Il y a quelque chose de profondément émouvant, et d’assez typiquement maccartneyen, dans cette manière qu’a Paul McCartney de revenir vers Liverpool sans jamais s’y laisser enfermer. À 83 ans, il pourrait se contenter d’entretenir le grand musée Beatles, de polir la mémoire de John, George et Ringo, de faire résonner deux accords familiers sous la lumière dorée de la nostalgie. Mais McCartney n’a jamais été seulement le gardien attendri de sa propre légende. Avec The Boys Of Dungeon Lane, annoncé pour le 29 mai 2026, il semble au contraire reprendre le fil le plus fragile et le plus fécond de son histoire : celui des rues d’avant le mythe, des amitiés avant les statues, des chansons avant qu’elles ne deviennent patrimoine mondial. Produit avec Andrew Watt, le disque promet moins un retour décoratif vers le passé qu’une plongée dans cette matière instable dont McCartney a toujours fait des chansons : les souvenirs, les absents, les accidents d’accords, les voix qui restent, les villes qui ne vous quittent jamais. Days We Left Behind, Home To Us, Liverpool, John, George, Ringo : tout pourrait sentir le mausolée. Mais chez McCartney, la mémoire n’est jamais une excuse pour s’immobiliser. C’est encore une manière d’avancer.
Il y a des deuxièmes places qui disent plus de choses qu’une victoire facile. Avec Long Long Road, entré le 7 mai 2026 à la deuxième place des classements britanniques Official Americana Chart et Official Country Artists Albums Chart, Ringo Starr ne signe pas seulement une jolie performance tardive : il prolonge l’une des lignes les plus discrètes et les plus profondes de son histoire musicale. Depuis Liverpool, Hambourg et les reprises de Carl Perkins jusqu’à Beaucoups of Blues, Look Up et cette nouvelle collaboration avec T Bone Burnett, la country n’a jamais été chez lui un déguisement de vieux rockeur en quête d’authenticité. C’est un vieux territoire intérieur, une musique de route, d’humilité et de chagrins tenus à distance par un sourire. À 85 ans, l’ancien Beatle aurait pu se contenter d’être une légende que l’on célèbre, que l’on classe, que l’on ressort dans les coffrets et les documentaires. Il préfère encore publier des disques, s’entourer de Billy Strings, Molly Tuttle, Sarah Jarosz, Sheryl Crow ou St. Vincent, et rappeler que la grandeur de Ringo a toujours tenu dans une forme rare de modestie obstinée. Long Long Road manque deux numéros 1, mais il raconte quelque chose de plus beau : un survivant qui n’a pas besoin de couronne pour continuer à garder le rythme.
Il aura suffi de dix minutes, d’un escabeau posé au milieu d’Abbey Road, d’un policier retenant la circulation et de six déclenchements pour qu’Iain Macmillan entre dans l’histoire. Le 8 août 1969, ce photographe écossais discret ne fabrique pas seulement une pochette de disque : il saisit les Beatles au moment précis où ils sont encore un groupe et déjà une légende en train de se refermer. Quatre hommes traversent une rue londonienne, sans logo, sans titre, sans mise en scène spectaculaire, et le monde entier y lira bientôt un adieu, une procession, une énigme, parfois même une conspiration absurde. Vingt ans après la mort de Macmillan, disparu le 8 mai 2006, il est temps de redonner un nom à l’œil derrière l’icône. Car Abbey Road n’est pas seulement l’une des images les plus célèbres de la culture populaire : c’est aussi le triomphe d’une idée simple, portée par Paul McCartney, exécutée avec une précision miraculeuse, puis rejouée depuis par des millions d’anonymes. Derrière le passage piéton devenu sanctuaire, il y a un homme qui sut comprendre qu’il ne fallait surtout rien ajouter. Juste laisser les Beatles marcher.
Le 8 mai 1970, quand Let It Be arrive enfin dans les bacs britanniques, les Beatles ne sont déjà plus vraiment les Beatles. Paul McCartney a publiquement acté la séparation, John Lennon a quitté le navire en silence depuis des mois, George Harrison rêve d’un espace où ses chansons ne seraient plus traitées comme des notes de bas de page, et Ringo Starr, fidèle à lui-même, semble encore essayer de maintenir un peu de chaleur au milieu des décombres. Pourtant, ce disque que l’on a longtemps décrit comme un album mineur, mal ficelé, mal produit, mal aimé, n’a rien d’un simple appendice posthume. C’est au contraire l’un des objets les plus fascinants de toute la discographie beatlesienne : un album commencé comme un retour aux sources, filmé comme une séance de psychanalyse collective, abandonné à Glyn Johns, repris par Phil Spector, contesté par McCartney, réécrit en 2003, restauré par Peter Jackson et remixé en 2021. Un disque qui existe en plusieurs versions, aucune tout à fait définitive, chacune révélant une autre vérité. Let It Be n’est peut-être pas le grand testament artistique des Beatles — Abbey Road garde ce privilège —, mais il demeure leur testament humain : celui d’un groupe épuisé, fissuré, parfois cruel, mais encore capable, entre deux silences embarrassés, d’arracher au chaos quelques chansons immortelles.
Il y a des annonces qui tiennent du simple casting prestigieux, et d’autres qui ouvrent immédiatement une brèche dans la grande mythologie du rock. La présence de Paul McCartney sur Foreign Tongues, nouvel album des Rolling Stones annoncé pour l’été 2026, appartient évidemment à la seconde catégorie. Car un ancien Beatle chez les Stones, ce n’est jamais seulement une ligne de communiqué destinée à affoler les amateurs de légendes britanniques. C’est tout un vieux roman qui se remet à parler : I Wanna Be Your Man offert en 1963, We Love You en 1967, les piques entre McCartney et Jagger, la fausse guerre montée par la presse, puis cette fraternité de musiciens qui, une fois les amplis branchés, a toujours été plus forte que les slogans. Après avoir joué de la basse sur Bite My Head Off, extrait de Hackney Diamonds, McCartney revient donc croiser la route de Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood. Et ce retour dit beaucoup plus qu’une nostalgie bien emballée : il raconte deux familles royales du rock anglais qui n’ont jamais cessé de s’observer, de se stimuler et, parfois, de se retrouver dans une même pièce pour faire ce qu’elles savent encore faire de mieux : du bruit, de l’histoire, et quelques miracles électriques.
On croyait connaître par cœur les fantômes d’Abbey Road, leurs couloirs chargés de prises miraculeuses, leurs silences pleins de voix disparues, leurs murs qui semblent encore retenir une note de basse, un rire de George, une attaque de caisse claire de Ringo ou une phrase de John suspendue dans l’air. Et voilà que Paul McCartney, 83 ans, y revient non pas pour polir sa propre statue, mais pour ouvrir une porte plus ancienne encore : celle de Liverpool avant la légende. Devant une poignée de fans conviés à l’écoute de The Boys of Dungeon Lane, son nouvel album attendu le 29 mai 2026, l’ancien Beatle a surgi comme seuls les très grands savent encore le faire, avec la simplicité d’un homme qui s’assoit près d’une guitare et se met à raconter. Il y fut question de Speke, de la Mersey, des parents, des filles manquées, de John Lennon, de George Harrison, de Ringo Starr, des guerres qui finissent toujours par rattraper les vivants, et de cette étrange obstination qui pousse McCartney à transformer la mémoire en chansons neuves. Un disque tardif, sans doute. Mais surtout un disque d’enfance, de fidélité et de fantômes remis en mouvement.
Il y a des singles qui se contentent d’annoncer un album, de maintenir une présence dans les classements ou de rassurer un public impatient. Et puis il y a ceux qui déplacent l’axe de la pop tout entière. Lorsque les Beatles publient, en février 1967, Penny Lane et Strawberry Fields Forever sur un même 45 tours, ils ne livrent pas seulement deux chansons nouvelles après six mois de silence inhabituel : ils referment l’époque du groupe de scène, ouvrent celle du laboratoire d’Abbey Road, et transforment Liverpool en territoire mental. D’un côté, John Lennon plonge dans le brouillard intérieur de l’enfance, entre souvenir, doute et psychédélisme en apesanteur. De l’autre, Paul McCartney éclaire la même ville d’une lumière pop, baroque et cinématographique, peuplée de coiffeurs, de banquiers, de pompiers et d’infirmières surgis comme d’un tableau vivant. En les réunissant, Brian Epstein et George Martin pensaient fabriquer un grand single. Ils ont surtout, peut-être malgré eux, isolé l’un des plus fascinants dialogues Lennon/McCartney jamais gravés par les Beatles : deux visions du passé, deux méthodes de studio, deux manières d’écrire la mémoire — et un sommet qui rendra Sgt. Pepper possible.
On croit souvent connaître Paul McCartney parce qu’on connaît ses refrains, ses basses bondissantes, ses ballades impérissables et cette manière presque insolente de transformer trois accords en standard mondial. Mais il existe, dans les replis de son œuvre, un autre Paul : plus secret, plus joueur, plus aventureux, celui qui préférait déjà les bandes magnétiques de Tomorrow Never Knows au confort de la légende, et qui n’a jamais cessé de chercher des portes de sortie à sa propre image. The Fireman, projet mené pendant quinze ans avec Youth, ex-bassiste de Killing Joke et producteur passé par The Orb, est sans doute la plus fascinante de ces échappées. Trois albums, de l’ambient techno anonyme de Strawberries Oceans Ships Forest à l’explosion pop psychédélique d’Electric Arguments, en passant par le somptueux Rushes, disque de brumes, de drones et d’ombres intimes. Sous ce masque de pompier emprunté à Penny Lane, McCartney s’autorise à perdre le contrôle, à danser, à sampler, à improviser, à disparaître un peu pour mieux réapparaître ailleurs. Et c’est peut-être là, loin des évidences, que se cache l’un de ses plus beaux secrets.
Il y a des collections qui relèvent du fétichisme sympathique, et puis il y a celle-ci : la discographie originale française des Beatles, publiée entre 1962 et 1970, véritable continent parallèle où chaque disque raconte une autre histoire du groupe. Ici, les Beatles ne sont pas seulement Lennon, McCartney, Harrison et Starr alignés sur les références britanniques de Parlophone ; ils deviennent « Les Beatles », francisés, reconditionnés, parfois réinventés par Odéon, Pathé-Marconi et Apple France. Super 45 tours introuvables, labels bleu nuit, orange ou rouge, pressages mono, pochettes dessinées pour le marché français, erreurs typographiques devenues des signes de noblesse, juke-box FOS réservés aux exploitants, mythique pochette « sandwiches », Polydor 21914 « Mister Twist » avec son « Harrisson » à deux S : chaque détail peut faire basculer un disque ordinaire dans le domaine du Graal. Cette enquête s’adresse aux collectionneurs qui savent qu’un verso Dillard, une sous-pochette wavelines ou une matrice Pathé-Marconi valent parfois autant qu’un solo de George. Une plongée érudite dans un patrimoine que la France n’a pas seulement conservé : elle l’a inventé.
Il y a des albums que l’on écoute d’abord de travers, parce qu’ils arrivent au mauvais moment, avec le mauvais costume, et qu’ils refusent obstinément de répondre à ce qu’on attend d’eux. McCartney, premier album solo de Paul McCartney, appartient à cette famille de disques mal compris sur le moment, puis lentement réhabilités jusqu’à devenir des bornes secrètes de l’histoire pop. En avril 1970, le monde ne veut pas entendre un Beatle bricoler des chansons chez lui, jouer tous les instruments, chanter Linda, la solitude, les objets abandonnés et les petits miracles domestiques. Le monde veut comprendre qui a tué les Beatles. Paul, lui, branche un magnétophone à Cavendish Avenue et invente presque malgré lui une autre manière d’être une superstar : seul, imparfait, intime, débarrassé du grand théâtre. Derrière les esquisses, les instrumentaux et les bouts de chansons laissés volontairement à nu, il y a pourtant des merveilles absolues, de Junk à Every Night, jusqu’à ce sommet qu’est Maybe I’m Amazed. Plus qu’un album de rupture, McCartney est le son d’un homme qui se reconstruit à voix basse, au milieu de sa maison, de sa famille et des décombres encore chauds du plus grand groupe du monde.












