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Yellow-Sub.net · L’art du batteur · Chapitre 9

Ringo Starr et Paul McCartney : l’alchimie de la basse et de la batterie des Beatles

Pourquoi les Beatles avaient-ils une section rythmique aussi immédiatement reconnaissable ? La réponse ne se trouve pas seulement dans la frappe de Ringo Starr ni dans les lignes de basse de Paul McCartney. Elle apparaît lorsque l’on écoute ces deux instrumentistes ensemble, au moment où une grosse caisse épouse un mouvement mélodique, où une caisse claire laisse passer un contrechant et où un break de toms transforme la direction d’une chanson.

Leur collaboration est l’une des grandes aventures instrumentales du rock. Ringo cherche presque toujours à servir la composition ; Paul, bassiste et compositeur, développe progressivement des lignes très mobiles. Cette différence pourrait provoquer une concurrence permanente, mais elle devient souvent leur meilleure qualité. Des premiers succès de 1963 aux sessions d’Abbey Road, la pulsation des Beatles se construit par un dialogue entre stabilité et invention.

Cette étude examine les témoignages des deux musiciens, les changements de méthode d’enregistrement et des chansons choisies pour leur force musicale. Elle s’inscrit dans notre dossier sur la technique de Ringo, ses enregistrements en studio et ses grandes performances chez les Beatles.

Sommaire du chapitre — accéder aux sections

La naissance d’un tandem : deux instruments pour une seule pulsation

Quand Ringo Starr rejoint les Beatles en août 1962, Paul McCartney joue déjà la basse depuis quelque temps. Il avait d’abord tenu la guitare dans les Quarrymen, avant d’adopter le rôle libéré par Stuart Sutcliffe. Le passage de Paul à la basse n’est pas anodin : il est à la fois chanteur, guitariste, pianiste et compositeur. Il appréhende donc les graves comme une partie de l’harmonie et de la mélodie, pas seulement comme une manière de marquer les temps. Face à lui, Ringo apporte le métier d’un musicien qui a joué avec Rory Storm and the Hurricanes à Liverpool, à Hambourg et dans les camps de vacances Butlin’s.

Leur rencontre n’a pas besoin d’un grand discours pour devenir féconde. Dans les clubs, les musiciens doivent s’entendre, repérer les fins de phrases et terminer ensemble un morceau malgré la réaction du public. La basse peut annoncer un changement harmonique tandis que la caisse claire prépare l’entrée du refrain ; la grosse caisse peut souligner certaines notes sans les doubler systématiquement. Les quatre Beatles savent déjà ce qu’est une chanson jouée en direct, mais Ringo donne au groupe une assise plus cohérente, capable de survivre à l’enregistrement et bientôt aux concerts géants.

Cette relation forme la base d’une idée que le batteur formulera plus tard avec netteté : la bonne section rythmique se construit par complémentarité. Son objectif n’est pas de disputer à la basse le même espace à chaque instant. Il s’agit de répartir les attaques, de garder le même mouvement intérieur et de donner au chanteur une fondation qui laisse vivre les mots. Cette discipline explique en partie la facilité apparente des premiers succès des Beatles.

Ce que Ringo a expliqué : mettre la grosse caisse au service de la basse

Dans un entretien publié par le magazine américain Musician en février 1982, Ringo revient précisément sur le travail avec Paul. Il considère McCartney comme l’un des bassistes les plus mélodiques et explique qu’ils cherchaient ensemble comment faire correspondre les parties de basse et de grosse caisse, afin qu’elles se complètent plutôt que de se gêner. Ce témoignage est essentiel : il ne présente pas l’accord entre les musiciens comme un accident heureux, mais comme le résultat d’un dialogue pratique.

On peut rapprocher cette déclaration de la manière dont Paul décrit lui-même son instrument. Dans un entretien de 2005 pour Bass Player, il souligne qu’une ligne de basse ne se contente pas d’accompagner l’accord : elle peut annoncer un mouvement, créer une tension et donner à une chanson un élan nouveau. Il évoque l’influence de James Jamerson, musicien phare du son Motown, qui lui a montré comment une partie grave pouvait devenir aussi expressive qu’une mélodie supérieure. Cette liberté doit cependant cohabiter avec le placement du batteur.

L’association fonctionne d’autant mieux que les deux hommes ne cherchent pas la même chose au même moment. Paul peut multiplier les notes sur une transition pendant que Ringo maintient un motif volontairement resserré. À l’inverse, une phrase plus fixe de la basse peut laisser le champ libre à des roulements de toms. Ce principe n’implique pas une règle invariable : les Beatles jouent aussi volontiers à l’unisson et utilisent les accents simultanés pour dramatiser certains passages. Mais il permet de comprendre l’évolution générale de leur langage rythmique.

1963 : la solidité de I Saw Her Standing There et de All My Loving

Sur I Saw Her Standing There, la basse de McCartney possède un mouvement de rock’n’roll très présent. Elle ne se contente pas d’énoncer la fondamentale de chaque accord ; elle donne l’impression d’un instrument qui entraîne la chanson vers l’avant. La batterie de Ringo apporte la stabilité nécessaire à cette mobilité. Caisse claire, grosse caisse et cymbales installent une pulsation immédiatement lisible. L’effet doit beaucoup à la pratique de scène : les musiciens savent où se trouvent les ruptures et laissent la chanson avancer sans se regarder constamment.

All My Loving montre une qualité complémentaire. La guitare rythmique impose un débit très rapide, et la basse doit rester claire à travers la texture des voix. Ringo ne superpose pas à ce mouvement un jeu de toms constamment bavard. Il choisit une partie qui soutient l’énergie tout en préservant la netteté des harmonies. Les décisions peuvent sembler simples, mais leur justesse conditionne toute la sensation d’équilibre du morceau. Un ajout inutile de coups produirait presque aussitôt un effet d’encombrement.

La section rythmique agit alors comme le cœur d’un ensemble acoustique : elle permet à Lennon et Harrison de répartir guitares et voix, et à Paul de chanter sans quitter le mouvement qu’il crée à la basse. Ce répertoire des débuts ne doit pas être jugé à l’aune des expérimentations futures. Il possède ses propres exigences — la précision, le contrôle de l’énergie, la capacité à reproduire un arrangement plusieurs fois par jour — que Ringo et Paul maîtrisent par l’expérience.

Illustration de la batterie de Ringo Starr dans Tomorrow Never Knows

La science des espaces : quand la basse avance et que la batterie attend

La notion de complémentarité ne signifie pas que la grosse caisse répète exactement chaque note de basse. Un grand nombre de morceaux reposent au contraire sur des mouvements différents. La basse peut prolonger une note tandis que la batterie marque un contretemps ; elle peut jouer une phrase descendante au-dessus d’une pulsation très droite ; elle peut encore s’arrêter brièvement pour qu’un coup de caisse claire ou une cymbale signale la transition.

Ce jeu d’espaces est particulièrement efficace chez les Beatles, dont les arrangements sont souvent très concentrés. Dans I Want to Hold Your Hand, la batterie et la basse suivent une énergie commune, mais les variations de cymbales et de dynamique sont destinées à faire ressortir les changements de section. Les musiciens n’ont pas besoin de rendre chaque temps plus fort que le précédent : une ouverture du charleston au bon moment suffit à élargir le refrain ou le pont, avant que l’ensemble se resserre de nouveau.

Cette manière de composer à deux instruments est une véritable discipline d’écoute. Pour analyser le rapport entre Ringo et Paul, il est utile de repérer d’abord les endroits où ils n’accentuent pas la même chose. Une phrase de basse plus ornée ne trahit pas automatiquement le rythme de Ringo ; elle peut justement fonctionner parce que le batteur ménage un socle stable. Ce principe préparera l’audace des années Rubber Soul et Revolver.

Ticket to Ride : une pulsation qui ne ressemble plus aux premiers singles

Avec Ticket to Ride, publié en 1965, la section rythmique franchit une étape. Le motif de batterie ne suit plus une simple alternance régulière de grosse caisse et de caisse claire comparable à celle des premiers titres de la Beatlemania. Ringo dispose des accents inhabituels, dont la position participe directement au sentiment de balancement de la chanson. La basse de McCartney doit conserver le mouvement général tout en évitant de figer cet arrangement déjà singulier.

Il faut insister sur le caractère collectif de l’invention. Les membres des Beatles participent aux idées rythmiques ; Paul peut proposer une figure ou un arrangement, et Ringo en trouve la réalisation sur son instrument. Les souvenirs rétrospectifs ne permettent pas toujours d’attribuer chaque frappe à une seule imagination. En revanche, la prise définitive montre ce qu’une section rythmique soudée peut accomplir : une partie de batterie atypique cesse d’être un effet gratuit et devient la signature mémorisable du disque.

Sur scène, le même morceau doit être exécuté avec des conditions de sonorisation souvent médiocres. La partie conserve pourtant son caractère grâce à la mémoire commune des musiciens. L’exemple de Ticket to Ride souligne que la complicité entre basse et batterie ne dépend pas uniquement d’une technologie de studio : elle s’enracine dans les années où les Beatles ont appris à jouer ensemble devant des spectateurs.

Rain : la basse mobile de Paul et les breaks remarquables de Ringo

Rain, enregistré en avril 1966, offre peut-être l’un des exemples les plus spectaculaires de la relation entre ces deux musiciens. Les toms, le charleston et la caisse claire de Ringo semblent danser autour d’un motif rythmique extrêmement vivant. Paul, dont le jeu de basse s’est enrichi au contact des disques américains, construit une ligne capable de rivaliser d’invention avec les guitares et la voix sans détruire l’assise de la chanson. Il en résulte une densité remarquable, mais l’ensemble ne paraît jamais éparpillé.

La technique d’enregistrement participe fortement à cette impression. Les Beatles captent la base rythmique à une vitesse de bande différente puis la ralentissent, ce qui modifie la hauteur, le poids et la texture des instruments. Les souvenirs de Ringo, recueillis sur le site officiel des Beatles, montrent à quel point il était fier de sa partie. Il décrit notamment l’idée de commencer certains breaks par un coup sur le charleston. La virtuosité tient à l’invention des phrases et à leur emplacement, non à la démonstration d’un geste unique.

Il faut donc écouter Rain sur deux plans. D’abord comme performance : le batteur et le bassiste possèdent chacun une véritable autonomie rythmique, mais leurs phrases aboutissent aux mêmes points structurants. Ensuite comme objet de studio : le traitement de la bande et les ajouts ultérieurs modifient ce que l’on entend. La cohésion n’appartient ni au seul enregistrement ni au seul talent individuel ; elle naît de leur rencontre.

Illustration de l’analyse rythmique de Ringo Starr dans Ticket to Ride

Tomorrow Never Knows : quand Paul s’immobilise pour laisser tourner le monde

Dans Tomorrow Never Knows, les rôles paraissent presque inversés. Ringo installe un motif insistamment répété, d’une puissance très particulière, pendant que la basse de McCartney demeure relativement ancrée sur une note ou une figure obstinée. Le langage harmonique limité crée une stabilité qui permet aux bandes inversées, aux sons travaillés et à la voix transformée de Lennon de produire leur effet psychédélique.

Un article rétrospectif de MusicRadar décrit ce contraste entre une batterie très présente et une basse volontairement fixée à un centre tonal. Il aide à comprendre pourquoi la même section rythmique peut sonner aussi différemment de celle de Rain, enregistrée dans la même période. La réponse à une composition nouvelle ne consiste pas toujours à jouer davantage : Paul peut abandonner une partie de sa mobilité habituelle, tandis que Ringo concentre la force du morceau dans la répétition.

On présente parfois cette performance comme une boucle de batterie avant l’heure. C’est une analogie sonore, pas un crédit technique exact. Ringo joue véritablement son motif ; les boucles magnétiques appartiennent à d’autres couches de l’arrangement. Cette distinction est indispensable pour évaluer la relation avec Paul. Leur cohésion n’est pas produite par une machine qui les synchronise après coup ; elle commence par l’interprétation commune du morceau.

Sgt. Pepper : des lignes de basse devenues des contre-mélodies

Au fil de 1967, Paul joue des parties de basse de plus en plus autonomes et mélodiques. L’influence de Motown et de Brian Wilson, qu’il a lui-même reconnue dans ses entretiens, l’encourage à introduire des notes de passage, des changements de registre et de véritables phrases. De son côté, Ringo adapte la densité de la batterie aux besoins de chansons dont les structures deviennent plus complexes. Il n’est plus toujours demandé aux musiciens de produire en direct une prise complète de quatre instruments ; les ajouts successifs créent de nouveaux équilibres.

Good Morning Good Morning illustre cette énergie caractéristique de la seconde période : les attaques des instruments participent aux ruptures du morceau. Sur With a Little Help from My Friends, une partie de la musique doit aussi préserver l’espace de la voix de Ringo. Les Beatles ne recherchent donc pas une seule manière idéale d’articuler basse et batterie : chaque titre modifie le problème à résoudre.

Le développement des techniques multipistes permet à Paul d’enregistrer ou de retravailler une ligne de basse après la prise rythmique initiale. Il est toutefois trompeur de croire que cette liberté efface la complicité acquise sur scène. Les nouvelles parties doivent toujours paraître appartenir au même morceau. Ce que l’on entend comme une section rythmique naturelle peut être le résultat de plusieurs étapes d’enregistrement, gouvernées par des intentions musicales communes.

Illustration du matériel Ludwig Downbeat utilisé par Ringo Starr à partir de 1963

A Day in the Life : le dialogue collectif qui libère les toms

Dans A Day in the Life, l’invention instrumentale devient presque orchestrale. Ringo déploie des interventions de toms profondes et expressives qui semblent commenter les phrases de John Lennon. Paul joue de son côté une basse capable de soutenir la progression harmonique et d’affirmer la tension dramatique. Le morceau ne fonctionne pas comme un exercice de section rythmique au sens ordinaire : il est construit par ajouts, transformations, décisions collectives et travail des ingénieurs.

Les recherches sur les séances de février 1967 rapportent que Paul a encouragé Ringo à prendre davantage de place sur ses toms. Les souvenirs publiés par Geoff Emerick décrivent également des efforts pour obtenir un son épais, presque orchestral, grâce à l’accordage des fûts et à des méthodes de captation différentes. Il faut garder la prudence nécessaire face aux récits rétrospectifs, mais un constat musical reste solide : la batterie n’est pas seulement placée sous la chanson, elle en accompagne les changements d’atmosphère.

Le lien entre les deux musiciens peut être entendu dans les moments de contraste. Quand la partie de Ringo se développe, la basse doit contribuer à stabiliser l’harmonie ; quand le morceau change de section, tous deux participent à la nouvelle couleur. Cette écoute dépasse l’idée trop simple d’une grosse caisse qui double la basse : leur travail porte désormais sur la narration de la musique elle-même.

Abbey Road : deux personnalités rythmiques arrivées à maturité

Les sessions d’Abbey Road offrent une synthèse remarquable. Sur Come Together, Paul joue l’une de ses lignes de basse les plus reconnaissables, ample et sinueuse, tandis que Ringo dessine un motif minimaliste, avec des fûts dont la résonance est contrôlée. Le rapport entre les deux est presque chorégraphique : chaque instrument avance de façon indépendante, mais ils convergent vers un même sentiment de poids et de retenue.

Avec Something, la basse de Paul devient particulièrement expressive. Elle glisse autour de la mélodie principale, parfois en contrepoint, pendant que Ringo accompagne l’évolution émotionnelle de la chanson avec une grande économie de coups. Les experts de la production musicale ont souvent mis en évidence l’intérêt d’écouter cette section rythmique isolée, tant les décisions de placement semblent dialoguer d’un instrument à l’autre. La démonstration ne consiste pas à jouer plus fort, mais à laisser les phrases se répondre.

La longue architecture d’I Want You (She’s So Heavy), puis le solo de batterie de The End, révèlent d’autres visages de ce duo. La première chanson exige de maintenir un poids rythmique sur la durée ; la seconde place momentanément Ringo au premier plan, avant les solos de guitare de Lennon, McCartney et Harrison. Le musicien qui déteste les longs solos délivre ici quelques mesures parfaitement organisées. Dans tous les cas, on entend une section rythmique qui s’adapte à la forme des chansons plutôt qu’à des règles immuables.

Illustration de l'évolution des sonorités de la batterie de Ringo Starr en studio

Quand Paul prend les baguettes : ne pas attribuer à Ringo ce qu’il n’a pas enregistré

La relation entre Ringo et Paul ne doit pas être idéalisée au point d’effacer les crédits réels des enregistrements. Paul McCartney est lui-même capable de jouer de la batterie ; il le faisait occasionnellement avant les Beatles et s’exprimera plus largement sur plusieurs instruments dans sa carrière solo. Pendant l’absence temporaire de Ringo en 1968, il assure la batterie sur Back in the U.S.S.R. et Dear Prudence, avec des contributions additionnelles possibles d’autres membres selon les prises et les crédits étudiés.

Autre exemple décisif : The Ballad of John and Yoko, enregistré en 1969 par Lennon et McCartney seuls. Paul y assure notamment la batterie, ce qui rendrait faux un commentaire présentant la partie comme une performance de Ringo. Il faut se garder d’étendre ces cas particuliers à l’ensemble du répertoire. Les Beatles restent principalement associés au jeu de leur batteur titulaire, mais leurs méthodes de travail ont permis des exceptions dont l’historien doit tenir compte.

Cette précision ne nuit pas à l’analyse du duo ; elle en renforce la crédibilité. Une relation artistique ne signifie pas que deux personnes ont joué sur tous les titres. Elle signifie que leurs expériences et leurs idées ont construit, pendant des années, un langage partagé. Chez Paul, la connaissance de la batterie influence la manière de penser les parties de basse ; chez Ringo, la fréquentation d’un bassiste mélodique incite à inventer des accompagnements capables de laisser circuler cette liberté.

Get Back et le toit d’Apple : retrouver le contact d’un groupe qui joue ensemble

Le projet Get Back, en janvier 1969, tente de renouer avec une pratique de groupe plus immédiate. Les Beatles sont filmés pendant qu’ils répètent, discutent des formes des chansons et cherchent des solutions instrumentales. Ringo et Paul retrouvent une situation où il faut réagir aux variations proposées par Lennon, Harrison et le claviériste Billy Preston, sans toujours disposer du luxe d’un arrangement entièrement figé avant la première prise.

Sur Get Back et Don’t Let Me Down, la relation entre la grosse caisse et la basse compte autant que la présence des autres instruments. Une phrase de Paul peut entraîner Ringo vers un appui plus marqué ; un changement d’intensité de la batterie peut aider les autres à comprendre l’entrée d’un nouveau passage. Le concert sur le toit du 30 janvier 1969 rend cette interaction particulièrement lisible à l’image.

Ce dernier épisode public ne doit pas être présenté comme un miracle qui effacerait toutes les tensions de la fin du groupe. Les séances sont difficiles, et le film montre des personnalités fatiguées, parfois en désaccord. Mais lorsque la musique fonctionne, la mécanique collective demeure. La section rythmique n’est pas devenue un souvenir : elle continue de produire cet accord mouvant entre invention mélodique et pulsation qui caractérise les Beatles depuis leurs débuts.

Illustration du chapitre sur la Ludwig Hollywood de Ringo Starr

De Take It Away à Now and Then : une complicité qui survit à la séparation

Après 1970, Ringo et Paul ne cessent pas de se retrouver. Leurs collaborations deviennent ponctuelles et changent de nature : invitations sur des disques, chansons enregistrées pour l’un ou pour l’autre, puis travail autour des archives des Beatles. La participation de Ringo à Take It Away sur Tug of War en 1982, puis à Beautiful Night et Really Love You sur Flaming Pie en 1997, témoigne de cette continuité, sans qu’il faille transformer chaque séance en reconstitution du groupe des années 1960.

En 1995, Paul, George et Ringo développent Free as a Bird et Real Love à partir des bandes domestiques de John Lennon. En 2022, Paul et Ringo enregistrent de nouvelles parties pour Now and Then, publié en 2023 : la documentation officielle crédite le nouveau jeu de batterie et les percussions de Ringo, ainsi que la basse, les guitares et plusieurs claviers de Paul. La collaboration relie concrètement leur histoire commune à une nouvelle production, près de six décennies après leurs premières séances avec les Beatles.

En 2026, l’album de Paul The Boys of Dungeon Lane comporte un duo chanté avec Ringo, Home to Us. Plus encore, la chanson a été construite autour d’une partie de batterie enregistrée par Ringo au studio du producteur Andrew Watt ; Paul en a fait le point de départ d’une nouvelle composition. La version dite Flip Mix, publiée en octobre 2026, échange leurs parties vocales. Il s’agit donc bien d’une nouvelle collaboration instrumentale, doublée d’un dialogue de chanteurs, et non d’un simple hommage à leur amitié. Le chapitre suivant, consacré aux collaborations de Ringo Starr après les Beatles, décrira plus largement ses participations aux enregistrements d’autres artistes.

Comment étudier concrètement la relation basse-batterie ?

Un premier exercice d’écoute consiste à suivre la grosse caisse de Ringo sur I Saw Her Standing There puis à comparer ses attaques à la marche de la basse. Sur Rain, on peut isoler mentalement les retours de mesure pour observer comment les phrases mobiles de Paul rejoignent les breaks de Ringo. Sur Tomorrow Never Knows, la stabilité de la ligne grave contraste avec le caractère obsédant du motif de batterie ; l’intérêt naît cette fois de la répétition et de son poids.

Un autre exercice consiste à repérer les espaces. Pendant les couplets de Something, la basse semble parfois porter une contre-mélodie pendant que la batterie s’efface. Sur Come Together, le tempo grave rend chaque silence particulièrement important. Enfin, The End permet de distinguer le moment où la batterie cesse d’accompagner une chanson pour occuper brièvement la scène sonore. Aucun de ces exemples ne constitue une formule de basse et de grosse caisse applicable à toutes les œuvres.

La comparaison doit se faire à partir d’éditions identifiées. Les nouveaux mixages des Beatles peuvent rendre la basse ou la batterie plus clairement distinctes que sur des versions anciennes, mais ils ne changent pas la chronologie des sessions ni l’identité des musiciens. Une source isolée par logiciel n’est pas, à elle seule, une feuille d’enregistrement d’époque. La qualité de l’écoute dépend également de cette prudence documentaire.

Une section rythmique qui ne sacrifie jamais la chanson

La singularité de Ringo Starr et Paul McCartney repose sur une tension féconde. Le batteur préfère souvent réduire son geste à ce qui rend la chanson plus forte ; le bassiste utilise l’espace grave pour construire une mélodie supplémentaire. Leur art commun consiste à empêcher ces deux ambitions de se contredire. Quand la basse avance, la batterie lui ouvre un passage ; quand les toms prennent la parole, le grave retrouve une stabilité ; quand le refrain arrive, tous deux se rejoignent sur des accents que l’auditeur perçoit comme naturels.

Cette intelligence a été acquise dans les clubs, perfectionnée en studio, transformée par les inventions sonores de la deuxième moitié des années 1960 et retrouvée par épisodes pendant des décennies. Elle permet de comprendre pourquoi la batterie de Ringo n’est pas simplement « derrière » les Beatles : elle fait partie de la façon dont les chansons ont été pensées, enregistrées et entendues. Les projets communs des années 1980 à 2026 montrent que les deux hommes sont restés attentifs à cette histoire, sans chercher à la reproduire mécaniquement.

La complicité de Paul et Ringo se révèle aussi dans les variantes des séances d’Abbey Road : l’étude des prises alternatives et des versions finales complète cette analyse de leur section rythmique.

La relation entre la basse de Paul et la batterie de Ringo ne s’explique pas seulement par les arrangements. Les témoignages directs de McCartney, Lennon et Harrison sont étudiés dans « Ringo Starr vu par les Beatles ».

L’art du tandem basse-batterie ne raconte qu’une partie du travail de Ringo : sa double fonction de chanteur et de batteur explique aussi les choix d’arrangement de nombreuses chansons des Beatles.

Sources et documentation

Les commentaires sur la dynamique de la basse et de la batterie sont des analyses musicales. Les témoignages des musiciens, les descriptions des sessions et les crédits sont présentés séparément, à partir des sources suivantes.

  1. Ringo Starr, entretien dans Musician (février 1982), sur l’accord entre grosse caisse et basse.
  2. Paul McCartney, entretien Bass Player (2005), sur James Jamerson et les possibilités mélodiques de la basse.
  3. Paul McCartney, entretien Melody Maker (1973), sur les parties de batterie qu’il proposait à Ringo.
  4. The Beatles, Rain : témoignage de Ringo et chronologie d’enregistrement.
  5. MusicRadar, étude du son de Tomorrow Never Knows et de la ligne de basse.
  6. Paul McCartney Project, sessions de A Day in the Life : superpositions de basse et de batterie.
  7. Bobby Owsinski, étude technique de la basse et de la batterie de Something.
  8. The Beatles, histoire et crédits détaillés de Now and Then (2023).
  9. Paul McCartney, présentation officielle de The Boys of Dungeon Lane, Special Edition (octobre 2026).
  10. Pitchfork, Home to Us (8 mai 2026) : la batterie de Ringo et le duo vocal avec Paul.
  11. The Paul McCartney Project, Home to Us : développement de la composition autour du rythme enregistré par Ringo.
  12. MusicRadar, entretien avec l’équipe de McCartney III (2020) sur l’estime réciproque de Paul et Ringo.

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