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Ringo Starr sur « Mother » : prises de 1970, single « Why » et coffret de 2021
Du premier enregistrement du 26 septembre au montage américain du 11 décembre : une enquête critique sur les prises 61, 64 et 94, le rôle de la batterie et les deux faces du 45-tours Apple.
Une chanson de Lennon, deux carrières solo réunies sur un même 45-tours
Le 11 décembre 1970, l’édition américaine du single « Mother » présente une association remarquable : sur la face principale, John Lennon chante son texte douloureux, accompagné notamment par Ringo Starr à la batterie ; sur la face B, Yoko Ono interprète « Why », également enregistré avec Starr. Un disque réunit donc une chanson de Lennon et une composition d’Ono, deux esthétiques distinctes et le même batteur. Cette particularité est explicitement documentée dans les crédits officiels publiés sur le site John Lennon. Elle mérite une attention particulière parce qu’un classement seulement établi par nom d’artiste ou par titre principal ferait disparaître la moitié de l’information.
Il ne s’agit pas d’un disque des Beatles ni d’une intervention musicale récente de Starr après la sortie de l’album. Les deux chansons proviennent des enregistrements de 1970 ; leur couplage sur un 45-tours est un événement discographique ultérieur. La distinction entre composition, séance, mixage et édition doit être conservée. Dans notre sessionographie, « Mother » appartient au parcours de Lennon, « Why » au parcours de Yoko Ono ; dans notre discographie physique, les deux se rejoignent sur le même support.
26 septembre 1970, Abbey Road : les premières prises de « Mother »
Le travail sur « Mother » commence le 26 septembre 1970 aux studios EMI d’Abbey Road à Londres. La séance d’ouverture de l’album est associée au trio Lennon, Klaus Voormann et Ringo Starr. Lennon assure le piano et le chant, Voormann tient la basse, Starr la batterie. Cette distribution est confirmée à la fois par la notice officielle du single et par la chronologie de The Beatles Bible, qui décrit la préparation du morceau.
La première journée voit défiler 61 prises, un chiffre qui remet en cause l’image trompeuse d’un disque spontané, immédiatement enregistré sans travail de construction. Les historiens signalent une anomalie de numérotation : plusieurs prises intermédiaires ont été effacées et remplacées par de nouveaux enregistrements. Cela ne signifie pas qu’une soixantaine de performances intégrales différentes seraient toutes conservées aujourd’hui. Le numéro d’une prise est un indice de documentation de studio, non la preuve de l’existence actuelle d’un master écoutable.
Le 27 septembre, Lennon, Voormann et Starr poursuivent les essais. Trois prises supplémentaires, numérotées 62 à 64, sont réalisées. Selon la chronologie de studio publiée par The Beatles Bible, la prise 64 est choisie comme base du master. Lennon y ajoute une seconde partie de piano. Cette information donne un jalon de référence qui ne doit pas être écrasé par l’existence des prises 61, 93 ou 94 dans les catalogues des éditions ultérieures.
Du take 64 au take 94 : pourquoi les numéros diffèrent
La version finale ne s’identifie pas simplement à un enregistrement effectué d’une traite au moment du mixage. Le 15 octobre, Lennon ajoute du chant sur la prise 64 puis reprend de nouvelles tentatives avec le groupe, numérotées 65 à 82. Les premières tentatives utilisent le piano ; certaines expériences substituent la guitare, mais l’équipe revient finalement à la base du 27 septembre. Ce retour est un choix d’interprétation important : ce qui paraît dépouillé sur le disque résulte d’une sélection, pas nécessairement de l’absence d’essais.
Le 17 octobre, un travail de montage sur la prise 64 mène à un nouvel état de bande numéroté 93, puis à une copie désignée 94. Lennon tente encore d’autres interventions vocales les 18 et 19 octobre, qui ne sont pas retenues dans le mixage final. Le 24 octobre, l’enregistrement est mixé. La cloche solennelle placée avant le début de la musique est ajoutée à ce stade : elle appartient donc au montage de l’œuvre achevée et non à l’exécution initiale de la batterie.
Ce schéma est précieux pour les collectionneurs. Lorsque les rééditions proposent « Mother (Take 61) », elles ne remplacent pas l’histoire du master fondé sur la prise 64 ; elles en montrent une étape. Lorsque les descriptions de session emploient la désignation « take 94 », elles parlent d’un état édité et copié de l’enregistrement, pas d’une batterie nouvellement jouée le 17 octobre. Il faut donc distinguer la performance initiale et les numéros de bandes issus du montage.
Ringo Starr : la batterie qui retient la chanson plutôt qu’elle ne la surcharge
L’écoute de « Mother » offre un exemple emblématique de l’art de Starr hors des Beatles. Sa batterie ne cherche pas à rivaliser avec la charge émotionnelle de la voix de Lennon. Elle lui laisse de l’espace tout en assurant la continuité du morceau. En compagnie de la basse de Klaus Voormann, elle stabilise un tempo que l’intensité du chant pourrait facilement faire paraître fragile. La partie ne multiplie pas les ornements ; elle rend plus sensibles les reprises et les appuis.
Cette description est une analyse musicale. Elle ne doit pas devenir une attribution arbitraire d’intentions psychologiques. Les sources de session établissent qui joue et quand certaines décisions de montage ont été prises ; elles ne permettent pas de savoir si Starr a consciemment voulu évoquer la relation de Lennon à sa mère, ni de déduire le nombre exact de micros ou d’interventions sur la piste de batterie. L’économie de moyens peut être observée dans le résultat sonore sans transformer l’observation en récit imaginaire des conversations du studio.
L’expression vocale de Lennon, nourrie du travail thérapeutique entrepris auprès d’Arthur Janov, a souvent dominé les commentaires consacrés à la chanson. Le rôle de Starr reste pourtant central dans le rapport entre violence émotionnelle et retenue instrumentale. À la différence d’une pièce où la batterie devrait relancer chaque section, « Mother » utilise le peu d’événements sonores pour laisser au chant la responsabilité du mouvement dramatique. C’est justement un cas où ne pas remplir l’espace devient une décision musicale pertinente.
Le 45-tours américain : une version courte de « Mother »
Le site officiel de Lennon date le 45-tours américain du 11 décembre 1970, jour donné aussi pour la sortie de l’album. La face A est annoncée à environ 3 min 53. Ce minutage ne correspond pas à la longue ouverture de l’album : la version destinée au single a été raccourcie. Les quatre coups de cloche d’introduction ont disparu et l’enregistrement s’achève par un fondu anticipé. The Beatles Bible précise également que le single fut présenté en mono.
Une version plus courte, privée des cloches et dotée d’un fondu distinct, n’est pas nécessairement une nouvelle session de batterie. Il faut résister à la multiplication artificielle des crédits : l’interprétation de Starr est celle de l’enregistrement de 1970, et le 45-tours représente un montage et un mixage destinés à un autre support. Les catalogues qui créent un événement de session différent pour chaque compilation réutilisant cette version ne font qu’amplifier une confusion éditoriale.
La face B est « Why », morceau de Yoko Ono crédité à Yoko au chant, Lennon à la guitare, Voormann à la basse et Ringo Starr à la batterie. Il provient du LP Yoko Ono/Plastic Ono Band, dont les prises expérimentales ont été examinées par ailleurs dans notre dossier. Le single fait ainsi entendre Ringo deux fois, mais dans deux univers contrastés : une chanson personnelle structurée autour du piano pour Lennon, une improvisation vocale et instrumentale conçue par Ono.
Le 10 octobre 1970 : « Why », la seconde face et une autre méthode de studio
La documentation officielle de la réédition John Lennon/Plastic Ono Band – The Ultimate Collection donne au 10 octobre 1970 la séance expérimentale au cours de laquelle Ono, Lennon, Voormann et Starr ont enregistré le matériau de son LP. « Why » y naît d’une improvisation collective beaucoup plus longue que la pièce retenue pour l’édition initiale. Les archives sorties en 2021 permettent d’écouter cette séquence sur une durée d’environ dix-huit minutes, tandis que la version commercialisée en 1970 dure un peu plus de cinq minutes et demie.
Cette opposition fait apparaître deux méthodes. Pour « Mother », les historiens suivent des prises numérotées puis des montages d’une composition structurée. Pour « Why », les archives rendent visible la sélection opérée dans un flot d’improvisation. Les musiciens sont proches, le batteur est le même, mais le langage et la production ne le sont pas. Réunir ces deux faces dans une seule fiche de session reviendrait à gommer le travail propre de Yoko Ono.
La face B de « Mother » constitue donc un point d’entrée idéal pour un auditeur qui s’intéresse davantage au musicien Ringo qu’au seul nom Beatles. Elle montre combien son jeu pouvait être placé au service d’une écriture dramatique relativement stable, puis d’une musique expérimentale qui oblige les interprètes à réagir à des gestes beaucoup moins prévisibles.
2021 : la prise 61, les mixages bruts et les documents de travail
Le coffret autorisé de 2021, The Ultimate Collection, permet de revenir sur « Mother » sans supposer que chaque piste qu’il contient soit une séance inédite. Parmi ses documents, « Mother (Take 61) » occupe une place importante : la production officielle souligne l’absence des cloches et une batterie mélangée en mono dans ce mixage alternatif. L’information ne doit pas être confondue avec le master du 45-tours, qui retire lui aussi les cloches, mais procède d’une autre présentation éditoriale du morceau.
Les séries intitulées Raw Studio, Elements, Out-takes et Evolution remplissent des fonctions différentes. Les mixes bruts cherchent à rapprocher l’auditeur du son joué dans la pièce d’enregistrement, avec beaucoup moins d’effets ajoutés au mixage ; les Elements révèlent certains instruments ou détails plus enfouis ; les prises alternatives renvoient à d’autres étapes de la séance ; les documents d’évolution reconstituent le travail de création. Il est préférable de noter la série et le numéro de piste que de qualifier toutes ces sources d’« inédits avec Ringo » indistinctement.
Les formats disponibles n’ont pas tous le même contenu. L’édition double vinyle et le double CD proposent notamment la prise 61 parmi leurs morceaux alternatifs ; le coffret super deluxe réunit davantage de matériaux, dont deux Blu-ray audio. L’intégralité des jams et des pistes décomposées ne doit donc pas être annoncée comme présente sur n’importe quel exemplaire de The Ultimate Collection.
Discographie de travail : un morceau, plusieurs manifestations
26–27 septembre 1970 : sessions de « Mother » à Abbey Road, personnel Lennon–Voormann–Starr. La prise 64 est sélectionnée pour le master ; les opérations d’octobre aboutissent à la copie de travail désignée prise 94.
10 octobre 1970 : séance collective de Yoko Ono à Abbey Road, source de « Why », avec Starr à la batterie. Cette date appartient à une autre œuvre, même si les interprètes se recoupent.
11 décembre 1970 : édition américaine du 45-tours « Mother » / « Why », avec Ringo sur les deux faces. « Mother » apparaît sous un montage court sans cloches, avec fondu anticipé.
2021 : nouvelles présentations des archives de 1970, notamment « Mother (Take 61) » et la longue improvisation de « Why ». Ne pas enregistrer ces publications comme des performances instrumentales datant de 2021.
Sources, éditions et vérifications
John Lennon Official Website, fiche « Mother » (1970) : date de publication du 45-tours américain, personnel détaillé des deux faces, composition et production. John Lennon Official Website, John Lennon/Plastic Ono Band : crédits généraux de l’album et chronologie des éditions.
The Beatles Bible, « Mother » : 26–27 septembre, prises 61 et 64, opérations des 15, 17, 18, 19 et 24 octobre, cloches et single raccourci. The Beatles Bible, chronologies des séances du 15 et du 18 octobre 1970.
John Lennon Official Website, John Lennon/Plastic Ono Band – The Ultimate Collection (2021) : « Mother (Take 61) », séries Raw Studio et Elements, enregistrement collectif de Yoko du 10 octobre. Catalogue officiel de la boutique Lennon : éditions 2 LP et 2 CD et contenu de leurs disques d’alternatives.
URL documentaires : https://www.johnlennon.com/music/singles/mother/ ; https://www.beatlesbible.com/people/john-lennon/songs/mother/ ; https://www.johnlennon.com/music/albums/john-lennon-plastic-ono-band-the-ultimate-collection/ ; https://store.johnlennon.com/products/plastic-ono-band-2lp ; https://www.beatlesbible.com/1970/10/15/recording-working-class-hero-love-look-at-me-mother-well-well-well-john-lennon/ .
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Le chapitre John Lennon et Ringo Starr · Yoko Ono/Plastic Ono Band : « Why » et les quatre autres titres avec Ringo · Sessionographie générale.












