Yellow-Sub.net · Enquête historique · John Tavener · 1968–2010
John Tavener et Ringo Starr : The Whale, d’Apple Records à Ring O’ (1968–2010)
Création en 1968, enregistrement Apple en 1970, réédition Ring O’ 2320 104 en 1977 et CD ultérieurs : la véritable histoire des bandes.
Un paradoxe de l’ère post-Beatles : Ring O’ publie de la musique contemporaine
Peu de documents montrent aussi bien l’ambition inhabituelle de Ring O’ Records que sa réédition de The Whale de John Tavener en 1977. Le disque n’est pas du rock, son compositeur n’appartient pas au cercle des guitaristes et chanteurs invités de Ringo, et ses bandes ont été enregistrées plusieurs années avant la création du label. Pourtant, l’album prend place dans la discographie du projet personnel de Starr, sous la référence 2320 104.
Ce fait résume la nécessité de distinguer trois chaînes de responsabilité : l’œuvre, créée par Tavener ; l’enregistrement, effectué par la London Sinfonietta, ses solistes et son chef ; puis la remise en circulation sur une nouvelle étiquette commerciale. La troisième chaîne relie Ringo Starr au disque. Elle ne transforme ni son propriétaire en compositeur de musique contemporaine, ni le batteur des Beatles en interprète de l’orchestre.
La genèse de The Whale
The Whale est une cantate dramatique conçue dans les années 1960 à partir de l’histoire biblique de Jonas et de la baleine. Tavener construit une dramaturgie où le récit religieux croise une logique d’encyclopédie : les descriptions documentaires de l’animal voisinent avec un langage musical cherchant à faire percevoir sa dimension symbolique. L’œuvre ne correspond donc pas à une chanson narrative traditionnelle, encore moins à une pièce conçue pour un marché de singles.
La partition est distribuée en huit moments : « Documentary », « Melodrama and Pantomime », « Invocation », « The Storm », « The Swallowing », « The Prayer », « In the Belly » et « The Vomiting ». Cette dramaturgie fait alterner récits, éclats instrumentaux, interventions vocales et transformations du matériau sonore. L’impression d’une expérience presque théâtrale est intégrée à l’écriture, pas ajoutée par une production pop ultérieure.
24 janvier 1968 : la création par la London Sinfonietta
La première exécution publique a lieu au Queen Elizabeth Hall de Londres, le 24 janvier 1968, dans le cadre du concert inaugural de la London Sinfonietta, sous la direction de David Atherton. L’œuvre est ensuite donnée aux Proms le 1er août 1969. Ces deux dates antérieures au disque Ring O’ constituent des repères indispensables : elles montrent que l’histoire musicale de The Whale précède d’au moins neuf ans la réédition portant le label de Ringo.
Les interprètes cités dans les sources d’époque comprennent notamment la contralto Anna Reynolds, le baryton Raimund Herincx, le narrateur Alvar Lidell et Tavener lui-même à l’orgue. La présence de la London Sinfonietta et de son chef situe la création dans le monde institutionnel de la musique contemporaine britannique.
Juillet 1970 : le master d’Apple Records
L’enregistrement discographique du programme est effectué à Londres en juillet 1970, à Islington, avec l’ensemble et les artistes associés à l’œuvre. Le disque est publié chez Apple Records, la société alors liée aux Beatles. Son numéro Apple et ses pressages originaux appartiennent à une première campagne de publication ; ils ne doivent pas être remplacés par le numéro attribué sept ans plus tard par Ring O’.
La rencontre d’Apple et de Tavener est un fait important de l’histoire culturelle des Beatles : elle démontre qu’à la fin des années 1960, la structure discographique s’intéressait aussi à des propositions de musique contemporaine. Mais aucun élément ne permet d’assimiler cette séance aux enregistrements de groupe des Beatles. La société apparaît comme éditeur de disques, tandis que Tavener et son ensemble restent maîtres de l’interprétation musicale.
La réédition Ring O’ de 1977 : référence 2320 104
En 1977, The Whale reparaît au Royaume-Uni sur Ring O’ Records, avec une pochette différente de celle de l’édition Apple. La référence est 2320 104. Les relevés de pressage répartissent la cantate sur les deux faces du microsillon sous des rubriques telles que « The Whale (Part 1) » et « The Whale (Part 2) » ou « Concluded ». Ces mentions de face sont des descriptions de support : il ne s’agit pas de deux nouvelles compositions écrites par Tavener pour Starr.
Dans une base encyclopédique, cette réédition doit recevoir une fiche d’édition reliée au master Apple 1970. Si une étude sonore ultérieure montre une modification de bande, un autre découpage ou un remaniement du mixage, celui-ci devra être décrit séparément. L’identité présumée du programme ne permet pas, sans écoute ni comparaison des matrices, d’affirmer que tous les tirages ont exactement le même mastering.
De 1992 à 2010 : le retour sous la marque Apple
L’histoire éditoriale ne s’arrête pas avec Ring O’. Une réédition sur CD paraît chez Apple en 1992, avec retour à l’iconographie d’origine et au livret, puis une autre édition CD en 2010, qui associe The Whale à Celtic Requiem. Ce couplage moderne ne signifie pas que la deuxième œuvre figurait sur le LP Ring O’ de 1977. Ici encore, il faut distinguer les albums d’origine des regroupements opérés pour le format CD.
Ces publications offrent une possibilité précieuse d’étude comparée : la même œuvre passe par le vinyle Apple, le vinyle Ring O’ et plusieurs CD. Les notices doivent consigner les durées, les indications de numérisation, les illustrations et les suppléments de livret sans attribuer chacune de ces éditions à une séance nouvelle du compositeur.
Quel est le rôle exact de Ringo Starr ?
Le rôle publiquement documentable de Starr est lié à la marque Ring O’ Records et à la décision de rééditer un disque de musique contemporaine associé à l’héritage d’Apple. Rien dans les crédits d’exécution de la cantate ne lui donne une batterie, des percussions, une voix ou un instrument d’orchestre. En parler comme d’une « collaboration de studio de Ringo Starr avec John Tavener en 1977 » induirait le lecteur en erreur. La relation est discographique, commerciale et patrimoniale.
Le geste conserve une portée musicale. Dans la culture du rock des années 1970, les maisons de disques personnelles de musiciens reconnus participent aussi à l’édition d’œuvres qui ne leur ressemblent pas. L’exemple Tavener est l’un des plus éloquents : la célébrité de Starr et l’infrastructure Polydor contribuent à maintenir disponible une œuvre née ailleurs, sous des conditions esthétiques et institutionnelles très différentes.
Ce que doivent conserver les collectionneurs
La fiche du 2320 104 doit enregistrer : le numéro sur l’étiquette, la marque Ring O’ telle qu’imprimée, la présentation de la pochette, le format LP, les inscriptions de matrice, les crédits d’orchestre, la liste des sections musicales et la présence ou non du livret. La discographie doit aussi prévoir une relation explicite « réédition du master Apple » pour éviter de compter l’œuvre deux fois comme deux contributions indépendantes de Starr.
Sources et pièces discographiques
London Sinfonietta, histoire des premières saisons et de la création de The Whale ; John Tavener, notices et livrets des éditions The Whale ; Apple Records, LP d’origine de 1970 ; Ring O’ Records / Polydor, LP 2320 104, 1977 ; AppleRecords.nl, catalogue Ring O’ LP britanniques ; discographie Classical Net et inventaires des rééditions de 1992 et de 2010. Les dates d’enregistrement et de création sont distinguées de la date de publication de chaque support.












