Il y a quelque chose d’assez bouleversant à voir Ringo Starr repartir sur les routes en 2026, comme si le vieux marin de Liverpool refusait encore de laisser le sous-marin jaune dormir au port. Le 28 mai, au Pechanga Resort Casino de Temecula, l’ancien batteur des Beatles a lancé une nouvelle tournée américaine avec son All Starr Band, cette étrange et magnifique confrérie de vétérans où chacun vient avec ses tubes, son histoire et ses fantômes. Steve Lukather, Colin Hay, Hamish Stuart, Gregg Bissonette, Warren Ham, Buck Johnson, et même Nuno Bettencourt le temps d’un final, gravitent autour de lui comme autant d’étoiles secondaires dans une galaxie où Ringo n’a jamais cherché à prendre toute la lumière. C’est précisément ce qui rend ces concerts si touchants : ils ne prétendent pas réinventer le rock, mais rappellent qu’une chanson partagée vaut parfois mieux que toutes les postures. Entre Yellow Submarine, Octopus’s Garden, With a Little Help From My Friends, Rosanna, Africa ou Down Under, la soirée de Temecula ressemblait moins à une tournée nostalgique qu’à une célébration obstinée de l’amitié, du temps qui passe et de cette joie populaire que Ringo, à 85 ans, continue de défendre avec une simplicité désarmante.
Il faut toujours se méfier des grandes phrases de John Lennon, surtout lorsqu’elles semblent lâchées comme des vérités définitives au milieu des ruines encore chaudes des Beatles. En 1970, au moment de défendre John Lennon/Plastic Ono Band, Lennon affirme qu’il chante probablement mieux parce qu’il n’a plus Paul McCartney et George Harrison face à lui, ces frères, rivaux et juges intimes qui l’avaient porté autant qu’ils l’avaient parfois inhibé. La formule est brutale, injuste peut-être, mais elle ouvre une question passionnante : que devient une voix lorsqu’elle quitte la plus belle cage du monde ? Sur Plastic Ono Band, Lennon ne chante pas forcément mieux qu’au temps de Twist and Shout, Help!, Strawberry Fields Forever ou Come Together. Il chante autrement. Sans les harmonies protectrices, sans la magie collective, sans la politesse du mythe Beatles. Avec Yoko Ono, Phil Spector, Ringo Starr et Klaus Voormann autour de lui, il trouve un espace où sa gorge peut crier, murmurer, accuser, pleurer, sans demander l’autorisation de sa propre légende. Ce disque n’est pas seulement son grand album solo : c’est le moment où John Lennon cesse de devenir Beatles pour redevenir une voix seule, abîmée, arrogante, enfantine et magnifique.
Il y a des reprises qui se contentent de saluer les Beatles avec la révérence un peu figée qu’on réserve aux monuments, et puis il y a celles qui osent entrer dans la chanson comme on force une porte. En 1968, Joe Cocker ne s’est pas contenté de chanter With A Little Help From My Friends : il l’a arrachée à l’univers coloré de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band pour en faire une immense montée soul, tendue, douloureuse, presque religieuse. Écrite par Lennon et McCartney pour Ringo Starr, cette chanson de camaraderie fragile semblait pourtant appartenir au cœur même du disque, à son théâtre pop, à son sourire de façade et à cette fraternité Beatles qu’on croyait impossible à déplacer. Cocker, lui, y entend autre chose : une supplique, un besoin d’être sauvé, une solitude qui réclame les autres à gorge déployée. Et c’est précisément ce renversement qui a tant marqué Paul McCartney. Car les grandes reprises ne sont pas les plus fidèles : ce sont celles qui trouvent, dans une chanson que l’on croyait connaître, une pièce secrète restée dans l’ombre. Avec Cocker, le sourire de Ringo devient un incendie, et l’un des morceaux les plus modestes de Sgt. Pepper se transforme en monument.
Il y a des anniversaires qui ressemblent moins à des commémorations qu’à des vertiges. Le 16 mai 2026, Pet Sounds fête ses soixante ans, et l’on mesure à nouveau l’étrangeté de ce disque paru sous le nom des Beach Boys mais rêvé, assemblé et presque porté seul par Brian Wilson. Soixante ans plus tard, l’affaire n’a rien perdu de sa charge : treize chansons, à peine plus d’une demi-heure, et pourtant l’impression persistante d’entendre la pop basculer d’un monde à l’autre. Car Pet Sounds n’est pas seulement le grand disque mélancolique d’un jeune Californien épuisé par les tournées et fasciné par Rubber Soul ; c’est aussi l’une des pièces centrales du dialogue le plus fécond de l’histoire du rock, cette conversation à distance entre Los Angeles et Londres qui mènera bientôt les Beatles vers Sgt. Pepper’s. En 1966, Brian Wilson voulait répondre aux Beatles. Un an plus tard, Paul McCartney reconnaîtrait que les Beatles avaient tenté, à leur tour, d’atteindre la hauteur de Pet Sounds. Entre ces deux gestes, il y a des chiens qui aboient, des basses qui chantent, des clavecins, des prières, des bandes magnétiques et l’effondrement annoncé de SMiLE. Soixante ans après, et quelques mois après la mort de Wilson, Pet Sounds demeure ce miracle fragile : le moment où la pop adolescente devint un art adulte sans perdre son tremblement.
Il y a des groupes qui accompagnent une époque, et puis il y a les Beatles, cette anomalie magnifique qui continue de hanter la culture populaire comme si les années 1960 n’avaient jamais vraiment refermé la porte derrière elles. Plus de cinquante ans après leur séparation, John, Paul, George et Ringo ne sont plus seulement quatre musiciens de Liverpool : ils sont devenus une grammaire commune, un langage partagé, une manière d’imaginer ce que la jeunesse, la pop et un simple refrain peuvent produire lorsqu’ils se mettent soudain à circuler à l’échelle du monde. Paul McCartney, avec cette élégance qui consiste à ne jamais poser en prophète tout en sachant très bien ce qu’il a traversé, a souvent expliqué que la prise de conscience fut progressive : l’Amérique qui cède, la Beatlemania qui déborde, puis Sgt. Pepper, ses couleurs, ses costumes, ses idées qui semblent se répandre de Londres à la Californie comme une fréquence nouvelle. C’est ce moment-là que raconte cet article : non pas le jour précis où les Beatles auraient décidé de changer le monde, mais celui, plus étrange et plus bouleversant, où ils ont compris que le monde avait déjà commencé à changer avec eux.
Il y a des chansons des Beatles qui avancent avec des trompettes, des couleurs impossibles, des studios transformés en laboratoires et la certitude d’assister à une révolution. Et puis il y a No Reply, qui n’a besoin de presque rien pour faire basculer le monde : une porte close, une fenêtre éclairée, un téléphone qui sonne dans le vide et ce sentiment terrible d’avoir compris avant même qu’on vous avoue le mensonge. Placé en ouverture de Beatles for Sale, disque de fatigue, de cernes et de lucidité forcée, le morceau semble d’abord n’être qu’un petit drame amoureux de plus dans le répertoire encore adolescent des Beatles. Mais quelque chose s’y dérègle. John Lennon n’écrit plus seulement une chanson de jalousie : il construit une scène, installe un narrateur, organise l’humiliation comme un court film noir de deux minutes. Inspiré par Silhouettes des Rays, il transforme une image de pop américaine en blessure intime, sèche, presque brutale. Derrière l’efficacité mélodique du groupe, on entend déjà naître un autre Lennon : moins faiseur de tubes que véritable écrivain de chansons, capable de faire entrer l’ombre, le soupçon et la défaite dans la mécanique lumineuse de la pop.
Il y a six ans, le 9 mai 2020, Little Richard disparaissait à Tullahoma, Tennessee, emportant avec lui une part brûlante, irréductible, de l’histoire du rock’n’roll. On a beaucoup répété qu’il en fut l’un des pionniers, parfois l’architecte, souvent le grand incendiaire. Mais pour les lecteurs de Yellow-Sub, la question est plus précise, plus intime aussi : que lui doivent vraiment les Beatles ? Pas seulement une poignée de reprises, pas seulement quelques hurlements placés au bon endroit dans les premiers concerts. Quelque chose de plus profond se joue entre Macon, La Nouvelle-Orléans, Liverpool et Hambourg : une transmission physique, vocale, presque électrique, qui passe par Long Tall Sally, Lucille, le Star-Club et ce fameux « woo » que Paul McCartney transformera en signature mondiale. Sans Little Richard, les Beatles auraient sans doute gardé leurs harmonies, leur sens mélodique, leur intelligence pop. Mais auraient-ils eu cette permission de hurler, de salir le son, de faire basculer la chanson dans le corps ? À travers les sessions Specialty, les nuits allemandes de 1962 et les reprises furieuses du groupe, c’est toute une généalogie secrète qui apparaît : celle d’un homme trop flamboyant pour entrer sagement dans la légende, mais assez immense pour en avoir dessiné les fondations.
Il y a des collections qui relèvent du fétichisme sympathique, et puis il y a celle-ci : la discographie originale française des Beatles, publiée entre 1962 et 1970, véritable continent parallèle où chaque disque raconte une autre histoire du groupe. Ici, les Beatles ne sont pas seulement Lennon, McCartney, Harrison et Starr alignés sur les références britanniques de Parlophone ; ils deviennent « Les Beatles », francisés, reconditionnés, parfois réinventés par Odéon, Pathé-Marconi et Apple France. Super 45 tours introuvables, labels bleu nuit, orange ou rouge, pressages mono, pochettes dessinées pour le marché français, erreurs typographiques devenues des signes de noblesse, juke-box FOS réservés aux exploitants, mythique pochette « sandwiches », Polydor 21914 « Mister Twist » avec son « Harrisson » à deux S : chaque détail peut faire basculer un disque ordinaire dans le domaine du Graal. Cette enquête s’adresse aux collectionneurs qui savent qu’un verso Dillard, une sous-pochette wavelines ou une matrice Pathé-Marconi valent parfois autant qu’un solo de George. Une plongée érudite dans un patrimoine que la France n’a pas seulement conservé : elle l’a inventé.
Dans le grand roman des Beatles, il y a les chapitres que tout le monde relit sans cesse, et puis ces pages plus discrètes que l’on croit connaître parce qu’elles ne font pas de bruit. Another Girl appartient à cette seconde famille : une chanson courte, vive, presque désinvolte, que l’histoire a souvent laissée dans l’ombre de Help!, Yesterday ou Ticket To Ride. Erreur légère, peut-être, mais erreur tout de même. Car derrière ce morceau apparemment mineur se dessine un instantané assez fascinant des Beatles en 1965 : un groupe encore soudé par ses réflexes de scène, déjà travaillé par les individualités, la fatigue, les ambitions de studio et les ambiguïtés sentimentales. Écrite par Paul McCartney à Hammamet, enregistrée en vitesse à Abbey Road puis immortalisée dans le décor solaire des Bahamas, Another Girl a tout de la carte postale pop. Mais une carte postale un peu acide, où McCartney chante la rupture avec un sourire trop éclatant pour être tout à fait innocent. Deux minutes et quelques secondes suffisent alors à révéler un autre Paul : charmeur, impatient, précis, cruel sans en avoir l’air. Pas un chef-d’œuvre caché, non. Plutôt une petite pièce brillante qui raconte mieux que prévu le moment où les Beatles commencent à changer de peau.
Il y a des chansons qui prolongent une époque, et d’autres qui l’ouvrent en deux. Tomorrow Never Knows appartient évidemment à la seconde catégorie. Enregistré au printemps 1966 pour Revolver, ce morceau de John Lennon ne ressemble à rien de ce que les Beatles avaient publié jusque-là : un seul accord, une batterie traitée comme […]












