Phil Collins, Paul McCartney et la scène disparue de The Beatles Anthology : que s’est-il vraiment passé ?
Phil Collins pensait posséder un petit trésor personnel dans l’immense histoire des Beatles. Pas un disque d’or, pas une photographie prise dans les coulisses, ni même le souvenir d’avoir croisé l’un des Fab Four. Quelque chose de beaucoup plus précieux pour un admirateur du groupe : dans The Beatles Anthology, George Harrison aurait cité son nom en évoquant la reprise de « Tomorrow Never Knows » enregistrée par Collins sur son premier album solo, Face Value, en 1981. Pour celui qui, adolescent, avait regardé les Beatles tourner A Hard Day’s Night, qui avait ensuite joué lors d’une séance de George Harrison et qui n’a jamais dissimulé l’importance du groupe dans sa formation musicale, cette reconnaissance avait valeur de décoration.
Trente ans plus tard, Collins est retourné voir Anthology. La séquence n’y était plus. Le musicien britannique l’a raconté à Londres à l’occasion du 45e anniversaire de Face Value, au cours d’une rencontre organisée avec Steven Wilson, responsable des nouveaux mixages de l’album. Après avoir rappelé sa fierté d’avoir entendu son nom prononcé par les Beatles, Collins a constaté que le passage avait disparu de la version qu’il venait de revoir. Puis, presque en passant, il a ajouté une petite phrase qui a immédiatement attiré l’attention : « Je ne sais pas, peut-être que McCartney n’a pas aimé. »
Il n’en fallait évidemment pas davantage pour réveiller une vieille histoire entre Phil Collins et Paul McCartney. Les deux hommes ont entretenu pendant des années une relation compliquée après un incident survenu en 2002 à Buckingham Palace, incident que Collins avait rendu public en 2016 avant de reconnaître récemment qu’il regrettait d’avoir laissé cette affaire prendre une telle ampleur. En 2026, les deux musiciens s’étaient même parlé au téléphone et avaient, selon les propres mots de Collins, « fait la paix ». Imaginer McCartney supprimant discrètement une référence flatteuse à Collins d’un documentaire Beatles constitue donc une histoire irrésistible.
Elle possède toutefois un défaut : aucun élément disponible ne permet actuellement de l’établir.
Mieux encore, lorsqu’on commence à examiner les différentes versions de The Beatles Anthology, une autre histoire apparaît. La scène décrite par Collins peut être identifiée avec une assez grande précision : Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se trouvent avec George Martin à Abbey Road en mai 1995 et écoutent les bandes multipistes de plusieurs chansons, dont « Tomorrow Never Knows ». Or cette séquence appartient de manière certaine au programme intitulé « Back at Abbey Road – May 1995 », publié parmi les suppléments du coffret DVD Anthology de 2003. Cela ne signifie pas que Collins invente son souvenir. Cela signifie surtout qu’il faut distinguer la date à laquelle les images furent tournées, l’année 1995, de celle de leur diffusion dans la version que les amateurs ont conservée chez eux.
L’affaire devient alors beaucoup plus intéressante qu’une nouvelle querelle entre deux légendes britanniques. Elle touche à la manière dont Anthology a été monté, étendu, remonté et restauré depuis trente ans. Elle rappelle également que la nouvelle édition diffusée sur Disney+ depuis novembre 2025 n’est pas une simple copie en meilleure définition des programmes précédents. Des passages ont été raccourcis, d’autres déplacés ou supprimés, tandis qu’un neuvième épisode entièrement nouveau a été constitué à partir des archives des années 1994-1995.
Pour les collectionneurs et les historiens des Beatles, la petite phrase de Phil Collins ouvre ainsi une véritable enquête. Et elle conduit beaucoup plus loin que la question de savoir si Paul McCartney aurait pu avoir envie d’effacer son nom.
Sommaire
Phil Collins découvre qu’il a disparu de The Beatles Anthology
L’histoire refait surface à Londres à l’automne 2026, au moment où Phil Collins célèbre les quarante-cinq ans de Face Value. Son premier album solo, paru en 1981, vient de faire l’objet d’une importante réédition comprenant notamment de nouveaux mixages stéréo, 5.1 et Dolby Atmos réalisés par Steven Wilson. La présence de ce dernier aux côtés de Collins lors d’une séance de questions-réponses conduit naturellement la conversation vers la fabrication de l’album, ses influences et le morceau qui le referme : une reprise particulièrement personnelle de « Tomorrow Never Knows ».
Collins évoque alors un souvenir dont il semble manifestement très fier. Lors du projet The Beatles Anthology, raconte-t-il, les trois Beatles survivants avaient sorti les bandes de « Tomorrow Never Knows » afin de les écouter piste par piste. George Harrison aurait alors évoqué sa reprise. Pour Collins, entendre les Beatles parler de son travail représentait une reconnaissance particulière. Il résume son émotion d’une formule simple : « Je me suis dit : les Beatles ont mentionné mon nom. »
Il explique pourtant qu’en retournant récemment voir le programme, il n’a plus retrouvé cette référence. Le passage, dit-il, a été retiré. Puis vient cette remarque : « Je ne sais pas, peut-être que McCartney n’a pas aimé. » À lire isolément, la phrase peut sembler accusatrice. Remise dans le contexte d’une conversation publique, elle ressemble davantage à une hypothèse lancée avec une pointe d’ironie qu’à une révélation étayée.
Collins n’apporte en effet aucun élément démontrant que Paul McCartney aurait demandé la suppression du passage. Il ne dit pas avoir reçu cette information d’un membre de l’équipe d’Apple Corps, d’un monteur ou d’un producteur. Il ne rapporte aucune conversation au cours de laquelle McCartney aurait critiqué sa reprise de « Tomorrow Never Knows ». Paul McCartney, de son côté, n’a pas publiquement réagi à cette remarque.
La prudence s’impose donc immédiatement. Ce que l’on peut établir est que Collins se souvient d’une séquence dans laquelle George Harrison faisait référence à sa version de la chanson, qu’il ne la retrouve plus dans l’édition actuelle d’Anthology et qu’il s’interroge sur les raisons de cette disparition. Tout le reste relève pour l’instant de la supposition.
Cela n’a évidemment pas empêché plusieurs titres de presse de transformer la remarque en nouvel épisode de la « querelle » Collins-McCartney. Le mécanisme est compréhensible : Phil Collins et Paul McCartney possèdent un passif suffisamment documenté pour que l’hypothèse paraisse immédiatement romanesque. Mais avant d’y voir la vengeance différée d’un ancien Beatle, il faut examiner ce qui s’est réellement passé avec Anthology.
Première surprise : de quelle version de The Beatles Anthology parle Phil Collins ?
C’est ici que l’affaire devient particulièrement intéressante pour les amateurs qui possèdent encore leurs anciennes VHS, LaserDiscs ou DVD. Il n’existe pas, à proprement parler, une seule et unique version de The Beatles Anthology. Depuis 1995, le projet a connu plusieurs montages, plusieurs durées et plusieurs éditions. Les images tournées pour Anthology ont donc circulé sous des formes différentes pendant trois décennies.
La série télévisée originale est diffusée en novembre et décembre 1995. Aux États-Unis, ABC la programme en trois grandes soirées ; au Royaume-Uni, ITV propose une version structurée différemment. Dès l’année suivante, une édition vidéo considérablement plus longue apparaît en VHS et LaserDisc. En 2003, cette version étendue est adaptée en DVD, accompagnée d’un cinquième disque contenant plus de quatre-vingts minutes de suppléments.
Puis, en novembre 2025, Anthology revient sur Disney+. Apple Corps présente cette édition comme une restauration et une remastérisation des huit épisodes, accompagnées d’un neuvième volet inédit consacré principalement aux retrouvailles de Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr en 1994 et 1995. Le travail de restauration visuelle est effectué avec les équipes de WingNut Films et Park Road Post liées à Peter Jackson, tandis que Giles Martin supervise de nouveaux mixages audio d’une grande partie du matériel musical.
Cette chronologie est capitale pour comprendre le souvenir de Phil Collins. Lorsqu’il dit avoir vu la référence dans « l’Anthology originale », il peut parfaitement désigner, dans son souvenir, le vaste projet Anthology des années 1990 plutôt que la seule diffusion télévisée britannique de 1995. Trente ans plus tard, cette confusion serait parfaitement compréhensible. Les images dont il parle ont bien été tournées pendant la fabrication originale d’Anthology. En revanche, leur première diffusion certaine sous la forme décrite par Collins semble appartenir à une étape ultérieure.
Le passage « Back at Abbey Road – May 1995 »
La description fournie par Phil Collins permet en effet de retrouver une séquence très précise. En mai 1995, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se réunissent avec George Martin dans le Studio Two d’Abbey Road. Ils reviennent sur les méthodes d’enregistrement des Beatles et écoutent plusieurs bandes multipistes originales afin d’isoler certains éléments.
Cette séquence est connue des collectionneurs sous le titre « Back at Abbey Road – May 1995 ». Elle dure un peu moins d’un quart d’heure et figure sur le disque de suppléments du coffret DVD publié en 2003. Paul, George, Ringo et George Martin y reviennent notamment sur « Golden Slumbers », « I’m Only Sleeping » et « Tomorrow Never Knows ». Pour cette dernière, ils écoutent différents éléments de la bande et commentent les techniques inhabituelles qui avaient permis de fabriquer le morceau en 1966.
C’est exactement le type de scène décrit par Collins : les Beatles survivants et George Martin autour d’une console, les bandes de « Tomorrow Never Knows » sorties des archives et les différentes pistes réécoutées séparément.
Cette identification impose une première correction importante au récit repris par plusieurs médias en 2026. La séance a bien été filmée en 1995, mais elle est clairement documentée comme un supplément du coffret DVD de 2003. La documentation accompagnant ce coffret présente même le cinquième disque comme contenant du matériel largement inédit.
Cela ne permet pas d’affirmer que jamais aucune partie de cette séquence n’avait été montrée auparavant sous une autre forme. Les archives télévisées et promotionnelles d’Anthology sont complexes et certains extraits ont circulé séparément. En revanche, l’association précise entre cette séance à Abbey Road et l’édition DVD de 2003 est solidement établie.
Autrement dit, Phil Collins semble avoir raison sur l’existence de la scène, mais sa mémoire peut avoir fusionné deux éléments : des images tournées en 1995 et leur présence dans une édition ultérieure du projet.
La nouvelle Anthology de 2025 n’est pas simplement l’ancienne série restaurée
Cette distinction permet également de comprendre pourquoi une séquence peut aujourd’hui avoir disparu sans qu’il soit nécessaire d’imaginer une intervention personnelle de Paul McCartney. La version de 2025 n’est pas un fac-similé numérique du coffret DVD de 2003.
Apple Corps a bien restauré les huit épisodes historiques, mais l’ensemble a aussi été réédité. Plusieurs comparaisons réalisées depuis la mise en ligne sur Disney+ ont montré des coupes, des déplacements de séquences, de nouvelles insertions et des modifications de rythme. Les épisodes de la nouvelle édition ont été ramenés à une durée voisine d’une heure, tandis que la version longue diffusée en vidéo puis en DVD pouvait s’étendre davantage.
Certains détails autrefois familiers aux possesseurs du coffret de 2003 ont ainsi disparu. Des témoignages ont été raccourcis, certaines histoires ont été supprimées, tandis que d’autres images apparaissent désormais ailleurs. Les choix peuvent surprendre les collectionneurs qui avaient pris l’habitude de considérer l’édition DVD comme la version définitive d’Anthology, mais ils correspondent à une logique de remontage et non à une simple restauration technique.
L’arrivée du neuvième épisode renforce cette transformation. Plutôt que de restituer intégralement le disque de suppléments de 2003, Apple Corps a choisi de construire un nouveau récit autour des retrouvailles de 1994-1995. Des images connues côtoient ainsi du matériel inédit ou présenté différemment. Le résultat constitue une nouvelle édition éditoriale du projet.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la disparition de la référence à Phil Collins. Elle n’est pas un cas isolé. De nombreux éléments des anciennes éditions ne figurent plus exactement là où les spectateurs les connaissaient, et plusieurs passages ont tout simplement été écartés afin de resserrer la narration.
Une coupure n’implique pas nécessairement un désaveu
Dans un documentaire de cette ampleur, le retrait d’une phrase peut avoir des dizaines d’explications : durée, continuité du montage, qualité technique d’un plan, répétition d’une information, rythme de l’épisode ou volonté de maintenir le récit centré sur les Beatles. Une remarque de quelques secondes consacrée à une reprise enregistrée quinze ans après la séparation du groupe peut parfaitement avoir été considérée comme secondaire lors de la fabrication d’une version plus compacte.
Cette hypothèse possède au moins un avantage par rapport à celle de Collins : elle correspond à ce que l’on sait du remontage général de la série. Il ne s’agit pas de démontrer que telle fut nécessairement la raison de la coupe, puisque les monteurs n’ont pas fourni d’explication publique spécifique concernant la mention de Phil Collins. Il s’agit simplement de rappeler qu’une suppression éditoriale n’est pas en elle-même la preuve d’une volonté personnelle d’effacer quelqu’un.
Il faut également regarder qui supervise aujourd’hui l’univers Beatles. Anthology 2025 n’est pas « le documentaire de Paul McCartney ». Apple Corps demeure une structure représentant les intérêts des Beatles et de leurs ayants droit. Les productions contemporaines associent Paul McCartney et Ringo Starr aux représentants des successions de John Lennon et George Harrison. Pour le projet Anthology, les crédits officiels mettent notamment en avant McCartney, Starr, Olivia Harrison et Sean Ono Lennon, ainsi que les producteurs chargés de la série.
Attribuer une décision de montage particulière à McCartney simplement parce qu’il est le Beatle survivant le plus visible serait donc aller beaucoup plus loin que les faits disponibles.
À ce jour, la formulation la plus rigoureuse reste la plus simple : Phil Collins constate la disparition d’une référence à sa reprise et plaisante ou spécule sur une éventuelle responsabilité de Paul McCartney ; rien ne démontre que McCartney ait demandé cette suppression.
Pourquoi « Tomorrow Never Knows » est une chanson si importante dans cette histoire
Le choix du morceau n’est pas anodin. Si George Harrison avait simplement signalé que Phil Collins avait repris une chanson des Beatles parmi des centaines d’autres interprétations, la remarque aurait probablement eu moins d’importance aux yeux du batteur de Genesis. « Tomorrow Never Knows » occupe cependant une place exceptionnelle dans l’histoire du groupe et dans l’évolution de la musique enregistrée.
La chanson ferme Revolver, publié en août 1966, mais elle fut en réalité la première enregistrée pour l’album. Les Beatles commencent à travailler dessus le 6 avril 1966 à Abbey Road. Ce paradoxe chronologique est devenu célèbre : l’auditeur de Revolver termine son voyage par le morceau avec lequel les Beatles avaient ouvert les sessions, comme si l’album se refermait sur la porte qui avait permis d’entrer dans une nouvelle époque.
John Lennon arrive avec une composition reposant largement sur un seul accord et influencée par ses lectures liées au Tibetan Book of the Dead et aux écrits de Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert. Il imagine un son qui ne ressemble plus au rock conventionnel. George Martin et l’ingénieur Geoff Emerick vont devoir transformer des demandes parfois abstraites en procédés enregistrables.
Le résultat est l’un des morceaux les plus radicaux jamais publiés par un groupe pop de cette importance. La voix de Lennon est traitée de manière à produire un effet presque irréel ; des boucles de bandes préparées par les Beatles sont injectées en direct dans le mixage ; la guitare et les textures indiennes contribuent à créer un continuum sonore hypnotique ; la batterie de Ringo Starr est compressée avec une violence inhabituelle pour l’époque.
« Tomorrow Never Knows » annonce une conception nouvelle du studio. Il ne s’agit plus seulement d’enregistrer une performance que l’on pourrait reproduire sur scène. Le magnétophone devient lui-même un instrument de composition. La musique peut désormais être fabriquée à partir de sons qui n’existent ensemble que sur la bande.
Pour Phil Collins, batteur mais aussi producteur extrêmement attentif au son, reprendre une telle pièce en 1981 représente donc un choix particulièrement révélateur.
Ringo Starr, l’une des grandes références de Phil Collins
L’admiration de Phil Collins pour les Beatles n’a jamais été superficielle. Elle concerne naturellement leurs chansons, mais aussi le travail de Ringo Starr. Collins a plusieurs fois défendu le jeu du batteur contre cette vieille caricature consistant à en faire le membre techniquement limité du groupe.
Pour un musicien comme Collins, cette vision passe à côté de l’essentiel. La qualité de Ringo ne réside pas dans la démonstration. Elle repose sur le placement, le son, l’invention de parties immédiatement reconnaissables et sa capacité à servir une chanson. « Tomorrow Never Knows » constitue un exemple presque idéal. Le motif de batterie semble élémentaire lorsqu’on le décrit, mais devient gigantesque dans le contexte du morceau. Associé à la compression et au traitement sonore mis au point à Abbey Road, il agit comme un moteur continu autour duquel les bandes et la voix peuvent tourner.
Collins a également cité « A Day in the Life » lorsqu’il évoquait l’intelligence du jeu de Ringo. Là encore, les interventions du batteur ne sont pas des démonstrations de virtuosité traditionnelle : elles sont pensées comme des orchestrations rythmiques qui accompagnent la progression émotionnelle de la chanson.
Cette admiration explique pourquoi l’approche de Collins sur Face Value ne consiste pas à « améliorer » la batterie de « Tomorrow Never Knows ». Il cherche plutôt à comprendre le principe du morceau et à le traduire dans son propre langage sonore.
Lorsque George Harrison reconnaît, selon son souvenir, cette reprise dans Anthology, Collins n’entend donc pas seulement un compliment. Il entend l’un des membres du groupe dont il a étudié la musique reconnaître qu’il s’est aventuré avec respect sur l’un de leurs territoires les plus audacieux.
1981 : pourquoi Phil Collins reprend « Tomorrow Never Knows » sur Face Value
Face Value paraît en 1981 dans un contexte très particulier. Phil Collins est déjà célèbre comme batteur puis chanteur de Genesis, mais il n’a encore jamais publié d’album sous son propre nom. Sa situation personnelle nourrit une grande partie du disque et donne naissance à plusieurs morceaux d’une intensité inhabituelle, au premier rang desquels « In the Air Tonight ».
L’album est parfois réduit rétrospectivement à cette chanson et à son légendaire son de batterie, mais Face Value constitue en réalité un projet étonnamment éclectique. Collins y mélange pop, soul, jazz, influences world, textures électroniques, fanfares et expérimentations de studio. Earth, Wind & Fire, le bassiste John Giblin et le violoniste indien L. Shankar font partie de l’univers musical du disque.
Dans ce contexte, « Tomorrow Never Knows » n’apparaît pas comme une reprise ajoutée artificiellement à la fin d’un album commercial. Elle fonctionne presque comme une clé expliquant une partie du disque. Collins reprend l’idée fondamentale de Lennon : bâtir une musique répétitive et hypnotique dans laquelle le rythme constitue moins un accompagnement qu’un environnement.
Il ne cherche surtout pas à reproduire exactement la version de 1966. Une copie servile aurait été inutile. Au contraire, il transpose la chanson dans son époque, avec ses propres outils, ses machines et son identité de batteur-producteur. La reprise appartient pleinement au son de Face Value tout en conservant l’étrangeté de l’original.
Ce choix est d’autant plus significatif que, quinze ans après Revolver, « Tomorrow Never Knows » n’est toujours pas une chanson facile à reprendre. Sa structure harmonique réduite prive l’interprète des repères habituels permettant de réarranger un morceau. L’essentiel se trouve dans la texture et dans la sensation. Pour réussir, il faut inventer un nouvel espace sonore plutôt que simplement changer les accords ou le tempo.
Collins comprend manifestement cela.
Une reprise conçue comme un hommage plutôt que comme une imitation
La version de Face Value entretient également un dialogue évident avec le statut de Collins comme batteur. Là où certains interprètes auraient pu placer la voix au premier plan, l’arrangement insiste sur le mouvement rythmique et sur l’accumulation progressive des textures. Le morceau devient presque une célébration du studio, exactement comme l’avait été l’original.
Ce rapport à la fabrication sonore explique aussi pourquoi Steven Wilson s’intéresse particulièrement à Face Value quarante-cinq ans plus tard. Les nouveaux mixages de 2026 doivent gérer un album construit sur la profondeur, les ambiances et les contrastes. « Tomorrow Never Knows » est naturellement l’un des titres qui bénéficie le plus d’une approche immersive.
La réédition paraît le 18 septembre 2026. Une version Blu-ray Audio propose l’album dans de nouveaux mixages Dolby Atmos, 5.1 et stéréo réalisés par Wilson et approuvés par Collins. Le coffret Face Value (Full Value) ajoute de son côté des démos, prises alternatives, enregistrements live et documents issus des archives du musicien.
C’est précisément la promotion de cette réédition qui ramène Collins vers son souvenir d’Anthology. Quarante-cinq ans après avoir osé refermer son premier album solo avec une chanson de Lennon-McCartney aussi atypique, il redécouvre donc que le petit signe d’approbation qu’il avait conservé dans sa mémoire semble avoir disparu de la version moderne du grand récit Beatles.
Une extraordinaire ironie : Phil Collins avait déjà été « coupé » d’un film des Beatles
L’histoire possède même une ironie supplémentaire dont Collins pourrait sourire. Ce n’est pas la première fois qu’il se retrouve quelque part dans les archives Beatles sans que le public le remarque vraiment.
En 1964, Phil Collins a treize ans. Il travaille déjà comme jeune acteur et obtient l’une de ces minuscules missions qui semblent insignifiantes lorsqu’elles se produisent et deviennent extraordinaires lorsqu’on connaît la suite. Le 31 mars, il fait partie des quelque 350 jeunes spectateurs engagés pour apparaître dans la grande scène de concert qui doit conclure A Hard Day’s Night, le premier long métrage des Beatles réalisé par Richard Lester.
La séquence est tournée au Scala Theatre de Londres. Les règles professionnelles imposent que les figurants soient rémunérés, même si des milliers d’adolescents auraient probablement accepté de venir gratuitement hurler devant John, Paul, George et Ringo. Parmi ces visages anonymes se trouve donc le futur batteur de Genesis, encore inconnu du monde de la musique.
Les Beatles miment plusieurs chansons pour les besoins du tournage. Le montage final conserve notamment « Tell Me Why », « I Should Have Known Better » et « She Loves You », tandis que d’autres prestations sont tournées puis abandonnées. « You Can’t Do That » compte parmi les séquences supprimées.
Des décennies plus tard, Collins découvrira avec amusement des images sur lesquelles il pouvait être aperçu. Le jeune admirateur qui regardait les Beatles travailler en 1964 était devenu entre-temps l’un des musiciens britanniques les plus célèbres de sa génération.
L’anecdote prend aujourd’hui une saveur particulière. Phil Collins s’étonne en 2026 d’avoir été coupé d’une nouvelle édition d’Anthology ; son histoire Beatles avait déjà commencé par quelques secondes passées dans un film dont une partie du tournage finirait sur le plancher de la salle de montage.
On aurait presque du mal à inventer meilleure continuité.
De spectateur des Beatles à musicien de George Harrison
Six ans après A Hard Day’s Night, Phil Collins n’est plus simplement un ancien enfant acteur passionné de musique. Il est devenu batteur et commence à se faire une place dans le milieu professionnel. En 1970, alors qu’il n’a que dix-neuf ans, une occasion extraordinaire se présente : participer à une séance d’enregistrement de George Harrison.
Le Beatle travaille alors sur ce qui deviendra All Things Must Pass, gigantesque triple album préparé dans les mois suivant la séparation du groupe. Les séances réunissent une impressionnante communauté de musiciens autour de Harrison et du producteur Phil Spector. Ringo Starr, Eric Clapton, Billy Preston, Klaus Voormann, les membres de Badfinger et bien d’autres traversent les studios.
Collins est appelé pour jouer des congas sur « Art of Dying ». Pour un jeune musicien qui avait observé les Beatles depuis le public six ans auparavant, l’expérience est vertigineuse. Il se retrouve à Abbey Road au milieu de musiciens appartenant déjà à son panthéon personnel.
La séance ne lui laisse pourtant pas le souvenir glorieux qu’il imaginait. Collins joue pendant longtemps, au point de se meurtrir les mains. Lorsqu’All Things Must Pass paraît, il constate que son nom n’est pas crédité et que sa contribution est inaudible sur la version publiée.
L’histoire aurait pu s’arrêter là et devenir simplement l’un de ces innombrables souvenirs de session dont les archives du rock sont remplies. George Harrison va cependant, des années plus tard, transformer l’épisode en l’une des meilleures farces racontées par Phil Collins.
La farce de George Harrison et les « horribles » congas
Lorsque Collins reparle avec Harrison de cette ancienne séance, George lui fait parvenir une bande censée provenir des enregistrements de 1970. On y entend des congas particulièrement maladroites et, à la fin, une voix attribuée à Harrison demandant que l’on recommence sans le percussionniste.
Collins est horrifié. Pendant des années, il avait pu penser que sa contribution avait simplement été perdue dans la masse des instruments ou supprimée au mixage. La bande semble soudain lui révéler une vérité beaucoup plus humiliante : il aurait été tellement mauvais que George Harrison avait demandé qu’on l’efface.
Il finit par contacter Harrison.
Et George éclate de rire.
La bande était une fabrication. Harrison avait organisé l’enregistrement de mauvaises congas et ajouté le commentaire simplement pour piéger Collins. Ce dernier racontera l’histoire à plusieurs reprises en soulignant le caractère particulièrement pince-sans-rire de George.
L’anecdote apporte un éclairage précieux à l’affaire actuelle. Phil Collins entretenait avec Harrison une relation suffisamment familière pour qu’ils plaisantent plusieurs décennies après leur première rencontre. Une remarque de George dans Anthology à propos de « Tomorrow Never Knows » avait donc une valeur personnelle particulière.
Elle constituait presque l’autre face de la plaisanterie des congas : cette fois, Harrison ne faisait plus semblant de trouver Collins mauvais. Il reconnaissait publiquement son travail sur une chanson des Beatles.
On comprend mieux pourquoi le batteur dit avoir gardé cette petite séquence comme une « plume à son chapeau ».
George Martin offre à Collins un autre lien direct avec l’univers Beatles
La relation de Phil Collins avec l’histoire des Beatles ne s’arrête pas à George Harrison. En 1998, George Martin prépare In My Life, album dans lequel le producteur revisite plusieurs chansons de son ancien groupe avec différents artistes. Robin Williams et Bobby McFerrin interprètent « Come Together », Jim Carrey se confronte à « I Am the Walrus », tandis que Sean Connery récite les paroles de « In My Life ».
Phil Collins participe lui aussi au projet.
Martin lui confie un medley tiré d’Abbey Road, comprenant « Golden Slumbers », « Carry That Weight » et « The End ». Le choix n’est évidemment pas neutre pour un batteur. « The End » contient le seul véritable solo de batterie enregistré par Ringo Starr sur un disque des Beatles, suivi du célèbre échange de guitares entre Paul, George et John.
Collins se retrouve ainsi, près de trente-cinq ans après avoir assisté au tournage d’A Hard Day’s Night, à travailler directement sous la direction de l’homme qui avait produit presque toute la discographie des Beatles.
Son rapport au groupe n’est donc jamais celui d’une célébrité cherchant tardivement à se rapprocher d’autres célébrités. Les Beatles jalonnent littéralement sa vie musicale : adolescent devant eux en 1964, percussionniste chez Harrison en 1970, interprète de « Tomorrow Never Knows » en 1981, collaborateur de George Martin en 1998.
Voilà pourquoi la petite référence dans Anthology compte.
2002 : la phrase de Paul McCartney qui va empoisonner leur relation
Si Phil Collins n’avait jamais raconté son histoire avec Paul McCartney, sa remarque de 2026 aurait sans doute été interprétée comme une plaisanterie sans grande conséquence. Mais les deux musiciens possèdent un précédent, largement médiatisé depuis dix ans.
L’événement remonte à 2002, à l’époque du Golden Jubilee de la reine Elizabeth II. Phil Collins participe aux festivités organisées à Buckingham Palace et rencontre Paul McCartney, alors accompagné de Heather Mills. Collins possède avec lui une première édition de The Beatles, la biographie officielle de Hunter Davies publiée en 1968, et souhaite la faire signer.
Selon le récit qu’il livrera des années plus tard, McCartney aurait attiré l’attention de Heather Mills sur le fait que « notre petit Phil » était manifestement un fan des Beatles. Collins prend très mal la remarque. Ce que Paul considère peut-être comme une plaisanterie est interprété par Phil comme une manière condescendante de le replacer dans le rôle d’un admirateur impressionné devant une vedette supérieure.
Ce point est essentiel : nous ne possédons que l’interprétation de Collins quant à l’intention de McCartney. La phrase elle-même est connue parce que Collins l’a racontée. Le ton, l’expression exacte du visage et le contexte complet de l’échange ne peuvent être reconstitués vingt-quatre ans plus tard.
Pour Phil Collins, en revanche, le souvenir est durable. Lorsqu’il raconte publiquement l’épisode en 2016, son irritation est encore manifeste. Il décrit McCartney comme quelqu’un capable, selon lui, de faire sentir à son interlocuteur le poids immense de son statut d’ancien Beatle.
Les propos font naturellement beaucoup de bruit. On ne parle pas de deux musiciens secondaires réglant un différend oublié mais de deux des artistes britanniques ayant vendu le plus de disques dans l’histoire de la musique populaire.
Une blessure étonnamment profonde
Le plus intéressant est peut-être l’importance que Collins accorde à cet épisode. Pourquoi un artiste ayant lui-même rempli des stades, vendu des dizaines de millions d’albums et reçu pratiquement toutes les distinctions possibles peut-il être autant irrité par une plaisanterie d’un autre musicien ?
La réponse tient probablement à la place particulière des Beatles dans son imaginaire. Paul McCartney n’est pas simplement un collègue célèbre. Il appartient au groupe que Collins regardait déjà à treize ans et qui a contribué à lui donner envie de vivre de la musique.
La demande d’autographe de 2002 est révélatrice. Malgré sa propre célébrité, Collins apporte à McCartney une première édition du livre de Hunter Davies. Le geste reste celui d’un collectionneur ou d’un admirateur. Lorsque McCartney souligne précisément ce statut de fan, même sur le ton de la plaisanterie, Collins a peut-être le sentiment que l’équilibre qu’il imaginait entre deux artistes adultes disparaît soudain.
Cela ne permet toujours pas de déterminer l’intention de McCartney. Une plaisanterie affectueuse peut être reçue comme une condescendance ; une remarque condescendante peut être prononcée avec le sourire. Vingt-quatre ans plus tard, il est impossible d’arbitrer.
Mais cet ancien ressentiment explique pourquoi le nom de Paul surgit spontanément lorsque Collins cherche une raison à la disparition de sa séquence d’Anthology.
2016 : Phil Collins rend publiquement le différend
Pendant quatorze ans, l’histoire reste essentiellement privée. En 2016, alors que Phil Collins prépare son retour sur scène et publie ses mémoires, il raconte publiquement l’épisode de Buckingham Palace.
Ses propos sont particulièrement durs. Collins ne se contente pas de rappeler la petite phrase : il explique qu’il avait éprouvé le sentiment que McCartney se comportait comme si son interlocuteur devait nécessairement être impressionné de pouvoir lui parler.
L’affaire devient immédiatement une nouvelle internationale et McCartney apprend évidemment les déclarations de son confrère. Il contacte Collins. Ce dernier expliquera ensuite que le message reçu n’a pas véritablement ressemblé à de grandes excuses mais plutôt à une proposition de laisser l’incident derrière eux et de continuer chacun sa vie.
Pendant plusieurs années, la relation entre les deux hommes semble donc rester distante. Il n’existe pas pour autant de véritable « guerre » permanente. Ils ne passent pas leur temps à s’attaquer publiquement, ne sortent pas de chansons l’un contre l’autre et ne s’engagent pas dans une succession d’insultes par interviews interposées. Le mot « feud », très apprécié de la presse britannique, donne à l’ensemble une dimension plus spectaculaire que la réalité.
Il s’agit avant tout d’un ressentiment exprimé par Collins à propos d’un échange qu’il avait mal vécu.
Cette nuance est indispensable lorsqu’on arrive à 2026.
2026 : Phil Collins et Paul McCartney finissent par faire la paix
Quelques semaines avant la nouvelle histoire autour d’Anthology, Phil Collins avait justement expliqué que son différend avec Paul McCartney était terminé.
La réconciliation naît dans un contexte assez inattendu. Collins participe à l’organisation d’une vente aux enchères au profit du King’s Trust, l’organisation caritative fondée par le roi Charles III lorsqu’il était encore prince de Galles. Une partie des archives personnelles du musicien doit être proposée lors d’une vente programmée le 19 novembre 2026.
Cherchant des objets susceptibles d’alimenter l’opération, Collins se rapproche de plusieurs artistes, dont Paul McCartney. Celui-ci accepte de participer. Les deux hommes finissent par se parler directement au téléphone et reviennent sur l’incident de 2002.
Collins adopte alors un ton beaucoup plus apaisé que dix ans auparavant. Il reconnaît qu’il regrette d’avoir raconté publiquement l’histoire et admet que la remarque de McCartney a pu être comprise différemment de la manière dont elle avait été intentionnée. Selon son propre résumé, les deux hommes ont désormais « fait la paix ».
Cette chronologie rend sa remarque d’octobre 2026 encore plus ambiguë. Vient-il réellement d’accuser McCartney d’avoir fait supprimer son nom d’Anthology quelques semaines seulement après avoir annoncé leur réconciliation ? Ou lance-t-il simplement une petite pique humoristique en sachant précisément que le public connaît leur ancienne histoire ?
Rien dans les éléments disponibles ne permet de trancher avec certitude. Mais présenter la phrase comme la reprise d’une véritable guerre serait excessif. Collins lui-même venait de dire que l’affaire était réglée.
Paul McCartney pouvait-il personnellement faire supprimer la séquence ?
Techniquement, Paul McCartney occupe évidemment une position majeure dans tout projet Beatles. Il est l’un des deux membres survivants du groupe et demeure activement impliqué dans la gestion de son histoire et de ses archives. Imaginer qu’il puisse avoir un avis sur un montage d’Anthology n’a donc rien d’absurde.
En revanche, passer de cette évidence à l’affirmation selon laquelle il aurait personnellement demandé la suppression d’une référence à Phil Collins nécessite une preuve qui n’existe pas.
Les crédits de l’édition 2025 montrent une structure beaucoup plus collective. Apple Corps supervise le projet. Paul McCartney et Ringo Starr sont concernés, de même que les représentants des successions de George Harrison et John Lennon. Olivia Harrison et Sean Ono Lennon apparaissent ainsi parmi les producteurs des développements récents liés à Anthology. À cela s’ajoutent les équipes de production, de restauration, de montage et de postproduction.
Peter Jackson n’a pas personnellement « réalisé » la nouvelle série comme il avait réalisé Get Back, mais ses sociétés WingNut Films et Park Road Post ont participé au travail de restauration. Giles Martin s’est occupé des nouveaux mixages d’une grande partie de la musique. Le neuvième épisode a lui-même été constitué pour apporter un nouvel éclairage sur les séances des années 1990.
Une décision de supprimer quelques secondes peut donc intervenir à de nombreux niveaux.
Surtout, aucune source sérieuse n’a rapporté que McCartney aurait exprimé la moindre hostilité envers la reprise de « Tomorrow Never Knows » enregistrée par Collins. Il serait étrange de transformer l’absence actuelle d’une remarque de George Harrison en preuve d’une intervention dont personne n’a témoigné.
Et si la véritable explication était beaucoup plus banale ?
Les collectionneurs connaissent déjà une explication possible : Anthology 2025 a été raccourci.
Lorsque l’on remonte plusieurs heures de documentaire pour fabriquer des épisodes d’une durée plus régulière, les premières victimes sont souvent les digressions. Une remarque sur un artiste extérieur au groupe constitue exactement le type de détail susceptible d’être sacrifié sans jugement particulier sur l’artiste en question.
Des passages beaucoup plus directement liés aux Beatles ont également été réduits ou éliminés dans l’édition actuelle. Des histoires racontées par Paul lui-même ont disparu. Des interventions de proches du groupe sont plus courtes. Certaines séquences ont été déplacées ou reformulées. Rien ne permet donc de traiter la disparition de Collins comme une anomalie spécifique.
Il existe même un argument simple contre l’hypothèse d’une vengeance personnelle : une partie des éléments retirés concerne Paul McCartney lui-même. Il faudrait alors imaginer qu’il ait également décidé de censurer ses propres anecdotes pour dissimuler le fait qu’il faisait supprimer Phil Collins, ce qui devient rapidement une construction inutilement compliquée.
La solution la plus raisonnable reste celle du montage, tant qu’aucun document ne vient démontrer autre chose.
Anthology : une œuvre qui n’a jamais cessé de changer
L’affaire Collins a cependant le mérite d’attirer l’attention sur un problème plus vaste : quelle version d’Anthology doit aujourd’hui être considérée comme la référence historique ?
La question aurait paru étrange en 1995. À l’époque, Anthology est présenté comme le grand récit définitif des Beatles raconté par les Beatles eux-mêmes. John Lennon intervient à travers les archives ; Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr livrent des dizaines d’heures de témoignages ; George Martin, Neil Aspinall, Derek Taylor et d’autres témoins essentiels complètent le récit.
Mais dès 1996, la version vidéo est plus longue que la version télévisée. En 2003, le DVD ajoute encore un important ensemble de suppléments. En 2025, les images sont magnifiquement restaurées mais le montage principal est de nouveau raccourci, tandis qu’un épisode supplémentaire réorganise une partie du matériel des années 1990.
Il n’existe donc plus une Anthology mais plusieurs Anthologies.
Pour le spectateur occasionnel, la nouvelle version constitue probablement la porte d’entrée la plus accessible : image restaurée, son modernisé, diffusion immédiate et neuvième épisode permettant de mieux comprendre la fabrication du projet original. Pour le chercheur, le collectionneur ou l’historien, elle ne remplace cependant pas automatiquement les éditions antérieures.
Cette distinction devient très concrète avec Phil Collins. Si l’on veut retrouver exactement le passage dont il se souvient, la solution peut très bien consister non pas à regarder davantage Disney+, mais à ressortir un vieux coffret DVD de 2003.
Pour une fois, l’archéologie Beatles réclame moins un abonnement à une plateforme qu’un lecteur de DVD encore en état de marche.
Pourquoi conserver les anciennes éditions de The Beatles Anthology
La restauration numérique donne parfois l’impression qu’une nouvelle édition rend automatiquement obsolète celle qu’elle remplace. Dans le cas d’archives historiques, c’est rarement vrai.
La qualité visuelle de Anthology 2025 peut être très supérieure aux anciennes éditions, tout comme les nouveaux mixages audio permettent de redécouvrir quantité de documents. Mais une amélioration technique ne signifie pas nécessairement une augmentation du contenu. On peut gagner en définition et perdre quelques minutes de témoignages.
Le coffret de 2003 conserve ainsi une valeur documentaire particulière. Ses suppléments permettent de retrouver des séquences qui n’ont pas été reproduites intégralement dans le nouveau montage. Les anciennes éditions vidéo permettent également de comparer la manière dont Apple Corps souhaitait raconter l’histoire du groupe à différentes époques.
Pour les historiens, cette comparaison est passionnante. Une archive n’est jamais complètement neutre. La sélection des images, leur ordre, la durée laissée à chaque témoin et les anecdotes conservées construisent une interprétation du passé.
L’Anthology de 1995 répondait au besoin des Beatles survivants de reprendre eux-mêmes le contrôle de leur histoire après vingt-cinq ans de livres, films, rumeurs et biographies parfois hostiles. Celle de 2025 doit parler simultanément aux témoins de la Beatlemania, aux collectionneurs qui connaissent le projet par cœur et à des adolescents découvrant les Beatles sur une plateforme de streaming.
Les critères narratifs ne peuvent donc être exactement les mêmes.
La disparition de quelques secondes consacrées à Phil Collins devient ainsi un minuscule exemple d’un phénomène beaucoup plus vaste : la mémoire des Beatles est elle-même régulièrement remontée.
Le cas Collins rappelle aussi l’importance de George Harrison dans Anthology
Un autre élément mérite d’être souligné. Dans cette histoire, la personne dont Phil Collins regrette réellement la disparition n’est finalement pas Paul McCartney. C’est George Harrison.
C’est George qui, selon Collins, mentionnait sa reprise. Et cette reconnaissance possède d’autant plus de poids que leurs chemins s’étaient croisés dès 1970.
Harrison est souvent la grande surprise lorsqu’on revoit Anthology. Son humour sec, sa distance vis-à-vis de la Beatlemania et son refus de transformer systématiquement le passé en légende apportent un contrepoint précieux aux souvenirs de Paul et Ringo. George peut être tendre envers le groupe puis, quelques minutes plus tard, rappeler avec une ironie mordante combien certaines périodes l’avaient lassé.
Cette franchise constitue l’une des grandes richesses du projet original. Harrison meurt en 2001, deux ans avant la publication du coffret DVD et près d’un quart de siècle avant l’édition Disney+. Chaque modification d’une séquence dans laquelle il apparaît possède donc un caractère différent des interventions concernant Paul ou Ringo : George ne peut plus préciser son souvenir, compléter une anecdote ou commenter la nouvelle édition.
Dans ce contexte, la réaction de Collins est compréhensible. Il ne regrette pas seulement que son propre nom ne soit plus entendu. Il perd un petit témoignage de l’appréciation qu’un musicien aujourd’hui disparu avait portée sur son travail.
Cela explique probablement la valeur sentimentale disproportionnée de quelques secondes de documentaire.
Phil Collins appartient lui aussi à la grande descendance musicale des Beatles
La situation rappelle enfin combien l’influence des Beatles sur les musiciens apparus dans les années 1970 et 1980 dépasse les frontières stylistiques traditionnelles. Genesis est généralement associé au rock progressif, puis à une pop beaucoup plus directe lorsque Collins devient le chanteur principal. Les Beatles appartiennent à une autre génération et à un contexte différent. Pourtant, le lien est profond.
Collins a grandi au moment où la culture populaire britannique changeait radicalement. Lorsqu’il assiste au tournage d’A Hard Day’s Night à treize ans, les Beatles ne sont pas encore les expérimentateurs de Revolver ou Sgt. Pepper. Ils représentent surtout l’irruption d’une nouvelle génération dans la société britannique. Pour un adolescent qui veut devenir artiste, leur exemple montre qu’un groupe de jeunes musiciens peut désormais occuper le centre de la culture.
Quelques années plus tard, cette influence devient musicale. Genesis appartient précisément à la génération qui bénéficie de l’élargissement du vocabulaire du studio provoqué par les Beatles, Pink Floyd, les Beach Boys et plusieurs autres pionniers de la seconde moitié des années 1960. L’idée qu’un album puisse constituer une œuvre en soi, indépendamment des contraintes de la scène, devient fondamentale pour le rock progressif.
La fascination de Collins pour « Tomorrow Never Knows » s’inscrit parfaitement dans cette continuité. En 1966, la chanson ouvre des possibilités. En 1981, il reprend ces possibilités et les adapte à un univers où boîtes à rythmes, traitements électroniques, consoles modernes et techniques nouvelles offrent d’autres outils.
George Harrison reconnaissant cette filiation dans Anthology constituait donc plus qu’un compliment.
C’était presque le passage d’un témoin.
« Tomorrow Never Knows » en 2026 : une chanson qui refuse de vieillir
Le hasard du calendrier rend toute l’affaire encore plus intéressante. Collins parle de la séquence disparue précisément au moment où sa propre version de « Tomorrow Never Knows » connaît une nouvelle vie sonore grâce aux mixages de Steven Wilson.
Quarante-cinq ans après Face Value et soixante ans après Revolver, le morceau reste ainsi au cœur d’une discussion sur la technologie d’enregistrement. En 1966, George Martin, Geoff Emerick et les Beatles manipulaient physiquement des bandes magnétiques, faisaient circuler des boucles dans le studio et utilisaient les machines de manière détournée pour produire des sons inconnus. En 1981, Collins exploite les possibilités d’une nouvelle génération de studios. En 2026, Steven Wilson repart des multipistes de Face Value afin d’en construire une image immersive Dolby Atmos.
La chanson traverse donc trois époques du studio.
Elle traverse également plusieurs générations de musiciens. Lennon en imagine le principe ; McCartney participe activement aux expérimentations de bandes ; Harrison apporte son intérêt pour les textures indiennes ; Ringo fournit l’ossature rythmique ; Martin et Emerick rendent techniquement possible le résultat. Quinze ans plus tard, Collins se réapproprie cette architecture.
Lorsqu’Anthology montre les Beatles revenant eux-mêmes sur les bandes originales en 1995, le cercle est presque complet. Ils découvrent à nouveau un morceau dont certaines parties avaient été assemblées dans l’urgence trois décennies auparavant. George Harrison pense alors, selon le souvenir de Collins, à un musicien qui avait osé le reprendre.
Voilà pourquoi quelques mots coupés d’un montage peuvent encore susciter une histoire en 2026.
Alors, Paul McCartney a-t-il fait supprimer Phil Collins d’Anthology ?
Avec les éléments disponibles aujourd’hui, rien ne permet de l’affirmer.
Le fait établi est que Phil Collins se souvient d’un passage dans lequel George Harrison mentionnait sa reprise de « Tomorrow Never Knows » et qu’il ne retrouve plus cette référence dans la version actuelle d’Anthology. Le musicien a alors suggéré, sans fournir de preuve, que Paul McCartney avait peut-être quelque chose à voir avec cette disparition.
L’examen des différentes éditions rend cette hypothèse loin d’être nécessaire pour expliquer la coupe. La séquence décrite correspond au matériel tourné à Abbey Road en mai 1995 et identifié dans le coffret DVD de 2003 sous le titre « Back at Abbey Road ». La nouvelle édition de 2025 a été largement remontée, raccourcie et restructurée. De nombreux autres éléments ont disparu ou changé de place.
Par ailleurs, le projet est supervisé collectivement par Apple Corps et les représentants actuels des quatre Beatles. Paul McCartney possède évidemment une influence considérable, mais il n’existe aucun témoignage public montrant qu’il ait personnellement exigé la suppression du nom de Collins.
Enfin, la chronologie récente affaiblit l’idée d’une nouvelle guerre entre les deux hommes. Collins venait justement d’expliquer qu’ils avaient réglé leur ancien différend à l’occasion d’une conversation téléphonique liée à une opération caritative.
La petite phrase « peut-être que McCartney n’a pas aimé » doit donc être traitée exactement pour ce qu’elle est : une spéculation de Phil Collins, teintée probablement de l’histoire ancienne entre les deux hommes. La transformer en fait serait aller bien au-delà de ce que permettent les sources.
Une petite phrase qui révèle une grande question sur les archives Beatles
L’intérêt de l’affaire se trouve finalement ailleurs. Phil Collins vient involontairement de rappeler aux fans qu’une restauration n’est jamais nécessairement une reproduction intégrale.
Dans l’univers Beatles, le phénomène est particulièrement sensible. Chaque nouvelle édition possède une dimension quasi archéologique. Les bandes sont démixées, remixées, restaurées ; les films sont scannés, nettoyés et remontés ; des prises autrefois rejetées deviennent des bonus officiels ; des conversations connues des collectionneurs disparaissent parfois d’une nouvelle présentation.
La technologie permet d’entendre davantage de détails que jamais, mais le travail éditorial continue parallèlement de décider de ce que nous voyons.
Anthology constitue un cas exemplaire parce que le programme lui-même est devenu une archive historique. En 1995, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr regardaient déjà trente années en arrière. En 2025, leurs propres souvenirs enregistrés trente ans auparavant sont à leur tour restaurés, sélectionnés et réorganisés.
Nous regardons donc désormais des hommes des années 1990 commenter les hommes qu’ils étaient dans les années 1960 à travers un montage fabriqué au XXIe siècle.
Dans cette succession de couches, une phrase consacrée à Phil Collins peut facilement disparaître.
Ce n’est pas forcément un complot.
C’est aussi cela, l’histoire.
Phil Collins, encore rattrapé par les Beatles soixante-deux ans plus tard
Il y a quelque chose d’assez beau dans le fait que Phil Collins, à 75 ans, se préoccupe encore de quelques secondes d’un documentaire Beatles.
En 1964, il était un adolescent payé pour faire partie d’un public hystérique devant John, Paul, George et Ringo au Scala Theatre. En 1970, il se retrouvait à Abbey Road avec George Harrison pour une séance dont sa contribution serait finalement écartée. En 1981, il refermait son premier album solo avec « Tomorrow Never Knows ». En 1998, George Martin lui confiait une partie du medley d’Abbey Road. En 2002, il demandait encore un autographe à Paul McCartney malgré sa propre célébrité.
Puis, au milieu des années 1990, George Harrison avait apparemment pris quelques secondes pour signaler devant les caméras qu’il connaissait sa reprise.
On comprend finalement pourquoi Collins n’a jamais oublié.
Et l’on comprend aussi pourquoi il a immédiatement remarqué que la phrase n’était plus là.
Son hypothèse sur McCartney restera, faute de preuve, une hypothèse. En revanche, son témoignage possède une autre vertu : il donne envie de retourner aux anciennes éditions d’Anthology, d’ouvrir les coffrets, de comparer les montages et de vérifier ce que trente années de rééditions ont conservé ou perdu.
Pour les spécialistes des Beatles, la leçon est presque rassurante : il ne faut jamais jeter ses vieux DVD.
Dans l’histoire des Fab Four, ce qui paraît dépassé aujourd’hui peut redevenir une archive indispensable demain.












