Il y a chez Paul McCartney une manière très particulière de regarder dans le rétroviseur. Chez d’autres, l’exercice tournerait vite au musée, à la célébration convenue d’une légende qui n’aurait plus grand-chose à prouver. Chez lui, le passé reste une matière vive, presque inflammable, une réserve de sons, de visages et de secousses capables d’éclairer encore le présent. Alors que se profile The Boys of Dungeon Lane, nouvel album annoncé comme un retour vers le Liverpool des origines, McCartney s’est prêté au jeu de l’autoportrait en dix chansons. Non pas dix titres à sa gloire, non pas une parade de classiques signés Beatles ou Wings, mais dix morceaux des autres : Gene Vincent, Chuck Berry, Buddy Holly, Elvis Presley, The Kinks, Bob Dylan, les Beach Boys, The Human League, Prince et, bien sûr, John Lennon. Une simple playlist ? Plutôt une carte intime, où chaque chanson révèle une couche de l’homme et du musicien : le choc du rock’n’roll, la science de la mélodie, l’ouverture poétique, la modernité des années 80, puis l’ombre fraternelle d’Imagine. À travers ces choix, c’est moins la légende McCartney qui parle que l’auditeur émerveillé qu’il n’a jamais cessé d’être.
Dans la discographie solo de John Lennon, il y a les chansons que tout le monde connaît, celles qu’on a placées très tôt au rang des monuments, et puis il y a les autres, plus secrètes, moins commentées, qui finissent pourtant par révéler des pans entiers de l’homme et de l’œuvre. Out the Blue, glissée en 1973 sur Mind Games, appartient à cette famille discrète. Lennon lui-même la traitait d’un revers de main, comme une simple chanson d’amour, « nothing special ». C’est peut-être justement là que commence son mystère. Car cette ballade adressée à Yoko Ono surgit au moment exact où le couple vacille, au seuil du fameux Lost Weekend, quand l’amour n’est déjà plus une évidence mais pas encore un souvenir. En moins de quatre minutes, Lennon y fait tenir une vie entière : la douleur ancienne, l’irruption miraculeuse de Yoko, la gratitude, la peur de perdre, et cette certitude presque déraisonnable d’être né pour la rencontrer. Derrière ses airs de morceau mineur, Out the Blue condense tout ce qui fait la grandeur du Lennon solo : la nudité du Plastic Ono Band, la sophistication pop héritée des Beatles, les élans orchestraux de Mind Games et cette façon unique de transformer une crise intime en prière profane. Longtemps sous-estimée, réhabilitée par les rééditions et les lectures critiques, la chanson mérite aujourd’hui qu’on la regarde pour ce qu’elle est : non pas une parenthèse, mais l’une des plus belles déclarations d’amour jamais écrites par John Lennon.
Il y a chez Paul McCartney une manière bien à lui de désosser les mythes en quelques mots, sans solennité inutile ni posture de sage venu distribuer des vérités définitives. Lorsqu’il explique que les Beatles ont quitté Liverpool, au départ, “pour l’argent”, il ne rabaisse ni l’art ni la légende : il rappelle simplement d’où ils venaient. Avant d’être des génies pop, Lennon, McCartney, Harrison et Starr furent des garçons du nord de l’Angleterre qui cherchaient une issue, un métier possible, une vie plus vaste que celle qui leur était promise. Et c’est précisément ce qui rend leur histoire encore plus fascinante. Car chez les Beatles, l’ambition matérielle n’a jamais étouffé la beauté ; elle a souvent servi de carburant à l’invention. Derrière les refrains parfaits, les harmonies renversantes et les sommets de la pop moderne, il y avait aussi des jeunes musiciens qui voulaient être payés, écrire des tubes, gagner leur vie, puis comprendre peu à peu que leurs chansons relevaient également de l’art. En revenant sur cette phrase de McCartney, c’est toute la vérité terrestre des Beatles qui réapparaît : celle d’un groupe populaire au sens le plus profond, né du manque, de la faim, du travail et d’un désir immense de transformer le réel.
On a longtemps raconté Paul McCartney comme un prodige de la mélodie populaire, un architecte du refrain capable d’aligner les évidences avec une facilité presque insultante. C’est vrai, bien sûr, mais c’est encore trop peu. Car derrière le souverain des chansons que tout le monde croit connaître se cache une oreille bien plus vaste, curieuse de toutes les formes capables de faire chanter l’émotion. La playlist publiée en 2004 à l’occasion d’Uncut, alors que McCartney retrouvait le centre du jeu jusque sur la scène de Glastonbury, en apporte une preuve fascinante. Entre Brian Wilson, George Harrison, Nat King Cole ou Donovan, un choix retient l’attention plus que tous les autres : le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur de Chopin dans l’interprétation de Maria João Pires. Rien d’un caprice distingué ici, ni d’un vernis culturel tardif. Ce morceau dit au contraire quelque chose d’essentiel sur Paul : son goût pour la grâce sans emphase, pour la beauté qui touche sans forcer, pour les lignes mélodiques qui semblent avoir toujours existé. En regardant de près cette sélection, c’est tout un autoportrait musical qui apparaît, et peut-être la meilleure façon de comprendre ce que McCartney cherche depuis toujours dans la musique.
En mai 1968, à New York, Paul McCartney lâche une phrase qui ressemble à un manifeste : Apple sera ce « communisme occidental » où, pour une fois, les patrons ne courent pas après l’argent. Derrière le slogan, il y a un vertige : quelques mois après la mort de Brian Epstein, les Beatles se retrouvent seuls aux commandes et décident de transformer leur gloire en rampe de lancement pour les autres. Au 3 Savile Row, la pomme verte devient un passeport : Mary Hopkin passe de l’anonymat au triomphe mondial, Badfinger hérite d’un tube signé McCartney, George Harrison ouvre les portes à Billy Preston, Ravi Shankar ou au Radha Krishna Temple, tandis que Lennon pousse l’expérience jusqu’aux frontières de l’avant-garde avec Zapple. Mais l’utopie a son revers : dépenses folles, employés opportunistes, rêves trop grands pour une comptabilité. L’arrivée d’Allen Klein, la séparation du groupe, puis l’extinction progressive du label achèvent le tableau. Entre coups de génie, destins brisés et mythologie pop, Apple Records raconte la dernière grande aventure collective des Fab Four. Plongez dans cette histoire où une simple étiquette sur un vinyle suffit encore à faire briller les yeux.
Il suffit parfois d’un mot d’enfant pour résumer une vie de compositeur. Quand Paul McCartney parle de “God Only Knows” et lâche un simple “Wow”, il ne cite pas un classique pour faire bien : il avoue sa boussole. Une chanson, pour lui, n’existe vraiment que si elle déclenche ce soulèvement immédiat — le ventre qui se serre, la cage thoracique qui s’éclaire, cette sensation inexplicable qui mélange la joie, la nostalgie et le retour d’une adolescence intacte. McCartney ne décrit pas la musique comme un musée, mais comme un phénomène physique : un “lift” qui vous redresse quand vous êtes plié. Et derrière l’admiration pour Brian Wilson, il y a un programme presque moral : écrire des morceaux capables, eux aussi, de réconforter sans mentir. Car ce “Wow” rejoint une autre réalité, plus vertigineuse encore : quand des gens viennent lui dire que ses chansons les ont aidés à traverser un cancer, Paul reste sidéré, comme si le “petit groupe de rock’n’roll” avait dépassé l’échelle humaine. Dans le miroir de 1966, Pet Sounds, Revolver et la pop qui se met en costume de chambre, “God Only Knows” rappelle une vérité simple : le succès d’un jour pèse peu face à la victoire du frisson.
On imagine Paul McCartney porté par l’inertie d’une légende. Pourtant il reste, au fond, ce gamin de Liverpool qui cherche dans un disque une sensation précise : une chaleur immédiate, presque physique. Quand il parle de réconfort, il ne vise pas la musique-tisane, mais la chanson qui remet du sang dans les joues. D’un côté, “God Only Knows”, miracle pop d’une élégance renversante, capable d’inspirer et d’apaiser à la fois. De l’autre, le premier album d’Elvis, “Elvis Presley” (1956), posé sur une platine entre deux parties de snooker, comme une injection de futur. Ce qui le bouleverse, c’est cette évidence toute simple : on peut se sentir bien sans être “gentillet”, lumineux sans être mièvre, heureux sans s’excuser. Toute l’esthétique McCartney se joue là, dans cet équilibre entre mélodie solaire et exigence de ne jamais basculer dans le sucre — quitte à garder, quelque part dans l’oreille, un juge intérieur. Revenir à Elvis, ce n’est pas collectionner des souvenirs : c’est rappeler à quoi sert une chanson quand elle tombe au bon moment. Un talisman de trois minutes qui vous redresse, et vous donne envie, encore, d’écrire pour les autres.
La fin des Beatles n’a pas été un point final, plutôt une porte claquée. À peine le silence retombe-t-il que John Lennon et Paul McCartney rallument les amplis — non pour rejouer le passé, mais pour le contester. Car après la rupture, leur dialogue continue, détourné, en chansons : des lettres ouvertes où l’on règle des comptes à coups de couplets, où l’on transforme des souvenirs en projectiles, où l’on teste l’autre à distance, comme on appuie sur une vieille blessure pour vérifier qu’elle fait encore mal. De l’enterrement du mythe dans « God » aux aiguilles élégantes de « Too Many People », de l’artillerie lourde de « How Do You Sleep? » à la main tendue de « Dear Friend », cette “guerre” raconte bien plus qu’une querelle de rock stars : une fraternité créative qui se décompose en public, la bataille du récit, la jalousie, l’ego, l’argent, et ce miroir cruel qu’est l’ancien partenaire. On y croise aussi les braises des années 1971-1974, la tentation avortée de Saturday Night Live, puis le renversement pop de « Silly Love Songs » — avant que « Here Today » ne vienne dissoudre le ressentiment dans l’absence. En suivant ces morceaux comme on suit une correspondance secrète, on comprend que Lennon et McCartney ne se sont jamais vraiment quittés : ils ont simplement appris à s’atteindre autrement. Entrez dans la chronologie, écoutez les sous-entendus, et voyez comment l’après-Beatles s’est écrit… en musique.
Il y a des duos qui s’entendent avant même qu’on ait l’idée de les comparer. Beatles et Beach Boys, par exemple : deux pôles posés aux extrémités des années 60, qui se renvoient des éclats d’harmonies comme on se lance un défi à travers l’océan. On a voulu raconter ça comme un match Liverpool contre Californie, docks contre soleil, blousons contre chemises à fleurs. Mais le vrai film est ailleurs : une conversation créative où chaque disque autorise le suivant. Fin 1965, Brian Wilson écoute Rubber Soul et comprend qu’un album peut être un monde. Il répond avec Pet Sounds, prodige de studio, sophistiqué et pourtant à vif, qui force les Beatles à relever la barre jusqu’à Sgt. Pepper. Puis vient Good Vibrations, la tentation de Smile, et le vertige d’une ambition qui peut aussi dévorer. En suivant ce fil — studios, producteurs, techniques, mais surtout émotions — on voit la pop quitter le simple divertissement pour devenir art total. Et quand Brian Wilson disparaît le 11 juin 2025, l’hommage de Paul McCartney sonne comme la dernière réplique d’un dialogue fraternel : comment continuer sans lui ? God Only Knows. Entrez : tout se joue dans ces trois minutes où l’harmonie dit ce que les mots n’osent pas.
Deux minutes. Pas de guitares, pas de chœurs, presque rien — et pourtant un gouffre. Avec « Eleanor Rigby », les Beatles ouvrent en 1966 une porte dérobée dans la pop : celle des vies minuscules, des dimanches qui collent aux murs, des rites qui continuent alors que la chaleur s’est retirée. Eleanor ramasse le riz après les mariages, Father McKenzie recoud ses chaussettes en écrivant des sermons que personne n’entendra, et la chanson se termine comme elle a commencé : dans le silence, sans consolation, sans rédemption. C’est justement là que le morceau devient dangereux. Parce qu’on voudrait le qualifier de « religieux » — une église, un prêtre, des funérailles — alors qu’il raconte surtout l’échec du religieux à réchauffer le monde moderne. En août 1966, à Chicago, en pleine tempête du « plus populaire que Jésus », un journaliste tend ce piège à John Lennon. Sa réponse, devenue culte, dit tout de son rapport au sacré : fascination, blasphème, refus de jouer le bon élève. Que voulait-il vraiment dire en affirmant que Jésus ne s’intéresserait pas tant à « Eleanor Rigby » ? Retour sur une phrase qui éclaire autant le scandale que la chanson — et notre propre peur de mourir invisibles.












