“On a tous de la chance” : Giles Martin raconte Paul et Ringo, son père et le nouveau Rubber Soul
Le vendredi 2 octobre 2026, jour où Rubber Soul revient dans les bacs dans un nouveau mixage, Giles Martin s’est assis face au micro de Gold Radio. Pas pour un cours de technique, mais pour une conversation d’une dizaine de minutes avec l’animatrice Kirsty Gallacher, où le fils de George Martin a dit des choses qu’il dit rarement aussi simplement : que ce sont Paul McCartney et Ringo Starr qui décident de ce qu’il remixe, qu’il a entendu la voix de son père en lançant la première bande de Sgt. Pepper quelques mois après sa mort, qu’il n’a découvert l’Album blanc qu’à dix-huit ou dix-neuf ans, qu’il a lu le texte de In My Life aux obsèques de son père, et qu’il travaille tous les jours sur les quatre films de Sam Mendes. Et surtout cette phrase de Paul McCartney, qu’il rapporte avec une émotion visible : “On a eu tellement de chance d’avoir ton père, et on a tellement de chance de t’avoir.” Voici ce que cet entretien révèle de l’homme qui, depuis dix ans, tient entre ses mains le son des Beatles, et ce qu’il faut corriger dans ce qu’il raconte.
En bref
- L’entretien : Giles Martin, producteur, fils de George Martin, interrogé par Kirsty Gallacher sur Gold Radio (Royaume-Uni), à l’occasion de la sortie de Rubber Soul: Special Edition le 2 octobre 2026.
- La révélation de méthode : Giles Martin ne choisit pas les albums qu’il remixe. Ce sont “les Beatles restants” qui le lui demandent, puis qui écoutent ses mixages et lui renvoient leurs remarques.
- La phrase de Paul McCartney : “On a eu tellement de chance d’avoir ton père, et on a tellement de chance de t’avoir”, à laquelle Giles répond que la chance est surtout la sienne.
- Le père : la voix de George Martin entendue en lançant les bandes de Sgt. Pepper en 2016, In My Life comme “sa” collaboration la plus évidente avec le groupe, le texte de la chanson lu à ses obsèques.
- L’enfance : un seul album des Beatles à la maison, une séparation vécue “comme un divorce” dont on ne parle pas, l’Album blanc découvert vers 18 ou 19 ans.
- Les films de 2028 : Giles Martin confirme travailler “tous les jours” sur les quatre films de Sam Mendes et prédit une nouvelle Beatlemania à leur sortie, en avril 2028.
- Cinq correctifs factuels portent sur le nombre de concerts de décembre 1965, la date de My Generation, les “Crosby, Stills and Nash” de 1965, l’âge des Beatles pendant les séances et la contradiction entre deux récits de Giles Martin sur le solo de In My Life.
Sommaire
Un entretien de dix minutes, un jour de sortie
Gold Radio, une station qui parle aux parents… et aux enfants
Gold Radio n’est pas une radio de spécialistes. C’est une station britannique du groupe Global, consacrée aux grands succès des années 1960 à 1980, que l’on écoute en voiture, en cuisine ou au bureau. Kirsty Gallacher, ancienne présentatrice sportive de Sky Sports devenue animatrice de la tranche de fin d’après-midi, n’interroge pas Giles Martin en ingénieure du son, mais en auditrice et en mère de famille. Elle le dit elle-même au cours de l’entretien : ses deux garçons adorent les Beatles. C’est précisément ce qui rend l’échange intéressant. Les questions sont simples, presque naïves, et elles poussent Giles Martin à répondre sans jargon, avec des images, des anecdotes et des confidences qu’il réserve d’ordinaire à la fin des longs entretiens techniques.
La vidéo de l’entretien a été mise en ligne sur la chaîne YouTube de la station pour accompagner la sortie du coffret, sous un titre qui retient un mot prononcé par Giles Martin à propos de sa relation avec les Beatles survivants : il y a de l’amour. Le format est court, une dizaine de minutes, entrecoupées de rires et de quelques phrases inachevées, comme toujours à l’oral. Il faut donc le lire comme ce qu’il est : une conversation, pas un essai. Certaines dates sont approximatives, certains noms écorchés. Nous les signalerons au fil de l’article, dans des encadrés dédiés, sans que cela retire quoi que ce soit à la valeur du témoignage.
Ce que l’on apprend, ce qui était déjà connu
Les lecteurs de ce site connaissent déjà une bonne partie du contexte. Nous avons détaillé, plage par plage, ce qui est vraiment inédit sur le disque des sessions du coffret Rubber Soul, raconté l’histoire du solo d’orgue oublié de In My Life révélé par Giles Martin dans le podcast Tape Notes, et consacré un article entier à Little Girl, la chanson inédite de John Lennon retrouvée dans les archives. L’entretien de Gold Radio n’apporte presque rien de neuf sur ces points.
Ce qu’il apporte, c’est autre chose : un portrait. Pour la première fois de manière aussi directe, Giles Martin explique qui commande les remix, comment se passe la validation, ce que représente pour lui le fait de travailler sur la musique de son père, et comment il a grandi dans une maison où les Beatles étaient presque un sujet tabou. Il parle de ses goûts, de ses enfants, d’un chauffeur de VTC londonien et d’un projet de cinéma dont il n’a pas le droit de parler. C’est cet homme-là, plus que le coffret, qui fait l’objet de cet article.
La vidéo de l’entretien
Voici l’entretien intégral de Giles Martin avec Kirsty Gallacher, tel que Gold Radio l’a publié :
Une note sur les citations
Les propos de Giles Martin cités dans cet article sont traduits de l’anglais par la rédaction à partir de l’enregistrement. L’oral impose ses hésitations : quand une phrase est inachevée ou reformulée en cours de route, nous en donnons le sens plutôt qu’une traduction mot à mot. Les guillemets signalent une traduction fidèle d’un passage précis ; le reste est une paraphrase. Une seule phrase est conservée dans sa version originale, parce qu’elle résume à elle seule l’esprit de l’entretien et qu’elle sonne mieux en anglais : “We’re all lucky.”
“Ce sont les Beatles qui décident” : qui commande les remix
Une idée fausse que Giles Martin corrige d’emblée
La première question de Kirsty Gallacher part d’un présupposé que partagent beaucoup de fans : Giles Martin choisirait lui-même, au gré de ses envies, l’album qu’il va remixer. Il la corrige aussitôt. Il ne décide pas. Ce sont, dit-il, les Beatles qui décident, et il précise : les Beatles restants. Puis il ajoute, avec un sourire qu’on entend dans la voix, qu’ils sont en quelque sorte ses patrons.
La formule mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle dit beaucoup de l’organisation du catalogue des Beatles en 2026. Les décisions artistiques concernant la musique du groupe ne relèvent ni de la maison de disques, Universal Music, ni d’un directeur artistique extérieur. Elles relèvent d’Apple Corps, la société fondée par les Beatles en 1968, dont les actionnaires sont Paul McCartney, Ringo Starr et les ayants droit de John Lennon et de George Harrison. Quand Giles Martin parle des “Beatles restants”, il pense d’abord aux deux survivants, mais le circuit de validation inclut aussi, dans les faits, Yoko Ono, Sean Ono Lennon, Olivia et Dhani Harrison, qui représentent les deux autres parts. Le site a expliqué dans un article consacré à l’accord mondial signé entre les Beatles et Universal Music comment Apple Corps garde la main sur tout ce qui touche à l’image et au son du groupe.
Une petite maison, pas une multinationale
Giles Martin insiste ensuite sur un point qui surprend : la taille de l’opération. Ce n’est pas, dit-il, une sorte de grande entreprise. Le processus est minuscule. Il mixe, il crée quelque chose, il le fait écouter aux Beatles, ils lui renvoient leurs commentaires, et le disque sort. Il conclut d’un mot : c’est plutôt agréable.
Ce circuit court n’est pas un détail. Il explique la cohérence de la série des éditions spéciales depuis 2017. Il n’y a pas de comité marketing qui impose un son “moderne”, pas de test auprès d’un panel d’auditeurs, pas de version adaptée aux plateformes de streaming. Il y a un producteur, un ingénieur, Sam Okell, qui travaille avec lui depuis le début de la série, et deux musiciens octogénaires qui écoutent le résultat et disent ce qu’ils en pensent. Cela n’empêche pas les débats, nous y reviendrons, mais cela garantit que les choix sont faits par des gens qui connaissent ces bandes de l’intérieur, parce qu’ils ont joué dessus.
“Si c’est mauvais, je change”
À un moment de l’entretien, entre deux rires, Giles Martin lâche une formule qui résume son statut : si c’est mauvais, alors il le change. La phrase est dite sur le ton de la plaisanterie, mais elle dit quelque chose de vrai. Il n’a pas carte blanche. Ses mixages sont soumis à l’approbation de ceux qui ont fait la musique, et il le revendique. Dans d’autres entretiens, au fil des années, il a raconté des allers-retours précis : une basse jugée trop en avant par McCartney, une batterie que Ringo Starr voulait plus présente, une voix de Lennon qu’il fallait laisser respirer. Ce que révèle Gold Radio, c’est le ton de ces échanges : pas un rapport de force, mais une confiance.
Le contraste avec la pop d’aujourd’hui
Pour faire comprendre la différence, Giles Martin prend un exemple dans le monde qu’il connaît le mieux, celui de la production contemporaine. Il cite un ami, un ingénieur de mixage installé à Los Angeles qu’il appelle Manny Marin, en s’amusant au passage de ce nom qui sonne bien. Il s’agit selon toute vraisemblance de Manny Marroquin, l’un des mixeurs les plus demandés de la pop américaine, dont les travaux ont été primés à de nombreuses reprises aux Grammy Awards. Ce mixeur, raconte Giles, avait l’année précédente les cinq premières places du classement Billboard, et il en était, sur certains titres, à la trente-troisième révision d’un mixage.
C’est le monde de la pop actuelle : des dizaines d’intervenants, des labels, des managers, des artistes qui demandent version après version. Avec les Beatles, dit Giles Martin, c’est beaucoup plus simple, et paradoxalement plus facile, parce qu’il a affaire à des gens qui se soucient vraiment des chansons. La remarque n’est pas seulement flatteuse pour ses commanditaires. Elle dit quelque chose de la nature de ce travail : il ne s’agit pas de fabriquer un produit qui plaira, mais de servir des chansons qui existent déjà et que tout le monde connaît.
“Il y a de l’amour”
Le passage le plus fort de l’entretien vient juste après. Kirsty Gallacher demande si travailler avec Paul et Ringo peut être difficile. Giles Martin répond que non, que c’est même plus facile que de faire des disques modernes, parce qu’il y a, dit-il, une confiance et un amour qui circulent. Puis il raconte la scène. Paul McCartney lui a dit un jour : “On a eu tellement de chance d’avoir ton père, et on a tellement de chance de t’avoir.” Giles raconte sa réaction, un simple “waouh”, puis sa réponse : c’est plutôt lui qui a de la chance qu’on lui ait demandé de faire ce travail. Et McCartney de conclure, toujours selon le récit de Giles : “We’re all lucky”, nous avons tous de la chance. Giles Martin s’excuse presque de raconter cela, conscient que cela peut sonner étrange, avant d’ajouter que c’est tout simplement très gentil.
Il faut mesurer ce que cette phrase signifie dans la bouche de McCartney. Pendant des décennies, l’ancien Beatle a entretenu avec George Martin une relation d’immense respect mêlée de rivalités ponctuelles, sur les arrangements, sur le crédit, sur le contrôle du studio. Le site a raconté certaines de ces tensions, notamment dans l’histoire de She’s Leaving Home, la seule chanson des Beatles que McCartney a fait arranger par quelqu’un d’autre que George Martin. Mais il a aussi raconté la fidélité qui a uni les deux hommes jusqu’au bout, de l’arrangement de Yesterday au quatuor de Here Today en 1982. Dire au fils qu’on a eu de la chance d’avoir le père, et qu’on a de la chance de l’avoir lui, c’est reconnaître une continuité. Le son des Beatles a eu deux gardiens, et ils portent le même nom.
De Love à Rubber Soul : vingt ans à remonter le temps
Love, le laboratoire de Las Vegas
Pour expliquer comment il en est arrivé là, Giles Martin remonte au projet qui a tout déclenché : Love, le spectacle du Cirque du Soleil créé à Las Vegas. Il le décrit comme un projet différent d’un remix, puisqu’il s’agissait de créer quelque chose de nouveau à partir des bandes, et il rappelle que le spectacle est resté à l’affiche pendant dix-huit ans. Le chiffre est exact. Love a été créé le 30 juin 2006 au Mirage, sur le Strip, et a donné sa dernière représentation le 7 juillet 2024, peu avant la fermeture de l’hôtel. Pour ce spectacle, George Martin, alors âgé de quatre-vingts ans et presque sourd, et son fils ont recomposé la musique des Beatles en une bande-son continue, mêlant des éléments de plusieurs chansons, des pistes isolées, des chutes de studio et des voix superposées.
L’album tiré du spectacle, publié en novembre 2006, a remporté deux Grammy Awards en 2008, dont celui du meilleur album en son surround. C’est, dans les faits, le premier grand travail de Giles Martin sur les bandes originales des Beatles, et c’est là qu’il a gagné la confiance du groupe. Dans l’entretien, il insiste sur la différence de nature entre les deux exercices : avec Love, il créait quelque chose ; avec les remix, il restitue. Il ne cache pas qu’au départ, quand on lui a proposé de remixer Sgt. Pepper, il a été réticent, justement parce que remixer n’était pas créer.
2016 : la voix du père dans les haut-parleurs
C’est le passage le plus émouvant de cette partie de l’entretien. Giles Martin raconte que lorsque les Beatles lui ont demandé de remixer Sgt. Pepper pour son cinquantième anniversaire, il a d’abord dit non. Et il précise le contexte : son père venait de mourir. George Martin est mort le 8 mars 2016, à quatre-vingt-dix ans. Quand Giles a fini par accepter et qu’il a lancé les bandes de Sgt. Pepper, la première voix qu’il a entendue, dit-il, était celle de son père.
Il ne développe pas, et il n’a pas besoin de le faire. Les bandes multipistes des Beatles contiennent, en tête de chaque prise, les annonces de la cabine de contrôle : le numéro de la prise, un mot d’encouragement, parfois une remarque. Pendant sept ans, c’est George Martin qui parlait dans ce micro. Remixer les Beatles, pour Giles, c’est réentendre, des centaines de fois, la voix de son père au travail, jeune, précis, parfois agacé, souvent drôle. On comprend mieux pourquoi il parle de son métier avec autant de pudeur.
Il raconte ensuite la méthode de ce premier essai : il a mixé trois chansons, pour voir. Les Beatles les ont aimées. La suite est connue : Sgt. Pepper en 2017, puis tous les autres. Le site a consacré un long article à la place unique de Sgt. Pepper dans l’histoire de la pop.
Précision — Sgt. Pepper n’est pas le tout premier remix de Giles Martin
Dans l’entretien, Giles Martin présente Sgt. Pepper comme le premier album qu’on lui a demandé de remixer. C’est vrai pour la série des éditions spéciales des albums studio, qui commence en mai 2017. Mais ce n’était pas son premier remix des Beatles. Il avait déjà remixé en 2015 la compilation 1, rééditée sous le nom de 1+ avec ses clips restaurés, et il avait préparé en 2016 la nouvelle édition de l’album Live at the Hollywood Bowl, publiée en septembre 2016 pour accompagner le documentaire de Ron Howard sur les années de tournée. Sans oublier Love en 2006, cosigné avec son père, et le travail sonore du jeu vidéo The Beatles: Rock Band en 2009. Le récit de Giles Martin est donc juste dans l’esprit, Sgt. Pepper est bien le premier album studio qu’il a remixé intégralement, mais il compresse une décennie de travaux préparatoires.
La série des éditions spéciales
Giles Martin récite ensuite la liste, un peu en vrac, comme on raconte une carrière : Sgt. Pepper, l’Album blanc, Abbey Road, Let It Be, le travail avec Peter Jackson sur Get Back, puis Revolver, rendu possible par la technologie, et maintenant Rubber Soul. Il fait remarquer avec humour qu’il remonte le temps. Les dates confirment l’ordre de son récit.
| Année | Projet | Nature du travail |
|---|---|---|
| 2006 | Love (Cirque du Soleil) | Recomposition des bandes, avec George Martin |
| 2009 | The Beatles: Rock Band | Production musicale du jeu vidéo |
| 2015 | 1 / 1+ | Remix de la compilation des numéros un |
| 2016 | Live at the Hollywood Bowl | Nouvelle édition de l’album en concert |
| 2017 | Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band | Première édition spéciale d’un album studio |
| 2018 | The Beatles (Album blanc) | Édition spéciale avec les démos d’Esher |
| 2019 | Abbey Road | Édition spéciale du cinquantenaire |
| 2021 | Let It Be et The Beatles: Get Back | Édition spéciale et musique de la série de Peter Jackson |
| 2022 | Revolver | Premier remix rendu possible par la séparation des sources |
| 2023 | Now and Then, 1962-1966 et 1967-1970 | Coproduction de la dernière chanson, remix des compilations rouge et bleue |
| 2025 | Anthology 4 et Anthology Collection | Compilation du quatrième volume, remasterisation des trois premiers |
| 2026 | Rubber Soul: Special Edition | Nouveau mixage stéréo et Dolby Atmos, sessions et démos |
Le site a raconté plusieurs étapes de ce parcours, de l’Album blanc à Abbey Road, en passant par Let It Be et les séances de Get Back, et rappelé, à l’occasion de son trentième anniversaire, ce que l’Anthology de 1995-1996 avait déjà ouvert.
Pourquoi remonter le temps : le verrou du quatre-pistes
La remarque de Giles Martin, quand il dit que la technologie a ouvert la porte de Revolver, résume un problème technique que les fans connaissent bien. Les albums des Beatles enregistrés avant 1968 l’ont été sur des magnétophones à quatre pistes. Pour libérer de la place, les ingénieurs d’Abbey Road regroupaient régulièrement plusieurs pistes en une seule, en mixant par exemple la batterie, la basse et les guitares sur une piste avant d’ajouter les voix. Ce procédé, appelé réduction ou “bouncing”, rendait impossible tout remix ultérieur : une fois la batterie et la guitare fondues ensemble sur une même piste, on ne pouvait plus les séparer.
Sur Sgt. Pepper et l’Album blanc, Giles Martin avait pu contourner le problème en revenant aux bandes de première génération, avant les réductions. Sur Revolver et Rubber Soul, c’était impossible : sur beaucoup de titres, la piste rythmique de base, enregistrée en direct par les quatre musiciens, contenait déjà tout le groupe mélangé. En 2021, interrogé par Rolling Stone, il disait que le logiciel s’améliorait beaucoup, et qu’il cherchait constamment comment aborder Revolver ou Rubber Soul, des albums que beaucoup de gens lui demandaient. Il attendait que la technique soit prête.
Elle l’a été grâce au cinéma. Pour la série documentaire The Beatles: Get Back, diffusée en novembre 2021, l’équipe sonore de Peter Jackson, dirigée par Emile de la Rey au sein de la société néo-zélandaise WingNut Films, a mis au point un système d’apprentissage automatique capable d’isoler les voix et les instruments dans un enregistrement monophonique. On appelle cela la séparation des sources, ou “de-mixing”. Appliqué aux bandes de 1965, cet outil permet de reconstituer, à partir d’une piste où tout le groupe joue ensemble, une piste de batterie, une piste de basse et une piste de guitare distinctes. C’est ce qui a rendu possible le remix de Revolver en 2022, puis celui de Rubber Soul en 2026. Le même outil avait permis, en 2023, de dégager la voix de John Lennon de la cassette de démo de Now and Then.
Remixer n’est pas remastériser : la métaphore de la voiture
Pour les auditeurs de Gold Radio, Giles Martin propose une image qui vaut tous les cours d’ingénierie. Remastériser, dit-il, c’est comme prendre une voiture et la faire briller. Remixer, c’est démonter la voiture : il a les voix, les guitares, la batterie séparées, et il remonte le tout.
La distinction est essentielle, et souvent confondue. Un remastering intervient sur le mixage final, déjà figé : on retravaille l’égalisation, la dynamique, le niveau sonore, on enlève du bruit de fond, mais on ne change pas l’équilibre entre les instruments. C’est ce qu’avait fait EMI en 2009 avec la grande remasterisation du catalogue, publiée le 9 septembre 2009. Un remix, au contraire, revient aux pistes séparées et refait le mélange : on peut déplacer une voix dans l’espace stéréo, remonter une basse, rendre audible un détail enfoui. C’est un geste beaucoup plus interventionniste, et c’est pourquoi il suscite des débats que nous évoquerons plus loin. Le site a expliqué dans son guide du mono et de la stéréo pourquoi les mixages stéréo d’origine des premiers albums, avec la batterie d’un côté et les voix de l’autre, ont toujours frustré une partie des auditeurs.
Rubber Soul, l’album où les Beatles cessent d’être un boys band
“Délibérément un boys band”
Interrogé sur ce qui l’a surpris en écoutant les bandes de Rubber Soul, Giles Martin commence par une précaution : c’est une affaire personnelle, et il risque de rater quelque chose que tout le monde sait déjà. Puis il livre sa lecture de l’album, et elle est plus tranchée qu’on ne l’attendrait. Les Beatles, dit-il, étaient délibérément un boys band, un groupe de pop. Ils portaient les costumes, avaient les sourires, faisaient des signes de la main, et ce n’était pas vraiment ce qu’ils étaient.
L’expression “boys band” fera sursauter les puristes, mais elle est historiquement défendable. Le look des Beatles de 1963, costumes sans col, coupes identiques, révérence synchronisée à la fin des chansons, a été construit par Brian Epstein pour rendre le groupe présentable à la télévision et aux familles. Les quatre musiciens l’ont accepté parce que c’était le prix du succès, mais Lennon en particulier n’a jamais caché qu’il le vivait comme un déguisement. Dans un entretien accordé à Rolling Stone UK en juillet 2026, Giles Martin allait plus loin encore, en décrivant Rubber Soul comme un disque né de la frustration de ne plus vouloir être des petits garçons, et en attribuant surtout à Lennon la volonté de sortir le groupe des stades et des costumes.
Une année de tournées à un rythme absurde
Giles Martin rappelle ensuite le contexte : les Beatles tournaient sans cesse, beaucoup plus qu’un groupe d’aujourd’hui. Il cite un chiffre, quarante concerts en un mois en décembre 1965, juste après l’enregistrement de l’album, à raison de deux concerts par soir. Le chiffre est faux, comme nous le verrons dans l’encadré ci-dessous, mais l’impression générale est juste : entre 1962 et 1965, les Beatles ont mené un rythme de travail qu’aucun groupe ne supporterait aujourd’hui, enchaînant tournées britanniques, tournées mondiales, émissions de radio, tournages de films et enregistrements d’albums, à raison de deux albums et de plusieurs singles par an.
Rubber Soul est d’ailleurs, comme le rappelle l’histoire officielle de l’album, le premier disque que les Beatles ont pu enregistrer sans être interrompus par des concerts, des émissions ou un tournage. Les séances ont eu lieu du 12 octobre au 11 novembre 1965, presque sans interruption, aux studios EMI d’Abbey Road. C’est cette disponibilité nouvelle, autant que la maturité des chansons, qui fait de l’album un tournant. Le site a raconté ailleurs pourquoi l’arrêt des tournées, en août 1966, était devenu inéluctable.
Correctif factuel n° 1 — Pas quarante concerts en décembre 1965, mais dix-huit
Giles Martin affirme qu’en décembre 1965, juste après l’enregistrement de Rubber Soul, les Beatles ont donné une quarantaine de concerts en un mois, à raison de deux par soir. Les registres de tournée disent autre chose. La tournée britannique de décembre 1965, qui sera la dernière du groupe dans son pays, s’est déroulée du 3 au 12 décembre 1965, jour même de la sortie de l’album pour la première date. Elle a compté neuf villes, de Glasgow à Cardiff en passant par Newcastle, Liverpool, Manchester, Sheffield, Birmingham et deux salles londoniennes, avec deux concerts par soir : soit dix-huit concerts en dix jours. La partie du récit de Giles Martin qui concerne les deux concerts quotidiens est donc exacte ; le total est surévalué de plus du double. En réalité, 1965 est une année où les Beatles jouent beaucoup moins sur scène qu’en 1963 ou 1964, précisément parce que le cinéma et le studio prennent plus de place.
L’Amérique de 1965 : les Byrds, Dylan et le refus du rôle
Ce qui a changé les Beatles, selon Giles Martin, c’est l’Amérique. Ils y sont allés, ils ont rencontré les Byrds, ils ont traîné avec les musiciens de la côte Ouest, et ils ont compris qu’ils ne voulaient pas rester un groupe de pop qui ne déchaîne que des cris d’adolescentes. La lecture est juste, et les dates la confirment. Le 15 août 1965, les Beatles jouent au Shea Stadium de New York devant plus de 55 000 spectateurs, un record mondial pour un concert de rock à l’époque, et ne s’entendent pas jouer. Dix jours plus tard, le 24 août, dans une maison louée de Benedict Canyon à Los Angeles, ils passent une journée avec Roger McGuinn et David Crosby, des Byrds, et l’acteur Peter Fonda, au cours de laquelle Lennon, Harrison et Ringo Starr prennent du LSD. Le 27 août, ils rencontrent Elvis Presley chez lui, à Bel Air.
Les Byrds, en 1965, sont la preuve vivante qu’une autre voie existe : leur reprise électrique de Mr. Tambourine Man, de Bob Dylan, a été numéro un en juin, et elle mêle la guitare douze cordes, empruntée à George Harrison, aux textes de Dylan. Les Beatles reconnaissent dans ce son un reflet d’eux-mêmes, transformé. Le site a raconté ce dialogue secret entre les Beatles et les Byrds, qui se poursuivra jusqu’à Revolver, et analysé ce que Dylan avait compris des Beatles dès 1964.
Correctif factuel n° 2 — Les Byrds, oui ; Crosby, Stills and Nash, pas encore
Dans l’élan de la conversation, Giles Martin dit que les Beatles ont rencontré en Amérique les Byrds et “Crosby” et “Nash”, comme s’il s’agissait de groupes distincts. En 1965, Crosby, Stills and Nash n’existe pas. David Crosby est alors membre des Byrds, et c’est à ce titre qu’il passe la journée du 24 août 1965 avec Lennon et Harrison à Benedict Canyon. Stephen Stills joue dans des groupes folk et fondera Buffalo Springfield en 1966. Graham Nash est le chanteur des Hollies, groupe de Manchester, en Angleterre, que les Beatles connaissent depuis le début des années 1960. Le trio Crosby, Stills and Nash ne se forme qu’en 1968, et son premier album paraît en mai 1969. Ce que Giles Martin désigne, c’est donc la scène folk-rock californienne au sens large, dont Crosby est l’un des visages, et non un groupe déjà constitué.
Un monde sans groupes, puis un monde de groupes
Pour faire comprendre ce que Rubber Soul représente, Giles Martin propose un raccourci historique que l’on entend rarement formulé aussi simplement. Quand son père a signé les Beatles, en 1962, il n’y avait pas de groupes, ou presque. Il y avait Cliff Richard and the Shadows, Buddy Holly and the Crickets, Elvis Presley : des chanteurs et leurs groupes d’accompagnement. Et Giles raconte que lorsque George Martin a signé les Beatles, il s’est d’abord demandé lequel serait le Cliff Richard du groupe, John Lennon ou Paul McCartney.
L’anecdote est connue des historiens, et George Martin l’a racontée lui-même. Au moment de l’audition de juin 1962, sa première idée était de mettre en avant un chanteur et de reléguer les autres au rôle d’accompagnateurs, selon le modèle qui dominait alors. Il a hésité entre Lennon et McCartney, avant de comprendre que la force du groupe tenait justement à l’absence de vedette unique, et de les signer comme un ensemble. Giles ajoute, en riant, que George Harrison est évidemment devenu un grand artiste lui aussi, et que les trois étaient là.
Trois ans plus tard, au moment de Rubber Soul, le paysage a complètement changé. Il y a des groupes partout. Giles Martin cite les Who, les Kinks, les Hollies. Les Kinks ont imposé You Really Got Me dès l’été 1964 ; les Hollies ont eu leur premier numéro un britannique avec I’m Alive à l’été 1965 ; les Rolling Stones ont dominé l’année avec Satisfaction. Et les Beatles, qui ont été en Amérique avant les autres, se demandent comment rester devant.
Correctif factuel n° 3 — My Generation date de 1965, pas de 1964
Giles Martin situe la sortie de My Generation, des Who, en 1964. Le single My Generation est sorti au Royaume-Uni le 29 octobre 1965, en pleines séances de Rubber Soul, et il a atteint la deuxième place du classement britannique. L’album du même nom, premier disque des Who, est paru le 3 décembre 1965, exactement le même jour que Rubber Soul. La coïncidence renforce l’argument de Giles Martin plutôt qu’elle ne l’affaiblit : le jour où les Beatles publient l’album qui doit les faire sortir de la pop d’adolescents, le groupe qui incarne la nouvelle génération britannique publie son manifeste. En 1964, les Who s’appelaient encore, quelques mois durant, les High Numbers.
Des sportifs : la compétition comme moteur
De là, Giles Martin tire une observation sur les artistes en général, nourrie, dit-il, par son expérience de producteur : ils sont comme des sportifs. Vraiment comme des sportifs, insiste-t-il : très compétitifs. Les Beatles avaient, selon lui, une sorte d’arsenal, et ils se demandaient comment gagner.
La remarque n’est pas anodine. Elle contredit une image angélique des Beatles, quatre amis portés par l’inspiration, et elle rejoint ce que les historiens ont établi : le groupe a toujours fonctionné à l’émulation, à l’intérieur comme à l’extérieur. À l’intérieur, Lennon et McCartney se répondaient chanson contre chanson ; à l’extérieur, les Beatles écoutaient Dylan, les Byrds, puis bientôt les Beach Boys, et voulaient faire mieux. La rivalité avec Brian Wilson, qui répondra à Rubber Soul par Pet Sounds en 1966, auquel les Beatles répondront à leur tour par Sgt. Pepper, est l’exemple le plus célèbre de cette course. Le site a exploré la manière dont McCartney a tenu le groupe ensemble pendant ces années de concurrence.
Un disque de chanteurs
Ce que Giles Martin a entendu de plus frappant sur les bandes, finalement, ce sont les voix. Rubber Soul, dit-il, est un album où les voix sonnent formidablement bien, avec de très bons enregistrements vocaux, et il se surprend à se dire, seul devant ses enceintes, que c’est magnifique. Dans l’entretien à Rolling Stone UK, il allait dans le même sens : les voix des Beatles se sont approfondies, elles ont mûri pour porter des émotions d’adultes.
C’est une observation de technicien autant que d’auditeur. Sur les mixages stéréo de 1965, les voix étaient souvent isolées d’un côté, la batterie et les instruments de l’autre, ce qui les rendait à la fois nettes et étrangement détachées. Le nouveau mixage les recentre et les fait respirer, ce qui révèle la qualité des harmonies à trois voix de You Won’t See Me, de Nowhere Man ou de If I Needed Someone. Le site a consacré une enquête à Nowhere Man, première chanson des Beatles qui ne parle pas d’amour, dont les harmonies sont l’un des sommets vocaux de l’album.
Se mettre dans la peau de 1965
Giles Martin a une formule pour décrire sa manière de travailler, et il s’excuse presque de la prononcer, craignant de paraître arrogant : quand il écoute les bandes, il est “dedans avec eux”. Seul devant les bandes, il se dit qu’il est en 1965, qu’il comprend ce qu’ils essaient de faire. Plus loin dans l’entretien, il développe : quand il travaille sur Rubber Soul, il travaille avec des jeunes gens de vingt-trois à vingt-cinq ans. C’est ainsi qu’il se sent. Il ne remixe pas des légendes octogénaires ou disparues ; il travaille avec des garçons de l’âge de ses propres enfants, ou presque.
La nuance est importante pour comprendre ses choix de mixage. Giles Martin ne cherche pas à moderniser Rubber Soul pour le faire sonner comme un disque de 2026. Il cherche à faire entendre ce que des musiciens de vingt-cinq ans voulaient faire en 1965, avec les moyens limités d’un quatre-pistes, et que la technique de l’époque ne permettait pas toujours de restituer.
Correctif factuel n° 4 — L’âge des Beatles pendant les séances de Rubber Soul
Pour illustrer sa manière de “travailler avec eux”, Giles Martin cite l’âge des quatre musiciens en 1965 : John Lennon 25 ans, Paul McCartney 24 ans, George Harrison 23 ans, Ringo Starr 25 ans. Deux chiffres sur quatre sont décalés d’un an. Pendant les séances, du 12 octobre au 11 novembre 1965, John Lennon, né le 9 octobre 1940, vient d’avoir 25 ans, trois jours avant la première séance. Ringo Starr, né le 7 juillet 1940, a 25 ans. Paul McCartney, né le 18 juin 1942, a 23 ans. George Harrison, né le 25 février 1943, a 22 ans. L’album le plus “adulte” des Beatles à ce jour a donc été enregistré par un groupe dont le plus jeune membre n’avait pas encore 23 ans, ce qui rend l’observation de Giles Martin encore plus frappante qu’il ne le dit lui-même.
In My Life : le solo du père, le texte des obsèques
La chanson préférée de George Martin
Kirsty Gallacher rappelle que George Martin citait souvent In My Life parmi ses chansons préférées des Beatles. Giles Martin confirme, et il explique pourquoi : c’était sa collaboration la plus évidente avec le groupe. La chanson est l’une des pierres angulaires de Rubber Soul, enregistrée les 18 et 22 octobre 1965, et le solo instrumental du milieu, qui sonne comme un clavecin, est l’œuvre du producteur lui-même. Le site a consacré un article complet à ce solo et à la première version à l’orgue que Giles Martin a retrouvée en préparant le coffret ; nous ne reprendrons ici que ce que l’entretien de Gold Radio apporte de nouveau.
Giles Martin rappelle d’abord que la chanson a été faite très vite, comme souvent chez les Beatles à cette époque, et que la prise 1 a été publiée dans l’Anthology. Il fait référence à In My Life dans Anthology 4, paru en novembre 2025, où cette première prise inachevée a été publiée pour la première fois, avant d’être reprise sur le disque des sessions du coffret de 2026.
Une chanson de vieil homme écrite à vingt-cinq ans
Puis il fait une remarque que l’on a rarement entendue de la bouche d’un professionnel : c’est une chanson étrange, dit-il, parce que John Lennon avait vingt-cinq ans et qu’il écrivait une chanson de vieil homme, sur tous les gens qu’il a connus. La formule est juste. In My Life est une méditation sur le temps, les lieux disparus, les amis morts ou perdus de vue, écrite par un homme qui n’avait pas encore trente ans. Elle est aujourd’hui l’une des chansons les plus souvent choisies pour les obsèques dans le monde anglophone, justement parce qu’elle parle avec la voix de quelqu’un qui a vécu longtemps.
Lennon l’a lui-même décrite, dans son entretien de 1980 avec David Sheff pour Playboy, comme son premier vrai travail majeur. Le texte, dans sa première version, était un inventaire des lieux de son enfance à Liverpool, avant qu’il n’en gomme les noms pour n’en garder que l’émotion. La remarque de Giles Martin rejoint ce que le site a montré dans son enquête sur ce que Lennon reprochait aux albums des Beatles : Rubber Soul est le moment où il cesse d’écrire des chansons d’amour génériques pour parler de lui.
“Si un éléphant pouvait chanter, on essaierait”
Giles Martin rappelle ensuite une habitude des Beatles à cette époque : laisser un trou au milieu de la chanson, et essayer d’y mettre des instruments étranges. Pour illustrer cet état d’esprit, il cite une phrase qu’il attribue à Ringo Starr, prononcée pendant les séances de Rubber Soul à propos du sitar : si un éléphant pouvait chanter, on essaierait. La source exacte de cette formule n’est pas documentée dans les chronologies de référence, et il faut la prendre comme Giles la présente, une boutade rapportée, mais elle dit bien l’esprit du disque. C’est sur Rubber Soul que George Harrison joue pour la première fois du sitar sur un disque des Beatles, dans Norwegian Wood, le 21 octobre 1965, et que George Martin tient l’harmonium sur The Word. Le site a raconté l’histoire de Norwegian Wood à travers sa version inédite et celle de la basse fuzz de Think for Yourself, deux autres expériences sonores du même album.
L’idée baroque pendant que les garçons déjeunaient
Giles Martin raconte ensuite, à sa manière, l’histoire du solo. Les garçons, comme il les appelle, sont partis déjeuner. Son père avait une idée pour cette partie baroque, le solo qui sonne comme un clavecin. Il est allé dans le studio et a essayé de la jouer à l’orgue, d’où la version à l’orgue publiée dans le coffret. Mais deux raisons l’en ont détourné : le son était un peu trop “église”, et la partie était très difficile à jouer, parce que George Martin écrivait d’abord sa musique sur une partition avant de la jouer. Alors il a ralenti la bande de moitié, et il a joué la partie au piano, pour pouvoir la jouer avec précision. Une fois la bande remise à vitesse normale, le piano sonnait comme un clavecin. Les Beatles sont revenus, il leur a fait écouter, un peu nerveux, parce qu’il est étrange, dit Giles, d’envahir le disque de quelqu’un d’autre. Et ils ont adoré.
Correctif factuel n° 5 — Deux récits de Giles Martin qui ne disent pas la même chose
Dans l’entretien de Gold Radio, Giles Martin affirme qu’il ne pense pas que son père ait su, en enregistrant le piano à mi-vitesse, que le résultat sonnerait comme un clavecin. Or, dans l’extrait du podcast Tape Notes publié quelques jours plus tôt, le 28 septembre 2026, il disait exactement l’inverse : que son père savait qu’un piano joué à double vitesse sonne un peu comme un clavecin, et qu’il recherchait sans doute ce son. La seconde version est la plus vraisemblable. George Martin avait déjà utilisé le procédé du piano à mi-vitesse sur Misery en février 1963 et sur le solo de A Hard Day’s Night en avril 1964 ; il connaissait donc parfaitement l’effet produit sur le timbre. Il a lui-même raconté, dans The Beatles Anthology, qu’il avait fait le solo avec un piano à mi-vitesse, puis l’avait accéléré, et que Lennon l’avait aimé, sans présenter le timbre de clavecin comme une surprise. Quant à l’anecdote du déjeuner, les registres de séance situent l’enregistrement du solo de piano lors d’une courte séance distincte, le matin du 22 octobre 1965, de 10 h 30 à 11 h 30. Il est possible que l’essai à l’orgue ait eu lieu pendant une pause du groupe et que les deux épisodes se soient fondus dans la mémoire familiale. Il faut donc lire le récit de Gold Radio comme une version affectueuse et simplifiée, et non comme un compte rendu précis.
Le texte lu aux obsèques
Puis vient la confidence. Giles Martin raconte que son père, lorsqu’il est mort à l’âge de quatre-vingt-dix ans après une vie extraordinaire, avait demandé que l’on lise le texte de In My Life à ses funérailles. Et c’est lui, Giles, qui l’a lu. Kirsty Gallacher le remarque à voix haute : c’est très émouvant. Giles ne commente pas davantage.
On mesure ce que ce choix signifie. Parmi les centaines de chansons qu’il a produites, pour les Beatles et pour des dizaines d’autres artistes, de Cilla Black à America, de Jeff Beck à Elton John, George Martin a choisi pour ses adieux une chanson dont il n’a écrit ni les paroles ni la mélodie, mais dont il a écrit le cœur instrumental. Une chanson sur les gens que l’on a aimés et qui sont partis, écrite par un homme mort en 1980, que le producteur aura survécu trente-six ans. En 1998 déjà, il avait donné le titre In My Life à son dernier album de producteur, un disque de reprises des Beatles où l’acteur Sean Connery disait le texte de la chanson. Le site a retracé la carrière de George Martin avec et sans les Beatles et lui a consacré un hommage au moment de sa disparition.
Le fils qui lit le texte aux obsèques du père, puis qui retrouve dix ans plus tard sur les bandes le premier essai du père pour cette même chanson, et qui le publie dans un coffret : il y a dans cette boucle quelque chose que Giles Martin ne formule jamais, mais que son entretien laisse entendre.
Les chansons préférées d’un remixeur
“On passe par des phases”
Kirsty Gallacher pose la question que tout le monde pose : a-t-il une chanson préférée des Beatles ? Giles Martin refuse de choisir, avec une réponse qui ressemble à un aveu professionnel : on passe par des phases. Chaque album qu’il remixe devient pour un temps son album, et chaque chanson sur laquelle il travaille longuement devient pour un temps sa chanson.
Il cite tout de même quelques titres. Pendant qu’il travaillait sur Revolver, il aimait For No One, qu’il qualifie de chanson magnifique et déchirante. La ballade de McCartney, enregistrée en mai 1966, est l’une des plus tristes du répertoire des Beatles, portée par un clavicorde et un solo de cor d’harmonie joué par Alan Civil. Pour Rubber Soul, il revient à In My Life. Il cite A Day in the Life, de Sgt. Pepper, et la seconde face d’Abbey Road, le long medley qui clôt la carrière studio du groupe. Il conclut que ces chansons sont tellement ancrées en lui qu’il est impossible d’en préférer une.
Shepherd’s Bush, une nuit, un chauffeur et I’ll Follow the Sun
L’anecdote la plus charmante de l’entretien vient ensuite. Giles Martin raconte qu’il rentrait un soir d’un restaurant avec sa compagne, en VTC, après une bouteille de vin. Il n’a pas l’habitude, précise-t-il, d’imposer sa musique dans une voiture. Mais sa compagne lui demande ce qu’il a fait de sa journée. Il répond qu’il a mixé une chanson des Beatles, I’ll Follow the Sun, une chanson ancienne du groupe, et qu’il avait oublié à quel point elle était bonne. Il la fait écouter. La voiture tourne dans le quartier de Shepherd’s Bush, à l’ouest de Londres. Et le chauffeur se retourne pour lui demander ce qu’est cette musique. Giles répond que ce sont les Beatles. Le chauffeur demande s’il en existe d’autres. Giles répond que oui, et le chauffeur demande si c’est sur YouTube.
L’histoire fait rire Kirsty Gallacher, mais elle contient deux informations. La première est son sens : il existe encore, en 2026, des adultes qui n’ont jamais vraiment écouté les Beatles et qui les découvrent par hasard. La seconde est un indice que les fans ne manqueront pas de relever. I’ll Follow the Sun est une chanson de McCartney, écrite vers 1959 ou 1960 dans la maison familiale de Forthlin Road et enregistrée le 18 octobre 1964 pour l’album Beatles for Sale. Elle ne figure ni sur Rubber Soul, ni sur la compilation rouge remixée en 2023. Si Giles Martin la mixait récemment, c’était donc pour un autre projet. Il ne dit pas lequel. Les hypothèses sont ouvertes : un futur travail sur les premiers albums, la bande-son des films de Sam Mendes, un autre projet d’archives. Rien, dans l’entretien, ne permet de trancher, et il serait imprudent d’en conclure qu’une édition spéciale de Beatles for Sale est en préparation. Mais l’indice est là.
Une musique qui “colle”
De l’anecdote, Giles Martin tire une observation qui revient souvent dans ses entretiens : les Beatles sont “collants”. Les gens les entendent et se disent qu’ils aiment cela, sans savoir que c’est les Beatles. Le mot anglais, sticky, est un terme de marketing qui désigne un contenu dont on ne se détache pas. Appliqué aux Beatles, il désigne ce que les musicologues décrivent avec d’autres mots : des mélodies qui s’installent dans la mémoire dès la première écoute, des structures courtes, une économie de moyens. Kirsty Gallacher renchérit en rappelant que les Beatles font partie des groupes les plus diffusés sur Gold Radio.
Grandir sans les Beatles dans la maison de George Martin
Né le même jour que John Lennon
Kirsty Gallacher demande ensuite ce que c’était que de grandir avec les Beatles. La réponse de Giles Martin est la plus inattendue de l’entretien : il n’a pas vraiment grandi avec eux. Il est né en octobre 1969, précise-t-il, le même jour que John Lennon. Giles Martin est né le 9 octobre 1969, jour des vingt-neuf ans de Lennon, quelques jours après la sortie d’Abbey Road et quelques semaines après que Lennon a annoncé en privé aux autres qu’il quittait le groupe. Il ajoute que Lennon a dit à son père, à propos de sa naissance, une phrase un peu grossière qu’il ne répète pas à l’antenne. On n’en saura pas plus, et c’est sans doute mieux ainsi.
La séparation comme un divorce
Il explique ensuite le climat de son enfance. La séparation des Beatles et ses suites, dit-il, ressemblaient à un divorce, où l’on ne parle pas de son mariage. On ne voit pas tout de suite les bons côtés. Pour son père, les Beatles étaient quelque chose qu’il avait fait dix ans plus tôt ; il faisait autre chose. Ce n’était pas, insiste-t-il, quelque chose d’important dans leur vie de famille.
Il faut se représenter ce que cela signifie. Dans les années 1970, George Martin a fondé son propre studio, AIR, d’abord à Londres puis sur l’île de Montserrat, dans les Caraïbes. Il produit America, Jeff Beck, Cheap Trick, Ultravox, et il retrouve McCartney pour Live and Let Die en 1973 puis pour Tug of War en 1982. La séparation des Beatles a été longue, procédurière, douloureuse. Le site a raconté l’étonnante relation entre Lennon et George Martin après 1970, faite de reproches et de réconciliations. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que le producteur n’ait pas fait de son passé un sujet de conversation à table.
Un seul album des Beatles à la maison
Le détail le plus étonnant vient ensuite. Dans la maison de George Martin, raconte Giles, il n’y avait qu’un seul album des Beatles. Il ne dit pas lequel. Et lui-même n’a entendu l’Album blanc qu’à dix-huit ou dix-neuf ans, c’est-à-dire vers 1987 ou 1988, l’année où le catalogue des Beatles paraissait pour la première fois en CD. Il précise qu’il n’aurait jamais imaginé travailler un jour sur la musique des Beatles.
On sait par ailleurs, et Giles Martin l’a raconté dans d’autres entretiens, que son père a commencé à perdre l’audition au milieu des années 1970, et qu’adolescent, il est devenu en quelque sorte ses oreilles, l’aidant à dissimuler son handicap en studio. C’est par cette porte, celle du métier et non celle de la mythologie, qu’il est entré dans la musique. Il a ensuite fait ses propres armes de producteur, de compositeur et d’arrangeur, loin des Beatles, avant que Love ne le ramène vers les bandes de son père.
Une carrière hors des Beatles, et une seule question
Giles Martin insiste sur ce point avec une pointe d’ironie : quoi qu’il fasse, cela ne change rien. Il énumère : il est responsable du son pour une entreprise d’enceintes, il a fait le film Rocketman, il a fait beaucoup d’autres choses, il a signé Kula Shaker, il a mixé les Rolling Stones et les Beach Boys. Et pourtant, dit-il en riant, les gens lui demandent toujours la même chose : quand sort le prochain Beatles ?
Les faits confirment cette énumération dans ses grandes lignes. Depuis 2014, il occupe le poste de responsable de l’expérience sonore chez le fabricant d’enceintes Sonos. Depuis la fin de 2018, il est aussi responsable de l’audio chez Universal Music Group, qui distribue désormais le catalogue des Beatles. Il a été le producteur musical exécutif de Rocketman, le film de Dexter Fletcher sur Elton John sorti en 2019, et il cite plus loin dans l’entretien son travail sur le film consacré à Amy Winehouse, Back to Black, sorti en 2024. Le groupe Kula Shaker, l’un des visages de la vague britannique de 1996 et 1997, fait partie des formations qu’il dit avoir signées au début de sa carrière. Le site a analysé la place de ces groupes dans l’héritage des Beatles dans la Britpop.
La conclusion de Giles Martin est sans amertume. Il y a les Beatles, dit-il, et puis il y a le reste. Il aime énormément de musique, il écoute Gold Radio, il s’intéresse à tout, mais les Beatles sont une chose à part. Il parle d’une vague énorme. On comprend qu’il a cessé de lutter contre elle.
Pourquoi les Beatles ne vieillissent pas
“La musique ne vieillit pas, c’est nous qui vieillissons autour d’elle”
Kirsty Gallacher évoque la résurgence de la musique des années 1960 et 1970 chez les jeunes : les Beatles, les Rolling Stones, les Beach Boys, Blondie, David Bowie peuplent les listes de lecture de ses propres enfants. Giles Martin y voit l’effet du streaming, mais il commence par une phrase qui pourrait servir d’épigraphe à tout son travail : la musique ne vieillit pas, ce sont les gens qui vieillissent autour d’elle.
Il s’excuse au passage auprès des plus jeunes, en affirmant, avec un sourire, que la meilleure musique jamais faite date de cette époque. Puis il revient à son idée centrale. Quand il travaille sur Rubber Soul, il travaille avec des jeunes gens de vingt-trois à vingt-cinq ans, et c’est ce qu’il ressent. La musique conserve l’âge de ceux qui l’ont faite, quel que soit l’âge de ceux qui l’écoutent.
Le streaming aplatit les époques
Le deuxième argument est plus sociologique. Avec le streaming, explique Giles Martin, la musique devient encore plus intemporelle, parce que les époques disparaissent. Ses enfants écoutent les Arctic Monkeys, qui sont pour eux un vieux groupe, et Fleetwood Mac, et il doit leur expliquer que ce n’est pas la même époque, que Fleetwood Mac et Blur ne sont pas contemporains. Pour eux, tout se vaut et tout est présent ; seule compte la musique. Il trouve cela formidable, parce que cela ramène tout à la musique elle-même et au plaisir.
L’observation rejoint ce que montrent les chiffres. Les Beatles comptent aujourd’hui parmi les artistes les plus écoutés sur les plateformes, avec des milliards d’écoutes cumulées, et une part importante de ce public est née après l’an 2000. Pour ces auditeurs, Here Comes the Sun n’est pas une chanson de 1969, c’est une chanson qui passe dans la même liste qu’un titre sorti la semaine dernière. Le remix de Giles Martin, en rendant le son des Beatles plus proche des standards d’écoute actuels, au casque et sur téléphone, participe de ce mouvement.
Le t-shirt des Beatles, signe de cool
Dernier indice, plus léger : Apple Corps, raconte Giles Martin, lui envoie des t-shirts des Beatles, qu’il distribue à ses enfants. Et s’ils les portent, c’est parce que les Beatles sont toujours cool : c’est toujours bien vu de porter un t-shirt des Beatles. Kirsty Gallacher approuve. Le détail fait sourire, mais il dit quelque chose de la place des Beatles dans la culture jeune de 2026 : ils ne sont pas seulement respectés, ils sont portés.
Les quatre films de Sam Mendes : ce que Giles Martin a laissé entendre
Ce qui est officiel
La dernière partie de l’entretien porte sur le projet qui occupe tous les fans : les quatre films de Sam Mendes, un par Beatle, produits par Sony Pictures avec l’accord d’Apple Corps. C’est la première fois que les Beatles accordent l’intégralité de leurs droits sur leur histoire et leur musique pour des films de fiction. Le projet a été présenté au salon CinemaCon de Las Vegas en mars 2025, avec ses quatre têtes d’affiche : Paul Mescal dans le rôle de Paul McCartney, Harris Dickinson dans celui de John Lennon, Joseph Quinn dans celui de George Harrison et Barry Keoghan dans celui de Ringo Starr. Les quatre films doivent sortir au cinéma en avril 2028, la date américaine annoncée étant le 7 avril 2028. Sam Mendes a parlé de la première expérience de cinéma à regarder d’une traite. Le site a détaillé ce que dit l’accord entre Sony et Netflix et pourquoi la France devra attendre.
Le rôle de George Martin a été confié à l’acteur britannique Harry Lloyd. L’information avait été confirmée à l’automne 2025 par Giles Martin lui-même, sur l’antenne de Virgin Radio, dans l’émission de Ryan Tubridy, où il avait qualifié l’acteur de formidable et d’engagé.
“Je travaille sur les films tous les jours”
Interrogé par Kirsty Gallacher, qui avoue trouver l’attente jusqu’en 2028 douloureuse, Giles Martin commence par dire qu’il ne peut pas vraiment parler des films. Puis il lâche : il travaille sur les films tous les jours. Il précise aussitôt que ce n’est pas une exclusivité, que les gens le savent. L’animatrice répond avec humour qu’elle, en tout cas, le sait désormais.
Il ne dit rien de la nature exacte de son travail, mais on peut la deviner. Pour un film sur les Beatles, la musique pose des problèmes considérables : faut-il utiliser les enregistrements originaux, les faire rejouer par les acteurs, mélanger les deux ? Comment faire entendre un groupe dans une salle de Hambourg en 1960 ou dans un stade en 1965 ? Qui d’autre que celui qui connaît le mieux les bandes multipistes pour fabriquer ces sons ? L’anecdote d’I’ll Follow the Sun, mixée récemment alors qu’elle n’appartient à aucun projet de réédition annoncé, prend dans cette perspective un relief particulier, même si rien ne permet de l’affirmer.
“Rien de comparable à ce que j’ai déjà fait”
La seule chose qu’il accepte de dire, c’est une comparaison. Il a fait Rocketman, il a fait le film sur Amy Winehouse, et ce projet ne ressemble à rien de ce qu’il a fait auparavant. Kirsty Gallacher lui demande pourquoi. Il répond : l’échelle, le niveau de détail, la quantité de travail. Ce sera extraordinaire, dit-il, et il pense vraiment que les films créeront, à leur sortie en 2028, une nouvelle vague de Beatlemania. Il ajoute que c’est un projet amusant, étrange pour lui, mais amusant.
Le mot étrange se comprend sans peine. Giles Martin va entendre, sur grand écran, un acteur incarner son père dans les studios où il a lui-même grandi, aux côtés de quatre acteurs incarnant les hommes dont il remixe la musique. Kirsty Gallacher lui demande si Harry Lloyd sera un bon George Martin. Il répond qu’il est très bon, puis se reprend : on lui a demandé de ne pas parler du film. Il conclut que tous les acteurs sont très bons, et promet de revenir sur Gold Radio à la sortie. L’entretien s’arrête là, sur un rendez-vous.
Rubber Soul: Special Edition, le guide rapide du coffret
Sept formats, un mixage
Rubber Soul: Special Edition est paru le vendredi 2 octobre 2026 chez Apple Records, distribué par Universal Music. Il a été annoncé le 29 juillet 2026, après un compte à rebours énigmatique sur le site officiel des Beatles qui jouait sur le titre Wait, l’une des chansons de l’album. Tous les formats partagent le nouveau mixage stéréo de Giles Martin et Sam Okell, réalisé à partir des bandes quatre-pistes originales avec l’aide de la technologie de séparation des sources de WingNut Films.
- Super Deluxe, 68 titres : coffret de quatre CD ou cinq vinyles et un 45 tours, avec un livre relié de 88 pages contenant une introduction inédite de Paul McCartney et un avant-propos composé à partir des propres mots de John Lennon. Disque 1 : le nouveau mixage stéréo ; disque 2 : 28 titres de sessions, démos et le single ; disque 3 : le mixage mono original ; disque 4 : l’album américain de Capitol.
- Deluxe, 30 titres : double CD ou double vinyle gravé à mi-vitesse, avec le nouveau mixage et une sélection de seize titres tirés des sessions, des démos et du single.
- Standard, 14 titres : CD simple ou vinyle gravé à mi-vitesse.
- Blu-ray : le mixage en Dolby Atmos et en haute résolution, avec les mixages de 2023 de Day Tripper et We Can Work It Out et quatre vidéos promotionnelles d’époque.
- Édition exclusive : un disque zootrope en édition limitée, vendu uniquement par la boutique officielle des Beatles.
Le site a publié, à la sortie de l’annonce, un premier article sur l’édition spéciale, puis un guide détaillé du disque des sessions, plage par plage, qui distingue les véritables inédits de ce qui circulait déjà.
Les inédits en trois mots
Le disque des sessions réunit des pistes instrumentales de base, des prises alternatives et des démos. Parmi elles, trois documents se détachent. La démo de travail de Day Tripper, enregistrée à Kenwood, la maison de Lennon, où l’on entend Lennon et McCartney chercher la chanson en riant. La première prise de Michelle, premier extrait dévoilé le 29 juillet. Et Little Girl, une esquisse de chanson de John Lennon dont personne n’avait jamais entendu parler, reconstituée par Giles Martin à partir de quatre fragments. Interrogé par le magazine Mojo, il l’a décrite comme une chanson pop que l’on pourrait imaginer sur Double Fantasy, l’album de 1980, une fois que Lennon aurait bouclé la boucle. Le refrain reprend des mots qu’on retrouve sur une carte postale envoyée par Lennon en 1965 à son biographe Hunter Davies. Le site a raconté les séances de Double Fantasy, ce qui permet de mesurer la portée de la comparaison.
Voici la première prise de Michelle, publiée en avant-première :
Le Rubber Soul américain
Le quatrième disque du coffret restitue un objet que les auditeurs européens connaissent mal : le Rubber Soul publié par Capitol aux États-Unis le 6 décembre 1965. Il ne compte que douze titres. Capitol en avait retiré Drive My Car, Nowhere Man, What Goes On et If I Needed Someone, et ajouté deux chansons de l’album Help!, I’ve Just Seen a Face en ouverture et It’s Only Love. Le résultat est un disque plus acoustique, presque folk, qui a profondément marqué l’Amérique, et notamment Brian Wilson, qui y a entendu une invitation à faire un album cohérent : ce sera Pet Sounds. Le site a raconté dans son portrait de Dave Dexter Jr., l’homme qui refaisait les albums des Beatles pour Capitol, comment ces montages américains ont été conçus.
Quel format choisir
Pour un auditeur qui veut simplement redécouvrir l’album, l’édition standard suffit : le nouveau mixage est sur tous les formats. Pour l’amateur de studio, c’est le disque des sessions qui compte, présent en version complète dans le coffret Super Deluxe et en sélection dans l’édition Deluxe. Pour l’audiophile équipé, le Blu-ray en Dolby Atmos est la seule manière d’entendre le mixage immersif sur support physique. Et pour le collectionneur, le coffret Super Deluxe est le seul à contenir à la fois le mono original et l’album américain, deux versions historiques qui permettent de comparer, sur un même support, trois états du même disque.
Voici la bande-annonce officielle des éditions spéciales, publiée par les Beatles :
Ce que l’entretien ne dit pas
Le débat des puristes
L’entretien de Gold Radio est un moment de bienveillance, et ce n’est pas le lieu des controverses. Il faut pourtant rappeler que le travail de Giles Martin ne fait pas l’unanimité. Une partie des collectionneurs considère que les albums des Beatles jusqu’en 1968 ont été pensés pour le mono, que les mixages stéréo d’origine sont des curiosités et que les remix modernes sont des réinterprétations, pas des restaurations. Certains reprochent aux nouveaux mixages une compression dynamique trop forte, d’autres une basse trop présente, d’autres encore une spatialisation qui rapproche le son des Beatles d’une production contemporaine.
Giles Martin a toujours répondu à ces critiques de la même manière : le mono original reste disponible, et il figure d’ailleurs dans le coffret de Rubber Soul ; son remix ne remplace rien, il s’ajoute. La présence, sur un même coffret, du nouveau mixage, du mono de 1965 et de l’album américain de Capitol est en ce sens une réponse aux puristes : chacun peut comparer et choisir.
La mémoire filiale
L’autre limite de l’entretien tient à la position même de Giles Martin. Il est le meilleur connaisseur vivant des bandes des Beatles, mais il est aussi le fils de leur producteur. Quand il raconte comment son père a fait le solo de In My Life, comment il a signé le groupe ou ce que Lennon lui a dit à la naissance de son fils, il rapporte des récits familiaux, transmis par la parole, embellis par l’affection. Nous l’avons vu avec l’anecdote du déjeuner et avec la question du clavecin : le même homme peut raconter la même histoire de deux manières différentes à quelques jours d’intervalle. Cela ne retire rien à la valeur de son témoignage, mais cela impose de le croiser avec les registres de séance, les témoignages d’époque et les travaux des historiens, de Mark Lewisohn à Ian MacDonald.
Ce que Paul et Ringo pensent vraiment
Enfin, l’entretien ne dit rien de précis sur les remarques que Paul McCartney et Ringo Starr ont faites sur ce remix de Rubber Soul. Giles Martin parle d’un processus fluide et d’une relation de confiance, mais il ne donne aucun exemple concret de ce que les deux musiciens ont demandé de changer cette fois-ci. Le livre du coffret, avec l’introduction de McCartney, apportera peut-être des éléments. En attendant, on retiendra la phrase rapportée par Giles, qui dit l’essentiel de la relation : nous avons tous de la chance.
Pour aller plus loin : quatre vidéos
Outre l’entretien de Gold Radio, trois vidéos permettent de prolonger la lecture. La bande-annonce officielle et la première prise de Michelle sont intégrées plus haut dans cet article. La troisième est l’extrait du podcast Tape Notes dans lequel Giles Martin fait entendre le solo d’orgue abandonné de In My Life et rejoue au piano, à mi-vitesse, la partie de son père. C’est le complément idéal de la partie de l’entretien consacrée à cette chanson :
Repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| 3 janvier 1926 | Naissance de George Martin à Highbury, Londres |
| 6 juin 1962 | Première séance des Beatles à Abbey Road ; George Martin hésite sur le chanteur à mettre en avant |
| 15 août 1965 | Concert du Shea Stadium à New York, plus de 55 000 spectateurs |
| 24 août 1965 | Journée à Benedict Canyon avec Roger McGuinn et David Crosby, des Byrds, et Peter Fonda |
| 27 août 1965 | Rencontre avec Elvis Presley à Bel Air |
| 12 octobre 1965 | Début des séances de Rubber Soul aux studios EMI d’Abbey Road |
| 18 octobre 1965 | Enregistrement de la base de In My Life |
| 21 octobre 1965 | Norwegian Wood : George Harrison joue du sitar sur un disque des Beatles pour la première fois |
| 22 octobre 1965 | George Martin enregistre le solo de piano à mi-vitesse de In My Life |
| 29 octobre 1965 | Sortie du single My Generation des Who au Royaume-Uni |
| 11 novembre 1965 | Fin des séances de Rubber Soul |
| 3 décembre 1965 | Sortie de Rubber Soul et de l’album My Generation au Royaume-Uni ; premier concert de la dernière tournée britannique des Beatles, à Glasgow |
| 6 décembre 1965 | Sortie du Rubber Soul américain de Capitol, à douze titres |
| 12 décembre 1965 | Dernier concert de la tournée, à Cardiff : dix-huit concerts en dix jours |
| 9 octobre 1969 | Naissance de Giles Martin, le jour des 29 ans de John Lennon |
| 1998 | Dernier album produit par George Martin, intitulé In My Life |
| 30 juin 2006 | Première de Love, spectacle du Cirque du Soleil au Mirage de Las Vegas |
| Février 2008 | L’album Love remporte deux Grammy Awards |
| 2014 | Giles Martin devient responsable de l’expérience sonore chez Sonos |
| 2015 | Remix de la compilation 1, rééditée sous le nom de 1+ |
| 8 mars 2016 | Mort de George Martin, à 90 ans ; son fils lit le texte de In My Life à ses obsèques |
| Mai 2017 | Sgt. Pepper, première édition spéciale d’un album studio remixé par Giles Martin |
| Fin 2018 | Giles Martin devient responsable de l’audio chez Universal Music Group |
| 2019 | Rocketman, dont il est le producteur musical exécutif ; édition spéciale d’Abbey Road |
| Juillet 2021 | Giles Martin explique attendre que la technologie soit prête pour Revolver et Rubber Soul |
| Novembre 2021 | The Beatles: Get Back, de Peter Jackson ; naissance de la technologie de séparation des sources |
| 28 octobre 2022 | Revolver: Special Edition |
| Novembre 2023 | Now and Then, puis les compilations rouge et bleue remixées |
| 7 juillet 2024 | Dernière représentation de Love à Las Vegas, après dix-huit ans |
| Mars 2025 | Présentation des quatre films de Sam Mendes et de leurs têtes d’affiche au CinemaCon |
| Automne 2025 | Giles Martin confirme que Harry Lloyd jouera George Martin |
| 21 novembre 2025 | Anthology 4 et Anthology Collection ; publication de la prise 1 de In My Life |
| 29 juillet 2026 | Annonce de Rubber Soul: Special Edition et publication de Michelle (prise 1) |
| 28 septembre 2026 | Le podcast Tape Notes publie l’extrait sur le solo d’orgue de In My Life |
| 2 octobre 2026 | Sortie de Rubber Soul: Special Edition ; entretien de Giles Martin sur Gold Radio |
| Avril 2028 | Sortie prévue des quatre films de Sam Mendes |
Questions fréquentes
Qui est Giles Martin ?
Giles Martin est un producteur, compositeur et arrangeur britannique né le 9 octobre 1969, fils de George Martin, le producteur des Beatles. Depuis le milieu des années 2010, il est le principal responsable des nouveaux mixages du catalogue des Beatles, de Sgt. Pepper en 2017 à Rubber Soul en 2026.
Qui décide des albums des Beatles que Giles Martin remixe ?
Selon Giles Martin lui-même, ce sont les Beatles survivants, Paul McCartney et Ringo Starr, avec Apple Corps, qui lui demandent de travailler sur tel ou tel album. Il fait écouter ses mixages au groupe, qui lui renvoie ses remarques avant la sortie.
Que lui a dit Paul McCartney ?
Selon le récit de Giles Martin sur Gold Radio, Paul McCartney lui a dit que les Beatles avaient eu beaucoup de chance d’avoir son père, et qu’ils avaient beaucoup de chance de l’avoir lui. Giles lui a répondu que la chance était la sienne, et McCartney a conclu que tout le monde avait de la chance.
Quelle est la différence entre un remix et un remastering ?
Un remastering retravaille le mixage final existant, sans changer l’équilibre entre les instruments. Un remix revient aux pistes séparées et refait le mélange. Giles Martin compare le premier au fait de faire briller une voiture, et le second au fait de la démonter pour la remonter.
Pourquoi Rubber Soul n’avait-il pas été remixé plus tôt ?
Parce qu’il a été enregistré sur un magnétophone à quatre pistes, et que plusieurs instruments étaient souvent fondus sur une même piste. Il a fallu attendre la technologie de séparation des sources développée pour le documentaire Get Back de Peter Jackson pour pouvoir les dissocier.
Quand est sorti Rubber Soul: Special Edition ?
Le vendredi 2 octobre 2026, chez Apple Records, en sept formats, dont un coffret Super Deluxe de 68 titres en quatre CD ou cinq vinyles.
Quelle est la chanson préférée de Giles Martin ?
Il refuse de choisir, expliquant qu’il passe par des phases selon l’album sur lequel il travaille. Il cite For No One, In My Life, A Day in the Life et la seconde face d’Abbey Road.
Giles Martin a-t-il grandi en écoutant les Beatles ?
Non. Il raconte qu’il n’y avait qu’un seul album des Beatles chez ses parents, que la séparation du groupe était vécue comme un divorce dont on ne parlait pas, et qu’il n’a découvert l’Album blanc que vers dix-huit ou dix-neuf ans.
Giles Martin travaille-t-il sur les films de Sam Mendes ?
Oui. Il a déclaré sur Gold Radio y travailler tous les jours, sans pouvoir en dire davantage. Il estime que les films provoqueront une nouvelle Beatlemania à leur sortie, prévue en avril 2028.
Qui joue George Martin dans les films sur les Beatles ?
L’acteur britannique Harry Lloyd. Giles Martin l’a confirmé à l’automne 2025 et le décrit comme très bon.
Que s’est-il passé aux obsèques de George Martin ?
Selon Giles Martin, son père avait demandé que l’on lise le texte de In My Life à ses funérailles, et c’est lui qui l’a lu.
Les Beatles ont-ils vraiment donné quarante concerts en décembre 1965 ?
Non. Leur dernière tournée britannique, du 3 au 12 décembre 1965, comptait neuf villes et deux concerts par soir, soit dix-huit concerts.
Quelle chanson Giles Martin a-t-il fait écouter à un chauffeur londonien ?
I’ll Follow the Sun, une chanson de Paul McCartney parue en 1964 sur Beatles for Sale. Le chauffeur, qui ne la connaissait pas, a demandé s’il existait d’autres chansons du même groupe.
Glossaire
Apple Corps : société fondée par les Beatles en 1968, qui gère aujourd’hui leurs droits, leur image et leur catalogue, et dont les actionnaires sont Paul McCartney, Ringo Starr et les ayants droit de John Lennon et de George Harrison.
Dolby Atmos : format audio immersif qui place les sons dans un espace en trois dimensions, au-dessus et autour de l’auditeur, et non plus seulement à gauche et à droite.
Édition spéciale : nom donné à la série de rééditions des albums des Beatles depuis 2017, associant un nouveau mixage, des prises inédites, des démos et un livre.
Magnétophone quatre pistes : appareil permettant d’enregistrer quatre pistes séparées sur une même bande ; standard des séances des Beatles de la fin de 1963 au milieu de 1968.
Mi-vitesse : technique consistant à ralentir la bande de moitié pendant l’enregistrement ; à la relecture, le son est une octave plus haut et deux fois plus rapide.
Remastering : retraitement du mixage final existant, sur le plan de l’égalisation, de la dynamique et du niveau, sans modifier l’équilibre entre les instruments.
Remix : nouveau mélange réalisé à partir des pistes séparées d’un enregistrement.
Réduction (bouncing) : regroupement de plusieurs pistes sur une seule pour libérer de la place sur la bande, au prix de l’impossibilité de les séparer ensuite.
Séparation des sources (de-mixing) : technologie fondée sur l’apprentissage automatique qui permet d’isoler les voix et les instruments mélangés sur une même piste ; développée par l’équipe d’Emile de la Rey chez WingNut Films pour Get Back.
Boys band : groupe vocal de jeunes hommes dont l’image et le répertoire sont conçus pour un public adolescent ; Giles Martin applique l’expression, par provocation, aux Beatles de 1963-1964.
Sources et références
Source principale : entretien de Giles Martin avec Kirsty Gallacher, Gold Radio, publié sur YouTube à l’occasion de la sortie de Rubber Soul: Special Edition, octobre 2026.
Entretiens de Giles Martin : Rolling Stone UK, entretien sur Rubber Soul: Special Edition, 29 juillet 2026 ; Mojo, sur Little Girl, été 2026 ; Tape Notes, extrait sur le solo d’orgue de In My Life, 28 septembre 2026 ; Exclaim!, 28 septembre 2026 ; Rolling Stone, juillet 2021, sur la technologie de séparation des sources ; Virgin Radio UK, émission de Ryan Tubridy, automne 2025, sur Harry Lloyd.
Annonces officielles : communiqué d’Apple Corps et d’Universal Music, site officiel des Beatles, 29 juillet 2026 ; Variety et Billboard, détails des formats, 29 juillet 2026.
Films de Sam Mendes : Variety et The Hollywood Reporter, annonce de la distribution au CinemaCon, mars 2025 ; Rolling Stone, sur le choix de Harry Lloyd.
Ouvrages : George Martin avec Jeremy Hornsby, All You Need Is Ears (1979) ; Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now (1997) ; Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Walter Everett, The Beatles as Musicians: Revolver through the Anthology ; The Beatles, The Beatles Anthology (2000).
Disques cités : Rubber Soul: Special Edition, coffret quatre CD ; Love (2006) ; Revolver: Special Edition (2022) ; Anthology 4 (2025) ; Beatles for Sale (1964), pour I’ll Follow the Sun.
Références historiques : registres de séance d’Abbey Road repris par The Beatles Bible et The Paul McCartney Project ; Wikipédia en anglais, articles Rubber Soul, Rubber Soul: Special Edition, In My Life, Giles Martin, Revolver: Special Edition, Love (Cirque du Soleil) ; Official Charts Company.
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