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« Tutti Frutti » (1972) : Ringo Starr, Elton John et T. Rex retrouvent Little Richard

Une performance filmée à Apple Studios, une batterie vérifiée, une première publication discographique tardive : l’histoire précise de la reprise de « Tutti Frutti » pour Born to Boogie.

Une minute dix-neuf qui relie Little Richard, Elton John, Marc Bolan et Ringo Starr

Sur le programme rétrospectif T. Rex 1972, publié en coffret à l’occasion du cinquantenaire de cette année charnière, une plage dure 1 minute et 19 secondes. Elle porte le titre « Tutti Frutti » et désigne comme interprètes T. Rex, Elton John et Ringo Starr. La brièveté du morceau ne doit pas masquer son intérêt : il s’agit d’une des participations instrumentales les mieux identifiables de Starr au cinéma musical en dehors des Beatles. L’enregistrement appartient à une séquence conçue pour Born to Boogie, film qu’il réalise et produit autour de Marc Bolan en 1972.

Il faut cependant lire ce crédit avec prudence. La présence de Ringo est documentée pour cette prestation filmée ; elle ne signifie pas qu’il figure sur un album de studio de T. Rex dans son ensemble, ni qu’il a réenregistré toutes les versions de « Tutti Frutti » publiées depuis 1955. Ce cas offre un excellent exercice d’archéologie musicale : derrière un titre familier se superposent une composition originale, une performance de circonstance, une piste de bande originale et plusieurs reconditionnements discographiques.

1955 : la création de « Tutti Frutti » par Little Richard

Pour comprendre le choix de Bolan et de ses invités, il faut revenir à l’enregistrement de Little Richard pour Specialty Records en septembre 1955, aux studios J&M de La Nouvelle-Orléans. Dans ce studio associé à Cosimo Matassa, « Tutti Frutti » devient l’un des manifestes sonores du rock’n’roll naissant. La performance de Richard Penniman associe une énergie vocale explosive, une pulsation implacable et la culture du rhythm and blues du Sud américain. Elle incarne pour les musiciens britanniques des années 1960 l’une des œuvres qui ont rendu possible leur propre musique.

Les crédits d’écriture reproduits par les catalogues actuels associent Richard Wayne Penniman, Dorothy LaBostrie et Joe Lubin. Il importe ici de séparer les droits d’auteur, les récits de la genèse et le personnel de la première séance. La contribution de LaBostrie à la réécriture des paroles a fait l’objet de témoignages et de versions parfois contradictoires : un crédit juridique renseigne l’édition de l’œuvre, sans résoudre toutes les querelles de paternité.

Une fiche MusicBrainz consacrée à la version de 1955 identifie Earl Palmer à la batterie, et situe le morceau au 14 septembre 1955. Cette information prend un sens particulier dans un dossier consacré à Ringo. Palmer est l’un des grands artisans de la batterie rock de studio ; Ringo est, lui, un héritier britannique de cette tradition, qui accompagne vingt ans plus tard une reprise filmée du même titre. La filiation est ici historique et stylistique, non une prétendue rencontre des deux batteurs sur une même bande.

L’inscription de la version de Little Richard au National Recording Registry de la Library of Congress, en 2009, rappelle l’importance patrimoniale du titre. Il s’agit donc d’un morceau dont la reprise peut signifier davantage qu’un simple clin d’œil nostalgique : il inscrit une performance pop dans une généalogie du rock.

Les Beatles, l’héritage de Little Richard et la culture des reprises

La relation des Beatles au répertoire de Little Richard est documentée, notamment par « Long Tall Sally ». Le groupe enregistre ce morceau le 1er mars 1964 avec Paul McCartney au chant et Ringo Starr à la batterie, puis le publie au Royaume-Uni sur l’EP Parlophone Long Tall Sally, référence GEP 8913, le 19 juin 1964. Cela ne transforme pas « Tutti Frutti » de 1972 en une nouvelle séance des Beatles, mais éclaire la familiarité musicale de Ringo avec le langage rythmique de Little Richard.

La distinction est indispensable. Le batteur travaille en 1972 avec des musiciens différents, pour un réalisateur qui est précisément lui-même. Il passe du rôle de membre d’une formation permanente à celui d’invité dans une rencontre ponctuelle. Le choix d’un standard connu de tous facilite le dialogue musical entre artistes et rend la séquence accessible aux spectateurs, sans que les musiciens aient à présenter une nouvelle composition ou à défendre une production de studio complexe.

1972 : le rendez-vous d’Apple Studios

En mars 1972, T. Rex se produit à l’Empire Pool de Wembley devant une foule de jeunes admirateurs. Les images de ces concerts forment le socle documentaire de Born to Boogie. Le film ajoute cependant des scènes spécialement conçues et tournées hors du spectacle, dont une rencontre à Apple Studios, au 3 Savile Row à Londres, avec Elton John et Ringo Starr. Les lieux de production répertoriés par IMDb confirment la présence d’une séance Apple réunissant ces invités.

Plusieurs chronologies spécialisées placent la séquence au 6 avril 1972. Cette date est cohérente avec la préparation du film, mais une étude définitive devrait la confronter aux feuilles de studio, aux bandes et aux rapports de production. Il serait excessif de présenter le 6 avril comme la date prouvée de chaque overdub ou mixage. Nous retenons donc la formule « début avril 1972, séance couramment datée du 6 avril » tant qu’un document primaire ne permet pas d’affiner la chronologie.

La séquence réunit Marc Bolan et T. Rex, Elton John au piano et Ringo derrière la batterie. Deux titres y sont interprétés : « Tutti Frutti » et « Children of the Revolution ». Ce dernier morceau, écrit par Bolan, fera également l’objet d’un single commercial quelques mois plus tard, issu d’une autre phase de sessions. En revanche, « Tutti Frutti » est une reprise d’une œuvre des années 1950 insérée dans le film. Dans les deux cas, la caméra offre une preuve de participation qui doit être rapprochée, mais non confondue, avec la documentation audio.

Une reprise courte plutôt qu’une reconstruction de la version originale

L’interprétation de « Tutti Frutti » retenue dans la bande originale est brève : 1 min 19 s dans le coffret de 2022, sur le troisième disque, à la plage 5. Ce minutage identifie le fichier ou le programme éditorial concerné ; il ne permet pas de reconstituer seul la durée des prises intégrales ou l’existence d’éventuels montages alternatifs. Savoir qu’une piste dure moins d’une minute et demie n’autorise pas à conclure qu’aucune autre musique n’a été enregistrée dans le studio.

L’intérêt de cette courte apparition tient à l’énergie spontanée d’une réunion entre générations musicales. Bolan, qui domine alors la pop britannique, retrouve la musique américaine qui a nourri le rock de son adolescence. Elton John occupe le piano, instrument central de l’image sonore de Little Richard, et Starr reprend la fonction de batteur au sein d’une formation qui n’est pas la sienne. Le projet fait se croiser la mémoire du rhythm and blues, la célébrité des Beatles et l’esthétique du glam rock.

Il convient néanmoins de ne pas inventer ce que les documents ne donnent pas : les modèles de batterie employés, la marque des micros, la liste de tous les essais, ou un partage certain des instruments entre Starr et le batteur habituel de T. Rex, Bill Legend, prise par prise. La filmographie identifie la participation générale, et la bande originale crédite les invités. Une analyse technique des bandes serait nécessaire pour décrire davantage la fabrication sonore.

Le générique, les musiciens et la différence entre film et album

L’étude du film appelle une autre distinction. Le public voit surtout le chanteur, ses guitares et les invités, mais le son diffusé peut résulter de montages et de corrections réalisés après le tournage. Greg Prato, dans son étude de Born to Boogie pour AllMusic, relève précisément que certaines prestations de concert comportent des retouches sonores. Il identifie cependant les séquences de « Tutti Frutti » et de « Children of the Revolution » avec Elton John au piano et Starr à la batterie.

Ces remarques ne doivent pas être extrapolées : les retouches mentionnées pour les concerts de Wembley ne prouvent pas qu’une batterie de Ringo aurait été remplacée sur « Tutti Frutti ». Elles montrent seulement pourquoi le film, le master audio, le livret et les archives doivent rester des objets documentaires distincts. Toute affirmation sur un remplacement ou une superposition d’instruments exigerait des sources supplémentaires.

Dans le catalogue du film, Ringo apparaît comme réalisateur et producteur, et comme participant à l’écran. Dans la fiche de la bande originale, son nom accompagne le titre « Tutti Frutti » parmi les interprètes. Dans une sessionographie, il faut inscrire ces rôles dans des colonnes différentes : « réalisateur de l’œuvre audiovisuelle » d’un côté, « batteur de cette performance » de l’autre.

1991 : la piste devient un objet discographique chez Marc on Wax

Le film paraît en 1972, mais la bande originale publiée en album au sein du catalogue Marc on Wax est répertoriée en 1991, sous la référence MARC LP 514. AllMusic signale aussi une édition CD sous le numéro 514. « Tutti Frutti » doit dès lors être traité comme un enregistrement de 1972 publié ultérieurement, et non comme une nouvelle séance de Ringo réalisée en 1991. Ce point est crucial pour le classement chronologique.

La page discographique reproduite dans The Second Disc en février 2022 confirme l’ordre des plages. Dans la bande originale, « Tutti Frutti » précède « Children of the Revolution » : les deux bénéficient du crédit groupé T. Rex avec Elton John et Ringo Starr. Vient ensuite « Look to the Left », attribué à Marc Bolan et Ringo. Plus loin figurent « Some People Like to Rock » et « Some People Like to Roll », également associés aux deux hommes. Il faut néanmoins distinguer ces éléments dialogués de la performance instrumentale : leur présence ne prouve pas cinq chansons avec Ringo à la batterie.

Le voisinage des titres sur un même disque reflète l’enchaînement éditorial d’une bande originale ; il ne signifie pas que toutes les plages ont été enregistrées simultanément ni que le personnel de la plage 5 se retrouve obligatoirement sur la plage 6 ou sur les interventions parlées.

2022 : un coffret permet une identification plus précise

Le coffret rétrospectif T. Rex 1972 consacre le CD 3 et le LP 4 de son programme à la bande originale de Born to Boogie. Le séquençage publié par les distributeurs et par The Second Disc situe « Tutti Frutti » à la cinquième plage, avec Ringo Starr et Elton John explicitement nommés. AllMusic associe à cette entrée une durée de 1 min 19 s et les crédits d’écriture de Dorothy LaBostrie, Joe Lubin et Richard Penniman.

Le coffret comprend également des bandes de concert de Wembley, des émissions de radio et des bonus distincts. Sa richesse ne doit pas conduire à reporter le nom de Ringo sur les autres enregistrements de T. Rex du même millésime. Le principe de prudence reste identique à celui appliqué aux albums de Harry Nilsson ou de Jackie Lomax : l’unité documentaire de base est la plage ou la prise identifiée, pas l’album entier.

En l’état, les numéros de matrice des différents pressages, les détails des remastérisations et les éventuelles différences de montage audio restent à vérifier sur exemplaires physiques. Il n’est pas utile de compléter ces cases par des informations supposées.

Un détail qui intéresse particulièrement l’histoire de la batterie

Comparer les crédits de 1955 et ceux de 1972 invite à regarder la batterie comme un fil conducteur historique. Earl Palmer participe à la version de Little Richard, dont le rythme accompagne la naissance du langage rock’n’roll. Ringo Starr, membre d’une génération qui a assimilé ce répertoire par les disques et les scènes britanniques, reprend la place du batteur devant la caméra de Born to Boogie. Deux artistes différents occupent, à dix-sept ans d’intervalle, la même fonction instrumentale sur une œuvre qui traverse les modes.

Cela ne doit pas être transformé en analyse musicologique inventée. Déterminer quels coups de caisse claire, quel placement de charleston ou quelles accentuations sont réellement communs aux deux interprétations nécessiterait une transcription et une écoute comparative. Les seules données documentaires permettent cependant d’affirmer une continuité de répertoire et de fonction, et de replacer l’invitation de Ringo dans la mémoire du rock des années 1950.

La collaboration ne se réduit donc ni à la présence d’une célébrité sur un disque de T. Rex, ni à une curiosité cinématographique. Elle montre la façon dont le rock britannique de 1972, en pleine mutation glam, continue de dialoguer avec les maîtres américains du milieu des années 1950.

Notice discographique et niveau de certitude

Œuvre : « Tutti Frutti ». Auteurs crédités : Dorothy LaBostrie, Joe Lubin et Richard Wayne Penniman. Version de référence : Little Richard, Specialty Records, 1955 ; batterie d’Earl Palmer dans le relevé MusicBrainz de l’enregistrement du 14 septembre.

Performance étudiée : T. Rex avec Elton John et Ringo Starr pour le film Born to Boogie, Apple Studios, Londres, début avril 1972 (6 avril selon des chronologies secondaires). Rôle de Ringo : batterie. Rôle d’Elton John : piano. Rôle de Marc Bolan : chant et direction de l’interprétation de T. Rex. Type : séance filmée destinée à une œuvre audiovisuelle, distincte des enregistrements de studio ordinaires du groupe.

Publication discographique : Born to Boogie – The Soundtrack Album, Marc on Wax, référence 514, 1991 ; réédition dans le coffret T. Rex 1972, disque 3, plage 5, durée indiquée 1:19. Confiance : élevée sur la présence de Ringo dans la performance du film et sur l’attribution de la plage ; limitée sur les détails de prises, l’instrumentarium et les bandes non publiées.

Sources critiques et documents consultables

Source originale : Born to Boogie, film de Ringo Starr (1972), notamment les performances d’Apple Studios ; Born to Boogie – The Soundtrack Album, Marc on Wax, référence 514 (1991).

Inventaire des éditions : The Second Disc, « Solid Gold Easy Action: New T. Rex Box Chronicles Marc Bolan’s Work in 1972 » (7 février 2022) ; AllMusic, fiches T. Rex: 1972, Born to Boogie: The Motion Picture et Born to Boogie: The Sound Track of the Motion Picture ; liste des plages du coffret T. Rex 1972 publiée par Sister Ray et d’autres distributeurs.

Historique de l’œuvre : Library of Congress, Cary O’Dell, « Tutti Frutti — Little Richard (1955) », notice du National Recording Registry ; MusicBrainz, crédits individuels du master de Little Richard enregistré à La Nouvelle-Orléans en septembre 1955 ; Arnold Rypens, The Originals, notice « Tutti Frutti » mise à jour le 24 septembre 2025.

Contexte des Beatles : The Beatles Bible, « Long Tall Sally » et « 1 March 1964: Recording: I’m Happy Just To Dance With You, Long Tall Sally, I Call Your Name » ; Parlophone, EP Long Tall Sally, GEP 8913 (1964).

Vérifications futures : rechercher les registres de production Apple de la séance, comparer les matrices des éditions Marc on Wax et les minutages des rééditions, retrouver les journaux de montage du film. Ces éléments ne sont pas présentés ici comme déjà établis.

Explorer les recherches complémentaires

Ringo Starr, Marc Bolan et Elton John : les sessions filmées de Born to Boogie ; Ringo Starr joue-t-il sur le single « Children of the Revolution » ? ; sessionographie chronologique des collaborations.