guitares acoustiques, la basse de McCartney, la batterie de Ringo Starr. Lennon joue sa Gibson J-160E acoustique. Onze prises sont nécessaires. La onzième est retenue comme base. Cinq autres prises sont enregistrées dans la foulée, mais elles ne serviront pas.
Le premier tour de magie : la vitesse
C’est ici qu’intervient la première manipulation, la moins connue. Selon les relevés reproduits à partir de Mark Lewisohn, l’accompagnement est enregistré avec la bande tournant plus vite que la normale. Une fois relu à vitesse normale, il paraît plus lent, plus grave, plus épais, comme alourdi par le sommeil. Le procédé, que les ingénieurs d’EMI appellent varispeed, avait déjà été employé quelques jours plus tôt sur Rain, enregistrée les 14 et 16 avril, pour lui donner sa lourdeur caractéristique.
La conséquence est audible. La chanson a été jouée en mi mineur, mais elle sonne sur le disque un peu plus bas, vers le mi bémol mineur selon plusieurs analyses, et légèrement ralentie. Les instruments n’ont pas tout à fait le timbre qu’on attend d’eux. La batterie de Ringo, en particulier, paraît assourdie, presque feutrée. Tout le morceau semble flotter un peu au-dessous de la réalité, ce qui est exactement l’effet recherché.
29 avril 1966 : la voix enregistrée trop lentement, et un vibraphone
La voix de Lennon
Le vendredi 29 avril, les Beatles reviennent au Studio Three de 17 heures à 1 heure du matin. Lennon enregistre sa voix principale sur la prise 11. Cette fois, la manipulation va dans l’autre sens : la bande est ralentie pendant l’enregistrement. Relue à vitesse normale, la voix paraît donc légèrement plus aiguë, plus fine, comme venue de plus loin. Le contraste entre un accompagnement alourdi et une voix allégée crée cette sensation de décalage qui fait le charme de la chanson : le chanteur semble flotter au-dessus de son propre lit.
La voix est doublée. Lennon déteste chanter deux fois la même partie, une corvée qui pousse, ce même printemps, le technicien Ken Townsend à mettre au point le doublage automatique, l’ADT, que nous racontons dans Revolver au microscope.
La répétition au vibraphone
La même journée a laissé une trace étonnante. Avant d’enregistrer la voix, les Beatles répètent la chanson dans un autre arrangement, avec un vibraphone. C’est la première fois que le groupe utilise cet instrument. L’idée sera abandonnée. Un fragment de cette répétition, une quarantaine de secondes, a été publié en 1996 sur Anthology 2, à côté d’une autre version de travail du même jour.
On y entend une chanson plus nette, plus légère, presque jazz, qui ressemble à une ballade de cabaret. La comparaison avec la version définitive est instructive : elle montre que le flottement du disque n’était pas dans la chanson elle-même, mais dans le traitement qu’elle a reçu au studio.
Les prises du 29 avril
Ce même jour, le groupe enregistre aussi une série de cinq prises numérotées, dans un arrangement différent, sur une bande qui recouvre en partie la répétition. Aucune ne sera utilisée pour le disque. L’édition spéciale de Revolver, en 2022, en a publié deux, la prise 2 et la prise 5, avec un fragment de répétition. On y entend Lennon et McCartney chanter ensemble, et une chanson qui cherche encore son tempo.
Correctif factuel n° 2 — La version définitive n’est pas une prise du 29 avril, ni une prise unique
On lit parfois que la prise 1 publiée sur Anthology 2 est la première version du titre, ou que le disque reprend une prise enregistrée le 29 avril. Les deux affirmations sont fausses. La base du disque est la prise 11 de l’accompagnement, enregistrée le 27 avril. Les prises numérotées du 29 avril appartiennent à un autre essai, mené deux jours plus tard, dans un arrangement différent, et aucune d’elles n’a été utilisée. Le disque est un assemblage : un accompagnement du 27 avril, une voix du 29 avril, des guitares à l’envers du 5 mai et des chœurs du 6 mai, chacun enregistré à une vitesse choisie. C’est le premier enseignement des bandes : I’m Only Sleeping n’a jamais été jouée telle qu’on l’entend.
5 mai 1966 : la nuit des guitares à l’envers
Une découverte faite trois semaines plus tôt
Pour comprendre la séance du 5 mai, il faut remonter à la mi-avril. Pendant les séances de Rain, une bande a été relue à l’envers. Les récits divergent sur les circonstances : Lennon a raconté qu’il avait emporté une copie de travail chez lui, l’avait montée à l’envers sur son magnétophone par erreur au petit matin et avait été fasciné par le résultat ; George Martin a affirmé que c’était lui qui avait retourné la bande pour surprendre Lennon ; McCartney, de son côté, a parlé d’un opérateur qui avait chargé une bande dans le mauvais sens, et de Martin, toujours ouvert à ce genre d’idée, qui avait laissé faire. Quelle que soit la version, la fin de Rain se termine sur une voix de Lennon passée à l’envers. Nous avons détaillé ces récits contradictoires dans notre article sur les trois raisons pour lesquelles Bob Dylan a cru aux Beatles.
Rain montre l’effet. I’m Only Sleeping va le maîtriser. Car il y a une différence capitale entre retourner une bande déjà enregistrée et jouer une partie pour qu’elle sonne juste une fois retournée. La première opération relève du hasard. La seconde exige de composer à rebours.
Le problème à résoudre
Une note de guitare jouée normalement commence par une attaque, le choc du médiator sur la corde, puis décroît. Relue à l’envers, la même note commence dans le silence, enfle progressivement et s’interrompt net, comme aspirée. C’est ce son de vague qui monte et se brise qui donne aux guitares inversées leur étrangeté.
Mais une phrase mélodique relue à l’envers devient une autre phrase. Les notes se succèdent dans l’ordre inverse, les accords aussi. Pour que le solo ait un sens mélodique sur le disque, il faut donc l’écrire, le retourner sur le papier, apprendre la version retournée, la jouer sur la bande défilant à l’envers, et recommencer jusqu’à ce que, une fois l’ensemble remis à l’endroit, la mélodie tombe juste sur les accords de la chanson.
La méthode Harrison-Martin
C’est ce que George Harrison entreprend le jeudi 5 mai 1966, au Studio Three, dans une séance qui commence à 21 h 30 et se termine à 3 heures du matin. Selon le récit le plus souvent repris, Harrison écrit son solo, le retourne, puis l’apprend à l’envers. George Martin, de son côté, a décrit une méthode plus empirique : il établit la suite d’accords à rebours, Harrison joue par-dessus la bande défilant à l’envers, et l’on garde les passages qui fonctionnent. Le producteur parlera d’un travail au petit bonheur, où l’on essayait jusqu’à ce que cela marche.
Harrison enregistre deux parties distinctes. L’une est jouée avec une pédale de distorsion, l’autre sans effet. Superposées, elles produisent ce timbre double, à la fois acide et rond, qu’on entend dans le solo et dans les interventions entre les couplets. On ne sait pas avec certitude quelle guitare il utilisait ce soir-là. Nous avons dressé l’inventaire de ses instruments de l’époque dans notre page sur les guitares de George Harrison.
Ce qu’en ont dit les témoins
Geoff Emerick, qui était aux commandes, a gardé de cette nuit un souvenir mitigé. Il a qualifié le travail d’interminable et raconté qu’il revoyait encore George penché sur sa guitare pendant des heures, à réécouter les mêmes mesures jouées à l’envers. Pour un ingénieur de vingt ans, c’était la première fois qu’il assistait à une telle obstination appliquée à quelques secondes de musique.
McCartney, lui, en a parlé avec admiration. Il a dit que c’était un très beau solo, et qu’il sonnait comme quelque chose qu’on ne pourrait pas jouer. C’est exactement le but : produire un son qui n’existe que sur la bande, et qui donne pourtant l’impression d’avoir été joué par quelqu’un.
Correctif factuel n° 3 — On ne sait pas combien de temps a duré le travail sur le solo
Les chiffres qui circulent sur la durée du travail de Harrison vont du simple au double, et au-delà. Les récits les plus prudents parlent d’une séance de cinq heures, en fin de soirée. D’autres avancent six heures. Geoff Emerick, dans ses mémoires, en évoque neuf. Hunter Davies, le biographe officiel du groupe, parle de douze. Les registres d’EMI donnent une borne : la séance du 5 mai s’étend de 21 h 30 à 3 heures du matin, soit cinq heures et demie de studio, au cours desquelles d’autres opérations ont pu avoir lieu. Le chiffre de douze heures relève de la légende. Il en va de même pour le nombre de guitares : Mark Lewisohn parle de deux parties, l’une avec distorsion, l’autre sans, ce qui est la version la plus solide ; d’autres auteurs avancent qu’un solo de McCartney aurait été enregistré en même temps, sans que les bandes l’aient confirmé.
Ce que l’on entend vraiment
Sur le disque, les guitares à l’envers occupent peu de place. Une quinzaine de secondes pour le solo, au milieu de la chanson, et une dizaine de secondes dans la conclusion, auxquelles s’ajoutent, selon les mixages, de courtes interventions entre les couplets. C’est très peu, au regard du temps passé. Mais c’est ce qui fait de I’m Only Sleeping une chanson reconnaissable dès la deuxième écoute : ce son qui monte en vague et s’arrête net, comme une pensée qui surgit au bord du sommeil et disparaît avant qu’on puisse la saisir.
Le choix n’a rien d’un gadget. Une guitare à l’envers, c’est une guitare qui remonte le temps. Dans une chanson sur un homme qui refuse d’avancer au rythme des autres, l’idée a une justesse presque trop parfaite. Harrison l’a-t-il pensée ainsi ? Il ne l’a jamais dit. Mais le résultat est là.
6 mai 1966 : les chœurs et le bâillement
La dernière séance
Le vendredi 6 mai, les Beatles se retrouvent au Studio Two, de 14 h 30 à 1 heure du matin. Lennon, McCartney et Harrison enregistrent les harmonies vocales qui enveloppent la voix principale dans les refrains. Les voix sont douces, presque murmurées, en accord avec le reste. La chanson est terminée le soir même, et un premier mixage mono est réalisé.
Yawn, Paul
Juste avant le second pont, à environ deux minutes, on entend une voix glisser deux mots : il faut bâiller, Paul. Puis un bâillement, celui de McCartney. C’est un détail minuscule, un clin d’œil de studio, mais il dit beaucoup de l’ambiance de ces séances. Les Beatles s’amusent. Ils mettent en scène la chanson jusque dans ses interstices. Le bâillement, enregistré au milieu de la nuit après trois semaines de travail, n’avait sans doute pas besoin d’être joué.
Qui joue quoi
| Musicien | Rôle |
|---|---|
| John Lennon | Chant principal doublé, harmonies, guitare acoustique (Gibson J-160E) |
| Paul McCartney | Basse, harmonies, bâillement |
| George Harrison | Guitare acoustique, guitares solistes enregistrées à l’envers (avec et sans distorsion), harmonies |
| Ringo Starr | Batterie |
| George Martin | Production |
| Geoff Emerick | Ingénieur du son |
| Phil McDonald | Second ingénieur |
Les sources hésitent sur la basse utilisée par McCartney : la Höfner 500/1 des débuts ou la Rickenbacker 4001S, qu’il adopte à cette époque. Le son très doux, presque feutré, de la ligne de basse fait pencher certains vers la Höfner, que nous racontons dans notre histoire de la basse violon. Ringo, de son côté, joue avec une retenue rare. Sa batterie ralentie par la vitesse de bande donne l’impression d’un batteur qui veille à ne réveiller personne, une qualité que nous analysons dans notre sélection des vingt-cinq performances essentielles de Ringo.
Cinq mixages pour une chanson
Pourquoi tant de versions
I’m Only Sleeping est l’une des chansons des Beatles dont il existe le plus de mixages d’époque différents. La raison est commerciale. Au moment où la chanson est terminée, en mai 1966, Capitol, la maison de disques américaine des Beatles, réclame de quoi compléter un album destiné au marché américain. EMI lui envoie trois chansons de Lennon prélevées sur l’album en cours : I’m Only Sleeping, And Your Bird Can Sing et Doctor Robert. Il faut donc les mixer en urgence, avant même que l’album anglais soit terminé. Puis il faudra les mixer à nouveau pour Revolver.
À l’époque, un mixage se fait en direct, à la main, en déplaçant les potentiomètres pendant la lecture. Chaque mixage est donc une interprétation. Pour une chanson où des guitares à l’envers apparaissent et disparaissent, chaque passage à la console produit une version différente.
Les cinq versions
| Mixage | Date | Destination | Particularité |
|---|---|---|---|
| Mono américain | 12 mai 1966 | Yesterday and Today (Capitol) | Courts fragments à l’envers dans le troisième couplet, solo complet, guitare finale entrant quelques temps après le dernier mot |
| Fausse stéréo américaine | D’après le mono du 12 mai | Premiers pressages stéréo de Yesterday and Today | Même contenu que le mono, avec davantage de réverbération |
| Stéréo (deux variantes) | 20 mai 1966 | Pressages stéréo ultérieurs et Revolver stéréo | Guitares à l’envers dans le deuxième couplet, solo qui entre deux mesures plus tard |
| Mono britannique | 6 juin 1966 | Revolver mono (Parlophone) | La version la plus riche en guitares à l’envers : deuxième et troisième couplets, fin du solo |
Depuis la parution des disques compacts en 1987, la version stéréo britannique est devenue la référence partout, y compris aux États-Unis. Le mixage mono britannique, celui que les Beatles ont réellement supervisé avec le plus de soin, a été réédité en 2009 dans le coffret The Beatles in Mono. Pour comprendre pourquoi ces différences comptent, on peut lire notre guide des Beatles en mono et en stéréo.
Correctif factuel n° 4 — I’m Only Sleeping est sortie en Amérique avant l’Angleterre, et dans une version différente
On présente I’m Only Sleeping comme une chanson de Revolver, ce qui est exact pour l’intention et pour le public britannique. Mais elle a été publiée d’abord aux États-Unis, le 20 juin 1966, sur l’album Capitol Yesterday and Today, soit sept semaines avant la sortie de Revolver en Angleterre, le 5 août. Les premiers auditeurs de la chanson ont donc été américains, et ils ont entendu un mixage mono différent, avec moins de guitares à l’envers que la version mono britannique. Pire, Capitol a retiré la chanson du Revolver américain, publié le 8 août 1966 avec onze titres seulement, puisqu’elle était déjà sortie. Pendant vingt ans, jusqu’aux disques compacts de 1987, le public américain n’a jamais entendu I’m Only Sleeping à sa place sur Revolver.
Juin et août 1966 : deux sorties, deux contextes
Yesterday and Today et la pochette du boucher
L’album américain qui accueille la chanson n’est pas n’importe lequel. Yesterday and Today est l’album de la pochette dite du boucher, où les quatre Beatles posent en blouses blanches, couverts de morceaux de viande et de poupées démembrées, une photographie de Robert Whitaker. Les premiers exemplaires envoyés aux disquaires provoquent un tollé. Capitol rappelle le disque et colle une nouvelle photo, anodine, sur les pochettes déjà imprimées. L’album sort finalement le 20 juin 1966 avec cette pochette de remplacement.
I’m Only Sleeping y occupe la deuxième plage de la face A. C’est donc dans un disque scandaleux, dont les premiers exemplaires sont devenus des trésors de collection, que la chanson la plus paisible des Beatles a fait ses débuts. Nous avons raconté cette affaire dans notre guide complet de la butcher cover, et la logique des albums américains de Capitol dans notre portrait de Dave Dexter Jr..
Revolver, face A, plage 3
Au Royaume-Uni, Revolver paraît le 5 août 1966. I’m Only Sleeping y prend la troisième place de la face A, après Taxman et Eleanor Rigby, et juste avant Love You To. L’enchaînement est remarquable : après la satire fiscale de Harrison et la tragédie sociale de McCartney, Lennon ouvre une parenthèse de demi-sommeil, avant que Harrison ne revienne avec le sitar. Quatre chansons, quatre mondes, et aucune ne parle d’amour.
Trois jours plus tard, le 8 août, le Revolver américain sort amputé de trois chansons de Lennon. Le partage des voix sur l’album en est bouleversé, comme nous l’expliquons dans notre article sur le passage de témoin entre Lennon et McCartney : sur le disque américain, Lennon n’a plus que deux chansons, et l’album semble appartenir à McCartney.
Une chanson jamais jouée en concert
Le 29 août 1966, trois semaines après la sortie de Revolver, les Beatles donnent leur dernier concert payant, au Candlestick Park de San Francisco. Aucune chanson de Revolver n’a été jouée lors de cette tournée. I’m Only Sleeping, avec ses guitares à l’envers et ses vitesses de bande, était de toute façon impossible à reproduire sur une scène avec les moyens de 1966. Elle fait partie des chansons qui ont rendu les tournées absurdes, une évolution que nous détaillons dans notre article sur l’arrêt des tournées. Les Beatles ne l’ont jamais jouée en public.
En France
En France, la chanson a connu un destin discographique particulier. En février 1967, Odéon publie un super 45 tours qui l’associe à Strawberry Fields Forever, Penny Lane et And Your Bird Can Sing, un couplage qui ne correspond à aucune parution britannique. Nous l’avons inventorié dans notre enquête sur la discographie originale française des Beatles.
Correctif factuel n° 5 — I’m Only Sleeping n’a pas inventé le son à l’envers dans la pop
On lit souvent que I’m Only Sleeping est le premier disque pop à faire entendre une guitare à l’envers, voire le premier son à l’envers de l’histoire de la pop. La seconde affirmation est fausse, la première doit être nuancée. Les sons à l’envers viennent de la musique concrète des années 1940. Dans la pop, le groupe australien The Missing Links publie dès octobre 1965 un morceau entièrement fondé sur des bandes retournées. Chez les Beatles eux-mêmes, Rain, publiée en face B de Paperback Writer le 30 mai 1966 aux États-Unis, fait entendre une voix à l’envers trois semaines avant la sortie de Yesterday and Today. Ce que I’m Only Sleeping a de neuf est plus précis, et plus impressionnant : c’est sans doute la première partie de guitare soliste composée et jouée pour être entendue à l’envers, et non un enregistrement retourné après coup.
Paresse, drogue, protestation : trois lectures d’une chanson
La lecture autobiographique
La lecture la plus simple est aussi la mieux documentée. I’m Only Sleeping est le portrait de Lennon en 1966, par lui-même : un homme qui dort tard, qu’on vient réveiller, qu’un journal décrit comme le plus paresseux d’Angleterre, et qui répond avec humour. Le brouillon des paroles, le témoignage de McCartney et le portrait de Maureen Cleave convergent. Les critiques de l’époque l’ont d’ailleurs entendue ainsi. Ian MacDonald, dans Revolution in the Head, la jugera pourtant plus active que tout ce que Lennon avait écrit depuis Girl : le narrateur ne dort pas, il pense, et il en veut au monde.
La lecture psychédélique
La deuxième lecture, celle de la drogue, a été traitée plus haut. Elle repose sur le contexte, pas sur le texte. Elle s’explique aussi par le traitement sonore : un accompagnement ralenti, une voix déformée, des guitares à l’envers, tout cela ressemble à ce que la culture psychédélique allait bientôt imposer comme sa signature. Mais la chanson précède le psychédélisme plus qu’elle n’en relève. Elle en fournit certains outils sans en partager le propos.
La lecture politique : le droit à la paresse
La troisième lecture est la plus séduisante. Elle voit dans I’m Only Sleeping une protestation à voix basse contre la société de production. Le narrateur ne refuse pas seulement de se lever : il juge absurde la course de ceux qui s’agitent, et affirme que ce n’est pas nécessaire. Dans un monde qui mesure la valeur des gens à leur activité, rester au lit devient un acte de résistance.
Le lecteur français reconnaîtra une vieille idée. En 1880, Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, publie Le Droit à la paresse, pamphlet contre ce qu’il appelle la folie du travail. En 1932, le philosophe britannique Bertrand Russell signe Éloge de l’oisiveté, où il défend une journée de quatre heures. La chanson de Lennon s’inscrit, qu’il le sache ou non, dans cette tradition, et sa résonance contemporaine, à l’heure de l’épuisement professionnel et de la productivité permanente, n’a rien d’artificiel.
Il faut pourtant distinguer ce que la chanson permet de penser et ce que son auteur a voulu dire. En 1966, Lennon est riche, célèbre, et n’a aucun patron. Sa fatigue n’est pas celle d’un salarié, mais celle d’un homme qui sort de trois ans de tournées sans répit et qui découvre l’ennui d’une vie sans contraintes. Que la chanson parle à des millions de gens qui, eux, doivent se lever, c’est sa force. Mais elle ne le fait pas exprès.
Correctif factuel n° 6 — Lennon n’a jamais présenté I’m Only Sleeping comme une chanson politique
Il est devenu courant de faire de I’m Only Sleeping un manifeste contre la productivité, voire le premier jalon d’un parcours qui mènerait aux bed-ins de 1969 et à la surveillance de Lennon par les autorités américaines au début des années 1970. Aucune déclaration de Lennon ne soutient ce raccourci. La chanson est née de ses après-midis à Kenwood, et rien n’indique qu’il lui ait jamais prêté une portée sociale. Les bed-ins de 1969, conçus avec Yoko Ono, portent sur la paix et la guerre du Viêt Nam. L’acharnement de l’administration Nixon contre Lennon, à partir de 1972, tient à son engagement militant aux États-Unis et à la crainte de le voir mobiliser les jeunes électeurs, pas à une chanson de 1966. La lecture politique de I’m Only Sleeping est légitime comme interprétation ; elle ne l’est pas comme intention de l’auteur.
Le duel avec Nowhere Man
Il est utile, pour finir, de comparer I’m Only Sleeping à Nowhere Man, écrite quelques mois plus tôt, dans la même maison, par le même homme, sur un sujet voisin. Nowhere Man décrit un homme qui ne va nulle part, et ce portrait est sévère : Lennon a dit qu’il parlait de lui-même, et qu’il ne s’aimait pas beaucoup à ce moment-là. I’m Only Sleeping prend le contre-pied. Le même retrait, la même inertie, sont cette fois revendiqués avec un sourire. Entre décembre 1965 et avril 1966, Lennon est passé du reproche à la défense. Nous avons arbitré ce face-à-face dans notre duel Rubber Soul contre Revolver.
La vie de la chanson après 1966
Une influence discrète mais réelle
I’m Only Sleeping n’a jamais été un single. Elle n’a jamais été classée. Elle n’a jamais été jouée en concert par ses auteurs. Son influence est pourtant considérable, parce qu’elle a montré à toute une génération de musiciens qu’un son de studio pouvait devenir l’âme d’une chanson. Dans les mois qui suivent, les guitares à l’envers deviennent un tic du rock psychédélique britannique et américain. Le musicologue Walter Everett relève par exemple que Pre-Road Downs, de Crosby, Stills and Nash, en 1969, avec ses guitares retournées, ressemble à un hommage direct.
Les Beatles eux-mêmes reprennent le procédé. On le retrouve sur Strawberry Fields Forever, à l’automne 1966, et dans bien d’autres titres de la période psychédélique. En 1987, George Harrison s’en sert encore dans When We Was Fab, son pastiche affectueux de la période psychédélique, que nous avons raconté dans notre article sur When We Was Fab. Paul McCartney, lui, rapatriera ce savoir-faire dans son home studio en 1979, pour McCartney II.
Les reprises
La chanson a été moins reprise que d’autres titres de Revolver, sans doute parce que son charme tient à des manipulations difficiles à reproduire. Les versions notables sont d’autant plus intéressantes qu’elles ont dû trouver d’autres moyens. En 1995, Rosanne Cash l’enregistre pour son album Retrospective. La même année, Suggs, le chanteur de Madness, en fait le premier single de son album solo The Lone Ranger, dans une version reggae produite par Sly Dunbar et Robbie Shakespeare : elle monte à la septième place du classement britannique, ce qui en fait le plus grand succès commercial de la chanson sous quelque forme que ce soit. Le groupe australien The Vines la reprend pour un album d’hommage, Quorthon, fondateur du groupe suédois Bathory, en laisse une version publiée après sa mort en 2006, et Jeff Tweedy, de Wilco, l’enregistre en 2014.
Anthology 2 et The Beatles in Mono
En 1996, Anthology 2 révèle au grand public l’état de la chanson avant ses manipulations : la répétition au vibraphone et une prise du 29 avril. Pour beaucoup d’auditeurs, c’est la découverte que le flottement du disque n’était pas inscrit dans la chanson. En 2009, le coffret The Beatles in Mono remet en circulation le mixage mono britannique, le plus riche en guitares à l’envers, introuvable en disque compact depuis vingt ans.
2022 : l’édition spéciale de Revolver
Le 28 octobre 2022, Apple Corps publie l’édition spéciale de Revolver, avec un nouveau mixage stéréo signé Giles Martin et Sam Okell, rendu possible par la technologie de séparation des sources mise au point pour le documentaire Get Back de Peter Jackson. Le coffret contient quatre documents consacrés à I’m Only Sleeping : un fragment de répétition, la prise 2, la prise 5 et le premier mixage mono, dit RM1. Nous avons décrit ces disques dans notre article sur les sessions de Revolver prise par prise, et l’édition spéciale est disponible en CD et vinyle.
Le nouveau mixage change l’écoute de la chanson. Dans la stéréo de 1966, les instruments étaient répartis de façon brutale entre les deux enceintes, selon les habitudes de l’époque. Le mixage de 2022 place la voix au centre, rapproche la batterie et la basse, et donne aux guitares à l’envers un espace qui leur permet de surgir d’un côté puis de l’autre. Pour la première fois, la chanson sonne en stéréo comme elle sonnait en mono.
Le clip d’Em Cooper et le Grammy
Pour accompagner l’édition spéciale, Apple commande à l’artiste et réalisatrice britannique Em Cooper un clip pour I’m Only Sleeping, une chanson qui n’en avait jamais eu. Publié le 1er novembre 2022, il est entièrement peint à la main, image par image, à l’huile sur des feuilles de celluloïd posées sur un banc d’animation, un travail de plusieurs mois. Les quatre Beatles y apparaissent et se dissolvent dans des coulées de couleur, comme des silhouettes de rêve qui se forment et se défont. Environ 1 300 peintures à l’huile ont été nécessaires.
Le 4 février 2024, lors de la 66e cérémonie des Grammy Awards, le clip reçoit le Grammy du meilleur clip vidéo. Il récompense une chanson enregistrée cinquante-huit ans plus tôt, et une forme, le clip, que la chanson n’avait jamais connue.
2026 : Little Girl et le fil de Lennon
En juillet 2026, l’annonce de l’édition spéciale de Rubber Soul a révélé une chanson inédite de Lennon, Little Girl, transmise par la succession Lennon sous la forme d’une bande domestique. Dès les premières écoutes, plusieurs critiques, dont celui de Rolling Stone, ont relevé une parenté mélodique entre son refrain et I’m Only Sleeping. Le rapprochement est le plus cité, mais il reste une hypothèse : personne ne sait dater Little Girl avec précision. Nous avons pesé ces filiations dans notre enquête sur Little Girl. Rubber Soul, de son côté, est revenu en octobre 2026 dans le haut des classements, comme nous le racontions dans notre bilan du retour des Beatles dans les charts.
Soixante ans après
Soixante ans après sa sortie, I’m Only Sleeping figure parmi les chansons de Revolver les plus écoutées en ligne, avec plus de soixante-dix millions d’écoutes sur Spotify pour sa seule version remastérisée de 2009. Rolling Stone l’a classée 57e de ses cent plus grandes chansons des Beatles, et l’équipe musicale de Time Out London 18e de sa propre liste en 2018. Pour une chanson qui n’a jamais été un single, c’est beaucoup. Elle doit sans doute cette longévité à ce qu’elle fait entendre : une manière d’être au monde, plus qu’une histoire. Chacun y projette sa propre fatigue, son propre désir de ralentir, sa propre envie qu’on le laisse tranquille.
Guide d’écoute : I’m Only Sleeping en huit étapes
- L’introduction. Écouter la batterie de Ringo : ralentie par la vitesse de bande, elle paraît feutrée, comme jouée avec des balais.
- La première voix. Remarquer le timbre légèrement aigu et fin de Lennon, enregistré avec la bande ralentie, au-dessus d’un accompagnement alourdi.
- Les harmonies. Dans les refrains, suivre les voix de McCartney et Harrison, qui enveloppent la voix principale sans jamais la couvrir.
- La basse. Écouter la ligne de McCartney, douce et mobile, qui semble se promener sous le chant.
- Le solo. Au milieu de la chanson, guetter le son qui enfle puis s’arrête net : ce sont les deux guitares de Harrison jouées à l’envers, l’une avec distorsion, l’autre sans.
- Le bâillement. Vers deux minutes, juste avant le second pont, entendre la consigne glissée à McCartney, puis son bâillement.
- La conclusion. Laisser venir les dernières guitares à l’envers, qui s’éteignent avec la chanson.
- La comparaison. Écouter ensuite la répétition au vibraphone sur Anthology 2, puis le mixage mono de 1966 : trois chansons différentes à partir des mêmes bandes.
Chronologie de I’m Only Sleeping
| Date | Événement |
|---|---|
| Juillet 1964 | John Lennon achète Kenwood, à Weybridge |
| Décembre 1965 | Fin de la dernière tournée britannique ; début de trois mois sans engagements |
| 4 mars 1966 | Portrait de Lennon par Maureen Cleave dans l’Evening Standard |
| Début 1966 | Premier brouillon des paroles, au dos d’une lettre |
| 6 avril 1966 | Début des séances de Revolver |
| 14 et 16 avril 1966 | Rain : premier son à l’envers chez les Beatles |
| 27 avril 1966 | Accompagnement en onze prises, Studio Three ; prise 11 retenue |
| 29 avril 1966 | Voix principale de Lennon ; répétition au vibraphone ; cinq prises non retenues |
| 5 mai 1966 | Guitares à l’envers de George Harrison, de 21 h 30 à 3 heures |
| 6 mai 1966 | Harmonies vocales et bâillement, Studio Two ; chanson terminée |
| 12 mai 1966 | Mixage mono pour Capitol |
| 20 mai 1966 | Mixages stéréo |
| 30 mai 1966 | Sortie américaine de Paperback Writer / Rain |
| 6 juin 1966 | Mixage mono britannique, le plus riche en guitares à l’envers |
| 20 juin 1966 | Première publication, aux États-Unis, sur Yesterday and Today |
| 5 août 1966 | Sortie de Revolver au Royaume-Uni, face A, plage 3 |
| 8 août 1966 | Revolver américain, sans I’m Only Sleeping |
| 29 août 1966 | Dernier concert des Beatles, à San Francisco |
| Février 1967 | Super 45 tours français avec Strawberry Fields Forever et Penny Lane |
| 1987 | Disque compact : le Revolver britannique devient la référence mondiale |
| 1995 | Reprise de Suggs, 7e au Royaume-Uni |
| 1996 | Anthology 2 : répétition au vibraphone et prise du 29 avril |
| 2009 | Réédition du mixage mono dans The Beatles in Mono |
| 28 octobre 2022 | Édition spéciale de Revolver, nouveau mixage et prises inédites |
| 1er novembre 2022 | Clip peint à la main d’Em Cooper |
| 4 février 2024 | Grammy du meilleur clip vidéo |
| 5 août 2026 | Soixantième anniversaire de Revolver |
Questions fréquentes sur I’m Only Sleeping
Qui a écrit I’m Only Sleeping ?
John Lennon, avec l’aide de Paul McCartney, qui parle d’une chanson coécrite à partir d’une idée de John. Elle est créditée Lennon-McCartney.
De quoi parle I’m Only Sleeping ?
D’un homme qui veut rester au lit et répond à ceux qui le traitent de paresseux que ce sont eux qui courent pour rien. La chanson est inspirée des après-midis de Lennon à Kenwood, où McCartney venait le réveiller pour écrire.
Est-ce une chanson sur la drogue ?
Non. Le premier brouillon des paroles parle des plaisirs du lit, et Lennon ne l’a jamais présentée autrement.
Qui joue la guitare à l’envers ?
George Harrison, le 5 mai 1966. Il a enregistré deux parties, l’une avec distorsion, l’autre sans, conçues pour sonner juste une fois la bande retournée.
Combien de temps a pris le solo ?
Les estimations vont de cinq à douze heures. Les registres d’EMI indiquent une séance de 21 h 30 à 3 heures du matin.
Quand la chanson a-t-elle été enregistrée ?
Les 27 et 29 avril, puis les 5 et 6 mai 1966, aux studios EMI d’Abbey Road, sous la direction de George Martin.
Pourquoi la chanson sonne-t-elle si flottante ?
Parce que l’accompagnement a été enregistré avec la bande tournant vite et relu plus lentement, et la voix avec la bande ralentie, ce qui crée un décalage entre les deux. S’y ajoutent les guitares à l’envers.
Où entend-on le bâillement ?
Vers deux minutes, juste avant le second pont, après une consigne lancée à McCartney.
Pourquoi la chanson n’est-elle pas sur le Revolver américain ?
Parce que Capitol l’avait déjà publiée le 20 juin 1966 sur l’album Yesterday and Today, avec And Your Bird Can Sing et Doctor Robert.
Quelle est la meilleure version à écouter ?
Le mixage mono britannique de 1966 est le plus riche en guitares à l’envers ; le mixage stéréo de 2022 de Giles Martin est le plus lisible.
Les Beatles l’ont-ils jouée en concert ?
Non. Aucune chanson de Revolver n’a été jouée lors de leur dernière tournée, en 1966.
Existe-t-il un clip ?
Oui, depuis 2022 : un clip peint à la main par Em Cooper, récompensé par le Grammy du meilleur clip vidéo en 2024.
Glossaire
- ADT : doublage automatique de la voix, mis au point par Ken Townsend aux studios EMI au printemps 1966.
- Bande à l’envers : enregistrement relu dans le sens inverse, qui transforme l’attaque des sons en montée progressive.
- Distorsion (fuzz) : effet qui sature le son d’une guitare électrique.
- Fausse stéréo : version stéréo fabriquée à partir d’un mixage mono, par filtrage et ajout de réverbération.
- Mixage : opération qui règle le volume et la place de chaque instrument ; en 1966, elle se faisait à la main, en direct.
- Prise : enregistrement complet d’une chanson ou d’une partie, numéroté dans les registres du studio.
- Studio Two, Studio Three : deux des salles des studios EMI d’Abbey Road, à Londres.
- Varispeed : modification de la vitesse de défilement de la bande, qui change à la fois la hauteur et le tempo du son.
Pour aller plus loin : écouter et lire
- The Beatles, Revolver (1966), l’album original : en CD et vinyle.
- The Beatles, Revolver Special Edition (2022), avec le nouveau mixage et les prises de travail : en coffret, CD et vinyle.
- The Beatles, Anthology 2 (1996), pour la répétition au vibraphone : en CD et vinyle.
- The Beatles in Mono (2009), pour le mixage mono britannique : le coffret.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, la référence pour les séances : le livre.
- Geoff Emerick, Here, There and Everywhere, les mémoires de l’ingénieur de Revolver : le livre.
- Ian MacDonald, Revolution in the Head, l’analyse chanson par chanson : le livre.
- Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, pour la lecture politique : le livre.
Sources et références
Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions (1988) ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Geoff Emerick et Howard Massey, Here, There and Everywhere (2006) ; Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now (1997) ; Walter Everett, The Beatles as Musicians: Revolver through the Anthology ; Hunter Davies ; Kenneth Womack ; Maureen Cleave, Evening Standard, 4 mars 1966 ; The Beatles Bible (I’m Only Sleeping, mixages du 12 mai 1966) ; The Paul McCartney Project (séances et mixages) ; The Fest for Beatles Fans (Revolver Deep Dive) ; uDiscover Music (clip d’Em Cooper) ; Recording Academy (66e Grammy Awards) ; Official Charts (Suggs, 1995) ; Apple Corps, Revolver Special Edition (2022).
À lire aussi sur Yellow-Sub
- Revolver a 60 ans : anatomie du disque qui a fait basculer la musique enregistrée
- Les sessions de Revolver prise par prise
- Revolver au microscope : les techniques de George Martin et d’Abbey Road
- Les Beatles et l’expérimentation musicale
- And Your Bird Can Sing, le chef-d’œuvre que Lennon détestait
- Got to Get You into My Life
- I Want to Tell You, de Revolver à Tokyo
- George Harrison et l’ange du Rainbow
- Automne 1966 : les Beatles apprennent à vivre séparément
- Les Beatles en 212 chansons
- John Lennon : biographie, paroles et chansons
- Les chansons des Beatles












