Il y a quelque chose d’assez bouleversant à voir Ringo Starr repartir sur les routes en 2026, comme si le vieux marin de Liverpool refusait encore de laisser le sous-marin jaune dormir au port. Le 28 mai, au Pechanga Resort Casino de Temecula, l’ancien batteur des Beatles a lancé une nouvelle tournée américaine avec son All Starr Band, cette étrange et magnifique confrérie de vétérans où chacun vient avec ses tubes, son histoire et ses fantômes. Steve Lukather, Colin Hay, Hamish Stuart, Gregg Bissonette, Warren Ham, Buck Johnson, et même Nuno Bettencourt le temps d’un final, gravitent autour de lui comme autant d’étoiles secondaires dans une galaxie où Ringo n’a jamais cherché à prendre toute la lumière. C’est précisément ce qui rend ces concerts si touchants : ils ne prétendent pas réinventer le rock, mais rappellent qu’une chanson partagée vaut parfois mieux que toutes les postures. Entre Yellow Submarine, Octopus’s Garden, With a Little Help From My Friends, Rosanna, Africa ou Down Under, la soirée de Temecula ressemblait moins à une tournée nostalgique qu’à une célébration obstinée de l’amitié, du temps qui passe et de cette joie populaire que Ringo, à 85 ans, continue de défendre avec une simplicité désarmante.
Il y a des soirs qui ressemblent moins à des concerts qu’à des cérémonies discrètes. Pas les grandes messes compassées où l’on vient vénérer une relique sous verre, mais ces retrouvailles chaleureuses où l’on mesure, presque malgré soi, le poids étrange du temps. Le 28 mai 2026, au Pechanga Resort Casino de Temecula, en Californie, Ringo Starr n’a pas simplement ouvert une nouvelle tournée 2026 avec son All Starr Band. Il a réactivé, une fois encore, ce petit miracle qui fait que la mémoire collective peut tenir debout sur une caisse claire, un sourire, deux doigts levés en signe de paix et quelques chansons que tout le monde croit connaître depuis toujours.
À 85 ans, Ringo pourrait évidemment se contenter d’apparaître de temps à autre, d’accorder une bénédiction bonhomme à l’industrie nostalgique, de saluer depuis son balcon comme un survivant couronné. Il n’en fait rien. Il monte encore sur scène. Il joue. Il chante. Il bat la mesure. Il plaisante. Il distribue son fameux “peace and love” avec cette obstination de gamin devenu sage sans jamais devenir pontifiant. Chez lui, la formule pourrait être un gimmick, une signature automatique, un réflexe de communication. Elle ne l’est pas. Elle est une philosophie de travail. Une manière de tenir la boutique ouverte quand tant d’autres ont fermé rideau, par lassitude, par cynisme ou par disparition pure et simple.
Ce premier concert à Temecula avait donc quelque chose d’émouvant, non parce qu’il fallait s’apitoyer sur l’âge d’un Beatle en tournée, mais parce qu’il rappelait une vérité trop simple pour être prise au sérieux : Ringo Starr aime encore jouer en groupe. Et cela change tout. L’histoire du rock est pleine de vieillards glorieux transformés en statues, d’anciens rebelles devenus marques de luxe, de héros survivants prisonniers de leurs propres photos de jeunesse. Ringo, lui, a toujours échappé à cette pétrification par une forme d’humilité active. Il ne cherche pas à régner seul. Il s’entoure. Il partage l’affiche. Il construit ses soirées comme une table de famille où chacun arrive avec son plat, ses tubes, ses anecdotes, son accent, ses blessures et ses triomphes passés.
Le All Starr Band, depuis sa création à la fin des années 80, repose sur ce principe presque enfantin : Ringo joue ses chansons, les autres jouent les leurs, et l’ensemble devient une sorte de jukebox humain de l’histoire du rock. Dit comme ça, on pourrait craindre la foire à la nostalgie, la tournée casino au kilomètre, le paquet cadeau pour baby-boomers à pouvoir d’achat confortable. Sauf que la formule résiste mieux que prévu au cynisme. Parce que Ringo n’a jamais été un chanteur de démonstration, ni un batteur d’esbroufe, ni un meneur d’hommes à la Springsteen. Il est autre chose : un centre de gravité. Autour de lui, les musiciens semblent retrouver leur place dans une histoire plus vaste qu’eux. C’est le vieux principe beatlesien appliqué au classic rock : personne ne prend toute la lumière, mais tout le monde y gagne.
Sommaire
Le All Starr Band, ou l’art ringoesque de ne jamais être seul
La formation réunie à Temecula avait des allures de commando de vétérans élégants : Steve Lukather, guitariste de Toto, toujours capable de faire chanter une guitare avec ce mélange de précision de studio et de décontraction californienne ; Colin Hay, voix de Men At Work, dont le timbre porte encore cette mélancolie australienne un peu sèche, comme si “Down Under” avait toujours caché sous son refrain solaire une fêlure de migrant ; Hamish Stuart, ancien d’Average White Band, ambassadeur d’un funk blanc jamais vraiment blanc, moelleux, nerveux, joueur ; Warren Ham, multi-instrumentiste de grande classe, homme de l’ombre indispensable dans ces mécaniques de scène ; Gregg Bissonette, batteur surdoué, compagnon de longue date de Ringo dans cette aventure ; et Buck Johnson, claviériste et chanteur, venu solidifier l’ensemble avec cette efficacité de musicien qui sait que le spectaculaire naît souvent de ce qu’on ne remarque pas.
Voilà le secret du All Starr Band : ce n’est pas seulement le groupe de Ringo. C’est une microsociété rock où l’ego est prié de rester poli. On y vient avec ses classiques, mais on doit les mettre au service d’un récit commun. Rosanna, Africa, Down Under, Pick Up the Pieces, Yellow Submarine, Octopus’s Garden, With a Little Help From My Friends : sur le papier, l’addition pourrait ressembler à une playlist de radio FM un peu trop généreuse. Sur scène, quand la mécanique prend, cela devient autre chose. Une traversée de plusieurs décennies de musique populaire, où l’on passe des Beatles à Toto, du Merseybeat à l’AOR californien, de la country-rock à la soul-funk, sans que l’ensemble ne s’écroule sous son propre éclectisme.
Ringo a toujours eu cette intelligence de ne pas se rêver en chef de guerre. Au sein des Beatles, il fut longtemps sous-estimé parce qu’il ne composait pas les hymnes, parce qu’il ne jouait pas au prophète, parce qu’il avait cette bonhomie qui, dans une mythologie rock souvent fascinée par les génies torturés, passait pour une qualité secondaire. Erreur historique. Dans un groupe aussi chargé électriquement que les Beatles, Ringo fut un régulateur, un homme de tempo au sens large, celui qui savait quand frapper, quand se taire, quand simplifier, quand tenir. Sa grandeur n’a jamais consisté à remplir l’espace, mais à le rendre habitable. Le All Starr Band prolonge cette esthétique : Ringo ne domine pas, il organise la circulation.
C’est sans doute pour cela que ces concerts fonctionnent encore. Ils ne prétendent pas réinventer la roue. Ils la font tourner. Et dans un monde musical obsédé par la nouveauté proclamée, par le retour événementiel, par le storytelling prémâché et la rareté artificielle, cette fidélité à une idée simple a quelque chose de presque subversif. Ringo monte sur scène avec des amis, joue des chansons connues, laisse les gens chanter, fait le clown juste ce qu’il faut, puis repart en laissant derrière lui cette sensation de joie sans cynisme qui est devenue une denrée franchement rare.
Temecula, Californie : un décor de casino pour une liturgie pop
Le Pechanga Resort Casino n’est pas le Cavern Club, ni Shea Stadium, ni Abbey Road. C’est un de ces lieux américains contemporains où le divertissement s’organise en grand format : lumières propres, sièges confortables, hospitalité millimétrée, public venu autant pour la soirée que pour le pèlerinage. On pourrait se moquer du décor, imaginer que le rock a perdu quelque chose en passant des caves enfumées aux théâtres de casino. Mais ce serait oublier que le rock’n’roll, dès ses débuts, a toujours vécu de compromis et de déplacements. Elvis a fini à Vegas, les Stones ont transformé les stades en clubs de blues gigantesques, McCartney a chanté les chansons de sa chambre d’adolescent devant des foules planétaires. Le contexte change, la question demeure : est-ce que la musique respire encore ?
À Temecula, d’après les premiers témoignages et les images diffusées, elle respirait. Pas avec l’urgence d’un groupe de vingt ans qui joue sa survie, évidemment. Avec une autre énergie, plus stable, plus généreuse, presque domestique. Celle de musiciens qui connaissent leurs forces, leurs limites et leur public. Ringo n’a plus rien à prouver depuis longtemps, ce qui n’est pas la même chose que n’avoir plus rien à dire. La nuance est immense. Beaucoup d’artistes de sa génération se débattent avec ce paradoxe : comment continuer après être devenu monument ? Certains répondent par l’emphase, d’autres par la fuite en avant, d’autres encore par l’auto-parodie. Ringo répond par la camaraderie.
Le concert s’ouvrait, selon les remontées disponibles, sur Matchbox, vieux standard de Carl Perkins que les Beatles avaient déjà intégré à leur imaginaire au temps où le rock britannique se nourrissait voracement de vinyles américains. Ce choix n’est pas anodin. Chez Ringo, la country, le rockabilly, le rhythm and blues et la pop ne sont pas des compartiments étanches. Ce sont des pièces de la même maison. Il suffit de remonter à Boys, emprunté aux Shirelles et chanté par Ringo dès les premiers albums des Beatles, ou à Act Naturally, tube de Buck Owens devenu moment ringoesque par excellence, pour comprendre que son identité s’est toujours construite sur ce croisement entre humour, modestie, swing et accent populaire.
Après Matchbox, It Don’t Come Easy arrive comme une évidence. C’est l’un des grands titres solo de Ringo, et peut-être celui qui résume le mieux son personnage : une chanson de résilience sans grand discours, un mantra simple, une mélodie qui marche droit, un refrain qui refuse le désespoir sans nier l’effort. Rien ne vient facilement, chante-t-il depuis plus d’un demi-siècle, et l’on pourrait presque y entendre l’autoportrait d’un homme que l’on a trop souvent pris pour le chanceux de service. Or Ringo n’a pas seulement eu de la chance. Il a tenu. Il a encaissé l’hystérie, l’après-Beatles, les années d’alcool, la reconstruction, les deuils, les comparaisons impossibles, l’ombre gigantesque de John, Paul et George. Et il est encore là, debout, drôle, actif, vivant.
Les chansons des Beatles, ce patrimoine qui refuse de dormir
Le moment que le public attend toujours, bien sûr, c’est celui où les Beatles reviennent dans la pièce. Ils n’en sont jamais vraiment partis. Dès que Ringo entonne Yellow Submarine, il se produit un phénomène difficile à analyser froidement. La chanson est enfantine, absurde, presque bête si on la regarde avec les lunettes tristes du sérieux adulte. Un sous-marin jaune, des amis à bord, une fanfare de cartoon, un refrain que même ceux qui ne parlent pas anglais peuvent chanter. Et pourtant, sous cette naïveté, il y a l’une des forces les plus mystérieuses du catalogue des Beatles : la capacité à fabriquer du commun. Yellow Submarine n’est pas une chanson que l’on admire en silence. C’est une chanson que l’on habite à plusieurs.
Le public de Temecula, comme tant d’autres avant lui, s’est retrouvé embarqué dans cette embarcation pop qui n’a jamais coulé. Des enfants, des parents, des grands-parents, des fans historiques, des curieux, des gens qui avaient peut-être découvert Ringo par leurs proches et non par leurs propres souvenirs : tous pouvaient s’y reconnaître. Voilà ce que les Beatles ont fait de plus profond, au-delà des innovations de studio, des harmonies, des révolutions culturelles et des querelles d’exégètes : ils ont créé des chansons transmissibles. Des chansons qui passent de bouche en bouche sans perdre leur pouvoir. Yellow Submarine est peut-être moins noble que “A Day in the Life”, moins bouleversante que “Something”, moins sophistiquée que “Here, There and Everywhere”. Mais essayez donc de réunir trois générations dans une même salle avec “A Day in the Life”. Ringo, lui, possède cette clé-là.
Octopus’s Garden joue un rôle similaire, mais avec une tendresse plus personnelle. On connaît l’histoire : Ringo quitte momentanément les Beatles pendant les sessions du “White Album”, part sur un bateau, apprend qu’un poulpe rassemble des objets brillants pour décorer son jardin, et transforme cette image en chanson. Longtemps, certains ont regardé ce morceau comme une fantaisie mineure d’“Abbey Road”, une respiration charmante entre des monuments. C’est oublier à quel point cette chanson dit quelque chose de Ringo : le désir d’un refuge, d’un monde sous la surface où l’on serait enfin tranquille, à l’abri du bruit, des conflits, des attentes impossibles. Dans la bouche d’un homme qui a traversé la Beatlemania, la dissolution du groupe et la vieillesse des survivants, ce jardin sous-marin prend une autre couleur. Il n’est plus seulement une comptine psychédélique. Il devient un abri mental.
Puis vient With a Little Help From My Friends, et là, évidemment, tout se boucle. Il y a des chansons qui deviennent si célèbres qu’on ne les entend presque plus. Celle-ci appartient à cette catégorie dangereuse. On croit la connaître, on sourit à son titre, on se souvient de Joe Cocker à Woodstock, on oublie parfois ce que Ringo y apportait à l’origine : une vulnérabilité sans pathos. “Que ferais-tu si je chantais faux ?” demandait-il en 1967, au cœur de “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, comme si le batteur du groupe le plus célèbre du monde avouait soudain sa peur d’être jugé. Presque soixante ans plus tard, cette question n’a pas vieilli. Elle est même devenue plus touchante. Ringo chante toujours avec l’aide de ses amis. C’est le concept de sa vie entière.
À Temecula, la présence de Nuno Bettencourt sur ce final ajoute une petite étincelle d’inattendu. Le guitariste d’Extreme, virtuose flamboyant, appartient à une autre branche de l’arbre rock, celle des années 80 et 90, de la technique chauffée à blanc, des solos acrobatiques, d’une virtuosité qui aurait pu sembler très éloignée de la sobriété ringoesque. Et pourtant, le voir rejoindre Ringo sur With a Little Help From My Friends a quelque chose de logique. La chanson appelle cela. Elle est une porte ouverte. Elle accepte les invités, les générations, les accents, les styles. Elle transforme l’apparition d’un guitar hero en geste d’amitié. On peut difficilement imaginer meilleure métaphore du All Starr Band.
Steve Lukather, Colin Hay, Hamish Stuart : les autres étoiles autour de l’astre Ringo
Ce qui distingue un concert de Ringo Starr and His All Starr Band d’un simple concert de Ringo, c’est cette alternance permanente entre le répertoire de l’ancien Beatle et celui de ses compagnons de route. Certains puristes s’en agacent parfois, comme s’ils venaient chercher une dose concentrée de Liverpool et devaient tolérer des détours par Toto ou Men At Work. C’est mal comprendre la proposition. Ringo n’a jamais conçu ce groupe comme un musée personnel. Il l’a pensé comme une communauté de survivants pop, chacun avec ses cicatrices et ses refrains.
Quand Steve Lukather attaque Rosanna, ce n’est pas seulement un tube des années 80 qui surgit. C’est tout un monde de studio, de groove millimétré, de musiciens de session devenus stars malgré eux. Toto a longtemps payé le prix de sa virtuosité. Trop propre pour les punks, trop sophistiqué pour les gardiens du temple rock, trop populaire pour être réhabilité à temps. Or Lukather, sur scène avec Ringo, rappelle que cette musique est d’abord affaire d’exécution, de son, de placement, de plaisir instrumental. Africa, autre monument de Toto, fonctionne presque comme Yellow Submarine dans un autre registre : une chanson que le temps aurait dû user jusqu’à la corde, mais qui continue de provoquer une adhésion massive, irrationnelle, joyeusement coupable.
Colin Hay, lui, apporte une nuance différente. Down Under fut un hymne mondial, presque une carte postale australienne devenue tube planétaire. Mais Hay a passé une grande partie de sa carrière à démontrer qu’il était plus qu’une silhouette dans un clip de l’ère MTV. Sa voix porte une solitude particulière, une ironie douce-amère, quelque chose d’un homme qui sait ce que coûte le succès quand il vous enferme dans une image. Dans le cadre du All Starr Band, son passage n’a rien d’un numéro rétro. Il inscrit le concert dans une histoire du rock post-Beatles, celle où l’onde de choc de Liverpool a fini par toucher toutes les périphéries, de Melbourne à Los Angeles, des clubs aux studios, des radios FM aux playlists numériques.
Quant à Hamish Stuart, il rappelle que le rock britannique des années 60 et 70 n’a jamais cessé de dialoguer avec la soul américaine. Pick Up the Pieces, le grand classique d’Average White Band, est un instrumental de fête, un morceau qui ne demande aucune explication pour faire bouger une salle. Là encore, le choix est révélateur. Ringo n’oppose pas les genres. Il les laisse se répondre. Sa propre batterie chez les Beatles devait beaucoup au R&B, au skiffle, au rock’n’roll américain, aux batteurs de soul et aux orchestres de danse. Le All Starr Band ne fait que rendre visible cette dette immense.
Il y a dans cette formation une beauté presque artisanale. Aucun de ces musiciens ne joue comme s’il devait conquérir le monde. Ils l’ont déjà fait, chacun à sa manière. Ils jouent comme des hommes qui savent que la musique est un métier, une mémoire et une joie physique. C’est peut-être cela, le luxe ultime de ce concert : non pas voir des stars rejouer leurs trophées, mais entendre des professionnels habiter leur propre légende sans en être prisonniers.
Ringo, le batteur que l’on a trop longtemps sous-estimé
Chaque nouvelle apparition de Ringo devrait être l’occasion de rappeler une évidence que les musiciens connaissent depuis longtemps mais que le grand public a mis des décennies à accepter : Ringo Starr est un immense batteur. Pas un batteur spectaculaire au sens où l’entend le rock progressif ou le hard rock. Pas un technicien démonstratif alignant les mesures impaires pour faire applaudir les écoles de musique. Un batteur de chanson. Et c’est infiniment plus rare qu’il n’y paraît.
Chez les Beatles, Ringo avait cette capacité miraculeuse à trouver la partie juste. Écoutez “Come Together”, “Rain”, “Ticket to Ride”, “A Day in the Life”, “Something”, “She Said She Said”, “Tomorrow Never Knows”. Rien n’y est banal. Tout y est pensé, senti, respiré. Il ne joue jamais pour prouver qu’il sait jouer. Il joue pour que la chanson devienne elle-même. C’est une forme de discipline presque morale. Beaucoup de batteurs brillants peuvent impressionner pendant trente secondes. Ringo, lui, a construit des architectures rythmiques que des millions de gens fredonnent sans même savoir qu’ils fredonnent une batterie.
Sur scène, aujourd’hui, cette qualité demeure dans une version allégée, apaisée, relayée par Gregg Bissonette, qui assure une grande partie de la puissance et de la précision. Ce partage pourrait être vu comme une concession à l’âge. Il est plutôt fidèle à l’esprit de Ringo. Là encore, pas d’ego mal placé. Quand il faut chanter, il chante. Quand il faut frapper, il frappe. Quand il faut laisser un autre batteur soutenir l’ensemble, il le laisse faire. La musique d’abord. La vanité ensuite, si vraiment il reste de la place.
Il faut aussi mesurer ce que représente physiquement une tournée à 85 ans. Même dans les meilleures conditions, même avec une organisation luxueuse, monter sur scène, voyager, répéter, maintenir l’énergie, faire face aux attentes, tout cela exige une discipline réelle. Ringo a connu les années de dérive, l’alcool, les excès, la confusion de l’après-Beatles. Sa longévité actuelle n’a rien d’un hasard. Elle repose sur une hygiène de vie, une volonté, une manière d’avoir choisi la lumière plutôt que la complaisance crépusculaire. Le vieux cliché rock veut que l’autodestruction soit sexy. Ringo, lui, prouve depuis des décennies que survivre peut être une aventure plus radicale.
Et puis il y a son humour. Ce truc typiquement ringoesque qui désamorce tout. Ringo n’a jamais voulu être un oracle. Il n’a pas le mysticisme blessé de George, ni la férocité intellectuelle de John, ni l’ambition mélodique surhumaine de Paul. Il a autre chose : une présence. Un art d’être là. De faire rire sans cynisme. De rappeler que la pop peut être profonde sans froncer les sourcils. À Temecula, comme ailleurs, c’est ce Ringo-là que le public vient retrouver. Pas seulement un Beatle, mais une manière d’être au monde.
La nostalgie, oui, mais pas le formol
Le mot “nostalgie” est devenu suspect. On l’utilise comme une insulte molle, pour disqualifier tout ce qui regarde en arrière. Dans le cas de Ringo Starr, il serait absurde de nier la dimension nostalgique. Bien sûr que le public vient entendre des chansons liées à sa jeunesse, à ses parents, à des souvenirs familiaux, à une mythologie qui dépasse largement la musique. Bien sûr que Yellow Submarine et With a Little Help From My Friends réveillent quelque chose qui appartient au passé. Mais toute la question est de savoir ce que l’on fait de ce passé.
Il existe une nostalgie mortifère, celle qui transforme les chansons en bibelots, qui fige les artistes dans une photographie, qui refuse le présent parce qu’il a l’indécence de ne pas ressembler à 1967. Et puis il existe une nostalgie vivante, qui accepte que les chansons vieillissent avec ceux qui les chantent, qu’elles changent de sens, qu’elles transportent de nouveaux visages. Ringo pratique cette deuxième forme. Il ne prétend pas être le jeune homme de “A Hard Day’s Night”. Il ne grimace pas pour jouer l’éternel adolescent. Il est un vieil homme qui chante des chansons anciennes avec une joie présente. C’est infiniment plus digne.
Le concert de Temecula marque aussi une étape dans une période étonnamment active pour lui. Depuis Look Up, son retour assumé vers la country et l’Americana sous la houlette de T Bone Burnett, Ringo semble avoir trouvé un nouveau couloir créatif. Long Long Road, publié en 2026, prolonge ce mouvement et donne à cette fin de parcours discographique une cohérence inattendue. La country n’est pas pour lui une coquetterie tardive. Elle remonte loin, aux disques américains entendus à Liverpool, à Carl Perkins, Buck Owens, aux racines mêmes de son chant. Ringo n’a jamais été un chanteur de bravoure ; la country lui va bien parce qu’elle valorise le grain, le récit, la sincérité plus que la performance pure.
Ce contexte donne à la tournée 2026 de Ringo Starr une résonance particulière. Il ne s’agit pas seulement d’un ancien Beatle qui ressort ses classiques. Il s’agit d’un artiste âgé, mais actif, qui continue de publier de la musique, de collaborer, d’enregistrer, de monter sur scène, de faire dialoguer son passé avec son présent. L’industrie adore parler de “retour”. Chez Ringo, le mot est presque inutile. Il n’est jamais vraiment parti. Il a simplement avancé à sa manière, parfois dans l’ombre des trois autres, parfois avec des disques inégaux, parfois avec des fulgurances, souvent avec une constance plus impressionnante qu’on ne veut bien l’admettre.
Le dernier Beatle en mouvement avec Paul McCartney
Impossible, évidemment, de regarder Ringo aujourd’hui sans penser à Paul McCartney. Ils sont les deux survivants de ce navire impossible que furent les Beatles, les deux derniers témoins internes d’une aventure disséquée jusqu’à l’os mais jamais vraiment épuisée. Leur simple existence publique suffit à provoquer une émotion particulière. Non pas seulement parce qu’ils ont connu John Lennon et George Harrison, mais parce qu’ils portent encore physiquement une partie de cette histoire. Quand Ringo joue With a Little Help From My Friends, on n’entend pas seulement un classique de “Sgt. Pepper”. On entend aussi l’absence de John, l’absence de George, et la présence lointaine de Paul, ce frère musical avec lequel il partage désormais une responsabilité presque impossible : rester vivant sans devenir mausolée.
Ringo a toujours été plus modeste que Paul dans son rapport à l’héritage. McCartney bâtit des concerts-fleuves, embrasse l’intégralité de son empire mélodique, passe de “Can’t Buy Me Love” à “Maybe I’m Amazed”, de “Hey Jude” à “Blackbird”, comme un homme qui tiendrait à lui seul une cathédrale éclairée. Ringo fonctionne autrement. Il ne peut pas, ne veut pas, n’a jamais voulu porter seul le poids du catalogue Beatles. Il en garde quelques fragments, choisis avec soin, souvent ceux où son personnage s’est inscrit le plus clairement. Il n’a pas besoin de tout dire. Il lui suffit de chanter “I get by with a little help from my friends” pour que toute l’histoire affleure.
Cette différence est belle. Paul est le grand architecte qui reconstruit la maison chaque soir. Ringo est celui qui allume la lampe dans la cuisine. Les deux gestes sont nécessaires. Les deux racontent les Beatles. Et il faut avoir le cœur bien sec pour ne pas être touché par la persistance de ces deux hommes, nés avant la guerre ou au début de celle-ci, devenus les visages d’une jeunesse mondiale, puis condamnés à survivre à leur propre légende dans un monde qui n’a cessé de changer autour d’eux.
Le concert de Ringo Starr à Temecula rappelle donc aussi cela : le temps presse, même quand il sourit. Chaque tournée, chaque apparition, chaque salut peut être regardé comme une chance. Il ne s’agit pas de sombrer dans le pathos du “voyez-les avant qu’il ne soit trop tard”, formule commerciale assez sinistre. Il s’agit plutôt de reconnaître la rareté de l’instant. Voir Ringo sur scène en 2026, ce n’est pas cocher une case touristique dans le grand musée Beatles. C’est assister à la continuation fragile, joyeuse, imparfaite, d’une histoire qui a commencé dans les clubs de Liverpool et qui trouve encore, contre toute attente, des prolongements dans un théâtre californien.
Pourquoi Ringo touche encore
Ringo touche parce qu’il ne force pas. C’est sa grande arme. Il y a chez lui une absence de grandiloquence qui, paradoxalement, finit par devenir bouleversante. Quand il chante No No Song, fantaisie anti-excès devenue hymne léger de survivant, il ne donne pas une conférence sur l’addiction. Quand il reprend Boys, il ne se lance pas dans une leçon sur les débuts des Beatles. Quand il lève les doigts en signe de paix, il ne prétend pas résoudre la marche du monde. Il pose des gestes simples, presque usés, mais il les pose avec une constance qui leur redonne du poids.
Il y a aussi ce rapport très particulier entre Ringo et le public. John fascinait, Paul éblouit, George intrigue et élève. Ringo rassure. Ce n’est pas un compliment mineur. Dans l’économie affective des Beatles, il a toujours été celui qui semblait le plus accessible, le plus humain, le plus immédiatement aimable. Le cinéma l’avait compris très tôt : dans “A Hard Day’s Night”, c’est lui que Richard Lester isole pour la séquence mélancolique de la promenade solitaire, comme si derrière le comique se cachait déjà le cœur tendre du groupe. Cette image ne l’a jamais quitté. Ringo est le clown triste qui a choisi de ne pas devenir amer.
À Temecula, cette affection se lisait dans la réaction du public. Les chansons des Beatles étaient chantées comme des biens communs. Les titres des autres membres du All Starr Band étaient reçus comme des retrouvailles avec plusieurs époques de radio, de vinyles, de clips et de souvenirs personnels. Le concert offrait ainsi une forme de démocratie émotionnelle : chacun pouvait entrer par sa porte. Les fans des Beatles venaient pour Ringo. Les amateurs de Toto venaient pour Lukather. Ceux qui avaient grandi avec MTV retrouvaient Colin Hay. Les amoureux de groove saluaient Hamish Stuart. Et au centre, Ringo tenait le fil.
Ce fil, c’est peut-être le mot “friend” qui le résume le mieux. L’ami, chez Ringo, n’est pas une figure décorative. C’est une nécessité. Toute sa carrière post-Beatles semble construite contre l’isolement. Là où certains artistes cherchent à prouver qu’ils peuvent tout faire seuls, lui a bâti l’une des aventures scéniques les plus durables du rock sur l’idée inverse : personne ne traverse la vie sans aide. On peut trouver cela naïf. On aurait tort. Dans le rock, milieu saturé d’ego, de rivalités, de poses solitaires et de mythologies du génie individuel, cette croyance dans la bande, dans le partage et dans l’amitié est presque une déclaration politique.
Une tournée américaine comme un tour d’honneur sans adieux
La tournée américaine 2026 de Ringo Starr and His All Starr Band doit traverser douze villes, de la Californie à l’Arizona, de l’Utah au Nouveau-Mexique, du Colorado jusqu’au Greek Theatre de Los Angeles. Le parcours n’a rien d’une démesure mondiale. C’est une virée concentrée, raisonnable, adaptée à l’âge de son meneur et à la nature du projet. Mais il serait réducteur d’y voir une simple tournée de plus. Chaque date ajoute une couche à cette histoire commencée en 1989, quand Ringo avait lancé l’idée du All Starr Band comme on monte une bande de copains pour prouver qu’on a encore envie de jouer.
Près de quatre décennies plus tard, le concept tient toujours. Les line-ups ont changé, certains membres des premières heures ne sont plus là, d’autres sont entrés et sortis, les décennies ont glissé, le marché du disque s’est effondré, le streaming a remplacé les collections, les réseaux sociaux ont transformé la relation aux fans. Ringo, lui, continue d’arriver avec son orchestre à géométrie variable, comme un cirque rock’n’roll bienveillant. Il y a quelque chose d’admirable dans cette continuité. Pas spectaculaire, non. Admirable.
On peut imaginer que certains soirs seront meilleurs que d’autres. Que la voix fatiguera, que les tempos varieront, que la setlist évoluera, que les critiques chercheront à mesurer la performance à l’aune de critères absurdes pour un artiste de cet âge. Mais ce n’est pas vraiment là que se joue l’affaire. Un concert de Ringo en 2026 n’est pas une compétition athlétique. C’est une transmission. Une preuve d’existence. Une manière de dire que ces chansons, parce qu’elles sont rejouées devant des êtres vivants, ne sont pas encore devenues seulement des archives.
La présence de Nuno Bettencourt à Temecula, même ponctuelle, souligne cette capacité du projet à aimanter d’autres musiciens. Tout le monde veut jouer avec Ringo. Pas parce qu’il est le plus grand chanteur, ni parce qu’il promet le moment musical le plus aventureux de l’année, mais parce qu’il incarne une source. Jouer avec lui, c’est toucher un morceau de la matrice. C’est se tenir à côté de celui qui a battu la mesure pendant “She Loves You”, “Help!”, “Come Together”, “Let It Be”, “Rain”, “Something”. Peu de musiciens vivants peuvent offrir cela en entrant simplement sur scène.
Le vieux sous-marin jaune navigue encore
Ce qui reste, au fond, après Temecula, c’est une image simple : Ringo, entouré de ses amis, chantant des chansons que le monde connaît par cœur, dans un théâtre californien, au début d’une nouvelle tournée. Rien de révolutionnaire, dira-t-on. Justement. Le rock vieillit aussi par ses gestes de fidélité. Tout ne doit pas être rupture, scandale, avant-garde ou chaos. Il existe une grandeur dans la répétition quand celle-ci n’est pas mécanique mais habitée. Ringo rejoue Yellow Submarine depuis des décennies, et pourtant, chaque soir, une salle différente embarque.
Le sous-marin jaune est devenu un navire de survivants. À son bord, il y a les fantômes de John et George, l’ombre fraternelle de Paul, les milliers de visages anonymes qui ont grandi avec ces chansons, les musiciens invités, les enfants qui découvrent, les adultes qui se souviennent, les vieux fans qui mesurent le chemin parcouru. Il y a aussi Richard Starkey, né à Liverpool dans un milieu modeste, enfant malade devenu batteur, batteur devenu Beatle, Beatle devenu survivant, survivant devenu passeur. On a souvent raconté Ringo comme le plus chanceux des quatre. C’est plus beau et plus juste de le voir comme le plus durablement reconnaissant.
À Pechanga Resort Casino, le 28 mai 2026, Ringo Starr n’a pas offert le concert le plus dangereux de l’année, ni le plus novateur, ni le plus imprévisible. Il a offert quelque chose de plus rare dans un paysage saturé de poses : une soirée de joie non ironique. Une célébration du rock comme langage commun. Une preuve que l’on peut vieillir sans renoncer à la légèreté. Une démonstration tranquille que les chansons populaires, quand elles sont assez solides, peuvent porter plusieurs vies sur leur dos.
Et quand With a Little Help From My Friends a refermé la soirée, avec cette phrase qui semble avoir été écrite pour accompagner Ringo jusqu’au bout, il était difficile de ne pas entendre autre chose qu’un refrain. C’était presque un pacte. Ringo a toujours eu besoin de ses amis, mais nous aussi, d’une certaine manière, avons eu besoin de lui. Besoin de ce rappel obstiné que la musique peut rassembler sans écraser, émouvoir sans manipuler, faire sourire sans abêtir. Besoin de ce batteur qui n’a jamais cherché à prendre toute la place et qui, pour cette raison même, occupe une place que personne ne pourra lui retirer.
Le vieux marin du rock a repris la mer. Le sous-marin est jaune, l’équipage grisonne, la route est longue, mais le moteur tourne encore. Et tant que Ringo lèvera ses deux doigts vers le public en lançant son éternel message de paix et d’amour, il restera quelque chose de l’utopie Beatles dans l’air : pas le rêve naïf d’un monde réparé par trois accords, mais la certitude, plus modeste et plus tenace, qu’une chanson partagée vaut toujours mieux que le silence.













