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Another Girl : la chanson “mineure” de Paul McCartney qui raconte mieux que prévu les Beatles de 1965

Dans le grand roman des Beatles, il y a les chapitres que tout le monde relit sans cesse, et puis ces pages plus discrètes que l’on croit connaître parce qu’elles ne font pas de bruit. Another Girl appartient à cette seconde famille : une chanson courte, vive, presque désinvolte, que l’histoire a souvent laissée dans l’ombre de Help!, Yesterday ou Ticket To Ride. Erreur légère, peut-être, mais erreur tout de même. Car derrière ce morceau apparemment mineur se dessine un instantané assez fascinant des Beatles en 1965 : un groupe encore soudé par ses réflexes de scène, déjà travaillé par les individualités, la fatigue, les ambitions de studio et les ambiguïtés sentimentales. Écrite par Paul McCartney à Hammamet, enregistrée en vitesse à Abbey Road puis immortalisée dans le décor solaire des Bahamas, Another Girl a tout de la carte postale pop. Mais une carte postale un peu acide, où McCartney chante la rupture avec un sourire trop éclatant pour être tout à fait innocent. Deux minutes et quelques secondes suffisent alors à révéler un autre Paul : charmeur, impatient, précis, cruel sans en avoir l’air. Pas un chef-d’œuvre caché, non. Plutôt une petite pièce brillante qui raconte mieux que prévu le moment où les Beatles commencent à changer de peau.


Dans l’immense cathédrale discographique des Beatles, il existe des chapelles discrètes où le fidèle ne s’agenouille pas toujours. On y passe vite, parfois trop vite. On salue les grands vitraux, Yesterday, Help!, Ticket To Ride, on lève les yeux vers les fresques majeures, on disserte sur la naissance du folk-rock lennonien, sur l’éclosion orchestrale de Paul McCartney, sur la mue intérieure de John Lennon, et puis l’on oublie ces chansons de deux minutes qui continuent pourtant de tenir les murs. Another Girl appartient à cette catégorie injuste : celle des morceaux qui semblent n’avoir jamais réclamé le statut de chef-d’œuvre et que l’histoire, dans sa grande paresse, a rangés du côté du remplissage.

C’est une erreur. Pas une erreur monumentale, pas une injustice cosmique comparable au mépris longtemps infligé à certaines faces B géniales du groupe, mais une erreur tout de même. Car Another Girl, sous ses airs de carte postale pop, est une photographie très nette de ce que sont les Beatles en 1965 : un groupe encore capable de produire des refrains avec la facilité insolente de garçons qui n’ont pas vingt-cinq ans, mais déjà travaillé par des tensions plus troubles, des désirs d’ailleurs, des déséquilibres personnels et musicaux qui annoncent la suite. La chanson dure à peine plus de deux minutes, elle ne cherche pas à bouleverser la forme, elle ne porte pas de message crypté pour universitaires à lunettes rondes. Elle avance, elle claque, elle sourit un peu de travers. Et dans ce sourire, précisément, se cache quelque chose.

Car la grandeur des Beatles ne réside pas seulement dans les révolutions spectaculaires. Elle tient aussi dans cette manière très particulière de ne jamais considérer une chanson comme totalement banale. Même lorsqu’ils travaillent vite, même lorsqu’ils doivent nourrir un film, remplir un album, honorer un calendrier absurde, ils injectent dans le moindre morceau une identité, une couleur, un geste. Another Girl n’est pas A Day In The Life, évidemment. Ce n’est pas Eleanor Rigby, ce n’est pas Strawberry Fields Forever, ce n’est même pas I’ve Just Seen A Face, qui surgira sur le même album avec une évidence lumineuse. Mais c’est une pièce de mécanique pop admirablement montée, un petit moteur chromé qui dit beaucoup de la puissance de Paul McCartney au moment où il comprend qu’il peut tout faire, ou presque.

Help!, ou le moment où l’insouciance commence à se fissurer

Pour comprendre Another Girl, il faut revenir à Help!, cet album souvent abordé comme une zone intermédiaire. Il n’a pas la pureté juvénile de A Hard Day’s Night, ni l’audace de Rubber Soul, ni la déflagration de Revolver. Il se tient entre deux mondes, comme un type élégant qui aurait gardé son costume de scène mais sentirait déjà la couture craquer sous l’épaule. En 1965, les Beatles ne sont plus seulement un phénomène pop. Ils sont une industrie, un feuilleton mondial, une obsession collective. Ils enregistrent, tournent, filment, voyagent, répondent aux conférences de presse, se prêtent aux grimaces promotionnelles, encaissent la célébrité comme on encaisse une rafale de vent en pleine mer.

Le film Help!, réalisé par Richard Lester, prolonge l’esprit de A Hard Day’s Night, mais avec une différence notable : le naturel documentaire du premier film laisse place à une fantaisie plus fabriquée, plus psychédélique avant l’heure, plus cartoonesque. Les Beatles y deviennent des personnages de bande dessinée pris dans un récit d’espionnage absurde, poursuivis par une secte improbable autour d’une bague portée par Ringo Starr. On est loin de la chronique en noir et blanc de la Beatlemania naissante. Le monde est désormais en couleurs, les gags sont plus larges, les décors plus exotiques, la mécanique plus distante. Les Beatles jouent aux Beatles, et cela change tout.

Dans ce contexte, les chansons de Help! fonctionnent comme des respirations et parfois comme des révélateurs. John Lennon y glisse une détresse encore enveloppée dans la pop, notamment dans Help! lui-même et You’ve Got To Hide Your Love Away. George Harrison recommence à se faire entendre comme auteur avec I Need You et You Like Me Too Much. Ringo Starr reçoit son moment country avec Act Naturally, choix parfait pour son humour mélancolique de clown lucide. Et Paul McCartney, lui, fait ce qu’il sait faire avec une décontraction presque vexante : il aligne les chansons. Certaines regardent vers le music-hall futur, d’autres vers le folk, d’autres encore vers ce rock vif et solaire qu’il semble pouvoir écrire en se brossant les dents.

Another Girl se loge dans cette zone. Elle n’est pas la grande déclaration de l’album. Elle ne cherche pas à porter le poids du disque. Elle est située sur la première face, prise dans la logique du film, entre I Need You et You’re Going To Lose That Girl, comme un éclat pop dans une suite de chansons sentimentales où l’amour ressemble de plus en plus à une partie de poker menteur. Et c’est précisément là que le morceau devient intéressant. Car sous son apparente légèreté, il présente un Paul McCartney qui n’est pas le gentil garçon romantique que la légende fabriquera parfois à la hâte. Il est plus dur, plus mobile, plus égoïste aussi. Il chante la rupture comme on annonce une bonne nouvelle. Il a trouvé une autre fille. Circulez.

Hammamet, la salle de bain et l’étrange privilège de l’exil

L’histoire de Another Girl commence loin de Londres, loin d’Abbey Road, loin des cris qui accompagnent les Beatles partout où ils apparaissent. Elle commence en Tunisie, à Hammamet, station balnéaire dont le nom évoque immédiatement autre chose que le brouillard anglais, les taxis noirs et les studios EMI. En février 1965, Paul McCartney part quelques jours avec Jane Asher, sa compagne, actrice brillante, jeune femme cultivée issue d’un milieu intellectuel, figure essentielle de son imaginaire amoureux dans ces années-là. Le couple séjourne dans une villa mise à disposition dans le cadre d’un accueil officiel, un lieu suffisamment isolé pour offrir à McCartney ce que la Beatlemania lui confisque d’ordinaire : du silence, ou du moins une forme d’intimité.

Il faut imaginer la scène. Paul n’est pas encore le patriarche de la pop mondiale, ni le survivant inoxydable des stades, ni le gardien diplomatique du temple Beatles. Il est un jeune homme célèbre au-delà du raisonnable, enfermé dans une vie où chaque déplacement devient une opération. Il se retrouve soudain dans un décor méditerranéen, dans cette lumière blanche qui transforme les contours, avec Jane Asher à ses côtés, des pièces carrelées, une salle de bain à l’acoustique généreuse, et cette sensation étrange d’être à la fois libre et observé. La fameuse anecdote de la délégation russe traversant la villa pendant qu’il prend le thé dit tout : même en vacances, McCartney n’appartient déjà plus complètement à lui-même. Il est une curiosité culturelle, un invité que l’on montre, un trophée poli. “Voici l’un de nos invités culturels.” Bonjour, comment allez-vous ? La scène est comique, presque surréaliste, mais derrière le gag se profile une réalité moins légère : les Beatles sont devenus des objets diplomatiques.

La salle de bain de Hammamet devient alors plus qu’un détail pittoresque. On a souvent raconté cette chanson comme “le morceau écrit dans des toilettes tunisiennes”, formule évidemment irrésistible, parfaite pour les titres accrocheurs et les conversations de comptoir beatlesiennes. Mais réduire l’affaire à cette image serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui compte, c’est que Paul McCartney écrit partout. Il absorbe les lieux, les transforme en chansons, se sert d’une acoustique, d’une résonance, d’une vacance, d’un déplacement. Là où d’autres auraient simplement pris le soleil, il trouve une structure, une mélodie, une attaque. Ce n’est pas encore l’artisan maniaque de la période Sgt. Pepper, mais c’est déjà l’auteur professionnel au sens noble : celui qui ne dépend pas d’une inspiration majestueuse, qui travaille dans les interstices, qui ramasse les idées où elles tombent.

Another Girl naît donc dans un cadre paradoxal : un décor de repos, mais un esprit encore en activité ; une escapade amoureuse, mais une chanson de désengagement sentimental ; un lieu exotique, mais une forme musicale profondément ancrée dans le langage pop-rock que les Beatles maîtrisent alors jusqu’à l’insolence. Le morceau ne sonne pas tunisien, et c’est très bien ainsi. Il ne s’agit pas d’un carnet de voyage musical. McCartney ne cherche pas à plaquer un décor oriental sur sa chanson. Ce qui reste de Hammamet, c’est moins une couleur locale qu’une énergie de retrait. Loin de Londres, il écrit une chanson qui parle de mouvement, de fuite, de remplacement. Une chanson de vacancier infidèle, pourrait-on dire, si la formule n’était pas un peu trop facile. Mais elle contient une part de vérité.

Paul McCartney en 1965 : le charme, le calcul et l’instinct

Le Paul McCartney de 1965 est un personnage fascinant parce qu’il échappe aux caricatures. On a trop souvent opposé le McCartney mélodiste, solaire, discipliné, à un Lennon plus torturé, plus ironique, plus profond. Comme tous les clichés, celui-ci tient debout uniquement si l’on accepte de ne pas regarder de trop près. En réalité, McCartney est déjà un compositeur beaucoup plus ambigu qu’on ne le dit. Son génie mélodique n’est pas une simple aptitude à faire joli. C’est une arme. Il sait rendre acceptable ce qui, chez d’autres, paraîtrait brutal. Il peut emballer l’égoïsme dans une ligne vocale souriante, faire danser une phrase cruelle, transformer une rupture en refrain de vacances.

Dans Another Girl, le narrateur ne supplie pas. Il ne regrette pas. Il ne se confesse pas. Il annonce. Il a trouvé quelqu’un d’autre, et cette autre fille est plus douce, plus intéressante, plus désirable que celle à qui il s’adresse. La phrase célèbre, “elle est plus douce que toutes les filles que j’ai connues, et j’en ai connu pas mal”, a l’élégance douteuse d’un garçon qui se croit irrésistible et qui l’est probablement. Ce n’est pas la vulnérabilité de All My Loving, ce n’est pas la ferveur de And I Love Her, ce n’est pas la tendresse presque adolescente de I Will à venir. C’est un McCartney plus sec, plus frimeur, presque cruel, et c’est précisément ce qui rend la chanson savoureuse.

On peut évidemment lire ces paroles à la lumière de sa relation avec Jane Asher. Prudence, toutefois. Les chansons ne sont pas des procès-verbaux, et McCartney, comme tous les grands auteurs pop, a toujours joué avec le matériau autobiographique sans jamais se réduire à lui. Mais il serait naïf de faire comme si la vie sentimentale du jeune Beatle n’infusait pas dans cette écriture. McCartney vit alors une situation paradoxale. D’un côté, Jane Asher lui offre un ancrage, une porte d’entrée vers un monde londonien plus cultivé, plus théâtral, plus artistique que celui des tournées rock. De l’autre, Paul reste une pop star de vingt-deux ans, mondialement désirée, projetée dans une disponibilité permanente, entourée de tentations, de chambres d’hôtel, d’admiratrices, d’occasions. Le mythe du garçon propre sur lui ne résiste pas très longtemps à l’examen.

Another Girl ne dit pas “je souffre”. Elle dit “je remplace”. Et cela, dans le langage sentimental des Beatles, n’est pas anodin. Les premières chansons du groupe fonctionnaient souvent sur la demande, la promesse, la supplication ou la joie simple : aime-moi, serre-moi, ne me laisse pas, je veux te tenir la main. Ici, le rapport s’inverse. Le chanteur n’attend plus d’être choisi. Il choisit, il tranche, il se retire. Il y a quelque chose de presque capitaliste dans cette manière d’envisager l’amour comme un marché concurrentiel où une fille en chasse une autre. C’est cruel, oui. Mais c’est aussi extrêmement pop. La pop adore la cruauté lorsqu’elle tient en deux minutes et qu’elle se chante avec des harmonies impeccables.

Une mécanique pop plus fine qu’elle n’en a l’air

Musicalement, Another Girl a souvent été sous-estimée parce qu’elle ne présente pas de geste spectaculaire. Pas de quatuor à cordes, pas de sitar, pas de collage de bandes, pas de modulation mystique, pas de studio transformé en laboratoire. Pourtant, son efficacité mérite qu’on s’y arrête. La chanson s’ouvre sans préambule inutile, avec cette franchise mélodique typique des Beatles du milieu des années 60. Les voix arrivent comme un bloc, le morceau s’installe immédiatement, et McCartney impose son personnage en quelques secondes. Il n’y a pas de décor à planter. La chanson est déjà en marche.

La structure joue sur une alternance habile entre l’élan du refrain et les couplets au parfum bluesy. Ce n’est pas du blues au sens puriste, évidemment. Les Beatles n’ont jamais été des bluesmen au sens où pouvaient l’être les Rolling Stones dans leur fantasme de Chicago, ou les Yardbirds dans leurs exercices de disciples appliqués. Chez eux, le blues est une grammaire disponible, un réservoir de tensions, une manière d’ajouter du mordant à la chanson pop. Another Girl en donne un bel exemple. Le morceau garde un balancement léger, presque sautillant, mais les changements d’accords et l’attaque vocale lui donnent une aspérité. Ce n’est pas une bluette. C’est une petite gifle qui sourit.

Le chant de Paul McCartney est remarquable dans ce registre. Il n’en fait pas trop, mais il place exactement ce qu’il faut de confiance, de nasalité, de brillance. McCartney a cette qualité rare de pouvoir paraître aimable même lorsqu’il chante des choses peu aimables. Là où Lennon aurait probablement injecté davantage de sarcasme, Paul conserve une forme de charme frontal. Il ne ricane pas ; il rayonne. Et cette lumière rend le propos plus troublant. On peut presque entendre le garçon qui sait qu’il s’en sortira. Le narrateur de Another Girl n’a pas besoin de se justifier longuement. La mélodie plaide pour lui.

Les harmonies de John Lennon et George Harrison jouent également un rôle essentiel. On oublie parfois que la magie des Beatles réside dans cette capacité à transformer un morceau de McCartney en chanson des Beatles par la simple entrée des autres voix. Une composition solo de Paul, même excellente, n’aurait pas la même densité sans ce grain collectif. Lennon et Harrison ne se contentent pas d’orner le morceau. Ils lui donnent un relief, un sourire de coin, une légère ironie. La chanson devient moins une confession individuelle qu’une scène de groupe, un petit théâtre où les voix semblent presque commenter l’attitude du chanteur. Comme souvent chez les Beatles, la polyphonie n’est pas seulement musicale. Elle est morale.

La basse, la guitare et l’impatience créatrice de McCartney

L’un des aspects les plus intéressants de Another Girl tient à la place instrumentale de Paul McCartney. Il chante, joue la basse, mais ajoute aussi la guitare solo. Ce détail n’est pas anecdotique. Dans l’imaginaire classique des Beatles, les rôles sont clairement distribués : Lennon et Harrison aux guitares, McCartney à la basse, Starr à la batterie. En réalité, le groupe est beaucoup plus souple, plus pragmatique, parfois plus brutal dans sa manière de fonctionner. Celui qui a l’idée la plus précise finit souvent par l’exécuter lui-même, et McCartney, déjà, est un homme aux idées très précises.

Son intervention à la guitare solo sur Another Girl annonce un phénomène qui deviendra de plus en plus visible au fil des années : la montée en puissance de Paul comme architecte sonore. Il n’est pas seulement celui qui apporte des mélodies. Il entend les arrangements, les lignes, les contrechants, les textures. Il sait ce qu’il veut, et cette qualité, magnifique sur disque, sera aussi l’une des sources de friction au sein du groupe. Car un groupe de rock n’est pas seulement une addition de talents. C’est une diplomatie permanente entre les ego, les intuitions, les territoires. Lorsque McCartney prend la guitare solo, même pour des raisons strictement musicales, il touche à un territoire symboliquement associé à George Harrison. En 1965, l’affaire reste minime, presque invisible. Plus tard, ce genre de geste pèsera davantage.

Sur Another Girl, pourtant, il faut reconnaître que la guitare de McCartney apporte au morceau son nerf. Elle n’est pas virtuose au sens démonstratif. Elle ne cherche pas à épater. Elle pique, relance, souligne la carrure de la chanson. On sent chez Paul une approche mélodique de l’instrument. Il joue de la guitare comme il écrit une ligne vocale : avec clarté, concision, mémoire. Pas de bavardage. Pas de solo pour guitariste qui se regarde dans le miroir. Juste ce qu’il faut pour donner à la chanson une signature.

La basse, elle aussi, participe de cette identité. McCartney est déjà en train de devenir l’un des grands bassistes mélodiques du rock, même si son jeu n’a pas encore atteint la sophistication de Rubber Soul, Revolver ou Sgt. Pepper. Dans Another Girl, il soutient le morceau avec une souplesse qui évite la lourdeur. La chanson doit rester aérienne, mobile, presque insolente. Trop de poids l’aurait rendue pataude. Trop de finesse l’aurait affadie. McCartney trouve le bon point d’équilibre, cette zone où la basse ne se contente pas de marquer le temps mais contribue à la personnalité du morceau.

Abbey Road, février 1965 : travailler vite, mais pas n’importe comment

L’enregistrement de Another Girl s’inscrit dans une journée de travail qui donne le vertige. Le 15 février 1965, les Beatles entrent aux studios EMI pour lancer les sessions liées à Help!. Ils travaillent également sur Ticket To Ride et I Need You. Autrement dit, une journée ordinaire dans la vie anormale des Beatles : produire en quelques heures des chansons que des générations disséqueront ensuite pendant soixante ans. Il y a quelque chose d’absurde, presque comique, dans cet écart entre la rapidité de fabrication et la durée de résonance.

La piste de base de Another Girl est capturée avec une efficacité redoutable. On est encore dans une logique où le groupe joue ensemble, où le studio sert d’abord à fixer une performance, même si les overdubs commencent à prendre une importance grandissante. Les Beatles ne sont pas encore les ermites expérimentaux de 1967. Ils restent une formation de rock, un organisme qui respire à quatre, qui connaît ses réflexes, ses appuis, ses accélérations. Ringo Starr, comme souvent, est la clef discrète du dispositif. Son jeu ne cherche jamais à attirer la lumière, mais il donne à la chanson son maintien. Ringo est le batteur idéal pour ce genre de morceau : il comprend qu’il ne faut pas encombrer, qu’il faut faire avancer, laisser l’humour et la mélodie occuper le devant de la scène.

Ce qui frappe, dans ces sessions de février 1965, c’est la manière dont les Beatles semblent encore pouvoir répondre à la pression par l’énergie plutôt que par l’épuisement. Bien sûr, la fatigue est là. Les interviews de l’époque, les témoignages ultérieurs, les images du film disent assez combien le rythme devient inhumain. Mais musicalement, le groupe n’est pas encore à bout. Il transforme la contrainte en vitesse, et la vitesse en style. Another Girl porte cette marque. C’est une chanson qui ne s’attarde pas parce que ceux qui la jouent n’ont pas le temps de s’attarder. Mais cette urgence, loin de l’appauvrir, lui donne son allant.

Le lendemain, McCartney revient ajouter sa guitare solo. Ce geste de finition est révélateur. Une chanson peut être enregistrée rapidement sans être bâclée. Chez les Beatles, l’instinct et l’exigence cohabitent. Ils savent quand une prise fonctionne, mais ils savent aussi quand un détail manque. Cette alliance du coup de foudre et de la retouche constitue l’une des grandes forces du groupe. Another Girl n’est pas un morceau surproduit, mais il est produit. George Martin, Norman Smith et l’équipe EMI encadrent cette efficacité avec une rigueur qui permet à la spontanéité de ne pas devenir du désordre.

Une chanson de rupture sans chagrin apparent

Le texte de Another Girl est d’autant plus cruel qu’il ne se donne jamais comme cruel. Le narrateur ne se présente pas en salaud magnifique, ne dramatise pas son départ, ne demande pas pardon. Il explique simplement qu’il a trouvé quelqu’un d’autre. Le ton est presque administratif, mais la musique le transforme en déclaration solaire. C’est là tout le trouble du morceau : il dit quelque chose de dur avec une légèreté qui frôle l’indécence.

Dans le répertoire des Beatles, les chansons d’amour sont rarement aussi simples qu’elles en ont l’air. Même les premiers tubes contiennent des rapports de force. She Loves You met en scène un médiateur sentimental. You Can’t Do That expose une jalousie possessive. No Reply transforme l’absence en soupçon. I’ll Be Back hésite entre menace et supplication. Les Beatles, dès le début, savent que l’amour pop n’est pas seulement l’euphorie du désir partagé. C’est une négociation, une paranoïa, un jeu de pouvoir. Another Girl pousse cette logique dans une direction particulière : celle du remplacement assumé.

Il y a quelque chose de très masculin, au sens le moins glorieux du terme, dans cette assurance. Le narrateur a “une autre fille” comme on aurait une autre voiture, une autre adresse, une autre solution. Il affirme qu’il ne se laissera pas traiter en idiot, qu’il ne prendra pas ce qu’il ne veut pas. Le morceau pourrait être entendu comme une proclamation d’indépendance affective. Mais il sonne aussi comme une esquive. Derrière l’assurance, peut-être, se cache l’incapacité à demeurer. McCartney, grand maître des mélodies accueillantes, écrit ici un personnage qui fuit l’inconfort par le charme.

C’est ce qui rend Another Girl plus intéressante qu’une simple bluette misogyne ou qu’un exercice pop sans conséquence. Elle capture un moment de jeunesse masculine où l’égoïsme se confond avec la liberté. Le chanteur ne semble pas encore mesurer ce qu’il abîme. Il avance. Il a raison parce que la chanson avance avec lui. L’auditeur, pris dans la mécanique, se surprend à sourire. Puis, en réécoutant, il entend la brutalité. C’est souvent comme cela que les grandes chansons pop fonctionnent : elles séduisent avant d’inquiéter.

Jane Asher, l’ombre élégante derrière la chanson

Il serait tentant de faire de Jane Asher la destinataire directe de Another Girl, mais ce serait réduire la chanson à une anecdote de couple. Ce que l’on peut dire, plus justement, c’est que la relation entre McCartney et Asher forme l’un des arrière-plans les plus féconds de son écriture au milieu des années 60. Jane n’est pas une simple “petite amie de Beatle”, cette catégorie paresseuse dans laquelle l’histoire du rock a trop souvent enfermé les femmes. Elle est actrice, cultivée, indépendante, issue d’une famille où l’art et l’intelligence ne sont pas des accessoires mondains. En vivant chez les Asher à Londres, McCartney découvre un environnement qui nourrit profondément son imaginaire. C’est là que se dessine une partie de son raffinement futur.

Mais cette relation est aussi traversée par des tensions. McCartney aime Jane, ou du moins l’aime à sa manière, mais il aime aussi sa liberté, sa célébrité, les possibilités infinies offertes par sa position. Cette contradiction irrigue plusieurs chansons. Chez Paul, l’amour est souvent un mélange de sincérité et de mise en scène, de tendresse et de contrôle. Another Girl appartient à ce théâtre intime où le sentiment est filtré par le masque pop. Il ne faut pas forcément y chercher une confession exacte. Il faut y entendre un climat.

Ce climat est celui d’un jeune homme qui commence à comprendre que tout lui est accessible, et que cette accessibilité a un prix. McCartney est désiré, invité, attendu, poursuivi. Il vit dans un monde où la fidélité ordinaire devient presque une construction volontaire, un effort contre le courant. La chanson ne juge pas explicitement ce monde. Elle l’incarne. Elle chante depuis l’intérieur de cette disponibilité permanente. “J’ai trouvé une autre fille” : la phrase pourrait être celle d’un homme libre, mais elle ressemble aussi à celle d’un homme qui ne sait pas encore ce que la liberté détruit lorsqu’elle n’est qu’un réflexe de consommation.

Dans la trajectoire de McCartney, cette ambiguïté est capitale. On a souvent présenté ses chansons comme plus transparentes que celles de Lennon. C’est faux. Elles sont parfois plus polies, mieux éclairées, plus mélodiquement généreuses, mais elles peuvent être tout aussi opaques. Another Girl ne pleure pas, ne se livre pas, ne s’explique pas. Elle donne une version séduisante de l’égoïsme. C’est déjà beaucoup.

La scène des Bahamas : pop art, absurdité et malaise rétrospectif

Pour beaucoup de spectateurs, Another Girl reste indissociable de sa séquence dans le film Help!. Les Beatles sont aux Bahamas, sur Balmoral Island, décor de carte postale, mer claire, soleil insolent, rochers, sable, chemises légères. La scène est l’un de ces moments où le cinéma pop des années 60 semble inventer le clip avant que le clip ne devienne une industrie. Les musiciens miment la chanson, changent d’instruments, jouent avec l’absurde, et McCartney, dans le gag le plus célèbre, tient une jeune femme en bikini comme une guitare.

Il faut regarder cette scène avec deux paires d’yeux. Avec les yeux de 1965, elle appartient à l’humour irrévérencieux des Beatles, à leur goût pour le non-sens, à l’esthétique de Richard Lester, faite de ruptures, de grimaces, de déplacements absurdes. L’image est volontairement idiote, presque cartoon. Paul ne “joue” pas réellement une femme ; il détourne la posture du guitar hero dans un gag visuel qui correspond à l’esprit du film. Les Beatles, à ce moment-là, sont des clowns pop, des Marx Brothers électriques, des garçons qui ridiculisent les codes de la virilité scénique en les exagérant.

Avec les yeux d’aujourd’hui, le gag grince davantage. Une femme transformée en instrument, même dans l’absurde, même dans la légèreté, renvoie à une époque où le cinéma populaire utilisait les corps féminins comme accessoires avec une désinvolture qui n’a plus la même innocence. Il ne s’agit pas de condamner rétroactivement toute la séquence avec la lourdeur d’un tribunal moral, mais de constater que son humour repose sur une représentation datée. Et ce décalage, loin d’affaiblir l’intérêt de Another Girl, le renforce presque. Car la chanson parle justement d’une femme remplacée par une autre, d’un désir masculin qui circule, choisit, manipule. La scène, sans le vouloir peut-être, visualise cette logique jusqu’à la caricature.

Le charme du passage tient aussi à la désinvolture du groupe. Les Beatles n’ont pas l’air de croire une seconde au sérieux de ce qu’ils font, et c’est ce qui les sauve souvent. Ils ne sont pas Elvis statufié dans un mauvais film exotique. Ils sabotent leur propre image en permanence. Lennon fait le pitre, Harrison garde son flegme étrange, Ringo traverse les scènes avec cette expression de survivant amusé, et McCartney rayonne comme s’il venait d’inventer le tourisme pop. Le résultat est à la fois léger, beau, idiot, un peu gênant, totalement mémorable. Autrement dit : profondément Beatles.

Une chanson mineure qui révèle une transition majeure

La grande affaire de 1965, pour les Beatles, est la transition. Le mot est souvent employé, parfois vidé de son sens, mais il convient parfaitement à cette année-là. Le groupe sort progressivement du strict cadre beat. Les influences s’élargissent. Dylan plane sur Lennon. Le folk pénètre l’écriture. La country revient par endroits. Les textes deviennent plus ambigus. Le studio commence à prendre une place nouvelle. Les individualités se marquent davantage. Rubber Soul, quelques mois plus tard, cristallisera cette évolution de manière spectaculaire. Mais Help! en porte déjà les fissures, les promesses, les signes avant-coureurs.

Another Girl se situe exactement dans cet entre-deux. Elle conserve l’efficacité des Beatles première manière, cette capacité à entrer dans le vif sans pesanteur, à proposer un refrain immédiat, à faire sonner trois voix comme une évidence. Mais elle annonce aussi autre chose par son ton plus adulte, sa sécheresse sentimentale, la prise d’initiative instrumentale de McCartney, son inscription dans un album où les chansons commencent à appartenir davantage à leurs auteurs respectifs qu’au bloc indistinct Lennon-McCartney. La chanson n’est pas révolutionnaire, mais elle est symptomatique. Et dans l’histoire d’un groupe aussi documenté que les Beatles, les symptômes sont précieux.

On entend dans Another Girl un McCartney encore joueur mais déjà dominateur. Pas dominateur au sens tyrannique que certains récits postérieurs ont parfois exagéré, mais au sens musical : il sait où il va. Il arrive avec une chanson écrite au soleil, l’enregistre vite, ajoute ce qu’il faut, imprime sa marque. Il n’a pas encore pris le volant du groupe comme il le fera après la mort de Brian Epstein, pendant Magical Mystery Tour ou les sessions de Let It Be, mais son tempérament d’organisateur sonore est déjà là. Paul n’est pas seulement le charmeur. Il est le bâtisseur.

La chanson montre aussi que les Beatles sont encore capables de faire corps autour d’un matériau simple. C’est un point essentiel. L’histoire du groupe est souvent racontée comme une montée vers la complexité, puis une fragmentation. Mais la beauté des Beatles de 1965 tient à ce fragile équilibre : chacun commence à devenir lui-même avec plus d’insistance, mais le collectif fonctionne encore avec une efficacité miraculeuse. Another Girl n’a pas besoin d’être un chef-d’œuvre individuel parce qu’elle bénéficie d’une intelligence collective. C’est une chanson de McCartney devenue chanson des Beatles par l’arrangement, les voix, le jeu, l’allure.

Le faux problème du “remplissage”

Qualifier Another Girl de remplissage est compréhensible si l’on parle vite, mais profondément insuffisant si l’on écoute vraiment. Le terme “filler” a toujours été une arme paresseuse dans la critique rock. Il suppose qu’un album ne devrait être composé que de sommets, comme si une œuvre n’avait pas besoin de relief, de respiration, de morceaux de transition, d’espaces moins solennels. Or les albums des Beatles, particulièrement avant Sgt. Pepper, ne fonctionnent pas comme des monuments conceptuels où chaque titre serait une colonne porteuse. Ils ressemblent davantage à des collections vivantes, avec des singles potentiels, des exercices de style, des blagues, des reprises, des moments de grâce et des chansons simplement très bien faites.

Le “remplissage” des Beatles serait le sommet de carrière de beaucoup d’autres groupes. C’est là le problème. Le niveau moyen est si élevé que l’on finit par dévaloriser des morceaux qui, chez n’importe quel concurrent de 1965, auraient été accueillis comme des réussites éclatantes. Another Girl possède un refrain mémorable, une interprétation solide, une identité visuelle grâce au film, une particularité instrumentale avec McCartney à la guitare solo, et un sous-texte sentimental plus acide qu’il n’y paraît. Que faut-il de plus pour mériter l’attention ?

Il faut évidemment distinguer importance historique et qualité intrinsèque. Another Girl n’a pas changé le cours de la musique populaire. Elle n’a pas ouvert une porte comparable à Tomorrow Never Knows ou Norwegian Wood. Elle n’a pas modifié l’image des Beatles auprès du public. Mais toutes les chansons n’ont pas vocation à être des coups d’État. Certaines sont des instantanés. Et les instantanés, lorsqu’ils sont réussis, disent parfois mieux une époque que les grandes déclarations officielles. Another Girl est un instantané du groupe au travail, de McCartney en mouvement, de la pop britannique avant sa grande bascule psychédélique.

La chanson a aussi pour elle une qualité que l’on sous-estime souvent : elle ne prétend pas être plus qu’elle n’est. Elle ne force pas l’émotion. Elle ne demande pas le respect. Elle arrive, fait son affaire, repart. Cette modestie formelle est une vertu. Dans le rock, les morceaux qui veulent absolument être importants vieillissent parfois plus mal que ceux qui se contentent d’être nécessaires à leur endroit. Another Girl n’a pas besoin de couronne. Elle a son sourire, sa guitare, son venin léger. C’est largement suffisant.

Ce que Another Girl dit de la signature McCartney

La signature Paul McCartney se reconnaît souvent à une combinaison paradoxale : l’évidence et l’étrangeté. Ses meilleures chansons semblent naturelles, presque données, puis révèlent à l’usage des angles inattendus. Another Girl appartient à une veine plus directe de son écriture, mais on y retrouve cette faculté à rendre mémorisable la moindre inflexion. Le refrain tient en peu de chose, mais il s’accroche immédiatement. La mélodie n’a pas besoin de grands écarts pour exister. Elle possède cette qualité mccartneyenne fondamentale : on croit l’avoir toujours connue.

Paul est un compositeur de surfaces brillantes et de profondeurs obliques. Chez Lennon, la faille est souvent visible. Chez McCartney, elle est parfois recouverte par le vernis du métier. C’est pourquoi certains auditeurs l’ont longtemps pris pour un auteur moins grave. Erreur classique. McCartney dissimule ses tensions dans les formes. Il ne dit pas toujours “je vais mal”, mais il écrit des chansons où les personnages esquivent, mentent, se déguisent, regrettent trop tard ou remplacent trop vite. Another Girl s’inscrit dans cette galerie discrète. Le narrateur n’est pas tragique. Il est charmant, donc dangereux.

On peut également entendre dans cette chanson une première manifestation de l’appétit stylistique de McCartney. Certes, le morceau reste dans un idiome rock-pop assez classique, mais son énergie légèrement country-rock, son balancement, ses harmonies nettes, sa concision, tout cela témoigne d’un musicien qui pioche déjà dans plusieurs réserves. McCartney n’a jamais été un puriste. C’est même l’une des raisons pour lesquelles il agace parfois les puristes. Il prend ce qui lui plaît, le réorganise, le rend chantable. Il n’a pas le fétichisme du genre. Pour lui, une chanson est d’abord une forme qui doit tenir debout.

Cette approche explique la longévité de son œuvre. Another Girl n’est pas une chanson majeure, mais elle contient en miniature la méthode McCartney : trouver une accroche, construire vite, polir sans alourdir, laisser l’auditeur croire que tout cela était facile. La facilité, chez lui, est souvent le nom que les autres donnent à un travail qu’ils ne voient pas.

Le rôle discret mais capital de Lennon, Harrison et Starr

Même lorsqu’une chanson est clairement signée McCartney dans son inspiration, elle gagne à être observée comme une œuvre des Beatles. Another Girl le rappelle utilement. Lennon, Harrison et Starr ne sont pas des figurants autour de Paul. Ils apportent chacun une part de cette alchimie qui transforme une bonne chanson en morceau beatlesien.

John Lennon, dans les harmonies, ajoute cette pointe d’acidité que McCartney n’aurait pas nécessairement seul. Sa voix, même en soutien, possède un grain qui complique la douceur. Lennon est le vinaigre dans le miel. Il suffit parfois qu’il entre dans un refrain pour que le paysage change. Sur Another Girl, il ne prend pas le pouvoir, mais il colore le morceau d’un humour plus sec. On devine la fraternité compétitive entre les deux hommes : Paul apporte la chanson, John la rend un peu moins lisse par sa simple présence.

George Harrison, lui, est dans une position plus délicate. Guitariste attitré, compositeur en devenir, il se retrouve sur un morceau où McCartney finit par prendre la partie lead. On pourrait y voir rétrospectivement un signe de frustration future. Ce serait tentant, mais un peu simpliste. En 1965, George est encore en train de chercher son espace. Il apporte au groupe une stabilité, un sens harmonique, une retenue qui comptent énormément. Ses propres chansons sur Help! montrent qu’il revient dans la course après une longue période de silence compositionnel. Another Girl n’est pas son terrain principal, mais son rôle dans les voix et la texture demeure essentiel.

Quant à Ringo Starr, il est l’exemple parfait du musicien que l’on remarque surtout lorsqu’il n’est pas là. Sa batterie sur Another Girl n’a rien de spectaculaire, et c’est précisément son mérite. Elle maintient l’élan, accompagne la légèreté, donne au morceau une assise sans jamais le durcir. Ringo comprend instinctivement le centre de gravité d’une chanson. Il sait quand pousser, quand s’effacer, quand sourire avec les baguettes. Dans un titre aussi bref, une batterie trop démonstrative aurait été un contresens. Ringo ne commet pas ce genre d’erreur.

Ainsi, Another Girl n’est pas seulement un petit numéro de McCartney. C’est un exemple de l’intelligence fonctionnelle des Beatles : chacun sert la chanson, même lorsque la chanson appartient manifestement à l’un d’eux. Ce pacte, qui tiendra encore quelque temps avant de se fissurer, est l’un des trésors de leur discographie.

Une carte postale qui jaunit bien

Avec le recul, Another Girl a quelque chose d’une carte postale un peu insolente. On y voit le soleil tunisien au verso, les Bahamas en surimpression, Londres dans l’adresse, Abbey Road dans le timbre. Elle porte les marques d’une époque où les Beatles pouvaient encore passer d’une villa méditerranéenne à un studio londonien, puis à un tournage tropical, comme si cette circulation permanente était une aventure plutôt qu’une aliénation. On sait aujourd’hui ce qu’elle coûtait. Eux-mêmes le comprendront bientôt.

La chanson jaunit bien parce qu’elle n’a jamais été trop chargée. Certains morceaux très marqués par leur ambition vieillissent avec leur époque ; Another Girl, parce qu’elle est simple, conserve sa fraîcheur. Elle appartient à ce versant des Beatles que l’on peut réécouter sans cérémonie. Pas besoin d’éteindre les lumières, de sortir les livres, de préparer le commentaire savant. On appuie sur lecture et le morceau fait son travail. Mais si l’on tend l’oreille, il offre davantage : un portrait de McCartney, un état du groupe, une esquisse des rapports amoureux dans la pop des sixties, une préfiguration des tensions instrumentales, une image de cinéma devenue culte.

C’est peut-être cela, au fond, la vraie force des chansons secondaires des Beatles. Elles acceptent plusieurs niveaux d’écoute. On peut les aimer distraitement, en passant, pour leur mélodie et leur énergie. On peut aussi les ouvrir comme de petites boîtes pleines de détails historiques, humains, esthétiques. Another Girl n’exige pas cette enquête, mais elle la supporte. C’est la marque des bons morceaux.

Conclusion : derrière l’autre fille, l’autre McCartney

Another Girl ne sera jamais au centre du grand récit beatlesien, et ce n’est pas très grave. Les grandes histoires ont besoin de marges, de contrechamps, de chansons que l’on redécouvre après avoir trop longtemps regardé les monuments. Ce titre apparemment mineur révèle un Paul McCartney plus complexe que sa légende souriante : charmeur mais tranchant, rapide mais précis, amoureux peut-être mais volage sûrement, bassiste devenu guitariste par nécessité ou par impatience, artisan pop capable de transformer une idée de vacances en morceau immédiatement identifiable.

Il révèle aussi les Beatles à un moment charnière. Encore groupe de scène dans leur énergie, déjà créatures de studio dans leur exigence. Encore garçons drôles dans un film absurde, déjà hommes pris dans une machine mondiale. Encore unis par des réflexes collectifs miraculeux, déjà travaillés par des individualités qui pousseront bientôt les murs. Help! porte cette tension dans son titre même : derrière la comédie, il y a l’appel au secours ; derrière la pop, la fatigue ; derrière le soleil des Bahamas, l’ombre qui avance.

Et derrière Another Girl, il y a peut-être une autre chanson que celle que l’on croyait connaître. Pas un chef-d’œuvre caché qu’il faudrait hisser artificiellement au niveau de Yesterday ou Ticket To Ride. Plutôt une petite pièce brillante, acide, parfaitement située, qui rappelle que chez les Beatles, même les chansons dites mineures ont des choses à dire. Elles parlent parfois moins fort, mais elles parlent juste. Celle-ci dit qu’en 1965, Paul McCartney avait déjà cette faculté rare de faire passer une cruauté pour une caresse, un caprice pour une mélodie, une fuite pour un refrain.

C’est peu, peut-être. C’est énorme, en réalité. Car toute l’histoire de McCartney tient en partie dans cette ambiguïté : avancer avec le sourire, laisser derrière soi des ombres que la chanson éclaire sans jamais s’y attarder. Another Girl dure deux minutes et quelques secondes. Le temps d’un flirt, d’une rupture, d’un gag au soleil, d’une guitare prise en main par celui qui n’était pas censé la jouer. Le temps d’un morceau que l’on croyait secondaire et qui, sans faire de bruit, continue de raconter les Beatles mieux que bien des mythologies officielles.

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