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Paul McCartney, Maria João Pires et cette beauté qui ne hausse jamais la voix

On a longtemps raconté Paul McCartney comme un prodige de la mélodie populaire, un architecte du refrain capable d’aligner les évidences avec une facilité presque insultante. C’est vrai, bien sûr, mais c’est encore trop peu. Car derrière le souverain des chansons que tout le monde croit connaître se cache une oreille bien plus vaste, curieuse de toutes les formes capables de faire chanter l’émotion. La playlist publiée en 2004 à l’occasion d’Uncut, alors que McCartney retrouvait le centre du jeu jusque sur la scène de Glastonbury, en apporte une preuve fascinante. Entre Brian Wilson, George Harrison, Nat King Cole ou Donovan, un choix retient l’attention plus que tous les autres : le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur de Chopin dans l’interprétation de Maria João Pires. Rien d’un caprice distingué ici, ni d’un vernis culturel tardif. Ce morceau dit au contraire quelque chose d’essentiel sur Paul : son goût pour la grâce sans emphase, pour la beauté qui touche sans forcer, pour les lignes mélodiques qui semblent avoir toujours existé. En regardant de près cette sélection, c’est tout un autoportrait musical qui apparaît, et peut-être la meilleure façon de comprendre ce que McCartney cherche depuis toujours dans la musique.


On raconte souvent l’histoire des Beatles comme on résume une légende à ses signes extérieurs les plus visibles : des costumes impeccables, des refrains qui s’agrippent à la mémoire comme des affiches sur un mur humide, des harmonies instantanément au garde-à-vous et quatre garçons de Liverpool devenus en quelques mois l’épicentre de la pop mondiale. Ce récit n’est pas faux. Il est simplement incomplet. Il dit l’explosion, pas la profondeur. Il dit la surface qui brille, pas les courants qui la traversent. Car derrière la vitesse fulgurante avec laquelle le groupe a conquis le monde, il y avait déjà un appétit musical qui débordait largement le cadre du rock’n’roll des débuts.

Chez Paul McCartney, cet appétit a toujours pris une forme particulière. Lennon était la lame, Harrison le chercheur spirituel, Ringo le styliste du tempo ; Paul, lui, était l’oreille sans frontières, le type capable de passer d’un standard de music-hall à une charge proto-hard, d’une bluette apparente à une trouvaille harmonique déconcertante, d’une ligne de basse bondissante à un air que l’on croirait exhumé d’un autre siècle. C’est précisément pour cela que son goût musical reste si passionnant à scruter. Il n’est jamais purement décoratif. Il ne relève pas de la simple curiosité mondaine du collectionneur ou du mélomane bien élevé. Il éclaire sa façon d’écrire, d’arranger, de chanter, de respirer même. Quand Paul McCartney aime un morceau, ce n’est pas seulement un hommage poli rendu à un autre musicien. C’est souvent une fenêtre ouverte sur sa propre fabrique.

À cet égard, la sélection associée à l’entretien accordé à Uncut en 2004 est un document précieux. Parce qu’elle ne ressemble pas à la liste scolaire qu’on attend parfois d’une légende du rock. On pourrait imaginer, chez un ancien Beatle, un panthéon très balisé, un musée des influences approuvées, une enfilade de monuments intouchables censés conforter l’image officielle du génie pop. Or il se passe tout autre chose. On y trouve bien des repères évidents, des noms rassurants, des maîtres de la mélodie, mais aussi des choix de traverse, des chansons moins attendues, des œuvres qui disent beaucoup de la curiosité de McCartney pour les textures, les climats, les couleurs émotionnelles. Surtout, au milieu de cette mosaïque, se glisse un choix qui en dit long sur la sensibilité profonde de Paul : le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur de Chopin dans l’interprétation de Maria João Pires.

Le simple fait qu’un tel morceau figure dans une sélection reliée à l’univers d’un musicien que l’histoire populaire réduit encore trop souvent au grand faiseur de refrains dit déjà quelque chose d’essentiel. Non pas que McCartney se soit soudainement découvert une passion tardive pour le répertoire classique afin de vernir son image d’une respectable couche culturelle. Cette idée serait absurde. Depuis longtemps, chez lui, la mélodie n’a jamais été cloisonnée. Une chanson pouvait dialoguer avec un air de comédie musicale, une cadence baroque, une fanfare de village, une romance napolitaine, un standard américain ou une pièce pour piano. Chez McCartney, le bon goût n’est jamais la question. Ce qui l’intéresse, c’est la circulation de l’émotion.

Il y a donc quelque chose de très révélateur dans ce choix de Maria João Pires. Car le Nocturne n° 2 n’est pas seulement un morceau célèbre, un classique parmi les classiques, ce genre de pièce que l’on reconnaît en quelques secondes sans toujours savoir la nommer. C’est une œuvre qui semble respirer avec une simplicité trompeuse. Tout y paraît naturel, presque évident, comme dans les grandes mélodies de McCartney justement. Mais cette évidence n’est qu’une illusion. Derrière la douceur du chant se cache un art souverain de la ligne, du balancement, de l’ornement, de l’espace entre les notes. Ce n’est pas une musique qui s’impose par la force. Elle agit autrement. Elle s’insinue, elle apaise, elle suspend le temps. Et ce pouvoir-là, Paul McCartney l’a poursuivi toute sa vie sous des formes différentes.

Ce qui est fascinant, c’est que cette préférence pour une interprétation pianistique aussi délicate ne contredit en rien l’image du McCartney pop, rock, mélodiste, artisan du tube. Elle la complète. Elle la rend même beaucoup plus claire. Pour comprendre Paul McCartney, il faut renoncer aux caricatures paresseuses : le sentimental contre l’expérimental, le mélodiste contre l’aventurier, le charmeur contre l’artiste sérieux. Ces oppositions ont la vie dure parce qu’elles simplifient l’histoire. Mais elles ne résistent pas à l’examen de son parcours. Un homme qui peut admirer à la fois Brian Wilson, George Harrison, Donovan, Nat King Cole, un musicien contemporain comme Nitin Sawhney et une lecture de Chopin par Maria João Pires n’entre dans aucune case. Et c’est précisément ce refus des frontières qui a rendu son œuvre aussi durable.

Regarder cette playlist, ce n’est donc pas feuilleter l’album souvenir d’un ancien géant. C’est lire un autoportrait en creux. Un autoportrait d’autant plus intéressant qu’il ne cherche pas à être démonstratif. Il n’y a pas ici le manifeste théorique d’un artiste soucieux de légitimer son érudition. Il y a mieux : une vérité d’écoute. Et dans cette vérité d’écoute, le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur occupe une place presque symbolique. Comme si McCartney, au milieu d’une vie passée à écrire certains des airs les plus populaires du XXe siècle, reconnaissait dans cette pièce-là une forme de beauté supérieure, ou du moins une forme de beauté idéale : simple en apparence, inépuisable dans l’effet.

2004, Uncut, Glastonbury et l’art de se raconter sans le dire

Le contexte de cette sélection mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il dit lui aussi quelque chose du moment McCartney. En 2004, Paul n’est plus depuis longtemps la figure fragilisée des années 80 que certains commentateurs se plaisaient à décrire avec un mélange de condescendance et d’amnésie. Il est revenu au centre du jeu, non pas comme relique, mais comme artiste toujours capable d’aimanter l’attention. Ses tournées attirent des foules immenses, sa stature publique s’est encore élargie, et sa présence à Glastonbury cette année-là a valeur d’événement symbolique : voir l’ancien Beatle occuper ce territoire-là, c’est constater que le patrimoine vivant du rock n’a rien d’un musée immobile.

La compilation associée à Uncut, souvent évoquée sous le titre Paul McCartney’s Glastonbury Groove, est passionnante parce qu’elle évite la solennité. Au lieu d’aligner les grands textes sacrés de la pop comme on dresse l’inventaire d’un temple, McCartney propose une circulation d’humeurs, de styles et de plaisirs. Le geste est d’autant plus intéressant qu’il inclut aussi quelques morceaux de lui-même, comme si cette sélection ne relevait pas seulement de l’hommage aux autres mais d’un jeu de miroirs. Il ne s’agit pas uniquement de dire : voici ce que j’aime. Il s’agit aussi de laisser entendre : voici le paysage dans lequel j’inscris ma propre musique.

La nuance est importante. Car une liste de morceaux favoris n’est jamais neutre. Elle peut servir à se donner une contenance, à flatter une mythologie, à fabriquer une filiation plus noble que nature. Chez Paul McCartney, rien de tel. Ou plutôt, si stratégie il y a, elle consiste précisément à brouiller les attentes. Le rockeur adoubé par l’histoire met sur la table du folk apaisé, une version live de God Only Knows, des climats quasi méditatifs, une pièce classique, un morceau de George Harrison, des chansons moins canoniques, et même une relecture de Temporary Secretary, ce titre longtemps raillé par ceux qui n’avaient pas compris à quel point McCartney pouvait être bizarre quand il le décidait.

Cette dernière présence est capitale. Elle rappelle que Paul n’a jamais été seulement un gardien de la belle forme. Il a toujours aimé les accidents, les décentrements, les idées qui grincent un peu. C’est tout le malentendu McCartney : parce qu’il a écrit trop de mélodies parfaites, on en a déduit qu’il était condamné à la perfection lisse. Or il adore aussi le dérapage, le collage, la fantaisie presque absurde, l’étrangeté glissée au beau milieu du familier. La sélection d’Uncut raconte cela sans jamais l’énoncer frontalement.

On peut même aller plus loin. Cette playlist fonctionne comme un antidote à la vieille caricature du Beatle “sage”, du bon élève mélodique, du sentimental patenté. Elle rappelle qu’aimer la beauté n’empêche pas d’aimer l’inattendu. Qu’être ému par Nat King Cole ou Maria João Pires n’interdit ni l’humour oblique ni l’expérimentation. Chez McCartney, l’élégance n’est pas l’ennemie du jeu. Elle en est parfois la condition.

Et puis il y a la valeur symbolique de l’année 2004. Nous sommes à un moment où Paul peut regarder l’ensemble de son parcours avec une distance nouvelle. Il n’a plus rien à prouver et, en même temps, il continue de bouger. Il n’est pas dans la nostalgie pure. Il n’est pas non plus dans la posture du vétéran qui se réinvente artificiellement pour paraître moderne. Il occupe une place rare, presque paradoxale : celle d’un artiste historique qui peut encore se permettre d’être simplement curieux. La playlist est l’expression de cette liberté-là.

D’où l’importance de ne pas la lire comme une liste anecdotique, un petit supplément de magazine destiné à agrémenter une couverture prestigieuse. Ce genre d’objet secondaire raconte souvent davantage qu’une grande interview. Dans un entretien, un artiste peut corriger son image, préciser sa pensée, remettre les mythes à leur place. Dans une sélection musicale, il révèle ses réflexes les plus profonds. Il ne théorise plus : il choisit. Et choisir, c’est souvent se dévoiler davantage.

Que révèle alors cette sélection ? D’abord une évidence : Paul McCartney ne hiérarchise pas la musique selon les frontières de prestige habituelles. Une grande chanson peut venir de la pop la plus raffinée, d’un vieux standard, d’une pièce pour piano, d’un morceau atmosphérique ou d’une chanson discrète que le grand public n’a jamais canonisée. Ensuite, elle révèle un trait plus profond encore : chez lui, la musique n’est jamais évaluée seulement selon son importance historique ou son innovation formelle. Elle est jugée à l’aune de ce qu’elle fait au corps et au cœur. Est-ce que ça chante ? Est-ce que ça tient dans l’air ? Est-ce que ça installe un monde ? Est-ce que ça émeut sans forcer ?

Dans cette perspective, le choix du Nocturne n° 2 en mi bémol majeur ne relève plus de l’anecdote chic. Il devient une clé. Peut-être même une des meilleures façons d’entrer dans la psyché musicale de McCartney. Parce qu’il dit son goût pour la grâce, oui, mais une grâce travaillée. Une grâce qui semble naturelle parce qu’elle a été pensée jusqu’au moindre pli. Exactement comme les plus grandes chansons de Paul.

Une oreille sans passeport

Ce que cette sélection raconte avec le plus d’éclat, c’est l’impossibilité de réduire Paul McCartney à un territoire esthétique précis. Il y a chez lui quelque chose de fondamentalement transfrontalier, une manière de circuler entre les mondes sans demander la permission. Les puristes détestent souvent cela. Ils aiment les généalogies nettes, les lignées propres, les artistes qu’on peut assigner à résidence : folk, soul, rock, classique, expérimental, standard, avant-garde. McCartney, lui, passe d’une pièce à l’autre comme un promeneur dans une maison qu’il connaîtrait depuis l’enfance.

Qu’on regarde de près la diversité des titres retenus. James Taylor apporte une douceur terrienne, un sens du dépouillement qui n’a rien de spectaculaire. Brian Wilson, avec God Only Knows, représente bien sûr l’une des plus hautes expressions de la pop comme art de la sophistication déguisée en évidence. Nat King Cole renvoie à l’école de la diction, du velours, de l’élégance émotionnelle. Donovan ouvre vers un ailleurs plus oblique, plus littéraire, plus flottant. Nitin Sawhney introduit des couleurs contemporaines, métissées, qui disent bien que McCartney n’écoute pas seulement le passé en majesté. George Harrison, enfin, apparaît avec Marwa Blues, choix magnifique parce qu’il ne mise pas sur le morceau le plus célèbre, mais sur une pièce tardive, instrumentale, contemplative, où la spiritualité du guitariste se condense sans paroles.

Et au milieu de tout cela, Maria João Pires. Le simple voisinage de ces noms suffit à comprendre le fond de l’affaire. Pour McCartney, la musique n’est pas une affaire de caste. Une pièce classique peut côtoyer un standard américain, une chanson folk, une pop orchestrale, un climat presque ambient ou une confession en demi-teinte. Ce qui relie ces morceaux, ce n’est pas leur appartenance à un rayon de disquaire. C’est une qualité d’écriture, d’atmosphère ou de grâce.

C’est là que le mot éclectisme, souvent employé à propos de McCartney, devient à la fois utile et insuffisant. Utile, parce qu’il désigne effectivement une ampleur d’appétit peu commune. Insuffisant, parce qu’il peut laisser croire à une simple dispersion, à une gourmandise un peu mondaine, à une collection de goûts hétéroclites sans centre de gravité. Or McCartney n’est pas un touche-à-tout incohérent. Son oreille a des constantes très fortes. Il aime la mélodie qui semble couler de source. Il aime les arrangements qui enrichissent sans étouffer. Il aime les œuvres dont l’émotion ne dépend pas du volume sonore ou de la démonstration de force. Il aime, surtout, les musiques qui conservent une forme de chant intérieur, même quand elles sont instrumentales.

C’est précisément pour cela que la présence de Maria João Pires n’a rien d’exotique dans la liste. À première vue, certains pourraient y voir l’excursion distinguée d’un rockeur dans le répertoire savant. Ce serait mal comprendre Paul McCartney. Le Nocturne n° 2 n’est pas là comme un bijou de vitrine. Il est là parce qu’il correspond à des critères profondément maccartneyens : la pureté de la ligne, la souplesse de la respiration, l’absence de lourdeur, la capacité à toucher sans hystérie.

Il faut aussi dire un mot de la manière dont McCartney a toujours résisté, consciemment ou non, au fétichisme rock. Une certaine culture rock a longtemps valorisé la rugosité comme preuve d’authenticité. Elle se méfie du raffinement, soupçonne la mélodie trop belle, fronce les sourcils devant le classicisme, confond parfois la profondeur avec l’austérité. McCartney n’a jamais vraiment cédé à cette police du goût. Tant mieux. Il a continué à aimer ce qui était beau, même quand le beau risquait de paraître suspect. Il a continué à assumer des chansons tendres, des harmonies lumineuses, des orchestrations riches, des tournures anciennes, des séductions frontales. Cette fidélité à la beauté, même quand elle vous expose au malentendu, explique en partie la longévité de son œuvre.

Mais il ne faut pas se tromper sur la nature de cette beauté. Elle n’a rien de décoratif. Elle n’est jamais purement cosmétique. Chez McCartney, le beau n’est pas ce qui lisse le réel ; c’est ce qui lui donne une forme respirable. Le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur, tel que le joue Maria João Pires, possède exactement cette qualité. La pièce ne nie pas la mélancolie. Elle la transforme en suspension. Elle ne dramatise pas. Elle élève. Elle ne cherche pas à écraser l’auditeur sous son importance. Elle l’invite.

Cette invitation-là, Paul l’a souvent formulée dans sa propre musique. On la retrouve dans ses ballades les plus fameuses, mais aussi dans des chansons moins célébrées où il travaille l’espace, le tempo, la douceur de l’attaque, l’équilibre entre simplicité et raffinement. Le plus remarquable, c’est que cette sensibilité peut coexister chez lui avec la fantaisie la plus espiègle, l’énergie la plus brute ou l’expérimentation la plus tordue. Là encore, la playlist le dit admirablement : l’homme qui aime Chopin peut aussi défendre Temporary Secretary. Rien de contradictoire. Au contraire. Les deux choix racontent une même liberté.

Le Nocturne n° 2 : la beauté comme science de la retenue

Le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur est un morceau piégé par sa propre célébrité. Comme toutes les œuvres entrées dans l’inconscient collectif, il peut souffrir d’un excès de familiarité. On croit le connaître parce qu’on reconnaît son thème. On croit l’avoir compris parce qu’il semble immédiatement accessible. C’est oublier que les pièces les plus simples en apparence sont souvent les plus difficiles à habiter. Ce nocturne demande moins de démonstration que de tact. Moins de brio que de souffle. Moins d’autorité que d’abandon contrôlé.

C’est sans doute pour cela que l’interprétation de Maria João Pires a tant de poids. Elle n’écrase jamais la pièce sous une vision narcissique. Elle la laisse parler. Et laisser parler Chopin est plus compliqué qu’il n’y paraît. Il faut tenir la ligne sans la figer, préserver la fluidité sans dissoudre la forme, faire chanter le clavier sans tomber dans la joliesse. Pires possède précisément cet art de l’évidence. Sous ses doigts, le Nocturne n° 2 semble avancer de lui-même, comme si la musique connaissait déjà sa destination.

Ce type d’évidence est extrêmement rare. Et il est profondément lié à ce que Paul McCartney recherche dans la musique depuis toujours. L’une des grandes qualités de McCartney compositeur tient à sa capacité à fabriquer des mélodies qui donnent l’impression d’avoir toujours existé. C’est le signe des très grands. Une mélodie réellement neuve paraît souvent familière dès la première écoute. On ne la découvre pas seulement ; on la reconnaît. Elle touche une mémoire qui semblait vous précéder. Le Nocturne n° 2 agit ainsi. Il ne vous conquiert pas comme un slogan. Il vous retrouve.

On comprend alors ce que ce choix dit du rapport de McCartney à la musique classique. Ce n’est pas la complexité pour la complexité qui l’attire. Ce n’est pas la monumentalité, ni la preuve de sérieux culturel, ni la fascination pour un monde supposément supérieur. Ce qui l’attire, c’est la beauté lorsqu’elle devient structure. Le moment où l’émotion ne flotte pas vaguement au-dessus de la forme, mais naît de son équilibre exact. Le Nocturne n° 2 n’est pas beau malgré son architecture ; il est beau par elle.

Il y a d’ailleurs quelque chose de très maccartneyen dans la façon dont Chopin articule ici la grâce et l’ornement. La ligne principale est limpide, presque chantable d’instinct. Mais autour d’elle se déploient des embellissements, des détours, des broderies qui n’ont rien de gratuit. Ils enrichissent la phrase, la relancent, la font miroiter autrement. C’est souvent ce que Paul fait dans ses chansons. Une mélodie simple, oui, mais jamais pauvre. Une ligne claire, oui, mais traversée d’inflexions harmoniques, de modulations, d’appuis inattendus, de petits écarts qui empêchent la carte postale.

Il faut aussi parler de la paix étrange que dégage cette pièce. Pas une paix naïve, pas un simple apaisement décoratif destiné à accompagner un salon bien tenu. Une paix plus profonde, gagnée contre le bruit du monde. Le morceau a cette faculté de ralentir le temps intérieur. Il vous soustrait momentanément au tumulte. Pour un homme comme Paul McCartney, qui a vécu plus d’un demi-siècle dans une intensité médiatique que peu d’artistes ont connue, on imagine sans peine ce que peut représenter une telle musique : non pas une fuite, mais un espace de recomposition.

Et cette qualité méditative entre en résonance avec certains pans moins commentés de l’œuvre de Paul. On parle beaucoup de ses triomphes pop, de son génie mélodique, de son énergie scénique, de ses refrains fédérateurs. On parle moins de son goût pour les climats suspendus, pour les moments où la musique devient presque un lieu. Pourtant, cette dimension est partout dans son parcours, des rêveries acoustiques à certaines pages orchestrales, des chansons en apesanteur aux pièces instrumentales qu’il a composées plus tard. Le choix de Maria João Pires met cette part de lui en pleine lumière.

En vérité, le Nocturne n° 2 ne révèle pas que McCartney aime la musique classique. Il révèle quelque chose de plus précis et de plus intéressant : il aime les œuvres qui savent être profondes sans hausser la voix. Voilà une clé capitale pour comprendre son esthétique. La force chez McCartney n’est pas toujours dans le coup de poing. Elle est souvent dans la tenue. Dans la façon de faire durer un sentiment sans le surligner. Dans l’art de suggérer plutôt que de marteler. Dans une forme de pudeur mélodique qui n’exclut ni l’ampleur ni la sophistication.

C’est pourquoi ce choix nous parle autant de Paul que de Chopin. On peut même dire qu’il nous aide à écouter McCartney autrement. À cesser de compartimenter ses dons. À comprendre que le musicien qui a pu écrire des hymnes planétaires est aussi un artiste de la nuance, de la respiration, du contour. Quelqu’un pour qui la beauté n’est pas un supplément mais une discipline.

Les Beatles et la musique classique : pas une conversion, une ouverture progressive

Dire que les Beatles n’étaient “pas intéressés” par la musique classique à leurs débuts est vrai dans un sens très précis et trompeur dans un autre. Bien sûr, les premiers Beatles ne se vivent pas comme des jeunes compositeurs rêvant de sonates et d’oratorios. Ils viennent du rock’n’roll, du skiffle, du rhythm and blues, des standards américains, des girl groups, de la tradition vocale populaire. Leur obsession première n’est pas de rivaliser avec les grands noms du répertoire savant. Elle est beaucoup plus directe : écrire des chansons qui frappent vite, tiennent fort, et donnent envie de revenir au refrain. En d’autres termes, conquérir le monde avec la science de l’immédiat.

Mais cette immédiateté ne doit pas faire croire à une pauvreté d’ambition. Très tôt, les Beatles comprennent que la chanson populaire peut absorber des idées venues de partout. Pas besoin, pour cela, d’avoir reçu une formation académique ou de parler la langue institutionnelle du classique. Il suffit d’avoir de l’oreille, de l’appétit et l’intelligence de ne pas sanctuariser les styles. C’est exactement ce qui s’est produit. À mesure que le groupe avance, il explore des couleurs instrumentales, des structures harmoniques, des arrangements et des formes narratives qui débordent le cadre du beat group initial.

Dans cette évolution, Paul McCartney joue un rôle décisif. Non pas seul, bien sûr, car l’histoire des Beatles n’est jamais l’affaire d’un seul homme, mais avec une sensibilité très particulière aux timbres, aux arrangements et à la dramaturgie mélodique. On le voit dans son goût croissant pour les instruments à cordes, pour les contrechants, pour les orchestrations qui ne servent pas seulement d’habillage mais participent pleinement du sens émotionnel. Ce n’est pas un hasard si certaines des chansons les plus immédiatement associées à un dialogue entre pop et écriture plus “classique” portent fortement son empreinte.

Il ne s’agit pas de prétendre que McCartney devient soudain un compositeur classique caché dans le corps d’un rocker. Ce serait une absurdité rétrospective. Ce qui se passe est plus passionnant : il découvre qu’une chanson peut gagner en puissance si l’on pense sa forme avec une exigence comparable à celle d’autres traditions musicales. Les cordes de Yesterday, l’austérité saisissante d’Eleanor Rigby, certaines respirations de Penny Lane, la théâtralité de She’s Leaving Home, jusqu’aux ambitions orchestrales de la fin des années 60, tout cela dit la même chose : Paul ne veut pas enfermer la pop dans ses habitudes.

Le rôle de George Martin est évidemment capital dans cette histoire. Producteur, arrangeur, médiateur entre intuitions pop et techniques d’écriture plus savantes, Martin a offert aux Beatles un espace où l’audace pouvait se concrétiser. Mais il serait faux de le réduire à un professeur expliquant la grande musique à des élèves de Liverpool. Les Beatles, et McCartney en particulier, arrivaient avec des idées, des envies, des images sonores. Martin aidait à leur donner corps. La rencontre fut féconde parce qu’elle ne reposait pas sur la hiérarchie mais sur la circulation.

Cela explique peut-être pourquoi le rapport de Paul à la musique classique a toujours été vivant. Il n’a jamais été celui d’un dévot impressionné par un monument inaccessible. Il n’a jamais non plus été celui d’un touriste cherchant dans le répertoire savant une respectabilité de substitution. C’est un rapport pragmatique et amoureux. Paul entend des choses, les aime, les absorbe, les transforme. Il n’oppose pas les mondes ; il les met en conversation. D’où cette phrase qui pourrait résumer toute sa trajectoire : il n’aime pas la musique rock d’un côté et la musique classique de l’autre, il aime la bonne musique, point.

Cette disposition d’esprit est essentielle. Elle permet de comprendre pourquoi le choix du Nocturne n° 2 en mi bémol majeur n’est pas un geste tardif ou contradictoire. Il prolonge une logique ancienne. Dès lors que la beauté mélodique, la science de la forme et la puissance émotionnelle sont vos critères premiers, Chopin n’est pas un territoire lointain. Il est un cousin. Pas un cousin identique, évidemment, mais un parent dans la grande famille des créateurs de lignes inoubliables.

Il faut aussi rappeler que l’histoire des Beatles est traversée par la curiosité. Curiosité pour les techniques de studio, pour les instruments venus d’ailleurs, pour les idées nouvelles, pour les métissages. On a parfois opposé cette curiosité à la supposée tradition mélodique de McCartney, comme si l’exploration relevait surtout de Lennon ou de Harrison. C’est une lecture mutilée. Paul a toujours été l’un des moteurs de l’ouverture du groupe, y compris dans des terrains réputés plus aventureux. Ce n’est pas parce qu’il savait écrire des mélodies universelles qu’il se contentait de recettes éprouvées. Au contraire. Il a souvent utilisé la beauté comme cheval de Troie pour faire entrer des idées beaucoup plus audacieuses qu’on ne veut bien le dire.

L’histoire officielle de la pop aime les tempéraments faciles à raconter. Le rebelle, le mystique, l’instinctif, l’intellectuel, le poète maudit. Paul McCartney échappe à ces silhouettes trop nettes. Il est trop mélodiste pour être un pur avant-gardiste, trop aventureux pour être un simple traditionaliste, trop travailleur pour satisfaire le romantisme de la fulgurance, trop instinctif pour n’être qu’un technicien. C’est aussi ce qui a nourri les malentendus à son sujet. Son ouverture à la musique classique ne l’a pas rendu moins pop ; elle a au contraire confirmé ce qu’il était déjà : un musicien pour qui la chanson peut tout contenir.

Quand on écoute le Nocturne n° 2 aimé par McCartney, on entend donc bien plus qu’une préférence raffinée. On entend l’aboutissement logique d’une histoire commencée très tôt : celle d’un artiste convaincu que la beauté peut voyager d’un langage à l’autre sans perdre son pouvoir. Une conviction que les Beatles ont portée, chacun à sa manière, mais que Paul a sans doute incarnée avec la plus grande constance.

Contre la caricature du “sentimental” : pourquoi McCartney reste si mal compris

Il y a chez Paul McCartney un paradoxe presque cruel : plus son don mélodique saute aux oreilles, plus certains ont été tentés de le sous-estimer. Comme si l’évidence de la beauté devait forcément cacher une moindre profondeur. Comme si l’art de toucher immédiatement était suspect par principe. Comme si la grâce était un genre mineur. Le vieux procès intenté à McCartney tient en peu de mots : trop joli, trop souple, trop séduisant, trop accessible. Procès absurde, mais tenace.

Cette méfiance a longtemps reposé sur une opposition simpliste avec Lennon. À l’un la rugosité, la confession, l’âpreté, l’esprit d’avant-garde. À l’autre la mélodie, le charme, la fluidité, les chansons d’amour. Or l’histoire réelle ne fonctionne pas ainsi. McCartney a pu être brutal, expérimental, drôle jusqu’à l’absurde, conceptuel même à sa manière. Lennon a pu être mélodiste, tendre, formaliste, amoureux des belles tournures. Les réduire à des masques fixes revient à se priver de la moitié de leur génie.

Le problème avec Paul, c’est qu’il donne souvent l’illusion de la facilité. Or la facilité apparente est l’une des choses les plus difficiles à produire. Écrire une chanson qui semble aller de soi, c’est souvent plus complexe que d’en écrire une qui revendique sa profondeur. Faire croire que la mélodie a jailli naturellement alors qu’elle repose sur une architecture subtile, c’est un art souverain. Le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur nous le rappelle magnifiquement : la vraie simplicité n’est jamais pauvre. Elle est raffinée jusqu’à devenir transparente.

C’est peut-être pour cela que McCartney peut se reconnaître dans une interprète comme Maria João Pires. Elle aussi travaille l’évidence. Elle aussi laisse entendre une forme de naturel qui est en réalité l’effet d’une maîtrise considérable. Chez elle comme chez lui, l’élégance n’est pas une manière d’éviter la difficulté ; c’est une manière de la dépasser.

Il faut d’ailleurs se méfier du mot sentimental quand on l’applique à Paul. Il a souvent servi d’arme critique, comme s’il désignait une faiblesse essentielle. Mais de quel sentiment parle-t-on ? Chez McCartney, le sentiment n’est pas forcément la mièvrerie. Il peut être une lucidité tendre, une mélancolie tenue, une nostalgie sans pathos, une joie presque enfantine, une tristesse transfigurée par la forme. Le refus du cynisme ne fait pas de lui un naïf. Il fait de lui un artiste qui croit encore au pouvoir premier de la musique : organiser l’émotion sans l’abîmer.

Cette croyance l’a parfois exposé aux sarcasmes, surtout dans une culture rock qui se méfie volontiers de ce qui n’a pas l’air d’avoir souffert assez fort. McCartney, lui, a souvent préféré l’invention au ressentiment, la construction au déballage, le mouvement à la pose. Même lorsqu’il traverse des drames, il ne les convertit pas nécessairement en noirceur spectaculaire. Il peut choisir la légèreté, le détour, la mélodie qui console au lieu de hurler. C’est un choix esthétique et presque moral.

Le choix du Nocturne n° 2 dit exactement cela. Voici une musique intensément émotive, mais qui refuse la démonstration. Une musique qui émeut sans s’exhiber. Une musique où la tristesse n’est jamais écrasante parce qu’elle est tenue par une ligne. On croirait entendre la profession de foi implicite de McCartney : oui, la beauté peut être un mode de vérité. Oui, le raffinement peut être sincère. Oui, on peut toucher profondément sans mutiler la forme.

À partir de là, la cohérence de son parcours apparaît beaucoup plus nettement. Ce qu’on a pris pour de la dispersion ou de l’inconstance est souvent le signe d’une curiosité structurelle. Ce qu’on a appelé “patchwork” est parfois la conséquence logique d’une oreille qui refuse les frontières arbitraires. Ce qu’on a moqué comme du “bon goût” recouvre souvent une exigence bien plus redoutable : faire tenir ensemble l’immédiat et le durable.

Et c’est sans doute pourquoi Paul McCartney continue d’occuper une place singulière dans l’histoire de la musique populaire. Non pas seulement parce qu’il a écrit un nombre absurde de grandes chansons, mais parce qu’il a défendu, contre beaucoup de réflexes critiques, l’idée que la beauté mélodique n’a jamais à s’excuser. Qu’elle peut cohabiter avec l’audace. Qu’elle peut même en être l’une des formes les plus subversives.

De Liverpool Oratorio à Ecce Cor Meum : quand Paul franchit vraiment la porte du classique

Le choix de Maria João Pires prend une dimension encore plus riche quand on le replace dans l’histoire plus large des œuvres dites “classiques” de Paul McCartney. Car Paul ne s’est pas contenté d’aimer ponctuellement le répertoire savant ou de le frôler dans ses arrangements pop. Il a fini par entrer franchement dans cet univers, à sa manière, avec une série de projets qui constituent l’un des chapitres les plus singuliers de sa carrière solo.

Le premier grand basculement porte un titre hautement symbolique : Liverpool Oratorio. Rien que le nom raconte beaucoup. On y entend la ville natale, donc l’origine, mais aussi la forme noble, ambitieuse, presque intimidante de l’oratorio. McCartney n’y va pas en visiteur timide. Il s’y engage vraiment, avec l’aide de Carl Davis, dans une œuvre de grande ampleur. Le geste a quelque chose de profondément maccartneyen : prendre une forme chargée d’histoire et y injecter son sens de la narration mélodique. Non pas singer les maîtres du passé, mais écrire depuis lui-même à l’intérieur d’un autre cadre.

Puis viendra Standing Stone, dont le titre dit déjà la volonté de bâtir quelque chose qui dure, un monument peut-être, mais un monument personnel. Là encore, McCartney affirme qu’il ne divise pas ses goûts entre rock et classique. Cette phrase est fondamentale, parce qu’elle résume tout le malentendu. Pour beaucoup, passer du rock à la musique classique supposerait un changement de statut, comme s’il fallait quitter un territoire mineur pour accéder à un domaine supérieur. Paul n’a jamais pensé ainsi. Il ne monte pas d’un étage. Il change simplement de pièce.

Avec Working Classical, il opère un geste encore différent. Le titre, jeu de mots typiquement paulien, résume assez bien sa méthode. On y entend à la fois le travail en cours, la relation au classique et une ironie légère vis-à-vis de toute pompe excessive. McCartney y recontextualise certaines de ses chansons dans un cadre orchestral et y présente aussi des pièces nouvelles. Ce n’est pas la recherche d’un brevet de respectabilité. C’est une expérience de traduction. Que devient une mélodie de Paul lorsqu’on lui retire son vêtement pop habituel pour la confier aux cordes, aux vents, à une autre grammaire de l’espace ?

Avec Ecce Cor Meum, l’entreprise se poursuit sur un mode plus grave, plus spirituel, plus méditatif. Le titre même, “Voici mon cœur”, possède cette solennité nue qui convient à une œuvre chorale et orchestrale pensée dans la longue durée. On touche ici à un autre aspect essentiel de McCartney : derrière le faiseur de chansons, il y a toujours eu un compositeur attiré par les formes étendues, par les architectures plus vastes, par les climats que la chanson de trois minutes ne peut pas toujours contenir.

Ce parcours classique ne doit pas être interprété comme la revanche d’un musicien longtemps sous-estimé par une critique rock incapable de mesurer sa culture. Ce serait une lecture pauvre. L’intérêt de ces projets est ailleurs. Ils montrent que McCartney ne s’est jamais satisfait d’être excellent dans le domaine où il avait déjà tout gagné. Il a voulu continuer à apprendre, à se déplacer, à tester d’autres échelles. C’est un trait qu’on sous-estime souvent chez lui : la curiosité comme moteur de survie artistique.

Bien sûr, toutes ses œuvres classiques n’ont pas suscité le même enthousiasme, et il serait ridicule de les sanctifier en bloc pour faire plaisir à une vision trop dévote de Paul. Mais ce n’est pas la question. L’important est ce qu’elles révèlent. Elles prouvent que son intérêt pour la musique classique n’est ni opportuniste ni superficiel. Elles confirment qu’il entend dans ce répertoire autre chose qu’un supplément de prestige. Il y entend un champ de possibilités.

Et c’est là que le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur reprend toute sa place. Ce choix ne flotte pas au-dessus de son œuvre comme une jolie exception. Il s’inscrit dans une continuité. Un artiste qui a composé Liverpool Oratorio, Standing Stone, Working Classical et Ecce Cor Meum n’écoute pas Maria João Pires comme un visiteur poli. Il l’écoute en musicien concerné par les questions mêmes que pose cette interprétation : comment faire chanter une ligne ? comment maintenir la tension dans la douceur ? comment laisser respirer une phrase ? comment atteindre l’émotion sans surcharge ?

Il y a même quelque chose de très touchant à envisager la trajectoire de McCartney sous cet angle. Le jeune homme de Liverpool qui voulait écrire des chansons capables de conquérir les foules n’a jamais renié cette ambition. Il l’a accomplie comme peu d’artistes dans l’histoire. Mais au lieu de se figer dans sa propre légende, il a continué à écouter plus large, à chercher d’autres formes, à s’aventurer vers des territoires que les stars de son calibre évitent souvent par peur du ridicule ou du déclassement. Lui s’y est rendu avec une liberté d’enfant sérieux.

C’est peut-être cela, au fond, qui fait de Paul McCartney un cas si rare. Il n’a pas abandonné la chanson en allant vers le classique. Il a emporté la chanson avec lui. Son rapport au répertoire savant ne consiste pas à se délester de son passé pop ; il consiste à montrer que la mélodie, quand elle est grande, circule entre les formes sans perdre sa force. Chopin peut dialoguer avec McCartney non parce qu’ils appartiendraient au même monde, mais parce qu’ils se rencontrent sur un terrain plus essentiel : la souveraineté de la ligne chantante.

Marwa Blues, George Harrison et l’élégance du détour

Un autre choix de cette sélection mérite qu’on s’y arrête, tant il enrichit la lecture d’ensemble : la présence de Marwa Blues de George Harrison. Le simple fait que McCartney inclue un morceau tardif, instrumental, méditatif de son ancien compagnon de route est déjà parlant. Il aurait pu choisir un titre plus immédiatement identifiable par le grand public, une chanson canonique de l’ère Beatles ou un classique solo plus spectaculaire. Il ne le fait pas. Il va vers une pièce intérieure, presque ascétique, dont la beauté se déploie dans la retenue.

Ce choix fait écho de manière presque troublante à celui de Maria João Pires. Là encore, Paul privilégie une musique qui ne se présente pas comme un coup d’éclat, mais comme une atmosphère qui gagne lentement l’auditeur. Marwa Blues n’est pas une démonstration de virtuosité au sens tapageur du terme. C’est une pièce de climat, de lumière rasante, de temps étiré. Une musique qui semble avoir déjà renoncé à la compétition pour chercher autre chose : une forme de paix, ou au moins d’élévation.

Le rapprochement entre ces deux choix n’a rien d’artificiel. Il dit que McCartney, au-delà de la pop triomphante qui a fait sa gloire, reste profondément sensible aux musiques de la contemplation. Aux œuvres qui installent un état intérieur plutôt qu’elles n’imposent un événement. Cela ne veut pas dire qu’il rejette l’énergie, l’humour ou la jubilation. Sa propre carrière suffit à prouver le contraire. Mais cela veut dire qu’une part essentielle de son écoute se tourne vers des formes de grâce silencieuse.

Le fait que cette grâce passe ici par George Harrison ajoute évidemment une couche émotionnelle. On sait tout ce que l’histoire des Beatles charrie d’admiration, de tensions, de concurrences, d’injustices et de retrouvailles affectives. Choisir Marwa Blues, c’est aussi reconnaître chez George une beauté d’un ordre particulier : celle de la maturité, du dépouillement, de l’art sans bavardage. Paul ne célèbre pas seulement son ancien camarade ; il met en avant une œuvre qui correspond à sa propre conception de la musique comme espace respirable.

À sa manière, ce choix confirme également que la playlist n’est pas un simple musée des influences fondatrices. Elle inclut des musiques plus récentes, plus latérales, moins fétichisées. Elle parle du goût vivant de McCartney, pas seulement de son panthéon historique. Et là encore, cela compte. Beaucoup d’artistes vieillissants se réfugient dans les certitudes de leur jeunesse. Paul, lui, reste capable de se laisser émouvoir par des œuvres tardives, de reconnaître la beauté chez ses contemporains, de ne pas réduire son écoute au recyclage confortable des grands anciens.

Ce que cette liste dit du songwriting de Paul McCartney

Les listes de morceaux favoris ont un charme superficiel. Elles excitent la curiosité, nourrissent les classements, stimulent les playlists de streaming, puis disparaissent dans le flux. La plupart du temps, elles n’apprennent pas grand-chose. Celle de Paul McCartney, en revanche, a une vraie valeur critique parce qu’elle permet de comprendre, de l’intérieur, certains principes de son art.

Le premier de ces principes, c’est la centralité de la mélodie. Cela peut sembler banal de le dire d’un homme responsable de quelques-unes des plus grandes lignes mélodiques de la pop moderne. Et pourtant, il faut insister. Chez McCartney, la mélodie n’est pas seulement le véhicule de la chanson. Elle est son centre nerveux, son argument premier, son point de vérité. La présence de God Only Knows, du Nocturne n° 2 en mi bémol majeur, de The Very Thought Of You ou de Marwa Blues le confirme : ce qui le fascine, c’est la ligne qui s’imprime et qui dure.

Le deuxième principe, c’est le refus du sectarisme. Paul n’écrit pas comme un gardien de frontière. Il puise partout où il sent qu’une idée mélodique, harmonique ou atmosphérique peut nourrir son imaginaire. C’est pourquoi son œuvre solo a pu sembler si disparate à ceux qui ne supportent pas qu’un artiste circule sans justificatif entre les formes. Mais cette diversité n’est pas de l’inconstance. C’est une méthode. Un musicien qui se nourrit d’autant de langages ne produira jamais une œuvre monolithique.

Le troisième principe, plus secret, est peut-être le plus important : McCartney croit à la musique comme climat. Beaucoup de ses chansons ne reposent pas seulement sur un bon thème ou une belle suite d’accords. Elles existent parce qu’elles installent un monde immédiatement perceptible. C’est vrai des pièces pop les plus évidentes comme des titres plus étranges, plus intérieurs, plus rêveurs. Or la sélection d’Uncut est riche en morceaux qui possèdent précisément cette qualité d’atmosphère. Chance Meeting, Sunset, Marwa Blues, le Nocturne de Chopin, tous travaillent l’espace autant que la ligne.

Le quatrième principe est lié à la retenue. McCartney, contrairement à l’image parfois simplifiée qu’on se fait de lui, sait parfaitement que l’émotion supporte mal l’insistance. Il aime les œuvres qui touchent juste sans écraser. C’est particulièrement évident dans son attrait pour Maria João Pires. On n’est pas ici dans la grandiloquence pianistique ou le classicisme de musée. On est dans l’art du presque rien qui bouleverse. Cela correspond profondément à certains sommets de Paul : des chansons qui semblent n’en faire jamais trop et qui, précisément pour cela, restent.

Enfin, cette liste dit une chose essentielle sur le rapport de McCartney à son propre passé. En incluant quelques-uns de ses morceaux dans la compilation, il ne se met pas en majesté. Il les remet en circulation au milieu d’autres œuvres qu’il aime. Il les soumet à la comparaison implicite, au voisinage, au dialogue. C’est une manière très élégante de dire qu’il se conçoit moins comme un monument isolé que comme un musicien parmi les musiques. Attitude rare, chez un homme dont l’histoire pourrait facilement justifier davantage de pompe.

On comprend alors pourquoi cette sélection conserve, plus de vingt ans après, une telle force de lecture. Elle ne nous apprend pas seulement quels titres aimait Paul McCartney à ce moment-là. Elle nous rappelle quel type d’artiste il a toujours été : un artiste pour qui la grandeur n’exclut ni la curiosité, ni la douceur, ni le mélange, ni le détour. Un artiste qui peut faire cohabiter l’évidence pop la plus rayonnante et la méditation la plus recueillie sans jamais donner l’impression de se trahir.

Pourquoi ce morceau classique préféré résume peut-être mieux McCartney que n’importe quel tube

Paradoxalement, on apprend parfois davantage sur un musicien en regardant ce qu’il admire qu’en écoutant ce qui l’a rendu célèbre. Les tubes fabriquent une image ; les préférences la fissurent. Dans le cas de Paul McCartney, le choix du Nocturne n° 2 en mi bémol majeur joué par Maria João Pires agit comme un révélateur. Il déplace le regard. Il oblige à cesser de voir Paul uniquement comme le souverain du refrain, le beatle mélodiste, l’homme aux milliers de chansons, pour apercevoir quelque chose de plus profond : une conception de la musique fondée sur la ligne, la nuance, l’élégance et la capacité à suspendre le temps.

Il y a même quelque chose de très beau dans le fait qu’un artiste associé à tant de moments collectifs, à tant d’euphorie partagée, à tant de chansons scandées en chœur par des stades entiers, désigne comme sommet personnel une pièce si intimement liée à l’écoute solitaire. Le Nocturne n° 2 n’est pas une musique de foule. C’est une musique de chambre intérieure. Une musique qui parle bas, mais dont le souvenir dure. Qu’un homme ayant connu la plus grande démesure populaire du XXe siècle lui accorde une telle place n’a rien d’anodin.

Cela dit quelque chose de la vérité de Paul McCartney derrière la légende. Derrière l’icône planétaire, il y a aussi un musicien qui écoute seul, qui pèse les inflexions, qui se laisse toucher par une façon de faire respirer une phrase, par une retenue, par une douceur maîtrisée. Un homme qui, malgré les rugissements de l’histoire, n’a jamais cessé de croire à la souveraineté du détail.

Et c’est peut-être là, finalement, le secret de sa longévité. Paul McCartney a survécu à toutes les mutations de la pop parce qu’il n’a jamais confondu la mode avec l’essentiel. Les styles passent, les technologies changent, les hiérarchies critiques vacillent, mais une mélodie juste reste une mélodie juste. Une émotion tenue reste une émotion tenue. Une œuvre qui respire avec naturel demeure. Le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur de Maria João Pires incarne exactement cela. Et si Paul l’a choisi, ce n’est sans doute pas seulement parce qu’il le trouve beau. C’est parce qu’il y reconnaît une vérité à laquelle lui-même a consacré sa vie.

On pourra toujours préférer, chez McCartney, l’énergie de ses débuts, l’invention de sa période Beatles, la luxuriance de certaines productions solo, l’excentricité de ses détours synthétiques ou la noblesse de ses travaux orchestraux. Tout cela existe et mérite d’être défendu. Mais ce petit moment de vérité musicale, niché dans une sélection de 2004, nous offre un raccourci d’une rare justesse. Il dit qu’au cœur de Paul McCartney, il y a d’abord un amoureux de la beauté qui ne s’excuse pas d’aimer ce qui touche. Un artiste assez grand pour savoir qu’une musique paisible peut contenir plus de profondeur que bien des démonstrations de force.

C’est sans doute pour cela que son œuvre demeure si vivante. Parce qu’elle procède de cette même conviction. Derrière les refrains immenses, les records, les tournées géantes, les mythes et les débats sans fin sur la place de chacun dans les Beatles, il reste cette chose très simple et presque bouleversante : Paul McCartney cherche encore la note qui console, la ligne qui élève, la phrase qui semble avoir toujours existé. En choisissant Maria João Pires et le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur, il n’a pas seulement révélé son morceau classique préféré. Il a donné, sans le vouloir peut-être, une définition très intime de lui-même.

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