En bref — Le 16 janvier 1980, les douaniers de l’aéroport de Narita découvrent 219 grammes de cannabis dans les bagages de Paul McCartney. La tournée japonaise des Wings, onze dates déjà vendues, est annulée le lendemain. Onze mois plus tard, le 6 décembre 1980, Denny Laine publie chez Scratch Records un album intitulé Japanese Tears, dont la chanson-titre adopte le point de vue d’une adolescente japonaise privée de son concert. Autour d’elle, l’album assemble des inédits repêchés dans huit ans d’archives des Wings : « I Would Only Smile », gravé à Olympic en mars 1972 avec Henry McCullough et Denny Seiwell ; « Send Me the Heart », seule cosignature McCartney-Laine du disque, enregistrée à Nashville le 11 juillet 1974 ; « Weep for Love », issue des séances de Back to the Egg, avec Laurence Juber à la guitare et les chœurs de Paul et Linda. Jo Jo Laine, l’épouse de Denny, chante en solo sur « Same Mistakes ». Le résultat est à la fois un album solo, un album de famille et, sans que personne l’ait voulu, le certificat de décès d’un groupe. Cet article corrige au passage douze approximations tenaces sur cette histoire — à commencer par l’idée que les Wings seraient restés « bloqués » à Tokyo, et que McCartney II aurait été la réponse de Paul à sa cellule.
Sommaire
Narita, 16 janvier 1980 : la chronologie exacte de neuf jours qui ont tué un groupe
Il existe, dans l’histoire des Beatles et de leurs prolongements, quelques dates dont on croit tout savoir parce qu’on en a lu cent fois le résumé en trois lignes. Le 16 janvier 1980 en fait partie. Le résumé dit ceci : Paul McCartney atterrit à Tokyo avec de la marijuana dans sa valise, il passe dix jours en prison, la tournée est annulée, les Wings meurent. Chacun de ces quatre membres de phrase contient une inexactitude ou une simplification. Il vaut donc la peine de reprendre l’affaire heure par heure, parce que c’est de là que sort le disque dont nous allons parler.
Ce que devait être la tournée
La tournée japonaise de janvier 1980 n’était pas une escapade. Elle était le deuxième étage d’une fusée dont le premier étage venait de fonctionner. À l’automne 1979, les Wings avaient effectué une tournée britannique de dix-neuf dates, entamée le 23 novembre, en soutien de Back to the Egg. La formation était celle de la fin : Paul et Linda McCartney, Denny Laine, Laurence Juber à la guitare, Steve Holley à la batterie, et une section de cuivres emmenée par Howie Casey. Le 29 décembre 1979, au Hammersmith Odeon, cette même formation avait clôturé les Concerts for the People of Kampuchea en convoquant le Rockestra, ce super-groupe de circonstance où l’on trouvait notamment David Gilmour, Pete Townshend, John Paul Jones et John Bonham. On mesure mal, aujourd’hui, à quel point les Wings étaient alors une machine en pleine forme : le 17 décembre 1979, à Glasgow, ils avaient enregistré sans le savoir la version live de « Coming Up » qui deviendrait quatre mois plus tard un numéro un américain.
La tournée britannique était présentée, dans l’entourage du groupe, comme la première étape d’une tournée mondiale. Après le Royaume-Uni : le Japon, puis l’Europe, puis les États-Unis. Ce dernier point est capital pour comprendre l’amertume de Denny Laine. Les Wings n’avaient plus joué en Amérique depuis la tournée de 1976, celle de Wings Over America, la plus lucrative de leur histoire. Le retour américain était l’horizon financier de tout le monde dans le groupe.
Quant au Japon, il représentait autre chose encore : une réparation. En 1975, McCartney s’était vu refuser un visa japonais en raison de ses antécédents en matière de stupéfiants — il n’avait plus mis les pieds dans le pays depuis les Beatles, en 1966. L’autorisation de 1980 était donc, pour lui, une forme de réhabilitation officielle. Les onze dates s’étalaient ainsi : sept au Nippon Budokan de Tokyo (les 21, 22, 23 et 24 janvier, puis les 31 janvier, 1er et 2 février), deux au gymnase préfectoral d’Aichi à Nagoya (les 25 et 26), deux à Osaka (les 28 et 29). Le Budokan, précisément la salle où les Beatles avaient joué en juin 1966 au milieu d’une polémique nationale, et dont l’accès leur avait été disputé par les milieux traditionalistes. Le symbole était énorme, et il n’a jamais été consommé.
219 grammes
Le vol arrive de New York le mercredi 16 janvier 1980 au matin. La famille McCartney voyage au complet — Paul, Linda, les enfants — et le groupe suit. Au contrôle des douanes de Narita, un agent ouvre l’une des valises et trouve, posé au-dessus des vêtements, un sac plastique contenant de l’herbe. Le poids officiel retenu par les autorités japonaises est de 219 grammes, pour une valeur estimée à l’époque à environ 600 000 yens. Ce n’est pas une quantité anecdotique : c’est, dans le droit japonais de l’époque, une quantité qui autorise la qualification de trafic et une peine pouvant atteindre sept ans.
Il faut ici dissiper une image tenace. On lit souvent que la découverte a eu lieu dans un bagage à main, une sacoche, un sac de cabine — la formule anglaise « carry-on luggage disaster » a fait florès. Les récits contemporains et les documents japonais décrivent une valise enregistrée, et McCartney lui-même a expliqué à plusieurs reprises n’avoir rien caché : il avait de l’herbe, il ne voulait pas la jeter, il l’a mise dans ses affaires en se disant qu’il passerait. Sa formulation la plus connue tient en une phrase : c’était de la très bonne herbe, il ne voulait pas la laisser derrière lui. Le mot « dissimulation » n’apparaît nulle part dans le dossier. Le mot « insouciance », en revanche, revient partout.
Le prisonnier numéro 22
McCartney est arrêté sur place, puis transféré au centre de détention pour affaires de stupéfiants de Kōjimachi, à Tokyo. Il y restera neuf nuits — la formule « dix jours » que l’on lit partout compte les deux journées d’extrémité — sous le matricule 22. Linda et les enfants s’installent à l’hôtel Okura. Le régime est celui d’une détention japonaise ordinaire : lever à six heures, futon roulé, ménage de la cellule, repas de riz et de soupe, aucun traitement de faveur. McCartney en a livré, plus tard, un récit étonnamment dépourvu d’apitoiement : les trois premiers jours ont été des maux de tête et des cauchemars, puis il s’est mis à dormir correctement, à apprendre quelques mots de japonais et à s’entendre avec les autres détenus. On lui a demandé de chanter « Yesterday » ; il l’a fait.
Autour de lui, la machine diplomatique s’active. L’ambassade britannique intervient. Des télégrammes arrivent, dont un de George et Olivia Harrison. Le producteur jamaïcain Lee « Scratch » Perry écrit — le fait est authentique et n’a jamais cessé d’amuser — au ministre japonais de la Justice pour plaider la cause du prisonnier. Le 25 janvier, McCartney est libéré sans être poursuivi et expulsé ; il quitte le Japon le 26 et regagne l’Europe.
Le 17 janvier : la tournée est morte
L’annulation n’attend pas la libération. Dès le 17 janvier, les promoteurs japonais annoncent l’abandon des onze dates. Les pertes déclarées dépassent les cent millions de yens. Dans les jours qui suivent, les radios et les télévisions japonaises retirent les disques des Wings de leurs programmations. Un groupe qui devait remplir le Budokan sept soirs de suite devient, en quarante-huit heures, un groupe interdit d’antenne dans le pays.
C’est cette séquence-là — pas la cellule, pas les gros titres, pas même les excuses — qui produit un disque. Parce que l’annulation d’une tournée, pour un chanteur salarié, ne s’écrit pas dans les journaux : elle s’écrit sur un relevé bancaire.
Le mythe des Wings « bloqués » à Tokyo
L’image est belle et elle est fausse. On lit régulièrement que les membres des Wings se sont retrouvés « échoués » ou « bloqués » à Tokyo, prisonniers d’une ville étrangère pendant que leur patron était en cellule. La réalité est plus prosaïque, et infiniment plus révélatrice de l’état réel du groupe.
Des billets ouverts, valables un an
Le témoignage le plus précis vient de Steve Holley, le batteur, qui l’a livré en 2015. Les musiciens disposaient de billets de première classe ouverts, valables un an — une précaution logistique classique, prévue au cas où des dates supplémentaires seraient ajoutées à la tournée. Autrement dit : chacun pouvait rentrer chez lui quand il le décidait. Pendant quatre jours, raconte Holley, ils ont attendu en espérant une libération rapide et une reprise du calendrier. Passé ce délai, il est devenu évident que rien ne serait sauvé. Holley en a parlé à Alan Crowder, l’homme de MPL chargé de la logistique, et a proposé que chacun reprenne sa route.
Le 21 janvier 1980 — le jour même où les Wings auraient dû monter sur la scène du Budokan — Denny Laine, Laurence Juber et Steve Holley quittent le Japon. Holley part rendre visite à de la famille en Nouvelle-Zélande puis en Australie, où il finira par accepter un engagement. Juber rentre. Et Denny Laine, lui, ne rentre pas : il part pour Cannes.
Cannes, le MIDEM et un contrat d’édition
C’est le détail le plus extraordinaire de toute l’affaire, et celui que les résumés omettent systématiquement. Le 21 janvier 1980, alors que Paul McCartney entame sa sixième nuit en détention à Tokyo, son plus ancien associé prend un avion pour la Côte d’Azur, où se tient le grand marché international de l’édition musicale. Il y conclut un accord d’édition avec Performance Music pour un album à venir. Cet album, c’est Japanese Tears.
Il faut peser ce que cela signifie. Le disque qui va raconter la douleur des fans japonais est vendu à un éditeur cinq jours après l’arrestation qui l’a rendu possible, et six semaines avant que le premier micro soit branché pour l’enregistrer. Laine, dans les faits, a fait ce que tout professionnel de la musique fait quand une tournée s’effondre : il a cherché ailleurs des revenus. Mais il l’a fait vite, et il l’a fait pendant que l’autre était en cellule.
McCartney l’a appris à sa sortie, et il l’a très mal pris. Toute la brouille des années suivantes, tous les articles de tabloïd, toute la version « Paul m’a lâché » contre la version « Denny en a fait commerce » — tout cela commence sur la Croisette, en janvier 1980. Les deux hommes se sont réconciliés dans les années 1990, et il serait injuste de réduire une amitié de trente ans à cet épisode. Mais on ne comprend pas Japanese Tears si on ignore que le contrat a précédé les chansons.
Correctif factuel n°1 — Les Wings n’ont pas été « abandonnés » ou « bloqués » à Tokyo
La formule circule dans presque tous les résumés anglophones de l’épisode. Elle est inexacte sur les deux plans. Sur le plan matériel, les musiciens disposaient de billets de première classe ouverts valables un an et sont repartis de leur propre initiative le 21 janvier 1980, cinq jours après l’arrestation, après consultation de l’équipe de production. Sur le plan économique, en revanche, la formule est juste : la tournée annulée les privait d’une saison entière de revenus, et le contrat qui les liait aux Wings était un contrat d’employé, sans participation aux droits d’auteur du répertoire. Ce n’est pas un abandon géographique, c’est un chômage technique.
Denny Laine avant le désastre : anatomie d’un premier rôle qu’on a rangé dans les seconds
Pour saisir ce que représente Japanese Tears dans une trajectoire, il faut d’abord défaire une habitude de langage. On présente presque toujours Denny Laine comme « le guitariste des Wings ». C’est doublement réducteur : il n’était pas seulement guitariste, et il n’était pas seulement des Wings.
Brian Hines, de Tyseley
Il naît Brian Frederick Arthur Hines le 29 octobre 1944 à Tyseley, un quartier ouvrier de Birmingham. Le nom de scène vient d’un surnom d’enfance, « Denny », accolé au patronyme de Frankie Laine, le crooner américain qui régnait sur les ondes de son adolescence. Il joue de la guitare très tôt, avec une particularité qui va marquer tout son travail ultérieur : une oreille de chanteur avant d’être une main de guitariste. Ce sera la constante de sa carrière — un musicien dont la valeur première est la voix, employé pendant dix ans dans un groupe où la voix principale était déjà prise.
« Go Now » et la sortie des Moody Blues
En 1964, il cofonde les Moody Blues à Birmingham. En décembre de la même année, le groupe place « Go Now », reprise d’une chanson de Bessie Banks, au sommet du hit-parade britannique. Laine y tient le chant principal, et il y invente en trois minutes une manière de chanter le désespoir amoureux — retenue, presque parlée, puis brusquement ouverte — qui sera imitée pendant vingt ans. C’est sa carte de visite pour la vie.
Ce que l’on oublie, c’est la suite : les singles suivants échouent, la formation se délite, et Laine quitte les Moody Blues en octobre 1966. Il est remplacé par Justin Hayward, avec lequel le groupe entamera en 1967 sa seconde vie, symphonique et considérablement plus lucrative. Denny Laine a donc, à vingt-deux ans, déjà connu le numéro un et déjà été le membre qui part avant que la fortune arrive. Cette expérience-là — être sorti d’un mythe juste avant qu’il devienne un mythe — explique beaucoup de sa loyauté ultérieure envers McCartney.
Le laboratoire des années 1967-1970
Les années intermédiaires sont, musicalement, les plus aventureuses de sa vie. Il monte le Denny Laine’s Electric String Band, une formation qui accole un quatuor à cordes à un groupe de rock — l’idée est de 1967, elle précède de plusieurs années la mode du rock orchestral, et elle produit un single magnifique et invendable, « Say You Don’t Mind ». Il participe ensuite à Balls, aventure éphémère montée avec Trevor Burton, puis à Ginger Baker’s Air Force, l’orchestre pléthorique du batteur de Cream, qui lui donne l’habitude des grandes formations à cuivres.
Retenons ce détail de l’Electric String Band : le quatuor à cordes. Treize ans plus tard, quand il faudra habiller la chanson la plus personnelle de sa carrière, Denny Laine reviendra exactement à cette idée-là. Japanese Tears n’est pas seulement un album de circonstance ; c’est aussi un retour, conscient ou non, à la formule qu’il avait inventée avant d’entrer chez McCartney.
1971 : le seul qui a dit oui
L’histoire de la fondation des Wings, nous l’avons racontée en détail dans notre article sur l’annonce d’août 1971. Rappelons-en le point qui compte ici : quand Paul McCartney décide de remonter un groupe, en 1971, il n’a pas l’embarras du choix. Il sort de la séparation des Beatles, il est en procès contre ses trois anciens partenaires, la presse le juge fini, et l’idée de jouer dans un groupe dirigé par lui n’attire pas les foules. Il appelle Denny Laine, qu’il connaît depuis les tournées communes de 1964-1965, et Laine dit oui.
Il dira oui pendant dix ans. C’est le seul musicien, en dehors de Paul et Linda, présent du premier au dernier jour des Wings. Toutes les autres cases — batterie, seconde guitare — ont tourné : Denny Seiwell, Henry McCullough, Jimmy McCulloch, Geoff Britton, Joe English, Laurence Juber, Steve Holley. Sept configurations en dix ans. Un seul point fixe.
Ce que Laine apportait réellement
Il faut être précis, parce que la mémoire collective a rétréci son rôle. Denny Laine, chez les Wings, tenait selon les besoins la guitare rythmique, la guitare solo, la basse (notamment lorsque McCartney passait au piano ou à la batterie), les claviers, l’harmonica — c’est lui qui joue la partie d’harmonica de « Band on the Run » — et surtout les harmonies vocales. Le « son Wings », cette manière très reconnaissable d’empiler trois voix dont une masculine grave, c’est lui et Linda autour de Paul.
Il était aussi, ponctuellement, coauteur. Le sommet de cette collaboration est « Mull of Kintyre », cosigné McCartney-Laine, publié en single le 11 novembre 1977, et resté jusqu’en 1984 le 45 tours le plus vendu de l’histoire du Royaume-Uni. Il est également coauteur de « No Words » sur Band on the Run, de « Time to Hide » sur Wings at the Speed of Sound — qu’il chante lui-même — et de plusieurs titres de London Town. Ce n’était pas un accompagnateur. C’était un second compositeur dans un groupe qui n’avait pas de place pour un second compositeur.
L’économie invisible d’un membre des Wings
C’est le chapitre que les histoires officielles passent sous silence, et c’est celui sans lequel Japanese Tears reste incompréhensible. Un disque de rupture s’explique rarement par l’art seul. Celui-ci s’explique par un contrat de travail.
Salarié, pas associé
Les Wings n’étaient pas une coopérative. Paul et Linda McCartney détenaient la structure ; les autres musiciens étaient rémunérés au fixe, avec des primes de tournée. Les chiffres qui circulent dans la littérature — et qui doivent être maniés avec prudence, aucune comptabilité n’ayant été rendue publique — situent la rémunération annuelle de Denny Laine, pendant une partie des années 1970, sous la barre de quelques milliers de livres, à comparer aux revenus d’un McCartney qui était alors l’un des hommes les plus riches du spectacle britannique. L’écart n’a rien d’illégal ni même d’inhabituel : c’est le modèle standard du groupe d’accompagnement autour d’une vedette. Mais Laine, lui, n’était pas présenté au public comme un accompagnateur. Il figurait sur les pochettes, dans les clips, sur les affiches. Il avait le statut symbolique d’un membre et le statut économique d’un employé.
McCartney lui-même a reconnu, avec une candeur qui ne le dessert pas, avoir mis du temps à exploiter la ressource : il a expliqué qu’il était très naturel pour Denny de chanter des parties principales, parce qu’il était de toute façon un chanteur soliste. Cette évidence a mis cinq ans à produire des effets sur les disques.
« Mull of Kintyre » et le mythe des royalties perdues
Une légende veut que Denny Laine ait été spolié sur « Mull of Kintyre ». La réalité est différente et plus triste. Il en était bien cosignataire, avec la part d’auteur correspondante, sur un titre qui a dépassé les deux millions d’exemplaires au seul Royaume-Uni. Ce qui s’est passé ensuite relève de la gestion privée : au milieu des années 1980, aux prises avec un divorce coûteux et un arriéré fiscal considérable, Laine a cédé sa part sur « Mull of Kintyre » et sur d’autres compositions de la période Wings. Il a été déclaré en faillite personnelle. Selon plusieurs récits ultérieurs, il a traversé des mois d’extrême précarité.
Autrement dit : il n’a pas été privé de ses droits, il les a vendus, sous contrainte, pour une somme forfaitaire, à un moment où ils valaient une fraction de ce qu’ils rapporteraient ensuite. C’est une histoire d’illiquidité, pas de vol. Elle est extrêmement banale dans le métier, et c’est précisément ce qui la rend cruelle.
Cinquante mille livres à Narita
Reste le chiffre qui nous ramène au 16 janvier 1980. Laine a évalué à environ 50 000 livres ce que l’annulation de la tournée japonaise et de la tournée mondiale qui devait suivre lui a coûté personnellement. Il a employé, pour qualifier l’épisode, une formule sans ambiguïté : c’était, très clairement, le début de la fin.
Cinquante mille livres de 1980, c’est, converti grossièrement, plusieurs centaines de milliers d’euros d’aujourd’hui. Pour un homme sans participation au catalogue, dont l’essentiel du revenu venait des cachets de scène, ce n’est pas un manque à gagner : c’est un trou. Et quand un musicien professionnel a un trou, il enregistre un disque.
Correctif factuel n°2 — McCartney II n’est pas une réponse à la prison de Tokyo
On lit très souvent que McCartney, sorti de détention, se serait « replié sur son travail solo pour façonner McCartney II ». La chronologie l’interdit. L’album a été intégralement enregistré à l’été 1979 — les séances documentées se situent en juin et juillet 1979, chez lui, entre l’Écosse et le Sussex — soit six mois avant l’arrestation. McCartney en avait tiré plus de vingt titres qu’il avait ensuite mis de côté. Ce que l’arrestation a changé, c’est la décision de publier : privé de tournée et de groupe, il a sorti en mai 1980 un disque déjà terminé, plutôt que d’en commencer un nouveau. L’album n’est donc pas l’œuvre d’un homme qui digère sa cellule, mais le repêchage opportun d’un enregistrement domestique antérieur. Nous avons consacré à l’un des épisodes les plus délicats de ce disque — l’instrumental « Frozen Jap » et la polémique japonaise — une enquête distincte.
Rock City Studios, printemps 1980 : la fabrication d’un album de circonstance
Le contrat est signé à Cannes en janvier. Il faut maintenant un disque. Denny Laine s’installe aux studios Rock City, dans le Surrey, avec une formation montée pour l’occasion et un plan qui va évoluer en cours de route.
D’un single à un album
Au départ, il ne s’agit pas d’un album. Il s’agit d’une chanson : « Japanese Tears », écrite dans les semaines qui suivent le retour du Japon, conçue comme un 45 tours d’actualité. C’est la logique de l’époque — un événement, un single, un commentaire chanté. La chanson est enregistrée, puis l’idée s’étend : puisqu’il y a un contrat d’édition, puisqu’il y a un studio, puisqu’il y a un groupe, autant faire un disque entier.
Et c’est là que Laine prend la décision qui donne à Japanese Tears son caractère si particulier. Plutôt que d’écrire douze chansons neuves, il ouvre ses archives. Il possède, depuis huit ans, un stock d’enregistrements réalisés à l’intérieur des Wings et jamais publiés : des titres à lui, portés par le groupe entier, écartés album après album parce qu’il n’y avait jamais assez de place pour deux compositeurs. Il décide de les publier.
Le disque devient alors un objet hybride, et c’est cette hybridité que la critique lui reprochera : moitié album solo de 1980, moitié anthologie clandestine des Wings 1972-1978. On peut y voir un manque de cohérence. On peut aussi y voir un geste politique parfaitement lucide : Denny Laine publie sous son nom ce que les Wings n’ont jamais voulu publier sous le leur.
Le Denny Laine Band
La formation réunie à Rock City est brève d’existence mais loin d’être négligeable. Autour de Laine — guitares, claviers, piano, chant — on trouve :
Gordon Sellar à la basse, un Écossais venu du Sensational Alex Harvey Band, l’un des groupes les plus théâtraux du rock britannique des années 1970.
Andy Richards aux claviers, à l’orgue et au piano.
Mike Piggott au violon, musicien de jazz qui deviendra plus tard connu pour son travail dans la tradition manouche.
Steve Holley à la batterie et aux percussions — c’est-à-dire le batteur des Wings, celui qui était à Tokyo cinq mois plus tôt.
Jo Jo Laine aux chœurs, et au chant principal sur un titre.
S’y ajoutent, sur certaines plages, Howie Casey au saxophone — encore un ancien des Wings, et par ailleurs l’un des vétérans de la scène de Liverpool, ancien des Derry and the Seniors qui avaient précédé les Beatles à Hambourg — et Thaddeus Richard à la flûte, lui aussi issu de la section de cuivres des tournées Wings.
Autrement dit : le « Denny Laine Band » de 1980 est composé pour un tiers d’anciens des Wings. Le groupe que McCartney venait de mettre en sommeil continuait de tourner, en réduction, sous un autre nom et avec un autre chanteur.
Andy Richards, ou le futur des années 1980 assis derrière un clavier
Le claviériste mérite un paragraphe pour lui seul, parce qu’il illustre à merveille le hasard des trajectoires. Andy Richards venait de voir se dissoudre les Strawbs au milieu de l’année 1980 ; il devient musicien de louage, travaille et tourne avec Maddy Prior, puis avec Denny Laine à travers l’Europe et la Scandinavie.
Quatre ans plus tard, c’est lui que l’on entend sur les synthétiseurs de « Relax » et de « Two Tribes » de Frankie Goes to Hollywood, sur « Careless Whisper » de George Michael, puis sur « It’s a Sin » et « Always on My Mind » des Pet Shop Boys. En 1984, ses claviers occupent la première place des ventes britanniques pendant dix-neuf semaines cumulées. Le musicien qui accompagne un ancien des Wings dans les salles moyennes de Scandinavie en 1980 sera, en 1984, le son même de la décennie.
Il y a là une ironie qui dit tout de la situation de Denny Laine : il travaillait avec les bonnes personnes, au bon moment, dans le mauvais véhicule.
« Japanese Tears », la chanson : une adolescente, un quatuor à cordes, et un point de vue
La chanson-titre est le cœur moral du disque, et elle est plus habile qu’on ne le dit.
Le choix du point de vue
Denny Laine aurait pu écrire la chanson évidente : celle du musicien lésé, du groupe humilié, du patron irresponsable. Il aurait pu écrire un règlement de comptes. Il a écrit autre chose. « Japanese Tears » adopte le point de vue d’une jeune fille japonaise qui avait un billet, qui a attendu, et qui pleure devant une salle qui n’ouvrira pas.
Ce déplacement est le meilleur geste d’écriture de sa carrière solo. Il désamorce le ressentiment en le déléguant. La colère du chanteur devient le chagrin d’une inconnue ; l’affaire privée devient une scène. Et il permet à Laine de dire, sans jamais nommer personne, ce que l’affaire a de scandaleux : ce ne sont pas les millionnaires qui perdent quelque chose dans cette histoire, ce sont les gens qui avaient acheté un billet.
Il faut noter, parce que c’est rare, ce que la chanson refuse de faire. Elle ne raille pas les autorités japonaises. Elle ne moque pas la sévérité de la loi. Elle n’ironise pas sur le cannabis. Elle ne demande pas de comptes à McCartney. Elle reste, du début à la fin, du côté du public. Pour un disque né d’un contrat signé pendant l’incarcération d’un ami, c’est une élégance qu’on ne peut pas lui retirer.
Le quatuor à cordes
L’arrangement est la seconde bonne idée. Plutôt que d’habiller la chanson en rock de 1980 — batterie compressée, guitares en avant, synthétiseurs —, Laine la confie à un quatuor à cordes, dans un arrangement attribué à Ian Hayter, le nom de Howie Casey apparaissant lui aussi dans les crédits d’arrangement du disque.
C’est un choix de sens autant que de couleur. Les cordes signifient ici le deuil, la distance, le formalisme — et, pour l’auditeur japonais visé, une forme de politesse. C’est aussi, comme on l’a dit, le retour d’un vieux réflexe : Denny Laine avait fondé en 1967 un groupe entier autour de l’idée d’accoler des cordes au rock. Treize ans plus tard, pour la chanson la plus personnelle de sa vie, il revient à son invention de jeunesse.
Ce que la chanson ne pouvait pas savoir
Le disque paraît le 6 décembre 1980. Deux jours plus tard, à New York, John Lennon est assassiné. Le monde cesse instantanément de s’intéresser à la mélancolie d’un ancien des Wings au sujet d’une tournée annulée onze mois plus tôt. Il est impossible de mesurer aujourd’hui ce que la carrière commerciale de Japanese Tears aurait été sans cette coïncidence de calendrier. Ce que l’on peut dire, c’est que le disque est sorti dans la pire fenêtre de publication de l’histoire récente de la musique populaire britannique.
Correctif factuel n°3 — La date et le territoire de parution
Japanese Tears paraît au Royaume-Uni le 6 décembre 1980 chez Scratch Records (référence SCRL 5001), label indépendant, avec des éditions licenciées la même année chez Polydor pour l’Europe continentale et la Scandinavie, chez Global en Allemagne, chez Trio/Trash au Japon (TRSH-2011), chez Peerless au Mexique et chez Music-Box en Grèce. Les États-Unis, en revanche, ne le découvrent qu’en 1983, chez Takoma Records (TAK 7103), avec Ira Blacker comme producteur exécutif. La formule « sorti en décembre 1980 » est donc exacte pour l’Europe et le Japon, et fausse de trois ans pour l’Amérique — ce qui explique une partie du désordre des sources sur la datation de l’album.
Les trois fantômes : ce que Japanese Tears exhume des archives des Wings
Le vrai intérêt historique du disque n’est pas la chanson-titre. Ce sont les trois enregistrements des Wings qu’il publie pour la première fois, et qui couvrent trois formations différentes du groupe, à six ans d’intervalle. Pour un amateur, l’album de 1980 est le seul endroit où l’on pouvait entendre, jusqu’aux rééditions de luxe des années 2010, certaines pièces manquantes du puzzle.
« I Would Only Smile » : Olympic, 22 mars 1972
C’est la plus ancienne, et la plus émouvante. Elle a été gravée le 22 mars 1972 aux Olympic Sound Studios de Londres, pendant les séances qui donneront Red Rose Speedway. Aux manettes : Glyn Johns, avec Phil Ault à l’assistance — c’est-à-dire l’ingénieur et producteur qui avait travaillé sur les bandes du projet Get Back trois ans plus tôt, et qui avait déjà, à cette occasion, éprouvé les limites de sa patience avec les anciens Beatles.
La formation est celle des Wings première manière : Denny Laine à la guitare et au chant, Paul McCartney à la basse, Linda McCartney aux claviers, Henry McCullough à la guitare électrique, Denny Seiwell à la batterie. C’est le seul de ces trois inédits où l’on entend le quintette de 1972 au complet.
Musicalement, le titre est un pur produit de son moment : une pop de facture country, mélancolique, dont l’harmonie et la conduite de voix évoquent la période Rubber Soul plus que le rock de stade que les Wings pratiqueront ensuite. Il ne cherche rien, il ne prouve rien, il ne dure pas longtemps. C’est une chanson de groupe, jouée par un groupe, à l’époque où les Wings étaient encore un groupe.
Elle a d’ailleurs vécu sur scène : les Wings l’ont jouée dix-huit fois en 1972, exclusivement pendant la tournée européenne de l’été. Une version captée à Anvers le 22 août 1972 figurera, quarante-six ans plus tard, dans le coffret Wings Over Europe ; la version studio de 1972, elle, a rejoint en 2018 le coffret Red Rose Speedway — Archive Collection. Mais en 1980, rien de tout cela n’existait : Japanese Tears était la seule porte d’entrée.
Correctif factuel n°4 — « I Would Only Smile » date de 1972, pas de 1973
La date de 1973 est reprise dans quantité de notices, y compris dans les crédits de certaines rééditions, sans doute par contamination avec la publication de Red Rose Speedway (avril 1973). La séance documentée est celle du 22 mars 1972, aux Olympic Sound Studios, avec Glyn Johns à la production. C’est une différence qui a du sens : mars 1972, c’est le tout début des Wings à cinq, deux mois après la tournée surprise des universités britanniques et un an avant la fracture de 1973.
Correctif factuel n°5 — Sur le sort de Henry McCullough et de Denny Seiwell
Plusieurs présentations anglophones de l’album évoquent, à propos de « I Would Only Smile », « la perte tragique » des deux musiciens, formule ambiguë qui laisse croire à une disparition commune. Les faits : Henry McCullough et Denny Seiwell ont quitté les Wings à quelques jours d’intervalle, en août 1973, à la veille du départ pour Lagos où serait enregistré Band on the Run — c’est un double départ, pas un décès. Henry McCullough est mort le 14 juin 2016, à 72 ans, des suites d’une crise cardiaque survenue trois ans plus tôt. Denny Seiwell, né le 10 juillet 1943, est vivant : il a poursuivi une longue carrière de batteur de studio à Los Angeles et a participé en 2001 au documentaire Wingspan. Confondre les deux situations n’est pas un détail lorsqu’on écrit sur des musiciens dont la famille lit ce qui se publie.
« Send Me the Heart » : Nashville, 11 juillet 1974
C’est la pièce la plus recherchée du disque, parce que c’est la seule cosignature McCartney-Laine qu’il contient, et l’une des rares chansons cosignées par Paul McCartney à n’avoir jamais figuré sur un de ses propres albums.
L’origine est documentée avec précision. À l’été 1974, les Wings s’installent près de Nashville pour ce qui deviendra un séjour d’environ sept semaines : la famille McCartney loue un ranch de 133 acres appartenant au parolier Curly Putman — l’auteur de « Green, Green Grass of Home » — et le groupe travaille aux Soundshop Recording Studios. La formation est alors Paul, Linda, Denny Laine, Jimmy McCulloch à la guitare et Geoff Britton à la batterie.
Ce séjour produit « Junior’s Farm », « Sally G », « Walking in the Park with Eloise » — l’instrumental composé par le père de Paul, publié sous le pseudonyme des Country Hams. Il produit aussi des tensions considérables : les questions de contrat et les frictions entre McCulloch et Britton faillirent dissoudre le groupe avant le départ du 17 juillet.
Et il produit « Send Me the Heart ». Le récit rapporté par les sources de séance est savoureux : après avoir enregistré « Sally G », qui est un pastiche de country assumé, McCartney met Laine au défi d’écrire, lui aussi, une chanson de country. Les deux hommes la composent, et l’enregistrent le 11 juillet 1974. McCartney y tient la basse.
Le résultat est une des plus jolies choses du catalogue périphérique des Wings : une ballade rurale d’une pudeur inattendue, portée par une pedal steel qui n’appartient pas au vocabulaire habituel du groupe. Denny Laine réenregistrera son chant principal avant de publier le titre en 1980, ce qui fait de « Send Me the Heart » un objet à deux couches temporelles : un enregistrement de 1974 avec une voix de 1980.
Correctif factuel n°6 — « Send Me the Heart » : 1974, et non 1973
La confusion est fréquente, et elle est parfois interne à un même texte, qui date la chanson de 1973 avant de la rattacher au séjour de Nashville. Or les Wings n’ont pas séjourné à Nashville en 1973 : ils étaient à Lagos. Le séjour du Tennessee court de juin à juillet 1974, et la séance de « Send Me the Heart » est datée du 11 juillet 1974 aux Soundshop Recording Studios. Cette précision a une conséquence : la chanson n’appartient pas à la formation Seiwell-McCullough, mais à la formation McCulloch-Britton.
Correctif factuel n°7 — Buddy Emmons et la pedal steel
On attribue régulièrement, et probablement à juste titre, la pedal steel de « Send Me the Heart » à Buddy Emmons, l’un des plus grands instrumentistes de l’histoire de Nashville, qui participa aux séances des Wings dans le Tennessee. Il faut cependant signaler que les crédits publiés de Japanese Tears sont sommaires et ne détaillent pas systématiquement les intervenants plage par plage : l’attribution repose sur les notices de séance et sur les discographies spécialisées, non sur la pochette. Le même flou vaut pour les autres musiciens de Nashville présents lors de ce séjour — Chet Atkins, Floyd Cramer, Vassar Clements, Bobby Thompson — dont les contributions sont documentées pour d’autres titres. Nous signalons donc l’attribution comme solide mais non certifiée par une source primaire.
« Weep for Love » : Kintyre, été 1978
La troisième pièce est la plus tardive, et c’est aussi celle où l’on entend le mieux la générosité de McCartney envers son partenaire. « Weep for Love » est une composition de Denny Laine enregistrée pendant le premier bloc de séances de Back to the Egg, avec Laurence Juber à la guitare, Steve Holley à la batterie et aux chœurs, et — c’est le point qui compte — Paul et Linda McCartney aux chœurs derrière Laine.
Il faut mesurer la scène : le patron du groupe, en pleine préparation de son propre album, consacre une séance à une chanson d’un autre, y joue, y chante des harmonies, et laisse le titre sortir de l’album pour finir, deux ans plus tard, sur un disque solo. Cette générosité-là est aussi réelle que les griefs financiers dont nous avons parlé plus haut. Les deux coexistent, et c’est ce qui rend cette relation intéressante.
Musicalement, le titre est une ballade acoustique à couleur celtique — Juber y déploie un jeu délicat en cordes à vide — qui aurait parfaitement trouvé sa place sur Back to the Egg, album par ailleurs si hétérogène qu’une plage de plus ne l’aurait pas déséquilibré. On peut donc légitimement se demander pourquoi elle en a été écartée. Aucune explication n’a jamais été donnée.
Correctif factuel n°8 — « Weep for Love » : Kintyre 1978 plutôt que Lympne Castle 1979
La mention « 1979, Lympne Castle » figure dans plusieurs notices, y compris dans des présentations japonaises très détaillées de l’album, et elle est probablement issue des crédits de pochette. Elle ne concorde pas avec la documentation des séances de Back to the Egg. Ces séances se sont déroulées en cinq blocs : Spirit of Ranachan Studio, à Campbeltown dans le Kintyre, du 29 juin au 27 juillet 1978 (avec le studio mobile de RAK) ; Lympne Castle, dans le Kent, du 11 au 29 septembre 1978 ; Abbey Road à partir du 3 octobre 1978, avec la séance du Rockestra les 3 et 4 octobre ; Replica Studio à Soho Square en janvier-février 1979 ; puis un retour à Abbey Road au printemps 1979 pour les finitions. « Weep for Love » figure dans la liste des titres travaillés lors du premier bloc, en Écosse, à l’été 1978. Il est parfaitement possible que des retouches aient été ajoutées plus tard, y compris à Lympne Castle ; mais la naissance du titre est écossaise et date de 1978. Nous signalons la contradiction plutôt que de trancher au-delà de ce que permettent les sources.
Nashville 1974 : la parenthèse country des Wings, et ce qu’elle dit du groupe
Puisque « Send Me the Heart » y est né, il vaut la peine de s’arrêter sur ce séjour, qui est l’un des épisodes les plus attachants et les moins commentés de l’histoire des Wings.
Un ranch, un studio, sept semaines
L’idée est de McCartney : sortir de Londres, s’installer là où la musique se fabrique autrement, et voir ce qui se passe. Le ranch de Curly Putman, près de Lebanon dans le Tennessee, devient le camp de base ; les Soundshop Studios de Nashville, l’atelier. Les enfants sont là, Linda photographie, et le groupe travaille avec une méthode qui n’est pas la sienne : celle des musiciens de séance de Nashville, capables de lire, d’arranger et de graver un titre en quelques prises.
McCartney en a gardé un souvenir enthousiaste, qu’il a résumé ainsi : ils se sont beaucoup amusés à utiliser des pedal steel, des violons et des banjos, et les musiciens de Nashville sont un plaisir à côtoyer parce qu’ils sont extrêmement affûtés et professionnels. C’est le compliment d’un homme qui, à Londres, était en train de découvrir que le professionnalisme n’allait pas de soi.
Ce que le séjour a produit — et ce qu’il a coûté
Le bilan discographique est mince en apparence : un single double face A, « Junior’s Farm » et « Sally G », publié en octobre 1974 ; un instrumental publié sous pseudonyme ; des surimpressions pour d’autres titres ; et « Send Me the Heart », resté dans les tiroirs six ans.
Le bilan humain est plus lourd. C’est à Nashville que les tensions contractuelles éclatent, que Geoff Britton et Jimmy McCulloch se heurtent, et que les Wings manquent d’exploser un an à peine après avoir été reconstruits. Britton partira au début de 1975, remplacé par Joe English. La leçon du séjour, pour McCartney, tient peut-être en ceci : il avait aimé travailler avec des musiciens de séance interchangeables et compétents, plutôt qu’avec un groupe. Il s’en souviendra en 1980, quand il choisira, avec George Martin, de fabriquer Tug of War exactement selon ce principe.
Le Tennessee reviendra d’ailleurs dans les récits bien plus tard, par un autre chemin : c’est pendant ce séjour que se nouèrent des relations durables avec le milieu de Nashville, dont nous avons reparlé à l’occasion de l’hommage de McCartney à Dolly Parton.
Les reprises de soi-même : « Go Now » et « Say You Don’t Mind »
Deux plages de Japanese Tears ne sont ni des inédits des Wings ni des chansons neuves : ce sont des réenregistrements de son propre passé. Le geste est ambigu et mérite qu’on s’y arrête, car il révèle la position exacte où se trouvait Denny Laine à quarante-six ans.
« Go Now », seize ans après
Reprendre en 1980 le titre qui vous a fait connaître en 1964, c’est à la fois un aveu et une revendication. L’aveu : il n’existe pas de morceau plus identifiable dans votre répertoire. La revendication : cette chanson vous appartient autant qu’aux Moody Blues, groupe qui a passé les années 1970 à être immensément populaire sans vous. Denny Laine tenait à rappeler que la voix de « Go Now » était la sienne — un point que le public, quinze ans de Days of Future Passed plus tard, avait largement oublié.
« Say You Don’t Mind », treize ans après
Le cas est différent et plus douloureux. « Say You Don’t Mind » est une composition originale de Laine, créée en 1967 avec l’Electric String Band, et restée confidentielle sous sa forme d’origine. En 1972, elle avait connu le succès dans la version de Colin Blunstone, ancien chanteur des Zombies, qui en avait fait un des jolis tubes britanniques de l’année. Laine, lui, n’en avait tiré que des droits d’auteur.
La version de Japanese Tears est une relecture ouvertement modernisée, avec des timbres de synthétiseur clairs, des arpèges en triolets et une ligne de basse chromatique descendante qui gouverne l’enchaînement des accords. Elle est excellente et elle arrive trop tard. C’est le résumé mélancolique de toute une carrière : la bonne chanson, la bonne idée, le mauvais calendrier.
Les deux titres sortiront ensemble en 45 tours double face A, à la même période.
Jo Jo Laine : le portrait de famille au milieu du naufrage
Il y a une présence, sur ce disque, qui le sauve du ressentiment : celle de Joanne Laine, née Joanne LaPatrie le 13 juillet 1953, épouse de Denny depuis les années Wings.
Qui elle était
Jo Jo Laine était mannequin, actrice et chanteuse, d’origine américaine, personnage à part entière de la vie nocturne londonienne des années 1970 et 1980. Elle a enregistré sous son nom, notamment un single chez Pye avec des musiciens qui allaient former Police, puis un projet chez Mercury sous le nom de Jo Jo Laine & the Firm, avec Ray Fenwick ; le producteur Jimmy Miller — l’homme des grands disques des Rolling Stones de la fin des années 1960 — a travaillé avec elle entre 1986 et 1988. Elle a managé le groupe britannique The Mannish Boys et chanté avec la formation bostonienne Gear en 1986. Elle et Denny ont eu deux enfants, Laine et Heidi Jo. Elle est morte le 29 octobre 2006, à 53 ans, des suites d’une chute à son domicile du Surrey — le jour même du soixante-deuxième anniversaire de son ex-mari.
Le milieu Beatles l’a longtemps réduite à un rôle de figurante scandaleuse, en partie parce qu’elle a vendu ses souvenirs à la presse populaire britannique en 1983, ce qui n’a rien arrangé aux relations déjà tendues entre les Laine et les McCartney. Ce résumé lui fait tort. Sur Japanese Tears, elle n’est pas une épouse invitée : elle est une musicienne créditée.
« Same Mistakes », son morceau
Elle y tient le chant principal sur « Same Mistakes », composition de Denny, et elle assure des chœurs sur une grande partie des séances de 1980. Le titre est probablement le plus surprenant de l’album : une pop harmoniquement sophistiquée, avec des accords de septième diminuée qui ne sont pas du tout la matière première du rock de 1980, chantée avec ce qu’un commentateur a décrit comme un charme naïf et sincère.
Le titre lui-même — « les mêmes erreurs » — est d’une ironie qu’il faut lire à trois niveaux : la chanson d’amour ordinaire, le couple Laine qui divorcera quelques années plus tard, et le musicien qui, pour la deuxième fois de sa vie, sort d’un groupe majeur juste avant ou juste après le mauvais tournant.
La pochette
Détail rarement noté : Jo Jo Laine est créditée pour la conception de la pochette, tandis que la photographie est signée Dezo Hoffmann, le photographe hongrois installé à Londres qui avait réalisé, en 1963, certaines des images les plus diffusées des Beatles débutants. Un disque né de la fin des Wings, habillé par le photographe des débuts des Beatles, mis en page par l’épouse du chanteur : c’est en effet, comme le veut la formule consacrée, un portrait de famille.
Anatomie de l’album, plage par plage
Voici la structure du disque tel qu’il paraît en 1980, avec ce que l’on sait de l’origine de chaque titre. Toutes les compositions sont de Denny Laine sauf mention contraire.
| Face | Titre | Origine et remarques |
|---|---|---|
| A1 | Japanese Tears | 1980, Rock City Studios. Quatuor à cordes, arrangement attribué à Ian Hayter. Publié en 45 tours avec « Guess I’m Only Foolin’ » en face B (Scratch HS 401) |
| A2 | Danger Zone | Séances de 1980 avec le Denny Laine Band |
| A3 | Clock on the Wall | Séances de 1980. L’une des plus belles pièces du disque, dépouillée, presque nue |
| A4 | Send Me the Heart (McCartney-Laine) | Nashville, Soundshop Studios, 11 juillet 1974. McCartney à la basse. Chant principal réenregistré ensuite par Laine |
| A5 | Go Now (Banks-Bennett) | Réenregistrement 1980 du numéro un des Moody Blues de décembre 1964 |
| A6 | Same Mistakes | 1980. Chant principal de Jo Jo Laine |
| A7 | Silver | Séances de 1980 |
| B1 | Say You Don’t Mind | Réenregistrement 1980 de la chanson de 1967 créée avec l’Electric String Band, popularisée par Colin Blunstone en 1972 |
| B2 | Somebody Ought to Know the Way | Séances de 1980 |
| B3 | Lovers Light | Séances de 1980 |
| B4 | Guess I’m Only Foolin’ | Séances de 1980. Face B du 45 tours « Japanese Tears » |
| B5 | Nothing to Go By | Séances de 1980 |
| B6 | I Would Only Smile | Olympic Sound Studios, 22 mars 1972, prod. Glyn Johns. Wings au complet : McCartney (basse), Linda (claviers), McCullough (guitare), Seiwell (batterie) |
| B7 | Weep for Love | Séances de Back to the Egg, Spirit of Ranachan, été 1978. Juber (guitare), Holley (batterie et chœurs), Paul et Linda McCartney (chœurs) |
Guide d’écoute en huit étapes
Pour qui aborde le disque aujourd’hui — il est disponible en écoute en ligne, sous une demi-douzaine de titres différents —, voici un parcours qui en révèle la logique cachée.
1. Commencer par « I Would Only Smile ». C’est la plage 6 de la face B, et c’est le vrai début chronologique de l’album. Écoutez la basse : c’est McCartney en 1972, souple, mélodique, jamais démonstratif. Écoutez surtout la place laissée à la voix de Laine, qui n’a nulle part ailleurs autant d’espace dans un enregistrement des Wings.
2. Enchaîner sur « Send Me the Heart ». Deux ans plus tard, autre continent, autre formation. Repérez la pedal steel, absolument étrangère au vocabulaire habituel des Wings, et la façon dont elle transforme une chanson britannique en carte postale du Tennessee.
3. Puis « Weep for Love ». Six ans après « I Would Only Smile ». Écoutez les chœurs : la voix de Linda McCartney y est parfaitement identifiable, et l’empilement des harmonies est exactement celui de Back to the Egg. Vous venez d’entendre, en trois titres, l’arc complet des Wings.
4. Revenir à la chanson-titre. Après ces trois pièces, elle change de sens : ce n’est plus une chanson d’actualité, c’est une épitaphe. Concentrez-vous sur l’entrée du quatuor à cordes et sur ce qu’elle fait au tempo.
5. « Clock on the Wall ». La plage la plus sous-estimée du disque. Un homme, une horloge, une chanson qui ne va nulle part et qui le sait.
6. « Same Mistakes ». Changez d’oreille : ce n’est plus le même chanteur. Écoutez les accords sous la voix de Jo Jo Laine, nettement plus tordus que ne le laisse penser la simplicité de l’exécution.
7. « Say You Don’t Mind ». Comparez, si vous le pouvez, avec la version de Colin Blunstone de 1972. Vous entendrez la différence entre une chanson chantée par son auteur et une chanson chantée par quelqu’un dont c’était le moment.
8. Finir par « Go Now ». Seize ans après. La voix a épaissi, le vibrato a changé, l’homme a fait le tour. C’est la seule plage du disque où l’on entend, littéralement, le temps passé.
Un disque qui a changé six fois de nom : anatomie d’une exploitation
Peu d’albums de cette période ont connu un destin éditorial aussi désordonné, et ce désordre raconte à lui seul la position de Denny Laine dans l’industrie après 1981.
Le catalogue des rééditions
Publié en décembre 1980 chez Scratch, l’album est aussitôt licencié dans une douzaine de territoires sous des étiquettes différentes. Puis, à partir de 1982-1983, il commence à reparaître sous d’autres titres. Le Venezuela, la Hongrie, le Royaume-Uni, le Canada, l’Espagne le republient successivement sous les noms In Flight, Weep for Love ou The Collection. Les tracklists varient, l’ordre change, des titres disparaissent, d’autres apparaissent. Le catalogue Discogs recense plusieurs dizaines de versions.
Pour l’auditeur d’aujourd’hui, cela signifie une chose très concrète : si vous cherchez Japanese Tears dans un bac ou sur une plateforme, vous risquez de le trouver sous un nom qui n’est pas le sien, et de l’acheter deux fois sans le savoir.
Le crédit qui pose problème
Le plus discutable est ailleurs. Les rééditions de 1985 portent, en couverture, la mention « Denny Laine With Paul And Linda McCartney ». Certaines vont plus loin en ajoutant les noms de Steve Holley et Howie Casey. La réédition CD de 1991 est créditée « Denny Laine With Paul McCartney ».
Or Paul McCartney joue de la basse sur deux plages sur quatorze, chante des chœurs sur une, et cosigne une chanson. Présenter le disque comme une collaboration McCartney-Laine relève, au mieux, de l’optimisme commercial. C’est une pratique classique de l’exploitation de catalogue : on remonte au premier plan le nom qui vend, quitte à laisser croire à l’acheteur qu’il tient un album perdu de Wings.
Denny Laine, qui ne contrôlait plus grand-chose de ses masters à cette période, n’était pas nécessairement à l’origine de ces choix. Mais le résultat est là : l’album le plus personnel de sa vie est devenu, dans les bacs, un produit dérivé de la carrière de quelqu’un d’autre. Ce qui est, précisément, ce contre quoi le disque avait été fait.
Correctif factuel n°9 — « Le seul titre du disque cosigné par Paul » est exact ; « un album avec Paul McCartney » ne l’est pas
« Send Me the Heart » est bien la seule composition de l’album portant la signature de Paul McCartney. En revanche, la présence de McCartney comme musicien concerne trois plages : basse sur « I Would Only Smile » (1972) et sur « Send Me the Heart » (1974), chœurs sur « Weep for Love » (1978). Les onze autres plages ne comportent aucune participation de sa part. Toute présentation de Japanese Tears comme un album commun est une reconstruction éditoriale postérieure.
Réception, ventes, silence
Il faut dire les choses simplement : Japanese Tears n’a pas marché. L’album n’a pas figuré dans les classements britanniques d’albums, et le 45 tours de la chanson-titre n’a pas percé davantage. Aucune tournée d’envergure n’a soutenu la sortie : le Denny Laine Band a joué en Europe et en Scandinavie, dans des salles moyennes, avec les moyens d’un artiste sans label majeur.
La critique contemporaine a été tiède, et la critique rétrospective a été plus juste. La notice d’AllMusic, souvent citée, résume assez bien le paradoxe : c’est le portrait bien exécuté d’un acteur de deuxième division du rock, mais l’album manque de cohérence parce que les titres ont été écrits et enregistrés à des époques radicalement différentes. C’est vrai, et c’est passer à côté du sujet. L’incohérence n’est pas un défaut d’exécution : c’est le contenu même du disque. Japanese Tears est un album sur la discontinuité d’une carrière, fabriqué avec des morceaux discontinus. Il ne pouvait pas être autre chose.
Ce qui a manqué à ce disque, ce n’est pas la cohérence. C’est le contexte. Sorti en décembre 1980, quarante-huit heures avant l’assassinat de John Lennon, dans un marché britannique alors dominé par la nouvelle vague et la new wave, porté par un label indépendant sans force de frappe, il n’avait aucune chance. Il est devenu, très vite, un objet de collectionneur — c’est-à-dire, dans le vocabulaire de l’industrie, un objet qui ne se vend pas mais qui se cherche.
1981 : la fin réelle des Wings, en quatre étapes
L’idée que « les Wings sont morts à Narita » est une formule commode. Elle est fausse dans le détail et vraie dans le fond. Les Wings ont mis quinze mois à mourir, et la chronologie exacte de cette agonie est instructive.
Étape 1 — Finchden Manor, 4 juillet 1980
Six mois après Tokyo, le groupe se réunit à nouveau. Le 4 juillet 1980, à Finchden Manor, à Tenterden dans le Kent, les Wings répètent une dizaine de choses : « Ballroom Dancing », « Old Man Lovin’ », « Ranachan Rock », « Crackin’ Up », « Nature Is Calling Me », « Takin’ On a Woman » et divers instrumentaux. Deux de ces titres — « Ballroom Dancing » notamment — se retrouveront sur Tug of War deux ans plus tard, mais joués par d’autres.
Ce détail suffit à établir un point : en juillet 1980, les Wings existaient encore, répétaient encore, et McCartney envisageait encore de faire son album suivant avec eux.
Étape 2 — Pugin Hall, 2-25 octobre 1980
À l’automne, le groupe se réunit une dernière fois, toujours dans le Kent, à Pugin Hall — bâtiment qui doit son nom à Augustus Welby Pugin, l’architecte du décor néogothique du palais de Westminster. Du 2 au 25 octobre 1980, les Wings travaillent le matériel destiné à l’album que George Martin doit produire.
Ce sont les dernières séances de l’histoire du groupe. Elles n’aboutissent à rien de publiable. Laurence Juber et Steve Holley apprennent, dans les semaines qui suivent, qu’on n’aura plus besoin d’eux.
La justification est artistique, et McCartney ne s’en est jamais caché : avec George Martin, ils ont décidé de ne plus se laisser restreindre, d’écrire n’importe quoi et de faire venir ensuite qui saurait le jouer. Martin, de son côté, a formulé le principe avec une brutalité désarmante : pourquoi s’entourer de gens moins bons que soi, quand on peut s’entourer de gens meilleurs que soi dans leur spécialité ?
C’est un argument imparable et c’est un arrêt de mort. Un groupe, par définition, est un ensemble de compromis. Le jour où l’on décide qu’il n’y a plus de raison de faire des compromis, il n’y a plus de raison d’avoir un groupe.
Étape 3 — Montserrat, février-mars 1981
Les séances de Tug of War se déroulent principalement aux studios AIR de Montserrat, dans les Caraïbes, puis à Londres. Denny Laine y participe encore : il est présent sur plusieurs plages, et il est le dernier survivant des Wings à travailler sur ce disque. Autour de lui, les invités sont Stevie Wonder, Carl Perkins, Ringo Starr, Stanley Clarke, Eric Stewart, Steve Gadd. Autrement dit : le principe énoncé par Martin appliqué à la lettre.
Laine y est, à ce moment précis, dans une position insoutenable : ni membre d’un groupe qui n’existe plus, ni invité prestigieux, mais employé de la maison.
Étape 4 — 27 avril 1981
Il part le 27 avril 1981. La raison officiellement avancée est simple et vraie : McCartney n’a pas l’intention de repartir en tournée, et un musicien de scène sans scène n’a pas de métier. Les raisons non officielles sont celles que nous avons énumérées : l’argent, la rancœur de Narita, l’usure de dix ans passés au second rang, le sentiment d’avoir été un employé déguisé en partenaire.
McCartney, de son côté, n’annoncera jamais formellement la dissolution des Wings. Il se contentera, en 1982, en promotion de Tug of War, de reconnaître que ce n’était plus un ensemble en activité. Le groupe le plus vendeur des années 1970 après les Rolling Stones s’est terminé par une phrase à la voix passive. Nous avons raconté cette lente extinction et ce qu’elle a coûté à la réputation de McCartney dans notre grand récit consacré aux Wings jusqu’à la rupture, et l’on en retrouve les conséquences directes dans l’aventure de Give My Regards to Broad Street, tourné trois ans plus tard avec, précisément, des musiciens de séance.
Correctif factuel n°10 — La date du départ de Denny Laine
Deux dates circulent. Certaines sources, dont plusieurs récits américains, situent l’annonce en décembre 1980. La date retenue par les chronologies de référence est le 27 avril 1981. Les deux ne sont pas nécessairement contradictoires : Laine a pu faire connaître son intention à l’entourage dès la fin de 1980, après le renvoi de Juber et Holley, tout en participant encore aux séances de Tug of War au début de 1981 avant de formaliser son départ au printemps. En l’absence de communiqué officiel — il n’y en a jamais eu — nous retenons avril 1981 comme date du départ effectif, et signalons l’existence de l’autre datation.
La brouille, le tabloïd et la réconciliation
L’histoire aurait pu s’arrêter là, en queue de poisson. Elle a eu un épilogue public et désagréable.
En 1984, Denny Laine accorde à un tabloïd britannique une série d’entretiens où il raconte les années Wings sans ménagement : l’argent, le fonctionnement du groupe, la vie privée des McCartney. Jo Jo Laine avait déjà livré ses propres souvenirs à la presse populaire l’année précédente. L’effet est immédiat et durable : la relation entre les deux hommes est rompue pour une décennie.
Il faut ici résister à deux tentations symétriques. La première est de faire de Laine un traître vénal : un homme en faillite qui vend le seul capital qui lui reste, ses souvenirs, n’est pas un cas moral exceptionnel dans l’histoire du rock. La seconde est d’en faire une victime pure : personne ne l’obligeait à parler de la vie privée de gens qui l’avaient employé dix ans.
La réconciliation intervient dans les années 1990. Elle est réelle. McCartney a par la suite parlé de Laine avec constance et chaleur, notamment lors de son intronisation au Rock and Roll Hall of Fame en 2018 — au titre des Moody Blues, ce qui est une autre ironie de sa vie, puisqu’il en avait été le premier chanteur et le premier partant.
Quand Denny Laine meurt le 5 décembre 2023 à Naples, en Floride, à 79 ans, d’une maladie pulmonaire interstitielle contractée dans les suites d’un Covid, McCartney publie un hommage bref et net : un grand talent, un vrai sens de l’humour, toujours prêt à aider les autres, qui manquera à ses admirateurs et dont ses amis garderont un souvenir affectueux. Il y ajoute une phrase qui, pour qui connaît l’histoire de Narita et de Cannes, pèse son poids : ce fut un plaisir de te connaître.
Correctif factuel n°11 — Denny Laine n’était pas « le guitariste » des Wings
La formule est partout, y compris dans les nécrologies de 2023. Elle est réductrice au point d’en devenir fausse. Denny Laine a tenu chez les Wings la guitare rythmique, la guitare solo, la basse (lorsque McCartney passait au piano ou à la batterie), les claviers et l’harmonica — c’est lui qui joue l’harmonica de « Band on the Run ». Il chantait des parties principales sur scène et sur disque, assurait avec Linda McCartney l’essentiel des harmonies vocales du groupe, et cosignait des chansons, dont « Mull of Kintyre », « No Words » et « Time to Hide ». Le poste qu’il occupait n’a pas de nom en français : ce n’est ni celui d’accompagnateur, ni celui de coleader. C’est celui de second, au sens maritime du terme.
Et si Paul n’avait pas été arrêté ? Un exercice de contrefactuel
La question mérite d’être posée sérieusement, parce qu’elle est celle que se posent tous les amateurs des Wings depuis quarante-cinq ans : la formation de 1980 aurait-elle survécu à la décennie, ou le groupe avait-il de toute façon atteint sa date de péremption après Back to the Egg ?
L’hypothèse de la survie
Elle n’est pas absurde, et voici ses meilleurs arguments.
La formation fonctionnait. Laurence Juber et Steve Holley étaient, techniquement, la meilleure section rythmique et solo que les Wings aient eue. La tournée britannique de novembre-décembre 1979 avait été excellente, et l’enregistrement live de « Coming Up » à Glasgow le prouve : cette formation savait jouer.
La tournée mondiale était la vraie relance. Le Japon, l’Europe puis les États-Unis auraient représenté, en 1980, le premier retour américain depuis 1976 — quatre ans d’attente, un marché préparé, une demande énorme. Les Wings seraient rentrés de cette tournée avec une santé commerciale, un moral et une caisse commune qui auraient rendu la dissolution beaucoup plus coûteuse.
Le lien scène-studio. Toute l’histoire des Wings montre que le groupe fonctionne quand il tourne, et se délite quand il reste en studio. Wild Life et Red Rose Speedway sont des disques d’un groupe qui n’avait pas encore assez joué ; Band on the Run et Venus and Mars sont les disques d’un groupe rodé. Une tournée mondiale en 1980 aurait probablement produit, en 1981, un album de groupe et non un album d’invités.
Le précédent de 1974. Les Wings avaient déjà failli exploser à Nashville en 1974, et McCartney les avait reconstruits. Il l’avait fait parce qu’il croyait alors à la forme « groupe ». Rien ne dit qu’il n’aurait pas recommencé.
L’hypothèse de l’expiration
Elle est, à notre avis, la plus solide. Voici pourquoi.
McCartney avait déjà quitté le groupe artistiquement. C’est le fait décisif, et il précède Narita de six mois. À l’été 1979, en pleine gloire des Wings, entre Back to the Egg et la tournée britannique, McCartney s’enferme seul chez lui et enregistre plus de vingt titres sans en parler à personne. Un homme qui fait cela n’est plus dans un groupe : il est dans un groupe par habitude et par confort. McCartney II n’est pas la conséquence de la fin des Wings, c’en est le symptôme précoce.
Back to the Egg avait échoué. Non pas artistiquement — c’est un disque plus intéressant que sa réputation —, mais commercialement, au regard des standards de la maison. Après quatre albums qui avaient dominé les classements des deux côtés de l’Atlantique, celui-ci marquait un net décrochage. Un groupe dont le disque le plus ambitieux est aussi son moins bien vendu est un groupe qui entre dans une phase de justification.
La structure économique était intenable. Un groupe où un seul membre possède le catalogue, la société, le nom et les décisions, et où les autres sont salariés, tient tant que la machine tourne. Dès le premier trimestre sans revenus, il éclate. C’est mathématique, et cela n’a rien à voir avec le Japon : n’importe quel accident — une maladie, un procès, une mauvaise saison — aurait produit le même effet.
La vie de McCartney changeait. Trois enfants scolarisés, une installation dans le Sussex, une volonté explicite de donner à sa famille une existence normale : c’est incompatible avec dix mois de tournée mondiale par cycle de deux ans. Ce mouvement-là, entamé à la fin des années 1970, ne devait rien au cannabis.
Et surtout : George Martin. Le retour de Martin dans la vie de McCartney à partir de 1980 est l’événement qui tue les Wings, bien plus que Narita. Martin représente une méthode de travail qui est l’exact opposé de la forme « groupe » : la chanson d’abord, les musiciens ensuite, choisis pour elle. À partir du moment où McCartney adhère à ce principe — et il y adhère complètement —, il n’y a plus de place pour cinq personnes sous contrat permanent.
Notre réponse
L’arrestation de Tokyo n’a pas tué les Wings. Elle a fait deux choses, et deux seulement.
Elle a accéléré une dissolution déjà engagée : sans elle, la tournée mondiale aurait probablement offert au groupe dix-huit à vingt-quatre mois de sursis, et un ou deux albums supplémentaires — vraisemblablement un disque de scène et un album de studio moins ambitieux que Tug of War.
Et elle a changé la manière dont la dissolution s’est produite. Sans Narita, les Wings se seraient probablement défaits comme ils s’étaient toujours défaits : par remplacement progressif, sans annonce, McCartney gardant le nom et changeant les hommes. Avec Narita, la dissolution s’est faite dans le ressentiment, avec un homme lésé de cinquante mille livres, un contrat signé sur la Croisette, un article de tabloïd et dix ans de silence entre deux amis.
Autrement dit : les Wings étaient condamnés, mais ils ne méritaient pas de finir de cette façon. Et Japanese Tears est, précisément, le disque qui documente la différence entre les deux.
Les correctifs factuels de cet article
Récapitulatif des douze points sur lesquels la documentation courante consacrée à Japanese Tears et à l’épisode de Tokyo contient des erreurs ou des approximations.
| N° | Ce qu’on lit | Ce qui est exact |
|---|---|---|
| 1 | Les Wings sont restés bloqués à Tokyo | Les musiciens disposaient de billets de première classe ouverts valables un an et sont repartis d’eux-mêmes le 21 janvier 1980. Le blocage était économique, pas géographique |
| 2 | Paul s’est réfugié dans son travail solo pour fabriquer McCartney II | L’album a été enregistré en juin-juillet 1979, six mois avant l’arrestation. Ce que Tokyo a provoqué, c’est la décision de le publier |
| 3 | Le cannabis était dans un bagage à main | 219 grammes trouvés dans une valise enregistrée, posés au-dessus des vêtements. Aucune dissimulation n’a été retenue |
| 4 | « I Would Only Smile » date de 1973 | Enregistrée le 22 mars 1972 aux Olympic Sound Studios, production Glyn Johns, pendant les séances de Red Rose Speedway |
| 5 | « La perte tragique » de McCullough et Seiwell | Double démission en août 1973, à la veille de Lagos. McCullough est mort en 2016 ; Seiwell, né en 1943, est vivant |
| 6 | « Send Me the Heart » est un titre de 1973 | Enregistrée le 11 juillet 1974 aux Soundshop Studios de Nashville. En 1973, les Wings étaient à Lagos |
| 7 | Buddy Emmons est crédité à la pedal steel sur la pochette | L’attribution vient des notices de séance et des discographies spécialisées ; les crédits publiés de l’album ne détaillent pas les intervenants plage par plage |
| 8 | « Weep for Love » a été enregistrée à Lympne Castle en 1979 | Le titre figure parmi ceux travaillés au Spirit of Ranachan Studio, dans le Kintyre, du 29 juin au 27 juillet 1978. Lympne Castle correspond au bloc de septembre 1978 |
| 9 | C’est un album de Denny Laine avec Paul et Linda McCartney | McCartney joue sur trois plages sur quatorze et cosigne une chanson. Le crédit de couverture est une invention des rééditions de 1985 et 1991 |
| 10 | Denny Laine a quitté les Wings en décembre 1980 | Le départ effectif est daté du 27 avril 1981 ; il a participé entre-temps aux séances de Tug of War. L’intention a pu être annoncée dès la fin 1980 |
| 11 | Denny Laine, guitariste des Wings | Guitare, basse, claviers, harmonica, chant principal et harmonies ; coauteur de « Mull of Kintyre », « No Words », « Time to Hide » |
| 12 | L’album est sorti en décembre 1980 partout | 6 décembre 1980 au Royaume-Uni (Scratch SCRL 5001) et la même année en Europe et au Japon ; 1983 seulement aux États-Unis (Takoma TAK 7103) |
Ce que l’on ne sait toujours pas
Un article honnête doit dire où s’arrête sa documentation. Sur ce sujet, sept zones d’ombre demeurent.
1. La date exacte d’écriture de « Japanese Tears ». Aucune source ne précise si la chanson a été écrite au Japon pendant l’attente, dans l’avion du retour, ou en Angleterre. Le contrat d’édition étant signé le 21 janvier, on ne peut même pas exclure qu’un embryon de chanson ait existé avant.
2. Le contenu exact du contrat de Cannes. On sait qu’un accord d’édition a été conclu avec Performance Music pour l’album à venir. On ignore son montant, son périmètre et si les inédits des Wings y étaient déjà inclus — question qui, juridiquement, n’est pas anodine.
3. Qui a autorisé la publication des inédits des Wings. Trois enregistrements réalisés dans le cadre de séances des Wings, avec des musiciens des Wings, sortent sur un album solo publié par un label tiers. Aucune source ne documente la manière dont ces bandes ont été libérées, ni l’accord — ou l’absence d’accord — de MPL.
4. La répartition précise des crédits instrumentaux. Les crédits de Japanese Tears sont regroupés et non détaillés plage par plage. Pour plusieurs titres de 1980, on ignore qui joue quoi.
5. Pourquoi « Weep for Love » a été écartée de Back to the Egg. Aucune explication n’a jamais été donnée par McCartney ni par Laine.
6. Ce que contenaient réellement les séances de Pugin Hall d’octobre 1980. Les dernières bandes des Wings n’ont jamais été publiées, ni même précisément inventoriées publiquement.
7. La chronologie interne de la brouille. On sait que McCartney a mal pris le déplacement de Laine à Cannes, et que l’entretien au tabloïd de 1984 a rompu la relation. On ignore ce qui s’est dit entre les deux hommes entre janvier 1980 et avril 1981, période pendant laquelle ils ont continué de travailler ensemble.
Repères chronologiques
29 octobre 1944 — Naissance de Brian Frederick Arthur Hines à Tyseley, Birmingham.
1964 — Cofondation des Moody Blues. « Go Now » atteint la première place britannique en décembre.
Octobre 1966 — Denny Laine quitte les Moody Blues ; Justin Hayward le remplace.
1967 — Denny Laine’s Electric String Band ; « Say You Don’t Mind ».
1969-1970 — Balls, puis Ginger Baker’s Air Force.
Août 1971 — Fondation des Wings avec Paul et Linda McCartney et Denny Seiwell.
22 mars 1972 — Enregistrement d’« I Would Only Smile » à Olympic, production Glyn Johns.
Été 1972 — Les Wings jouent « I Would Only Smile » dix-huit fois en tournée européenne.
Août 1973 — Départs de Henry McCullough et Denny Seiwell à la veille de Lagos.
Juin-juillet 1974 — Séjour de Nashville. « Send Me the Heart » est enregistrée le 11 juillet.
11 novembre 1977 — Parution de « Mull of Kintyre », cosigné McCartney-Laine.
29 juin-27 juillet 1978 — Premier bloc des séances de Back to the Egg au Spirit of Ranachan, Kintyre ; « Weep for Love » y est travaillée.
Juin-juillet 1979 — McCartney enregistre seul chez lui les titres de McCartney II.
23 novembre-17 décembre 1979 — Tournée britannique des Wings, dix-neuf dates.
29 décembre 1979 — Concerts for the People of Kampuchea, Hammersmith Odeon, avec le Rockestra.
16 janvier 1980 — Arrestation de Paul McCartney à Narita.
17 janvier 1980 — Annulation des onze dates japonaises.
21 janvier 1980 — Laine, Juber et Holley quittent le Japon. Laine se rend à Cannes et signe un accord d’édition pour Japanese Tears.
25-26 janvier 1980 — Libération et expulsion de McCartney.
11 avril 1980 — Parution du single « Coming Up ».
16 mai 1980 — Parution de McCartney II, numéro un britannique.
4 juillet 1980 — Répétition des Wings à Finchden Manor, Tenterden.
2-25 octobre 1980 — Dernières séances des Wings à Pugin Hall.
6 décembre 1980 — Parution de Japanese Tears chez Scratch Records.
8 décembre 1980 — Assassinat de John Lennon à New York.
Février-mars 1981 — Séances de Tug of War aux studios AIR de Montserrat ; Denny Laine y participe.
27 avril 1981 — Départ de Denny Laine. Fin effective des Wings.
1983 — Parution américaine de Japanese Tears chez Takoma.
1984 — Entretiens de Denny Laine dans un tabloïd britannique ; rupture avec McCartney.
1985 et 1991 — Rééditions sous les titres Weep for Love et In Flight, créditées « Denny Laine With Paul (And Linda) McCartney ».
Milieu des années 1980 — Faillite personnelle de Denny Laine ; cession de sa part sur « Mull of Kintyre ».
Années 1990 — Réconciliation avec Paul McCartney.
29 octobre 2006 — Mort de Jo Jo Laine, le jour du soixante-deuxième anniversaire de Denny.
2018 — Intronisation au Rock and Roll Hall of Fame au titre des Moody Blues.
5 décembre 2023 — Mort de Denny Laine à Naples, Floride, à 79 ans.
Questions fréquentes
Pourquoi l’album s’appelle-t-il Japanese Tears ?
Parce que la chanson-titre, écrite après l’annulation de la tournée japonaise de janvier 1980, adopte le point de vue d’une jeune Japonaise privée du concert pour lequel elle avait un billet. Le titre désigne le chagrin du public, pas celui du groupe.
Paul McCartney joue-t-il sur l’album ?
Sur trois plages seulement, toutes issues d’archives des Wings : basse sur « I Would Only Smile » (1972) et « Send Me the Heart » (1974), chœurs sur « Weep for Love » (1978). Linda McCartney chante également sur cette dernière. Les onze autres titres sont enregistrés par le Denny Laine Band en 1980.
Quelle est la seule chanson cosignée par Paul McCartney ?
« Send Me the Heart », composée avec Denny Laine à Nashville en juillet 1974, après que McCartney l’eut mis au défi d’écrire une chanson de country. C’est l’une des rares cosignatures de McCartney à n’avoir jamais figuré sur un de ses propres albums.
Pourquoi les Wings ont-ils annulé leur tournée japonaise ?
Parce que Paul McCartney a été arrêté le 16 janvier 1980 à l’aéroport de Narita avec 219 grammes de cannabis dans ses bagages. Les onze dates prévues à Tokyo, Nagoya et Osaka ont été annulées dès le lendemain. Il est resté neuf nuits en détention avant d’être libéré sans poursuites et expulsé le 26 janvier.
Les autres membres des Wings sont-ils restés coincés au Japon ?
Non. Ils disposaient de billets de première classe ouverts et ont quitté le pays de leur propre initiative le 21 janvier 1980, une fois établi que la tournée ne serait pas sauvée. Ce qu’ils ont perdu, ce n’est pas leur liberté de mouvement : c’est une saison entière de revenus.
Combien Denny Laine a-t-il perdu dans l’affaire ?
Il a évalué son manque à gagner personnel à environ 50 000 livres de l’époque, correspondant à la tournée japonaise et à la tournée mondiale qui devait suivre. Il a décrit l’épisode comme le début de la fin.
Qui chante « Same Mistakes » ?
Jo Jo Laine, épouse de Denny, qui assure également des chœurs sur une grande partie des séances de 1980 et signe la conception de la pochette. La photographie est de Dezo Hoffmann, l’un des photographes des débuts des Beatles.
Où l’album a-t-il été enregistré ?
Les titres neufs de 1980 ont été gravés aux studios Rock City, dans le Surrey. Les trois inédits des Wings viennent respectivement d’Olympic Sound Studios à Londres (1972), des Soundshop Studios de Nashville (1974) et du Spirit of Ranachan Studio dans le Kintyre (1978).
Japanese Tears a-t-il eu du succès ?
Non. L’album n’est pas entré dans les classements britanniques, et le 45 tours de la chanson-titre n’a pas percé. Sa sortie, le 6 décembre 1980, a été immédiatement recouverte par l’assassinat de John Lennon deux jours plus tard.
Pourquoi trouve-t-on cet album sous plusieurs titres ?
Parce qu’il a été licencié et réédité des dizaines de fois, à partir de 1982-1983, sous les titres In Flight, Weep for Love ou The Collection, avec des tracklists variables. Plusieurs de ces rééditions portent en couverture la mention « Denny Laine With Paul And Linda McCartney », qui surévalue considérablement la participation de McCartney.
L’arrestation de Tokyo a-t-elle causé la fin des Wings ?
Elle l’a accélérée et elle en a envenimé les circonstances, mais le processus était engagé avant. McCartney avait enregistré seul McCartney II dès l’été 1979, Back to the Egg avait décroché commercialement, et le retour de George Martin en 1980 imposait une méthode de travail — la chanson d’abord, les musiciens choisis ensuite — incompatible avec l’existence d’un groupe permanent.
Quand les Wings ont-ils réellement cessé d’exister ?
Les dernières séances du groupe ont eu lieu à Pugin Hall, dans le Kent, du 2 au 25 octobre 1980. Laurence Juber et Steve Holley ont été remerciés dans les semaines suivantes. Denny Laine est parti le 27 avril 1981. Aucune dissolution n’a jamais été officiellement annoncée : McCartney s’est contenté, en 1982, de reconnaître que le groupe n’était plus en activité.
Glossaire
Budokan (Nippon Budokan) — Salle de Tokyo construite pour les arts martiaux des Jeux olympiques de 1964, devenue salle de concert emblématique. Les Beatles y jouèrent en juin 1966 au prix d’une polémique nationale. Les Wings devaient y donner sept des onze dates de 1980.
Denny Laine Band — Formation réunie en 1980 autour de Denny Laine : Gordon Sellar (basse), Andy Richards (claviers), Mike Piggott (violon), Steve Holley (batterie), Jo Jo Laine (chant et chœurs), avec Howie Casey (saxophone) et Thaddeus Richard (flûte) en renfort.
Electric String Band — Groupe fondé par Denny Laine en 1967, accolant un quatuor à cordes à une formation rock. Précurseur, commercialement infructueux, et matrice de l’arrangement de « Japanese Tears » treize ans plus tard.
Lympne Castle — Château du Kent où les Wings enregistrèrent une partie de Back to the Egg du 11 au 29 septembre 1978.
MIDEM — Marché international du disque et de l’édition musicale, tenu chaque hiver à Cannes. C’est là que Denny Laine conclut, le 21 janvier 1980, l’accord d’édition de Japanese Tears.
Narita — Aéroport international de Tokyo, ouvert en 1978, où l’arrestation eut lieu le 16 janvier 1980.
Pedal steel — Guitare hawaïenne à pédales, jouée à plat, emblème sonore de la country de Nashville. Son emploi sur « Send Me the Heart » est étranger au vocabulaire habituel des Wings.
Pugin Hall — Bâtiment de Tenterden, Kent, où les Wings tinrent leurs dernières séances, du 2 au 25 octobre 1980.
Rock City Studios — Studio du Surrey où fut enregistrée en 1980 la partie neuve de Japanese Tears.
Rockestra — Orchestre de rock réuni par McCartney à Abbey Road les 3 et 4 octobre 1978 pour Back to the Egg, reformé sur scène au Hammersmith Odeon le 29 décembre 1979.
Scratch Records — Label indépendant britannique éditeur original de Japanese Tears (référence SCRL 5001), décembre 1980.
Spirit of Ranachan Studio — Studio installé par McCartney dans une grange près de Campbeltown, dans le Kintyre. Premier bloc des séances de Back to the Egg, été 1978.
Takoma Records — Label américain, fondé par le guitariste John Fahey, éditeur de la version américaine de l’album en 1983.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Le groupe et son histoire. L’annonce de la fondation des Wings en 1971, le grand récit des Wings jusqu’à la rupture et vingt chansons pour découvrir les Wings.
L’épisode japonais. Notre enquête sur « Frozen Jap », McCartney II et la polémique japonaise, qui éclaire les rapports compliqués de McCartney avec ce pays.
Les musiciens. Le portrait de Henry McCullough, guitariste d’« I Would Only Smile », et la traversée du désert de Ringo Starr, où l’on croise Laurence Juber en session.
Les studios et les méthodes. D’Apple Studio à AIR Studios : les métamorphoses de Paul McCartney, George Martin sans les Beatles et Paul McCartney, le perfectionnisme avant tout.
Autour de Back to the Egg. La dernière rencontre entre John Lennon et Paul McCartney, contemporaine des séances de 1978, et le solo de David Gilmour sur « No More Lonely Nights », qui revient sur le Rockestra.
L’après. « Give My Regards to Broad Street », « Press to Play » a quarante ans et la vidéographie complète de Paul McCartney après les Beatles.
Le réseau élargi. Les collaborations des ex-Beatles après la séparation, vingt faits méconnus sur Paul McCartney, l’histoire de la Höfner 500/1 et l’hommage de l’USPS à Linda McCartney. Pour une vue d’ensemble, notre dossier Paul McCartney.
Sources
Sur l’arrestation et la tournée annulée : The Beatles Bible (fiche du 16 janvier 1980) ; The Paul McCartney Project (fiches « Paul McCartney arrested and jailed in Japan », « Wings ’80 Japan tour cancelled » avec le détail des onze dates, « Other Wings members leave Japan » comprenant le témoignage de Steve Holley de 2015 et la mention du déplacement de Denny Laine à Cannes) ; History.com (libération du 25 janvier 1980) ; Ultimate Classic Rock.
Sur l’album : notice Wikipédia en anglais de Japanese Tears (personnel, rééditions) ; The Paul McCartney Project (fiche d’album et fiches de chansons « Send Me The Heart », « I Would Only Smile », « Weep For Love ») ; Discogs (édition originale Scratch SCRL 5001, liste des versions et rééditions, crédits de pochette Dezo Hoffmann et Jo Jo Laine) ; AllMusic ; notice discographique japonaise détaillée de l’album (arrangement de cordes, studios, personnel) ; Grokipedia (durée, date du 6 décembre 1980).
Sur les séances des Wings : The Paul McCartney Project (séances de Nashville de juin-juillet 1974, séances de Back to the Egg par blocs, répétition de Finchden Manor du 4 juillet 1980, répétitions de Pugin Hall d’octobre 1980) ; Wikipédia en anglais (Back to the Egg, Wings UK Tour 1979, McCartney II, Tug of War, Holly Days).
Sur Denny Laine et Jo Jo Laine : notices Wikipédia en anglais ; nécrologies de décembre 2023 (Billboard, CNN, NBC News, Consequence) ; hommage de Paul McCartney relayé par The Beatles Bible ; nécrologie du Daily Telegraph ; article de fond d’Elsewhere (Graham Reid) sur la situation financière de Laine, la cession de sa part sur « Mull of Kintyre » et le chiffrage de 50 000 livres ; Something Else! et Popdose sur les compositions de Laine ; Paul McCartney After The Beatles (Rock City Studios, analyse de « Same Mistakes » et de « Say You Don’t Mind »).
Sur Andy Richards : notice Wikipédia en anglais (Strawbs, tournées avec Maddy Prior et Denny Laine, crédits de 1984-1988).
