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Yellow-Sub.net · Lennon · Billy Preston · Abbey Road, 1970
« God » : Ringo Starr, Billy Preston et les trois étapes des sessions de Lennon
Du premier trio de septembre aux prises 7, 27 et 42, puis aux archives de 1998 et 2021 : comment le morceau change d’instrumentation sans changer de batteur.
« God » : la batterie de Ringo au cœur d’une déclaration de rupture
Parmi les chansons de John Lennon/Plastic Ono Band, « God » est peut-être celle dont l’effet historique dépasse le plus immédiatement sa forme instrumentale. Lennon y confronte les grands systèmes de croyance auxquels il a accordé ou refusé sa confiance ; il finit par affirmer sa volonté d’exister en dehors de l’identité collective des Beatles. L’enregistrement réunit pourtant un ancien Beatle derrière la batterie : Ringo Starr. Cette situation résume le paradoxe fécond du disque. La collaboration musicale survit à l’annonce publique de la fin du groupe, et Starr continue d’apporter son jeu au service d’une œuvre qui proclame précisément la fin d’un rêve partagé.
Une lecture discographique superficielle retiendrait « God » comme un unique titre de 1970 avec Lennon, Ringo et Klaus Voormann. Les documents de séance, le livret du disque et les archives officiellement publiées en 1998 et 2021 montrent une histoire plus riche. Lennon essaie d’abord la chanson dans une forme principalement à la guitare. Les séances la font ensuite évoluer vers une formule dominée par le piano, avec Billy Preston appelé à ajouter sa couleur gospel. Les numéros de prises, les interventions vocales et la répartition des instruments changent. Tous ces objets doivent être distingués sans fabriquer une succession de nouvelles collaborations à chaque réédition.
27 septembre 1970 : la première tentative et le trio du Plastic Ono Band
Les historiens des sessions situent des premiers essais de « God » le 27 septembre 1970, au début des enregistrements de l’album. Autour de Lennon se trouvent Klaus Voormann à la basse et Ringo à la batterie. Les données disponibles ne suffisent pas à reconstruire séparément chaque micro-événement de cette journée : elles permettent en revanche de dater l’existence du morceau avant les séances d’octobre plus abondamment décrites. Les tentatives du 27 septembre ne doivent pas être confondues avec le master publié en décembre.
Le jeune Plastic Ono Band se définit alors moins comme une formation fixe dotée d’une liste immuable de membres que comme un cercle de musiciens associés aux projets de Lennon et d’Ono. Starr y occupe une place centrale dans les travaux de septembre et d’octobre 1970. Les crédits généraux de l’album donnent explicitement John Lennon, voix, guitare et piano ; Klaus Voormann, basse ; Ringo Starr, batterie, complétés par des intervenants sur certaines pistes. Sur « God », l’exception déterminante est Billy Preston au piano.
7 octobre 1970 : vingt prises et deux approches instrumentales
La chronique de The Beatles Bible documente précisément la séance du mercredi 7 octobre 1970, en studio 3 aux studios EMI d’Abbey Road. Les producteurs sont alors Lennon et Yoko Ono, les ingénieurs Phil McDonald et John Leckie. Lennon, Voormann et Ringo travaillent ce jour-là sur « Look At Me », « God », « Remember » et « I Found Out ». La présence de plusieurs titres ne signifie pas qu’ils sont tous achevés ce jour-là : cette journée comprend aussi des répétitions, des prises abandonnées et des ajouts à d’autres enregistrements.
Vingt nouvelles prises de « God » sont entreprises. Pour les prises 1 à 11, Lennon joue de la guitare acoustique ; pour les suivantes, il passe au piano. Cette mutation est une information de session capitale, parce qu’elle change la relation de la batterie avec l’instrument principal. Derrière la guitare, la batterie peut réagir à l’attaque et au phrasé des cordes ; derrière le piano, elle se place dans une répartition des fréquences et dans un langage harmonique différents. On peut analyser cette évolution à l’écoute, sans prétendre connaître la pensée exacte de chacun des musiciens au moment où Lennon change d’instrument.
Ces prises ne sont pas toutes équivalentes aux versions diffusées après la mort de Lennon. Le simple nombre de vingt ne dit pas lesquelles ont survécu, ni quel travail de mixage elles ont reçu plus tard. Notre base de données devra conserver le 7 octobre comme journée de recherche et d’enregistrement, et non comme date de prise définitive de la version originale de l’album.
9 octobre 1970 : Billy Preston rejoint le groupe
La séance du vendredi 9 octobre 1970, jour du trentième anniversaire de Lennon, se déroule également au studio 3 d’Abbey Road. La chronologie donne le trio Lennon–Voormann–Starr, bientôt rejoint par Billy Preston. « God » est travaillé avec d’autres titres, dont « Isolation », « Love » et « Remember ». La session se prolonge tard dans la nuit. Le dossier des techniciens indique Richard Lush et Andy Stephens aux consoles pour cette journée, ce qui la distingue de la réunion du 7 octobre.
Les prises 21 à 23 sont enregistrées avec Lennon à la guitare et Voormann au piano. À partir des prises 24 à 42, l’effectif change : Lennon au piano, Voormann à la basse, Ringo Starr à la batterie et Billy Preston au piano. Deux claviers coexistent désormais. Les sources distinguent un piano droit Steinway au son rugueux utilisé par Lennon et un piano à queue Steinway confié à Preston. Cette superposition donne à « God » une profondeur sonore que ne décrirait pas la formule abrégée « Lennon, piano ; Ringo, batterie ».
La prise 42 devient le master. C’est l’un des chiffres de référence de la discographie de session. Les archives rappellent également l’arrivée de Phil Spector entre les prises 37 et 38. Il serait donc incorrect de projeter sa présence au studio sur toutes les premières tentatives de « God ». Sa participation à la production du disque est attestée ; son heure d’arrivée ce jour-là constitue un renseignement plus précis. La musique s’est élaborée par étapes avant que l’enregistrement destiné au 33-tours soit retenu.
Pourquoi le piano de Billy Preston compte autant que la batterie
L’invitation faite à Billy Preston constitue plus qu’un apport de virtuosité. Le musicien avait déjà travaillé avec les Beatles durant leurs dernières séances de 1969 et possédait une culture du gospel et du rhythm and blues que l’on reconnaît dans son toucher. Klaus Voormann a expliqué dans le documentaire Classic Albums: Plastic Ono Band comment Lennon avait encouragé Preston à apporter sa manière de jouer issue de la musique religieuse. Dans un titre dont le propos est une réflexion sur la croyance, le contraste entre contenu et langage musical n’a rien d’anecdotique.
Il ne faut pas aller trop loin dans l’interprétation. Nous savons par les sources que Preston intervient au piano et que Lennon garde un piano différent dans le master ; nous pouvons entendre la couleur évocatrice du gospel. Mais rien n’autorise à attribuer les idées d’arrangement d’une partie précise à un musicien sans document correspondant. La place de Ringo s’apprécie donc dans le cadre du quatuor effectivement enregistré, pas en l’isolant artificiellement comme s’il s’agissait d’une démonstration de batterie.
L’interprétation finale fonctionne par retenue et montée dramatique. La batterie, la basse et les deux pianos accompagnent l’énumération des croyances et construisent un cadre suffisamment sobre pour laisser Lennon exposer son texte. Cette sobriété appartient à un choix collectif de son. La contribution de Starr n’est pas spectaculaire au sens traditionnel du solo de batterie ; elle contribue à l’autorité et à la continuité du morceau. Pour un lecteur spécialiste, l’intérêt est moins la prouesse que la manière dont un batteur se met au service d’une énonciation extrêmement exposée.
18 octobre 1970 : des interventions vocales, pas une nouvelle batterie
Le travail sur « God » ne se termine pas avec la sélection de la prise 42. Lennon ajoute une intervention vocale durant la séance du 9 octobre, puis d’autres éléments le 18 octobre. Selon The Beatles Bible, le chant ajouté le 9 octobre est conservé jusqu’à la section aboutissant à la formule « and that’s reality » ; la suite utilise principalement un guide vocal de la même date, avec de petites corrections effectuées le 18 octobre. Le mixage stéréo suit.
Il importe de ne pas transformer ces opérations vocales en séances nouvelles de Ringo. Une chanson peut être retravaillée plusieurs jours après la fixation de sa base instrumentale sans que le batteur revienne au studio. Les crédits de l’album ne prouvent pas la présence de Ringo lors des corrections du chant. Dans notre dossier, la session instrumentale et les interventions de postproduction sont enregistrées sur des lignes séparées, reliées à un même master.
La même précaution vaut pour le rôle de Phil Spector. Le résultat porte la marque de la production assurée par John, Yoko et Spector, mais cela ne signifie pas que le célèbre producteur aurait participé à toutes les prises initiales. Une attribution historique correcte se fonde sur la chronologie des séances et les crédits d’origine, non sur le nom le plus connu figurant au verso de la pochette.
1998 : l’Anthology restitue un « God » à la guitare acoustique
Le coffret John Lennon Anthology, publié en 1998, permet d’entendre une autre orientation de la chanson. Les notes officielles du disque Ascot créditent cette version de « God » à John Lennon au chant et à la guitare acoustique, Ringo Starr à la batterie et Klaus Voormann à la basse. Billy Preston n’est pas crédité sur cette version d’archives. Il ne faut donc pas appliquer automatiquement le personnel de la prise 42 au document publié dans l’Anthology.
La différence est décisive dans un catalogue des contributions de Ringo. La version de l’Anthology documente le trio sous une forme distincte de celle du LP original, dominée par la guitare de Lennon. Elle ne date pas de 1998 au sens de son exécution : c’est une bande des séances de 1970 rendue publique dans un coffret paru vingt-huit ans plus tard. Le livret n’indique pas dans la notice en ligne un numéro de prise suffisamment précis pour l’assimiler sans réserve à l’une des tentatives décrites le 7 octobre.
Le disque Ascot contient également des versions de « Hold On », « Isolation », « Love », « Mother » et « Remember », dont les personnels ne sont pas toujours identiques. Ce serait une erreur de recopier la distribution globale de l’album de 1970 sur toutes ces prises alternatives. La documentation officielle de 1998 fournit au contraire une attribution morceau par morceau qu’il faut préserver.
2021 : « God (Take 27) » et les conversations audibles
La réédition John Lennon/Plastic Ono Band – The Ultimate Collection offre un autre point d’observation : « God (Take 27) », choisi parmi les prises alternatives. Ce titre figure notamment sur les programmes 2 CD et 2 LP. Puisque la prise 27 appartient à la série 24–42 décrite le 9 octobre, elle documente la phase enregistrée avec Preston, Lennon aux claviers, Voormann et Ringo. Les métadonnées d’édition d’Apple Music confirment l’attribution à Starr à la batterie et mentionnent Preston parmi les interprètes.
Le site officiel de Lennon reproduit aussi des fragments de dialogue de studio associés à « God » où Ringo intervient verbalement à propos des espaces à remplir dans l’arrangement. C’est un document exceptionnel : il renseigne sur sa participation à une discussion musicale, plutôt que de laisser l’historien se contenter d’inférer des intentions depuis le disque terminé. Il serait excessif, néanmoins, d’en tirer une reconstruction entière des consignes de Lennon ; le montage disponible ne rend audible qu’une partie des échanges.
Les différentes catégories du coffret de 2021 — Ultimate Mixes, Out-takes, Raw Studio, Elements, Evolution et Jams — ne décrivent pas toutes le même type de document. Le mix ultime repart des multipistes pour rendre l’œuvre plus claire ; une prise alternative est une performance distincte ; un mixage brut vise à retrouver la sensation du studio ; une compilation de fragments d’évolution propose un récit de fabrication. Une bonne sessionographie doit indiquer la catégorie précise, sans conclure qu’il s’agit chaque fois d’un enregistrement inédit datant de 2021.
La phrase « The dream is over » et la présence paradoxale de Ringo
« God » est souvent résumé à son renoncement aux Beatles. Cette lecture est justifiée par les paroles, mais elle gagne à tenir compte du contexte musical : Ringo, membre du groupe qui vient de se séparer, accompagne Lennon sur l’une de ses déclarations les plus nettes d’indépendance. Cela ne transforme pas la chanson en commentaire collectif signé des quatre Beatles. Lennon demeure l’auteur du morceau, et Ringo le batteur d’une œuvre solo.
Ce paradoxe explique l’intérêt de l’enregistrement pour notre série consacrée aux collaborations musicales. Les membres des Beatles cessent de produire un répertoire commun, mais leurs réseaux de studio ne disparaissent pas. Ringo participe aux sessions de Lennon et de Yoko, puis à celles de George Harrison, sans que ces différentes interventions forment un « album secret des Beatles ». La catégorie « collaboration » décrit une activité précise, non la survivance imaginaire d’un groupe réunifié.
Le changement d’orientation entre les prises à la guitare et celles au piano permet également de mesurer la souplesse du batteur. Starr sert deux visions différentes d’une même composition, dans un temps de travail resserré. Son jeu doit être entendu par rapport à la texture choisie pour chaque version et aux autres interprètes ; il n’est pas utile de rechercher une signature rythmique théâtrale dans une chanson qui exige avant tout une grande disponibilité.
Le piège d’« Instant Karma! » : même entourage, autre batteur
Un élément de méthode doit être rappelé. Lennon enregistre « Instant Karma! » le 27 janvier 1970 avec George Harrison, Klaus Voormann, Billy Preston et Alan White à la batterie. Ringo est présent dans le cercle de musiciens de Lennon cette année-là, mais il ne joue pas sur ce single. Le site officiel de Lennon et celui du Record Store Day 2020 confirment explicitement le crédit d’Alan White. La distribution ne doit donc pas être reconstruite par voisinage à partir de « God » ou de « Cold Turkey ».
Cette exclusion illustre la différence entre le Plastic Ono Band comme concept à géométrie variable et un groupe permanent. La marque commune recouvre des formations successives. Une base de données qui attribue par défaut Ringo à tous les titres du Plastic Ono Band commet une erreur aussi sérieuse que celle qui attribuerait Alan White à « God ». Ce sont les morceaux, les dates et les supports qui commandent les crédits.
Fiche de session : cinq objets à distinguer
27 septembre 1970 — premiers essais de « God ». Trio Lennon, Voormann et Starr, avec un état de la composition encore en travail ; prises à identifier par les archives.
7 octobre 1970 — nouvelles prises. Lennon à la guitare acoustique sur les premières tentatives, puis au piano ; Voormann à la basse ; Ringo à la batterie. Vingt prises documentées pour la journée.
9 octobre 1970 — prise 42, master. Lennon au piano et au chant ; Billy Preston au piano ; Voormann à la basse ; Starr à la batterie. Production de John, Yoko et Phil Spector, arrivé en cours de séance.
1998 — John Lennon Anthology, version à la guitare. Personnel crédité : Lennon, guitare acoustique et chant ; Voormann, basse ; Ringo, batterie. Pas de crédit Billy Preston sur cette plage d’archives.
2021 — The Ultimate Collection, prise 27. Prise alternative de la série réalisée le 9 octobre, avec les deux claviers, Voormann et Ringo ; nouvelle édition et nouveau mixage d’une performance de 1970, pas une séance de 2021.
Sources primaires et chronologie de studio
John Lennon Official Website, John Lennon/Plastic Ono Band, crédits originaux : personnel général du LP, batterie Ringo Starr, piano de Billy Preston sur « God », production et date du 11 décembre 1970.
John Lennon Official Website, John Lennon Anthology (1998), disque Ascot : attribution piste par piste de « God » à Lennon (chant et guitare acoustique), Voormann (basse) et Ringo (batterie). John Lennon Official Website, The Ultimate Collection (2021) : série des prises alternatives et dialogues de studio.
The Beatles Bible, séances du 7 et du 9 octobre 1970 : vingt premières prises, changements d’instrument, participation de Preston aux prises 24 à 42, arrivée de Spector et master 42 ; séance du 18 octobre pour les dernières interventions vocales. The Beatles Bible, notice « God » : témoignage de Klaus Voormann sur le piano gospel de Preston.
John Lennon Official Website, « Who Are the Plastic Ono Band? » et notice d’« Instant Karma! » : formations variables du groupe et crédit d’Alan White à la batterie du single de janvier 1970. John Lennon Official Store, édition 2 LP de The Ultimate Collection : présence de « God (Take 27) » dans la sélection des prises alternatives.
Références consultables : https://www.johnlennon.com/music/albums/john-lennon-plastic-ono-band/ ; https://www.johnlennon.com/music/rarities/anthology/ ; https://www.johnlennon.com/music/albums/john-lennon-plastic-ono-band-the-ultimate-collection/ ; https://www.beatlesbible.com/1970/10/07/recording-look-at-me-god-remember-i-found-out-john-lennon/ ; https://www.beatlesbible.com/1970/10/09/recording-mixing-isolation-god-love-remember-john-lennon/ ; https://www.beatlesbible.com/people/john-lennon/songs/god/ ; https://www.johnlennon.com/news/instant-karma-we-all-shine-on/ .
Lire les études associées
« Mother » : Ringo, les prises 61 et 64 et le single de 1970 · Ringo Starr avec John Lennon : synthèse historique · Sessionographie chronologique générale.












