Cela faisait dix ans que Paul McCartney n’avait plus vraiment affronté l’Amérique sur une scène. Dix ans depuis les derniers concerts des Beatles, les cris plus forts que les amplis, la fin d’un monde avalé par sa propre mythologie. Le 3 mai 1976, à Fort Worth, il revient pourtant là où tout avait basculé, mais il ne revient pas seul, ni en survivant poli d’un miracle disparu. Il revient avec Wings, ce groupe longtemps moqué, souvent réduit à une fantaisie conjugale, parfois regardé comme une note de bas de page dans l’histoire du plus grand groupe du monde. Sauf qu’en 1976, Paul McCartney n’a plus grand-chose à prouver sur disque : Band on the Run, Venus and Mars et At the Speed of Sound ont transformé la convalescence post-Beatles en nouvelle machine à tubes. Il lui reste à conquérir la scène américaine, à faire tenir dans un même souffle les fantômes de Yesterday, la flamboyance de Live and Let Die, la ferveur de Maybe I’m Amazed et l’insolence mélodique de Silly Love Songs. Wings Over America n’est pas un album live de plus. C’est le moment où McCartney cesse d’être prisonnier de son passé et comprend qu’il peut le jouer sans s’y dissoudre. Il n’a pas besoin de tuer les Beatles pour continuer à vivre. Il lui fallait simplement des ailes.
Il y a des retours qui ont l’air, vus de loin, d’une simple ligne dans un calendrier de tournée. Un lundi soir de mai, un centre de conventions au Texas, un ancien Beatle qui remonte sur une scène américaine après dix ans d’absence, sa femme aux claviers, un groupe encore regardé avec méfiance, quelques lasers, des cuivres, de la fumée et une trentaine de chansons pour répondre à une question que tout le monde se posait sans toujours l’avouer : Paul McCartney pouvait-il exister, vraiment, en dehors des Beatles ? Le 3 mai 1976, à Fort Worth, la réponse ne fut pas théorique. Elle passa par la basse, les refrains, les harmonies, les morceaux de Wings imposés au public avant que les fantômes de Liverpool ne soient invités à la table. Ce soir-là, McCartney ne revint pas mendier la nostalgie américaine. Il vint défendre son présent, son groupe, Linda, Denny Laine, Jimmy McCulloch, Joe English, et cette idée presque insolente qu’une seconde vie pouvait être autre chose qu’un appendice à la première. Avant Madison Square Garden, avant l’album live Wings Over America, avant la preuve gravée, il y eut cette nuit de Fort Worth : celle où l’Amérique attendait les Beatles et découvrit que Wings savait voler.
Il y a des albums que l’on réécoute pour leurs chansons, d’autres pour ce qu’ils racontent d’une époque. Et puis il y a Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, disque-monde, disque-masque, disque-limite, publié au printemps 1967 par des Beatles qui dominaient encore la planète pop mais ne voulaient déjà plus être les Beatles. Derrière les uniformes satinés, la fanfare imaginaire et les couleurs psychédéliques, l’album raconte moins une utopie collective qu’un moment d’équilibre instable : Paul McCartney organise le rêve, John Lennon le fissure de l’intérieur, George Harrison ouvre une porte spirituelle et Ringo Starr maintient l’affaire à hauteur d’homme. On a beaucoup célébré Sgt. Pepper comme l’acte de naissance de l’album concept moderne, la preuve éclatante que la pop pouvait devenir une forme d’art total. Mais sa force tient aussi à ce qu’il laisse entendre sous le vernis : l’ennui domestique de Lennon dans Good Morning Good Morning, les tensions du groupe, l’artifice assumé, la nostalgie anglaise passée à l’acide et cette intuition fulgurante qu’il fallait se déguiser pour retrouver un peu de liberté. Plus qu’un monument intouchable, Sgt. Pepper reste un laboratoire magnifique, imparfait, traversé de génie et de contradictions.
Il y a, dans la discographie des Beatles, ces chansons que l’histoire a rangées un peu vite dans le tiroir commode des morceaux secondaires. Non pas des ratages, non pas des scories, mais des titres de fin de face, coincés entre deux évidences, que l’on traverse souvent sans prendre le temps de les écouter vraiment. What You’re Doing, enregistrée à l’automne 1964 pour Beatles for Sale, appartient à cette catégorie passionnante. Paul McCartney lui-même n’en gardera pas le souvenir d’une grande composition, et l’on comprend ce qu’il veut dire : la chanson n’a ni la grâce immédiate de Eight Days A Week, ni le poids intime des futurs chefs-d’œuvre, ni le destin glorieux des grands singles. Mais c’est précisément là qu’elle devient précieuse. Car sous ses airs de remplissage, elle dit quelque chose d’essentiel des Beatles en pleine mutation : la fatigue de la Beatlemania, l’inquiétude amoureuse d’un McCartney moins lisse qu’on ne l’a dit, la batterie de Ringo qui ouvre la porte d’un coup sec, la Rickenbacker 12 cordes de George Harrison qui fait déjà scintiller le futur folk-rock, et ce sens collectif de l’arrangement qui transforme une chanson modeste en petit laboratoire pop. What You’re Doing n’est pas un sommet caché. C’est mieux : une charnière, un morceau imparfait où les Beatles, même pressés, même épuisés, avancent encore.
On a tellement sacralisé Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band qu’il est presque devenu interdit de lui préférer un autre disque des Beatles. Et pourtant, Ringo Starr n’a jamais vraiment joué ce jeu-là. Le batteur le plus discret du quatuor, celui qu’on a trop longtemps réduit à sa bonhomie et à son rôle de métronome humain, a toujours gardé une tendresse particulière pour The White Album, ce double album immense, bancal, contradictoire, parfois épuisant, mais traversé par une liberté que le groupe n’avait peut-être jamais connue avec une telle intensité. Là où Sgt. Pepper’s relevait de l’orfèvrerie de studio, avec ses arrangements millimétrés et ses concepts brillamment agencés, le disque blanc ressemble à une maison dont toutes les portes seraient restées ouvertes : on y entre par le vacarme de Back in the U.S.S.R., on s’y perd entre les éclats de Helter Skelter, la mélancolie de Long, Long, Long, les rêveries de Julia, la tendresse de Good Night et la première vraie chanson signée Ringo, Don’t Pass Me By. Pour Starr, ce chaos n’était pas un défaut. C’était la preuve qu’il y avait encore, derrière les ego, les tensions et les départs, quelque chose comme un groupe. Et peut-être même, au fond, la raison pour laquelle il s’y est senti plus Beatle que jamais.
On a souvent résumé Paul McCartney au mélodiste lumineux, à l’homme de Yesterday, de Hey Jude et des refrains capables de consoler la planète entière. C’est oublier un peu vite qu’avant d’être ce Beatle élégant et souriant, Paul était aussi un gamin de Liverpool nourri à Little Richard, un compétiteur féroce, et un musicien que la moindre fanfaronnade pouvait pousser dans ses derniers retranchements. Quand Pete Townshend affirme, à la fin de 1967, que les Who viennent d’enregistrer le disque rock le plus sale, le plus bruyant et le plus déchaîné jamais entendu, McCartney ne se contente pas de hausser les épaules : il encaisse le défi, le retourne, et décide que les Beatles peuvent aller plus loin.
De cette vexation presque enfantine naîtra Helter Skelter, morceau-monstre du White Album, enregistré dans la sueur, le vacarme et la démesure : jams interminables, guitares saturées, cendrier enflammé, hurlements de Paul, batterie martyrisée de Ringo et cri final entré dans la légende. Mais l’histoire ne s’arrête pas au studio d’Abbey Road. Proto-hard rock, matrice du heavy metal, chanson maudite par l’appropriation délirante de Charles Manson, puis reprise par le punk, le metal et McCartney lui-même sur scène, Helter Skelter reste l’un des sommets les plus inquiétants et les plus fascinants de l’histoire des Beatles.
Dans la discographie solo de John Lennon, il y a les chansons que tout le monde connaît, celles qu’on a placées très tôt au rang des monuments, et puis il y a les autres, plus secrètes, moins commentées, qui finissent pourtant par révéler des pans entiers de l’homme et de l’œuvre. Out the Blue, glissée en 1973 sur Mind Games, appartient à cette famille discrète. Lennon lui-même la traitait d’un revers de main, comme une simple chanson d’amour, « nothing special ». C’est peut-être justement là que commence son mystère. Car cette ballade adressée à Yoko Ono surgit au moment exact où le couple vacille, au seuil du fameux Lost Weekend, quand l’amour n’est déjà plus une évidence mais pas encore un souvenir. En moins de quatre minutes, Lennon y fait tenir une vie entière : la douleur ancienne, l’irruption miraculeuse de Yoko, la gratitude, la peur de perdre, et cette certitude presque déraisonnable d’être né pour la rencontrer. Derrière ses airs de morceau mineur, Out the Blue condense tout ce qui fait la grandeur du Lennon solo : la nudité du Plastic Ono Band, la sophistication pop héritée des Beatles, les élans orchestraux de Mind Games et cette façon unique de transformer une crise intime en prière profane. Longtemps sous-estimée, réhabilitée par les rééditions et les lectures critiques, la chanson mérite aujourd’hui qu’on la regarde pour ce qu’elle est : non pas une parenthèse, mais l’une des plus belles déclarations d’amour jamais écrites par John Lennon.
Il y a des disques dont l’anniversaire ressemble moins à une célébration qu’à une autopsie amoureuse. Red Rose Speedway, publié le 30 avril 1973 aux États-Unis, appartient à cette famille-là : un album qu’on a longtemps rangé trop vite du côté des œuvres mineures de Paul McCartney, alors qu’il raconte en creux l’un des moments les plus passionnants, les plus fragiles et les plus contradictoires de l’histoire de Wings. Car derrière le LP simple que le public a découvert en 1973 se cache un autre disque, plus vaste, plus rugueux, plus collectif : un double album fantôme, documenté par les acétates de Denny Seiwell et ressuscité en partie par l’Archive Collection de 2018. C’est là que Red Rose Speedway devient vraiment fascinant. Non pas parce qu’il serait un chef-d’œuvre dissimulé, intact et incompris, mais parce qu’il porte partout les traces de ce qu’il aurait pu être : un vrai disque de groupe, traversé par les tensions entre McCartney le bâtisseur mélodique et ses musiciens qui voulaient mordre davantage. À 53 ans, il faut donc le réécouter autrement : en entendant le solo de Henry McCullough sur My Love, l’étrangeté de Loup, la grâce de Little Lamb Dragonfly, mais aussi tous les morceaux absents qui dessinent, autour de l’album publié, la silhouette d’une œuvre blessée.
Il y a des groupes dont la légende commence par un tube, une silhouette, un refrain que tout le monde croit connaître depuis toujours. Hot Chocolate appartient évidemment à cette catégorie-là, avec You Sexy Thing, Emma ou Brother Louie, ces chansons qui ont fini par quitter leurs auteurs pour entrer dans la mémoire collective. Mais avant les costumes blancs, les plateaux télé et les miracles proclamés sur les pistes de danse, il y eut une cassette, une porte frappée chez Apple Corps et la bénédiction inattendue de John Lennon. La mort de Tony Wilson, cofondateur, bassiste et artisan essentiel de Hot Chocolate, oblige à revenir à ce moment fondateur où l’histoire des Beatles, déjà en train de se défaire, offrit à deux musiciens caribéens une première chance. Wilson n’a jamais occupé la lumière avec l’évidence solaire d’Errol Brown, mais il fut là dès l’origine, dans l’atelier secret des chansons, au cœur de cette alchimie qui fit passer le groupe d’une reprise reggae de Give Peace a Chance à l’un des plus beaux catalogues pop-soul britanniques des années 70. Voici donc l’histoire d’un musicien discret, d’un groupe plus étrange qu’il n’y paraît, et d’un miracle pop né dans les couloirs d’Apple Records.
On a souvent regardé Ringo Starr comme le Beatle le plus simple à comprendre, ce qui est sans doute la meilleure manière de passer à côté de lui. Parce qu’il n’a jamais cherché à dominer la conversation, parce qu’il a préféré le battement juste au grand geste spectaculaire, parce qu’il a porté la légèreté comme une élégance et non comme une fuite, on a trop longtemps sous-estimé ce qu’il représentait vraiment : le cœur humain des Beatles, leur respiration, leur point d’équilibre. Avec Long Long Road, nouvel album produit par T Bone Burnett, Ringo ne vient pas réclamer une revanche tardive ni dresser son propre monument. Il reprend la route, simplement. Celle qui part de Liverpool, des disques américains rapportés par les marins, des boîtes de conserve transformées en tambours, des rêves de Texas abandonnés devant des formulaires administratifs, et qui passe par Hambourg, Abbey Road, Nashville, les excès, la sobriété, les retrouvailles et les fantômes apprivoisés. Ce disque country n’est ni un caprice de vétéran ni un testament sous cellophane. C’est le retour naturel d’un musicien qui a toujours su écouter avant de jouer, et qui, à quatre-vingt-cinq ans, continue d’avancer avec cette obstination désarmante : peace, love, et quelques kilomètres de plus.












