Il y a quelque chose de profondément touchant à imaginer Paul McCartney non pas en monument pop figé dans le marbre, mais en grand-père curieux, penché sur une playlist bricolée avec son petit-fils Arthur. Dans une récente confidence publiée sur son site officiel, l’ancien Beatle raconte qu’il lui arrive de composer des sélections pour faire danser les gens, et même d’en partager une avec Arthur, où ses vieux favoris de rock’n’roll croisent des titres plus récents. Rien de spectaculaire en apparence, sinon que, chez McCartney, les petits gestes domestiques finissent toujours par raconter autre chose : une manière d’habiter le temps, de transmettre sans donner de leçon, de faire dialoguer Donovan, les Kinks, Daft Punk, Tame Impala ou Dominic Fike dans le même salon imaginaire. Cette playlist secrète, dont Paul ne livre que quelques indices, devient alors un autoportrait discret : celui d’un homme qui n’a jamais cessé d’écouter, de relier les générations et de croire qu’une chanson peut encore faire danser les vivants avec leurs souvenirs. À l’heure où se profile The Boys of Dungeon Lane, retour annoncé vers Liverpool et les origines, cette anecdote familiale prend des airs de manifeste miniature.
Il y a chez Paul McCartney une façon bien à lui de disparaître sans jamais vraiment quitter la pièce. Quand Lennon transforme le masque en règlement de comptes et Bowie en théâtre permanent, Paul préfère les fausses identités bricolées avec le sérieux d’une plaisanterie anglaise : des noms improbables, des biographies de poche, des doubles qui lui permettent de respirer à l’écart du vacarme Beatles. Percy “Thrills” Thrillington est sans doute le plus délicieux de ces fantômes. Faux dandy, faux chef d’orchestre, faux mondain sorti d’un salon où le champagne aurait tiédi depuis 1938, il signe pourtant en 1977 un vrai disque : la version instrumentale et orchestrale de RAM, enregistrée dès 1971 à Abbey Road sous l’œil de McCartney et les arrangements de Richard Hewson. Longtemps resté dans l’ombre, Thrillington n’est pas une simple curiosité lounge ni un caprice luxueux. C’est un miroir déformant tendu à l’un des albums les plus étranges, les plus mal compris et les plus féconds de Paul. En retirant sa voix, il révèle la charpente. En inventant Percy, il raconte autre chose de lui-même : l’art de fuir son propre nom pour mieux faire entendre ses chansons.
Il y a des disques dont l’anniversaire ressemble moins à une célébration qu’à une autopsie amoureuse. Red Rose Speedway, publié le 30 avril 1973 aux États-Unis, appartient à cette famille-là : un album qu’on a longtemps rangé trop vite du côté des œuvres mineures de Paul McCartney, alors qu’il raconte en creux l’un des moments les plus passionnants, les plus fragiles et les plus contradictoires de l’histoire de Wings. Car derrière le LP simple que le public a découvert en 1973 se cache un autre disque, plus vaste, plus rugueux, plus collectif : un double album fantôme, documenté par les acétates de Denny Seiwell et ressuscité en partie par l’Archive Collection de 2018. C’est là que Red Rose Speedway devient vraiment fascinant. Non pas parce qu’il serait un chef-d’œuvre dissimulé, intact et incompris, mais parce qu’il porte partout les traces de ce qu’il aurait pu être : un vrai disque de groupe, traversé par les tensions entre McCartney le bâtisseur mélodique et ses musiciens qui voulaient mordre davantage. À 53 ans, il faut donc le réécouter autrement : en entendant le solo de Henry McCullough sur My Love, l’étrangeté de Loup, la grâce de Little Lamb Dragonfly, mais aussi tous les morceaux absents qui dessinent, autour de l’album publié, la silhouette d’une œuvre blessée.
Il existe dans l’histoire des Beatles des scènes mille fois commentées : les mines défaites de Twickenham, le concert sur le toit d’Apple, les silences de George Harrison, les regards de John Lennon déjà ailleurs, la volonté de Paul McCartney de maintenir debout une maison dont les murs craquaient de partout. Mais l’un des épisodes les plus violents de cette fin de règne ne se joue ni en studio ni sur scène. Il tient dans une page de presse austère, publiée au printemps 1969, où les Beatles, par l’intermédiaire de Henry Ansbacher & Co., demandent aux actionnaires de Northern Songs de ne pas livrer leur catalogue à ATV et à Lew Grade. Derrière le jargon des offres publiques, des actions ordinaires et des droits de vote, se cache une humiliation presque inimaginable : Lennon et McCartney, les deux auteurs les plus célèbres du monde, sont contraints de supplier la City de leur laisser une part de souveraineté sur leurs propres chansons. De la création de Northern Songs à la vente de Dick James, de la contre-offre avortée des Beatles à la longue blessure que portera McCartney, cette histoire raconte le moment où le miracle pop s’est heurté au cadastre du capital.
Il y a des noms qui traversent l’histoire des Beatles comme des notes tenues dans l’ombre, ni tout à fait au centre, ni jamais vraiment en marge. Klaus Voormann est de ceux-là. À 88 ans, l’ami de Hambourg reste l’une des figures les plus singulières de la galaxie Beatles : graphiste génial, bassiste d’une sobriété exemplaire, témoin des origines et compagnon discret de l’après-séparation. Il les a vus avant la gloire, dans les caves enfumées de Sankt Pauli, quand John, Paul, George, Pete Best et Stuart Sutcliffe n’étaient encore qu’un groupe anglais affamé jouant trop fort pour tenir debout. Il les a retrouvés au moment de leur mue artistique, en offrant à Revolver cette pochette labyrinthique devenue l’une des images les plus célèbres du rock. Puis il fut là encore quand le rêve s’est brisé, tenant la basse auprès de John Lennon, George Harrison et Ringo Starr, non pour remplacer Paul McCartney, mais pour aider chacun à inventer une autre vie. Klaus Voormann n’a jamais été le cinquième Beatle, et c’est précisément ce qui le rend précieux. Il est l’homme qui a su les regarder d’assez près pour les comprendre, et d’assez loin pour ne jamais les réduire.
Il y a des groupes dont la légende commence par un tube, une silhouette, un refrain que tout le monde croit connaître depuis toujours. Hot Chocolate appartient évidemment à cette catégorie-là, avec You Sexy Thing, Emma ou Brother Louie, ces chansons qui ont fini par quitter leurs auteurs pour entrer dans la mémoire collective. Mais avant les costumes blancs, les plateaux télé et les miracles proclamés sur les pistes de danse, il y eut une cassette, une porte frappée chez Apple Corps et la bénédiction inattendue de John Lennon. La mort de Tony Wilson, cofondateur, bassiste et artisan essentiel de Hot Chocolate, oblige à revenir à ce moment fondateur où l’histoire des Beatles, déjà en train de se défaire, offrit à deux musiciens caribéens une première chance. Wilson n’a jamais occupé la lumière avec l’évidence solaire d’Errol Brown, mais il fut là dès l’origine, dans l’atelier secret des chansons, au cœur de cette alchimie qui fit passer le groupe d’une reprise reggae de Give Peace a Chance à l’un des plus beaux catalogues pop-soul britanniques des années 70. Voici donc l’histoire d’un musicien discret, d’un groupe plus étrange qu’il n’y paraît, et d’un miracle pop né dans les couloirs d’Apple Records.
On parle souvent des Beatles comme d’une histoire à quatre voix, arrêtée net en 1970 avant de se prolonger en trajectoires séparées, parfois fraternelles, parfois cruelles, souvent magnifiques. Mais dans cette géographie intime de l’après-Beatles, il existe des silhouettes qui ne figurent jamais au premier rang et sans lesquelles une partie du paysage sonnerait autrement. Jim Keltner est de celles-là. Né à Tulsa le 27 avril 1942, ce batteur américain d’une discrétion presque aristocratique n’a jamais eu besoin d’occuper le centre pour devenir indispensable. Lennon l’appelle au moment d’Imagine, Harrison l’embarque dans l’aventure du Concert for Bangladesh puis dans sa longue quête spirituelle, Ringo l’adopte comme un frère de rythme, et George le retrouve encore, jusqu’aux Traveling Wilburys, Brainwashed et l’adieu bouleversant du Concert for George. Keltner n’a pas remplacé Ringo, ni rejoué l’histoire des Beatles à la place des Beatles. Il a fait quelque chose de plus subtil : il a donné un corps, un souffle et une humanité aux chansons de ceux qui tentaient de vivre après le plus grand groupe du monde. Pour son anniversaire, retour sur le parcours d’un batteur de l’ombre qui, sans jamais hausser la voix, a tenu le pouls d’une légende.
On a souvent regardé Ringo Starr comme le Beatle le plus simple à comprendre, ce qui est sans doute la meilleure manière de passer à côté de lui. Parce qu’il n’a jamais cherché à dominer la conversation, parce qu’il a préféré le battement juste au grand geste spectaculaire, parce qu’il a porté la légèreté comme une élégance et non comme une fuite, on a trop longtemps sous-estimé ce qu’il représentait vraiment : le cœur humain des Beatles, leur respiration, leur point d’équilibre. Avec Long Long Road, nouvel album produit par T Bone Burnett, Ringo ne vient pas réclamer une revanche tardive ni dresser son propre monument. Il reprend la route, simplement. Celle qui part de Liverpool, des disques américains rapportés par les marins, des boîtes de conserve transformées en tambours, des rêves de Texas abandonnés devant des formulaires administratifs, et qui passe par Hambourg, Abbey Road, Nashville, les excès, la sobriété, les retrouvailles et les fantômes apprivoisés. Ce disque country n’est ni un caprice de vétéran ni un testament sous cellophane. C’est le retour naturel d’un musicien qui a toujours su écouter avant de jouer, et qui, à quatre-vingt-cinq ans, continue d’avancer avec cette obstination désarmante : peace, love, et quelques kilomètres de plus.
On croit souvent connaître cette histoire : Michael Jackson aurait profité de l’amitié naissante avec Paul McCartney pour lui souffler sous le nez le catalogue des Beatles, dans un coup de billard froidement calculé. C’est une belle légende noire, avec son traître, sa victime et son trésor dérobé. Mais comme souvent avec les Beatles, la vérité est plus ancienne, plus juridique, plus cruelle aussi. Car lorsque Jackson achète ATV Music en 1985, Lennon et McCartney ont déjà perdu depuis longtemps le contrôle de leurs chansons. Tout s’est joué bien avant, dans les contrats signés au début des années 60, dans la création de Northern Songs, dans une introduction en Bourse mal comprise, puis dans la vente à ATV en 1969, au moment même où le groupe se fissurait de toutes parts. L’affaire devient alors beaucoup plus passionnante qu’un simple récit de trahison : elle raconte comment une chanson se transforme en actif financier, comment le droit américain peut rouvrir une porte fermée cinquante ans plus tôt, comment Sony finit par récupérer l’empire, et comment McCartney a patiemment utilisé les termination rights pour reprendre une partie de ce qui lui avait échappé. Derrière “Yesterday”, “Hey Jude” ou “Let It Be”, il y a donc une autre mélodie : celle des contrats, des sociétés, des héritiers, des avocats et d’un catalogue devenu l’un des plus convoités de l’histoire de la musique populaire.
Il y a des anniversaires qui ressemblent à de simples prétextes, et d’autres qui finissent par éclairer une œuvre mieux que toutes les rééditions du monde. Tug of War, publié par Paul McCartney le 26 avril 1982, appartient clairement à cette seconde famille. Quarante-quatre ans plus tard, le disque n’a rien perdu de son étrange gravité : il demeure ce moment suspendu où l’ancien Beatle, sorti de Wings, encore sonné par l’assassinat de John Lennon, retrouve George Martin pour remettre de l’ordre dans le chaos et donner une forme pop à ce qui, dans sa vie, menace de se défaire. On a souvent résumé l’album à Ebony and Ivory, son énorme succès avec Stevie Wonder, ou à Here Today, la lettre bouleversante adressée à Lennon. Ce serait oublier le reste : la majesté de Wanderlust, l’élan de Take It Away, la tendresse de Somebody Who Cares, la finesse de production d’un disque qui tire dans toutes les directions sans jamais rompre. À l’heure où McCartney appartient désormais au temps long de la musique populaire, Tug of War se réécoute moins comme un retour nostalgique que comme l’un de ses grands albums de résistance intime : celui d’un homme qui continue, parce que la chanson reste encore sa meilleure manière de tenir debout.












