Yellow-Sub.net · Enquête discographique · 1970–1971
« Open Your Box » : Ringo Starr, Jim Gordon et le piège des deux versions
Une enquête dans les éditions Apple, Rykodisc et Secretly Canadian : un titre, des prises et des crédits différents, jusqu’au 45-tours américain « Touch Me ».
Une même chanson, deux batteurs : le faux paradoxe « Open Your Box »
Peu de morceaux du catalogue de Yoko Ono illustrent aussi clairement les pièges de la discographie de sessions que « Open Your Box ». Consulter un livret ou un catalogue discographique peut conduire à lire « Jim Gordon, batterie ». Ouvrir la réédition du premier album d’Ono conduit, au contraire, à lire « Ringo Starr, batterie ». Ces deux crédits sont documentés par le même écosystème officiel de John Lennon et Yoko Ono. Ce n’est pas une contradiction à éliminer arbitrairement : les sources décrivent des versions publiées différentes, à des époques et sur des supports qui ne se confondent pas.
Le point de départ de l’enquête consiste à renoncer au raisonnement « même titre = même enregistrement ». « Open Your Box » existe comme pièce longue issue des travaux de 1970, comme face B du single « Power to the People » au Royaume-Uni en 1971, puis sous le titre « Hirake » sur le double album Fly. Certaines rééditions et compilations permettent de rencontrer ces versions côte à côte ; leur simple voisinage numérique ne démontre pas qu’elles sont un seul et même master. Pour Ringo Starr, cette précaution transforme une attribution apparemment douteuse en question historique précisément formulée.
La source officielle de 2016 : Ringo, Lennon et Voormann à Trident
La publication par Secretly Canadian et Chimera Music de Yoko Ono/Plastic Ono Band restauré, le 11 novembre 2016, apporte une première pièce décisive. La liste des bonus signale « Open Your Box » sur une durée de 7 min 37. Les crédits détaillés donnent Yoko Ono au chant, John Lennon à la guitare électrique, Klaus Voormann à la basse et Ringo Starr à la batterie, avec Trident Studios comme lieu d’enregistrement. La même distribution figure dans la notice officielle du catalogue de Lennon.
Cette indication constitue une preuve éditoriale directe de la participation de Ringo à cette version longue. Il est donc légitime de l’inscrire dans sa sessionographie. Toutefois, la publication de 2016 ne signifie évidemment pas que Ringo serait retourné en studio cette année-là. Elle signale une réédition d’une bande plus ancienne. La chronologie publiée sur Imagine Peace, site associé à Yoko Ono, situe « Open Your Box » en octobre 1970 à Trident, à Londres, avec le même quatuor instrumental. C’est cette datation secondaire, cohérente avec les crédits de réédition, que nous retenons en la distinguant d’une feuille de session originale à retrouver.
Un lecteur attentif remarquera que le même album réédité comprend aussi « Something More Abstract » et « Why (Extended Version) », qui créditent Ringo. Mais ces éléments concernent d’autres montages ou prises et ne doivent pas être agrégés comme s’ils formaient une séance instrumentale unique. Pour notre base, il faut donner à « Open Your Box » son identifiant de version propre, puis rattacher l’enregistrement à l’ensemble des travaux du Plastic Ono Band sans inventer de numéro de prise.
Le single britannique du 12 mars 1971 : Jim Gordon, non Ringo
Le disque est ensuite connu du grand public comme face B de Power to the People, 45-tours de John Lennon publié au Royaume-Uni le 12 mars 1971 sous la référence Apple R 5892. La fiche officielle donne à « Open Your Box » une durée de 3 min 32. Elle précise son personnel : Yoko Ono au chant, Lennon à la guitare, Voormann à la basse et Jim Gordon à la batterie. Ces indications diffèrent de celles de la plage bonus de 2016 sur l’instrumentiste et sur la durée.
Il n’y a aucune raison de corriger le livret officiel du 45-tours en y substituant Ringo sur la seule foi du disque ultérieur. L’une des fonctions de notre étude est précisément de maintenir la séparation : la piste du 45-tours de 1971 n’est pas une participation établie de Ringo, tandis que la longue version Trident rééditée appartient bien à sa discographie documentée. Le détail n’est pas marginal : il modifie la signification d’un objet de collection que l’on achèterait spécialement pour la présence de Starr.
Les deux versions partagent une compositrice et plusieurs musiciens, mais leur longueur différente et leur crédit de batterie distinct appellent une description séparée. Une modification de mixage pourrait expliquer certaines différences sonores ; elle n’expliquerait pas, à elle seule, pourquoi deux batteurs apparaissent dans les attributions officielles. Sans pouvoir confronter les bandes multipistes originales, on évitera de prétendre déterminer toutes les étapes de l’enregistrement ou de proposer des dates de réenregistrement non fournies par les documents.
La censure : ce que l’histoire éditoriale change réellement
Le contenu provocateur de « Open Your Box » joue un rôle direct dans le sort du single de mars 1971. The Beatles Bible identifie Philip Brodie, dirigeant d’EMI, parmi ceux qui s’opposent au texte et situe le report de sortie de la date initialement projetée du 5 mars à celle du 12 mars. L’enregistrement commercial est alors présenté dans un mixage où les paroles jugées problématiques sont masquées par l’écho. La controverse relève autant de la place accordée à une artiste femme dans l’industrie que du langage employé.
Yoko Ono contestait cette asymétrie de traitement en faisant valoir que des propos semblables paraissaient acceptables lorsqu’ils étaient tenus par un homme. Cette réaction, rapportée par la presse et les chronologies spécialisées, appartient à l’histoire de l’œuvre. Mais elle n’est pas une preuve de personnel de studio. Il faut donc maintenir distinctes l’histoire de la censure, celle des montages et celle des participants : le conflit avec EMI explique certaines décisions de sortie, mais ne prouve pas qui tient les baguettes sur tel ou tel master.
Le cas fournit ainsi trois niveaux éditoriaux : la chanson conçue par Ono ; une interprétation instrumentale réellement enregistrée ; enfin le mixage préparé pour être publié dans un contexte commercial hostile. L’historien doit savoir décrire les trois, plutôt que d’attribuer automatiquement à la batterie de Ringo tous les effets d’une histoire qui se poursuit au-delà de sa séance de 1970.
« Hirake » dans Fly (1971) : un titre différent, le crédit de Jim Gordon
Lorsque Yoko Ono publie le double album Fly en 1971, une plage intitulée « Hirake » figure au programme, pour environ 3 min 32. Le catalogue officiel donne Jim Gordon à la batterie sur cette piste. Ringo Starr est bien lui aussi présent sur Fly, mais les crédits le limitent à « Don’t Worry Kyoko ». Il serait donc erroné de transformer la participation de Starr à cet album en un crédit sur « Hirake ».
La proximité des noms et la communauté de texte avec « Open Your Box » invitent à les rapprocher sur le plan de l’œuvre. On peut toutefois décrire leur relation sans affirmer que les deux supports utilisent nécessairement une bande strictement identique, de vitesse identique ou de même mixage. Pour résoudre ces détails, un examen du 45-tours d’origine, du vinyle Fly et des rééditions CD, accompagné des notes de matrices et des durées mesurées, serait préférable. Ce contrôle dépasse ce que prouvent les simples notices en ligne.
Le double album Fly intéresse néanmoins directement notre dossier : il contient une contribution parfaitement attestée de Ringo à « Don’t Worry Kyoko ». La récurrence de son nom sur deux projets d’Ono voisins explique certaines confusions dans les inventaires sommaires. Notre règle demeure la même : ce n’est pas parce que Ringo est crédité sur un disque qu’il joue sur tous ses titres.
La réédition Rykodisc de 1997 et la restauration de 2016
La première diffusion élargie du premier album d’Ono en CD, chez Rykodisc en 1997, fait circuler une version longue de « Open Your Box » d’environ 7 min 35. La réédition de 2016 réintroduit la pièce parmi ses quatre suppléments, avec une durée annoncée à 7 min 37. Quelques secondes de différence entre minutages de jaquette, affichages numériques et masters ne prouvent pas un nouvel enregistrement. Elles imposent simplement de relever fidèlement la source de chaque durée.
Les collectionneurs doivent donc enregistrer au minimum trois données distinctes pour la piste longue : la séance ancienne attribuée à Trident et à Ringo, le CD augmenté de 1997 qui rend cette version accessible, puis le remaster de 2016 qui la crédite de façon explicite. Ces événements ne doivent pas devenir trois participations indépendantes dans la sessionographie, encore moins trois interventions de studio attribuées aux années de sortie.
La mention « bonus track » peut aussi induire en erreur : un bonus ne signifie pas nécessairement une chanson jusque-là inédite. En matière d’archives, une version publiée une première fois dans un format limité peut revenir dans plusieurs éditions. Ce sont les durées, les crédits, les annotations et, lorsqu’ils existent, les numéros de matrice ou de bande qui permettent de suivre cette circulation.
Le remplacement américain : « Touch Me », avec Ringo cette fois
Les États-Unis n’adoptent pas la même face B que le Royaume-Uni. Le single Power to the People, publié en Amérique le 22 mars 1971, reçoit « Touch Me » à la place de « Open Your Box ». Le changement répond à la controverse autour des paroles d’Ono. Mais il déplace également la distribution instrumentale : « Touch Me » est extrait du premier LP de Yoko, paru en 1970, et le site officiel cite Ringo Starr à la batterie, avec Lennon et Voormann.
Ce détail change profondément la valeur d’une collection de simples pour le spécialiste de Ringo. Le 45-tours britannique, dont la face B courte est « Open Your Box », ne documente pas sa batterie sur cette face, selon les notes officielles ; le 45-tours américain, dont la face B est « Touch Me », documente au contraire une intervention certaine de Starr. La similarité de la face A et du titre commercial ne doit jamais faire oublier la différence territoriale des couplages.
La leçon dépasse les seuls Beatles : une discographie d’invité doit suivre les faces exactes par territoire, non le titre principal du single. Une ligne générique « Power to the People — Ringo Starr » serait fausse si elle désignait le morceau de Lennon, dont le batteur est Jim Gordon ; elle deviendrait ambiguë si elle désignait l’objet américain sans préciser sa face B. Dans une base sérieuse, on indexe le titre de l’enregistrement, son artiste et le support qui le contient.
Comment jouer la différence, sans surinterpréter les bandes
La version longue de 1970 se rattache aux expérimentations collectives d’Ono et du premier Plastic Ono Band. On peut y entendre un dispositif où la guitare et la batterie soutiennent une idée de répétition, de tension et de durée ; il est tentant de comparer sa liberté à l’économie instrumentale du premier album solo de Lennon. Mais le simple fait d’identifier Starr dans les crédits ne suffit pas pour décrire ses choix de caisse claire, ses retouches éventuelles ou les réactions exactes aux vocalises d’Ono.
De son côté, la version courte attribuée à Jim Gordon appartient à un autre circuit discographique, celui du single et de Fly. L’écoute comparative peut suggérer des contrastes de dynamique ; seule la confrontation des éditions et de leurs notes permet d’en faire une étude fiable. Le dossier doit présenter ces questions au lecteur sans confondre une hypothèse d’écoute avec le procès-verbal d’une séance.
Fiche de sessionographie : quatre entrées, pas une seule
Open Your Box — version longue, Trident Studios, octobre 1970 selon Imagine Peace : Yoko Ono, chant ; John Lennon, guitare électrique ; Klaus Voormann, basse ; Ringo Starr, batterie. Édition CD élargie en 1997 ; réédition Secretly Canadian/Chimera 2016, durée indiquée 7:37. Crédit documenté.
Open Your Box — face B britannique, 12 mars 1971 : Yoko Ono, chant ; John Lennon, guitare ; Klaus Voormann, basse ; Jim Gordon, batterie. Environ 3:32. Ne pas attribuer à Ringo.
Hirake — Fly, 1971 : chanson apparentée et titre présent sur le double album ; Jim Gordon à la batterie selon les notes officielles ; relation exacte de master avec la face B à documenter. Ne pas attribuer à Ringo.
Touch Me — LP 1970 et face B américaine de 1971 : Yoko Ono, voix ; John Lennon, guitare ; Klaus Voormann, basse ; Ringo Starr, batterie. Environ 4:42. Ne pas créer une nouvelle session de 1971 simplement parce que le titre est republié en single.
Ce que cette affaire apprend aux archivistes du rock
L’enjeu de « Open Your Box » n’est pas seulement de rendre à Ringo un morceau rare et d’en retirer un autre. C’est de constituer une méthode reproductible. Chaque référence doit être accompagnée d’une désignation de version, du support commercial et de l’état des preuves. Les catalogues qui fusionnent les crédits d’un album avec ses bonus perdent l’une de ces informations. Les inventaires qui déduisent la participation d’un artiste d’une page Wikipédia ou d’une playlist perdent parfois les trois.
L’exemple illustre aussi la richesse du travail d’Ono. La même chanson peut appartenir à un geste d’avant-garde, traverser une controverse de censure, puis recevoir de nouvelles lectures éditoriales au gré des rééditions. La sessionographie de Ringo en est un angle d’entrée, non un motif pour lui attribuer l’œuvre. L’autrice demeure Yoko Ono ; les performances des batteurs sont des contributions distinctes à sa musique.
Sources et documentation critique
Source primaire : John Lennon Official Website, « Open Your Box » (fiche du single de 1971) : personnel, date britannique du 12 mars, substitution américaine par « Touch Me », batterie de Jim Gordon sur le morceau britannique et de Ringo sur la face américaine.
Source primaire : John Lennon Official Website, Yoko Ono/Plastic Ono Band et communiqué de la réédition du 11 novembre 2016 (référence SC281) : crédits Ringo à la batterie du bonus long enregistré à Trident, durée affichée 7:37, personnel et studios.
Source de l’artiste : Imagine Peace, « Yoko Ono — Plastic Ono Band » : séance d’octobre 1970 à Trident et crédits de la version longue. John Lennon Official Website, Fly : piste « Hirake » et batterie de Jim Gordon, attribution séparée de Ringo à « Don’t Worry Kyoko ».
Contrôle éditorial : The Beatles Bible, « Power to the People » et chronologies des sorties britanniques et américaines (12 et 22 mars 1971) : contexte de la censure et remplacement de la face B.
Documents accessibles : https://www.johnlennon.com/music/with-yoko-ono/open-your-box-2/ ; https://www.johnlennon.com/music/with-yoko-ono/yoko-ono-plastic-ono-band/ ; https://www.johnlennon.com/news/yoko-ono-plastic-ono-band-remastered-%E2%86%92-%E2%80%89out-now/ ; https://www.johnlennon.com/music/with-yoko-ono/fly/ ; https://www.imaginepeace.com/archives/3766 ; https://www.beatlesbible.com/people/john-lennon/songs/power-to-the-people/ .
Pour poursuivre l’enquête
Ringo Starr et Yoko Ono : dossier général · Les cinq titres de Yoko Ono/Plastic Ono Band avec Ringo · Sessionographie des collaborations de Ringo Starr.












