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Yellow-Sub.net · L’art du batteur · Chapitre 17

Ringo Starr, le batteur qui chantait : l’art de mener une chanson derrière les fûts

Comment chanter sans interrompre sa batterie ? Avant de devenir l’une des voix les plus familières des Beatles, Ringo avait déjà appris à tenir les deux rôles avec Rory Storm and the Hurricanes. Ses succès de chanteur dans les années 1960 et sa carrière en solo montrent ensuite qu’il savait aussi séparer ces fonctions lorsque la musique le demandait.

Ce chapitre étudie les performances simultanées, les voix enregistrées en overdub et le partage de la batterie en concert. Le résultat révèle une part essentielle de son art : plutôt que de chercher à démontrer qu’il peut toujours tout faire seul, Ringo adapte son travail à la chanson.

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Un chanteur derrière la batterie : une fonction musicale longtemps sous-estimée

Que se passe-t-il lorsqu’un batteur doit soudain devenir le chanteur principal du groupe sans abandonner sa place derrière les fûts ? Le problème semble familier aux amateurs de rock, mais il exige une coordination singulière. Les pieds entretiennent la pulsation, les mains préparent les accents et la voix doit posséder sa propre respiration, parfois légèrement décalée par rapport aux frappes. Le chant risque de faire ralentir les bras au moment où une syllabe est prolongée, tandis qu’un break trop dense peut gêner l’attaque d’un nouveau vers. Ringo Starr a dû apprendre très tôt à traiter cette difficulté comme une partie ordinaire de son métier.

On le réduit souvent à un simple chanteur occasionnel des Beatles : une chanson par album, quelques traits d’humour et une voix au registre moins large que celle de Lennon ou de McCartney. Cette description oublie que Ringo possédait déjà un numéro vocal chez Rory Storm and the Hurricanes, puis que les Beatles lui ont réservé des morceaux pendant leurs concerts. Dans un groupe qui jouait de longues séries de chansons devant des spectateurs bruyants, le passage du batteur au chant principal modifiait immédiatement les interactions musicales. Il fallait que les autres continuent à chanter les réponses, que les guitares préparent les changements et que Ringo garde sa base rythmique suffisamment stable pour ne pas perturber l’ensemble.

Notre étude se concentre sur la relation entre la voix et la batterie, et non sur une nouvelle histoire générale de ses succès en solo. Elle distingue les moments documentés de chant et batterie simultanés, les chansons dont la voix a été ajoutée ultérieurement et les cas où Ringo chante pendant qu’un autre batteur tient les baguettes. Cette différence est fondamentale : le générique d’une chanson peut mentionner « Ringo : chant, batterie » sans que les deux contributions aient été captées pendant une seule prise.

Avant août 1962 : Rory Storm, les numéros chantés et l’école des longues soirées

Ringo ne découvre pas le micro le jour où les Beatles décident de lui laisser un couplet. Avec Rory Storm and the Hurricanes, il participe à un spectacle pensé pour divertir le public des clubs, des bals et des camps de vacances. Le batteur possède un rôle vocal récurrent et se construit progressivement une présence scénique identifiable. Il apprend à lancer une chanson, à garder sa place dans le groupe pendant qu’il chante et à profiter du soutien des autres musiciens pour faire passer un morceau dont l’énergie importe souvent davantage que la sophistication mélodique.

Les répertoires de Liverpool sont marqués par les reprises de rock’n’roll américain, de rhythm and blues et de country. La voix de Ringo convient particulièrement à des chansons directes, dans lesquelles la ligne mélodique demeure relativement resserrée et les refrains peuvent être repris par les autres. C’est une forme de pragmatisme musical : un groupe de scène ne choisit pas seulement ses morceaux pour les présenter sur une pochette ; il cherche aussi des titres que chaque musicien peut donner au public avec conviction.

Lorsqu’il rejoint les Beatles en août 1962, cette habitude constitue un avantage. Ringo n’est pas contraint d’apprendre à chanter de zéro ni de sortir entièrement de son personnage de batteur. Il apporte à ses nouveaux partenaires une formule déjà rodée, que les chansons des Shirelles, de Carl Perkins et bientôt de Lennon-McCartney permettent de faire évoluer.

Respiration, pédales et charleston : les difficultés concrètes d’un chanteur-batteur

Il existe une raison simple pour laquelle le chanteur principal se tient habituellement devant la batterie : le souffle et la liberté du corps. Un batteur joue assis, avec les deux jambes mobilisées, tandis que le chanteur cherche à organiser la respiration et à projeter les syllabes vers le micro. En ajoutant le chant, certaines phrases peuvent provoquer une tension involontaire dans les épaules ou déplacer le centre de gravité du musicien. Ringo, qui frappe avec une personnalité physique forte mais évite souvent les gestes inutilement démonstratifs, doit ménager les deux tâches à la fois.

La relation entre syllabes et subdivisions pose un autre problème. Une voix peut commencer sur le contretemps d’une mesure alors que la main droite marque des croches régulières et que la caisse claire tombe sur un temps fort. Le cerveau ne peut pas toujours suivre la ligne vocale en se contentant de doubler les accents de batterie : il faut intérioriser suffisamment la pulsation pour permettre à la voix de s’en éloigner brièvement. L’expérience de la scène est essentielle parce qu’elle transforme cette coordination en geste familier.

Le micro ajoute des contraintes très matérielles. Placé trop loin, il oblige le batteur à tendre le cou ; placé trop près, il peut gêner l’accès aux cymbales ou capter des frappes au détriment de la voix. Dans les premières années, les ingénieurs et les organisateurs doivent trouver des compromis avec une sonorisation qui n’a pas la flexibilité des systèmes actuels. Les archives photographiques montrent que le poste de chant du batteur devait être pensé dès la disposition du kit.

Boys, 11 février 1963 : une chanson chantée et jouée en une seule prise

La démonstration la plus nette de cette aptitude figure dès Boys. La chanson, composée par Luther Dixon et Wes Farrell et popularisée par les Shirelles, fait partie du répertoire familier de Ringo. Le 11 février 1963, pendant la journée de sessions qui donnera l’essentiel de Please Please Me, les Beatles enregistrent la chanson en une seule prise. La Beatles Bible attribue à Ringo la voix principale et la batterie, les autres Beatles assurant leurs instruments et les chœurs.

Le résultat donne à entendre un musicien très différent de l’image du batteur qui ne saurait que rester derrière les autres. Ringo chante avec une voix énergique et légèrement rugueuse, tandis que la batterie soutient la chanson de manière claire. Les chœurs des trois autres Beatles lui offrent un appui essentiel : le refrain devient une intervention collective, presque un échange entre le batteur et les musiciens qui l’entourent. Le dispositif permet de conserver la dynamique des concerts sans reconstruire entièrement la chanson après la séance.

La prise unique ne signifie pas que les Beatles ont inventé l’arrangement sur le moment. Au contraire, elle révèle à quel point Boys était déjà maîtrisée. Le mérite de Ringo est celui d’un professionnel qui sait donner la voix et la pulsation dans un même mouvement, sans demander aux autres de faire une pause pendant qu’il devient chanteur. Pour cette raison, Boys reste le point de départ documentaire le plus solide d’une étude de son double rôle.

Illustration consacrée aux débuts musicaux de Ringo Starr, batteur des Beatles

I Wanna Be Your Man : Lennon et McCartney composent pour un batteur qui chante

Avec I Wanna Be Your Man, Lennon et McCartney franchissent une étape différente. Il ne s’agit plus d’adapter une reprise connue de Ringo, mais de lui proposer une chanson originale pensée pour son caractère vocal et son poste derrière les fûts. Dans les souvenirs rapportés par Barry Miles, Paul explique que l’objectif était de concevoir un morceau énergique, doté d’une mélodie assez simple pour permettre à Ringo de chanter confortablement pendant qu’il joue. L’histoire de la composition est également liée aux Rolling Stones, qui en enregistrent leur propre version en 1963.

Les séances des Beatles se déroulent en plusieurs étapes, en septembre et octobre 1963. La partie de base n’est pas publiée après une unique tentative : le groupe enregistre plusieurs prises et Ringo ajoute ensuite des maracas. Le Hammond de George Martin, puis les dernières percussions, participent à la texture finale. Il serait donc inexact de présenter ce titre comme une performance entièrement captée en direct en une prise. Mais l’arrangement demeure celui d’une chanson conçue pour son chanteur-batteur.

Sur scène, I Wanna Be Your Man conserve cette fonction jusqu’aux derniers concerts des Beatles en 1966. C’est l’un des plus anciens titres Lennon-McCartney encore interprétés à la fin de leur carrière scénique. Cette longévité montre que le choix initial n’était pas seulement un service rendu à Ringo pour remplir une piste d’album : la chanson est devenue un élément stable de l’identité du groupe en concert, capable de mettre en valeur un membre habituellement installé à l’arrière.

Matchbox : Ringo chante et frappe sous les yeux de Carl Perkins

Le 1er juin 1964, les Beatles enregistrent Matchbox, chanson de Carl Perkins, pour l’EP Long Tall Sally. Le compositeur américain est présent lors de la séance. Les relevés de la Beatles Bible indiquent explicitement que Ringo interprète la voix principale tout en jouant la batterie pendant les prises. Le groupe enregistre cinq tentatives, dont la dernière est retenue ; le morceau n’est donc pas une création entièrement spontanée et sans répétition, mais une performance capable de fonctionner avec voix et batterie associées.

L’importance de ce titre dépasse la rencontre symbolique avec Perkins. Il relie le Liverpool des années 1960 à l’un des répertoires fondateurs du rockabilly. La batterie doit posséder une énergie régulière, tandis que le chant de Ringo adopte une diction directe, proche du langage du disque original. Une partie trop lourde étoufferait la souplesse de la chanson ; une voix trop tendue briserait la régularité des frappes. Ringo tire profit de ses années de scène, où l’on doit souvent chanter un refrain sans disposer d’une seconde chance.

La première prise de Matchbox a été rendue disponible dans Anthology 4 en 2025. Elle peut être confrontée à la version publiée pour saisir des variations dans l’énergie et la précision. Il ne faut toutefois pas attribuer automatiquement une différence de volume à l’interprétation : les mixages des archives modernes ne correspondent pas toujours à celui du disque de 1964. La source est surtout précieuse parce qu’elle laisse entendre le travail d’un chanteur-batteur encore en train de fixer une performance.

Illustration de l’analyse rythmique de Ringo Starr dans Ticket to Ride

Honey Don’t : de Lennon à Ringo, transmettre une chanson et changer sa personnalité

L’histoire de Honey Don’t est une démonstration de la façon dont les Beatles adaptent leur répertoire aux individus. John Lennon chantait cette composition de Carl Perkins dans leurs concerts et lors de certaines prestations pour la BBC en 1963. En octobre 1964, lorsque le groupe enregistre sa version pour Beatles for Sale, il confie la voix principale à Ringo. Les musiciens enregistrent cinq prises et retiennent la dernière. L’enregistrement publié devient l’une des vitrines du rapport personnel de Ringo avec le rockabilly et la country.

Paul McCartney lui-même commente à l’époque le fait que Ringo interprète sa propre chanson sur l’album, ajoutant que son chant convient à sa manière de tenir la batterie. Le morceau fournit ainsi un témoignage contemporain de la valeur accordée à son double rôle. Il ne s’agit pas d’un projet construit par une équipe de producteurs des décennies plus tard : les Beatles reconnaissent dès 1964 que l’une des attractions de leurs concerts est de laisser leur batteur devenir chanteur.

La transformation entre les versions chantées par John et celle de Ringo est particulièrement instructive. Les guitares et les harmonies restent relativement proches de l’univers de Perkins, mais la voix de Ringo change le caractère d’ensemble. Moins mordante que celle de Lennon, elle possède un plaisir direct et presque souriant qui convient à l’humour de la chanson. La batterie continue pourtant à tenir une pulsation ferme.

Act Naturally : un répertoire qui épouse la voix et le caractère de Ringo

L’enregistrement de Act Naturally, chanson country signée Johnny Russell et Voni Morrison et popularisée par Buck Owens, a lieu le 17 juin 1965. Ringo choisit lui-même le morceau, qu’il a découvert sur un disque de Buck Owens. L’arrangement des Beatles respecte l’esprit de la country américaine, avec une guitare claire et une rythmique souple. Le choix correspond à un goût ancien : Ringo aime la musique country bien avant de réaliser Beaucoups of Blues à Nashville en 1970.

Les détails de session apportent une nuance capitale à notre sujet. Treize prises sont enregistrées, mais les douze premières servent surtout de répétitions et la voix de Ringo n’apparaît que sur la dernière. D’autres relevés indiquent les opérations d’overdub vocal après la fixation de la base. Il faut donc éviter de classer ce morceau sans réserve parmi les chansons dont la version définitive atteste un chant et une batterie enregistrés simultanément à chaque étape. Il représente surtout un arrangement conçu pour le chanteur-batteur, que l’on peut observer dans les prestations télévisées.

Les Beatles jouent en effet Act Naturally lors de leur dernière apparition à l’Ed Sullivan Show, filmée en août et diffusée en septembre 1965. Ringo y incarne un chanteur de country tout en conservant son poste derrière la batterie. Ce cas illustre la différence entre les crédits d’un disque, les méthodes de travail du studio et le spectacle. Les trois documents sont complémentaires, mais ils ne démontrent pas exactement la même chose.

Illustration de Ringo Starr et de l’enregistrement de la batterie en studio

L’identité vocale : pourquoi Lennon et McCartney n’écrivent pas pour Ringo comme pour eux-mêmes

Le registre de Ringo est plus resserré que celui de McCartney et moins porté vers l’expressivité abrasive de Lennon. Cette différence n’est pas un défaut à dissimuler : elle détermine le type de chansons qui lui convient. Paul reconnaît dans ses souvenirs de composition que certaines mélodies destinées à Ringo sont volontairement simples, chantables et faciles à mémoriser. Il faut qu’il puisse les interpréter sans sacrifier la stabilité de sa batterie. L’écriture elle-même tient donc compte des conditions physiques et musicales de l’interprète.

De Boys à I Wanna Be Your Man, ses morceaux demandent un engagement direct, avec des refrains que les autres Beatles peuvent accompagner. À mesure que les enregistrements deviennent plus ambitieux, sa voix est utilisée autrement : une narration légère, un personnage, une atmosphère ou le contraste avec les autres chanteurs. On ne peut donc pas expliquer la carrière vocale de Ringo par un manque d’inspiration de Lennon et McCartney ; elle participe à la construction d’un album où les quatre personnalités ont leur place.

Cette attention à l’identité de la voix rend le groupe particulièrement intéressant à étudier. Sur un concert de 1964, Ringo doit parfois affronter les cris du public avec un système de sonorisation très limité ; sur un disque de 1967, la même personnalité peut être mise en valeur par des overdubs et un arrangement plus délicat. Ce qui demeure constant est la volonté de donner à Ringo une chanson qui semble venir de lui, même lorsqu’elle est écrite par ses camarades.

Yellow Submarine : chanter Ringo sans le transformer en chanteur de virtuosité

Avec Yellow Submarine, enregistrée en mai et juin 1966, les Beatles trouvent un titre capable d’utiliser la personnalité de Ringo comme véritable centre de gravité. Lennon et McCartney ont conçu une mélodie de faible amplitude et un récit accessible, presque enfantin, qui permettent au batteur de devenir narrateur. Sa voix constitue l’identité de la chanson, tandis que les chœurs collectifs, les percussions et les bruitages transforment l’enregistrement en petit théâtre sonore.

Le disque n’est toutefois pas un simple moment de chant en direct derrière le kit. Les séances comprennent des prises de base, des ajouts de voix, des effets sonores et l’intervention d’un groupe d’amis et de collaborateurs dans les chœurs. Le crédit « Ringo : voix et batterie » décrit sa participation globale, mais ne prouve pas que la voix principale publiée et la batterie ont été enregistrées simultanément. Sur scène, en revanche, il pouvait jouer et chanter certaines parties d’une chanson destinée à sa personnalité, avec le soutien des autres instrumentistes.

Yellow Submarine offre une leçon générale : l’art du chanteur-batteur ne se limite pas à produire deux performances indépendantes. Il peut consister à inventer une manière de raconter qui influence l’accompagnement. Le rythme doit rester assez direct pour que le refrain devienne collectif, tandis que la voix demeure immédiatement reconnaissable. La simplicité apparente est un travail d’arrangement, pas un manque de possibilités musicales.

Illustration du matériel de batterie et du son de Ringo Starr

With a Little Help from My Friends : la voix principale est un overdub

Lorsque Lennon et McCartney écrivent With a Little Help from My Friends pour Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, ils pensent d’abord au registre de Ringo et au personnage de Billy Shears, annoncé dans la transition depuis la chanson-titre. La composition prévoit des échanges entre la voix principale et les réponses des autres Beatles. Cette structure est idéale pour mettre en avant la dimension collective du groupe, mais elle ne doit pas être confondue avec un enregistrement de concert.

Le 29 mars 1967, les Beatles enregistrent dix prises du morceau : Ringo tient la batterie, Paul joue du piano, George de la guitare et John intervient à la cloche de vache. Après la sélection de la prise de base, Ringo enregistre sa voix principale séparément. Le lendemain, d’autres instruments, chœurs et percussions sont ajoutés ; certaines parties vocales sont même remplacées pendant le travail. La version publiée ne constitue donc pas la preuve d’une performance unique où Ringo chante chaque phrase tout en tenant l’ensemble de la batterie.

Ce constat ne réduit en rien la qualité de l’interprétation. La séparation des prises permet d’obtenir une voix chaleureuse et détendue, sans que le chanteur ait à gérer simultanément toutes les contraintes de son kit. En revanche, lorsqu’il interprète plus tard la chanson sur scène, Ringo peut choisir une répartition différente avec un second batteur. L’important est de décrire chaque contexte : le disque de 1967, la télévision, les concerts et les All-Starr Bands n’offrent pas le même témoignage technique.

Don’t Pass Me By : les crédits de batterie éclairés par les archives

Première composition personnelle de Ringo Starr publiée par les Beatles, Don’t Pass Me By est enregistrée les 5 et 6 juin 1968, puis enrichie les 12 et 22 juillet. Ce cas est instructif parce que les fiches diffusées sur internet ne présentent pas toutes les mêmes crédits, et qu’il faut distinguer la séance initiale de la version publiée.

La source la plus explicite pour la prise de base du 5 juin est le livret de l’édition du cinquantième anniversaire de l’Album blanc (2018). Dans sa documentation piste par piste, Kevin Howlett indique que Ringo Starr joue du piano, dont le son passe par un haut-parleur Leslie, et que Paul McCartney tient la batterie. Trois prises de base sont enregistrées ; la troisième est conservée. Cette attribution est également donnée dans le récit de Beatles Bible et dans l’étude détaillée de Beatles Ebooks, qui cite explicitement Howlett.

Pourquoi trouve-t-on aussi l’inverse ? La fiche de la séance du 5 juin sur The Paul McCartney Project présente Ringo à la batterie et Paul au piano, mais les crédits de plusieurs éditions du disque sur ce même site indiquent Paul à la batterie et Ringo au piano. D’autres ouvrages et récapitulatifs proposent des attributions générales qui ne distinguent pas toujours les prises. Il serait donc trompeur d’ériger une fiche isolée en preuve définitive contre les notes de la réédition officielle. Notre présentation privilégie les crédits publiés par Howlett en 2018 tout en signalant cette discordance documentaire.

Après la prise de base viennent des ajouts de percussions, de basse, de piano et de chant, ainsi que les réductions de bandes nécessaires au travail sur quatre pistes. Le violon de Jack Fallon est enregistré le 12 juillet. La voix principale retenue de Ringo n’est pas le chant d’une prestation simultanée derrière la batterie : elle est ajoutée au cours des séances ultérieures. Il importe donc de ne pas confondre auteur, chanteur, exécutant sur la bande de base et instrumentiste présent sur le master.

Ce morceau illustre une règle générale de méthode : pour analyser Ringo comme chanteur-batteur, il faut vérifier les journaux de sessions, les notes de réédition et la chronologie des overdubs, puis reconnaître explicitement les divergences éventuelles entre notices secondaires.

Octopus’s Garden : composer, chanter, enregistrer une voix-guide, puis la remplacer

Avec Octopus’s Garden, Ringo poursuit son évolution de compositeur. Il élabore la chanson à partir d’une idée née en Sardaigne, puis la présente à George Harrison pendant les séances Get Back. Le 26 avril 1969, les Beatles commencent l’enregistrement définitif à Abbey Road. Ils réalisent trente-deux prises de la base, avec Paul à la basse, George à la guitare principale, John à la guitare rythmique et Ringo à la batterie. Ce dernier chante aussi une voix-guide destinée à permettre au groupe de suivre la structure.

Les crédits de la bande multipiste montrent que sa batterie et sa voix-guide occupent des pistes différentes. La voix principale définitive ne provient pourtant pas de cette première exécution. Ringo ajoute une nouvelle partie chantée le 29 avril ; les musiciens travaillent ensuite aux chœurs, aux effets de bulles et à l’arrangement en juillet, jusqu’à l’enregistrement final de sa voix le 18 juillet. La chanson publiée résulte donc d’un assemblage de plusieurs performances réparties sur plusieurs mois.

Cette évolution fournit un exemple particulièrement riche du rapport entre batterie et chant. Au stade de la prise de base, Ringo doit faire comprendre la structure à ses partenaires tout en tenant le rythme. Au stade des overdubs, il peut consacrer toute son attention à la voix et à la narration. Le fait de séparer les gestes ne signifie pas qu’il ne saurait pas les accomplir ensemble : c’est une méthode de production qui permet à la chanson d’atteindre le résultat recherché.

Illustration du chapitre sur la Ludwig Hollywood de Ringo Starr

Après 1970 : Ringo le chanteur devient parfois plus visible que le batteur

L’indépendance de Ringo modifie sensiblement l’équilibre entre ses deux métiers. Sentimental Journey (1970) est un album de standards populaires dans lequel il est d’abord interprète vocal, accompagné d’arrangements et de musiciens de studio. Beaucoups of Blues, enregistré la même année à Nashville, développe sa passion pour la country, toujours avec un ensemble de professionnels adaptés au répertoire. Les crédits ne permettent pas de présenter ces deux albums comme une série continue de démonstrations où Ringo chante et joue simultanément de la batterie.

À partir d’It Don’t Come Easy, de Photograph et des productions de Richard Perry, la personnalité de Ringo comme chanteur de pop-rock devient l’une des bases de sa carrière. Les équipes de studio sont nombreuses, et il peut participer personnellement à la batterie sur certains titres tout en laissant un autre musicien jouer sur d’autres. Sa double identité est donc réelle, mais elle n’est pas organisée de façon identique à celle des années de tournée des Beatles.

Ce mouvement souligne une transformation du statut artistique. Dans les clubs, Ringo devait parfois prouver qu’il pouvait chanter malgré sa position de batteur. Après la séparation, il enregistre sous son propre nom, choisit les chansons, organise des sessions et devient progressivement celui autour duquel les autres viennent jouer. Son chant prend une importance centrale, sans pour autant effacer l’attachement qu’il conserve à la batterie et aux plaisirs du jeu collectif.

1989 : le All-Starr Band transforme la scène en un espace partagé

Lorsque Ringo lance son All-Starr Band en 1989, il dispose d’une idée simple : chaque musicien célèbre apporte quelques chansons à un spectacle commun. Cette formule transforme aussi sa pratique du chant. Certains titres peuvent être interprétés au micro en avant-scène, tandis qu’un autre batteur assure le rythme ; pour d’autres chansons, Ringo retourne derrière son kit et se mêle à l’ensemble instrumental. Il ne cherche pas systématiquement à démontrer qu’il peut tout faire simultanément.

Le témoignage de Gregg Bissonette, batteur associé aux formations récentes, est particulièrement éclairant. Dans un entretien à Rolling Stone, il explique que Ringo se place devant le groupe pour des titres comme Matchbox, It Don’t Come Easy, Photograph et Yellow Submarine, tandis que lui-même devient l’unique batteur principal. Lorsque Ringo reprend sa place au kit, Bissonette modifie son jeu pour éviter de doubler inutilement les roulements et préserver le groove commun.

Cette organisation révèle une intelligence scénique plutôt qu’un aveu de difficulté. Les chansons ne réclament pas toutes le même rapport entre la voix, le public et la batterie. Le chanteur peut souhaiter se déplacer, sourire aux spectateurs et laisser la musique respirer derrière lui ; il peut aussi revenir à sa place de musicien au milieu des autres et chanter depuis son instrument. Le All-Starr Band donne à Ringo la possibilité de choisir librement entre ces deux manières de vivre une chanson.

Illustration du chapitre consacré aux cymbales et accessoires de Ringo Starr

Deux batteries pour libérer la voix : Ringo et Gregg Bissonette

Sur une scène avec deux batteries, la difficulté principale n’est pas de multiplier les frappes mais d’éviter qu’elles se gênent. Quand Ringo chante au micro central, Gregg Bissonette tient la pulsation et les fins de phrases, permettant au leader de se concentrer sur la voix et le contact avec le public. Lorsque les deux hommes jouent ensemble, ils choisissent une répartition qui laisse chacun entendre le mouvement de l’autre. Une double caisse claire sur le même temps peut renforcer le son ; un roulement simultané mal placé peut au contraire rendre la musique confusément bruyante.

Bissonette explique ainsi qu’il observe les gestes de Ringo pour décider quand ajouter une intervention et quand rester sur un motif simple. Si son partenaire prépare un break, il conserve parfois la pulsation plutôt que de lancer une figure concurrente. Ce témoignage est précieux parce qu’il décrit une solution pratique aux tensions entre chant et jeu instrumental : la présence d’un autre musicien permet de redistribuer les fonctions sans changer l’identité des chansons.

Le dispositif rappelle aussi certaines formations de la première tournée All-Starr Band, où Levon Helm et Jim Keltner accompagnaient Ringo. Mais il ne faut pas présumer d’un personnel ou d’une disposition identique à chaque concert. Les tournées possèdent leurs propres formations, et un disque live peut réunir des prises enregistrées à plusieurs dates. Notre étude de Ringo dans le All-Starr Band présente cette histoire instrumentale de manière détaillée.

Illustration de l'évolution des sonorités de la batterie de Ringo Starr en studio

Comparer trois documents : la voix en direct, la voix-guide et l’overdub

Pour écouter Ringo comme chanteur-batteur, on peut construire un parcours en trois étapes. La première consiste à écouter Boys ou Matchbox, où la documentation établit qu’il chante et joue simultanément sur les prises de base. Il faut alors repérer les moments où la syllabe chantée ne tombe pas exactement sur un coup de caisse claire, puis observer comment les mains reviennent à la pulsation sans que la voix perde son mouvement.

La deuxième étape est Octopus’s Garden. Le document de la prise de base, avec sa voix-guide, peut être confronté au disque publié, sur lequel la voix définitive a été ajoutée plus tard. Cette comparaison permet de comprendre comment une performance peut servir à guider le groupe avant d’être remplacée pour des raisons expressives ou de qualité de son. La même chanson n’a pas la même fonction au cours d’une répétition et dans la version finale destinée au public.

La troisième étape consiste à mettre en regard With a Little Help from My Friends en studio et une captation live ultérieure. Le disque utilise des overdubs, alors que la scène peut mobiliser une autre répartition entre les musiciens. Le but n’est pas de déclarer une méthode supérieure à l’autre : il s’agit d’entendre comment le même artiste adapte son rôle aux contraintes de chaque situation.

Un exercice pour les batteurs : dissocier la phrase chantée des accents

Pour saisir la difficulté de chanter derrière la batterie, commencer par un accompagnement très simple en 4/4, avec la caisse claire sur les deuxième et quatrième temps et des croches égales au charleston. Choisir une phrase courte dont les syllabes tombent d’abord sur les temps. La chanter pendant plusieurs mesures, puis répéter la même phrase en avançant son départ d’une croche. Le batteur découvrira rapidement que l’esprit veut déplacer les coups pour rejoindre la voix, alors qu’il faut maintenir deux lignes différentes.

Dans un deuxième exercice, ajouter un break de deux ou trois frappes sur les toms à la fin d’un couplet. La voix doit pouvoir recommencer immédiatement au début de la mesure suivante. Il ne s’agit pas de reprendre à la lettre un morceau des Beatles, mais de recréer le problème auquel Ringo se trouvait confronté dans les clubs : garder les baguettes en mouvement tout en possédant assez de souffle pour attaquer le vers suivant.

Un troisième exercice peut se faire en groupe. Pendant qu’un chanteur-batteur interprète le refrain, demander à la guitare ou au clavier de souligner les réponses et à la basse de rester très lisible. Le but est de sentir comment les autres musiciens peuvent soutenir la performance vocale sans faire porter toute la charge d’énergie au batteur. Cette approche donne une dimension collective à une technique qui paraît d’abord purement individuelle.

Conclusion : deux gestes musicaux, un même sens de la chanson

Le parcours de Ringo Starr comme chanteur-batteur ne suit pas une ligne unique. Avec Rory Storm and the Hurricanes, il apprend à chanter tout en maintenant un groupe de scène ; dans les Beatles, il peut enregistrer Boys en une prise avec voix et batterie associées, puis contribuer à un disque beaucoup plus élaboré comme Sgt. Pepper, où la voix principale est ajoutée après la partie instrumentale. Sur sa composition Don’t Pass Me By (1968), la documentation de la réédition anniversaire décrit Ringo au piano et Paul à la batterie sur la prise de base, avant les overdubs vocaux. Ce choix de séance montre que la personnalité d’un chanteur-batteur ne saurait se réduire à une exécution systématiquement simultanée de ses deux rôles.

Après 1970, les albums personnels et le All-Starr Band donnent à cette double identité une nouvelle liberté. Ringo peut être le personnage central d’une chanson, un batteur parmi d’autres, le chanteur devant le groupe ou l’instrumentiste qui accompagne les invités. Ces changements ne révèlent pas des contradictions ; ils montrent un musicien qui préfère servir le morceau plutôt que défendre une image rigide de ce qu’un batteur devrait faire.

Il reste une leçon commune à ses voix et à ses fûts. Ringo ne cherche généralement pas la virtuosité démonstrative : il s’appuie sur un timbre personnel, des phrases claires, le sens de l’humour et une capacité à trouver sa place dans le collectif. L’art du batteur qui chantait ne consiste donc pas seulement à accomplir deux gestes difficiles à la fois. Il consiste à faire en sorte que le public entende une seule chanson.

Trois situations à ne pas confondre

Chanson ou période Configuration attestée
Boys (1963) Ringo chante et joue sur l’unique prise de base.
Matchbox (1964) Ringo chante en jouant la batterie pendant la séance.
Act Naturally (1965) La voix est travaillée après les essais de base ; le numéro existe aussi à la télévision.
With a Little Help from My Friends (1967) Ringo enregistre la batterie puis sa voix principale en overdub.
Don’t Pass Me By (1968) Selon Kevin Howlett (livret de 2018) : Ringo au piano, Paul à la batterie sur la prise de base. Voix de Ringo ajoutée ensuite ; certaines notices secondaires inversent les instruments.
Octopus’s Garden (1969) Ringo joue et chante une voix-guide, remplacée pour la version définitive.
All-Starr Band (depuis 1989) Alternance du chant au-devant de la scène et de passages derrière les fûts.

Le chant et la batterie ne constituent qu’une facette de son jeu ; la comparaison avec Watts, Moon, Baker, Mitchell, Bonham et Blaine replace Ringo dans les grandes écoles de son époque.

Sources et crédits instrumentaux

La distinction entre prise de base, voix-guide, overdub et concert est essentielle pour authentifier une performance simultanée. Les sources historiques sont regroupées ci-dessous.

  1. Beatles Bible, Boys : chant et batterie, une prise le 11 février 1963.
  2. Beatles Bible, I Wanna Be Your Man : écrit pour une voix derrière les fûts.
  3. Beatles Bible, Matchbox : prise du 1er juin 1964 avec voix et batterie.
  4. Beatles Bible, Honey Don’t : passage du chant de Lennon à Ringo.
  5. Beatles Bible, Act Naturally : personnels et séance de juin 1965.
  6. Beatles Bible, Yellow Submarine : la chanson écrite pour sa voix.
  7. Beatles Bible, With A Little Help From My Friends : voix overdubbée.
  8. Kevin Howlett, commentaire piste par piste de The Beatles (White Album), 50th Anniversary Super Deluxe, Apple Corps, 2018 : Ringo au piano, Paul à la batterie pour la prise de base.
  9. Beatles Bible, séance du 5 juin 1968 : Ringo au piano et Paul à la batterie.
  10. Beatles Ebooks, Don’t Pass Me By : analyse citant explicitement les notes de Kevin Howlett de 2018.
  11. The Paul McCartney Project, notice de la séance du 5 juin 1968 : attribution inversée, à comparer avec les crédits de la chanson sur le même site.
  12. Beatles Bible, Octopus’s Garden : enregistrement de la voix-guide et overdubs.
  13. Rolling Stone, Gregg Bissonette sur la répartition du chant et des deux batteries.
  14. Beatles Bible, Ringo Starr, I Wanna Be Santa Claus (1999) : générique des instruments.

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Ringo : voix et batterie

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