Actualité Beatles

L’enregistrement du White Album : cinq mois à Abbey Road et à Trident, les ingénieurs, le passage au huit-pistes et la fabrication séance par séance d’un double album (1968)

Par Clive Helday
Enregistrement du White Album : Abbey Road, Trident et le huit-pistes (1968)

Cent trente-huit jours entre la première et la dernière bande. Deux studios, trois salles occupées parfois en même temps, une machine huit-pistes cachée dans un bureau et “libérée” par deux techniciens, un ingénieur du son qui démissionne en pleine séance, un producteur qui part en vacances et laisse la console à un assistant de vingt et un ans, un batteur qui quitte le groupe puis revient sous une pluie de fleurs. Entre le 30 mai et le 14 octobre 1968, les Beatles ont enregistré l’album qui porte simplement leur nom, et que le monde entier appelle l’Album blanc. On a beaucoup écrit sur ses trente chansons, sur sa pochette, sur ce qu’il dit du groupe. On a moins regardé la manière dont il a été fabriqué. Cet article raconte le White Album depuis la cabine de mixage : les salles d’Abbey Road et l’échappée de Soho, les machines, les ingénieurs, les méthodes, et le calendrier exact, séance par séance, d’un chantier qui a transformé la façon dont les Beatles travaillaient en studio.

En bref

  • Les dates : première séance le 30 mai 1968 (Revolution), dernière chanson enregistrée le 13 octobre (Julia), derniers ajouts le 14 octobre, séquençage et mixage final pendant vingt-quatre heures les 16 et 17 octobre. Sortie le 22 novembre 1968 au Royaume-Uni, le 25 aux États-Unis.
  • Les lieux : pour l’essentiel les studios d’EMI à Abbey Road (Studio Two, mais aussi Studio One, Studio Three et un local technique), et, pour plusieurs titres, les studios Trident, dans le quartier de Soho.
  • La révolution technique : le passage du quatre-pistes au huit-pistes en cours de route. Les Beatles vont d’abord le chercher à Trident, puis obtiennent qu’Abbey Road mette en service ses propres machines 3M, utilisées pour la première fois le 3 septembre 1968.
  • Les hommes : George Martin, puis son assistant Chris Thomas pendant ses vacances ; Geoff Emerick, qui démissionne le 16 juillet, remplacé par Ken Scott ; Barry Sheffield à Trident ; et une équipe de techniciens d’EMI.
  • La méthode : des dizaines de prises pour certains titres, des enregistrements en solitaire pour d’autres, et plusieurs salles occupées simultanément par différents Beatles.
  • Six correctifs factuels portent sur la date de la séance d’Eric Clapton, l’idée que l’album serait le premier double album du rock, le modèle des machines huit-pistes, la date de la dernière séance, la présence supposée d’un synthétiseur Moog et l’idée que tout aurait été enregistré à Abbey Road.

Ce que le White Album dit du groupe, de ses chansons et de sa place dans l’œuvre des Beatles, le site l’a analysé en détail dans son grand dossier : pourquoi le White Album est peut-être le plus grand album des Beatles. Ici, nous restons dans le studio.

Cent trente-huit jours de studio : le White Album en chiffres

Un chantier sans équivalent dans l’histoire du groupe

Pour mesurer l’ampleur du chantier, il faut se souvenir de ce qu’étaient les albums des Beatles cinq ans plus tôt. Please Please Me avait été enregistré en une seule journée, le 11 février 1963. With the Beatles, Beatles for Sale ou Help! avaient été bouclés en quelques semaines, entre deux tournées. Même Sgt. Pepper, qui passait en 1967 pour un chantier pharaonique, s’était étalé sur un peu plus de quatre mois, de fin novembre 1966 à avril 1967.

Le White Album, lui, occupe les Beatles du 30 mai au 14 octobre 1968, soit près de cinq mois, auxquels s’ajoutent les journées de mixage. Pendant cette période, le groupe ne donne aucun concert, ne fait aucune tournée, et n’a d’autre obligation que le studio. C’est la première fois qu’un album des Beatles est conçu par des musiciens entièrement libérés de la scène, et cela s’entend : le studio devient un lieu de vie, de travail, d’expérimentation, de conflit, parfois pendant douze ou quinze heures d’affilée.

Les chiffres clés

Élément Donnée
Première séance 30 mai 1968, Studio Two d’Abbey Road (Revolution)
Dernière chanson enregistrée 13 octobre 1968 (Julia)
Derniers ajouts 14 octobre 1968
Séquençage et mixage final 16 et 17 octobre 1968, vingt-quatre heures d’affilée
Studios EMI Studios (Abbey Road) et Trident Studios (Soho)
Format d’enregistrement Quatre pistes, puis huit pistes à partir d’août (Trident) et de septembre (Abbey Road)
Chansons publiées 30, sur quatre faces
Chansons enregistrées mais écartées Notamment Not Guilty et What’s the New Mary Jane
Enregistrées pendant la même période mais publiées en single Hey Jude et Revolution (version rapide)
Sortie 22 novembre 1968 (Royaume-Uni), 25 novembre 1968 (États-Unis), sur le label Apple

Correctif factuel n° 1 — Le premier double album du rock ? Non

On lit souvent que le White Album est le premier double album de l’histoire du rock. C’est inexact. En 1966 déjà, Bob Dylan avait publié Blonde on Blonde sur deux disques, et Frank Zappa avec les Mothers of Invention Freak Out!, double album lui aussi. Le White Album est en revanche le premier double album des Beatles, le premier album publié sur leur propre label, Apple, et l’un des premiers doubles albums à atteindre la première place des ventes des deux côtés de l’Atlantique. C’est son ampleur et son retentissement qui sont inédits, pas son format.

Mai 1968 : avant le studio, un plan de travail

Les maquettes d’Esher

Le chantier ne commence pas à Abbey Road, mais dans un bungalow du Surrey. À la fin du mois de mai 1968, quelques jours avant la première séance, les quatre Beatles se retrouvent chez George Harrison, à Kinfauns, dans la petite ville d’Esher. Harrison y possède un magnétophone quatre pistes Ampex. Les Beatles y enregistrent, guitares acoustiques en main, une vingtaine et demie de maquettes des chansons écrites pour la plupart en Inde, pendant le séjour à Rishikesh. Le site a raconté l’histoire de cette maison dans son article sur Kinfauns, et le destin de l’une de ces maquettes, devenue Jealous Guy, dans son histoire de la chanson.

Du point de vue de la fabrication, ces maquettes changent tout. Pour la première fois, les Beatles arrivent au studio avec un catalogue entier de chansons déjà écoutées, déjà partagées, déjà arrangées dans leurs grandes lignes. Les séances d’Abbey Road ne servent plus à découvrir les chansons des autres, mais à les construire. C’est l’un des paradoxes du White Album : il passe pour un disque chaotique, alors qu’il est, à l’origine, le mieux préparé des albums du groupe.

Un nouveau rapport au studio

Il y a autre chose. En 1968, les Beatles ne sont plus des employés d’EMI qui viennent enregistrer selon les horaires de la maison. Ils sont devenus les clients les plus importants de la compagnie, ils viennent de fonder Apple Corps, et ils entendent disposer du studio comme bon leur semble. Ils réservent des salles sans limite de temps, commencent souvent en fin d’après-midi et terminent à l’aube, enchaînent les prises sans compter. Le studio n’est plus un lieu où l’on enregistre ce que l’on a écrit ; il devient le lieu où l’on écrit en enregistrant. Ce glissement, amorcé dès Revolver et Sgt. Pepper, atteint avec le White Album son point extrême.

Abbey Road en 1968 : une maison aux règles d’un autre temps

Les studios d’EMI

Ce que l’on appelle aujourd’hui les studios d’Abbey Road s’appelle encore, en 1968, EMI Studios. Le bâtiment, une grande maison géorgienne du quartier de St John’s Wood transformée en studios en 1931, abrite trois salles d’enregistrement. Le Studio One, immense, est conçu pour les orchestres symphoniques. Le Studio Two, de taille moyenne, est le studio des Beatles depuis 1962. Le Studio Three, plus petit, sert aux formations réduites et aux enregistrements d’appoint. Autour, des cabines de contrôle, des salles de bandes, des bureaux techniques et une cantine.

Une culture d’entreprise

EMI est une grande entreprise britannique, et ses studios fonctionnent avec la rigueur d’un laboratoire industriel. Les techniciens de maintenance portent des blouses blanches. Le matériel est conçu, modifié ou validé par le service technique maison, qui ne met en service un appareil qu’après l’avoir longuement testé. Les ingénieurs du son suivent une hiérarchie stricte : on commence comme assistant, chargé de manipuler les bandes et de noter les prises, avant de devenir ingénieur de prise de son. Les séances sont normalement découpées en créneaux fixes. Les Beatles, depuis plusieurs années, font voler en éclats ces habitudes, et le White Album achève de les bousculer.

Le matériel de 1968

Au printemps 1968, le cœur technique d’Abbey Road est encore celui de Sgt. Pepper : des magnétophones quatre pistes Studer J37, des consoles à lampes conçues par EMI, des compresseurs Fairchild et les célèbres dispositifs maison comme l’ADT, le doublement artificiel des voix mis au point en 1966 par l’ingénieur Ken Townsend à la demande de John Lennon, qui détestait doubler ses voix à la main. Le site a raconté l’usage de ces techniques sur Revolver dans son enquête sur les séances de 1966 et dans son histoire de I’m Only Sleeping.

Avec quatre pistes, chaque ajout oblige à “réduire” : on mixe plusieurs pistes sur une seule d’un deuxième magnétophone pour libérer de la place. Chaque réduction coûte un peu de qualité sonore et fige définitivement l’équilibre des instruments réduits. Cette contrainte a façonné le son des Beatles depuis 1963. En 1968, elle commence à devenir insupportable pour un groupe qui superpose de plus en plus de parties.

Les hommes de la cabine

George Martin, le producteur qui prend des vacances

George Martin produit les Beatles depuis 1962. En 1968, il n’est plus salarié d’EMI : il a fondé en 1965 sa propre société, AIR, et travaille désormais pour le groupe comme producteur indépendant. Sur le White Album, son rôle change. Les Beatles décident davantage par eux-mêmes, se partagent les salles, travaillent parfois sans lui. Martin, qui jugera plus tard que l’album aurait gagné à être réduit à un seul disque, accomplit pourtant un travail considérable, en particulier sur les arrangements d’orchestre. En septembre 1968, il part en vacances et laisse la production à son assistant, Chris Thomas.

Geoff Emerick, l’ingénieur qui claque la porte

Geoff Emerick est l’ingénieur du son qui a inventé, avec les Beatles, le son de Revolver et de Sgt. Pepper. Au début des séances du White Album, il est encore à la console. Mais l’atmosphère se dégrade, les disputes se multiplient, et Emerick supporte de plus en plus mal les tensions. Le 16 juillet 1968, pendant une séance consacrée à Cry Baby Cry, il annonce qu’il arrête. Il racontera plus tard qu’il ne supportait plus les insultes échangées dans le studio. Il reviendra en 1969 pour Abbey Road, dans une atmosphère apaisée.

Ken Scott, le jeune ingénieur propulsé

Pour le remplacer, EMI confie la console à Ken Scott, un jeune ingénieur maison qui avait été assistant sur les séances précédentes des Beatles. Il hérite d’un groupe en pleine tension et d’un album à moitié enregistré. Il fera, sur la seconde moitié du White Album, un travail remarquable, avant de mener une grande carrière d’ingénieur et de producteur, notamment auprès de David Bowie, sur des albums comme Hunky Dory et Ziggy Stardust. C’est aussi lui, avec le technicien Dave Harries, qui jouera un rôle décisif dans l’affaire des machines huit-pistes.

Chris Thomas, vingt et un ans et une console

Chris Thomas est un jeune assistant de George Martin chez AIR. Il est venu observer les séances pour apprendre le métier. Quand Martin part en vacances en septembre, il se retrouve, sans l’avoir vraiment prévu, à produire les Beatles. Il racontera qu’il avait simplement laissé une note sur la console. Il joue aussi les claviers d’appoint : le clavecin de Piggies, le Mellotron de The Continuing Story of Bungalow Bill, l’orgue et le piano électrique sur d’autres titres. Il deviendra l’un des grands producteurs britanniques, de Pink Floyd aux Sex Pistols, et retrouvera Paul McCartney pour Back to the Egg, comme le rappelle notre article sur Rockestra.

Les autres

Autour d’eux gravitent d’autres noms indispensables : les assistants qui notent les prises et manipulent les bandes, parmi lesquels Phil McDonald, John Smith ou Brian Gibson ; les techniciens qui entretiennent et modifient le matériel ; Barry Sheffield, ingénieur et copropriétaire des studios Trident ; et, présents en permanence, Mal Evans et Neil Aspinall, les fidèles de l’entourage, qui apportent le thé, accordent les guitares, et, à l’occasion, jouent d’un instrument. Pour la première fois, une compagne est également présente à presque toutes les séances : Yoko Ono, qui ne quitte plus John Lennon. Sa présence rompt une règle tacite du groupe depuis 1962 et pèse sur l’atmosphère, mais elle participe aussi au travail, notamment sur Revolution 9 et The Continuing Story of Bungalow Bill.

La guerre des pistes : de quatre à huit

Le huit-pistes, une révolution qui arrive

En 1968, le huit-pistes existe déjà, en particulier aux États-Unis, où plusieurs studios en sont équipés. À Londres, le studio indépendant Trident, ouvert dans le quartier de Soho, propose un magnétophone huit pistes. Avec huit pistes au lieu de quatre, on peut enregistrer chaque instrument séparément, garder la main sur l’équilibre jusqu’au mixage, et superposer bien plus de parties sans réduire. Pour les Beatles, qui accumulent les surimpressions, c’est un changement de dimension.

Les machines cachées dans un bureau

Les Beatles découvrent qu’EMI possède déjà deux magnétophones huit pistes de la marque 3M. Mais les machines ne sont pas en service : elles se trouvent dans le bureau de Francis Thompson, le responsable technique, où elles sont examinées, modifiées et préparées en vue d’une installation future, selon la méthode habituelle de la maison. Pour le service technique d’EMI, un appareil ne quitte pas l’atelier tant qu’il n’a pas été jugé parfaitement conforme. Pour les Beatles, qui vont pendant ce temps payer des séances dans un studio concurrent, cette prudence est incompréhensible.

3 septembre 1968 : la machine est “libérée”

L’histoire est devenue l’une des légendes d’Abbey Road. Selon le récit le plus souvent rapporté, l’ingénieur Ken Scott et le technicien Dave Harries décident de prendre l’une des machines et de l’installer au Studio Two, sans attendre l’autorisation formelle de leur hiérarchie. Le 3 septembre 1968, pour la première fois, les Beatles enregistrent en huit pistes à Abbey Road. Le premier travail de la journée consiste à recopier sur bande huit pistes une prise de While My Guitar Gently Weeps enregistrée le 16 août, ce qui libère six pistes supplémentaires. Ce même jour, Ringo Starr, qui avait quitté le groupe le 22 août, revient au studio, et trouve sa batterie couverte de fleurs.

À partir de cette date, tout le reste de l’album est enregistré en huit pistes. Le White Album est ainsi littéralement un disque charnière : sa première moitié appartient encore à l’ère du quatre-pistes, la seconde à celle du huit-pistes. Pour une oreille attentive, la différence s’entend dans la séparation des instruments et dans la densité des surimpressions de l’automne.

Correctif factuel n° 2 — Quelles machines huit-pistes ?

Certains sites consacrés au White Album illustrent cette histoire par la photographie d’un magnétophone 3M de la série M79, présenté comme la machine utilisée en 1968. C’est vraisemblablement un anachronisme : la série M79 est plus tardive, et les machines huit-pistes installées à Abbey Road à l’époque sont généralement identifiées comme des 3M M23. Ken Scott a par ailleurs raconté que ces premières machines n’offraient pas toutes les possibilités des anciens équipements, notamment pour certains effets de modulation : le flanging de l’orgue et de la guitare d’Eric Clapton sur While My Guitar Gently Weeps a dû être réalisé avant le report de la bande quatre pistes sur la bande huit pistes. Le passage au huit-pistes n’a donc pas été un simple progrès : il a obligé l’équipe à réinventer certaines méthodes.

Les consoles, l’autre chantier

Le huit-pistes pose un autre problème : les consoles d’EMI, conçues pour quatre pistes, ne sont pas faites pour lui. Pendant l’automne 1968, l’équipe bricole. La grande console à transistors TG12345, conçue par EMI pour le huit-pistes, n’arrivera qu’après le White Album ; c’est sur elle que sera enregistré Abbey Road, en 1969. Le White Album est donc enregistré dans un studio en pleine mutation technique, entre deux générations de matériel. C’est une des raisons pour lesquelles son son est si varié d’un titre à l’autre.

Trident Studios, l’échappée de Soho

Un studio indépendant à St Anne’s Court

Trident Studios est un studio indépendant ouvert en 1968 par les frères Norman et Barry Sheffield, au 17 St Anne’s Court, une ruelle du quartier de Soho. C’est l’un des premiers studios indépendants de Londres à rivaliser avec les grandes maisons de disques, et l’un des premiers à proposer le huit-pistes. Il possède aussi un piano à queue Bechstein qui deviendra célèbre. Dans les années suivantes, Trident verra passer David Bowie, Elton John, Queen, Lou Reed et bien d’autres.

Hey Jude, la première escapade

La première escapade des Beatles à Trident a lieu pour un single, et non pour l’album. Les 31 juillet et 1er août 1968, ils y enregistrent Hey Jude, avec un orchestre d’une trentaine et demie de musiciens. La chanson, publiée en single en août, ne figurera pas sur le White Album. Mais l’expérience est concluante : le huit-pistes permet une souplesse dont le groupe ne peut plus se passer. Le site a raconté l’histoire de la chanson dans son enquête sur Hey Jude.

Les titres du White Album nés à Soho

Les Beatles reviennent à Trident à plusieurs reprises pour l’album. Du 28 au 30 août 1968, pendant l’absence de Ringo, ils y enregistrent Dear Prudence, avec Paul McCartney à la batterie. Au début d’octobre, ils y retournent pour trois titres : Honey Pie, à partir du 1er octobre, avec ses saxophones et ses clarinettes ; Savoy Truffle, à partir du 3 octobre ; et Martha My Dear, le 4 octobre, avec ses cuivres et ses cordes. Une partie des mixages est également réalisée à Trident.

Correctif factuel n° 3 — Tout n’a pas été enregistré à Abbey Road

L’image d’un White Album entièrement enregistré à Abbey Road est tenace. Elle est fausse. Dear Prudence, Honey Pie, Savoy Truffle et Martha My Dear ont été enregistrés, en tout ou en partie, aux studios Trident, à Soho, pour profiter de leur magnétophone huit pistes. Les deux autres titres de la même période enregistrés à Trident, Hey Jude et le travail sur Revolution en vue du single, ne figurent pas sur l’album. Le White Album est bien un disque d’Abbey Road, mais pas exclusivement : c’est aussi le premier album des Beatles qui doit une partie de son son à un studio extérieur.

Le son de Trident

Le son de Trident n’est pas celui d’Abbey Road. La salle est plus petite, plus sèche, le matériel différent. Ken Scott et les ingénieurs d’EMI remarqueront que certaines bandes de Trident sonnent différemment une fois relues à Abbey Road, ce qui complique le mixage. Quant aux pianos, celui de Trident a une couleur reconnaissable. Pour une oreille exercée, Martha My Dear ou Honey Pie n’ont pas tout à fait la même texture que Blackbird ou Long, Long, Long. Cette diversité de sources participe à l’impression de mosaïque que donne l’album.

Juin-juillet : la méthode des prises sans fin

30 mai : Revolution, prise 18

La première séance du White Album a lieu le jeudi 30 mai 1968, au Studio Two. Les Beatles enregistrent la chanson de Lennon Revolution, dans une version lente. La prise 18 dure plus de dix minutes : la chanson proprement dite est suivie d’une longue improvisation bruyante, où Lennon crie et où Yoko Ono ajoute des voix et des effets. De cette prise naîtront deux enregistrements très différents : Revolution 1, la version lente de l’album, et le collage sonore Revolution 9. La version rapide de Revolution, enregistrée en juillet, servira de face B au single Hey Jude.

11 juin : Blackbird, Paul seul

Le 11 juin 1968, Paul McCartney enregistre Blackbird seul, au Studio Two, avec sa guitare acoustique et sa voix. Le battement régulier que l’on entend est souvent attribué à son pied ; le chant d’oiseau provient de la sonothèque d’effets d’EMI. C’est la première d’une série de chansons enregistrées par un seul Beatle, qui deviendra l’une des marques de fabrique de l’album.

20 juin : Revolution 9 et les trois studios

Le 20 juin 1968 est l’une des journées les plus spectaculaires du chantier. Pour fabriquer Revolution 9, John Lennon, aidé de Yoko Ono et de George Harrison, mobilise les trois studios d’Abbey Road. Des boucles de bande, tirées notamment de la sonothèque d’EMI et d’enregistrements d’archives, tournent sur plusieurs magnétophones répartis dans les différentes salles, tandis que des techniciens les maintiennent en tension avec des crayons. Lennon mélange l’ensemble en direct au Studio Two. Le morceau est achevé le lendemain. Le site a reconstitué cette fabrication dans son enquête sur Revolution 9.

Juillet : Ob-La-Di, Ob-La-Da et l’épuisement

Les premiers jours de juillet sont occupés par Ob-La-Di, Ob-La-Da, la chanson de Paul McCartney qui va devenir le symbole des tensions du disque. Les Beatles l’enregistrent, la recommencent, la reprennent encore, avec des dizaines de prises sur plusieurs jours. Le 5 juillet, le percussionniste Jimmy Scott, à qui l’on doit l’expression du refrain, vient jouer des congas. Le 8 juillet, John Lennon arrive en retard, s’installe au piano et attaque l’introduction beaucoup plus fort et plus vite que prévu : c’est cette énergie qui sera conservée. Le site a consacré deux enquêtes à cette chanson, dans son histoire de la granny music et dans son article sur la controverse Jimmy Scott.

16 juillet : le départ de Geoff Emerick

Le 16 juillet, pendant une séance consacrée à Cry Baby Cry, Geoff Emerick quitte la console et annonce qu’il ne reviendra pas. Ken Scott prend le relais. Pour l’atmosphère du studio, c’est un signal fort : l’homme qui avait été au cœur de l’aventure sonore des Beatles depuis 1966 préfère partir plutôt que continuer à travailler dans ces conditions.

18 juillet : Helter Skelter, version marathon

Le 18 juillet, les Beatles s’attaquent à Helter Skelter dans une version lente, lourde et hypnotique. L’une des prises dépasse vingt-sept minutes. Ces enregistrements ne seront pas utilisés : la chanson sera entièrement refaite en septembre. Le site a raconté le rôle de la basse Fender Bass VI, jouée par Lennon, dans ces séances, dans son enquête sur John Lennon à la basse.

22 juillet : Good Night et l’orchestre

Le 22 juillet, George Martin dirige au Studio One l’orchestre de Good Night, la berceuse écrite par John Lennon pour son fils Julian et chantée par Ringo Starr. Aux cordes et aux bois s’ajoutent les voix des Mike Sammes Singers, un ensemble vocal de séance très demandé dans la variété britannique. Aucun autre Beatle que Ringo n’apparaît sur l’enregistrement final. Pour le Studio One, conçu pour les orchestres, c’est un retour à sa vocation première.

Août : le studio éclaté

7-9 août : Not Guilty et le record des prises

Du 7 au 9 août 1968, les Beatles enregistrent Not Guilty, une chanson de George Harrison, avec un nombre de prises jamais vu dans leur histoire : plus d’une centaine. La chanson ne sera finalement pas retenue pour l’album. Le site a raconté cette histoire dans son enquête sur Not Guilty.

9 août : Mother Nature’s Son

Le 9 août, Paul McCartney enregistre seul Mother Nature’s Son, tard dans la soirée, après le départ des autres. Il cherche un son particulier pour sa guitare et sa voix, et essaie différents emplacements, jusque dans le couloir du studio. Les cuivres seront ajoutés le 20 août. C’est une nouvelle chanson “solo” enregistrée sous le nom des Beatles.

13 août : Yer Blues dans le local technique

Le 13 août, les Beatles enregistrent Yer Blues dans des conditions devenues légendaires : au lieu du grand Studio Two, ils s’entassent dans une petite pièce attenante, un local technique où l’on rangeait du matériel, sans aucun traitement acoustique. Les instruments se mélangent, les guitares débordent sur les micros des autres, et c’est précisément ce son compact, sale et rageur qui donne à la chanson son caractère. Le site a replacé la chanson dans l’histoire du blues dans son grand dossier sur le blues et les Beatles.

16 août : While My Guitar Gently Weeps, première version

Le 16 août, les Beatles enregistrent une base de While My Guitar Gently Weeps : quatorze prises, Harrison à la guitare acoustique, Lennon à l’orgue, McCartney à la basse, Ringo à la batterie. Lors de la réduction de la prise 14, en fin de séance, le magnétophone tourne plus lentement que d’habitude, ce qui allonge la chanson d’une minute. Harrison a le sentiment que les autres ne s’intéressent guère à sa chanson. Il part ensuite en vacances en Grèce.

22 août : Ringo s’en va

Le 22 août 1968, pendant les séances de Back in the U.S.S.R., Ringo Starr quitte le studio et annonce qu’il quitte le groupe. Il se sent inutile, mal à l’aise dans l’atmosphère du studio, et part se reposer en Méditerranée. Les trois autres enregistrent Back in the U.S.S.R. sans lui, les 22 et 23 août, Paul McCartney tenant l’essentiel de la batterie, avec des contributions des autres. Puis, du 28 au 30 août, c’est Dear Prudence, à Trident, toujours sans Ringo. Le site a analysé la question de la batterie sur ce titre dans son article sur l’alchimie de Ringo et de Paul.

C’est pendant ce séjour que Ringo trouve l’idée d’Octopus’s Garden, qui figurera l’année suivante sur Abbey Road.

Septembre : Chris Thomas aux commandes

3 septembre : le huit-pistes et le retour de Ringo

Le 3 septembre 1968 marque un double tournant : la première séance en huit pistes à Abbey Road, et le retour de Ringo Starr, accueilli par une batterie couverte de fleurs. Ce jour-là, George Harrison passe toute la séance à essayer d’enregistrer un solo de guitare à l’envers pour While My Guitar Gently Weeps. L’effet ne le convainc pas. Le 5 septembre, les Beatles décident de recommencer la chanson à zéro.

6 septembre : Eric Clapton

Le 6 septembre 1968, George Harrison arrive au studio avec un invité : son ami Eric Clapton. Clapton hésite d’abord, rappelant que personne ne joue sur les disques des Beatles ; Harrison insiste, puisque c’est sa chanson. Clapton enregistre le solo de While My Guitar Gently Weeps. Pour lui donner une couleur plus proche du son du groupe, Chris Thomas le fait passer dans le dispositif d’ADT en modulant le signal à la main, ce qui donne au solo son caractère ondulant. Harrison remarquera que la présence d’un invité avait fait miraculeusement disparaître les tensions : chacun se tenait mieux. Clapton, sous contrat avec une autre maison de disques, ne sera pas crédité sur la pochette. Il venait d’offrir à Harrison, quelques semaines plus tôt, une Gibson Les Paul rouge cerise que George baptisera Lucy.

Correctif factuel n° 4 — Eric Clapton a joué le 6 septembre, pas le 3

Plusieurs sites, y compris des discographies consacrées à Eric Clapton, datent sa célèbre participation à While My Guitar Gently Weeps du 3 septembre 1968. C’est une confusion avec la première séance en huit pistes. Les fiches de séance reconstituées par Mark Lewisohn sont claires : le 3 septembre, Harrison passe la soirée sur un solo de guitare à l’envers qui ne sera pas retenu ; le 5 septembre, le groupe enregistre une nouvelle version de la chanson ; c’est le 6 septembre que Clapton ajoute son solo. La nuance n’est pas anodine : elle montre que l’invitation de Clapton est née de l’échec d’une autre idée, et non d’un projet initial.

9 septembre : Helter Skelter, la nuit des ampoules

Le 9 septembre, sous la direction de Chris Thomas, les Beatles reprennent Helter Skelter dans une version courte et violente. Ils enchaînent dix-huit prises d’environ cinq minutes. L’ambiance est déchaînée : George Harrison court dans le studio en tenant au-dessus de sa tête un cendrier enflammé, à la manière du chanteur Arthur Brown ; Mal Evans, selon les fiches de séance, souffle dans une trompette. À la fin d’une prise, Ringo Starr jette ses baguettes et crie qu’il a des ampoules aux doigts, cri conservé sur le mixage stéréo.

11-19 septembre : Glass Onion, I Will, Birthday, Piggies

Le 11 septembre, Glass Onion, la chanson où Lennon se moque des exégètes des Beatles. Le 16 septembre, I Will, petite chanson de Paul pour laquelle le groupe enregistre plusieurs dizaines de prises, entrecoupées d’improvisations. Le 18 septembre, Birthday : les Beatles interrompent la séance pour aller regarder chez Paul, tout proche, le film rock’n’roll The Girl Can’t Help It diffusé à la télévision, puis reviennent terminer la chanson dans la nuit, gonflés d’énergie. Le 19 septembre, Piggies, de George Harrison, enregistrée au Studio One parce qu’un clavecin y est installé, que joue Chris Thomas. Le site a évoqué cette séance dans son portrait des chansons d’amour de George Harrison.

23-25 septembre : Happiness Is a Warm Gun

Du 23 au 25 septembre, les Beatles s’attaquent à l’un des titres les plus complexes de l’album, Happiness Is a Warm Gun, avec ses changements de mesure et ses sections enchaînées. La chanson exige plus de soixante-dix prises, et la version finale est un montage de deux d’entre elles. C’est l’un des rares moments où les quatre Beatles travaillent ensemble avec une concentration totale, et beaucoup de témoins de l’époque en garderont le souvenir d’une séance heureuse.

Octobre : la course contre la montre

Trident, le retour

Au début d’octobre, les Beatles retournent à Trident : Honey Pie, Savoy Truffle, Martha My Dear. Les cuivres, les bois et les cordes s’ajoutent, arrangés par George Martin, revenu de vacances. Pour Savoy Truffle, les saxophones seront enregistrés plus tard à Abbey Road et volontairement saturés par Harrison, pour leur donner un mordant agressif.

Plusieurs salles à la fois

En octobre, la date de sortie approche, et le groupe doit finir. Il n’est pas rare que plusieurs salles soient occupées en même temps par différents Beatles travaillant sur différentes chansons, avec des équipes techniques distinctes. C’est la forme la plus concrète de ce que l’on a appelé “quatre albums solo sous un même nom” : non pas une métaphore, mais une organisation de travail imposée par le calendrier.

7-9 octobre : Long, Long, Long

Du 7 au 9 octobre, George Harrison enregistre Long, Long, Long, l’une des chansons les plus intimes de l’album. À la fin du morceau, une bouteille de vin posée sur la cabine du haut-parleur Leslie de l’orgue se met à vibrer en résonance avec une note, produisant un bourdonnement étrange que Harrison décide de garder. Le 8 octobre, Lennon enregistre I’m So Tired et The Continuing Story of Bungalow Bill, avec Yoko Ono au chant et un chœur d’amis. Les 9 et 10 octobre, Paul McCartney enregistre presque seul Why Don’t We Do It in the Road?, avec Ringo à la batterie.

13 octobre : Julia, la dernière chanson

Le 13 octobre 1968, John Lennon enregistre Julia, seul à la guitare et au chant. C’est la seule chanson de toute l’œuvre des Beatles enregistrée par Lennon sans aucun autre membre du groupe, et c’est la dernière chanson enregistrée pour l’album. Le lendemain, 14 octobre, les dernières surimpressions sont réalisées, notamment sur Savoy Truffle.

Correctif factuel n° 5 — 13 ou 14 octobre ?

Les sources ne s’accordent pas toujours sur la date de la dernière séance. Certaines s’arrêtent au 13 octobre, date de l’enregistrement de Julia ; d’autres retiennent le 14 octobre. Les deux sont exactes, mais ne désignent pas la même chose : le 13 octobre est la date de la dernière chanson enregistrée, le 14 octobre celle des dernières surimpressions. Viennent ensuite, les 16 et 17 octobre, le mixage et le séquençage de l’album, qui ne sont plus des séances d’enregistrement.

16-17 octobre : vingt-quatre heures pour ordonner trente chansons

Les 16 et 17 octobre, John Lennon, Paul McCartney et George Martin, avec les ingénieurs, passent une journée et une nuit entières à mixer les derniers titres et à fixer l’ordre des chansons, les enchaînements et les silences. Le site a raconté cette séance et ses choix dans son grand dossier sur le White Album. Du point de vue de la fabrication, il faut retenir une chose : le séquençage a été décidé en un temps très court, sous la pression de la date de sortie, par des hommes épuisés. Que le résultat paraisse aussi juste tient du miracle.

Mono et stéréo

Comme pour tous les albums des Beatles de l’époque, deux mixages sont réalisés : un mixage mono, auquel le groupe accorde encore la priorité, et un mixage stéréo. Les deux présentent des différences parfois sensibles sur plusieurs titres : durées, effets, fins de morceaux. Le mixage mono du White Album est le dernier mixage mono original d’un album des Beatles au Royaume-Uni : avec Abbey Road, la stéréo deviendra la norme.

Comment se déroulait une séance en 1968

Arriver tard, partir à l’aube

Pour se représenter concrètement le travail sur le White Album, il faut imaginer une séance type. Les Beatles arrivent le plus souvent en fin d’après-midi ou en début de soirée. Les techniciens ont préparé la salle : micros placés selon les habitudes de l’ingénieur, amplificateurs branchés, batterie installée, bandes vierges prêtes. Mal Evans a apporté les guitares et les instruments demandés. Selon l’humeur, la séance commence par une longue phase de répétition, où le groupe cherche l’arrangement, ou par une prise directe. Il n’est pas rare que la séance se termine à trois, quatre ou cinq heures du matin.

Les prises et leurs numéros

Chaque tentative enregistrée reçoit un numéro de prise, noté par l’assistant sur une feuille de séance, avec la durée, les instruments et les remarques. Certaines prises sont complètes, d’autres s’arrêtent au bout de quelques secondes, d’autres encore deviennent des improvisations interminables. Pour les chansons les plus difficiles, les numéros grimpent à des hauteurs inédites : plusieurs dizaines de prises pour Ob-La-Di, Ob-La-Da, I Will ou Happiness Is a Warm Gun, plus d’une centaine pour Not Guilty. Ce sont ces feuilles de séance, conservées dans les archives d’EMI, qui ont permis à Mark Lewisohn de reconstituer à la fin des années 1980 la chronologie précise des séances.

Les réductions et les surimpressions

Une fois la prise de base choisie, commence le travail des surimpressions : voix, chœurs, guitares solistes, percussions, claviers, puis orchestres. En quatre pistes, cela suppose des réductions successives, qui figent l’équilibre de la base. En huit pistes, à partir de l’automne, la marge de manœuvre s’élargit considérablement. Mais même en huit pistes, les Beatles remplissent vite toute la place disponible, et les réductions reviennent.

RM et RS : le langage des mixages

Chez EMI, les mixages portent des numéros précédés de deux lettres : RM pour les mixages mono, RS pour les mixages stéréo. Un titre peut connaître plusieurs RM et plusieurs RS avant que la version définitive soit choisie. Pour le White Album, le mono reste prioritaire, et les Beatles assistent davantage à ces mixages qu’aux mixages stéréo, souvent réalisés plus rapidement par l’équipe technique. C’est l’une des raisons des différences entre les deux versions de certains titres.

Les acétates, pour écouter chez soi

À la fin de certaines séances, les ingénieurs font graver des acétates, des disques souples et fragiles qui permettent aux Beatles d’écouter le travail du jour chez eux, sur leur propre chaîne. Ces disques, destinés à une écoute de travail, sont aujourd’hui parmi les objets les plus recherchés par les collectionneurs, comme le rappelle notre dossier sur les records des enchères. Ils témoignent d’une habitude de travail : écouter à froid, le lendemain, ce qu’on a enregistré dans la fièvre de la nuit.

Les chansons qui ont résisté

Le syndrome des prises infinies

Certaines chansons du White Album sont nées en une soirée. D’autres ont résisté pendant des jours, voire des semaines. Ce contraste est l’une des clés de l’album. Blackbird, Julia, Mother Nature’s Son ou Wild Honey Pie, enregistrées par un seul Beatle, vont vite : il n’y a personne à convaincre. Les chansons collectives, au contraire, deviennent parfois des champs de bataille, parce que chaque musicien y défend une idée de l’arrangement.

Ob-La-Di, Ob-La-Da, le cas d’école

Ob-La-Di, Ob-La-Da est le cas le plus célèbre. Paul McCartney cherche un son précis, le recommence, le refait, change de tempo. Les autres s’impatientent. Une première version, enregistrée avec Jimmy Scott aux congas, est abandonnée. La version définitive naît d’un coup de colère de Lennon au piano. Le titre a coûté au groupe plusieurs jours de travail, pour une chanson que la moitié du groupe n’aimait pas. Du point de vue de la fabrication, c’est l’exemple même de ce que le White Album a de plus usant.

Helter Skelter, deux chansons pour un titre

Helter Skelter est un autre cas révélateur. La version de juillet et celle de septembre n’ont presque rien en commun : lente, hypnotique et interminable d’un côté, courte, rapide et violente de l’autre. Entre les deux, Paul a changé d’idée sur ce que devait être la chanson, et l’ingénieur comme le producteur ont changé. Les longues prises de juillet, longtemps restées dans les archives, ont en partie été publiées en 1996 et en 2018, et permettent d’entendre deux chansons qui portent le même titre.

Happiness Is a Warm Gun, le puzzle

Happiness Is a Warm Gun pose un autre problème : la chanson enchaîne plusieurs sections aux mesures différentes, que les musiciens doivent apprendre à jouer d’une traite. Les Beatles y passent trois jours et plus de soixante-dix prises. La version publiée est un montage, réalisé à partir de deux prises différentes. C’est l’exemple d’une difficulté purement musicale, sans conflit, que le groupe surmonte à force de travail.

Apple, le studio qui n’existait pas encore

La promesse de Savile Row

Pendant que les Beatles bataillent avec les machines d’EMI, leur propre société, Apple Corps, prépare un projet ambitieux : un studio d’enregistrement au sous-sol du 3 Savile Row, le nouveau siège de la société, à Mayfair. Le chantier est confié à Alexis Mardas, surnommé Magic Alex, un inventeur grec proche du groupe, qui promet un équipement révolutionnaire, au point de parler d’un magnétophone à soixante-douze pistes. Pour des musiciens qui viennent de se battre pour obtenir huit pistes, la promesse est enivrante.

Le réveil de janvier 1969

Le studio d’Apple n’est pas prêt pour le White Album. Quand les Beatles veulent l’utiliser en janvier 1969, pour le projet qui deviendra Let It Be, ils découvrent qu’il est inutilisable. Il faut faire venir en urgence du matériel d’EMI pour équiper la salle. Cette déconvenue rend rétrospectivement plus clair ce que le White Album devait aux équipes d’Abbey Road : malgré leur prudence, leurs règles et leurs blouses blanches, ce sont elles qui ont permis au groupe d’enregistrer son album le plus ambitieux.

Les instruments du White Album

Les guitares

Le White Album est un disque de guitares acoustiques autant qu’électriques. Lennon, McCartney et Harrison ont rapporté d’Inde la technique de picking enseignée par le chanteur Donovan, que l’on entend sur Dear Prudence, Julia ou Blackbird. Les guitares acoustiques Martin, les Gibson, l’Epiphone Casino de Lennon, la Gibson Les Paul offerte par Clapton à Harrison, la Fender Bass VI jouée par Lennon ou Harrison quand Paul passe à un autre instrument : le disque est un catalogue de sons de guitare.

Les claviers

Les claviers sont partout. Le piano de Martha My Dear et de Honey Pie, l’orgue Hammond de While My Guitar Gently Weeps et de Long, Long, Long, le clavecin de Piggies, le Mellotron de Bungalow Bill, l’harmonium, le piano électrique. Plusieurs Beatles jouent du piano, et Chris Thomas, l’assistant devenu producteur, s’installe régulièrement aux claviers d’appoint.

Correctif factuel n° 6 — Pas de synthétiseur Moog sur le White Album

On lit parfois que le White Album contient les premiers sons de synthétiseur Moog des Beatles. C’est inexact. George Harrison n’acquiert son Moog qu’en novembre 1968, après la fin des séances, et l’utilise d’abord pour son album expérimental Electronic Sound, publié en 1969. Le Moog n’apparaît chez les Beatles qu’en 1969, sur Abbey Road, notamment sur Here Comes the Sun, Because et Maxwell’s Silver Hammer. Les sons étranges du White Album viennent des boucles de bande, des orgues, du Mellotron, des effets d’ADT et de vitesse de bande, pas d’un synthétiseur.

Batterie et percussions

Le son de la batterie évolue lui aussi au fil du chantier. Ringo Starr, absent pendant près de deux semaines, voit Paul McCartney le remplacer sur deux titres. À son retour, la batterie sonne souvent plus sèche, plus proche, à l’image des tendances du moment. Le site a consacré une page à la manière dont le studio a façonné le son de Ringo, dans son article sur Ringo Starr en studio.

Les invités et musiciens de séance

Une porte qui s’entrouvre

Jusqu’en 1968, les Beatles n’avaient fait appel à des musiciens extérieurs que pour des cordes, des cuivres ou des solos d’instruments classiques. Le White Album ouvre la porte un peu plus. Eric Clapton est le premier musicien de rock invité à jouer un solo sur un disque du groupe. Le violoniste Jack Fallon, ancien collègue de Brian Epstein dans le monde du spectacle, joue le 12 juillet la partie de violon de Don’t Pass Me By, la première chanson signée par Ringo. Jimmy Scott joue des congas sur une version d’Ob-La-Di, Ob-La-Da. Les Mike Sammes Singers chantent sur Good Night.

Les orchestres de George Martin

Les arrangements de George Martin mobilisent des musiciens de séance pour Good Night, Martha My Dear, Honey Pie, Savoy Truffle, Glass Onion, Piggies ou Mother Nature’s Son. Comme toujours chez les Beatles, aucun de ces musiciens n’est crédité sur la pochette de l’époque. Le site a évoqué la condition de ces musiciens anonymes dans son enquête sur She’s Leaving Home.

Les proches au micro

Enfin, des proches participent à certains enregistrements : Yoko Ono, bien sûr, qui chante une ligne de Bungalow Bill et participe à Revolution 9 ; et plusieurs amis et compagnes dans les chœurs de cette même chanson. Pour un groupe qui avait toujours tenu ses proches à l’écart du travail, c’est une petite révolution.

Ce que le studio a fait au groupe

La séparation des salles, avant celle du groupe

Le White Album est souvent présenté comme le disque où les Beatles commencent à se séparer. Vu depuis la cabine, ce n’est pas une image : c’est une réalité matérielle. Pour la première fois, les quatre musiciens ne sont pas toujours dans la même pièce. Paul enregistre seul Blackbird, Mother Nature’s Son, Wild Honey Pie. John enregistre seul Julia. Ringo chante Good Night sans les autres. Les salles se répartissent, les équipes aussi. Ce mode de travail est à la fois une cause et une conséquence des tensions : on se sépare parce qu’on ne se supporte plus, et l’on se supporte moins parce qu’on travaille séparément.

Une productivité stupéfiante

Il faut pourtant se garder de ne voir que le conflit. En cinq mois, les Beatles enregistrent trente chansons publiées, plusieurs inédits, un single historique et sa face B, soit plus de quarante titres. Aucun groupe de l’époque n’approche ce rythme. L’éclatement des salles, si douloureux pour l’atmosphère, est aussi ce qui permet une telle productivité. Le White Album est le produit d’une organisation de travail inédite, inventée dans l’urgence et dans la tension.

Le laboratoire de 1969

Enfin, le White Album prépare la suite. Le huit-pistes, maîtrisé à l’automne 1968, sera la base de tout le travail de 1969. Chris Thomas et Ken Scott ont prouvé qu’ils pouvaient tenir la console. Geoff Emerick reviendra pour Abbey Road. Et la leçon des séances, que les Beatles résumeront eux-mêmes plus tard, nourrira leur projet suivant : revenir à un groupe qui joue ensemble, dans la même pièce, sans surimpressions. Ce sera le projet Get Back, en janvier 1969, avec les résultats que l’on sait.

2018 : rouvrir les bandes

L’édition du cinquantième anniversaire

Le 9 novembre 2018, pour le cinquantième anniversaire de l’album, Apple publie une édition remixée du White Album, réalisée par Giles Martin, le fils de George Martin, et l’ingénieur Sam Okell. L’édition la plus complète réunit le nouveau mixage stéréo, les maquettes d’Esher et plusieurs dizaines de prises de travail tirées des bandes de séance, qui permettent pour la première fois à un large public d’entendre le White Album en train de se fabriquer : les fausses pistes, les prises abandonnées, les conversations, les rires.

Ce que les bandes révèlent

Ces prises de séance ont nuancé l’image d’un disque enregistré dans la haine. On y entend des musiciens qui se disputent parfois, mais qui jouent aussi ensemble, plaisantent, s’encouragent, cherchent. La légende d’un groupe totalement désuni pendant cinq mois sort fragilisée de cette écoute. La réalité, plus humaine, est celle de quatre hommes épuisés, sous pression, en train de changer de vie, qui continuent malgré tout à faire de la musique ensemble avec un appétit intact.

2026 : la série continue

Depuis 2017 et Sgt. Pepper, les grands albums des Beatles reçoivent un à un ce traitement. Cette année, c’est au tour de Rubber Soul, dont l’édition spéciale vient de ramener le groupe dans les classements du monde entier. Le site a détaillé ce qu’elle contient dans son analyse du disque des séances de Rubber Soul, et Giles Martin a raconté sa méthode dans notre entretien traduit. Le White Album de 2018 reste, à ce jour, l’une des éditions les plus riches de la série, parce que ses séances étaient les plus abondantes.

Entendre le studio : un guide d’écoute en dix points

Dix moments où l’on entend la fabrication

  1. Revolution 1 : le son relâché, presque paresseux, de la toute première séance, encore en quatre pistes.
  2. Blackbird : un homme seul, une guitare, un battement régulier et un chant d’oiseau sorti de la sonothèque d’EMI.
  3. Revolution 9 : le son des boucles de bande tournant simultanément dans trois studios.
  4. Yer Blues : la compression naturelle d’un groupe entassé dans un local technique sans traitement acoustique.
  5. Dear Prudence : le son de Trident, et Paul McCartney à la batterie.
  6. While My Guitar Gently Weeps : le premier titre en huit pistes à Abbey Road, et le solo de Clapton modulé à la main.
  7. Helter Skelter : la nuit du 9 septembre, Ringo et ses ampoules, sur le mixage stéréo.
  8. Piggies : le clavecin du Studio One joué par Chris Thomas.
  9. Long, Long, Long : la bouteille qui vibre sur le Leslie, accident conservé.
  10. Julia : la dernière chanson enregistrée, Lennon seul, sans aucun autre Beatle.

Le site a aussi décrit, pour les chansons de l’album, le travail des voix dans son histoire des harmonies vocales des Beatles, et la place de la fiche I Will, paroles, traduction et histoire.

Chronologie des séances

Date Lieu Travail
Fin mai 1968 Kinfauns, Esher Maquettes acoustiques des nouvelles chansons
30 mai Abbey Road, Studio Two Revolution (prise 18, plus de dix minutes)
5-6 juin Abbey Road Don’t Pass Me By
11 juin Abbey Road, Studio Two Blackbird, Paul seul
20-21 juin Abbey Road, studios One, Two et Three Revolution 9
Fin juin Abbey Road Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey
3-15 juillet Abbey Road Ob-La-Di, Ob-La-Da (Jimmy Scott le 5 juillet) ; Revolution version rapide
12 juillet Abbey Road Violon de Jack Fallon sur Don’t Pass Me By
16 juillet Abbey Road Cry Baby Cry ; démission de Geoff Emerick
18 juillet Abbey Road Helter Skelter, version lente et longues prises
22 juillet Abbey Road, Studio One Orchestre et Mike Sammes Singers sur Good Night
31 juillet – 1er août Trident, Soho Hey Jude (single, hors album)
7-9 août Abbey Road Not Guilty, plus d’une centaine de prises (écartée)
9 août Abbey Road Mother Nature’s Son, Paul seul
13 août Abbey Road, local attenant au Studio Two Yer Blues
16 août Abbey Road While My Guitar Gently Weeps, première base
22-23 août Abbey Road Back in the U.S.S.R. ; départ de Ringo le 22
28-30 août Trident, Soho Dear Prudence, sans Ringo
3 septembre Abbey Road, Studio Two Premier huit-pistes à Abbey Road ; retour de Ringo
5-6 septembre Abbey Road While My Guitar Gently Weeps refaite ; solo d’Eric Clapton le 6
9 septembre Abbey Road Helter Skelter, version définitive (Chris Thomas)
11 septembre Abbey Road Glass Onion
16 septembre Abbey Road I Will
18 septembre Abbey Road Birthday
19 septembre Abbey Road, Studio One Piggies, clavecin de Chris Thomas
23-25 septembre Abbey Road Happiness Is a Warm Gun
1er-5 octobre Trident, Soho Honey Pie, Savoy Truffle, Martha My Dear
7-9 octobre Abbey Road Long, Long, Long ; I’m So Tired et Bungalow Bill le 8
9-10 octobre Abbey Road Why Don’t We Do It in the Road?
13 octobre Abbey Road Julia, Lennon seul : dernière chanson enregistrée
14 octobre Abbey Road Dernières surimpressions
16-17 octobre Abbey Road Mixage et séquençage en vingt-quatre heures
22 novembre Royaume-Uni Sortie de The Beatles sur le label Apple
9 novembre 2018 — Édition du cinquantième anniversaire, remix de Giles Martin et Sam Okell

Pour aller plus loin

À voir et à écouter sur YouTube

Les disques

  • The Beatles (White Album) : le double album original, en vinyle et CD.
  • The Beatles (White Album), édition du cinquantième anniversaire : le remix de 2018, les maquettes d’Esher et les prises de séance, en coffret et en vinyle.
  • The Beatles, Anthology 3 : les premières prises et maquettes publiées en 1996, en CD et vinyle.
  • The Beatles in Mono : pour entendre le mixage mono original du White Album, en coffret.
  • The Beatles, Past Masters : pour Hey Jude et Revolution, enregistrées pendant les mêmes semaines, en CD et vinyle.
  • The Beatles, Abbey Road : le disque de 1969, premier album entièrement enregistré sur la console huit pistes TG12345, en vinyle et CD.

Les livres

  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions : la référence absolue, séance par séance, en livre.
  • Geoff Emerick, Here, There and Everywhere : les mémoires de l’ingénieur qui a quitté les séances le 16 juillet 1968, en livre.
  • Ken Scott, Abbey Road to Ziggy Stardust : les souvenirs de l’ingénieur qui a pris la relève, en livre.
  • Kevin Ryan et Brian Kehew, Recording The Beatles : la bible technique des studios d’EMI et de leur matériel, en livre.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head : toutes les chansons des Beatles, avec leurs dates et leurs musiciens, en livre.
  • George Martin, All You Need Is Ears : les mémoires du producteur, en livre.
  • Mark Lewisohn, Tune In : pour comprendre d’où viennent ces quatre musiciens, en livre.

Questions fréquentes

Où le White Album a-t-il été enregistré ?

Pour l’essentiel aux studios d’EMI à Abbey Road, à Londres, dans les Studios One, Two et Three, et pour plusieurs titres aux studios Trident, dans le quartier de Soho : Dear Prudence, Honey Pie, Savoy Truffle et Martha My Dear.

Combien de temps a duré l’enregistrement ?

Du 30 mai au 14 octobre 1968 pour l’enregistrement, soit près de cinq mois, auxquels s’ajoutent les 16 et 17 octobre pour le mixage et le séquençage.

Quelle est la première chanson enregistrée ?

Revolution, le 30 mai 1968, dont la longue prise 18 a donné à la fois Revolution 1 et Revolution 9.

Quelle est la dernière chanson enregistrée ?

Julia, le 13 octobre 1968, chantée et jouée par John Lennon seul.

Pourquoi les Beatles sont-ils allés à Trident ?

Parce que Trident disposait d’un magnétophone huit pistes, alors que les machines huit pistes d’Abbey Road n’étaient pas encore en service.

Quand le huit-pistes a-t-il été utilisé pour la première fois à Abbey Road ?

Le 3 septembre 1968, pour While My Guitar Gently Weeps.

Qui a produit le White Album ?

George Martin, avec son assistant Chris Thomas qui l’a remplacé pendant ses vacances, en septembre 1968.

Qui étaient les ingénieurs du son ?

Geoff Emerick jusqu’au 16 juillet 1968, puis Ken Scott, avec plusieurs assistants d’EMI ; et Barry Sheffield à Trident.

Quand Eric Clapton a-t-il joué sur While My Guitar Gently Weeps ?

Le 6 septembre 1968, et non le 3 comme on le lit parfois.

Ringo Starr joue-t-il sur tout l’album ?

Non. Il a quitté le groupe du 22 août au 3 septembre 1968. Paul McCartney tient l’essentiel de la batterie sur Back in the U.S.S.R. et Dear Prudence.

Le White Album contient-il du synthétiseur Moog ?

Non. George Harrison n’a acquis son Moog qu’en novembre 1968, après les séances. Le Moog apparaît chez les Beatles sur Abbey Road, en 1969.

Le White Album est-il le premier double album du rock ?

Non. Blonde on Blonde de Bob Dylan et Freak Out! des Mothers of Invention, doubles albums tous les deux, datent de 1966. C’est le premier double album des Beatles.

Sources et références

Ouvrages : Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions et The Complete Beatles Chronicle ; Kevin Ryan et Brian Kehew, Recording The Beatles ; Geoff Emerick, Here, There and Everywhere ; Ken Scott, Abbey Road to Ziggy Stardust ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; George Martin, All You Need Is Ears.

Témoignages et articles : Ken Scott, entretien sur While My Guitar Gently Weeps (Sound on Sound) ; The Paul McCartney Project, fiches de séance de septembre 1968 ; Beatles Bible, chronologie des séances de 1968 ; uDiscover Music, histoires du White Album et de While My Guitar Gently Weeps.

Disques : The Beatles (White Album), édition du cinquantième anniversaire (2018), livret et prises de séance.

À lire aussi sur Yellow-Sub

JE M'ABONNE A LA NEWSLETTER

Envie de ne rien manquer des Beatles et de Yellow-Sub ? Abonnez-vous à la newsletter et recevez nos actus, offres et information concours
JE M'ABONNE
Garantie sans SPAM ! Conformité RGPD.
close-link