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Paul McCartney : l’étrange revanche de “Lunch Box/Odd Sox”

Lunch Box/Odd Sox révèle un autre Paul McCartney : joueur, oblique et libre. Retour sur cette face B fascinante de Wings, née à La Nouvelle-Orléans pendant les sessions de Venus and Mars avant de ressurgir derrière “Coming Up”.

Il y a chez Paul McCartney tout un continent parallèle que les histoires officielles survolent à peine. On y trouve des faces B, des instrumentaux, des chansons de travers, des curiosités qui semblent d’abord mineures avant de révéler, avec le temps, quelque chose de très profond sur sa manière de créer. “Lunch Box/Odd Sox” appartient à cette géographie secrète. Enregistré en janvier 1975 à La Nouvelle-Orléans pendant les sessions de Venus and Mars, puis ressorti cinq ans plus tard au dos du single “Coming Up”, ce drôle d’objet n’a jamais eu le statut d’un classique. Et pourtant, il dit beaucoup du vrai McCartney post-Beatles : celui qui aime les marges autant que les sommets, les détours autant que les triomphes, les atmosphères autant que les refrains inoubliables. Dans ce petit instrumental souple et bizarre, où le piano avance à pas feutrés pendant que le Moog de Linda installe un halo singulier, on entend un artiste qui joue sans se soucier de démontrer quoi que ce soit. C’est précisément ce qui le rend si précieux. “Lunch Box/Odd Sox” n’est pas un simple fond de tiroir : c’est une anomalie mccartnienne au sens noble, un caillou de travers qui éclaire toute une part de son œuvre.


Il existe chez Paul McCartney une catégorie de morceaux que le grand public contourne sans les voir, mais que les vrais obsédés finissent par aimer d’un amour presque déraisonnable. Des chansons sans statut clair, des esquisses trop étranges pour devenir des tubes, des faces B qui paraissent secondaires jusqu’au jour où l’on comprend qu’elles disent parfois davantage sur l’artiste que ses monuments les plus connus. . Ce n’est ni un manifeste, ni un classique radiophonique, ni un pivot de la discographie de Wings. C’est mieux que cela : c’est une anomalie. Et chez McCartney, les anomalies ne sont jamais anodines.

L’histoire officielle du musicien après les Beatles est souvent racontée à travers ses grands retours, ses triomphes commerciaux, ses chansons qui s’imposent d’emblée. Band on the Run, Maybe I’m Amazed, Live and Let Die, Jet, Silly Love Songs, Coming Up. C’est la surface brillante, celle qui rassure, celle qui confirme le génie mélodique et l’instinct pop. Mais à côté de cette ligne claire existe une autre œuvre, plus oblique, plus joueuse, parfois plus intime. Une œuvre parallèle faite de bricolages savants, d’idées lancées pour le plaisir, de détours instrumentaux, de plaisanteries sonores, d’assemblages inclassables. Pour comprendre le vrai McCartney post-Beatles, il faut aussi emprunter ces chemins de traverse.

« Lunch Box/Odd Sox » est précisément l’un d’eux. Enregistré le 20 janvier 1975 pendant les sessions de Venus and Mars à la Nouvelle-Orléans, le morceau reste d’abord dans les cartons. Cinq ans plus tard, il réapparaît en face B du single « Coming Up », alors que McCartney s’apprête à entrer dans les années 80 avec une énergie neuve, synthétique, presque mutante. Entre ces deux dates, tout a changé : Wings s’est transformé, le rock a changé de peau, le punk a remis les compteurs à zéro, et McCartney lui-même a encore déplacé son centre de gravité. Pourtant, ce petit instrumental demeure intact, comme une capsule temporelle venue d’un moment très précis : celui où l’ex-Beatle, porté par le succès de Band on the Run, se sent assez fort pour tout tenter.

C’est cela qui rend le morceau si fascinant. Il ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit. Il n’a pas la lourdeur d’une pièce censée prouver l’audace de son auteur. Il flotte, il groove, il serpente. Il semble né d’une liberté réelle, d’un instant où le groupe joue sans surveiller son image, sans viser l’efficacité maximale, sans se demander comment le public recevra l’objet. On entend un Paul McCartney qui s’amuse, qui écoute l’air du lieu, qui laisse ses partenaires respirer, qui accepte qu’un morceau soit d’abord une ambiance avant d’être une démonstration.

Dans une œuvre aussi commentée que la sienne, ce genre de piste compte énormément. Parce qu’elle désamorce l’image paresseuse d’un McCartney réduit à la mélodie bien peignée et aux refrains fédérateurs. Parce qu’elle rappelle que l’homme qui a écrit « Hey Jude » et « Let It Be«  est aussi celui qui adorait les collages, les personnages absurdes, les pastiches, les ruptures de ton et les objets sonores non identifiés. Parce qu’elle montre enfin qu’au milieu des grandes machines de l’industrie rock, il savait encore préserver une part d’enfance musicale : celle qui consiste à jouer d’abord, et à expliquer ensuite.

Parler aujourd’hui de « Lunch Box/Odd Sox », ce n’est donc pas exhumer une curiosité pour collectionneurs maniaques. C’est entrer dans le laboratoire de McCartney, là où son art se met à l’abri des récits simplificateurs. C’est regarder la carrière d’après les Beatles par le trou de la serrure, non du côté des trophées mais du côté des étagères encombrées, des bandes oubliées, des trouvailles conservées parce qu’elles possèdent une saveur singulière. Et il y a dans cette saveur quelque chose de profondément mccartnien : une alliance de rigueur et de fantaisie, de science musicale et de nonchalance feinte, de plaisir immédiat et de mystère durable.

Janvier 1975, la Nouvelle-Orléans comme chambre d’écho

Pour comprendre ce que raconte « Lunch Box/Odd Sox », il faut revenir à son décor. En 1975, Wings n’est plus le groupe vacillant et moqué de ses débuts. Après les turbulences de Wild Life, le folk domestique de Red Rose Speedway et surtout l’explosion de Band on the Run, l’entreprise McCartney a retrouvé une crédibilité commerciale et artistique. Le succès a cessé d’être une promesse : il est redevenu une habitude. Mais McCartney n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il refuse de capitaliser de manière mécanique sur une victoire. Là où d’autres se contenteraient de reproduire la formule gagnante, lui change encore de décor, d’atmosphère, de méthode.

Pour Venus and Mars, il choisit donc de quitter l’Angleterre et de poursuivre l’enregistrement à Sea-Saint Studios, à la Nouvelle-Orléans, le studio d’Allen Toussaint et Marshall Sehorn. Ce choix n’a rien d’anecdotique. Depuis les Beatles, McCartney a toujours compris qu’un lieu de création n’est pas neutre. Il ne s’agit pas seulement de trouver de bons micros et une console efficace, mais de déplacer l’imaginaire. En allant enregistrer à la Nouvelle-Orléans, il ne cherche pas à devenir un groupe local de pacotille. Il veut respirer autre chose. Il veut mettre sa musique au contact d’un climat, d’un accent, d’une cadence de rue, d’une manière différente d’habiter le rythme.

La Nouvelle-Orléans de 1975 n’est pas un simple décor de carte postale. C’est une ville qui pèse musicalement sur chaque recoin du rock américain. Le rhythm and blues, les brass bands, les syncopes créoles, les fantômes du jazz, les déhanchements de second line, les figures d’Allen Toussaint, de Professor Longhair, des Meters : tout cela forme une culture du groove qui ne se réduit pas à quelques clichés de fanfare. McCartney, grand dévoreur de traditions populaires, y est forcément sensible. Il l’est d’autant plus qu’il n’a jamais été un puriste : ce qui l’attire, ce n’est pas la reconstitution, c’est la contamination. Il aime les musiques quand elles se mélangent, quand elles se répondent en biais, quand une couleur locale vient irriguer un langage pop déjà très personnel.

Les témoignages de l’époque et les souvenirs racontés plus tard par McCartney vont tous dans le même sens. La ville a compté, moins comme modèle strict que comme bain d’atmosphère. Le carnaval, les rencontres, la présence des enfants, la sensation d’être loin de Londres, l’excitation d’une ville intensément musicale : tout cela nourrit les séances. Il y aura d’ailleurs un titre explicitement né de cette immersion, « My Carnival« , comme si McCartney avait eu besoin d’ouvrir une soupape et de laisser entrer la rue dans la bande. « Lunch Box/Odd Sox » n’affiche pas aussi frontalement ses origines louisianaises, mais il porte cette souplesse, cette manière de laisser respirer l’espace, cette façon de préférer le balancement au martèlement.

La date du 20 janvier 1975 est elle aussi éloquente. Le morceau naît au tout début des sessions américaines, au moment où le groupe est encore en train de se situer dans ce nouveau cadre. Il s’agit d’un instant de disponibilité, avant que les impératifs de l’album, les tensions humaines et la mécanique de production ne figent totalement les rôles. On y entend un Wings à la fois discipliné et ouvert, presque curieux de lui-même.

La photographie des musiciens présents est d’ailleurs passionnante. Paul McCartney est au piano, Linda au Moog, Denny Laine à la guitare, Tony Dorsey à la basse, Geoff Britton à la batterie. Et surtout, Jimmy McCulloch, pourtant l’un des atouts du groupe à cette période, est absent. Ce simple détail change beaucoup de choses. Sans la personnalité flamboyante de McCulloch, le morceau s’éloigne d’une logique de démonstration rock et gagne en sobriété. Il devient moins frontal, moins héroïque, plus furtif. C’est une musique qui avance en chaussettes dépareillées, ce que son titre suggère avec humour.

Cette formation particulière capture aussi un Wings en déséquilibre discret. Geoff Britton ne tardera pas à quitter l’aventure durant ces sessions tendues, et l’histoire du groupe s’écrira bientôt avec Joe English derrière les fûts. « Lunch Box/Odd Sox » devient ainsi le témoignage d’un moment transitoire, presque d’une bifurcation. Comme souvent chez McCartney, les morceaux mineurs finissent par documenter des choses que les grands titres, trop sûrs d’eux, laissent échapper.

Un instrumental qui refuse le statut de simple remplissage

On pourrait être tenté de considérer « Lunch Box/Odd Sox » comme un petit jam opportun, un fond de tiroir agréable, un bonus sans enjeu. Ce serait une erreur. Justement parce qu’il ne chante pas, le morceau oblige l’auditeur à écouter autrement. Il n’y a pas de refrain pour guider l’oreille, pas de récit pour donner un sens immédiat, pas de voix de McCartney pour polariser l’attention. Tout repose donc sur les textures, sur la circulation interne des timbres, sur l’art de faire tenir ensemble des éléments qui pourraient n’être qu’une succession d’idées vagabondes.

La première chose qui frappe, c’est le piano de Paul. Il n’est pas là comme instrument noble chargé d’ordonner le chaos. Il impulse, il relance, il donne le grain. McCartney est un pianiste sous-estimé parce qu’on l’évalue trop souvent à l’aune de sa seule qualité de mélodiste. Or son rapport au clavier est aussi physique, percussif, presque malicieux. Dans « Lunch Box/Odd Sox », il ne cherche pas la majesté harmonique ; il cherche le mouvement, la pulsation, la petite inflexion qui fait hocher la tête sans qu’on s’en aperçoive.

Autour de lui, le Moog de Linda McCartney joue un rôle décisif. La présence de ce synthétiseur empêche le morceau de basculer dans un pastiche trop évident du sud américain. Il apporte une étrangeté légère, une brume électronique qui contredit le caractère organique du piano et de la batterie. C’est là que le morceau devient typiquement mccartnien : il ne choisit jamais entre tradition et modernité, entre chaleur analogique et bizarrerie futuriste. Il préfère juxtaposer. Linda, souvent moquée à tort dans les récits condescendants sur Wings, est ici essentielle. Son intervention ne brille pas de façon spectaculaire, mais elle modifie le climat. Elle ajoute ce halo un peu bancal, un peu rêveur, qui empêche la musique de devenir trop sage.

La guitare de Denny Laine, elle, ne cherche pas à mordre l’espace. Elle ponctue, elle souligne, elle laisse de l’air. C’est un jeu d’accompagnement intelligent, qui accepte de n’être pas la vedette. Quant à la section rythmique, elle fait exactement ce qu’il faut : maintenir le morceau sur des rails sans le durcir. La basse de Tony Dorsey est discrète mais déterminante ; elle ancre la pièce dans une logique de déplacement continu. Geoff Britton, souvent décrit comme moins souple que le reste du groupe, trouve ici un terrain où sa retenue fonctionne. Il ne surjoue pas. Il tient la matière.

Tout cela concourt à une sensation très particulière : « Lunch Box/Odd Sox » paraît avancer sans forcer. C’est un morceau qui ne se précipite jamais vers une résolution spectaculaire. Il préfère installer une humeur, tourner autour de son propre centre de gravité, faire confiance au plaisir du détail. On comprend alors pourquoi tant d’auditeurs le décrivent, après coup, comme une curiosité envoûtante. Il n’y a rien d’écrasant dedans. Juste une intelligence de l’arrangement, une manière de faire exister la musique sans la barder de signaux autoritaires.

Le titre lui-même dit beaucoup. « Lunch Box/Odd Sox » possède cet humour domestique, absurde, presque british jusqu’au bout des lacets, qui traverse une part importante de l’œuvre de McCartney. Une boîte à déjeuner, des chaussettes bizarres : on est loin des grands noms de morceaux destinés à entrer dans la légende du rock. Et pourtant, cette désinvolture apparente est révélatrice. McCartney a toujours aimé désacraliser la création. Là où d’autres baptisent leurs expériences comme des manifestes avant-gardistes, lui choisit volontiers un intitulé potache ou décalé, comme pour rappeler qu’il ne faut jamais confondre sérieux de l’art et gravité du décor.

Ce goût du léger est souvent mal compris. On l’a parfois utilisé contre lui, comme preuve supposée d’une superficialité chronique. C’est une lecture paresseuse. En réalité, chez McCartney, le jeu de mots, la fantaisie nominale, la cocasserie du titre servent souvent à protéger la musique d’une solennité stérile. « Lunch Box/Odd Sox » s’appelle ainsi parce qu’il est libre de s’appeler ainsi. Parce que l’artiste n’a pas besoin d’enrober sa création dans un discours intimidant pour lui donner du prix.

Wings au travail : la liberté, mais sous pression

Le mythe des grands groupes veut que les meilleures musiques naissent soit dans la fusion parfaite, soit dans le conflit incandescent. Wings, lui, a souvent produit ses choses les plus touchantes dans un entre-deux plus banal et donc plus humain : celui d’un groupe qui se cherche, qui s’ajuste, qui doute, qui avance malgré des rapports de force discrets. « Lunch Box/Odd Sox » est précieux parce qu’il laisse entendre cela.

À l’époque de Venus and Mars, Wings est à la fois plus professionnel et plus fragile qu’on ne le dit généralement. Professionnel, parce que McCartney a compris comment structurer son groupe pour lui donner une identité crédible sur la scène mondiale. Fragile, parce que cette identité reste dépendante de lui, de son humeur, de sa capacité à maintenir une cohésion entre des personnalités très différentes. Denny Laine est un compagnon solide, adaptable, un musicien de confiance. Jimmy McCulloch apporte un mordant rock précieux mais peut aussi rendre l’équilibre plus instable. Linda est au cœur du projet affectif et esthétique. Geoff Britton, lui, n’est déjà plus tout à fait à sa place.

On a beaucoup raconté les sessions de Venus and Mars comme un moment de transition vers ce que McCartney considérera plus tard comme la formation idéale de Wings, celle qui inclura Joe English. Cette perspective rétrospective a un effet pervers : elle transforme Geoff Britton en simple note de bas de page. Or sur « Lunch Box/Odd Sox », sa présence n’a rien d’anecdotique. Il imprime au morceau un battement assez droit, moins expansif, presque sec par endroits, qui participe paradoxalement à son charme. La batterie ne cherche pas à faire du spectaculaire ; elle laisse le morceau respirer par ses bords.

Il faut aussi mesurer ce que signifie la présence de Tony Dorsey à la basse. Ce n’est pas le line-up canonique des pochettes qui s’exprime ici, mais une configuration de studio, de travail, de circonstance. Et cette circonstance compte. Les grands disques de McCartney sont remplis de ces moments où la vérité du studio contredit la fiction très propre de la formation officielle. L’ex-Beatle a toujours eu une manière souple, presque artisanale, de fabriquer ses morceaux. Peu lui importe qu’une piste devienne le document exact d’un groupe figé ; ce qui l’intéresse, c’est l’efficacité organique du moment.

Cette méthode explique pourquoi tant de morceaux dits mineurs se révèlent, à l’écoute attentive, d’une richesse particulière. Ils n’ont pas été lissés jusqu’à l’évidence. Ils conservent les accidents, les compromis, les respirations d’un instant de travail. « Lunch Box/Odd Sox » ressemble à cela : non pas à une œuvre inachevée, mais à une œuvre qui a échappé au processus de normalisation qui transforme parfois un très bon titre en produit impeccable.

McCartney n’a d’ailleurs jamais été un leader dogmatique au sens strict. Il pouvait être exigeant, dominateur même, mais il restait profondément attiré par la joie du faire. Il aimait voir ce que la combinaison d’un lieu, d’un groupe et d’une idée pouvait produire. Dans les Beatles déjà, il arrivait en studio avec une vision très précise, tout en laissant le morceau se transformer au contact des autres. Après 1970, cet équilibre devient plus compliqué à maintenir, parce que le cadre collectif n’a plus la force de contradiction des Beatles. Mais il n’a pas disparu. Il réapparaît dans des morceaux comme celui-ci, où l’on sent que le jeu prime encore sur la doctrine.

Il y a là quelque chose de très beau : au milieu d’une carrière gigantesque, d’une pression commerciale énorme, d’un besoin permanent de prouver qu’il existe pleinement hors des Beatles, Paul McCartney continue de consacrer du temps à des pièces qui ne sont pas faites pour conquérir le monde. Il continue d’enregistrer des objets obliques. Cela dit tout de sa confiance profonde. Les artistes vraiment grands ne se définissent pas seulement par leurs chefs-d’œuvre reconnus, mais par la qualité de leur marge.

Pourquoi « Lunch Box/Odd Sox » n’a pas fini sur Venus and Mars

La question se pose forcément : si le morceau est si réussi dans son registre, pourquoi a-t-il été laissé de côté au moment de finaliser Venus and Mars ? La tentation est grande d’y voir une injustice, ou la preuve que McCartney sous-estimait ses propres étrangetés. En réalité, la réponse tient sans doute moins au jugement de valeur qu’à la logique d’ensemble d’un album extraordinairement construit.

Venus and Mars est un disque de circulation. Il pense en termes d’enchaînements, de transitions, de dynamique de face, presque de dramaturgie souple. McCartney y travaille la continuité, dans une parenté assumée avec l’art des suites et des passerelles qu’il affectionnait déjà chez les Beatles. L’album avance comme un programme de radio cosmique, traversé par des personnages, des changements de lumière, des moments d’ampleur et de retrait. Même les morceaux les plus autonomes y dialoguent avec un flux. Dans un tel cadre, « Lunch Box/Odd Sox » pouvait sembler légèrement extérieur, comme un aparté qui aurait déplacé l’équilibre plutôt que l’enrichir.

C’est souvent le destin des morceaux instrumentaux atypiques. Ils peuvent être excellents, mais ne pas trouver leur place dans la narration interne d’un album chanté. Surtout quand cet album, comme Venus and Mars, cherche à produire un effet de voyage continu, de spectacle mouvant, de revue pop luxuriante. « Lunch Box/Odd Sox » introduit une autre temporalité : plus latérale, plus discrète, plus terrienne malgré son étrangeté électronique. Il ne raconte pas la même chose que « Rock Show« , « Listen to What the Man Said » ou « Call Me Back Again ». Il s’insère moins facilement dans leur théâtre.

Il ne faut pas non plus sous-estimer l’abondance créative de ces sessions. McCartney enregistre alors beaucoup. Il produit de quoi nourrir l’album, des faces B futures et divers détours qui referont surface plus tard. Cette profusion l’oblige à trier. Or il a toujours eu une relation complexe à l’abondance : c’est sa grande force, mais aussi ce qui fait que certains trésors se retrouvent relégués au second plan. Chez lui, il y a souvent plus de bonnes idées que de place sur les formats traditionnels.

Le cas de « Lunch Box/Odd Sox » révèle aussi une forme de sagesse éditoriale. Tout morceau intéressant ne doit pas nécessairement figurer sur un album majeur. Certains vivent mieux dans la périphérie. En face B, un titre aussi étrange bénéficie d’un cadre presque idéal. Il n’a pas à supporter le poids de la comparaison frontale avec les grands sommets du disque. Il peut exister comme récompense secrète, comme clin d’œil aux oreilles aventureuses. Cette position marginale renforce même sa singularité.

McCartney a toujours compris le potentiel narratif des faces B. Il sait qu’elles forment une discographie souterraine, parfois plus révélatrice que les tubes eux-mêmes. Lorsqu’il affirme, des années plus tard, que les gens découvrent seulement les faces B des singles des Beatles et qu’ils s’étonnent devant « You Know My Name (Look Up The Number)« , qu’il décrit alors comme probablement sa chanson favorite des Beatles, il ne fait pas une boutade gratuite. Il énonce une vérité profonde sur son rapport à la musique : les marges l’intéressent autant que le centre. Le bizarre a sa dignité. Le décalé a sa noblesse. L’étrange demande simplement plus de temps.

C’est exactement ce qui arrive à « Lunch Box/Odd Sox ». Il ne manque pas sa cible en étant écarté de Venus and Mars ; il attend simplement son bon contexte d’apparition. Comme certains tableaux trop petits pour la salle principale mais inoubliables dans un cabinet de curiosités, il a besoin d’un autre éclairage pour révéler sa vraie nature.

1980 : la résurrection discrète derrière « Coming Up »

Lorsque « Lunch Box/Odd Sox » sort enfin en 1980 en face B de « Coming Up », le contexte a radicalement changé. Nous ne sommes plus dans l’opulence chaude et cosmopolite de Venus and Mars, mais dans la zone plus étrange de McCartney II, disque de solitude créative, de bricolage domestique, de synthés, de pulsations répétitives et d’humour décalé. Le contraste est délicieux. D’un côté, un morceau principal qui sonne comme un McCartney décidé à dialoguer avec la nouvelle décennie ; de l’autre, un instrumental exhumé de 1975, avec son parfum de studio américain, sa souplesse terrienne et son étrangeté analogique.

Ce couplage n’est pas absurde, bien au contraire. Il met en évidence une continuité secrète chez McCartney : sa capacité à glisser des bizarreries dans des cadres très accessibles. « Coming Up » est un single irrésistible, nerveux, immédiatement mémorisable. Mais son auteur n’a pas pour autant renoncé à la marge expérimentale. En plaçant « Lunch Box/Odd Sox » au dos, il rappelle qu’un hit peut traîner derrière lui une ombre plus bizarre, comme si la normalité pop devait toujours être accompagnée d’un double plus excentrique.

Le succès de « Coming Up » donnera évidemment une visibilité inattendue à cette face B. Le single atteint la deuxième place au Royaume-Uni, tandis qu’aux États-Unis il grimpe au sommet du Billboard Hot 100, dans un contexte où la version live de « Coming Up » enregistrée à Glasgow joue un rôle déterminant dans la réception américaine. Derrière cet épisode commercial très commenté, « Lunch Box/Odd Sox » se glisse comme un passager clandestin. Il n’est pas la raison de l’achat pour la majorité des gens, mais il devient pour certains la découverte durable, le morceau que l’on retourne écouter quand l’excitation du tube s’est dissipée.

Il y a là un phénomène classique de la discographie mccartnienne. Les grands succès attirent l’attention, mais les morceaux de l’ombre construisent la fidélité. On tombe dans Paul McCartney par les chansons évidentes ; on y reste grâce aux recoins. « Lunch Box/Odd Sox » fait partie de ces recoins. Il est le genre de titre qui dit à l’auditeur curieux : tu vois, il se passe aussi autre chose ici.

Le choix de ressortir une bande de 1975 en 1980 n’est pas non plus seulement opportuniste. Il témoigne d’une confiance dans la qualité autonome du morceau. McCartney aurait pu choisir n’importe quel inédit plus conventionnel. Il préfère un instrumental singulier, preuve qu’il ne considère pas les faces B comme de simples surfaces de remplissage. Il y a dans ce geste une forme de générosité artisanale, une manière de donner au public une seconde entrée, un autre parfum, une autre pièce du puzzle.

Cette pratique prolonge d’ailleurs une éthique ancienne, presque pré-rock business dans son esprit : offrir de la valeur au disque, faire en sorte que retourner le single ait un sens. McCartney, collectionneur passionné dans sa jeunesse, n’a jamais oublié le plaisir matériel d’un 45 tours qu’on explore entièrement. Là encore, « Lunch Box/Odd Sox » occupe une place idéale. Il n’est pas une redite de la face A. Il n’est pas un simple dérivé de même couleur. Il ouvre une porte latérale.

Les faces B selon McCartney : une œuvre souterraine à part entière

On ne comprend pas « Lunch Box/Odd Sox » si on l’isole du grand continent des faces B de Paul McCartney. Chez lui, elles constituent presque une contre-discographie, un ensemble parallèle où se logent ses instincts les plus joueurs, ses angles morts les plus fascinants, ses chansons parfois les plus attachantes. Il ne faut pas voir cela comme un accident de parcours. C’est une logique de création.

La culture du single a longtemps permis aux artistes pop de mener deux vies à la fois. La face A allait vers la lumière, la radio, les chiffres, l’évidence. La face B, elle, pouvait risquer autre chose. Elle tolérait la bizarrerie, la confidence, l’exercice de style, la chute d’humeur, le morceau mal peigné. Chez les Beatles déjà, McCartney avait parfaitement compris cette dynamique. Il savait qu’un disque pouvait contenir son propre envers, et que cet envers était parfois l’endroit où l’artiste se révélait le plus libre.

Après 1970, cette intuition ne le quitte jamais. Il suffit de regarder la quantité de chansons formidables qui se retrouvent dans cet espace latéral : pièces country, morceaux abrasifs, miniatures mélancoliques, fantaisies absurdes, instrumentaux, curiosités qui mettent des années à être réévaluées. La face B devient chez lui le lieu où la hiérarchie culturelle s’affaisse. Le tube n’écrase pas le reste ; il le rend possible.

C’est pour cela que « Lunch Box/Odd Sox » n’est pas un déchet sauvé in extremis, mais un élément cohérent d’une esthétique plus vaste. McCartney aime que sa discographie déborde. Il aime l’idée qu’un fan zélé puisse découvrir, au dos d’un simple 45 tours, une pièce qui n’a rien à voir avec ce qui l’a conduit à l’acheter. Il y a là un rapport presque romanesque à l’écoute. La grande chanson sert d’entrée dans la maison, mais les vraies surprises sont dans les pièces du fond.

Cette philosophie a aussi une conséquence critique importante. Elle oblige à reconsidérer l’éternel procès fait à McCartney, accusé pendant des décennies d’être trop léger, trop dispersé, trop peu soucieux de cohérence. Ce procès tient souvent parce qu’on juge sa production selon une attente erronée, celle d’une austérité de grand auteur. Or McCartney n’a jamais voulu être cela. Son modèle relève plutôt de l’abondance populaire : un artiste capable d’écrire des tubes, des comptines, des folies, des pièces instrumentales, des chansons sentimentales, des plaisanteries, des hommages, des excursions électroniques. Son œuvre ressemble moins à une cathédrale classique qu’à une ville vivante, avec ses avenues centrales et ses ruelles.

Dans cette ville, « Lunch Box/Odd Sox » occupe la place d’un café étrange où l’on n’entre pas par hasard, mais dont on se souvient longtemps. Les fans de Wings le savent bien : les morceaux périphériques racontent souvent mieux l’esprit du groupe que certaines chansons trop chargées d’ambition. Ils montrent comment McCartney pense le collectif, comment il laisse une ambiance se développer, comment il accepte le plaisir pur de jouer.

Le fait qu’il ait lui-même insisté, plus tard, sur le temps nécessaire pour que les gens découvrent ces chansons dites étranges est très parlant. McCartney sait que son œuvre ne se livre pas entièrement au premier regard. Il sait aussi que les jugements immédiats se trompent souvent sur lui. Les morceaux bizarres, en particulier, ont besoin que le bruit du succès se dissipe. Alors seulement, on perçoit leur véritable valeur.

La Nouvelle-Orléans sans folklore : absorber une ville plutôt que la copier

L’un des aspects les plus subtils de « Lunch Box/Odd Sox » tient à son rapport à la Nouvelle-Orléans. Beaucoup d’articles résument trop vite le morceau à une influence locale, comme si l’on pouvait l’étiqueter en quelques mots. Le problème de ce genre de formule, c’est qu’elle réduit l’écoute à une intention illustrative. Or McCartney n’est pas un musicien de carte postale. Quand un lieu l’inspire, il ne le reproduit pas forcément de manière littérale. Il en retient une sensation, une manière de respirer, parfois seulement une licence rythmique.

Dans le cas de Venus and Mars, McCartney expliquera plus tard que l’album n’a pas à proprement parler un « son Nouvelle-Orléans », même si le fait d’y être resté longtemps s’entend dans sa saveur générale. Cette distinction est essentielle. Elle permet d’éviter le contresens qui consisterait à traquer dans « Lunch Box/Odd Sox » des signes trop démonstratifs de louisianité. Le morceau ne cherche pas à singer Professor Longhair ou les Meters. Il laisse simplement entrer une autre souplesse dans son organisme.

Cette souplesse, on l’entend dans la manière dont le groove se pose. Rien n’est raide, rien n’est agressivement carré. Le morceau avance avec une décontraction qui n’est pas de la mollesse, plutôt une manière de laisser les temps secondaires vivre leur vie. Il y a là quelque chose de très différent de la pop anglaise plus serrée, plus frontale, plus soucieuse de structure. La Nouvelle-Orléans, ici, agit comme un dissolvant léger : elle relâche la couture.

Il est intéressant de noter que McCartney, dans ses souvenirs de cette période, évoque les musiciens croisés sur place, l’ambiance de carnaval, la culture créole, l’impression de séjourner dans une ville où la musique n’est pas un supplément mais une manière d’être au monde. Tout cela n’aboutit pas forcément à des citations directes. Mais cela modifie la disposition intérieure du groupe. Et une disposition intérieure, en studio, peut valoir autant qu’une influence stylistique explicite.

C’est en ce sens que « Lunch Box/Odd Sox » apparaît comme l’un des fruits les plus parlants de ce séjour. Non parce qu’il serait le plus louisianais en surface, mais parce qu’il accepte le flottement, le détour, l’élasticité. Il a quelque chose de fluvial. Il ne file pas droit vers un but ; il contourne, il ondule, il prend son temps. C’est une qualité musicale, mais aussi presque géographique.

McCartney a toujours eu cette capacité d’absorber les lieux sans se dissoudre en eux. Lagos pour Band on the Run, la Jamaïque dans l’écriture de certaines chansons, la Nouvelle-Orléans pour Venus and Mars : à chaque fois, il ne fait pas du tourisme sonore. Il utilise le déplacement comme une mise en tension de son propre langage. C’est ce qui évite à sa musique de devenir une simple collection de costumes.

Un morceau qui éclaire le vrai visage du McCartney post-Beatles

Il est frappant de constater à quel point les chansons et morceaux que l’on qualifie de « mineurs » permettent souvent de corriger l’image publique de Paul McCartney. Le grand récit, celui qu’on ressasse depuis un demi-siècle, oppose volontiers un Lennon grave à un McCartney léger, un artiste de la vérité nue à un fabricant de mélodies trop aimables. C’est une fable pratique, mais une fable tout de même. « Lunch Box/Odd Sox » la fragilise à sa manière.

D’abord parce qu’il montre un McCartney attiré par l’expérimentation, mais sans la rhétorique pesante qui accompagne parfois ce mot. Chez lui, l’expérience n’est pas forcément présentée comme un geste théorique. Elle peut prendre la forme d’un instrumental insolite, d’un montage drôle, d’un morceau au titre farfelu. Cela ne la rend pas moins réelle. Bien au contraire. Il y a chez McCartney une forme d’avant-garde familière, qui se glisse dans les objets les plus modestes.

Ensuite parce que le morceau rappelle combien l’ancien Beatle pense en musicien complet. Trop de commentaires sur lui restent prisonniers de son génie mélodique, pourtant bien réel. Mais McCartney n’est pas seulement un compositeur de refrains inoubliables. C’est un arrangeur, un architecte des timbres, un homme de studio fasciné par la matière du son. « Lunch Box/Odd Sox » n’existerait pas s’il n’avait pas cette intelligence des textures et cette capacité à faire tenir un morceau sur le seul intérêt de son climat.

Enfin parce qu’il souligne un trait fondamental de sa carrière après les Beatles : le refus obstiné de se figer dans une définition rassurante. Quand il aurait pu se contenter de devenir le garant élégant d’une pop adulte et rentable, McCartney continue de produire des choses tordues, insolites, parfois presque enfantines dans leur liberté. Cette fidélité au jeu n’est pas une fuite devant la profondeur. C’est une autre manière d’y accéder.

Le McCartney post-Beatles le plus passionnant est souvent celui qui accepte d’être inégal pour rester vivant. Celui qui préfère risquer l’étrangeté plutôt que de perfectionner à l’infini une formule. Celui qui glisse du pastoral au hard rock, de la ballade sentimentale à l’électronique domestique, du hit universel à l’instrumental de niche. « Lunch Box/Odd Sox » n’est peut-être qu’un petit caillou dans cette trajectoire, mais il indique la bonne direction. Il pointe vers un artiste que la diversité n’éparpille pas : elle le définit.

La revanche lente des morceaux de l’ombre

Comme beaucoup de curiosités mccartniennes, « Lunch Box/Odd Sox » a connu une seconde, puis une troisième vie. Après sa sortie en 1980 en face B de « Coming Up », on le retrouvera dans des rééditions de Venus and Mars, notamment lors de la collection de 1993, puis dans l’Archive Collection de 2014. Plus récemment encore, le morceau a réapparu dans le coffret The 7″ Singles Box en 2022, comme si l’histoire discographique officielle finissait par admettre qu’il mérite mieux qu’une existence furtive.

Ces réapparitions ont quelque chose de touchant. Elles montrent que les marges ne restent jamais tout à fait à la marge chez McCartney. Tôt ou tard, l’archive revient réclamer sa place. Et l’époque actuelle, friande de relectures, de bandes alternatives, de versions perdues, se révèle paradoxalement très favorable à des morceaux comme celui-ci. Là où l’industrie des années 70 et 80 exigeait une hiérarchie sévère entre le principal et l’accessoire, notre regard contemporain accepte plus volontiers l’idée qu’une œuvre importante se compose aussi de ses satellites.

Il serait toutefois dommage de ne valoriser « Lunch Box/Odd Sox » qu’au nom de la culture de l’archive. Le morceau n’est pas intéressant simplement parce qu’il est rare ou caché. Il l’est parce qu’il tient musicalement, parce qu’il possède une identité, parce qu’il offre un vrai plaisir d’écoute. La redécouverte n’aurait pas de sens si l’objet lui-même n’était qu’une curiosité sèche. Or ce n’est pas le cas. Plus on y revient, plus il prend du relief.

C’est d’ailleurs le propre des bons morceaux instrumentaux : ils vieillissent souvent mieux que certaines chansons trop attachées à leur époque ou à leur lyrisme. Privés de texte, ils échappent à plusieurs formes d’usure. Ils vivent par leur facture, par leur allure, par leur grain. « Lunch Box/Odd Sox » bénéficie de cela. On peut l’écouter aujourd’hui non comme un document poussiéreux, mais comme une petite machine d’ambiance encore très efficace.

Ce que raconte vraiment « Lunch Box/Odd Sox »

Au fond, qu’est-ce que ce morceau raconte ? Pas une histoire au sens narratif, évidemment. Mais il raconte un état de la création chez Paul McCartney. Il raconte un artiste qui, au sommet de sa notoriété post-Beatles, continue d’accorder du temps à l’inutile fécond. Il raconte un groupe, Wings, qui n’est jamais plus intéressant que lorsqu’il cesse de se prendre pour une institution et redevient un atelier mobile. Il raconte un lieu, la Nouvelle-Orléans, non comme une couleur plaquée mais comme une humidité féconde déposée sur la bande. Il raconte aussi un mode de relation au public : l’idée qu’un disque peut contenir des zones discrètes, des récompenses pour oreilles attentives, des plaisirs non centralisés.

Dans la grande fresque de Paul McCartney, « Lunch Box/Odd Sox » n’est pas un chapitre majeur, mais c’est une phrase révélatrice. Une de ces phrases qu’on ne remarque pas forcément à la première lecture et qui, pourtant, résume tout un style. On y retrouve la curiosité, le goût du détail, l’amour des timbres, la souplesse rythmique, l’humour sans cynisme, l’absence de peur face au bizarre. On y retrouve surtout cette qualité rare : la capacité à faire de la musique sérieusement sans jamais lui retirer son pouvoir de jeu.

C’est peut-être cela, finalement, qui a toujours distingué McCartney de tant de ses contemporains. Même lorsqu’il travaille énormément, même lorsqu’il porte sur les épaules l’héritage écrasant des Beatles, même lorsqu’il doit prouver que sa carrière solo mérite d’être prise au sérieux, il n’abandonne jamais complètement le plaisir enfantin du studio. Il continue de toucher les instruments comme un gamin curieux qui veut savoir ce qu’ils ont dans le ventre. Il continue de considérer qu’une idée amusante mérite d’être suivie jusqu’au bout. Il continue de croire qu’un morceau n’a pas besoin d’être monumental pour être juste.

Pour cela, « Lunch Box/Odd Sox » est bien plus qu’une note de bas de page. C’est un rappel salutaire. La grandeur de Paul McCartney ne réside pas seulement dans ses évidences mélodiques ou ses records commerciaux. Elle réside aussi dans sa manière d’habiter les marges, d’aimer les détours, de donner une vraie valeur aux choses qui n’étaient pas censées devenir centrales. Dans le monde souvent trop sérieux de la critique rock, ce genre de pièce dérange encore un peu. Tant mieux. Les œuvres qui survivent vraiment sont souvent celles qui gardent un coin de travers.

Et « Lunch Box/Odd Sox », avec son titre de poche, son groove en demi-teinte, sa naissance louisianaise et sa destinée de face B, garde précisément cela : un coin de travers. C’est peu, en apparence. C’est immense, quand on sait écouter.

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