Rock Show : l’histoire complète de la chanson de Wings que Paul McCartney trouve “un peu embarrassante”, de La Nouvelle-Orléans au Kingdome de Seattle (Venus and Mars, 1975)
Elle ouvre Venus and Mars, l’album de Wings numéro un en Grande-Bretagne et aux États-Unis en 1975. Elle a lancé chacun des concerts de la plus grande tournée du groupe, de Southampton à Wembley en passant par le Kingdome de Seattle et ses 67 000 spectateurs. Elle a donné son nom, à une lettre près, au film-concert Rockshow. Et pourtant, Paul McCartney avoue, dans son livre The Lyrics publié en 2021, qu’elle l’embarrasse un peu : il n’aime ni ses guitares appelées axes, ni la référence à Jimmy Page, ni même son titre, lui qui aurait parlé de rock and roll show. Rock Show a été tentée trois fois avant d’être réussie dans le studio d’Allen Toussaint à La Nouvelle-Orléans, achevée à Los Angeles par un guitariste ivre installé à la batterie, publiée en single sans entrer au classement britannique, et elle reste pourtant l’une des chansons qui résument le mieux ce que fut Wings au sommet de sa gloire. Voici son histoire complète, de la feuille de paroles au film de 1980, avec ses légendes et ses correctifs.
En bref
- La chanson : Rock Show, de Paul et Linda McCartney, deuxième titre de l’album Venus and Mars de Wings, publié le 27 mai 1975 aux États-Unis et le 30 mai au Royaume-Uni, numéro un des deux côtés de l’Atlantique.
- L’enregistrement : une piste de base réussie les 27 et 28 janvier 1975 aux studios Sea-Saint d’Allen Toussaint, à La Nouvelle-Orléans, sous le titre de travail Rock And Roll Show, puis des ajouts le 7 mars 1975 aux studios Wally Heider de Los Angeles.
- Le single : le diptyque Venus and Mars / Rock Show, raccourci de plus de trois minutes, sort le 27 octobre 1975 aux États-Unis, où il atteint la 12e place, et le 28 novembre au Royaume-Uni, où il ne se classe pas.
- La scène : ouverture de tous les concerts de la tournée Wings Over the World (1975-1976), sur l’album en public Wings Over America et dans le film Rockshow, sorti en 1980.
- Le regard de McCartney : dans The Lyrics (2021), il dit être un peu embarrassé par la chanson et regretter son titre.
- Sept correctifs factuels sur les auteurs, le lieu d’enregistrement, la batterie, le sens de Venus and Mars, le classement britannique, le film Rockshow et la date de l’embarras de McCartney.
Sommaire
Une chanson que son auteur trouve un peu gênante
Ce que McCartney écrit dans The Lyrics
En novembre 2021, Paul McCartney publie The Lyrics: 1956 to the Present, deux volumes où il commente cent cinquante-quatre de ses chansons, dans des entretiens recueillis et mis en forme par le poète irlandais Paul Muldoon. Les textes sont classés par ordre alphabétique, ce qui place Rock Show dans le second volume. Ce qu’il en dit surprend les amateurs de Wings.
Il raconte que les membres du groupe, à l’époque, voulaient toujours jouer Rock Show, alors que lui-même était réticent. Il se souvient d’avoir pensé qu’il n’avait guère envie de chanter ces histoires de haches, l’argot des musiciens pour désigner les guitares, de Jimmy Page et de silly willy. Il avoue, pour être franc, qu’il est un peu embarrassé par la chanson. Il décrit un concert de rock, explique-t-il, mais il ne l’aurait jamais appelé un rock show ; il aurait dit un rock and roll show. On lui demanderait s’il joue dans un groupe de rock, il répondrait qu’il joue dans un groupe de rock and roll. Il ajoute, avec humour, que rock and roll a au moins l’avantage de rimer avec Hollywood Bowl.
Une gêne de vocabulaire, pas de musique
Cet aveu est révélateur. McCartney ne critique ni la musique ni l’énergie de la chanson. Il critique ses mots, son vocabulaire de 1975, ses clins d’œil à l’actualité du rock. Pour un musicien qui a grandi avec Elvis Presley, Little Richard et Chuck Berry, le mot rock tout court, devenu au milieu des années 1970 le nom d’une industrie de stades, de groupes à guitares saturées et de spectacles démesurés, sonne comme une étiquette commerciale. Le rock and roll, lui, désigne la musique de sa jeunesse. La nuance est celle d’un homme de Liverpool né en 1942, qui n’a jamais tout à fait accepté le vocabulaire de la génération suivante.
Cette gêne n’est d’ailleurs pas nouvelle. Dès 1978, dans un entretien au Melody Maker, McCartney expliquait qu’il n’avait jamais vraiment réussi à faire décoller ce morceau en studio. Les doutes de 2021 prolongent ceux du studio de 1975.
Correctif factuel n° 1 — L’embarras de McCartney ne date pas de The Lyrics
L’aveu de McCartney dans The Lyrics, en 2021, a été présenté comme une révélation tardive, le regard d’un homme de près de quatre-vingts ans sur une chanson de sa jeunesse. En réalité, ses réserves sur Rock Show sont bien plus anciennes. Dans un entretien au Melody Maker publié le 1er avril 1978, il expliquait déjà que le groupe avait eu beaucoup de mal avec la batterie du morceau et qu’à ses yeux, la chanson n’avait jamais vraiment fonctionné en studio. Ce qui change en 2021, c’est l’objet de la gêne : en 1978, il parlait du son ; en 2021, il parle des mots.
Wings en 1974 : un groupe à reconstruire après Band on the Run
Le triomphe de Lagos
Pour comprendre Rock Show, il faut se rappeler où en est Wings à la fin de 1974. Le groupe, fondé par Paul et Linda McCartney et Denny Laine en 1971, a connu des débuts difficiles : l’album Wild Life, en décembre 1971, a été mal accueilli, et Red Rose Speedway, en 1973, n’a convaincu qu’à moitié malgré le succès de My Love, comme nous le racontions dans notre histoire de Red Rose Speedway. En août 1973, à la veille du départ pour Lagos, au Nigeria, où le groupe doit enregistrer son album suivant, le guitariste Henry McCullough et le batteur Denny Seiwell quittent Wings. Paul, Linda et Denny Laine partent à trois.
L’album qui en résulte, Band on the Run, publié en décembre 1973, devient pourtant le plus grand succès de McCartney depuis les Beatles : numéro un au Royaume-Uni et aux États-Unis, récompensé d’un Grammy, salué par la critique. Il sauve la réputation de McCartney après des années difficiles. Mais Wings, à la fin de 1974, n’est toujours qu’un trio. Il faut un groupe pour partir en tournée.
Jimmy McCulloch et Geoff Britton
À l’été 1974, Wings recrute deux nouveaux musiciens. Le guitariste écossais Jimmy McCulloch, vingt et un ans, ancien de Thunderclap Newman, où il avait joué à seize ans sur le succès Something in the Air, puis de Stone the Crows, apporte une virtuosité et une énergie de guitar hero. Le batteur Geoff Britton, ancien champion de karaté, complète la formation. Le nouveau Wings part en juin et juillet 1974 à Nashville, dans le Tennessee, pour se roder et enregistrer quelques titres, dont Junior’s Farm et Sally G, comme nous le racontions dans notre histoire de Sally G.
À l’automne 1974, les séances du nouvel album commencent à Abbey Road. Plusieurs chansons sont mises en chantier, dont Rock Show, qui fait l’objet de premières tentatives. Mais McCartney a une autre idée : enregistrer en Amérique, dans le berceau de la musique qu’il aime.
Écrire un concert : ce que raconte Rock Show
Le point de vue du spectateur
Rock Show est écrite comme un reportage sur un concert de rock du milieu des années 1970, vu tantôt de la salle, tantôt de la scène. Nous ne reproduisons pas ses paroles, qui restent protégées, mais nous pouvons en décrire le contenu. La chanson est précédée de Venus and Mars, une courte introduction acoustique où un spectateur assis dans les gradins d’une salle de sport attend que le spectacle commence. Puis Rock Show démarre, et le spectateur commente ce qu’il voit : un homme sur scène qui ressemble à quelqu’un qu’il a connu autrefois, un instrument qui rappelle celui de Jimmy Page, un objet qui semble sorti d’une autre époque.
Le refrain des grandes salles
Le refrain énumère trois grandes salles de concert, sur trois continents de la culture rock : le Concertgebouw d’Amsterdam, la salle de musique classique la plus prestigieuse des Pays-Bas, le Madison Square Garden de New York et le Hollywood Bowl de Los Angeles. L’idée est simple : où que se joue le grand spectacle du rock, le narrateur y sera. Le choix du Concertgebouw, salle symphonique, a quelque chose d’ironique : le rock, au milieu des années 1970, s’invite dans les temples de la musique savante. Wings avait d’ailleurs joué aux Pays-Bas lors de sa tournée européenne de 1972, comme nous le racontions dans notre page sur les concerts de Wings aux Pays-Bas.
Les lumières, les amplis et la tension
Le second couplet décrit la montée de la tension avant le concert : les lumières qui s’éteignent, le groupe qui revient en ville, une guitare aperçue derrière les piles d’amplificateurs, la température qui monte quand on voit enfin le blanc des yeux des musiciens. McCartney y glisse aussi une allusion discrète au cannabis qu’on se procure dans la salle. C’est la description d’un rituel que tous les spectateurs de l’époque reconnaissaient.
Le pont : un tango de science-fiction
Au milieu de la chanson, la musique change brusquement de style. Un pont aux allures de tango, rythmé par des clochettes, met en scène un personnage en combinaison de métal vert qui s’apprête à faire feu sur la ville, un anneau au nez, sans autre témoin qu’une vieille amie et confidente, Mademoiselle Kitty. C’est une parenthèse de science-fiction parodique, qui annonce la reprise de Venus and Mars en ouverture de la face B, où McCartney, lecteur d’Isaac Asimov à l’époque, imagine un voyage spatial. C’est aussi une moquerie affectueuse du glam rock, avec ses costumes métalliques et ses personnages extraterrestres, dans le sillage du Ziggy Stardust de David Bowie.
La fin : le décibel-mètre
Le dernier couplet évoque un spectateur qui se balance d’avant en arrière, un décibelmètre qui affiche des valeurs élevées, et la remarque qu’un autre groupe jouait plus fort encore au Rainbow, la célèbre salle londonienne de Finsbury Park. Puis la chanson se termine par une longue coda au piano, où McCartney invite tout le monde à aller au concert, pendant que Linda fait hurler son synthétiseur Moog.
Silly Willy et le groupe de Philadelphie
Un vers intrigue depuis cinquante ans les amateurs : le spectateur croit reconnaître sur scène un certain Silly Willy, avec un groupe de Philadelphie. Personne n’a jamais établi avec certitude à qui McCartney pensait. On a proposé des musiciens de soul de Philadelphie, dont le son, celui des producteurs Kenny Gamble et Leon Huff, dominait alors les radios américaines, ou simplement un personnage inventé pour la rime. McCartney, dans The Lyrics, cite l’expression parmi celles qui le gênent aujourd’hui, sans en donner la clé. La prudence s’impose : il s’agit sans doute d’une silhouette imaginaire, typique de l’écriture de McCartney, plutôt que d’une personne réelle.
Trois salles, trois histoires Beatles
Le Hollywood Bowl
Les trois salles du refrain ne sont pas choisies au hasard, et deux d’entre elles ont une histoire avec les Beatles. Le Hollywood Bowl, l’amphithéâtre en plein air de Los Angeles, a accueilli les Beatles le 23 août 1964, puis les 29 et 30 août 1965. Les concerts y ont été enregistrés par Capitol, et George Martin en a tiré en 1977 l’album The Beatles at the Hollywood Bowl, réédité en 2016 sous le titre Live at the Hollywood Bowl. En 1975, quand McCartney écrit que le rock and roll se joue au Hollywood Bowl, il pense nécessairement à ces soirées de la Beatlemania. Il en a d’ailleurs fait la rime qu’il défend dans The Lyrics : rock and roll, Hollywood Bowl.
Le Madison Square Garden
Les Beatles n’ont jamais joué au Madison Square Garden de New York. Mais deux d’entre eux y ont donné des concerts marquants peu avant l’écriture de Rock Show : George Harrison avec le Concert for Bangladesh, le 1er août 1971, et John Lennon avec les concerts One to One, le 30 août 1972, puis son apparition surprise au concert d’Elton John, le 28 novembre 1974. En citant la salle, McCartney inscrit Wings dans un lieu où ses anciens partenaires ont déjà brillé. Un an plus tard, les 24 et 25 mai 1976, Wings y jouera à son tour.
Le Concertgebouw
Le Concertgebouw d’Amsterdam, salle symphonique inaugurée en 1888, est l’une des plus belles salles de concert classique du monde. Les Beatles n’y ont jamais joué. Mais plusieurs groupes de rock y ont été invités au tournant des années 1970, signe que la musique pop entrait dans les temples de la musique savante. McCartney, qui aimait mêler les mondes, ne pouvait pas trouver meilleur symbole de la respectabilité nouvelle du rock. Le mot, avec sa sonorité néerlandaise, apporte aussi au refrain un exotisme comique, que McCartney prononce à l’anglaise.
Linda McCartney, coautrice d’une chanson sur les concerts de rock
Une photographe des grands concerts des années 1960
Il y a une ironie supplémentaire dans le crédit de Rock Show. Linda McCartney, née Linda Eastman à New York le 24 septembre 1941, connaissait le monde des concerts de rock mieux que quiconque dans Wings, à part peut-être Paul. Avant de rencontrer McCartney, elle était l’une des photographes les plus recherchées de la scène rock new-yorkaise. En 1966, elle photographie les Rolling Stones lors d’une réception sur un yacht sur l’Hudson, ce qui lance sa carrière. Elle devient ensuite une habituée du Fillmore East, la salle de Bill Graham à New York, où elle photographie Jimi Hendrix, les Doors, Janis Joplin, Jefferson Airplane, Cream et bien d’autres.
La première couverture de Rolling Stone signée par une femme
En 1968, son portrait d’Eric Clapton fait la couverture du magazine Rolling Stone : c’est la première fois qu’une photographie prise par une femme fait la une du journal. Le 15 mai 1967, au club Bag O’Nails de Londres, elle rencontre Paul McCartney, qu’elle épouse le 12 mars 1969. Ses photographies des concerts des années 1960 sont aujourd’hui exposées et publiées dans le monde entier.
Un regard de l’intérieur
Une chanson qui décrit un concert de rock du point de vue du spectateur, avec ses guitares, ses amplificateurs et ses vedettes, cosignée par la femme qui avait photographié les plus grands concerts de la décennie précédente : la coïncidence mérite d’être relevée. On ignore la part exacte de Linda dans l’écriture de Rock Show, mais son regard de photographe de scène était présent, au quotidien, dans la vie de McCartney. Linda est morte le 17 avril 1998, à cinquante-six ans. Nous lui avons consacré un long portrait.
La Nouvelle-Orléans, janvier-février 1975 : Rock Show trouve son groove
Le studio d’Allen Toussaint
En janvier 1975, Wings s’installe à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane, pour enregistrer l’essentiel du nouvel album aux studios Sea-Saint, fondés par le pianiste, compositeur et producteur Allen Toussaint et son associé Marshall Sehorn. Toussaint est l’un des architectes du rhythm and blues de La Nouvelle-Orléans : il a écrit et produit pour Lee Dorsey, Irma Thomas, les Pointer Sisters, et ses musiciens de studio, les Meters, sont l’un des groupes de funk les plus admirés du monde. Pour McCartney, qui adore depuis l’adolescence le piano de Fats Domino et de Little Richard, venir enregistrer à La Nouvelle-Orléans est la réalisation d’un rêve.
Le séjour coïncide avec le carnaval. Le 11 février 1975, jour de Mardi gras, Paul et Linda McCartney défilent déguisés dans les rues de la ville, et l’ambiance de la fête imprègne les séances.
27 et 28 janvier 1975 : la troisième tentative
C’est à Sea-Saint, les 27 et 28 janvier 1975, que la piste de base de Rock Show est enfin réussie, à la troisième tentative, sous le titre de travail Rock And Roll Show. Le titre d’origine dit tout de l’embarras futur de McCartney : c’est en cours de route que la chanson a perdu son and roll. Allen Toussaint joue lui-même le piano sur le morceau, et le percussionniste Kenneth Afro Williams les congas. La chanson est en la majeur, la tonalité de la dominante du ré majeur de Venus and Mars, ce qui permet d’enchaîner les deux titres sans rupture.
Le départ de Geoff Britton, l’arrivée de Joe English
Pendant ces semaines, Wings change encore de batteur. Geoff Britton, qui ne s’entend pas avec Jimmy McCulloch, quitte le groupe au début de février 1975. Il n’a joué que sur une poignée de titres de l’album, dont des cymbales sur la reprise de Venus and Mars. Il est remplacé par un batteur américain de séance, Joe English, originaire de l’État de New York, recruté sur place. English restera dans Wings jusqu’en 1977 et participera à toute la grande tournée de 1975-1976. Il est crédité à la batterie de Rock Show.
Los Angeles, 7 mars 1975 : un guitariste ivre derrière les fûts
Les studios Wally Heider
Après La Nouvelle-Orléans, Wings termine l’album à Los Angeles, aux studios Wally Heider, avec l’ingénieur irlandais Alan O’Duffy. Le 7 mars 1975, le groupe consacre une séance à des ajouts sur Rock Show. McCartney veut que Jimmy McCulloch et Joe English doublent leurs parties de guitare rythmique et de batterie, mais il n’est pas satisfait du résultat.
Le témoignage de Ken Caillat
Un témoin extérieur a raconté la scène. Ken Caillat, ingénieur du son des studios Sunset Sound, qui deviendra deux ans plus tard le coproducteur de Rumours de Fleetwood Mac, assistait à la séance. Il a décrit dans ses mémoires un McCartney insatisfait de la partie de batterie, qui va la jouer lui-même, puis n’aime pas la guitare de Denny Laine et va lui montrer comment la jouer, et finit par jouer tous les instruments à la suite. C’est l’image d’un McCartney perfectionniste jusqu’à l’obsession, qui hantera longtemps la réputation de Wings.
Jimmy McCulloch à la batterie
La solution vient du hasard. Pendant une pause, Jimmy McCulloch, passablement éméché, s’installe derrière la batterie et joue des rythmes lourds sur la bande de Rock Show. McCartney comprend aussitôt que c’est ce dont le morceau a besoin, et Alan O’Duffy lance l’enregistrement. Pendant que McCulloch joue, McCartney ajoute une partie de basse. McCartney l’a raconté au Melody Maker en 1978 : le groupe avait eu beaucoup de mal avec la batterie, et l’ajout de Jimmy, qui n’était pas dans son état normal, avait donné au morceau un son sale qui lui convenait. Mais il concluait qu’à ses yeux, la chanson n’avait jamais vraiment pris en studio.
Correctif factuel n° 2 — Qui joue de la batterie sur Rock Show ?
Les crédits officiels de l’édition de luxe de Venus and Mars, publiée en 2014, attribuent la batterie de Rock Show à Joe English, le batteur américain recruté à La Nouvelle-Orléans en février 1975. On lit aussi, dans certains ouvrages, que Geoff Britton, son prédécesseur, aurait joué sur le morceau. La réalité est plus complexe. Selon la chronologie des séances établie à partir des témoignages de l’ingénieur Alan O’Duffy et de Ken Caillat, et selon McCartney lui-même dans le Melody Maker en 1978, une partie de batterie supplémentaire a été ajoutée le 7 mars 1975 à Los Angeles par le guitariste Jimmy McCulloch, en état d’ivresse, et c’est elle qui a donné au morceau son caractère. La batterie de Rock Show est donc vraisemblablement une superposition de Joe English et de Jimmy McCulloch, et Geoff Britton n’y joue pas.
Correctif factuel n° 3 — Rock Show n’a pas été enregistrée à Abbey Road
Comme Wings avait commencé les séances de Venus and Mars à Abbey Road à l’automne 1974, et que Rock Show y a fait l’objet de premières tentatives, on présente parfois la chanson comme un enregistrement londonien. La version publiée a été construite aux États-Unis : la piste de base aux studios Sea-Saint de La Nouvelle-Orléans, les 27 et 28 janvier 1975, avec Allen Toussaint au piano, puis des ajouts aux studios Wally Heider de Los Angeles, le 7 mars 1975. C’est d’ailleurs à La Nouvelle-Orléans que la chanson portait encore son titre de travail, Rock And Roll Show.
L’album Venus and Mars : le concept du spectacle
Un album en forme de concert
Venus and Mars est conçu comme un spectacle. Il s’ouvre sur l’attente d’un concert, Venus and Mars, puis sur le concert lui-même, Rock Show, et la face B commence par la reprise de Venus and Mars, comme un retour après l’entracte. Le principe rappelle celui de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, qui s’ouvrait sur un faux concert et se refermait sur sa reprise. McCartney a toujours aimé les cadres, les mises en scène, les fausses présentations. Avec Venus and Mars, il construit un album qui est à la fois un disque et une ouverture de concert, à la veille de la plus grande tournée de sa carrière depuis les Beatles.
L’album contient aussi Listen to What the Man Said, avec le saxophone de Tom Scott et la guitare de Dave Mason, qui deviendra numéro un aux États-Unis, Letting Go, Call Me Back Again, Medicine Jar, coécrite et chantée par Jimmy McCulloch, Spirits of Ancient Egypt, chantée par Denny Laine, Magneto and Titanium Man, inspirée des héros de bandes dessinées Marvel dont McCartney était friand, et, pour finir, une reprise du thème du feuilleton télévisé britannique Crossroads.
La fête du Queen Mary
Le 24 mars 1975, pour fêter la fin de l’enregistrement, Paul et Linda McCartney organisent une grande fête à bord du paquebot Queen Mary, amarré à Long Beach, en Californie. On y croise Bob Dylan, Michael Jackson, Cher, Marvin Gaye, Joni Mitchell et bien d’autres. Les Meters et le pianiste Professor Longhair, légende de La Nouvelle-Orléans, y jouent ; leur concert sera publié en 1978 sur un album, Live on the Queen Mary.
La pochette de Hipgnosis
La pochette de l’album est conçue par le studio graphique Hipgnosis, célèbre pour ses pochettes de Pink Floyd. Elle montre deux boules de billard, une rouge et une jaune, posées sur un fond noir, image énigmatique des deux planètes. L’album paraît le 27 mai 1975 aux États-Unis et le 30 mai au Royaume-Uni. Il atteint la première place des deux classements. Pour le grand public, Wings est désormais un groupe de premier plan.
Venus and Mars ne sont pas Paul et Linda
À la sortie de l’album, beaucoup d’auditeurs pensent que le titre désigne Paul et Linda, Mars pour l’homme et Vénus pour la femme. McCartney l’a toujours démenti. Il a expliqué que la chanson parlait d’un ami imaginaire, dont la petite amie était le genre de personne à demander votre signe astrologique avant de vous dire bonjour. Le premier vers, a-t-il précisé, est ambigu : l’ami suit les étoiles, ce qui peut désigner un groupie ou un astrologue. Il a aussi raconté que la phrase sur Vénus et Mars lui était venue par hasard, parce qu’elle sonnait mieux que la formule astrologique qu’il avait d’abord essayée, et qu’on lui avait appris ensuite que ces planètes étaient nos plus proches voisines.
Correctif factuel n° 4 — Venus and Mars ne désigne pas Paul et Linda
L’interprétation selon laquelle Venus and Mars représenterait Linda et Paul, la femme et l’homme, est très répandue depuis 1975. McCartney l’a démentie à plusieurs reprises. Selon ses explications, rapportées notamment par John Blaney et Vincent Benitez, la chanson évoque un ami imaginaire et sa compagne passionnée d’astrologie, et la formule sur Vénus et Mars lui est venue spontanément, parce qu’elle sonnait bien, sans intention symbolique. La lecture conjugale relève donc de l’interprétation des auditeurs, pas des intentions de l’auteur.
Paul et Linda, coauteurs
Venus and Mars et Rock Show sont créditées à Paul et Linda McCartney. Ce double crédit, que l’on retrouve sur de nombreuses chansons de Wings, a une histoire. En 1971, le crédit de Linda sur Another Day et d’autres chansons avait provoqué un procès avec Northern Songs et ATV, l’éditeur des chansons de Lennon et McCartney, qui soupçonnait Paul de détourner des droits vers sa femme. Le différend avait été réglé par un accord. Linda a contribué à l’écriture de certaines chansons, à la musique et aux harmonies, mais la part exacte de son apport, sur Rock Show comme ailleurs, n’est pas documentée. Nous avons consacré une page aux crédits des chansons du groupe dans notre étude sur les auteurs et compositeurs des Wings, et à Linda dans notre portrait de Linda McCartney.
Correctif factuel n° 5 — Rock Show est créditée à Paul et Linda McCartney
On attribue presque toujours Rock Show à Paul McCartney seul, et c’est d’ailleurs lui qui en parle comme de sa chanson dans The Lyrics. Les crédits officiels du disque, en 1975 comme dans les rééditions, l’attribuent pourtant à Paul et Linda McCartney, comme Venus and Mars. Ce double crédit, contesté en justice en 1971 par l’éditeur ATV sur d’autres titres, est une constante de nombreuses chansons de Wings. Il faut donc écrire que la chanson est signée de Paul et Linda McCartney, même si Paul en est vraisemblablement l’auteur principal.
Le single de l’automne 1975
Un diptyque raccourci
À l’automne 1975, Capitol publie en single le diptyque Venus and Mars / Rock Show, avec Magneto and Titanium Man en face B. Pour tenir sur un 45 tours, l’enchaînement est considérablement raccourci : Venus and Mars perd quelques secondes, Rock Show plus de trois minutes. La version de l’album dure 6 minutes 51 ; celle du single, 3 minutes 46. Le pont en forme de tango et une partie de la coda disparaissent.
12e aux États-Unis, absent au Royaume-Uni
Le single sort le 27 octobre 1975 aux États-Unis, alors que Wings est en pleine tournée. Il atteint la 12e place du Billboard Hot 100, et la même place au Canada. La presse professionnelle l’accueille favorablement : Cash Box salue chez McCartney un talent d’auteur, d’interprète et de producteur, Record World une ode à la vie de tournée. Au Royaume-Uni, le single paraît le 28 novembre 1975 chez Parlophone, sous la référence R 6010. Il ne se classe pas.
Correctif factuel n° 6 — Le single Venus and Mars / Rock Show n’a pas été un succès britannique
On présente parfois Rock Show comme un tube de Wings des deux côtés de l’Atlantique. Si le single a atteint la 12e place du Billboard Hot 100 aux États-Unis et au Canada, il n’est pas entré dans le classement des singles au Royaume-Uni, où il était sorti le 28 novembre 1975. Certaines discographies le présentent même comme le premier single écrit par McCartney à manquer le classement britannique. La popularité de la chanson est venue de la scène et de l’album, numéro un des deux côtés de l’Atlantique, plus que du 45 tours.
1975-1976 : Rock Show en ouverture de la plus grande tournée de Wings
Wings Over the World
Si Rock Show n’a pas brillé en single, elle a trouvé sa vraie raison d’être sur scène. Le 9 septembre 1975, Wings entame au Gaumont de Southampton la tournée Wings Over the World, la plus importante de son histoire. En treize mois, le groupe va jouer en Grande-Bretagne, en Australie, en Europe et en Amérique du Nord, avant de terminer par trois soirées à l’Empire Pool de Wembley, les 19, 20 et 21 octobre 1976. Seule l’étape japonaise, prévue en novembre 1975, est annulée, le visa de McCartney lui ayant été refusé en raison de ses condamnations antérieures pour cannabis, comme nous l’avons raconté dans notre page sur les concerts annulés du Budokan.
Chaque soir, le concert s’ouvre de la même manière : l’introduction de Venus and Mars dans l’obscurité, puis l’explosion de Rock Show, enchaînée sans pause avec Jet, le succès de Band on the Run. C’est exactement l’effet que la chanson était conçue pour produire : transformer une salle qui attend en salle qui hurle. Ce que McCartney avait décrit en 1975, la tension qui monte avant le concert, il le met désormais en scène chaque soir.
Australie, Europe, Amérique
En novembre 1975, Wings joue neuf concerts en Australie, à Perth, Adelaide, Sydney, Brisbane et Melbourne, comme nous le racontions dans notre page sur la tournée australienne de 1975. En mars 1976, il passe par Copenhague, Berlin, Rotterdam et Paris, où il joue au Pavillon de Paris, comme nous le racontions dans notre page sur les Wings en France.
Puis vient l’étape décisive : l’Amérique du Nord, du 3 mai 1976 à Fort Worth, au Texas, au 23 juin au Forum de Los Angeles. C’est la première tournée américaine de McCartney depuis le dernier concert des Beatles à San Francisco, dix ans plus tôt. Wings y joue une trentaine de concerts devant des salles combles. Les 24 et 25 mai, le groupe joue au Madison Square Garden, l’une des salles citées dans le refrain de Rock Show : la chanson se réalise littéralement, comme nous le racontions dans notre page sur les concerts du Madison Square Garden de 1976.
Le Kingdome de Seattle, 10 juin 1976
Le 10 juin 1976, Wings joue au Kingdome de Seattle, un stade couvert tout récemment inauguré, devant environ 67 000 spectateurs, l’une des plus grandes foules jamais réunies à l’époque pour un concert en salle couverte. C’est l’image même du rock de stade que décrit Rock Show. Le concert est filmé, et une partie des images servira au film Rockshow.
Jack Kirby au Forum
Pendant l’étape de Los Angeles, au Forum d’Inglewood, McCartney reçoit la visite du dessinateur Jack Kirby, co-créateur de nombreux héros de Marvel, dont il était un lecteur passionné, et qui avait inspiré la chanson Magneto and Titanium Man, face B du single Venus and Mars / Rock Show. La rencontre, photographiée en coulisses, illustre le goût de McCartney pour la culture populaire américaine, des comics au rock de stade.
Venise et Wembley
À l’automne 1976, la tournée revient en Europe. Le 25 septembre, Wings joue sur la place Saint-Marc de Venise, lors d’un concert au profit de l’UNESCO destiné à la sauvegarde de la ville. Le 19 octobre commencent les trois soirées de Wembley, qui clôturent la tournée, comme nous le racontions dans notre page sur les concerts de Wembley. À chaque fois, Rock Show ouvre la soirée.
Wings Over America et Rockshow : la chanson gravée en public
Le triple album de décembre 1976
Le 10 décembre 1976 paraît Wings Over America, un triple album en public tiré des concerts américains de la tournée. Il s’ouvre sur l’enchaînement Venus and Mars / Rock Show / Jet. L’album atteint la première place aux États-Unis, un exploit rare pour un triple album en public. Il fait entrer pour la première fois sur un disque officiel de McCartney cinq chansons des Beatles, dont Lady Madonna, The Long and Winding Road, Blackbird et Yesterday. La version en public de Rock Show, plus rapide, plus rageuse que celle du studio, avec la guitare de Jimmy McCulloch et la batterie de Joe English, est souvent jugée supérieure à l’original. C’est peut-être la meilleure réponse au doute de McCartney : la chanson qu’il n’avait jamais réussi à faire décoller en studio décollait chaque soir sur scène.
Rockshow, le film
La tournée est filmée. Il en sortira un film, intitulé Rockshow, en un seul mot, qui reprend presque le titre de la chanson. Il est présenté en avant-première le 26 novembre 1980 au Ziegfeld Theatre de New York, en l’absence de McCartney, retenu en studio, puis sort en salles à New York en janvier 1981, à Los Angeles en mars et à Londres en avril. Il est ensuite publié en Betamax et en Laserdisc. En 2013, une version restaurée à partir des négatifs 35 mm, plus longue, avec un nouveau mixage en 5.1, est présentée le 15 mai à la BAFTA de Londres, en présence de McCartney, puis publiée en DVD et en Blu-ray le 10 juin 2013. Elle s’ouvre, comme les concerts, sur Venus and Mars / Rock Show / Jet.
Correctif factuel n° 7 — Rockshow n’est pas le film d’un seul concert à Seattle
La communication officielle de 2013, reprise par de nombreux sites, présente Rockshow comme le film du concert de Wings au Kingdome de Seattle, le 10 juin 1976. C’est une simplification. Le film assemble des images de quatre concerts de l’étape nord-américaine : New York, le 25 mai 1976, Seattle, le 10 juin, et Los Angeles, les 22 et 23 juin, la majorité des chansons venant des deux soirées du Forum de Los Angeles. Le film n’est par ailleurs pas sorti en 1976, mais présenté en avant-première le 26 novembre 1980 à New York, puis distribué en 1981. Il est donc plus exact de parler d’un film composite de la tournée américaine de 1976, sorti quatre ans plus tard.
Le titre Rockshow
Il y a une ironie dans l’histoire. McCartney, qui dit aujourd’hui n’avoir jamais aimé l’expression rock show, a donné à son film-concert un titre qui en est la contraction. En 1980, l’expression résumait parfaitement ce qu’avait été Wings en 1976 : un grand spectacle de rock, devant des dizaines de milliers de personnes. L’artiste peut être gêné par un mot, mais le public, lui, a retenu le mot.
Après 1976 : la chanson dans l’histoire de Wings
La fin d’une formation
La formation de 1975-1976, la plus stable et la plus aimée de Wings, ne survit pas longtemps à la tournée. Joe English quitte le groupe en 1977, pendant l’enregistrement de London Town, de même que Jimmy McCulloch, parti rejoindre la reformation des Small Faces. McCulloch meurt le 27 septembre 1979, à vingt-six ans. La version en public de Rock Show sur Wings Over America reste l’un des meilleurs témoignages de son jeu de guitare.
Les rééditions
La chanson est réapparue sur de nombreuses compilations : la version du single sur Wingspan: Hits and History en 2001, comme nous le racontions dans notre page sur Wingspan, puis sur l’édition de luxe de Pure McCartney en 2016, sur le coffret The 7″ Singles Box en 2022 et sur l’anthologie Wings annoncée en septembre 2025. Venus and Mars a été réédité en 2014 dans la collection des archives de McCartney, en édition simple et en coffret de luxe, avec des prises inédites et des crédits détaillés.
La reprise de Kiss
En 2014, sur The Art of McCartney, album de reprises de McCartney par des artistes de plusieurs générations, le groupe Kiss enregistre l’enchaînement Venus and Mars / Rock Show. Le choix est logique : Kiss est l’incarnation même du rock de stade des années 1970, avec ses costumes, ses maquillages et ses effets pyrotechniques, exactement le monde que décrit, avec affection et ironie, la chanson de McCartney.
La scène après Wings
Dans ses grandes tournées solo, à partir de 1989, McCartney a fait revivre de nombreuses chansons de Wings, de Band on the Run à Live and Let Die et Jet. Rock Show, en revanche, n’a pas retrouvé de place durable dans ses programmes, à notre connaissance. L’embarras qu’il exprime dans The Lyrics en donne peut-être la raison.
1975, l’année du rock de stade
Le contexte : des concerts devenus spectacles
Rock Show n’est pas écrite dans le vide. L’année 1975 est celle où le rock de stade atteint son apogée. Led Zeppelin, le groupe de Jimmy Page, publie en février le double album Physical Graffiti et donne en mai cinq concerts géants à l’Earls Court de Londres, avec écran vidéo, lasers et éclairages démesurés. Les Rolling Stones parcourent l’Amérique avec une scène en forme de fleur de lotus qui s’ouvre. Elton John remplit le Dodger Stadium de Los Angeles en octobre. Kiss publie à l’automne son album en public Alive!, qui fait du concert l’œuvre elle-même. David Bowie a fait de la scène un théâtre. Queen s’apprête à publier A Night at the Opera.
Dans ce paysage, le concert de rock est devenu un spectacle total, une cérémonie de masse, avec ses rituels : l’attente dans la pénombre, les briquets allumés, les solos interminables, les guitares brandies comme des armes. C’est ce monde que décrit Rock Show, avec un mélange d’admiration, d’appétit et d’ironie.
Jimmy Page et sa guitare à double manche
La référence à Jimmy Page dans la chanson n’a rien d’anodin. En 1975, le guitariste de Led Zeppelin est l’archétype du guitar hero. Sur scène, il joue notamment d’une Gibson à double manche, l’EDS-1275, pour interpréter Stairway to Heaven, une guitare spectaculaire qui semble effectivement sortie d’une autre époque. Quand le spectateur de Rock Show aperçoit sur scène un instrument qui ressemble à celui de Jimmy Page, il convoque toute l’imagerie du rock de 1975. McCartney, qui connaissait Page depuis les années 1960, quand le futur guitariste de Led Zeppelin était un musicien de studio très demandé à Londres, se moque gentiment de cette guitare-totem. Quatre ans plus tard, en 1979, il invitera d’ailleurs Jimmy Page, John Bonham et John Paul Jones à participer au Rockestra de Wings, comme nous l’avons raconté dans notre histoire de Back to the Egg.
Axe : l’argot des guitaristes
Le mot qui gêne le plus McCartney, axe, est un terme d’argot apparu dans le jazz américain, où il désignait n’importe quel instrument, puis adopté par les guitaristes de rock pour parler de leur guitare. En 1975, il est à la mode dans la presse rock, chez les musiciens et chez les fans. Pour McCartney, qui a grandi avec des guitares qu’on appelait simplement des guitares, le mot sonne comme une pose. C’est précisément ce qu’il reproche à sa chanson : d’avoir adopté, le temps d’un couplet, le jargon d’une époque.
Rock ou rock and roll : l’histoire d’un mot
Le rock and roll des années 1950
La distinction que fait McCartney entre rock et rock and roll a une histoire. L’expression rock and roll se répand au début des années 1950, popularisée par le disc-jockey américain Alan Freed, pour désigner la nouvelle musique des adolescents, issue du rhythm and blues noir et de la country blanche. C’est la musique d’Elvis Presley, de Chuck Berry, de Little Richard, de Buddy Holly, de Jerry Lee Lewis, celle qui a donné à McCartney, adolescent à Liverpool, l’envie de jouer de la guitare. Pour lui, le rock and roll n’est pas un genre parmi d’autres : c’est l’origine.
Le rock des années 1960 et 1970
Au cours des années 1960, le mot rock, employé seul, prend un autre sens. Il désigne une musique plus ambitieuse, plus sérieuse, plus amplifiée, celle des Beatles de Revolver, de Jimi Hendrix, de Cream, puis de Led Zeppelin et des groupes de stade. Les magazines spécialisés, comme Rolling Stone, fondé en 1967, en font une culture à part entière. Le rock devient un art, une industrie, une identité. Le rock and roll, lui, devient la musique des pionniers, celle qu’on joue en rappel ou en hommage.
Les Beatles ont été parmi les principaux artisans de ce glissement. Mais McCartney n’a jamais renié l’ancien vocabulaire. On l’entend dans ses déclarations, dans son goût pour les reprises de rock and roll, dans des projets comme Run Devil Run, son album de reprises de 1999. Quand il dit qu’il joue dans un groupe de rock and roll, il revendique une filiation.
Une préférence de génération
Il y a aussi dans ce choix une question de génération. Les musiciens nés au début des années 1940, comme McCartney, Lennon ou Keith Richards, ont souvent gardé l’expression rock and roll. Ceux qui sont nés dix ans plus tard, qui ont grandi avec les Beatles et les Stones, parlent volontiers de rock. Rock Show, écrite par un homme de trente-deux ans pour un public plus jeune, emprunte le vocabulaire de ce public. Quarante-six ans plus tard, l’homme de soixante-dix-neuf ans revient à son propre vocabulaire.
McCartney, homme de scène
Les années sans concerts
Pour comprendre l’importance de Rock Show dans la carrière de McCartney, il faut se souvenir qu’entre le 29 août 1966, date du dernier concert des Beatles à San Francisco, et février 1972, il n’a donné aucun concert. Pendant ces cinq ans et demi, il a enregistré Sgt. Pepper, le White Album, Abbey Road, ses deux premiers albums solo, mais il n’est jamais monté sur scène devant un public, à l’exception du concert sur le toit d’Apple en janvier 1969.
Or McCartney est, plus que tout autre Beatle, un homme de scène. Il aime le contact avec le public, le trac, l’énergie de la salle. C’est lui qui avait tenté en 1969 de convaincre les autres Beatles de remonter sur scène avec le projet Get Back. Wings est d’abord, pour lui, un moyen de rejouer.
Le retour progressif
Le retour est prudent. En février 1972, Wings fait une tournée surprise des universités britanniques, arrivant sans prévenir dans des campus pour y jouer devant quelques centaines d’étudiants. À l’été 1972, le groupe sillonne l’Europe en bus à impériale. En 1973, il fait une tournée britannique plus classique. Ce n’est qu’en 1975-1976 que Wings ose la grande tournée mondiale, avec des stades et des arénas, et que McCartney retrouve l’échelle des concerts des Beatles, avec cette fois un son audible et un public qui écoute.
Rock Show est le manifeste de ce retour. Elle célèbre exactement ce dont McCartney avait été privé pendant dix ans : le grand concert, la salle pleine, les lumières qui s’éteignent. Qu’il en soit gêné aujourd’hui n’enlève rien au fait qu’en 1975, la chanson exprimait un désir profond : celui de redevenir un musicien de scène, et non plus seulement un ancien Beatle en studio.
Ce qu’en a dit la critique
L’accueil de 1975
À sa sortie, Venus and Mars reçoit un accueil commercial triomphal et un accueil critique plus partagé. Une partie de la presse rock, qui avait salué Band on the Run, juge le nouvel album plus inégal, plus léger, trop conçu pour plaire. Mais Rock Show est généralement épargnée : on y entend la preuve que Wings sait faire du rock énergique, à la hauteur des grands groupes de l’époque.
Le regard des critiques ultérieurs
Avec le temps, la chanson a gagné en estime. Le critique Chris Ingham, dans The Rough Guide to the Beatles, a qualifié Venus and Mars d’atmosphérique et Rock Show de morceau dévastateur, au sens de son énergie. Le magazine Mojo, dans son classement des albums de McCartney publié en juillet 2026, souligne la manière dont la courte introduction acoustique vient se fracasser sur ce morceau conçu pour la scène, avec sa référence à Jimmy Page. Pour beaucoup d’amateurs, l’enchaînement d’ouverture de Venus and Mars est l’une des plus belles entrées en matière de la discographie de McCartney.
Guide d’écoute pas à pas (version de l’album, 6 min 51 avec l’introduction)
0’00 – 1’20 : Venus and Mars
L’album s’ouvre sur une guitare acoustique, un piano discret et une voix douce. Un spectateur attend dans les gradins que le concert commence. Les lumières rouges et vertes, le vin, l’ami qui suit les étoiles : tout est dans l’attente. La pièce est courte, en ré majeur, et se termine sur une suspension.
1’20 – 2’00 : l’entrée de Rock Show
Puis la porte s’ouvre. Les guitares électriques, la batterie et la basse entrent ensemble, en la majeur. Le contraste est volontairement brutal, comme quand les lumières s’éteignent dans une salle de concert et que le groupe attaque son premier morceau.
2’00 – 3’30 : les couplets et les refrains
Les couplets alternent avec le refrain des trois salles. McCartney chante d’une voix puissante, presque criée par moments. Les chœurs de Linda et de Denny Laine ponctuent les refrains, et les cris des fins de refrain, sur le nom des salles, sont faits pour être repris par la foule.
3’30 – 4’30 : le pont en forme de tango
Soudain, la chanson change de rythme. Des clochettes, un tempo de tango, une voix plus théâtrale : c’est la parenthèse de science-fiction, avec le personnage en combinaison verte et Mademoiselle Kitty. Ces clochettes, jouées par les cinq membres du groupe, n’apparaissent que sur la version de l’album.
4’30 – 6’51 : la coda au piano
La chanson revient à son refrain, puis s’étire dans une longue coda où le piano mène la danse, où McCartney répète son invitation au concert et où le synthétiseur de Linda hurle à l’arrière-plan. La fin s’enchaîne avec Love in Song, ballade calme qui fait retomber la tension.
Comparer les versions de Rock Show
La version de l’album (1975)
C’est la version la plus complète, avec le pont en tango, les clochettes et la longue coda. Elle témoigne du travail de studio, avec ses superpositions et sa batterie composite. C’est aussi celle dont McCartney n’a jamais été satisfait.
La version du single (1975)
Réduite à 3 minutes 46 avec Venus and Mars, elle conserve l’essentiel des couplets et des refrains, mais sacrifie le pont et une grande partie de la coda. C’est une version efficace pour la radio, mais elle perd le caractère théâtral de l’original.
La version de Wings Over America (1976)
Enregistrée en public pendant la tournée américaine, elle est plus rapide, plus nerveuse, portée par la guitare de Jimmy McCulloch et la batterie de Joe English, et enchaînée directement avec Jet. Beaucoup d’amateurs la considèrent comme la version de référence.
La version du film Rockshow (1980, restaurée en 2013)
On y voit enfin la chanson jouée : la mise en scène des lumières, l’énergie du groupe, la foule. La restauration de 2013 en a amélioré l’image et le son, avec un mixage en 5.1.
La reprise de Kiss (2014)
Sur The Art of McCartney, Kiss joue l’enchaînement avec la puissance d’un groupe de stade, sans l’ironie de l’original. C’est une curiosité : le groupe qui incarnait le monde décrit par la chanson finit par la chanter lui-même.
Venus and Mars, chanson par chanson
Face A
Pour situer Rock Show, il faut parcourir l’album qu’elle ouvre avec la chanson-titre. Venus and Mars pose l’attente du concert. Rock Show le déclenche. Vient ensuite Love in Song, ballade mélancolique à la guitare acoustique, où McCartney chante sur un accompagnement de cordes discret, contrepoint apaisé à l’énergie qui précède. You Gave Me the Answer est un pastiche de chanson de music-hall des années 1930, dans la veine de When I’m Sixty-Four et de Honey Pie, que McCartney présentait sur scène en hommage à Fred Astaire. Magneto and Titanium Man met en scène des personnages des bandes dessinées Marvel. Letting Go, au son lourd et sombre, avec ses cuivres, ferme la face A ; elle sort en single en septembre 1975.
Face B
La face B s’ouvre sur la reprise de Venus and Mars, version spatiale de l’introduction, avec des effets sonores et une harpe, inspirée par la lecture d’Isaac Asimov. Spirits of Ancient Egypt est chantée par Denny Laine. Medicine Jar, coécrite et chantée par Jimmy McCulloch, est un avertissement contre la drogue qui prend, avec le recul, une résonance tragique. Call Me Back Again est une ballade soul où McCartney pousse sa voix à la manière d’un chanteur de rhythm and blues de La Nouvelle-Orléans. Listen to What the Man Said, avec le saxophone de Tom Scott et la guitare de Dave Mason, devient numéro un aux États-Unis en juillet 1975. Treat Her Gently / Lonely Old People est un diptyque tendre sur la vieillesse. Enfin, l’album se referme sur une reprise du thème de Crossroads, feuilleton télévisé britannique très populaire, clin d’œil que les producteurs de la série utiliseront pendant un temps en générique de fin.
Un album construit comme une soirée
L’ensemble dessine bien une soirée de spectacle : une ouverture, un premier morceau explosif, des ballades, des numéros de genre, un intermède, des chansons des autres membres du groupe, un tube, et une sortie en musique. C’est presque le programme d’un concert. Et c’est, de fait, le programme que Wings va suivre sur scène pendant treize mois, en commençant toujours par Venus and Mars / Rock Show.
Ce que Rock Show doit aux Beatles
Le concert dans le disque
L’idée d’ouvrir un album par un faux début de concert n’est pas nouvelle chez McCartney. En 1967, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band s’ouvrait sur les bruits d’un public et d’un orchestre qui s’accorde, avant de présenter une fanfare imaginaire. C’était l’idée de McCartney, qui voulait libérer les Beatles de leur propre image en inventant un faux groupe donnant un faux concert. Huit ans plus tard, avec Venus and Mars, il reprend la même idée, à l’envers : cette fois, c’est un vrai groupe qui s’apprête à donner de vrais concerts, et le disque sert d’ouverture à la tournée.
La revanche sur les concerts des Beatles
Il y a aussi dans Rock Show une forme de revanche. Les concerts des Beatles de 1964 à 1966 étaient devenus inaudibles, des cérémonies où personne n’entendait la musique, comme nous le rappelions dans notre article sur Lennon, la musique et la célébrité. En 1975, la technique a changé : les systèmes de sonorisation permettent enfin de jouer dans un stade en étant entendu. McCartney peut désormais faire ce que les Beatles n’avaient pas pu faire : un grand concert de rock où le public écoute. Rock Show célèbre ce nouveau monde, celui des décibelmètres qui affichent des valeurs élevées, et non plus celui des cris qui couvrent tout.
Les chansons des Beatles sur scène
Enfin, la tournée que Rock Show ouvrait chaque soir a marqué un tournant : pour la première fois depuis la séparation, McCartney y rejouait des chansons des Beatles, cinq au total, de Lady Madonna à Yesterday. Il a raconté qu’il avait longtemps hésité, de peur d’être accusé de vivre sur son passé. En les intégrant à un spectacle qui s’ouvrait sur une chanson nouvelle, Rock Show, il affirmait que Wings était d’abord un groupe d’aujourd’hui, et que les Beatles n’étaient qu’une partie de l’histoire.
Wings sur scène en 1976 : le dispositif
Un spectacle de deux heures
Le spectacle de la tournée Wings Over the World dure environ deux heures et compte une trentaine de chansons. Il s’ouvre sur Venus and Mars / Rock Show / Jet, enchaîne les succès de Wings, Let Me Roll It, Maybe I’m Amazed, Live and Let Die, ménage un moment acoustique où McCartney et Denny Laine jouent seuls, avec Picasso’s Last Words, Richard Cory, Bluebird, I’ve Just Seen a Face, Blackbird et Yesterday, puis revient au rock jusqu’au final, Hi, Hi, Hi et Soily.
Une section de cuivres
Pour la tournée, Wings s’adjoint une section de cuivres de quatre musiciens : le tromboniste Tony Dorsey, qui avait écrit des arrangements pour Venus and Mars à La Nouvelle-Orléans, le saxophoniste Howie Casey, vieux compagnon de la scène de Liverpool qui avait joué à Hambourg en même temps que les Beatles, le saxophoniste Steve Howard et le trompettiste Thaddeus Richard. Ces cuivres donnent au spectacle une couleur soul que l’album n’avait qu’en partie.
Lumières, lasers et décor
La mise en scène est soignée : éclairages élaborés, rayons laser en fin de concert, décor conçu pour les grandes salles. Le spectacle a été pensé pour les arénas américaines, et il en adopte les codes, exactement ceux que décrit Rock Show. Le paradoxe est complet : McCartney, qui regrette aujourd’hui d’avoir écrit une chanson sur le rock de stade, a été en 1976 l’un de ses plus grands praticiens.
Les cinq musiciens de Rock Show
Paul McCartney
En 1975, Paul McCartney a trente-deux ans. Il est l’auteur principal, le chanteur, le bassiste, le producteur et le chef incontesté de Wings. Sur Rock Show, il chante avec la voix puissante et légèrement éraillée qu’il réserve à ses morceaux de rock, celle de Helter Skelter ou de Oh! Darling. Il joue aussi de la basse, du Mellotron et des synthétiseurs, et dirige chaque détail de l’arrangement, au point, selon Ken Caillat, de reprendre lui-même les parties des autres.
Linda McCartney
Linda McCartney, photographe de formation, joue des claviers et chante dans Wings depuis 1971, sans avoir été musicienne auparavant. Ses débuts ont été moqués par la presse, et son rôle dans le groupe reste l’un des sujets de controverse de l’histoire de Wings. Sur Rock Show, elle chante les harmonies, joue de l’orgue Hammond et du synthétiseur Moog, dont le hurlement traverse la coda. Elle est aussi créditée comme coautrice de la chanson. Sur scène, en 1975-1976, elle est devenue une claviériste assurée, comme le montrent Wings Over America et Rockshow.
Denny Laine
Denny Laine, de son vrai nom Brian Hines, né à Birmingham en 1944, est le compagnon de route de McCartney dans Wings, de sa fondation en 1971 à sa dissolution en 1981. Ancien chanteur des Moody Blues, avec qui il avait enregistré le succès Go Now en 1964, il apporte à Wings sa guitare, sa voix et son expérience de musicien de scène. Sur Rock Show, il joue la guitare électrique et chante les chœurs. Il est mort en décembre 2023.
Jimmy McCulloch
Jimmy McCulloch, né à Glasgow en 1953, est le prodige du groupe. Il a joué à seize ans sur Something in the Air de Thunderclap Newman, numéro un britannique en 1969, puis dans Stone the Crows. Dans Wings, de 1974 à 1977, il est le guitariste soliste, un musicien virtuose et explosif, mais aussi un homme instable, porté sur l’alcool. Sur Rock Show, il joue des guitares et du synthétiseur, et, selon le récit de la séance de Los Angeles, la partie de batterie qui donne au morceau son caractère. Il meurt le 27 septembre 1979, à vingt-six ans.
Joe English
Joe English, né en 1949 dans l’État de New York, est un batteur de séance américain recruté par Wings pendant les séances de La Nouvelle-Orléans, en février 1975. Il joue sur la plus grande partie de Venus and Mars, sur Wings at the Speed of Sound en 1976 et sur toute la tournée Wings Over the World. Il quitte le groupe en 1977 et se tourne ensuite vers la musique chrétienne. Sa batterie, puissante et régulière, est le moteur des versions en public de Rock Show.
Allen Toussaint, le pianiste de La Nouvelle-Orléans
Un géant discret
L’invité le plus prestigieux de Rock Show est Allen Toussaint, qui y joue du piano. Né le 14 janvier 1938 à La Nouvelle-Orléans, Toussaint est l’une des figures majeures du rhythm and blues de sa ville. Pianiste, auteur-compositeur, arrangeur et producteur, il a écrit des chansons reprises par les Rolling Stones, les Yardbirds, Bonnie Raitt ou Glen Campbell, dont Southern Nights, numéro un en 1977. Il a produit à Sea-Saint, en 1974, Lady Marmalade de LaBelle, numéro un aux États-Unis au moment même où Wings arrivait en ville.
Les Meters et Professor Longhair
Autour de Toussaint gravitent les Meters, groupe de funk d’Art Neville, Leo Nocentelli, George Porter Jr. et Zigaboo Modeliste, qui accompagnaient ses productions. McCartney les admirait, et c’est pourquoi il les invite à jouer, avec Professor Longhair, pianiste légendaire de La Nouvelle-Orléans, à la fête du Queen Mary en mars 1975. Le séjour à La Nouvelle-Orléans marque la carrière de McCartney : on en retrouve l’écho dans le piano de plusieurs chansons de Venus and Mars, et dans l’amour qu’il gardera pour la musique de cette ville. Allen Toussaint est mort le 10 novembre 2015, à Madrid, à soixante-dix-sept ans, après un concert.
Un piano dans une chanson de stade
La présence de Toussaint sur Rock Show a quelque chose de paradoxal : un maître du piano de La Nouvelle-Orléans, artisan du groove le plus subtil, invité sur une chanson de rock de stade. On l’entend surtout dans la coda, où le piano prend la direction du morceau. C’est l’une des signatures cachées de la chanson : sous les guitares et les cris du refrain, le rock de McCartney garde ses racines dans le piano de La Nouvelle-Orléans, celui de Fats Domino et de Little Richard.
McCartney juge de lui-même
Un auteur sévère avec ses chansons
L’embarras de McCartney devant Rock Show n’est pas un cas isolé. Il a souvent porté sur ses propres chansons des jugements sévères. Il a dit de Red Rose Speedway qu’il manquait de confiance, de Wild Life que l’album avait été fait trop vite, de certains titres de Wings qu’ils étaient trop légers. Il a reconnu que Bip Bop, sur Wild Life, était l’une de ses chansons les plus faibles. À propos de Back to the Egg, longtemps considéré comme un échec, il a fini par réviser son jugement, comme nous le racontions dans notre histoire de cet album.
The Lyrics, un exercice de relecture
The Lyrics est le lieu idéal de cette autocritique. Pour la première fois, McCartney y relit ses textes un par un, sans la musique, comme des poèmes. L’exercice est cruel pour les chansons qui reposent surtout sur leur énergie, comme Rock Show. Lues à plat, ses paroles, faites pour être criées dans un stade, révèlent leurs clichés. Écoutées dans le stade, elles fonctionnent parfaitement. L’embarras de McCartney est en partie un effet du livre : un homme relit, à soixante-dix-neuf ans, un texte écrit pour être hurlé.
Silly Love Songs : la réponse aux critiques
Il faut aussi se souvenir que McCartney a toujours répondu aux critiques par l’ironie. En 1976, l’année même de la grande tournée, il publie Silly Love Songs, réponse directe à ceux qui lui reprochaient d’écrire des chansons d’amour sans importance. La chanson devient numéro un aux États-Unis. Le même esprit traverse Rock Show : une chanson qui décrit le cirque du rock de stade en y participant pleinement, avec un clin d’œil. L’ironie que McCartney regrette aujourd’hui était déjà, en 1975, une manière de ne pas se prendre au sérieux.
Pourquoi Rock Show compte encore
Un document sur le rock de 1975
Ce qui gêne McCartney dans Rock Show, son vocabulaire daté, ses références à Jimmy Page et à des salles précises, est précisément ce qui en fait aujourd’hui un document. La chanson décrit, de l’intérieur, ce qu’était un concert de rock au milieu des années 1970 : l’attente, les lumières, les amplificateurs, les guitares brandies, le cannabis dans les gradins, les décibels, les costumes de glam rock. Peu de chansons ont aussi bien capté ce moment de l’histoire de la musique populaire.
Une chanson de scène
Rock Show a été écrite pour la scène, et c’est sur scène qu’elle a trouvé sa forme. Pendant treize mois, elle a ouvert les concerts de Wings devant des centaines de milliers de spectateurs. Elle est restée, sur Wings Over America et dans Rockshow, comme l’image même de Wings au sommet de sa gloire. Que son auteur la trouve aujourd’hui un peu embarrassante n’y change rien : la chanson a fait exactement ce pour quoi elle avait été écrite.
McCartney et le rock and roll
Enfin, l’histoire de Rock Show dit quelque chose d’essentiel sur Paul McCartney. Derrière l’auteur de ballades, derrière le perfectionniste du studio, il y a un musicien de rock and roll qui a grandi en écoutant Little Richard, qui a passé des nuits entières à jouer à Hambourg, et qui a toujours eu besoin de la scène. Rock Show, avec ses excès et ses clins d’œil, est la chanson de ce musicien-là. Il aurait voulu l’appeler Rock And Roll Show. Il n’avait pas tort : c’est bien de rock and roll qu’il s’agit.
Écouter Rock Show aujourd’hui : quelle édition choisir ?
L’album remastérisé de 2014
Pour découvrir Rock Show dans sa version originale, la meilleure porte d’entrée est la réédition de Venus and Mars parue en 2014 dans la collection des archives de McCartney, la Paul McCartney Archive Collection. Le son a été remastérisé aux studios d’Abbey Road, et l’édition de luxe y ajoute des prises inédites, des faces B, des enregistrements de travail et un livret abondamment illustré, avec les crédits détaillés de chaque chanson. C’est dans ces crédits que figure la répartition des instruments, clochettes comprises, reprise dans notre fiche technique.
Le vinyle
L’album a été réédité en vinyle à plusieurs reprises, notamment dans la même collection. Pour un amateur, l’écoute en vinyle a une logique particulière : l’enchaînement Venus and Mars / Rock Show ouvre la face A, et la reprise de Venus and Mars ouvre la face B, une construction en deux actes que l’écoute en continu sur un support numérique efface en partie.
La version en public
Pour entendre la chanson telle qu’elle vivait sur scène, la référence reste Wings Over America, réédité en 2013 dans la même collection des archives, avec un mixage révisé et des bonus. Le film Rockshow, restauré la même année, permet de la voir. Les deux se complètent : le disque pour le son, le film pour le spectacle.
Les compilations
Enfin, ceux qui ne veulent que la version courte la trouveront sur Wingspan, sur l’édition de luxe de Pure McCartney et dans le coffret The 7″ Singles Box. Mais la version du single, privée de son pont en tango et de sa longue coda, ne donne qu’une idée partielle de la chanson.
Fiche technique
| Titre | Rock Show (titre de travail : Rock And Roll Show) |
| Auteurs | Paul et Linda McCartney |
| Interprète | Wings |
| Album | Venus and Mars, face A, titre 2 |
| Sortie de l’album | 27 mai 1975 (États-Unis), 30 mai 1975 (Royaume-Uni) |
| Enregistrement | Premières tentatives à Abbey Road (automne 1974) ; piste de base les 27 et 28 janvier 1975 aux studios Sea-Saint, La Nouvelle-Orléans ; ajouts le 7 mars 1975 aux studios Wally Heider, Los Angeles |
| Production | Paul McCartney |
| Paul McCartney | Chant, basse, Mellotron, synthétiseur, clochettes |
| Linda McCartney | Chœurs, orgue Hammond, synthétiseur Moog, clochettes |
| Denny Laine | Guitare électrique, chœurs, clochettes |
| Jimmy McCulloch | Guitares, synthétiseur, clochettes, batterie additionnelle selon le récit de la séance du 7 mars |
| Joe English | Batterie |
| Invités | Allen Toussaint (piano), Kenneth Afro Williams (congas) |
| Tonalité | La majeur (Venus and Mars en ré majeur) |
| Durée | 6 min 51 avec Venus and Mars (album) ; 3 min 46 (single) |
| Single | Venus and Mars / Rock Show, face B Magneto and Titanium Man ; 27 octobre 1975 (États-Unis), 28 novembre 1975 (Royaume-Uni, Parlophone R 6010) |
| Classements | 12e aux États-Unis et au Canada ; non classé au Royaume-Uni |
Chronologie de Rock Show
| Date | Événement |
|---|---|
| 29 août 1966 | Dernier concert des Beatles à San Francisco |
| Février 1972 | Tournée surprise de Wings dans les universités britanniques |
| Août 1973 | Départ d’Henry McCullough et de Denny Seiwell, à la veille de Lagos |
| Décembre 1973 | Sortie de Band on the Run |
| Été 1974 | Arrivée de Jimmy McCulloch et de Geoff Britton ; séjour à Nashville |
| Automne 1974 | Premières séances de Venus and Mars à Abbey Road |
| 27-28 janvier 1975 | Piste de base de Rock Show, alors Rock And Roll Show, aux studios Sea-Saint de La Nouvelle-Orléans |
| Février 1975 | Départ de Geoff Britton, arrivée de Joe English |
| 11 février 1975 | Paul et Linda McCartney au carnaval de Mardi gras |
| 7 mars 1975 | Ajouts aux studios Wally Heider de Los Angeles ; Jimmy McCulloch à la batterie |
| 24 mars 1975 | Fête de fin d’enregistrement à bord du Queen Mary, à Long Beach |
| 27 mai 1975 | Sortie américaine de Venus and Mars, numéro un |
| 30 mai 1975 | Sortie britannique de Venus and Mars, numéro un |
| 9 septembre 1975 | Début de la tournée Wings Over the World à Southampton |
| 27 octobre 1975 | Sortie américaine du single Venus and Mars / Rock Show (12e) |
| Novembre 1975 | Neuf concerts en Australie ; annulation des concerts du Budokan |
| 28 novembre 1975 | Sortie britannique du single, non classé |
| Mars 1976 | Concerts européens, dont Paris |
| 3 mai 1976 | Début de l’étape nord-américaine à Fort Worth |
| 24-25 mai 1976 | Madison Square Garden, New York |
| 10 juin 1976 | Kingdome de Seattle, environ 67 000 spectateurs |
| 22-23 juin 1976 | Forum de Los Angeles, fin de l’étape américaine |
| 25 septembre 1976 | Concert sur la place Saint-Marc de Venise pour l’UNESCO |
| 19-21 octobre 1976 | Trois concerts à Wembley, fin de la tournée |
| 10 décembre 1976 | Sortie de Wings Over America, ouvert par Venus and Mars / Rock Show / Jet |
| 1er avril 1978 | McCartney confie au Melody Maker que la chanson n’a jamais vraiment fonctionné en studio |
| 27 septembre 1979 | Mort de Jimmy McCulloch |
| 26 novembre 1980 | Avant-première du film Rockshow au Ziegfeld Theatre de New York |
| 2001 | La version du single figure sur Wingspan: Hits and History |
| 10 juin 2013 | Sortie en DVD et Blu-ray de la version restaurée de Rockshow |
| 2014 | Réédition de luxe de Venus and Mars ; reprise de Kiss sur The Art of McCartney |
| Novembre 2021 | McCartney se dit un peu embarrassé par la chanson dans The Lyrics |
Pour aller plus loin : voir, écouter, lire
À voir sur YouTube
- Venus and Mars / Rock Show / Jet, extrait du film Rockshow (1976)
- Rock Show, version de l’album Venus and Mars (1975)
- La reprise de Kiss sur The Art of McCartney (2014)
- La présentation de Rockshow restauré par Paul McCartney, 2013
- Le documentaire Wings Over the World
À écouter
- Paul McCartney and Wings, Venus and Mars (1975), dans l’édition de la collection des archives : en CD et vinyle.
- Paul McCartney and Wings, Wings Over America (1976), le triple album en public : en CD et vinyle.
- Paul McCartney and Wings, Band on the Run (1973) : en CD et vinyle.
- Paul McCartney and Wings, Wingspan: Hits and History (2001), avec la version du single : sur Amazon.
- The Art of McCartney (2014), avec la reprise de Kiss : sur Amazon.
- Professor Longhair, Live on the Queen Mary (1978), le concert de la fête de mars 1975 : sur Amazon.
À voir
- Paul McCartney and Wings, Rockshow, le film restauré de 2013 : en DVD et Blu-ray.
À lire
- Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present (2021), où il commente Rock Show : en anglais et dans sa traduction française, Les Paroles.
- Ken Caillat, Making Rumours, qui raconte la séance du 7 mars 1975 : sur Amazon.
- John Blaney, Lennon and McCartney: Together Alone, la discographie critique des années solo : sur Amazon.
- Vincent Benitez, The Words and Music of Paul McCartney: The Solo Years : sur Amazon.
- Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You, la chronologie des enregistrements solo : sur Amazon.
Questions fréquentes
Qui a écrit Rock Show ?
La chanson est créditée à Paul et Linda McCartney, comme Venus and Mars qui la précède sur l’album. Paul en est vraisemblablement l’auteur principal, et c’est lui qui la commente dans The Lyrics.
Sur quel album se trouve Rock Show ?
Sur Venus and Mars, le quatrième album de Wings, publié le 27 mai 1975 aux États-Unis et le 30 mai au Royaume-Uni, numéro un dans les deux pays. Elle en est le deuxième titre, enchaîné avec la chanson-titre.
Pourquoi McCartney est-il embarrassé par Rock Show ?
Dans The Lyrics, en 2021, il explique qu’il n’aime pas les références aux haches, l’argot des guitaristes pour leurs guitares, à Jimmy Page et au silly willy, et qu’il n’aurait jamais appelé un concert un rock show, mais un rock and roll show.
Où Rock Show a-t-elle été enregistrée ?
La piste de base a été réussie les 27 et 28 janvier 1975 aux studios Sea-Saint d’Allen Toussaint, à La Nouvelle-Orléans, après des tentatives à Abbey Road. Des ajouts ont été faits le 7 mars 1975 aux studios Wally Heider de Los Angeles.
Quel était le titre de travail de Rock Show ?
Rock And Roll Show, ce qui correspond exactement au titre que McCartney dit aujourd’hui avoir préféré.
Qui joue de la batterie sur Rock Show ?
Joe English est crédité, mais selon le récit de la séance du 7 mars 1975 à Los Angeles, le guitariste Jimmy McCulloch a ajouté une partie de batterie qui a donné au morceau son caractère.
Qui joue du piano sur Rock Show ?
Allen Toussaint, le pianiste, compositeur et producteur de La Nouvelle-Orléans, propriétaire des studios Sea-Saint.
Quelles salles sont citées dans Rock Show ?
Le refrain cite le Concertgebouw d’Amsterdam, le Madison Square Garden de New York et le Hollywood Bowl de Los Angeles, et le dernier couplet fait allusion au Rainbow de Londres.
Qui est Jimmy Page, cité dans Rock Show ?
Le guitariste de Led Zeppelin, archétype du guitar hero en 1975, connu notamment pour sa guitare Gibson à double manche.
Venus and Mars désigne-t-il Paul et Linda ?
Non, selon McCartney. Il a expliqué que la chanson parlait d’un ami imaginaire et de sa compagne passionnée d’astrologie, et que la formule lui était venue parce qu’elle sonnait bien.
Rock Show est-elle sortie en single ?
Oui, dans un diptyque raccourci avec Venus and Mars, publié le 27 octobre 1975 aux États-Unis, où il a atteint la 12e place, et le 28 novembre 1975 au Royaume-Uni, où il ne s’est pas classé. La face B était Magneto and Titanium Man.
Rock Show a-t-elle été jouée sur scène ?
Oui, en ouverture de tous les concerts de la tournée Wings Over the World, de septembre 1975 à octobre 1976, enchaînée avec Venus and Mars et Jet. Elle figure sur l’album en public Wings Over America et dans le film Rockshow.
Qu’est-ce que le film Rockshow ?
Un film-concert de Wings tourné pendant la tournée américaine de 1976, à partir de quatre concerts à New York, Seattle et Los Angeles. Présenté en avant-première le 26 novembre 1980 à New York, il a été restauré et publié en DVD et Blu-ray en juin 2013.
Qui a repris Rock Show ?
Le groupe Kiss a enregistré l’enchaînement Venus and Mars / Rock Show en 2014 pour l’album de reprises The Art of McCartney.
Combien de spectateurs au Kingdome de Seattle ?
Environ 67 000, le 10 juin 1976, l’une des plus grandes foules réunies à l’époque pour un concert en salle couverte.
Glossaire
- Axe : argot anglophone, venu du jazz, désignant un instrument, et en particulier la guitare chez les musiciens de rock.
- Rock de stade : rock joué dans de très grandes salles et des stades, avec une mise en scène spectaculaire, apogée au milieu des années 1970.
- Glam rock : courant du rock britannique du début des années 1970, fondé sur les costumes, le maquillage et la théâtralité.
- Guitar hero : guitariste virtuose devenu une vedette à part entière, comme Jimmy Page.
- Piste de base : enregistrement initial d’une chanson, sur lequel on ajoute ensuite d’autres instruments et voix.
- Diptyque : ici, l’enchaînement de deux chansons formant un tout, Venus and Mars et Rock Show.
- Single edit : version raccourcie d’une chanson pour sa publication en 45 tours.
- Sea-Saint : studio d’enregistrement de La Nouvelle-Orléans fondé par Allen Toussaint et Marshall Sehorn.
- Mellotron : clavier à bandes magnétiques reproduisant des sons d’instruments enregistrés.
- Moog : synthétiseur analogique inventé par Robert Moog, très utilisé dans le rock des années 1970.
- Kingdome : stade couvert de Seattle, inauguré en 1976 et démoli en 2000.
- The Lyrics : livre de Paul McCartney publié en 2021, où il commente cent cinquante-quatre de ses chansons.
Sources et références
Sur la chanson et l’enregistrement : Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present (2021) ; Melody Maker, 1er avril 1978 ; Ken Caillat, Making Rumours (2012) ; Beatles Bible, fiches de la chanson et de la séance du 7 mars 1975 ; crédits de l’édition de luxe de Venus and Mars (2014) ; Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You (2000) ; John Blaney, Lennon and McCartney: Together Alone (2007) ; Vincent Benitez, The Words and Music of Paul McCartney: The Solo Years (2010).
Sur la réception : Cash Box et Record World, 1er novembre 1975 ; Chris Ingham, The Rough Guide to the Beatles ; Mojo, juillet 2026 ; American Songwriter ; Official Charts ; Billboard.
Sur la tournée et le film : PaulMcCartney.com, annonces de 2013 ; The Paul McCartney Project ; Wikipédia en anglais, notices Venus and Mars/Rock Show et Rockshow ; pages de la concertographie des Wings de Yellow-Sub.
À lire aussi sur Yellow-Sub
- Red Rose Speedway (1973) : l’histoire complète
- Sally G et le séjour de Wings à Nashville
- Back to the Egg, le dernier album de Wings
- Goodnight Tonight, le single disco de Wings
- Les producteurs de Paul McCartney
- Wings au Madison Square Garden en 1976
- Wings à Wembley en octobre 1976
- Coming Up, Live at Glasgow
- Linda McCartney, photographe et musicienne
- Les Beatles et James Brown












